‹ Contes de CantorberyChapitre 19 sur 38 · PROLOGUE DE L'HOMME DE LOI · texte numérisé non relu

PROLOGUE DE L'HOMME DE LOI

ÿOTRE hôte s’apperçut à fon éclat vermeil, [le foleil, $ Que haut monté déjà fe trouvait Que fur le quart du jour on était en Ë avance [conférence De demi-heure et plus, vu la cir- Du jour artificiel; bien qu’il ne fut doéteur In utroque jure, non plus obfervateur Dans la force du mot, de tous les faits et geftes Du foleil, de la lune et des aftres céleftes, Il remarqua pourtant, dans fon efprit fubtil, Que du jour le quantième était dix-huit Avril, De ce mois qui fuccède au mois du Dieu des armes, Et qui prépare Mai par fes humides larmes ; Et du foleil alors fupputant la hauteur, Il vit que l’ombre était d’une égale longueur, Au corps refté tout droit d'où provenait cette ombre, Qu’en même quantité chaque objet était fombre, Ce qui fit qu’il conclut comme un favant en #5,

Que pour briller fi vif avec tant d’aptitude

Vers le haut horizon avait grimpé Phœbus,

Quüarante-cinq dégrés ; qu’à notre latitude

Quarante-cinq dégrés donnaïent un temps égal

A dix heures, fur ce, retournant fon cheval :

‘Mes feigneurs,” a-t-il dit: “je préviens quim'écoute

Que le quart de ce jour eft pañlé; donc il faut,

Par Dieu! par tous les faints ! utilifer la route,

Et ne perdre le temps; car c’eft vilain défaut,

Et la nuit et le jour le temps pafñle fi vite

Sans rebroufler chemin, que tous je vous invite

A ne pas l’égrener ; car c’eft perdre un tréfor

Que Sénèque nous dit valoir bien plus que Por ;

Car, dit-il, de troupeaux, vous pouvez très bien certe

Parer le déficit; mais non du temps la perte ;

Le temps perdu, ma foi! c’eft un fait bien certain,

Ne reviendra pas plus que le bijou qu’ Alain

Déroba l’autre nuit à Malkin la pucelle

Ne fera fon retour déformais à la belle.

Dans l’oifiveté donc, il ne faut pas moifir ;

Et je m’adrefle à vous, tenez, pour en finir,

Meflire Homme de loi, dites-nous un bon conte,

Et que Dieu vous béniffe ! . . . . au fait, au bout du compte,

Vous vous êtes foumis à la commune loi,

Acquittez votre dette, elle eft de bon aloi.”

‘© Hôte!” répondit-il,—“* j’acquitterai ma dette, De par Dieu ! n’eft befoin que l’on s’en inquiète, Accomplir fa promeffe eft un devoir facré Dont un homme ne peut s’excufer à mon gré;

Et nous devons tenir en bonne confcience, Envers autrui la loi dont on ne le difpenfe ;

CANTORBERT. 193

Pour moi c’eft là mon texte, et ma façon de voir;

T'outefois ne faurais vous narrer aucun conte

Autre que l’un de ceux que Chaucer nous raconte,

Quoique dans l’art des vers foit mefquin fon avoir

Ainf que l’on a pu parfois l’appercevoir ;

Mais il les écrivit proprement dans des rimes

D’anglais de l’ancien temps, finon favantiflimes ;

Et de tous les côtés, fes narrés fort nombreux

On les lits car il a de livres amoureux,

Semé le monde plus qu’Ovide en fon délire !

Mais puis qu’ils font écrits à quoi bon vous les dire ?

Dans fa jeuneffe il fit Ceys et Alcyon,

Depuis il a tracé de fon naïf crayon

Les fuaves portraits de bien d’illuftres femmes,

Et de bien des amants et de leurs belles flammes ;

Et celui-là qui veut de monfieur Cupidon

Chercher le grand volume, y verra de Didon

L’admirable douleur pour le perfide Enée,

Et de Lucrèce auffi la trifte deftinée ;

L’amandier de Phyllis, de Damophon les pleurs,

De Pyrame et T'hifbé les tragiques malheurs ;

La plainte de Diane, et celle d’' Hermione,

Celle aufi d'Hypfpyle, et lilot de Latone ;

Léandre fe noyant pour fa belle Héro ;

Et les larmes d'Hélène, et les chagrins d’Ino,

Et ceux de Briféis, et de Laodamie,

Les fureurs de Médée, implacable ennemie,

Tous fes petits enfans les pendant par le cou,

Pour vexotter Jafon, en amour un grigou.

O belle Hypermeneftre ! 6 Pénélope! Alcefte !

A Punivers charmé, c’eft un fait qu’il atteñte,

Vous fûtes toutes trois modèles des vertus

Que chercherions en vain dans ces temps, mordicus ! o

Mais Chaucer ne fouilla certe jamais fa plume

En montrant à nos yeux fujet fi déplacé,

Que cet infâme amour et de boue et d’écume,

Du montre inceftueux appellé Canacé,

Qui criminellement'aima monfieur fon frère

Si bien, que de fes faits, fichtre elle devint mère! Non plus que fur la foi d’un Apollonius,

Il ne nous raconta comment Antiochus,

Ce roi libidineux ravit dès Je jeune âge

A fa fille innocente un jour fon pucelage ;

A ces contes affreux parole! je dis fi!

Pour les narrer, d’impur il faut être boufñ !

