‹ Contes de CantorberyChapitre 21 sur 38 · PROLOGUE DE LA FEMME DE BATH · texte numérisé non relu

PROLOGUE DE LA FEMME DE BATH

UAND il n’exifterait nulle autre autorité Étour habité, Dans ce monde par nous tour-àÿ Pour vous parler des maux iflus du mariage [avantage À J'aurais l'expérience, et c'eft un Que rien ne peut donner en dépit des cancans ; Or Meffigneurs depuis l'âge heureux de douze ans, Merci Dieu! j'ai compté, partout qu’on fe le dife ! Cinq maris, tous devant la porte de l’églife ; (Cinq maris, tout autant, et tous felon leur rang Etaient de dignes gens, et d’un honnête fang ;) Mais voilà qu’on me dit récemment dans un temple Que puifque Jéfus Chrift n’eft allé qu’une fois A la noce en fa vie, à Cana, que je crois, J'euffe dû m’enfeignant de ce divin exemple Ne me marier moi qu’une feule fois; puis On me dit, écoutez! que Jéfus Dieu fait homme, A la Samaritaine un beau jour dit en fomme, En la reprimandant tout à côté d’un puits :

« Femme de cinq époux l’homme qui te pofsède,

CANTORBERT. 233

Maintenant n’eft du tout ton mari, je le plaide !”

Ce texte eft controuvé, Mefleigneurs, m’eft avis ;

Vertuchoux ! fi Jéfus eut parlé de Id forte

Il eut dit une bourde ou le diable m’emporte !

Car bon jeu, bon argent je vous demande, moi,

Comment le cinquième homme, oui, dites moi pourquoi,

Pour vous pofer ce cas, je ne prends de mitaine,

N’eut été le mari de la Samaritaine ?

Combien en pouvait-elle avoir donc de maris,

Je voudrais le favoir de par le Crucifix ?

Ce que je fais très bien, c’eft que Dieu nous commande,

Croître et multiplier ; cet ordre m'’affriande.

Je fais très bien aufli qu’il dit que mon mari

Pour me fuivre en tous lieux doit quitter père et mère;

De quitter fes parents l'époux n'eft pas marri;

Mais il n’eft queftion dans l'écriture entière

De bigamie, ou bien d’oétogamie, ou bien

Du nombre de maris, le bon Dieu n’en dit rien,

D'où viendrait donc que l’homme en dirait vilénies ?

Des maris, en pouvons avoir des litanies !

Voyez plutôt le fage et grand Roi Salomon,

Comme nous il était fait de même limon,

Met avis que ce fage avait plus d’une femme !

(Plut-à-Dieu, je le dis du fin fond de mon âme,

Que fuffe rafraîchie aufh fouvent que lui,

Qui peut boire à fa foif n’engendre pas d’ennui !)

Nul autre que ce roi n’eut par divine grâce,

Autant de femmes pour fon appétit vorace ;

Et Dieu fait fi ce roi pafla joyeux déduit

Avec elles fouvent, et la première nuit

Surtout. Dieu foit béni! Salomon était fage ! -

Et je n’infifterai fur ce point davantage.

J'ai dépenfé déjà pour ma part cinq maris,

Tout fera pour le mieux fi j’en dépenfe fix.

Moi j’ai du célibat une haine profonde,

Donc puifque mon dernier a quitté ce bas monde, J'efpère bien trouver quelque jour un Chrétien Tout prêt à m’époufer ; car ainf, dit l’apôtre, Mon cinquième étant mort, eft brifé tout lien, Et je fuis tout-à-fait libre d’en prendre un autre. Se marier n’eft pas un péché, nous dit Dieu, Mieux vaut fe marier, c’eft une chofe füre,

Que de vices hideux époufer la fouillure,

Que d’un maudit Lameth brüler du vilain feu.

M'eft avis qu’Abraham fut jadis un faint homme, Jacob aufli pardieu! maint autre qu’on renomme, Eh! bien tous ces meflieurs avaient des Abigails, Des Sarahs, des Agars qui peuplaient leurs bercails ? Dites en quel endroit, dites dans quel ouvrage Le bon Dieu défendit jamais le mariage ?

Se fit-il champion de la virginité ?

Non; et l’apôtre aufli nous laïffe en liberté

De la garder intaéte ou bien d’en faire ufage ;

I] nous confeille alors, et c’eft ma foi plus fage Que de nous commander ; fi la virginité

Le bon Dieu l’ordonnait, par cette ordre fauvage, Il damnerait, c’eft für, le fait du mariage ;

Si ne femiez le grain, en bonne vérité

En recolteriez-vous de la virginité ?

Paul n'ofa pas au moins condamner une chofe Que fon maître jamais n’ordonna ; qu’on ne glofe! De fa virginité fe targue qui voudra,

N'ai pas l’ambition de ce zec plus ultra.

Je fais bien que l’apôtre était lui-même vierge,

Lt

CANTORBERT. 235

Et que dans fes écrits il dit qu’il défirait

Que chacun comme lui fut ; cela le goberge :

Si l’on penfait ainfi le monde finirait !

Mais c'était un confeil donné, non pas un ordre, C’eft clair comme le jour, ne faurais en démordre. Donc fi mon homme meurt, je puis, et j’ai le droit Moi, de prendre un autre homme, et dirai-je ainfi foit ! Et je le dis ici ne m’occuperai mie

Si l’on vient me‘taxer alors de fixgamie.

‘ A femme ne touchez !”” difait l'apôtre Paul,

€ De fa voix douceureufe évitez le bémol,”

Dites que voulait-il par là nous faire entendre ? Que la chair eft fragile, et que le cœur eft tendre, Et que fi fut entrée une femme en fon lit,

Sur fa fagefle on eut bien pu mettre un “ ci-git !” En fin de compte, Paul tient en plus grande eftime, Celui qui fous verrou met fa virginité,

Qui croit que s’en fervir ferait commettre un crime, Plutôt que celui-là qui par fragilité,

Selon lui Paul, s’en fert au champ du mariage,

A brouter de l’hymen le gentil pañfturage. , J’appelle franchement de la ftupidité,

Moi, l’obftination de vivre en chafteté,

Qui fans nulle raifon s’empare de deux êtres Complets, qui ne font dà ni capucins, ni prêtres; Donc moi, je vous le dis, avec fincérité,

Je ne fuis pas du tout pour la virginité.

Permis à tout puceau, voire à toute pucelle

D’être purs et de corps et d'efprit ; —bagatelle Pour moi !— Vous le favez, feigneur ou châtelain N’ont pas que des vaifleaux d’or, ils en ont en airain, En bois même, fouvent, et qui font leur fervice Mieux que d’autres, ma foi, je le dis fans malice.

