‹ Contes de CantorberyChapitre 18 sur 38 · P] “ PA · texte numérisé non relu

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& Doux fière, refte-l, te rafraîchir le fans,” Dit Gamelyn.

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De prendre Gamelyn et fon digne acolyte ; A fes fins le fhérif voulut arriver vite.

A l'horizon, tenez, regardez ! ...le voilà! ..

Maintenant oyez tous: (En fa miféricorde Le bon Dieu vous accorde Une excellente fin, Dans la paix et dans la concorde !) Le bon tour que fit Gamelyn.

Vingt-quatre jeunes gens qui ne fe mouchaient certe Du pié, Vinrent vers le fhérif avec une ardeur verte Dire qu’ils prendraient fans pitié Adam et Gamelyn, et ce, fans malencontre.

Vrai, comme je le dis, le fhérif n’alla contre, Les voilà donc partis, ne voulaient lanterner, Car leur but était d’amener A bien leur entreprife, Et de venger la fainte églife!

Aux lieux où fe trouvaient Adam et Gamelyn Au feuil du vieux caftel ils arrivent enfin ; Et frappent foudain à la porte, Si, qu’auflitôt le portier met, (Voyant qu’on ne frappait pas du tout de main morte) Par un trou, fon œil au guichet, Et les reluque un tantinet.

Or, ce portier n’étant pas une büûche, Aimant fort Gamelyn, et flairant une embâûche, Leur dit foudain : “* Que voulez-vous ? ” L'un d’eux parlant au nom de tous:

‘ Portier,” dit-il, ‘* défais ta porte,

Car ici, le diable m’emporte, Nous voulons tous entrer.” —Dit le portier : “ Tout beau !

Je ne veux pas rifquer ma peau ; Avant d’entrer, vous me direz compère, Peut-être, s’il vous plait, ce que vous venez faire ?”

—“ Puifqu’il le faut, dites à Gamelyn, Ainfi qu’à fon Adam, que nous voulons foudain, Avec eux deux parler affaire.” —“ Hommes!” dit le portier, “ reftez-là; pour vous plaire, Je vais aller trouver Gamelyn ; fon vouloir Dans peu vous le ferai favoir.”

Le portier donc s’en fut de fuite Vers Gamelyn, lui difant : ‘° Monfeigneur, Tous les gens du fhérif, le jure fur l’honneur ! Sont à la porte, et fi vous ne prenez la fuite, Adam et vous, ils vont vous happer tous les deux !??

‘6 Portier,” dit Gamelyn, “ l'avis eft généreux, Quand il en fera temps, je le fuivrai, fans doute, Et dès à préfent, je le goûte ; Maïs retourne à ta porte, et bientôt, mon garçon, T'es yeux feront témoins d’un tour de ma façon.”

‘ Adam,” dit Gamelyn, “* nous avons à la porte Du vieux fhérif la vilaine cohorte, Qui nous attend pour tous deux nous faifir, Et pas un feul ami, m’eft avis, faut partir ! ”

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‘6 Gamelyn,” dit Adam, “ fi tu veux bien m'en croire, À ces gens du fhérif nous donnerons pour boire, Si quelques uns d’entr’eux fe prennent trop de vin, Ils trouveront leur lit aux foflés du chemin.”

Gamelyn fur ces mots fortit par la poterne, Et dans fa main Prit le gourdin D'un charretier pour fa gouverne ; Adam, lui, faifit un bâton, Qui certes n’était pas un bâton avorton ; Et les coups de pleuvoir en grande compagnie, Du vieux fhérif fur la jeune mégnie ; Adam en rafla deux, Gamelyn jufqu’à trois, Les autres effrayés détalèrent pantois.

‘6 Eh quoi!” leur dit Adam, “ vous partez à la fois, Et vous voilà tous en déroute Sans refter un inftant pour boire ici la goutte ! J'ai du vin, foi de pourvoyeur, Que je vous offre de bon cœur !” — Non pas parbleu, ton vin porte à la tête,” Lui dirent-ils, “‘ et c’eft un trouble fête, Qui ferait fauter le bouchon D'un homme fous fon capuchon.”