Et ne veux en parler, comme vous pouvez croire, Mais pourtant, il vous faut, je le fais, une hiftoire : Ma foi tant pis pour moi fi viens après Chaucer, Et fi de la St. Jean je fais un conte en l'air,

Moi je m’exprime en profe et ne fuis magifter ?” Ayant ainfi parlé, de grave contenance

Notre homme commença ce conte . ...on fit filence.

CANTORBERT. 195

DETESTABLE mal que mal de pauvreté [froïdure, Si mélangé de faim, de foif, et de Qu'on a honte vraiment, malgré nécefité [d'aventure De demander fecours. Et pourtant On eft fi bas percé, fi plein d'anxiété, Qu'il faut et malgré foi, pour fubir lexiftence, Mendier ou voler, ou vivre . . . . d’indigence!

Tu blâmes Jéfus Chrift, tu dis amèrement Qu'il repartit bien mal la richefle en ce monde, Tu blâmes ton prochain, et dit qu’il a vraiment Beaucoup trop;—toi trop peu fur laterre etfur l’onde : Par ma foi! tu te dis, il viendra le moment Où ce vilain prochain aura, j'aime à le croire, A compter avec Dieu dedans le Purgatoire.

Du fage, je te dis, entends le jugement :

Dix fois mieux vaut mourir qu’être dans l’indigence, Si tu n’as pas le fou, ton voifin crânement Te méprife mon cher, et fe rit de ta chance!

Fais donc attention qu’indubitablement

Les pauvres font méchants, c'eft une chofe fure, Gare toi d’être pauvre, —un pauvre eft une ordure !

Oh! malheureux atteint du mal de pauvreté!

Ils te fuient tes amis, ton frère te déteîte ! Maïs vous riches marchands pleins de profpérité, Il pleut fur vous le gain, aux dés n’êtes en refte, Vous avez tous les fix et jamais l’unité.

Vous pouvez à Noël faire parbleu bombance, Et de vos pieds joyeux rifquer la contredanfe.

Vous n’avez qu’à vouloir, car vouloir c’eft pouvoir, Pour vous qui connaiffez l’état de chaque chofe ; La guerre eft déclarée un matin, et le foir Déjà vous en favez—les effets et la caufe ;

Moi je me donnerais parole ! au diable noir, Pour un fimple narré, fi d’un marchand l’hiftoire Ne me revenait pas par hazard en mémoire.

En Syrie exiftait une fociété De riches commerçants, bien pofés, bien honnêtes, Envoyant en tous lieux une diverfité De draps d’or, de fatins dont ils avaient requêtes. Ces objets étaient tous fi beaux de qualité, Si durables, fi bons, que c’était à la ronde, A qui ferait affaire avec eux dans le monde.

Voilà qu’il arriva que de cette maïfon Les chefs ont décidé de s’en aller à Rome, Etait-ce pour affaire, ou pour autre raifon Ne le fais pas trop bien; ce que je fais en fomme C’eft qu’ils furent à Rome en la belle faifon ; Et prirent un logis dans un endroit fortable,

Qui felon leurs projets leur parut convenable.

Or ces marchands étant ainfi dans leur logis, Entendirent parler de la rare excellence, Et du fort bon renom, aufli du taét exquis, D'une noble Beauté, de.nom dame Conftance, Fille de l'Empereur, et plus pure qu’un lys.

Ces marchands Syriens et fans cefle et fans cefle Entendaient raconter beaux traits à fon adreñle.

De tous et d’un chacun c'était l’unique voix : “< Il poffède un bijou, notre Empereur de Rome, Comme jamais fur terre il n’en fut une fois, Ce bijou, c’eft fa fille, à fa beauté la pomme! Heureux qui de fon cœur un jour fera le choix ! De fon regard bénin le bon Dieu l’enveloppe, Je voudrais qu’elle fut la Reine de l’Europe!

‘€ En elle eft, fans orgueil, la touchante beauté, Sans alliage aucun le charme du jeune âge, Si rare en fon haut rang la douce humilité, La modefte vertu, le vrai tréfor du fage, Son cœur eft un miroir de chafte fainteté ; \ Sa main s’ouvre en fecret à la trifte indigence, Qui l’approche, en un mot, renaïit à l’efpérance !”

Et vrai la voix du peuple était la voix de Dieu ; À tous ici préfents j'en donne l’affurance.

Maintenant ces marchands ayant frété dans peu Leurs vaifleaux, ayant vu cette belle Conftance, À la cité de Rome un jour dirent adieu.

Les voilà de nouveau de retour en Syrie, Que vous dire de plus, mes feigneurs, je vous prie ?

Maintenant il advint que ces marchants étaient Très en faveur auprès du Soudan de Syrie.

De pays étrangers chaque fois qu’ils venaient, Ils étaient accueillis tous fans pédanterie, Et fort bien écoutés alors qu’ils racontaient Des pays parcourus les nouvelles merveilles, Ce qui toujours charmait du Soudan les oreilles.

Parmi nombre d’objets évoqués à leur tour Parlèrent ces marchands de la dame Conftance, Elle était, difaient-ils, plus belle que le jour ; Ils en parlèrent tant, avec tant d’infiftance, Que ce Soudan fe prit à l’entourer d’amour,

Si que fon feul fouci, fon unique efpérance Furent de l’adorer cette belle Conftance.

Notez que du Soudan dans le bleu firmament (De notre Humanité le folennel grand livre,) Etait depuis long-temps écrit très clairement Que par l’amour, hélas! il finirait de vivre. Si nous favions au ciel lire un peu couramment L’heure de notre mort, nous la verrions fans voiles, Puifque, c’eft bien certain, elle eft dans les étoiles.

