‹ Contes de CantorberyChapitre 5 sur 38 · D RE RS RS RÉ ER · texte numérisé non relu

D RE RS RS RÉ ER

Mais animé d’une immenfe colère, Avec rapidité fond fur fon adverfaire, Et le jetant à bas brife fon écuffon :

Percé de part en part d’un coup d’eftramaçon, Celui-ci las ! voyez fe laiflant prendre Au pieu de la barrière eft forcé de fe rendre, Et de refter malgré fa rage et fa douleur, De ces rudes combats défolé fpectateur.

Si que Théfée, en voyant tant de gloire, Voulut plus d’une fois qu’on leur fervit à boire.

Dans le cours de ce jour fouvent les deux T'hébains Se rencontrant en font venus aux mains, Et, fe défarçonnant, ils fe font d’aventure, Avec acharnement fait plus d’une blefure.

Au fond du Galapha, jamais, en vérité, Une tigrefle n’eut autant de cruauté D’un nouriflon chéri pour venger la capture, Qu’ Arcite en déploya dans cette conjonéture Envers ce Palamon, tant il était jaloux!

Certes jamais non plus Lion de Belmarie Ne laiffa plus déborder fa furie, Pourchaflé par la faim, n’eut un plus fier courroux, Que Palamon envers Arcite ; C’eft que la jaloufie eft paflion maudite !

Cependant à la fin il vient un terme à tout; T'andis que le foleil était encor debout, Le fort Emétréus d’une façon fubite T'omba fur Palamon qui combattait Arcite, Et lui fourra fon épée en fa chair; Et par vingt Chevaliers aufli prompts que Péclair, Le Palamon eft pris traîné vers la barrière;

Et le fort roi Lycurgue, en venant ventre à terre Secourir Palamon, eft renverfé foudain ;

Et puis Emétréus par un vif coup de main Soulevé de fa felle eft enlevé de force,

Tandis que Palamon de le frapper s’efforce, Bien inutilement, puis qu’il eft amené Lui-même au pieu malgré fon courage obftiné.

Et maintenant qui fe lamente ?

C'eft Palamon, le fort a trompé fon attente, Il ne peut plus fe battre! ... il fut vain fon efpoir! Et quand cet incident T'héfée eut pu le voir, Il s’écria: “ Ceflez! pas davantage ;

Le champ eft clos, trève au carnage !

Ici je le proclame en juge impartial, Arcite du combat eft le vainqueur loyal,

Sa deftinée eft accomplie,

Il fera l'époux d’Emilie.”

Voilà qu’en l’honneur du vainqueur Retentit dans la lice une immenfe clameur, La voûte en a frémi. Vénus de fa demeure

Là haut rougit de honte, et pleure.

Mais Saturne dui dit: ‘“° Calme-toi, mon enfant, Par le pouvoir de Mars Arcite eft triomphant, Mais à bon chat bon rat; et dans peu, fomme toute, Arcite par mes foins aura fait faufle route.”

Avec un bruit ftrident réfonnent les clairons- Et les Hérauts difent aux environs L’heureux nom de Mefre Arcite !

Mais ne préjugeons rien, et n’allons pas trop vite !

Cet Arcite féroce en preffant l’étrier

Tout le long de l’arène a lancé fon courfier, De fon cafque baïiflé relevant la vifière, Il cherche d’Emilie à guigner la paupière ; Tandis que celle-ci, femme, et par conféquent De la bonne fortune apte à fuivre le vent,

Lui fait cadeau d’un bienveillant fourire, Qui difait, par ma foi, ce qu’on y voulait lire. Mais voilà que du fol patati, patatras | Surgit un feu d’enfer qu’à fon ami Saturne N’a pas pu refufer Pluton le taciturne, Et l’Arcite eft au loin jeté la tête en bas,

Si qu’il git là, comme un mort fur la place, Noir ainfi qu’un corbeau tant changée eft fa face !

Au palais de Théfée il fut porté foudain, Puis fon armure, en un feul tour de main, Coupée, on l’étendit dans un lit et très vite. Las! il avait encor ce pauvre Arcite, Sa mémoire, et parlait de fon ardent amour Pour la belle Emilie, ainfi qu’au premier jour : Cependant que, fuivi de tous, le grand T'héfée Regagnaïit en riant fa cité pavoifée ; : Car voyez-vous, malgré ce fâcheux aceident On ne pouvait pleurer, c’eft évident, D'autant plus qu’on difait qu’Arcite Guérirait vite :

Et puis on avait lieu d’être content du fort, Aucun des Chevaliers n’était devenu mort, De nombreux horions, de plus un coup de lance Qui d’un des Chevaliers avait percé la panfe, Des bras caflés, et plus d’un offelet Démis, de ce combat tel était le budget.

go CONTE DU

Mais pour panier, fermer, recoudre ces bleflures, L’un avait un onguent, l’autre des ligatures, D’autres des charmes, qui, remèdes fouverains, Raccommodaient la peau, même les inteftins.