Gamelyn, cependant, dont l’œil guignait la route Aperçut le fhérif qui fe hâtait vers eux, Suivi de gens aflez nombreux.

‘6 Adam,” dit Gamelyn, “ écoute, Mon avis eft que nous filions là bas De vers ce bois, avant qu’on ne nous prenne,

Car la prifon en ville a pour moi peu d’appas, Aux bois la liberté, c’eft meilleure hygiène !”

Adam prit par la main le jeune Gamelyn, Chacun d’eux but un bon lopin de vin, Et fur leurs deftriers tous deux firent retraite, Au galop, au galop, fans tambour ni trompette ; Si bien que le fhérif trouva tout chaud le nid, Mais quant à des oifeaux, nenni!

De cheval defcendu notre fhérif s’avance Vers le caftel, y trouve le feigneur Garotté, le détache, et fait quérir d’urgence Pour le foigner le plus prochain doéteur.

Maintenant laiflons là dans toute fa colère, Alité qui plus eft, ce félon Chevalier, Et de notre vouloir courons fur le courfer, Voir comment Gamelyn fut fe tirer d’affaire.

Tranquille, Gamelyn s’en allait vers le bois ;

‘6 Par St. Richier!”” dit Adam, “‘ je le vois

I1 m’eft plus doux, fans aucun doute, De porter comme un pourvoyeur

Un bon troufleau de clés, qu’en ce bois faire route,

Aux ronces m'accrocher, ça me met en déroute, Et de mes vêtements j’y rifque le meilleur !”

‘ Adam,” dit Gamelyn, “ point de défefpérance, Beaucoup de braves gens tombent dans le malheur }”

I] avait dit. Adam au milieu du filence Crut entendre parler tout près nombre de voix ; Lors Gamelyn regarda fous le bois,

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Et vit qui faifaient la dinée, Sept fois vingt jeunes gens bien mis, En cercle tous étaient aflis.

‘6 Adam,” dit Gamelyn, ‘ maintenant te le dis, Nous n'avons pas perdu notre journée, M'eft avis que je guigne et viande et boiflon.”

Adam, rifquant un œil à travers le buiflon, À lafpeét de ces viétuailles, Devint foudain joyeux, c’eft que fon eftomac, Depuis long-temps faifait tic tac, C’eft que le grondaient fes entrailles, Et qu’il lui tardait moult d’avoir un bon feftin.

Comme il penfait ainfi, le chef de cette troupe De gars hors la loi tous, en difpofant fa coupe, Sous le feuillage vit Adam et Gamelyn.

‘€ Par la mort Dieu! Jouvenceaux,” dit le Maitre, ‘6 Sous ces arbres je vois paraître Deux convives, ils font bien habillés, ma foi, Mais font-ils feuls? La chofe n’eft pas sûre, Et mérite qu’on s’en aflure ; Levez-vous, jouvencels, vite ! amenez-les moi, Je veux favoir ce qu’ils font d’aventure !”

Sur le champ fept ont quitté leur diner, De Gamelyn, d’Adam ils vont à la rencontre, Et l’un des fept leur dit: “ Ne veux vous chagriner, Mais jeunes gens, il faut, par contre Dépofer en nos mains vos arcs et vos carquois.”

Lors reprit Gamelyn, qui, quoique jeune d'âge, Etait de bon confeil et penfait comme un fage : ‘ Ce fera pour une autre fois, Non, nous ne rendrons pas nos armes, Quiconque agit ainfi fe prépare des larmes ; Ne voudrais offenfer certes qui que ce foit, Mais fufliez-vous une douzaine, Au lieu de fept, je maïntiendrais mon droit !”

Nul des fept n’eut voulu lui faire de la peine, Auf dirent-ils: ‘ Ainf foit!

Mais maintenant venez parler à notre Maître Soudain !”

5 Sur votre loyauté,” pourfuivit Gamelyn, ‘€ Jouvenceaux, me direz peut-être, Quel eft de votre Maïtre et l’état et la foi?”

Dit l’un des fept: ‘ Il eft couronné Roi Par fes fujets nombreux qui font tous hors la loi!”