Dans les aftres étaient écrits long-temps avant Leur naïflance, ma foi, la mort du Grand Pompée, Et d’Achille et d’Heétor, de Jules le favant,

De Samfon, de T'urnus et de Calliopée,

Et la lutte de T'hèbe, et fon fort décevant.

Mais de l’homme l’efprit n’eft qu’épaifle matière, Et le bout de fon nez voilà quelle eft fa fphère!

Ce Soudan convoqua de fuite fon confeil,

Afin de dépècher au plutôt cette affaire.

‘€ Mon amour,” a-t-il dit, “ n'eut jamais fon pareil, Il me faut fon objet, c'eft chofe élémentaire,

Ou fuis un homme mort; car n’ai plus de fommeil : Avifez donc vous tous, devoir vous y convie

À trouver un moyen pour me fauver la vie!”

Autant de confeillers partant autant d’avis.

La queftion chacun la tourne et l’analyfe, L'un fait un argument, et l’autre un compromis, Mais rien de tout cela n’aboutit à la crife,

Et le vrai réfultat de ces divers conflits, Fut de prouver à tous que fans un mariage, Tous leurs moyens n'étaient rien que du verbiage.

Mais faire un mariage entre gens inconnus ER, foit dit en paffant, chofe aflez difhcile, Surtout quand des futurs différents font les us, Pour l’amener à bien certe il faut être habile ; Or tous nos confeillers fe difaient: “° Mordicus ! Un Empereur chrétien fera toujours trop bête Pour donner fa fille à l’un des fils du Prophète !”

A cela le Soudan répondait carrément :

‘€ Je me ferai chrétien s’il le faut pour Conftance, Je la veux époufer, qu'il n’en foit autrement ! C’eft mon vouloir à moi, n’en faites pas doutance ; Et je ne veux languir mélancoliquement.

Voyez donc, et bientôt à m’oétroyer la belle Ou finon, c’eft certain, j’en perdrai la cervelle.”

Pourquoi fur ce fujet vous tenir plus de temps ? Sachez que par traités, et de par l’entremife

D’Ambafladeurs nombreux, de Rois omnipotents, De Papes et de Preux, et de toute l’Eglife,

Pour la deftraétion de ces Mahomeétans,

La fainte foi du Chrift, et pour fa propagande, Du Soudan l'Empereur accueillit la demande :

A condition que feraient tous baptifés Le Soudan, fes Seigneurs et tout fon Baronage, Que le Soudan aurait fes coffres arrofés De tréfors, et de plus Conftance en mariage ; Par cet oëtroi fes vœux étaient réalifés.

Cette convention doit recevoir fon gage, Maintenant donc partez Conftance, et bon voyage!

Peut-être quelques uns parmi mes auditeurs M'eît avis, comptent-ils, que je vais leur apprendre De la cour les détails, du troufleau les fplendeurs, Je ne faurais pour eux à tel point condefcendre,

Et je dois de ce conte abréger les longueurs. D'ailleurs on fait fort bien qu’en fi petit efpace Si grands préparatifs ne fauraient trouver place.

La conclufon fut, tenez-vous le pour dit, Que l'Empereur nomma pour efcorter Conftance Une fuite nombreufé ainfi qu’il eft écrit Aux mémoires du temps, fi j’en ai fouvenance ; Et par la ville on fit proclamer un édit Ordonnant à chacun prier Dieu, c'était fage, Pour qu’il daignât bénir fi lointain mariage.

Il luit enfin le jour fixé pour le départ, (Jour trois fois malheureux, le dis comme le penfe,)

Il fallut s’apprèêter à partir fans retard

Et c’eft bien triftement que s’habille Conftance, De douleur accablée, et qui pleure à l’écart.

Il eft pénible voir venir l’inftant fuprême

Où le devoir prefcrit de quitter ce qu’on aime.

Hélas! eft-ce étonnant qu’elle verfât des pleurs A la veille d’un long et d’un cruel voyage, En quittant des amis, des parents dont les cœurs L’aimaient fi tendrement depuis fon plus jeune âge, Pour aller d’un Soudan partager les grandeurs ? Les maris font fi bons, foit dit par apoñtille, Que leur bonté peut bien effrayer jeune fille!

‘ Mon père,” a-t-elle dit, “ton enfant malheureux Ta Conftance par toi fi tendrement aimée, Et vous ma mère aufli, mes délices tous deux, - Que j'aimai comme Chrift d’une amour innommée, Conftance, votre enfant, en quittant ces beaux lieux Pour un féjour lointain, pour aller en Syrie, Se recommande à vous, oh! fon cœur vous en prie. “€ Vers cette nation barbare, ah! je le fais Je dois partir, telle eft votre volonté même, Jéfus Chrift qui mourut, lui Roi, pour fes fujets Me donnera la force en ce moment fuprême De mourir s’il le faut, pour fervir vos projets. Les femmes, leur deftin n’eft-il pas l’efclavage, Et de former l’appoint d’un traité ? . . C’eft l’ufage.”

Lorfque fur Ilion fe déchaïînait Pyrrhus, Lorfque Thèbes brûlait, quand la cité de Rome Au feul nom d’Annibal jetait des cris confus,

Que trois fois les Romains fuyaient devant cet homme, Lorfque par le poifon mourait Germanicus,

Jamais on n’entendit chagrin et doléance

Plus grands, qu’à ce départ de la belle Conftance!