Dieu de bien des façons appelle l’homme à lui, Les uns par le plaifir, les autres par l’ennui :

Que la virginité foit vertu par eflence,

Et la dévotion, auf la continence,

Je ladmets ; mais le Chrift qui fait le fond des cœurs, Ne nous a dit à tous, fachez-le, Mefleigneurs,

De vendre notre bien, de le donner aux autres,

Et de le fuivre, ou bien de fuivre fes apôtres !

Il parla feulement pour ces efprits de choix,

Qui, parfaits, vivaient tous, dociles à fa voix ;

Je ne fuis pas fi fainte, et la fleur de mon âge

Je la jette au labeur, aux fruits du mariage. Dites-moi, Mefleigneurs, dites à quelle fin

Le bon Dieu fit à l’homme un fi parfait engin ? Pour fervir, n’eft-ce pas, de canal à la vie ?

De rire, par ma foi, vous me donnez l’envie

En parlant de la forte ! .. Et Mefleigneurs tout beau ! Ce n'eft pas feulement pour répandre de l’eau,

Ou bien pour diftinguer la femelle du mâle,

Du gouvernail humain c’eft pour être le pale, C’eft pour-multiplier, faites en donc l’aveu ; Qu'eft-ce multiplier? Suivre la loi de Dieu.

Autrement mettrait-on dans maint et maint ouvrage, Qu’envers fa femme, un homme a durant mariage, Redevance à payer ? . . Et comment ce paiement Se ferait-il ? . . Sinon avec fon inftrument ?

C’eft donc pour engendrer que dame la Nature

A donné cet engin à chaque créature ;

L'homme peut s'en fervir felon fa volonté,

Qui ne fait s’en fervir, fait . . . . de la chafteté! Vierge, le Chrift était façonné comme un homme, Et plus d’un faint aufli que l’univers renomme,

Ils ont vécu, dit-on, en pleine chafteté,

CANTORBERT. 237

Moi j'en rends grâce au ciel; mais la virginité

N’eft pas du tout mon fort ; que l’on donne aux Pucelles

Du pain blanc de froment, n'en ferai de querelles,

Le pain d’orge me va, c’eft avec ce pain là

Que le feigneur Jéfus certain jour régala

Cinq mille hommes, je crois, et nombre de commères

Qui s’en lèchaient les doigts les bonnes ménagères !

Dans mon ménage donc veux libéralement

Prêt à jouer toujours tenir mon inftrument,

Afin que mon mari, fans la moindre difpute,

Puifle faire avec moi, s’il veut, avec fa flûte

Un duo, foir, matin, même au milieu du jour,

Cà m’va fi ça lui va, je le dis fans détour.

J'ai pouvoir fur fon corps durant toute ma vie,

Non pas lui fur le mien ; mais je n’ai nulle envie

Lui jamais refufer de mon corps lufufruit,

I] faut qu’on l’enfemence un fol . . pour porter fruit !”

Mais voilà que furgit le Vendeur d’indulgences, ‘€ Vrai, dame,” lui dit-il, ‘‘ par St. Jean et par Dieu ! Vous avez pour prêcher de rares éloquences, Plus d’un prédicateur envierait votre feu, Moi j'étais fur le point, hélas! de prendre femme, Mais je fuis indécis maintenant fur mon âme, Et préfère d’un an ajourner mon hymen Plutôt ....”

<< Attends un peu,” dit foudain la Commère, ‘€ Mon hiftoire n'eft pas commencée, et j’efpère Que tu l’écouteras avec profit . . .“‘ Amen!” ‘6 Nenni dà, mon cher fils,” en pourfuivant, dit-elle, ‘€ Tuboiras d’un tonneau de moins bon goût que l’4,

Lorfque de mon hiftoire auras pu voir la fin ; Et quand j'aurai narré d’après expérience

(Et j'ai tenu le fouet, de cela fois certain,)

Les tribulations du ménage, je penfe,

‘Qu’alors tu pourras voir fi tu veux firoter

De ce tonneau que vais devant toi brouetter.

Car je te citerai d’exemples un bon nombre ; Qui veut fe corriger doit en rechercher l’ombre. Ptolemée en ce fens a parlé, m’eft avis,

Et dans fon Almagefte on lit ces mots écrits.”

66 Si vous le voulez bien,” dit ce Vendeur, 6 Dame De votre hiftoire dà défilez-nous la trame, N'épargnez aucun homme, entre nous ce fera Leçon du plus haut goût, et le #ec plus ultra Pour nous tous jeunes gens ;—c’eft une rhétorique Que favoir ad urguem, Dame, votre pratique.”

La Dame dit: “ Très bien ! puifque cela vous va, Mais j’engage chacun de vous par Jehova !

A ne pas s’offufquer de mon franc bavardage, Mes paroles ne font que fimple badinage.

< Maintenant, Mefleigneurs, et fans crainte d’errer, Mon hiftoire, oui dà, je vais vous la narrer, Sur mes maris dirai la vérité—le jure :

Trois de bons, deux mauvais, c’eft la nomenclature ; J'aimerais mieux toujours ne boire que de l’eau Que de dire un menfonge,—et l’eau c’eft mon fléau ! Deux d’entr'eux furent bons, vieux c’eft vrai, mais

fort riches ;

Mais fi vieux en effet qu'ils en étaient godiches, Et qu'ils avaient grand’ peine à faire leur devoir

Envers moi, vous favez le devoir du dortoir.

Auf Dieu m’eft témoin, et je ris quand j’y pente, Comme leur demandais la nuit ma redevance ; Comme pour la payer ils fuaient fang et eau, Mais je m’en battais l’œil d’ufer ainf leur peau, Ces braves gens m’avaient donné leur or, leurs terres, De gagner leur amour ne me fouciais guères,

Eux ils m’aimaient beaucoup ces fatanés grigoux, Je me fichais pas mal de leurs feux vertuchoux ! Ecoutez donc, Mefleurs, une femme avifée S’efforcera toujours, fut-elle une époufée, D'obtenir de l’amour de ceux qui Paiment peu ; Mais lorfqu’elle eft aimée, elle fe fait un jeu

De l'amour qu’elle infpire; or aimant les déduits J’ufais de mes maris, moi pour charmer mes nuits ; Je ne laiffais jamais les chofes prendre rouilles,

Et ne leur permettait pas de me chanter pouïilles ; Aufh je les plaignais parfois ces malheureux,

Le bacon de Dunmow n’était pas fait pour eux ! Je gouvernais ces vieux parbleu par ma méthode, Toujours mon bon plaifir était leur loi, leur code, Si qu’ils étaient heureux pour calmer mes vapeurs De m'apporter fouvent des préfents, Mefleigneurs. Dieu fait fi durement je leur frayais la voie,

Et que leurs jours n'étaient filés d’or et de foie. Femmes qui m’écoutez, ainfi devriez-vous

Parler aux hommes, car, ceci c’eft de l’hiftoire, Rien de moins malaifé que leur en faire accroire, La femme ment fi bien fous fon petit air doux, Qu'elle peut aifément, fi tel eft fon caprice,

Leur faire accroire que la vache a la jauniffe,

Et prendre de fon dire, et fans chercher bien loin, Pour le certifier fa fervante à témoin.

