‹ Contes de Boccace; (volume 3)Chapitre 9 sur 45 · BERGAMIN · texte numérisé non relu

BERGAMIN

La nouvelle d'Emilie, et les grâces infinies dont elle accompagna son récit , enchantèrent la reine et toute la société : on ne se lassait point d'admirer le bon mol de 1 homme qu'on avait affuble du san-benito. Après qu'on eut bien ri, chacun fît silente, ctPhilostrate entra en matière par ces réflexions : C'est toujours preuve d'adresse, dit-il, de frapper au but, même lorsqu'il est fixe cl immobile , mais on a bien plus de mérite de lavoir atteint, convenons-en, quand on n'a pas eu la facilité de disposer son arme et qu'on a décoché sa flèche, pour ainsi dire, à la volée. Les moines, par exemple, prêtent si fort les flancs aux traits de la censure et de la plaisanterie, qu'on peut tirer sur eux sans crainte de manquer, comme à un but alleimi de tous côtés par leurs mauvaises mœurs. Je n en loue pas moins la minière dont le faux croisé sut ridiculiser l'avarice de l'inquisiteur et la charité hypocrite des religieux , ses confrères, qui

distribuent seulement aux pauvres les vils restes rie leur nourriture: Mais je lais plus de cas de la présence d'esprit d'un boro me qui , par un conte ingénieux et sous des noms empruntes, reprocha à messile Can de la Scale « un trait d'avarice cpii fut d'autant plus sensible à ce seigneur, qu'il s'était jusque là montre liberal et généreux vis-à-vis de tout le monde.

Comme la renommée le publie assez dans l'univers entier, le seigneur Can delà Scale fut un des plus magnifiques

1 Can-François de la Scala , petit -fils de Martin I, est le premier de sa famille qui fut élevé au gouvernement perpétuel de Vérone, où il fut assassiné en 1272.

Can de la Scala , son successeur, celui dont parle Boccace , se rendit célèbre par plusieurs exploits glorieux dans différentes guerres d'Italie, el mérita le surnom de Grand. Ce prince était libéral, bienfaisant, magnifique et protecteur zélé des savans et des lettres. 11 accueillit avec distinction, et combla de bienfaits Je Dante, ebassé de Florence , sa patrie. 11 l'honora de son amitié, et lui en donnait chaque jour de nouvelles preuves , lorsque le Dante se permit , contre lui et ses courtisans, un bon mot qui causa sa disgrâce. Un ami de ce poète , se trouvant avec lui dans le palais, et voyant que le prince et les gens de sa cour caressaient beaucoup un bouffon , lui en témoigna sa surprise : Pour quoi un homme doué d'autant d'e.y>rit et de raison que vous estil moins fête' que cet insensé ? — C'est que chacun chérit son semblable. Cette réponse, entendue ou répétée, blessa le prince et lui fit retirer au Dante son amitié et sa protection.

Can-François de la Scala mourut dans le mois de juillet de l'année i3acj. C'est de celte famille que les Scaliger prétendaient tuer leur origine.

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princes qu'on ait vus naître en Italie depuis l'empereur Frédéric II. Peu d'hommes ont été autant favorisés de la fortune, et ont su se faire plus d'houneur de leurs richesses. Un jour qu'il s'était proposé de donner une fête superbe dans la ville de Vérone, et après avoir fait en conséquence de grands préparatifs, on le vit changer toutà coup de résolution pour des motifs qu'on a toujours ignores. Mais, afin de dédommager les étrangers que le bruit de cette solennité avait attirés en foule à sa cour, il les combla tous de préseps et de riches cadeaux. Un seul fut pourtant oublié. C était un nommé Bergamin , homme agréable, beau parleur, et qui avait des saillies si heureuses , qu il fallait lavoir entendu pour s'en former une juste idée. Le prince s'était figuré que cet homme ne valait pas la peine qu'on s'occupât de lui.

Bergamin, qui avait entrepris le voyage de Vérone dans l'espérance d'en retirer quelque profit, voyant qu'on ne songeait point à lui , et qu il dépensait beaucoup ii l'auberge, soit pour lui et ses domestiques, soit pour ses chevaux , commença à s'impatienter et à être de fort mauvaise humeur. Résolu néanmoins à attendre jusqu'à la dernière extrémité, il ne partit point encore, quoique sa bourse fût déjà à sec, et que l'aubergiste ne parût pas homme à se payer de saillies.

Pour paraître avec honneur à la fête, le pauvre Bergamin avait apporté avec lui trois habits fort beaux et fort riches , dont quelques seigneurs lui avaient fait pièni. Le premier servit à payer la dépense chez 1 hôte . le second suivit bientôt le premier; et i! allait même livrer h troisième cl partii eniin. lorsqu'il s .ivisa un joui

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de paraître au dîner de messire Can avec un visage triste et un air rêveur. Qu as-tu , Bergainin ? lui dit ce seigneur plutôt pour l'insulter que pour s'amuser de ses réponses-, qu'as-lu donc? tu parais avoir du chagrin : ne peuton eu savoir le sujet?

