PROLOGUE DU MEUNIER
È ORSQUE le Chevalier eut finit fon narré, Parmi les gens bien nés, c’eft un fait avéré, On convint que c’était une bien 16 noble hiftoire, Qu'il était certes bon retenir en mémoire.
Notre hôte alors joyeux de rire et de jurer:
“ Ceci va bien,” dit-il, puis-je ainf profpérer ! Le premier pas eft fait, feul le premier pas coûte, Meflire Moine, allons, pour égayer la route Contez à votre tour, fans vous faire prier 5 Soyez le fucceffeur du digne Chevalier.”
Le Meunier toutefois blême d’ivrognerie, Si qu’à peine il pouvait tenir fr fon cheval, Qu'il traitait le pauvret avec grand’ brufquerie, Envers tous incivil, et mêmement brutal, Se mit à s’écrier d’une voix de rogomme, En jurant par le fang,.les os du fils de l’homme! << Je fais un noble conte, et qui, foi de Meunier, Peut bien lutter avec celui du Chevalier.”
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Notre hôte s’apperçut qu’il était ivre d'a, ‘€ De vos cris, cher Robin, ceflez la Kyrielle, Attendez,” Jui dit-il, “ attendez votre tour, Londres ne s’eft pas fait que diable ! dans un jour! Procédons doucement ; vous n’avez la parole.”
‘€ Eh! par l’âme de Dieu,” fit-il, ‘ je veux parler Ou bien de vous je veux, parbleu ! me dételer !”
Notre hôte de répondre: “ Allons donc tête folle! Raconte maître fot! ton état fait pitié !”
‘ Maïntenant qu’à conter fuis privilégié,” Dit le Meunier, “* foyez témoins que je protefte, Je fais que je fuis faoul, mon organe l’attefte ; Donc, vous tous, fi je parle à tort et à travers, C'eft la faute de l’z/e, et de fes flots amers ; Car je vais vous conter l’hiftoire, fur mon âme, D'un bon vieux menuifer, et de fa jeune femme ; Oyez comment le clerc bafoua l’ouvrier !”
“Fil” cria le Baïlli: “ tais ta gueule, Meunier! Laifle-R ton hiftoire avinée et lubrique.
C'eft péché dénigrer dans ton humeur bachique, Le prochain qui n'en peut ; furtout de diffamer Les époufes que Dieu nous commande d'aimer.
Tu peux avoir aflez d’autres chofes à dire ?”
Ivre notre Meunier en lâchant un gros rire :
‘6 Frère Ofwald,” a-t-il dit: ‘* Celui qui n’eft mari,
D'ètre mari ne peut jamais être marri ;
Je fais bien que les vents ne font toujours contraires, Qu’il eft certes par Dieu de bonnes ménagères, Contre une de mauvaife, il en exifte cent
D'un caraétère aimable et jamais offenfant,
A leurs époux toujours à complaire empreffées,
Qui concentrent fur eux leurs défirs, leurs penfées ; Tu le fais bien toi-même, à moins que ne fois fou, Sur mon narré pourquoi donc mettre le verrou ? Tout aufli bien que toi, pardi, n’ai-je pas femme ? Pourtant ne voudrais pas pour la valeur des bœufs De ma charrue, —avoir ce que tant d’autres dame ! Sur leur front jeune encor portent les malheureux! Tu te regardes toi de la grand” confrérie,
Moi de n’en être pas me fais la flatterie.
Un mari ne doit pas fe mettre au beau milieu
Des affaires de Dieu, non plus que de fa femme, Pourvu qu’il trouve là l’abondance de Dieu
Que lui faut-il de plus ? ... Rien, ma foi! fur mon
âme !”
Que dirai-je ? finon que ce hardi Meunier, Orgueilleux, entêté comme un cheval entier, Ne voulut rien entendre, et foit dit à fa honte Perfifta malgré tout à nous narrer fon conte. Je vais le répéter à mon tour, m'eft avis, | Mais pour l’amour de Dieu, notez ce que je dis : J1 ne faut m'imputer intention mauvaiïfe, En m'en faifant l’écho ; lecteurs, ne vous déplaife, Je fuis hiftorien, et je n’ai pas le choix D’émonder mes récits pour les rendre courtois. Donc celui d’entre vous qui ne veut de ce conte Fera bien de tourner la page au bout du compte ;
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Sans-doute il trouvera nombre de ces récits
Gentils, faints et moraux, de grands et de petits. Donc ce n’eft pas fur moi que doit tomber le blâme, Le Meunier eft un ruftre, et fort ruftre eft fa gamme; Le Baïlli ne vaut mieux, et plus d’un autre encor: Or un ruftre eft un ruftre, un butor un butor, Point ne faut s'étonner s’ils content de l’ordure,
Le contraire ferait par trop hors de nature;
Avifez donc, furtout ne prenez pas à mal,
Ni trop au férieux ce conte un peu brutal.