O premier des moteurs, Ô cruel firmament, Qui fans ceffle et fans fin, et boufcule et culbute Notre vafte univers par ton trémouflement,

Et qui fait dévier de minute en minute

Ce qui tout droit irait fans ce balancement, Dans le commencement de ce fatal voyage Ton vif remous de Mars a fait furgir la rage.

C’eft que Mars eft cruel, fon oblique afcendant Gène les mouvements et la marche des aftres, I] fait naître partout maint et maint accident, Et déchaïînant les vents enfante des défaîtres, Rien ne peut conjurer la terreur qu’il répand : De la lune, en ces cas, piteux eft le pañlage, Livide, elle fe cache et fuit fous le nuage.

Imprudent Empereur de Rome, hélas! hélas!

N’avais-tu donc aucun philofophe en ta ville ? Et doit-on donc choïfir la faïifon des frimas Pour fe mettre en voyage? Eft-il fi difficile Confulter les favants, et furtout dans le cas D'une illuftre naïflance, où fachant la racine On peut pronoftiquer le futur, j’imagine ?

La trifte et chère enfant eft conduite au vaifleau Avec folennité par une foule immenfe, ‘6 Le Chrift foit avec vous !”” dit-elle au bord de l'eau : Et chacun de répondre: “ Adieu, belle Conftance !”

T'andis que le navire emporte ce joyau, Venez voir avec moi, Mefleigneurs, je vous prie, Ce qui fe mijotait là bas dans la Syrie.

La mère du Soudan, vieil et méchant Argus, Apprenant de fon fils le vouloir immuable D’abandonner bientôt Mahomet pour Jéfus,

À mandé fon confeil à l’entour de fa table,

Et quand fes confeillers au plus vite accourus Furent tous affemblés, de fa voix fort peu tendre Elle leur dit ce que vous allez tous entendre :

‘6 Vous êtes, Meffeigneurs, convoqués en ce lieu Chacun,” a-t-elle dit, “ pour objet d'importance ; Vous favez que mon fils du meffager de Dieu De notre Mahomet ef, j’en ai l’aflurance,

Prêt à quitter la loi :—mais moi j’ai fait le vœu De mourir mille fois plutôt qu’autre croyance Ne me foit impofée, et j’ai bien fait, je penfe.

‘ Que nous adviendra-t-il de la nouvelle foi ? Sinon de notre corps l’horrible fervitude, Pour être après la vie en enfer jetés, quoi!

Parcéque nous aurons, avec ingratitude Du Prophète un beau jour abandonné la loi ?

Voulez-vous, Mefleigneurs, conjurer cet orage ? De fuivre mes confeils ayez tous le courage !”

Ils ont confenti tous, ils ont juré chacun De vivre et de mourir, et de tenir pour elle; Et parmi tous ces gens certe il n’en eft pas un Qui ne cherche d’amis lui trouver kyrielle, Pour amener à bien un but entr’eux commun.

Elle aufitôt fe mit en tête de l'affaire, Et tous vous allez voir comment elle fut faire.

‘ Nous ferons tous femblant de nous faire chrétiens D'abord,” a-t-elle dit : ‘° Que fait un peu d’eau fraîche? Pour moi, comme je fais que fouvent par des riens On empaume fon monde, et très bien on l’allèche, Je donnerai gala pour mieux tromper ces chiens,

Et pour tranquilifer le Soudan.—La drôlefe Elle aura befoin d’eau pour laver fa détreffe !”?

Oh! vilaine Sultane! oh! puits d’iniquités!

Vieille Sémiramis! mégère abominable !

Serpent des plus hideux, plein de difformités Au ferpent de l'enfer à peine comparable !

Oh! monftre féminin, vafe d'impuretés!

Pour traquer la vertu, pour perdre l’innocence Le vice a de tes jours confervé l’exiftence.

O Satan envieux, oui dà depuis ce jour Où tu fus pourchaffé du ciel, notre héritage, Tu connais, je le fais, très bien ton chemin pour Te gliffer dans le cœur de la femme à tout âge. Tu nous jouas près d’Eve un affez méchant tour, Et tu veux aujourd’hui rompre ce mariage Par une femme encor que tiens en ton fervage!

Cette Sultane dont voyez je dis du mal, Laiffa fes confeillers opérer leur retraite, Vous en dire plus long ferait bête au total.

Un jour vers le Soudan elle fut d’une traite Et lui dit: “ Par ma foi, je veux, ça m’eft égal, Des mains de ces chrétiens prendre aufli le baptème, Vrai, cela me viendra, comme Mars en carême.

‘€ Seulement, mon cher fils, je reclame l’honneur De donner à diner, comme étant votre mère, À ces nombreux chrétiens, le dis du fond du cœur Mon défir le plus grand eft chercher à leur plaire.” Enchanté le Soudan accepte avec ardeur.

Lors embraffant fon fils, maman s’en fut chez elle En difant à part foi: “ Je te tiens, fils rebelle ! ”

Les Chrétiens en Syrie enfin font débarqués, Amenant avec eux nombreufe compagnie, En hâte du Soudan les gens font convoqués, Et tout d’abord fa mère, enfuite fa mégnie, Pour aller au plus vite aux rendez-vous marqués, Afin de recevoir cette belle Romaine Qui s'en vient de ces lieux pour trôner fouveraine.

Immenfe était la foule, et magnifique dä, Syriens et Romains formaient un beau cortège, La mère du Soudan en habits de gala Reçut Conftance avec ce doux air qui protège, Mais qui dans une mère eft bon malgré cela; Et tous de chevaucher vers la cité prochaine Avec folennité,—fans fe donner de peine.