« Adam !” dit Gamelyn, ‘le dis fans antithèfe, Vite allons vers fa Majefté, Si de bonne maifon elle eft, (par parenthèlfe,) Nous recevrons fon hofpitalité.” ‘6 Par St. Jacques, ma foi, quelque mal qu’il advienne Tant pis!” reprit Adam le pourvoyeur, € Vers la falle à manger marchons, c’eft mon antienne, Ventre affamé n’a pas de cœur !”

Gamelyn et Adam furent donc vers le Maître Le faluer.—Lui, le Maître, le Roi, De tous ces hommes hors la loi :

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‘€ Sous l’ombre de ces bois, dites-moi, quel bien-être Cherchez-vous, mes beaux jouvenceaux ?” Gamelyn à ce Roi portant couronne en tête Répondit en ces mots:

‘€ Quand pour la ville on eft un trouble-fête, Qu’on n’y peut faire un pas fans rifquer un danger, Sous les tilleuls il faut bien s’héberger.

Toutefois, croyez-le bien, fire, Nous ne venons ici pour faire mal ; Mais fi quelque chevreuil nous le pouvons occire, Nous ne le manquons pas, car le point capital, Pour nous, c’eft de manger;—ma foi! c’eft cas vital!”

Le Maître fe rendit à fa rude éloquence, Et dit: “ Vous en aurez à votre fufhfance !” Puis il les fit afleoir et leur dit de manger, De boire, et du meilleur, fans fe décourager. Et comme tous les deux de manger et de boire, On fe difait: ‘< Mais c’eft à n’y pas croire, C'eft bien Gamelyn dà !”’—De ces gens hors la loi Lors le Maître appellé dit ; ‘ Il vous faut, ma foi! Le prendre pour fous-chef.”—Ce qui fut fait de fuite

Vingt-quatre jours après, de ces gens hors la loi, Le Roi Apprenait qu’il pouvait fans danger de pourfuite Rentrer chez lui :—ce qui lui fit un grand plaifir. Lors à fes jeunes gens, pour règle de conduite, Il prefcrivit fur le champ d’inveftir Gamelyn plutôt que perfonne De fa couronne, Et Gamelyn fut proclamé le Roi De tous ces hommes hors Ja loi.

Gamelyn Roi, de ces bois fous l’ombrage Se promena pendant un temps, Sans fe douter qu’en haut fe formait un orage, Et qu’il devrait bientôt faire face aux autans. C’eft qu’il advint que Jean, ce vilain frère, Ce Chevalier félon, toujours vindicatif, Du Comté fait et feigneur et fhérif Fit lancer un haro par haîne et par colère Sur Gamelyn ; comme tête de loup Ce n'était promettre beaucoup, Horreur! mettant à prix fa tête, A fes hommes difant : ‘ Courez fus à la bête !” Faifant faifir fes biens, malmenant fes vaflaux, Et l’accablant enfin d’un déluge de maux.

Quand ainfi Gamelyn était dans la triftefle, Advinrent fes vaflaux lui portant une adreñe : ‘6Sire !” difaient ceux-ci, “par le Chrift, par fa croix!

Ne te fâches pas cette fois,

Nous fommes meflagers d’une nouvelle trifte, Ton frère le fhérif, (que le bon Dieu t’afüfte !) Nous opprime ; de tous eft devenu l’effroi, Et de plus fait crier tête de loup fur toi !”

‘€ Hélas!” dit Gamelyn, “ j’ai donc été bien bête, L’autre jour de ne point lui fracaffer la tête !

‘6 Grand merci de l’avis,”” pourfuivit Gamelyn, ‘6 P’irai dans le comté voifin

Bientôt, fi Dieu me prête vie !”

Et Gamelyn s’en va, fans plus qu’on le convie

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Dans le Comté voifin, où trônait fans égal | Shérif, Maître et Seigneur le frère déloyal.

Gamelyn hardiment eft entré dans la falle, Où du fhérif était le tribunal :

‘ À tous falut !” dit-il; ‘ mais toi qui dans ta ftalle Te prélaffe vilain fhérif au dos caffe, Puiffes-tu profpérer à rebours, infenfé ?

Toi, qui dans ton acrimonie, A fait crier fur moi haro !