Mais écoutez comment je traitais ces beaux fires, A leur égard voici quels ils étaient mes dires : — Sont-ce là tes façons, voyons, dis vieux cagnard, Pourquoi de mon voifin la femme avec tant d’art Se met-elle? partout où va cette donzelle

On admire à l’envi fes bijoux, fa dentelle,

Tandis que je n'ai moi que de vieux oripeaux,

Ou des habits tout noirs comme aïles de corbeaux. —Que faifais-tu là bas, voyons, chez la voifine ? Eft-elle donc fi belle ?—Et dans notre cuifine Que vas-tu chuchoter à la bonne ? . .. Tu-Dieu! Monfieur Chauffe la couche appaife un peu ton feu ! Et voyez le brutal! fi je vais, c’eft licite,

En tout bien tout honneur, moi, faire une vifite Chez un ami, voilà que monfieur le jaloux

Vient faire du fandale et du bruit ? vertuchoux ! —Tu reviens au logis aufli faoul qu’une grive,

Et bien fouventefois, et quand cela t’arrive,

Tu viens me fermonner, mauvais prédicateur !

Tu dis qu’un homme a tort qui fe fait l'époufeur D'une femme qui n’a que fort peu de fortune, Que ça coute beaucoup, oui beaucoup de pecune ; Que fi, riche au contraire, et de plus de haut lieu Souffrir fon {ot orgueil eft un tourment pardieu ! Que fi la femme eft jeune et gracieufe et belle,

Tu dis, toi vieux gredin, qu ‘immanquablement elle Ne reftera pas chaîte, étant de tout côté Affaillie, et devant céder par vanité!

Oui, tu dis en un mot que l’homme nous défire Pour notre or, notre taille, ou bien notre fourire, Parceque nous chantons, danfons ou caquetons, Parceque nous avons d’admirable petons,

Donc, felon ton tarif, et c’eft peu charitable,

CANTORBERT. 241

Même nos qualités feraient la part du diable!

Tu dis que l’on ne peut conferver un château,

Quand l’afliégeant l’entoure et par terre et par eau;

Que fi dans ta penfée, elle eft vive et lubrique

De chaque homme elle ira convoiter la boutique,

Et comme un épagneul fe jettera fur lui

Jufqu’à ce qu’elle ait pu foulager fon ennui ;

Car il n’eft, pourfuis-tu, dans le lac fi laide oie

Qui n’ait fon compagnon pour la tenir en joie ?

Ainf dis-tu, vaurien, en entrant dans ton lit,

Précher le célibat; le voilà ton zénith!

D'un éclair furibond, d’un éclat de tonnerre,

Puifles-tu vilain homme aller baïfer la terre!

Tu dis que la fumée et fon exhalaifon,

Et la maifon qui tombe, et puis hors de raifon

La femme qui grondotte, —ont l’unique avantage

De mettre l’homme en fuite, et dehors le ménage. .

Il eft bouffon, ma foi, de voir un décrépit

De la forte grogner, cela pañle crédit.

Les femmes, d’après toi comme fainte n’y touche,

Ont de la modeftie, et fe pincent la bouche

Tant qu’elles chaflent l’homme . . . infolent! nous dis-tu,

Mais l’ont elles happé, leur mafque de vertu

Tombe, et fans fe gêner elles montrent leurs vices...

Ce propos d’un grognon prouve bien les malices!..

T'u nous dis que les bœufs, tes ânes et les chiens,

Chiens de chaffe s'entend, avant d’en faire ufage

On les prend à l’effai pour favoir leurs moyens ;

Qu’on effaie un bafln, que l’on goûte un fromage

Avant de l’acheter, mais dans le mariage,

De la femme qu’on prend la veille on ne fait rien,

Et trop le lendemain . .. C'eft ton penfer, vaurien :

Puifque le lendemain fi j’en crois tes indices

Nous nous déboutonnoñs et laiflons voir nos vices! Tu dis encor qu’à moins de louer fa beauté, Chaque jour lui donnant de la divinité,

Ta femme, vieux grigou, ne fera pas contente, Qu'il faut la regarder toujours, que ça l’enchante ; Qu'il te faut la fêter, qu’il te faut faire honneur

A fes parents, amis, à tout fon ferviteur,

Qu'il te faut, en un mot, pañler bien des éponges Sur fes travers, {es cris, et fa mauvaife humeur ; Oui, tu dis tout cela, vieux tonneau de menfonges ! Et cependant mort Dieu! de ce pauvre Jacquin, Notre jeune apprenti, tu médis vieux coquin,

Et le pourquoi? C'eft que belle eft fa chevelure, Et que deci delà parfois il s’aventure

Etre mon cavalier. Tu ferais mort demain

Que ne l’épouferais quand il me ferait offre.

Et puis pourquoi toujours garder les clés du coffre ? Ton or il eft à moi comme à toi, c’eft certain !

‘6Quoi! penferions-nous donc faire de notre femme Une fotte ! Tu-Dieu ! de par la Notre Dame !

St. Jacques le mineur, St. Jacques le majeur, Ainfi point ne feras notre Maitre et Seigneur ! Quand même fous ta peau fe chaufferait le Diable, De mon corps, de mon bien ne feras le comptable ! Pourquoi m’efpionner, avoir fur moi ton œil ? Voudrais-tu donc me voir dans ton coffre-cercueil ? Grigou! tu devrais dire à ta femme, au contraire : se Alice, je te fais fidèle ménagère, Où te conduit ton goût va prendre tes déduits, De mon eftime ainfi va récolter les fruits.” C’eft que nous n’aimons pas le mari qui prend note De nos geftes et faits ; honny foit qui s’y frotte!