Je ne crois pas vraiment que de Jules Céfar Le triomphe dont fait Lucain tant de tapage Fut plus beau, plus royal, en dépit de fon char Que de tous ces gens là l’admirable afflemblage. Mais d’un vil fcorpion l’abominable dard Pourfuit fouventefois, met à mort l’innocence .... La Sultane était là careffant fa vengeance.

Le Soudan vint lui-même aufli bientôt apres, Et fi royalement que vrai, c’était merveille ; Il accueillit Conftance avec mille fouhaits, Et je les laiffe ici fe parler à l'oreille.

C’eft de la fin dont veux vous narrer les effets. Or, lorfque du repos doucement fonna l’heure, Chacun pour fe coucher s’en fut dans fa demeure.

Enfin il arriva le jour du grand feftin Offert à ces chrétiens par la vieille Sultane, Et tous jeunes et vieux, ces chrétiens vont foudain A ce royal banquet, et chacun fe pavane, Car hanter le pouvoir eft faire fon chemin.

À ce banquet était plus d’une bonne chofe, Mais le deffert ne fut certes couleur de rofe.

O mal foudain! tu fuis de bien près le bonheur! Car le bonheur terreftre il fe perd dans la brume ; L’atonie eft la fin de la gaité du cœur,

Le plaïfir le plus grand eft fuivi d’amertume, Et dans nos jours joyeux point déjà la douleur. Homme fonges y donc dans tes heures de joie Le malheur fuit ta pifte, et marche fur ta voie.

Car pour le dire ici, Meffeigneurs, en un mot, Le Soudan, les Chrétiens, c’eft bien abominable Alors qu’ils banquetaient à tire larigot Sont occis, font percés, et tranfpercés à table ; Tous excepté Conftance. Or c’était le complot | De la vieille Sultane, et déja la mégère Croyait en fon pouvoir de régenter la terre,

Parmi les maffacrés nul ami du Soudan, | Nul converti ne put échapper par la fuite,

Ces égorgeurs croyaient tous venger le Coran

Sans chercher à favoir quelle ferait la fuite

De leur hideux forfait. Après cet ouragan

Ils vous prennent Conftance, et puis fur un navire, La placent, lui difant d’apprendre à fe conduire.

Notons qu’on lui remit outre un certain tréfor Qu’elle avait apporté, nombre de viétuailles, Aufh des vêtements ; on lui remit encor Tout le riche trouffeau fait pour fes époufailles, Et fur la mer falée, elle prend fon efor.

O Fille d’Empereur, malheureufe Conftance, Le feigneur du hazard te prenne en fa guidance!

Elle implore du ciel la bénédiétion, Puis à la Croix du Chrift dit d’une voix plaintive: 6 Divine et fainte Croix, dans mon affliétion Fais qu’à la volonté de Dieu, ne fois rétive, Et que porte mes maux avec foumiflon, Afin que puifle en paix mourir quand viendra l’heure Où devra s’engloutir cette frèle demeure.

‘ Arbre rougi du fang pur du divin agneau, Qui de tous fes péchés lava ce pauvre monde, Bois précieux, ô Croix qui d’un jour tout nouveau À deverfé l'éclat dans notre nuit profonde, Contre l’efprit malin feul et puiflant flambeau, Donne-moi le pouvoir, oh! mon cœur t’en convie, De fupporter mon fort, et d’amender ma vie!”

Pendant des jours, des mois, des ans, de par la mer De Grèce, elle flotta la pauvre créature, T'antôt de vers Maroc, tantôt de vers Alger

Selon que le deftin la portait d'aventure.

Elle eut pendant ce temps plus d'un penfer amer, De bien triftes repas ; felon toute apparence,

Elle fe crut bien près de perdre l’exiftence.

Peut-être l’un de vous demandera pourquoi :

Aux meurtres du banquet elle échappa Conftance ? A cette queftion, je lui répondrai moi :

‘* Dans la fofle aux lions qui fauva l’exiftence De Daniel ? alors qu’en Dieu mettant fa foi T'ranquille il repofait du lion près la couche,

Sans s’occuper en rien de ce monftre farouche.”

De même il plut à Dieu dans fa grande bonté Miraculeufement fauver la pauvre fille ; Souventefois le Chrift, c’eft fait inconteîté,

Par des moyens cachés, aux yeux une vétille, Sert de diétame aux maux, fi c’eft fa volonté : Et le vulgaire obfcur grâce à fon ignorance Ne devine jamais la fainte prévoyance.

Maintenant, dira-t-on, échappée au banquet, D'où vient que fur la mer elle n’ait fait naufrage ? A ce “ d’où vient,” ma foi, je répondrai tout net : ‘6 Qui veilla fur Jonas du poiflon dans la cage Jufqu’à ce qu'à Ninive il arriva de fait?

On fait que c’eft Celui fans lequel rien ne bouge, Qui fut faire à pieds fecs traverfer la mer rouge.”

Qui donc a donné l’ordre aux efprits turbulents Qui fur terre et fur mer enfantent la tempête, T'ant au nord qu’au midi de comprimer les vents, Et des arbres géants de refpeéter le faîte!

Vrai, l’éternel moteur de tous les éléments : C’eft lui qui préferva, dans fa haute fagefle, De périls cette femme et fans cefle et fans cefle.

D'où cette femme enfin pendant trois ans et plus Prenait-elle à manger, et prenait-elle à boire à A Marie, au défert lorfque dardait Phœæbus Qui donna tous les jours à manger ? . . . c’eft notoire Perfonne en vérité, mais fans faute Jéfus !