Tu me paieras un jour ta vilénie, Memento! Memento!”

Le Chevalier félon le cœur à la vengeance Pour mieux le réduire au filence

Fit prendre Gamelyn, et fans plus de façon L'envoya de fuite en prifon.

Cependant Gamelyn avait pour fecond frère Sire Othon, Chevalier très brave, et très courtois ; Il lui députe en tapinois Un meflager. Quand il fut fa misère, Sire Othon fit feller de fuite un bon cheval, Et fans tarder fut droit au tribunal,

‘6 Sire !” a dit Sire Othon au fhérif, ““ nous ne

fommes

Que trois frères en tout, tous les trois gentilfhommes, Et nous ne ferons jamais plus!

Et tu t’avifes, mordicus !

De faire emprifonner dans ta fotte colère

Le meilleur de nous trois ? Que fur toi tombe, frère !

La malédiétion du Chrift notre feigneur !”?

‘6 Rengaine, Sire Othon, ton fouhait de malheur,” Dit le fhérif; ‘‘tiens! pour cette parole A Gamelyn il en adviendra pis; Dans fa prifon qu'il fe défole, I ÿ reftera, m’eft avis,

Jufqu’à la feflion prochaine.”

“Ah!” repritSire Othon,‘“ilfautque j’intervienne: De Gamelyn me porte caution Jufqu’au jour de la fefion.”

‘ Puifqu’il en eft ainf, n’ai plus d’objection, ” Dit le fhérif, “ emmène-le donc, frère, Mais par l’âme de notre père, S’il n’eft ici ton Gamelyn, Lorfque fiègera la juftice, Malgré ton efprit fi malin, Tu le paieras le prix de ta malice!”

‘ Ainfi donc fera-t-il, j'en donne ici ma foi, Et maintenant livre-le moi.”

Lors Gamelyn à Sire Othon fon frère Fut délivré par le fhérif colère, Et certes bien à contre cœur ; Puifle, fur lui tomber malheur !

Après la nuit : “ Frère, j'ai grande envie De te quitter,” dit Gamelyn, ‘€ Au courtois Sire Othon, pour aller voir foudain Comment aux bois mes gens mènent la vie !”?

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‘6 Par Dieu!” ditSire Othon, “‘tu ne tegênes, toi, Lorfque fiègera la juftice, Si ne t’ai fous la main, clair eft mon bénéfice, A ta placæon me prend, et l’on m’enchaîne moi !”

‘6 Frère,” dit Gamelyn, ‘St. Jacques de Galice, Je le prends à témoin que remplirai ma foi, Lorfque fiègera la juftice, Je ne ferai défaut, tu peux compter fur moi !” ‘6 Alors,” dit Sire Othon, ‘ va, Dieu te fauvegarde, - | Et d’arriver à temps prends garde!”

Oÿez tous maintenant, et vous allez favoir, Comme quoi Gamelyn accomplit fon vouloir.

Gamelyn de nouveau des bois fut fous l’ombrage, Et de fes gens heureux vit bientôt l'afflemblage ; Plaifir de fe revoir eft un bien grand plaifir, De Gamelyn les gens charmés de difcourir, Contèrent à leur Roi mainte et mainte aventure, Et Gamelyn leur dit quelle était la nature De l’engagement pris par lui.

Gamelyn hors la loi du pauvre fut l'appui, Et perfonne onc, c’eft la vérité pure, Ne fut molefté par fon fait, Hormis abbés, prieurs, moine et chanoine, Quand il put écorner leur riche patrimoine, Il ne s’en fit faute, en effet.

T'andis que Gamelyn et tous {es gentilfhommes

Sous les tilleuls prenaient le frais, Le Chevalier félon voulant faire fes frais Chaque jour s’efforçait de foudoyer des hommes Alléchés par l’appât du gain, Prêts à parler en’ mal de Gamelyn, Car il voulait ce Chevalier colère, (Qu’il foit maudit !) faire pendre fon frère !

Un jour que Gamelyn errait en tapinois Dans les taillis, au beau milieu des bois, Il fe dit tout-à-coup : “ St. Jacques de Galice, Je t’ai pris à témoin de bien garder mon jour, Et quand fiègerait la juftice De vers le tribunal opérer mon retour.