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‘ Parmi les anciens béni furtout foit-il Cet aftrologue fage, à l’efprit fi fubtil, Cet illuftre favant, le feigneur Ptolemée, | Dont fi jufte à toujours fera la renommée, | Qui dans fon Almagefte a configné ceci : | L'homme le plus fage eft celui qui n’a fouci Chaque jour, hors chez lui, de ce que fait fon monde.” De ce diéton comprends la fagefle profonde ? Lorfque l’on a chez foi plus que fuffifamment, Faut-il priver autrui s'ébattre allégrement ? La nuit, vieux radoteur, tu trouves ta pitance, Puifqu’à peine tu peux payer ta redevance ; C'eft être trop avare et trop fefle-Mathieu Qu’empêcher un autre homme en recherche de feu D'allumer fa chandelle à ta vive lanterne, La lanterne te refte y verras-tu plus terne ? Puifqu’il te refte trop de quoi te plaindrais-tu ? Théfaurifer du trop, crois-moi, n’eft pas vertu !

‘6 Tu dis également que fi je me fais belle Ce n’eft que du prochain pour guigner la prunelle, Que la femme devrait s’habiller de pudeur, Et non de vêtements d’éclat et de fplendeur, Que l’apôtre l’a dit : au diable foit ton texte, Cela pour me vexer n’eft qu’un mauvais prétexte. T'u dis encor, vilain, et c’eit fort infolent, C’eft à ma modeftie un outrage fanglant, Que dans tous mes atours je fuis comme une chatte, Si fa robe on la brûle, auflitôt on conftate Que l’animal félin de la maïfon ne fort, Mais fi fa robe lifle eft foyeufe et brillante, Elle fort du logis, va pofer en amante Sur le toit, d’un matou quétant le doux tranfport :

Ce qui veut dire que fi moi j'étais pimpante

Pour montrer mes atours, je m’en irais vieux fou Avec n'importe qui courir le guilledou.

Impertinent jaloux que ta langue eft méchante ! Quand tu prierais Argus, Argus et fes cent yeux De me garder, dût-il me garder de fon mieux, Quelque futé qu’il fut, je le ferais au même,

Et de le tromper net réfoudrais le problème.

Jéfus ! vieux radoteur! raccourcifle tes jours!

Toi qui viens nous prêcher dans de vilains difcours Que ce qu'on peut trouver de pire fur la terre,

Le plus grand des fléaux, c’eft une ménagère

Qui point ne fympathife avec ton caraétère !

Et puis lors te lançant dans des comparaiïfons,

Et des comparaifons ne font pas des raifons,

Tu compares l’amour des femmes, mon beau fire, A l'enfer, au tiflu de feu de Déjanire,

Au fol ftérile où l’eau ne faurait féjourner ;

Enfin tu dis encor, c’eft à faire damner,

Que tout comme les vers s’infiltrant dans un chêne Le rongent fans pitié tant qu’il meurt à la peine, De même aufhi la femme au logis fe gliffant

Ruine le mari par fon art tout puiflänt,

Et que tous les maris afligés d’une femme,

Savent cela fort bien, et qu'ils peftent dans l’âme!

‘4 Mes bons feigneurs, ainfi que bien vous le penfez, A meflieurs mes maris j’en ai dit plus qu’añlez ; Car je leur foutenais, c’était effronterie, Qu’ils m’avaient dit tout ça, dans leur ivrognerie, Tout était faux pourtant, mais prenais à témoin Ma nièce et Jacquin. O mon Dieu ! quel tintouin!

atethes

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J’ai donné jour et nuit à tous ces pauvres diables ! Et que leur ai caufé de tourments effroyables ? Comme un cheval favais très bien mordre et hennir, Et je favais me plaindre, auf crier, honnir, Prefque toujours alors que moi j'étais fautive, Que me croyais perdue, au: moins en perfpeétive. Le premier au moulin certes moud le premier,

Je me plaignais d’abord,—et j’avais le dernier.

Ils étaient trop heureux s’excufer au plus vite,

De faits certes auxquels ils auraient fait faillite ; Ainfi les accufais, c’était malignité,

De courir la grifette alors qu’en vérité

Les pauvres vieux pouvaient à peine fur leurs jambes Se tenir ; mais cela c’était des dithyrambes,

Qui bien doucettement allaient bercer leurs cœurs De croire qu’à leur âge étaient fi grands vainqueurs! Je leur jurais de plus que fi dans les ruelles J’allais le foir, c’était pour guetter leurs donzelles, Et fous cette couleur, Dieu fait ce que j’ai fait,

Et fi de fils épais j'ai tiflé leur bonnet.

Mais le bon Dieu nous a doté nous autres femmes De larmes au befoin, et de rufes infâmes,

Ainf je vous le dis, car c’eft la vérité,

J'ai toujours gouverné de par ma volonté!

Mais par exemple au lit leur tenais la dragée Haute, là je trônais, c'était mon apogée,

Et lorfque le calin m’entourait de fon bras

Pour caufer de plus près, ou prendre fes ébats, J'avais foin lui chanter ennuyeufe homélie,

Je faifais la bégueule, et de lui j’obtenais

Pour complaire à fés fins ce que je défirais.

Ce point là décidé d’en faire à fa folie

Je le lui permettais : 1l faifait chère lie,

Et pouvait contenter alors fon appétit.

Pour vous autres, mefleurs, donc je dis cette hiftoire,

Si vous la méditez, c’eft un fait bien notoire,

Vous faurez plus ou moins en retirer profit.

Qui n’a bourfe garnie, on le fait, n’a pas fuifles,

Pour le gain je pañlais moi par tous fes caprices,

J'aurais feint au befoin vraiment d’y prendre goût ;

Mais en fait de bacon ne l’aimant pas du tout,

J’ai toujours grommelé morbleu, dans mon ménage,

Et de ce procedé fu tirer avantage.

Le pape fe fut-il à leurs côtés aflis,

Que ne les eufle pas épargné ces maris ;

Par ma foi, leur rendais parole pour parole,

Et n’eufle point cédé, fut-ce pour une obole ;

Si qu’ils ont filé doux comme le plus prudent,

Ayant toujours grand foin ne tomber fous ma dent.

Auf moi, leur difais-je : “ Approchez-vous chère âme !

Baïfez, voilà ma joue, apaifez votre flamme,

Du miel de mes appas là gavez-vous du rob,

Mais foyez mon ami patient comme Job ;

L'un de nous doit céder, c’eft le plus raïfonnable,

Soyez donc le plus fage, et mettons-nous à table.