Avec deux feuls poiflons, et rien que cinq pains d'orge, Qui cinq mille mangeurs les nourrit par St. George!

À la dérive vint doucement le vaiffleau Jufqu’en notre océan, et notre mer houleufe, Dans le Northumberland fous un bois aflez beau Mais dont ne fais le nom; la vague dédaigneufe Le poufa fur le fable et l’enterra dans l’eau,

Si bien qu’il ne bougea quand revint la marée, Là l’arrêtait le Chrift en dépit de Borée.

Ce naufrage avait lieu non loin d’un vieux caftel. Vers le vaifleau tout feul s’en vient le Connétable, Y trouve cette femme en fon chagrin mortel,

YŸ trouve également le tréfor—acceptable ;

Cette femme en levant fes beaux yeux vers le ciel Semblait clamer la mort comme une délivrance D’ennuis prodigieux, d’une longue endurance.

Son parler quelque peu refflemblait au latin, Du Connétable mais elle fe fit comprendre.

Celui-ci n’ayant plus à chercher de butin La conduifit à terre ; et cette femme tendre Se jetant à genoux remercia foudain

Jéfus fon créateur; mais ne voulut pas dire Qu'elle était née un jour princefle d’un empire.

‘6 Sur la mer,” difait-elle, “* elle avait tant fouffert Qu'elle en avait perdu pour long-temps la mémoire ;”* Mais elle était fi bonne, avait tant l’œil ouvert A tout, cherchant toujours à plaire, dit l’hiftoire, Que les deux châtelains pleurèrent de concert Sur fon fort malheureux, ayant grand’ pitié d'elle, Et la traîtant en tout comme une damoïfelle.

Le Connétable était, pour le dire tout net, Un payen, et partant fa femme une payenne ; Mais Hermengilde aimait Conftance tout-à-fait, Et pour fauver fa vie, elle eut donné la fienne. Or Conftance en prière a dit maïint chapelet Pour fa converfion ; et la dame Hermengilde A pour Dieu maintenant le bon Dieu de Clotilde.

Dans tout ce pays là n’eufliez vu de Chrétiens, Ils n’ofaient s’aflembler, car toute la contrée Avait été conquife un jour par des payens, Et par terre et par mer; ils avaient fait curée Sur leur appartenance, avaient faifi leurs biens, Si qu’au pays de Galle au milieu du grabuge, Les vieux Bretons Chrétiens avaient cherché refuge.

Cependant les Chrétiens Bretons n'avaient fui tous Dans le pays de Galle, et dans la folitude, Au milieu des payens quelques uns à genoux Honoraient Jéfus Chrift avec follicitude ; Et près du vieux caftel habitaient, entre nous, Trois d’entr’eux, l’un defquels privé de la lumière, Par les yeux de l’efprit voyait fous fa paupière.

Le foleil était chaud comme en un jour d'été, Si que le Connétable, et fa femme, et Conftance Ont pris le droit chemin vers la mer. Leur fanté Demandait du grand air quelquefois abondance, Il eft fi bon humer l’air de la liberté!

Or alors qu’ils étaient à cette promenade, Ils rencontrent l’aveugle aflez près de la rade.

‘€ Au nom de Jéfus Chrift,”? dit lors le vieux Breton,

‘ Bonne dame Hermengilde, oh! rendez-moi la vue !”

La Connétable fut à ces accents, dit-on, Effrayée, et fe crut en cet inftant perdue, Craignant que fon mari ne l’occit tout de bon: Mais Conftance eut bientôt ranimé fon courage, ‘6 Le Chrift le veut!” dit-elle, ““achevez fon ouvrage!”

Le miracle opéré, le Connétable dit:

‘€ Voyons, expliquez-moi ce que cela veut dire ?” Conftance répondit: ‘ Seigneur, c’eft Jéfus Chrift Dont le pouvoir s’étend fur tout ce qui refpire Qui des lacs du démon défentrave l’efprit.” Puis, du Chrift elle dit la morale admirable, Si qu'était converti le foir le Connétable.

Ce Connétable là n’était pas le feigneur De ce lieu dont je parle où naufragea Conftance, Mais il l’avait gardé certe avec grand honneur: Contre les Ecoffais pendant la longue abfence D’Alla, très fage roi, nous dit le chroniqueur, Qui de Northumberland gouvernait le royaume, Mais fus! de mon fujet moi je reprends le tome.

Satan qui pour tromper eft toujours à l'affût Vit toutes les beautés morales de Conftance, Et fe mit à chercher ce vilain Belzebuth !

Le moyen d’ébrécher en Dieu fa confiance, Et fit pour parvenir promptement à fon but, Qu’un jeune Chevalier fémillant de la ville L’aima de pañlion et bouillante et fébrile :

Si qu’il voulait avoir à fa difcrétion Pour le moins une nuit, dût-il perdre la vie; J1 la courtifa donc, mais fon averfion Pour lui, pour fon amour lui fit naître l’envie De la faire mourir en expiation.

Un jour donc où chez lui n’était le Connétable, Il fe glifle en fecret la nuit, le miférable!

Dans la chambre à coucher d’Hermengilde, et foudain

I] lui coupe le cou; cependant que Conftance Ayant long-temps prié, dormait, c’eft bien certain ; Puis il place le fer fanglant dans le filence A côté de Conftance, et s’en va fon chemin.

À cet être félon que Dieu donne la chance D'être un jour fufpendu bien haut à la potence!