Le temps eft arrivé: ça vous autres mes braves, Tenez-vous prêts à partir fans entraves, Car fi n’arrivais point dans le temps indiqué, A ma place en prifon certes ferait flanqué Le Sire Othon, mon galant frère.”

46 Par St. Jacques alors,” dirent les jouvenceaux, ‘€ Dis-nous ce qu’il nous refte à faire, Sommes à tes ordres royaux!”

Tandis que Gamelyn s’approchait,—la juftice

Avait fon cours; le félon Chevalier, N’avait eu garde d’oublier, Par maint et par maint artifice,

De fuborner lächement des jurés,

Car il voulait faire pendre fon frère, L’un ou l’autre, il n’importait guère !

Lors Gamelyn avec tous fes confédérés

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Arriva, de fes bois ayant quitté l’ombrage.

« Je vois,” dit Gamelyn, ‘ du peuple à l’affemblage, R | Que la juftice fiège—Adam va de ce pas . Voir comment ça marche là bas ?”

Adam fe rendit dans la falle | Puis autour de lui regarda, Il vit nombre de grands et de gros feigneurs da ! Et le frère Othon, Ô fcandale ! k Garotté fortement. Adam ayant.tout vu, Vint dire à Gamelyn: “Sire Othon, votre frère Sans doute pris à l’imprévu, Eft enchaîné.”’—° Le ciel exauce ma prière,” Dit Gamelyn, “ et dans peu je l’efpère, De Sire Othon le tourmenteur, Pourra bien éprouver malheur !”?

‘6 Lors,” dit Adam, dont blanche était la chevelure, 6 Tombe du Chrift la malédiétion Sur celui qui fit fi cruelle injure | Au Sire Othon, pour fa lâche action; Et toi, cher Gamelyn, d’eux tous fais la conquête, Et de ces mécréants confifque moi la tête !”

‘€ Adam!” dit Gamelyn, “‘ nous ne ferons ainfi Nous tuerons le coupable, et prendrons en merci Le refte ; Je m’en vais dans la falle prefte, Parler au juge, et je veux me venger De ceux qui dès long-temps font tout pour m’enrager. Veille furtout Adam que perfonne ne forte, Et vous, mes Jouvenceaux, ayez l’œil à la porte ;

Car je veux être en ce jour le deftin,

Et les juger ces mécréants enfin.

Dieu m’aflifte aujourd’hui dans mon nouvel office ! Adam, viens avec moi, de ma bonne juftice T'oi tu feras le clerc.” — Alors fes Jouvenceaux Dirent: ‘“ Nous fommes prêts, difpofe de nos os, Sur un figne de toi te prêterons main- forte, Et trouveras en nous ta fidèle cohorte l” — Braves !”” dit Gamelyn, “ puis-je profpérer mal, Si ne trouvez en moi Maître bon et loyal !”

Or fiègeait dans ce tribunal Ce qu’on eft convenu d'appeler la juftice ; Voilà que Gamelyn, trouvant l’inftant propice, Entre au milieu d’eux tous ; auflitôt ordonnant De fon frère d’ôter les liens :—cependant Que Sire Othon lui dit: “ Tu t'es bien fait attendre, Gamelyn, car déjä, fans qu’on voulut m’entendre Ordre était donné de me pendre.”

‘4 Frère,” dit Gamelyn, “ me garde le bon Dieu! Aufli bien que ceux là qui, dans ce jour, morbleu ! Ont défiré te faire pendre, Seront pendus par Alexandre !

Ce que je dis eft à l’impératif, Et regarde le Juge ainfi que le Shérif.” Alors Gamelyn dit au Juge :

‘Ton pouvoir eft fini, vite fans fubterfuge, Il faut te lever dà !—T'u rendis, c’eft affreux, Des jugemens iniques, malheureux !

Moi je vais fièger à ta place, Et de tes fots arrêts je changerai la face !”

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Le Juge refta coi. Lors mon dit Gamelyn, En lui fendant l’os de la joue,, Lui fit faire une rouge moue, Et puis il le jeta foudain | Bien par deflus la barre, En criant : ‘“ Là deflous, meflieurs, je le dis, gare !” Et lui rompit ainfi très crânement le bras, Sans faire attention à fes nombreux hélas!