Qu’avez-vous maintenant à grogner, à gémir ?

Faites-moi donc connaître où voulez en venir ?

De ma vertu, voyons, eft-ce le monopole

Qui vous tient tant au cœur qu’en faites votre idole ?

Prenez-la par St. Jean, qu’elle foit tout à vous,

Et fi vous défirez mettez la fous verroux.

Pourtant fi je voulais vendre la belle chofe,

Je me pavaneraïs fraiche comme une rofe,

De beaux ajuftements et j’aurais le crédit !—

Mais je veux la garder pour orner votre lit.

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Mais par Dieu ! je le dis, vous êtes très blâämable, Egoifme fi grand eft toujours condamnable !”

Avec ces deux maris ainfi je difputais, Mais à mes fins toujours moi je les amenais.

Je viens de vous offrir de mes maris la crème, Me voilà maintenant parlant du quatrième.

Ce quatrième époux, las! c'était un viveur,

C'eft dire qu’il avait en ville une maîtrefle, Moi cependant j'étais dans ma verte jeuneñle, Lubrique, opiniâtre et voulant du bonheur !

Je danfais galamment au fon d’une harpette,

Et chantais aufli bien certes que lalouette,

Lorfqu’ un peu de vin doux m'avait mis en goguette. Ce vil Métellius, ce ruftre mauvais ton

Qui certain jour occit d’un grand coup de bâton Madame fon époufe, et cela fous prétexte

Qu'elle préférait l’an quand il était biflexte

Pour boire un jour de plus ce cher vin qu’elle aimait, Si j'euñle été fa femme, au même eut été fait : Certe il n’aurait jamais pu m'empêcher de boire, Ni de fêter Vénus, car Vénus j’en fais gloire,

ER, ce qu’après Bacchus, d’honneur j’aime Je mieux : Car aufli fürement que l’hiver quand il gèle Engendre les frimas, les glaçons et la grêle,

Une bouche friande attire l’amoureux.

Sur l’homme la femme a bien plus d’une excellence, Elle a, pleine de vin, grand appétit de danie,

Danfe d’amour s’entend, et plus d’un libertin

Aime la femme encor plus quand elle a du vin! Oh! Jéfus ! mon bon Dieu !. . lorfque je me rappelle

Mes déduits, ma jeuneffe et toute la fequelle

De ces gentils plaifirs, cela me fait au.cœur,

Un bien qui porte encore avec foi fon bonheur. Le temps m'a par malheur effleuré de fon aile, Ma vigueur eft un mythe, et je ne fuis plus belle, De ma farine j’ai paflé la fine fleur,

Et n’ai plus que du fon à vendre à l’amateur,

Je le vends de mon mieux, c’eft vrai, mais je regrette Les jours où l’on venait me conter la fleurette, Cependant je ne veux engendrer de chagrin,

Et reviens à l’époux qui lors moulait mon grain.

J'ai dit que j’avais eu grand dépit, le confefe, De ce qu’il prit plaïfir avec une maîtrefle ; Par St. Joffe et par Dieu, je lui fis une croix, Allez ! rude à porter ; ce fut du même bois ; Non pas que de mon corps fifle vilain ufage, Mais je faifais aux gens fi gracieux vifage, Qu'il crevait dans fa peau le malheureux jaloux. Par moi fur cette terre il fit fon purgatoire, Voilà pourquoi fon âme eft là haut dans la gloire, Il me doit ce bonheur, qu’il le garde, entre nous. Je lai turlupiné de la bonne manière, Car dans fa propre graiffe il cuifait fa colère. Il mourut, par ma foi, quand de Jérufalem Un beau jour je revins, fur fes os reguiem !

Sous la croix maintenant il git le pauvre hère, Son tombeau ne vaut pas celui de Darius Si bien hiftorié par défunt Appellus, Mais, parole d’honneur, il ne méritait guère Pour le mieux enterrer que je me mifle en frais. Bon voyage à fon âme, et qu’il repofe en paix!

CANTORBERT. 249

Mon cinquième mari, c’était par parenthèfe Des cinq le plus rageur, et tant que je vivrai Certes de fes méfaits je me reflentirai Tout le long de mes reins où j’ai bien grand malaife ; Mais il était au lit fi gaïllard, fi difpos, Et quand il défirait avoir ma belle chofe, Savait m’entortiller fi bien, que par Paphos ! Quoi qu’un inftant avant il n’eut broyé les os, M'eut battu comme plâtre, et fans la moindre caufe, Je me laïffais aller, je le dis, fans détour, En l’aimant avec rage aux vœux de fon amour.

C’eft que de cet amour il n’était pas prodigue Avec moi, je l’avoue ; . . . il avait une intrigue, Et portait, c’eft certain, fans rime ni raïifon Son ardeur que j’aimais, ailleurs qu’à la maïfon. Or, fi je ne mens pas, avons nous autres femmes Donné cours, fur ce point, à bien des épigrammes Que certes méritons ; c’eft qu’eftimons le plus Les chofes, palfembleu! dont on nous fait refus. À grand’ peine au marché vendons la marchandife Et pouvons y gagner fi le prix fe tient fort ; Mais un trop bon marché nous fait le plus grand tort, Et ne nous revaut pas parfois la peine prife. La femme un peu futée à part foi fait cela, Et s’arrange de forte à fe tirer de là.

Ce cinquième mari, Dieu béniffe fon âme !

Que je pris par amour, j'en jure Notre Dame!

Et non pour fon argent, avait été d'Oxford, Clerc pendant un moment ; ce n’était pas fon fort, Il le parait du moins, puifque quittant l’école Il était revenu loger fur ma parole

Dans notre ville chez ma commère Alifon, Dieu de fon âme ait pris en bien la livraifon ! De mon cœur Alifon favait le pot aux rofes, Et mieux que mon curé les effets et les caufes. Mes fecrets, mes penfers je les lui dévoilais, Ce que faifait mon homme auffi le lui contais, Je le difais encor, parbleu, je le confeffe

À certaine commère, aufli bien qu’à ma nièce, Sans m’inquièter mie alors fi mon mari

De ces propos ma foi ferait ou non marri.

Si que fouventefois je pus voir fon vifage Rougir d’avoir donné prife à mon bavardage.

Voilà qu’il arriva qu’un carême, une fois (J’allais chez ma commère, oh ! bien fouventefois, Car j’aimais la gaité, j’aimais la cauferie.