Bergainin , probablement prépare à cette question , répondit sur-le-champ et sans hésiter :

Vous devez savoir, monseigneur, que Primasse fut non-seulement un très-habile grammairien, mais encore un des plus grands poètes improvisateurs de son siècle. Ses talens et sa profonde science le rendirent si célèbre, que, dans les pays même où il n'avait jamais paru, il n'était question que de Primasse. Le désir d'acquérir de nouvelles connaissances l'amena un jour à Paris, il y parut dans un triste équipage ; car son savoir n'avait pu le garantir de lindigence , ni lui attirer les encouragemeus si rarement accordés au mérite. 11 entendit beaucoup parler, dans celte ville , de l'abbé de Cluni, qui, après le pape, passe pour le prélat le plus riche de l'église. On disait des merveilles de sa magnificence, de la cour brillante qui l'entourait, de sa manière somptueuse de faire les honneurs de sa table à tous ceux qui l'allaient voir à 1 heure du dîner. Curieux de connaître de près tous les hommes qui se distinguent par quelque grande qualité, Primasse résolut de visiter M. l'abbé. Il s'informe sii demeurait loin de Paris. 11 apprend qu il habitait une de ses maisons de campagne, située à trois lieues seulement de la ville. Primasse calcula qu'en partant de grand malin il pourrait être arrivé à l'heure du repas. 11 se fait enseigner le chemin ; mais , daus la crainte de

s'égarer et d'aboutir quelque part où il n'aurait rien à manger, il eut la précaution d'emporter avec lui trois pains , sans s'inquiéter «le l'eau qu'il aimait trop peu pour redouter un instant d'en manquer. Muni de cette provision, il se met en route, et \a si droit et si bien, qu'il arrive à la maison de plaisance de labbé avant le moment du dîner. Il entre, il examine tout, et, à la vue d'une quantité de tables dressées, de plusieurs buffets bien garnis et tous les autres préparatifs, il conclut en lui-même qu'on ne lui a pas exagéré la magnificence du prélat.

Tandis qu'occupé de ses réflexions , et n'osant lier conversation avec personne, il portait partout un œil étonné et curieux, l'heure du dîner arrive. Le maître d'hôtel commande qu'on donne à laver et désigne les places que chacun doit occuper à tibie. Le hasard fit asseoir Primasse justement vis à-vis la porte par où l'abbé devait entrer dans la salle à manger. Vous noterez, monseigneur, que c'était la coutume chez ce prélat de ne rien servir, pas même le pain, qu'il ne fût lui-même à table. Tout le monde étant donc placé, le maître d'hôtel fait dire à son maître qu'on n'attend que lui pour servir. L'abbé sort de son appartement-, mais à peine a-t-il mis un pied dans la salle, que, frappé de la figure et du mauvais accoutrement de Primasse, il fit une réflexion qui ne lui était encore jamais venue dans l'esprit. Voyez donc, dit-il en lui-même, à qui je fais manger mon bien ! Puis , reculant un pas , il referme la porte et demande h ceux de sa suite s'ils connaissent cet étranger. Chacun répondit que non.

Primasse, qui n'était pas ,u coutume à dîner si tard, cl

à qui une longue marche avait aiguisé 1 appe'lit, voyant que l'abbé se faisait trop attendre, lire un pain de sa poche et le mange sans façon. Quelque temps après, le prélat ordonne à un de ses gens de voir si cet inconnu est toujours là. 11 y est encore, monseigneur, repond le domestique, et même il mange 1111 morceau de pain quii semble avoir apporte. Qu'il mange du sien s'il eu a, repartit l'abbé avec un mouvement de dépit, car pour du mien il n'en tàtera pas d'aujourd'hui. 11 ne voulait pas toutefois lui faire dire de se retirer, espérant que l'inconnu prendrait ce parti de lui-même. Primasse, qui ne se doutait pas de ce qui se passait . ayant mangé un de ses pains, et voyant que labbé ne se pressait pas de venir, tire le second et le mange avec le même appétit que le premier. On en instruit le prélat, qui avait demandé de nouveau si l'étranger était encore à sa table. Enfin Primasse, désespérant de le voir arriver, et n'ayant pu apaiser sa faim par les deux premiers pains, tire le troisième, sans s'inquiéter de l'étonnement qu'il causait autour de lui. L'abbé en est encore informé, et, surpris de la coust uice de cet homme, fait des retours sur lui-même, et se dit : Quelle étrange idée m'est aujourd hui venue dans l'esprit? Qui m'a inspiré cette avarice, ce mépris ? et sans savoir encore pour qui? Ne m est - il pas arrivé cent fois d admettre à ma table le premier venu, sans examiner s il était noble ou roturier, pauvre ou riche, marchand ou filou? A combien de mauvais sujets , peut-être pires que celui-ci, n'ai-je pas fait politesse? Sur cela il voulut savoir à quel personnage il avait affaire. Ayant appris que c'était Primasse, et quii venait pour être témoin de sa

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magnificence, l'abbé, qui le connaissait de réputation, rougit de son procédé, et n'épargna rien pour réparer sa faute. 11 lui témoigna la plus grande estime, et lui fit tous les honneurs possibles. Après le dîner, il commanda qu'on lui donnât des habits convenables à un homme de son mérite, lui ht présent d'une bourse pleine d'or et d'un très-beau cheval, lui laissant la liberté de passer chez lui autant de jours qu'il voudrait. Primasse, le cœur plein de joie et de reconnaissance, rendit un million de grâces à monseigneur l'abbé de Cluni, et reprit à cheval la route de Paris . d'où il était venu à pied.

Messire Can de la Scale, qui ne manquait pas de pénétration, saisit aussitôt la pensée de Bergamin, et, sans attendre d'autre explication de sa part, lui dit en souriant : Bergamin, tu m'as fait connaître très-honnêtement tes besoins, ton mérite, mon injustice et ce que tu désires de moi. J'avoue que je ne me suis jamais montré avare qu'à ton égard -, mais je te promets de me corriger par les mêmes moyens que tu m'as si adroitement indiqués. Cela dit, il lit payer les dettes de Bergamin, lui (lonna un de ses plus riches habits, une bourse bien garnit! , un des plus beaux chevaux de son écurie, et lui permit de demeurer dans son palais aussi long -temps quii ! aurait pour agréable.

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muvëub rai.

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