Et perfonne n'ofa rien dire, Dans la crainte vraiment, tomber de mal en pire, Et puis de Gamelyn les gens, Etaient porte-refpeét, en dépit des cancans

Gamelyn s’aflit donc à la place du juge, Sans s’inquièter du grabuge ; A fes côtés Sire Othon vint s’afleoir, Adam vint à fes pieds fans plus fe prévaloir. Quand Gamelyn du juge eut pris la place, Ecoutez ce qu’il fit de grâce.

Il fit charger de fers le Chevalier félon, Son frère, et puis le Juge un vil frélon ; Et tous les deux, c’était bizarre, I] les fit mander à fa barre.

Puis il s’enquit quels étaient les jurés, Qui de fon frère Jean étant les fédérés Avaient fans la moindre indulgence, Pour Sire Othon, demandé la potence.

Quand il les eut trouvé, —fans la moindre façon À fa barre il les fit ranger à uniflon.

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‘6 Par ma foi,” s’écria le Juge, ‘6 Maudit foit le Shérif !”’ Lors lui dit Gamelyn : ‘6 À tes remords moi je t’adjuge, Tu rendis l’injuffice et ne fus qu’un vilain ! Et quand à ces jurés, je le crois, ils font douze, Ils feront tous pendus fur la peloufe.” ‘ Alors,” dit le Shérif au jeune Gamelyn :

“€ Seigneur! te dis merci, car moi je fuis ton frère —“< Toi, tu n’es qu’un bourreau, —que le plus vil gredin !

Qui voulait te foûler naguère Du plus pur fang que laïffa notre père ; Si contre toi ne m’eut envoyé Dieu, Le fang de Sire Othon eut coulé dans ce lieu.”

Mais pour être concis, et ne pas davantage Lanterner, Gamelyn de fes gens fit ufage, En forma fon jury, c’en était un fameux!

Le Juge et le Shérif furent pendus tous deux Haut et court fans miféricorde, Pour gigotter au vent, et danfer fur la corde; Et les douze jurés furent aufli pendus, Que celui qui les plaint fur eux dife oremus, Si ça lui fait plaifir, mais qu’il ne les décorde.

Ainf finit ce félon Chevalier, Dont la vie en entier ne fut qu’une infamie, I] fut pendu comme un vil maltôtier Sans qu’aucun ne le plaignit mie ; Jufte fut la punition

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Et le châtiment exemplaire, Car de fon digne et noble père, Il avait encouru la malédiction.

Le réfultat de cette affaire Fut que le Sire Othon devint alors l’ainé, Car il était avant le fecond frère ; Mais Gamelyn refta toujours le dernier né.

Avec tous leurs amis, ils furent, c’était fage, Faire leur paix avec le Roi, Et bien leur prit d’avoir entrepris ce voyage, Car cette paix fut du meilleur aloi.

Le Roi pour Sire Othon ayant profonde eftime, Le fit juge ; et plus tard il créa Gamelyn Sachant des lieux fa connaïffance intime De toute fa forêt le juge fouverain.

De Gamelyn à tous les camarades Le Roi fit don De fon pardon, Qui de fuite effaça toutes leurs algarades ; Et depuis ce temps là le Roi Leur donna fouvent de l'emploi.

Par ainfi Gamelyn regagna d’aventure Et fes terres et fes vaflaux, Et fe vengea d’une façon fort dure, De tous fes ennemis tyrans et tyranneaux.

Le Sire Othon, fon noble frère, Fit Gamelyn fon héritier, Et fa fortune était princière.

Depuis lors Gamelyn vint à fe marier, Il prit pour femme une perfonne,

Vraiment aufli belle que bonne, Si, qu’ils vécurent en ce lieu Tout autant que le voulut Dieu.

Après quoi Gamelyn fut enfoui fous terre, C’eft là la fin de l’humaine pouñlière, Nul homme ne peut l’éviter, Donc à quoi bon s’en tourmenter ?

Et fur ce, Dieu, vous amène à la joie Qui ne doit plus ceffer, par une fainte voie !

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