Le lendemain matin revient avec Alla Le Roï de ce pays, chez lui ce Connétable, Il entre chez fa femme, et Dieu que voit-il là ? Sa femme affaflinée . . . . oh! c’eft épouvantable ! À côté de Conftance eft le fer,—le voilà!

Hélas! la pauvre enfant que pouvait-elle dire? .... L'excès de fa douleur, mais c'était du délire!

LS

Alors on fut narrer tout cet affreux malheur Au Roi, lui racontant comme on trouva Conftance Sur le navire, enfin ce que votre conteur Vous a narré déjà, que vous favez je penfe.

Et de compañlion du Roi frémit le cœur, Alors qu'il vit tomber dans cette conjonéture En malaïife fi grand fi douce créature.

Car ainfi qu’ à la mort fe laiffe aller l’agneau, Ainfi devant le Roi comparut l’innocente ; Ce Chevalier félon l’accufe, mais tout beau!

Cette accufation ne jette l’épouvante ; Devant tant de candeur que prouve ce couteau ? Et le peuple murmure, il fe refufe à croire Qu'elle ait jamais commis aétion aufli noire.

C’eft qu’on favait partout quelle tendre amitié Uniffait Hermengilde à la pauvre Conftance, Chacun en témoignait que ça faifait pitié ; Hormis le Chevalier félon comme on le penfe.

Si que ce Roi courtois, à l’efprit délié,

Penfa qu'avant porter jugement, c’était fage Pour découvrir le vrai de chercher davantage.

Pauvre innocente, hélas! en ton adverfité Tu n’as de champion qui prenne ta défenfe!

Mais que celui-là qui fur la croix fut porté, Pour nous racheter tous, foit ton foutien, Conftance ! Il a vaincu Satan et fa malignité:

Car à moins que pour toi Chrift ne fafle un miracle, Tu vas faire les frais d’un bien trifte fpeétacle.

Lors Conftance à genoux levant au ciel fes yeux, Dit: “O Dieu tout puiffant! toi qui fauvas Suzanne,

Et toi vierge Marie au cœur fi généreux,

Au nom de ton doux fils, de ta mère Ste. Anne, Si je fuis innocente, à mon fort malheureux,

Oh! daignez compatir, être ma providence,

Car autrement, c’eft für, mourra votre Conftance.”’

Dans une grande foule avez-vous vu jamais Un condamné qu’on mène au lieu de fon fupplice, Quand fes recours en grâce ont êté fans effets ? La päleur du vifage eft le plus fûr indice Qui le fait reconnaître, —en effaçant fes traits. T'elle Conftance ici la noble damoïifelle, Parait parmi la foule épandue autour d’elle.

O Reïnes qui vivez dans la profpérité, Nobles Duchefles et Dames du haut parage, Ayez toutes pitié de fon adverfité,

Car fille d’Empereur et de fi grand lignage, Elle eft là, fans foutien, pleine d’anxiété :

O fang impérial en fi grande détreffe,

Tes amis font trop loin pour calmer ta trifteffe !

Alla ce fage Roi d’elle a fi grand’ pitié, Que coule fur fa joue un long ruiffeau de larmes, Son cœur dans ce malheur femble être de moitié, Tant Conftance eft touchante, et tant font grands

fes charmes :

‘ Qu’on m’apporte le livre; oui,” s’eft-il écrié, “ Si ce Chevalier veut jurer qu’elle eft coupable Lors nous aviferons à la peine applicable.”

Sur les ordres du Roi le livre eft apporté ; Le Chevalier félon jure qu’elle eft coupable.

À ce même moment il eft précipité

A genoux fur le fol, d’un foufllet effroyable

Une main l’a frappé; fi bien qu’en vérité Brufquement les deux yeux lui fortent de la tête, Les deux yeux effarés dont le regard hébète.

Dans j’auditoire alors on entend une voix Qui dit: “ Vil impofteur ! ce foufflet fur ta joue Eft pour ta calomnie ; apprends donc cette fois Que ce n’eft pas envain que de Dieu l’on fe joue: J'en pourrais dire plus Chevalier difcourtois !” Et la foule craignit la célefté vengeance En voyant ce miracle en faveur de Conftance.

Oui, grande était la crainte et la contrition De ceux dont les foupçons incriminant Conftance, Ayant du Chevalier foi dans l’affertion, Avaient penfé fouiller fa robe d’innocence :

Toutefois ce miracle eut pour conclufon Que le roi converti par la grâce divine, Se fit Chrétien ainfi que d’autres, j'imagine.

Ce Chevalier félon fut pour fon crime occis, Par jugement d’Alla ; c’était bonne juftice ; Conftance cependant en eut de grands foucis.

Après le fage Alla crut le moment propice Pour époufer Conftance, un pur et noble lys.

C’eft ainfi que le Chrift rendit Conftance reine De par fa volonté, du deftin fouveraine.

Mais de cette union qui, fans mentir, ma foi! Fut chagrine, ce fut la dame Domengilde, (La dame Domengilde était mère du Roi,

Et certes ne valait pas la bonne Hermengilde !) Elle crut que fon cœur, fans s’expliquer pourquoi, Aller créver en deux, tant elle eut de colère, Quand elle vit fon fils époufer l’étrangère.

Point ne me plais ici faire defcription Des f, des car, des maïs du royal mariage, Vous parler du banquet, de la proceflon, Ni vous dire non plus qui fit plus de tapage, La trompette, le cor ou le pfaltérion.