En Mars, Avril et Mai furtout la flânerie,

Et porter des cancans de maïfon en maïfon),

Le clerc Jacquin et moi, la commère Alifon

Fümes tous trois aux champs. Pendant tout ce carême

Mon quatrième époux était à Londres même,

Si que pour m’amufer j’avais plus de loifir

Et volontiers courais de plaifir en plaifir.

Alors j’aimais à voir, auf bien qu’être vue,

Savais-je de mon fort quelle ferait l’iflue ?

Donc fouvent je faifais mes vifitations

Aux prêches, aux feftins, veilles, proceflions ;

Aux fêtes comme aux jeux, à des pélérinages,

Aux miracles joués, et voire aux mariages,

Et fière je portais dans ces occafions

Mes robes d’apparat à grandes pañlions !

Et favez-vous pourquoi ni les vers ni les mites

CANTORBERT. 261

De mes hardes n’étaient habitans illicites ?

C'eft que ces vêtements, morbleu je les portais, Et que dans mes tiroirs ils ne chômaient jamais.

Maintenant je reviens à ce que voulais dire : Je vous difais donc que nous étions dans les champs, Badinant gentiment, fouvent pouffant de rire Ce clerc et moi, fi bien qu’à point prenant mon temps, Prévoyant l’avenir, de façon aflez neuve, Je lui dis que pourtant fi je devenais veuve, I] pourrait m’époufer.—Ce n’eft pour me vanter, Je vous engage tous à ne pas en douter, Maïs jamais je ne fus en fait de mariage Au dépourvu :—J’eftime une fouris peu fage Lorfque pour fe fauver elle n’a qu’un feul trou, Si ce trou là lui manque elle rifque fon cou. Je lui perfuadai donc qu’il avait fu me plaire ; (Cette fubtilité je la dois à ma mère!) Et je lui dis aufli qu’avais rêvé de lui Toute la nuit durant, qu’il voulait m’occire, oui, Comme j'étais couchée en mon lit, fur la droite, Et que le fang coulait tant que j’en étais moite, Mais j’eus foin d’ajouter: “Oh! fi j’en crois mon cœur Ce rêve là, vraiment, doit me porter bonheur, Le fang dénote l'or, je fais çà dès l’enfance ; Donc ce rêve en lui-même indique de la chance.” Or le tout était faux, je n’avais nullement Rêvé de ce Jacquin, mais inftinétivement De ma mère fuivais en cela la doétrine, Car ma mère en fon temps favait jouer fon quine.

Mais maintenant, voyons, où donc en fuis-je, quoi ? Oh! par Dieu, m’y voici, meflieurs, excufez-moi !

Lorfque mon quatrième était là dans fa bière Je pleurai cependant, je n’avais mieux à faire, C’eft l’ufage en ce cas ; puis avec mon mouchoir Je cachai mon vifage, afin qu’on n’y put voir. De chagrin, entre nous, moi je n’en n’avais guère, J'avais un autre époux, fitôt fait l'inventaire. À l’églife on porta le lendemain matin Mon défunt, fes voifins, et notre clerc Jacquin Pleurant, fuivaient le deuil. Moi, comme en Dieu

j'efpère

Quand des pieds de Jacquin je vis l’aimable paire, Sa jambe façonnée au tour, oh là, d’honneur ! Dès ce même moment lui donnai tout mon cœur.

C’eft qu’il avait vingt ans, moi j’en avais quarante, Mais de lubricité j'étais étincelante, Cela me feyait bien, et par fainte Vénus!

À mes piquants attraits donnait un chic de plus ; J'étais d’ailleurs en tout une franche luronne, Belle, riche, encor jeune en toute ma perfonne, Et je favais fort bien par mes défunts maris Que de mon inftrument tirais des fons exquis. A madame Vénus j’appartiens fans contefte, Par mes fenfations, mon ardeur, et le refte, Mais s’il s’agit du cœur, vrai j’appartiens à Mars. Vénus m'a fait cadeau des appétits épars De la lubricité, voire de la luxure, Mais de la force Mars m'a fait l’inveftiture. Mon afcendant était, quand je naquis Taurus, Et Mars était dedans. Mais pourquoi, mordicus ! L'amour ferait-il donc un péché? . . C’eft ftupide ! Moi je fuivais toujours mon inclination, Et pour excufe j’ai ma conftellation,

CANTORBERT. 253

Qui fait que ne faurais point tolérer le vide;

Et que quand par hazard ma chambre de Vénus N'a plus un occupant, cela fait hiatus.

Sur ma lèvre d’ailleurs de Mars on voit l'empreinte, Et dans un autre endroit du regard hors l'atteinte. Car aufli für vraiment que mon falut eft Dieu,

Je n’ai jamais d’amour éprouvé le doux feu

Par calcul, intérêt, difcrétion, prudence,

Au contraire toujours j’ai raifonné, je penfe, Suivant J’heur du moment, fuivant mon appétit, L'objet de l’appétit fut-il grand ou petit, Habität-il d’ailleurs ou palais, ou manfarde, Fut-il court, noir ou blanc, je n’y prenais pas garde. Que. vous dirai-je enfin ? . . finon que fin du mois Ce gentil clerc Jacquin, fi galant, fi courtois, Glorieux m'époufait en grand” cérémonie,

Et que je lui donnais tout fans parcimonie,

Les terres et l’argent que de tous mes maris J'avais jadis reçu. Mais je m’en repentis

Après, et joliment. C’eft qu’il ne voulait faire Rien à mon gré; fi bien qu’un jour en fa colère Il me gratifia d’un fi beau coup de poing

Que pendant fort long-temps dà je n’entendis point ; Et pourquoi ce courroux ? Parceque d’un ouvrage Moi j'avais déchiré, le grand mal! une page.

J'étais opiniâtre, il eft vrai, c’eft un fait,

Et ma langue aflez bien faifait le moulinet,

Et puis je perfiftais dans mon indépendance Vouloir me promener nargue de fa défenfe !

Aufh pour m’enfeigner garder le décorum

Me pourfuivait-il des “ Gefa Romanorum.” Comme Simplicius Gallus (un homme infâme !) Ayant furpris un jour à fa porte fa femme

Tête nue, auffitôt l’abandonna ma foi,

Et pour toute fa vie, et fans le moindre émoi. Comme un autre romain d’une humeur aufli noire, Dont il me dit le nom, mais n’en ai plus mémoire, Abandonna fa femme un jour le lourd panfu

Pour être dans l’été fortie à fon infçu.

Et puis il me cherchait dans fa bible néfafte

Ce proverbe malfain du vieil eccléfiafte,

Où l'écrivain défend et très expreflement

Qu'un époux à fa femme accorde feulement Permiflion d’aller où fon défir la porte;

Alors il concluait fon fermon de la forte :

‘6 Celui qui fur du fable établit fa maifon, Qui poufñfe fon cheval aveugle, hors de faifon Dans un champ labouré,—qui fans plus de raïfon A fa femme permet du grand air le poifon, Ef digne du gibet et de la pendaifon !”

Mais il prêchait envain ; et pas plus qu’une figue Ne prifais les fermons dont il était prodigue, Et fon proverbe faux, et fon vilain diéton Ma foi! je m’en fichais comme d’un vieux toton. Par lui je ne voulais pas être corrigée ; Je détefte celui qui comme une dragée Veut me faire avaler l’amère vérité, Et la feule ne fuis; j’en ai velléité.

Or ceci le mettait contre moi fort en rage De ne pouvoir mater mon indompté courage.

Maintenant je vous vais dire par St. Thomas!

Pourquoi je déchirai cette page à fon livre, Ce qui le vexa tant que bien qu’il ne fut ivre I] me battit au point que mon oreille, hélas !

CANTORBERT. 255

Après ce traitement qui n’était du tout tendre Pendant un fort long-temps ne put plus rien entendre.

Vous faurez qu’il avait un livre favori, Qu'il aurait volontiers lu, ce très cher mari Et la nuit et le jour. D’un format aflez vafte, Ce livre il Pappelait je penfe Théophrafte.

Ce large et vieux bouquin fort gros, en vérité, Avait toujours le don d’exciter fa gaité.

Il y avait aufli dans ce monftrueux tome Un ancien clerc de Rome, un nommé St. Jérôme Cardinal, qui jadis, écrivit, je crois bien, Un livre aflez hardi contre Jovinien.

Il y avait encore arrangés à fa guife, T'ertullien, Crifippe, aufli Dame Héloife, Qui fut un jour abbefle aux portes de Paris, Tertula, Salomon, Ovide et fes houris, En un mot comme en cent bien des plaifanteries Sur les femmes, leurs tours et leurs finafleries. Ce livre il y lifait dès qu’il avait loifir Sans fe laffer jamais de s’en bien divertir, T'out ce que ces auteurs dans leurs vilaines âmes Ont entaflé d’affreux contre les pauvres femmes ; En forte qu’il favait les légendes-cancans Ecrites fur la femme auflitôt nés les ans, Bien plus qu’il ne favait des femmes exemplaires De la Bible, les mœurs et les beaux carattères. Car un clerc, voyez-vous, ne dit jamais du bien Des femmes, c’eft déjà beaucoup s’il n’en dit rien. Si les femmes, Mefieurs, euflent écrit l’hiftoire Comme les clercs l’ont fait, l'humanité peut croire Que les hommes, ma fine, eufent été traités Comme anges fort déchus, comme des éhontés.

Ces enfants de Vénus, et de Monfeur Mercure Dans leurs œuvres font peu d'accord, je vous aflure, Mercure aime, on le fait, et Sagefle et Savoir, Vénus aime l'argent, l’orgie et le Pouvoir.

Ces difpofitions entièrement diverfes Font. qu’ils ont tous les deux des qualités inverfes. Par ainfi, dans Pifces Mercure eft peu faillant

Et même il eft tout-à-fait défaillant, Quand Vénus au contraire eft alors exaltée ; Et Vénus défaillit, lorfque dans fa montée Mercure eft élevé. Donc pour conclufon, Pour un clerc une femme eft . .... défillufion. Le clerc quand il vieillit, et qu’il ne peut plus faire Les œuvres de Vénus, ne vaut pas une paire De favates ma foi; c’eft alors qu’il écrit Que les femmes ne font que des joujoux de lit, Qui ne fauraient garder le vœu du mariage, Et l’univers entier croit un tel radotage !

Mais vrai je perds mon temps ici à difcourir, Et dois pourtant au fait à la fin en venir, A favoir que ce fut pour avoir d’une page Arraché le feuillet que je fus de fa rage La viétime,—d’abord, car me vengeai par Dieu!

Un foir donc Mons Jacquin lifait au coin du feu. De notre grand-mère Eve, il lut d’abord l’hiftoire ; D'Eve, qui par fon fait, a, fi devais l'en croire, Impitoyablement damné le genre humain,

Et fait mourir plus tard Jéfus : —Eft-ce certain Que le genre humain fut perdu de par la femme? On pourrait en douter, je le crois fur mon âme! Puis il lut que Samfon d’une femme amoureux

CANTORBERT. 257

Par elle fut d’abord privé de fes cheveux, Ce qui lui fit bientôt après perdre fes yeux : Puis il me lut encor comme quoi Déjanire Pour capter Mons Hercule, en fa peau le fit frire! Il n’oublia non plus les peines, les tourments, Les terribles émois, tous les embêtements Qu’eut Socrate à fouffrir avec fes ménagères Qu'il ne fe génait pas d’appeler des mégères : Comme Xantippe un jour lui jeta, quel affront! Son pot rempli d’urine, et cela fur le front, Ce qui fit que Socrate, en philofophe auftère S’efluyant, dit: “ La pluie appaife le tonnerre !” Il riait d’un fou rire, en fa méchante humeur, De la Pañphaé, cette reine de Crète Qui pour fervir les feux d’une amour malhonnête Dans une vache creufe emprifonnait fon cœur, | Afin de mieux jouir du charmant tête à tête De fon beau taureau blanc. Abominable horreur! Il n’oubliait non plus la belle Clytemneftre Qui fur Agamemnon mit un jour le fequeftre En le faifant mourir défagréablement, Ç | Pour plaire à fon complice, Egifte, fon amant. Puis il me dit comment, et de quelle manière Amphiaraus fut englouti dans la terre, | Quand par Périclymène il était pourfuivi ; | Comment traitreufement, par le fort deffervi Aux Grecs qui le cherchaient, fon époufe Eriphile Pour un beau collier d’or révéla fon afile.

Puis il me raconta l’hiftoire de Luna, Qui n’aimant fon époux un foir lempoifonna ; | |

Puis il me raconta celle de Lucilie, Lubrique, elle aimait mieux l’amour qu’une homélie, Or, pour que fon mari fut plus aimable au lit

Elle lui fit un philtre avec de l’aconit,

” Si que le lendemain c’était du dernier fomme

Qu’il dormait dans {es bras ce trop aimé cher homme !

Puis il me dit comment certain Latynius,

Parlant à fon compère un certain Arrius,

Lui dit qu’en fon jardin exiftait, c’était drôle !