Vous le favez bien tous, la fin de chaque hiftoire Eft de chanter, danfer, rire, manger et boire.

Ils fe mirent au lit, car cela va de droit, Même alors que la femme eft on ne peut plus fainte, Il faut bien que Ja nuit, quand on mit à fon doigt, Un anneau le matin, elle fouffre l’étreinte De fon nouvel époux. C’eft Pufage, ainfi foit! Je pañle là deflus, car ce ferait fottife D'infifter fur tel point avec trop d’analyfe.

I] lui fit un enfant mâle cette nuit là.

Puis à l’Evêque et puis à fon bon Connétable, Il confia fa femme alors qu’il s’en alla Vers l’Ecofle combattre un ennemi capable.

Et maintenant Conftance en l’abfence d’Alla Dans fa chambre attendit bien fouvent en prière, La volonté de Dieu, le moment d’être mère.

Le temps roula des mois l’inévitable cours, Et Conftance eut un fils que l’on nomma Maurice, Sur les fonds baptifmaux ; au bout de quelques jours Le Connétable dut, c’était là fon office Envoyer la nouvelle au Roi. Comme toujours

L'HOMME DE LOL. 217

Il prit un meffager lui confiant la lettre Qu’à fon maïître en Ecofie il lui fallait remettre.

Ce meflager voulant fe mettre bien en cour, Vers la mère du Roi s’en fut vite, bien vite : ‘6 Madame,” lui dit-il, ‘ je m’en viens ici pour Vous annoncer que Dieu, fa dextre foit bénite ! Donne un fils à la Reine ;—et comme dans ce jour Je pars pour en porter au Roi le gai meffage, Je viens d’abord avant vous offrir mon hommage.

Et vous dire que fuis entièrement difpos À prendre pour le Roi vos dépêches, Madame, Si daignez m'en charger.”—<* Ici prends ton repos,” Dit la mère du Roi, ““ cette nuit; —fur mon âme De grand matin demain te donnerai campos.

Je ne fais pas encor fi j’aurai quelque chofe A mander à mon fils; vraiment ne le fuppofe.””

Ce meflager était ivrogne au premier chef.

D'’hydromel et de vin il but comme une éponge ; L’ivrognerie eft mère, on le fait, de méchef.

Or pendant que fon vin il le cuve en un fonge,

La lettre on la lui prend fubtilement ; et bref Cette mère du Roi fait, chofe abominable !

Une autre lettre . . . faufle au nom du Connétable.

Cette lettre difait : “ que dans le vieux château Onc ne voulait refter ; que madame la Reine Avait fait un enfant aufli laïd qu’un pourceau ; Conftance,” ajoutait-on, “ n’eft qu’un objet de haine, Et chacun vous la fuit, comme on fuit un fléau : En un mot, ce n’était qu’une vile forcière, Et fa préfence était un opprobre à la terre.”

En apprenant cela fut bien chagrin le Roi, Mais gardant fes douleurs fans les dire à perfonne, Il répondit foudain maîtrifant fon émoi:

‘ Bien venu foit celui que Jéfus Chrift nous donne : Pour moi qui maintenant feigneur connais ta loi, Du fond du cœur je dis: ta volonté fe fañle, De l'accepter toujours bon Dieu fais-moi la grâce.

‘€ Gardez donc cet enfant qu’il foit vilain ou beau, Et jufqu” à mon retour gardez auffi ma femme; Lorfque le Chrift voudra, par un bienfait nouveau Il pourra m’oétroyer un plus bel enfant dame !”

Et fur la lettre il mit de fon glaive le fceau. Le meflager bientôt remporta la réponfe.

A vous en dire plus fur ce, moi je renonce.

O meffager rempli de rogomme et de vin, Tu vacilles toujours, et forte eft ton haleine ; Te donner un fecret, c’eft le donner en vain, Ton efprit bat les murs et court la pretentaine ; Ton vifage a perdu tout caraétère humain :

Alors que, n’importe où, règne l’ivrognerie, L’indifcretion règne avec forfanterie.

Infâme Domengilde!—oh! ne fais pas d’anglais De baffe extraétion, qui foit fi méprifable Qu’il puifle s’appliquer à tes hideux forfaits : Voilà pourquoi ma foi je t’abandonne au diable! Fi, vilain être humain! . . . fi, cruel ferpent! .. Mais Je mens, car en enfer, efprit diabolique Eft ton féjour, quoique foit ici ta boutique,

Ce fufdit meffager revient de chez le Roi, Et defcend à la cour de la Reine fa mère :

On lui fait bon vifage, on lui donne ma foi De l’hydromel, du vin, et de bonne 42 amère, Si qu’il farcit fa panfe à boire et manger quoi! Puis il cuve fon vin comme d’accoutumance La nuit durant, jufqu’à ce que le jour commence.

Mais fa lettre, on le penfe, eft volée à nouveau, Et remplacée enfuite avec cette ordonnance:

‘6 Le Connétable doit, fi tenant à fa peau Ne veut être pendu, vite chafler Conftance De fon royaume, car elle en eft le fléau :

Donc dans trois jours, de plus le quart d’une marée Elle devra quitter pour jamais la contrée ;

« Elle s’embarquera, c’eft le défir du Roi, Elle, fon jeune fils, et fes appartenances, Sur le même vaiffeau qui nous en fit l’oétroi, Et l’on s’arrangera dans telles circonftances A pouffer le vaifleau bien loin, c’eft là ma loi Conftance! oh! ce n’eft pas étonnant fi ta tête Eft lourde, quand fur toi plane ainfi la tempête!

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