Un arbre fur lequel, chacune à tour de rôle

Ses trois femmes avaient au deffus du gazon,

Accompli cränement un jour leur pendaifon. -

«6 Oh!” dit cet Arrius, ‘‘ la bizarre aventure |

Promets-moi de cet arbre une bonne bouture,

Et je la planterai, fois fàr dans mon jardin!”

Puis il me raconta des hiftoires fans fin

Ayant trait à des faits de plus récente date,

Et contre moi c’était autant de coups de patte,

Des femmes vous tuant leurs maris dans leur lit,

Et laiflant leurs amants faire à leur appetit,

Lorfque fur le plancher gifait chaud le cadavre;

Ou bien d’autres encor, et ce fpeétacle navre!

Enfonçant aux dormeurs dans leurs cerveaux un clou,

Ou les empoifonnant ; ou leur tordant le cou.

Il vous. aflaifonnait tout cela de proverbes

Plus nombreux qu’en ce monde il n’en poufle des herbes !

6 Bien mieux vaut,” difait-il, ‘ ton habitation

Etre avec un dragon, un vautour, un lion,

Qu’être avec une femme à l’humeur atrabile,

Qui du matin au foir t’échauffera la bile |

Bien mieux vaut,” difait-il, ‘‘ être en un coin couché,

Ou dans une foupente au haut d’un toit juché,

Que d’être en un logis, fut-ce au premier étage,

Et dans un lit foyeux,—avec femme qui rage;

CANTORBERT. 259

Toutes les femmes font fans une exception,

De méchants efprits pleins de contradiétion,

Qui déteftent toujours ce qui parfois peut plaire

A leurs maris, tant eft vilain leur caraétère !”

I] difait qu’une femme en mettant de côté

Sa chemife le foir, y. met fa chafteté ;

Que la plus belle femme et la plus magnifique

A moins qu’elle ne foit, par grand hazard, pudique, Eft moins qu’un anneau d’ordans le nez d’un cochon, Et que qui court après agit en cornichon!

A ces propos hargneux je ne faurais vous dire

Le fiel qui dans mon cœur infiltra fon délire,

Et quand je m’apperçus qu’il lirait fans répit

Toute la nuit durant ce livre archi-maudit,

J'en arrachai foudain une, deux ou trois pages,

Et de mon déplaifir pour qu’il reçut des gages,

De mon poing tout fermé je lui fichai par Dieu

Un coup qui l’étendit au beau milieu du feu.

Lui, vexé, fe rua fur moi comme un vampire,

Et me donna des coups de poing de mal en pire, Auf dans peu d’inftants tombai fur le carreau Comme une morte quoi !—Mon fatané bourreau, Me voyant à fes pieds là gifant immobile,

Fut faifi de terreur, et rengaina fa bile,

Si qu’il eut bien voulu n’être pas dans fa peau. Cependant m’éveillant : ‘ Ah ça, beau jouvenceau !”? Dis-je, “‘ tu devais donc m’égorger pour mes terres, Et pour ces biens mondains que te donnai naguères ? Cruel! et cependant avant que de mourir

Je voudrais t’embrafer, c’eft un dernier défir !?’

Lui de s'agenouiller et d’aflez bonne grâce,

Difant: “ Mon Alifon que faut-il que je fafle Pour te convaincre ici que ne te battrai plus ?

En ce piteux état te voir me rend confus !” Cependant il s’avance, et foudain je lui flanque Un foufflet fur la joue :—* À toi vil faltimbanque ! ” Lui dis-je, “ et maintenant ma foi je veux mourir, Je ne puis plus parler, au diable l’avenir !”

Mais à la fin pourtant, ce ne fut pas fans peine, Nous parvinmes tous deux à porter notre chaîne, Il me rendit la bride, et dès lors gouvernai'

A mon gré la maïfon, et fa main et fa langue, Nos terres et nos biens; une feule harangue

Lui fit jeter au feu fon livre au forcené,

Et lorfque j'eus enfin furpris par mon adrefle

Le pouvoir, et que fus au logis la maitreffe,

Qu’il m’eut dit: “ Mon bijou fais à ta volonté, Prends foin de ton honneur, à toi l’autorité !” Depuis ce jour jamais nous n’eûmes de querelles, Et notre maïfon fut un nid de tourterelles,

Je lui fus très fidèle, et fus bonne envers lui, Que le bon Dieu là haut le préferve d’ennui!

Et maintenant, Meflieurs, ajouta la Commère

Si vous voulez l’ouir, fi cela peut vous plaire,

Je vais narrer mon conte .....”

‘6 Oh là,” dit le Quêteur, «6 Madame aufli vrai que défire mon bonheur, Pour un conte voici, le jure par Catulle!

Un long commencement, un bien long préambule !”

‘4 Que vient nous chanter là ce Frère de malheur !” A dit foudain l'Huiflier, “ par les bras du feigneur ! Voyez donc bonnes gens! comme une mouche un Frère Vient fourrer fon vieux nez, où ce nez n’a que faire ?

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Ici que parles-tu d’un long commencement ; Ce commencement là nous plait infiniment, Fiche nous donc la paix, ou va faire ta quête En enfer fi tu peux,—maladroit trouble-fête !”

‘6 Oui dà, fur ce pied là, vous le prenez, Huiflier,”? Dit le Frère Quéteur, “ ça dût-il vous fcier I] vous faudra pourtant avant que je ne parte, Entendre un conte ou deux dont vous paierez la carte, Ce font contes d’Huifliers, qui mettront les rieurs De mon côté, vous qui vous moquez des Quéteurs !”

Eh! bien!” dit l’Huïifler, ‘ foit maudite ta figure!

Que fois maudit ainfi que ma progéniture, Si moi je ne raconte à tous ces auditeurs, Avant que nous ayons paflé par Sittingbourne, Deux ou trois contes fur de laids Frères Quéteurs Qui te feront bifquer ; tiens la tête te tourne, Je le vois et te plains! . .”

— Paix! plus vite que ça!” Interrompit notre Hôte; et puis il dit: “ Or ça Que cette femme enfin nous dife fon hiftoire : Frère Quéteur, Huifler, c’eft à ne pas y croire, Comme gens ivres d’a/e agiflez, ce n’eft beau; Allons, Dame! narrez, et tirez le rideau De votre conte, c’eft le mieux que puifliez faire !”?

‘6 Aïnf foit-il, Meflire !”” a repris la Commère, ‘6 Si j'ai permifhon de ce Frère Quêéteur?” ..... — Parlez, Dame,” fit-il, “ je fuis votre écouteur !”

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