Et puis la fauge, un excellent diétame

Fut par tous avalée, et foutint leur grande âme. C’eft pourquoi ce T'héfée, un noble et bien grand Roi, Les feftoya la nuit, leur fit faire ripaille ; Car tout était au mieux, et dans lice ou tournoi, Tomber n’eft après tout que chance de bataille. Non plus que, fans céder, être conduit au pieu, A déplaifant penfer ne faurait donner lieu.

Que voulez-vous que fafle un feul, fut-il Hercule ? Contre vingt Chevaliers, —fi ce n’eft qu’il foit pris ? Quand par tous tiraillés, de tous côtés pullule

Une troupe de mal appris, Valets de pied, baillis, et même domeftiques, Qui fur fon deftrier frappent à coups de triques,

D’être pris avoir le malheur,

En tel cas, n’eft pas defhonneur.

Voilà pourquoi Théfée agit comme un bon père En leur difant : “* N’ayez rancune, ni colère, L’honneur de la lice eft égal ;” Puis il fit à chacun un don vraiment royal ; Pendant trois jours en outre à tous il fit grand” fête, Et pour les reconduire il fe mit à leur tête; Et dura le voyage un jour, fi que le foir, Chacun fe fépara fe difant: à revoir !

De ce combat j'ai donc affez parlé ; le quitte Pour Palamon et pour Arcite.

La poitrine d’Arcite a gonflé, c’eft fatal !

Son fang coagulé fe corrompt, et le mal

S’augmente chaque jour, rien ne lui vient en aide, Saignée, herbes, ventoufe, en un mot nul remède ; D’aliments bien légers il ne peut rien garder,

Ses poumons bourfoufflés engendrent la gangrène, Tout l’art du médecin ne faurait l’amender, Quand nature eft rebelle, on fuccombe à la peine. Arcite fentit donc qu'il lui fallait mourir ;

Auf près de fon lit pria-t-il de venir

Son coufin Palamon, et fa chère Emilie,

Puis leur tint ce difcours plein de mélancolie :

6 La triftefle inouie où fe trouve mon cœur, M’empèche en ce moment vous dire ma douleur, À vous Dame de mes penfées Préfentes et pañées ; Mais puifque bientôt dois mourir, Je veux auprès de vous laiffer bon fouvenir.

Quel immenfe chagrin ! quelle cruelles peines ! J’ai dû fouffrir pour vous, et pendant fi long-temps ! Las ! Reine de mon cœur que d’efpérances vaines ! Et pour mourir par vous encore avant le temps! Oh! qu’eft-ce que le monde? etque demande l’homme? Hier joyeux avec l’objet de fon amour, Et puis demain tout feul faifant un dernier fomme Dans le tombeau, privé de la clarté du jour.

Adieu, ma douce amie ! adieu, mon Emilie !

Et tenez, doucement prenez-moi dans vos bras, Et pour l’amour des Dieux hélas!

Oyez ce que je dis, oyez, je vous fupplie !

J’ai, voyez-vous, avec mon coufin Palamon Eu moultefois maille à partir, rancune, Pour vos beaux yeux, j'étais jaloux comme un démon, Et nous courrions même fortune.

Que le grand Jupiter me dirige en ce jour A parler dignement d’un tel fervant d'amour, De la chevalerie et l’honneur et la gloire, D'illuftre extraction, en un mot méritoire.

Auf vrai que dans peu fera près Jupiter

La meilleure part de mon âme,

Ne connais dans le monde entier, Objet bien cher!

Que Palamon qui foit digne de votre flamme.

Si vous devez être époufe jamais, N'oubliez mon coufin Palamon déformais !”

Difant ces mots voilà que fa voix s’étiole, Que le froid de la mort lui coupe la parole ; Inertes fur le lit font retombés fes bras, La mort s’avance au cœur, l’œil s’obfcurcit hélas ! Puis infenfiblement s'éteint l'intelligence, Mais de fa dame encor, dans un brouillard intenfe T1 cherche le regard, et puis il meurt ainfi En murmurant : ‘ Merci!” Et fon efprit s’en fut où? ... je ne le fais guère, N'ayant jamais compris dans mon itinéraire Ces lieux jadis vantés d’au-delà du trépas Dont on parle bien, mais dont on ne revient pas. Or, n’étant pas devin, prudemment je m’arrète, Et des âmes ne veux être le trouble-fête.

Arcite eft mort, fon âme eft avec Mars, Parlons donc d’Emilie aux fi touchants regards.

Emilie en voyant trépañler cet Arcite De jeter les hauts cris, Palamon de rugir, Si bien que loin du mort Théfée emporta vite Sa fœur endolorie et prête a défaillir.

Que me fert raconter peines de telle forte,

Inertes fur le lit font retombés fes bras,

Les femmes, on le fait, n’y vont pas de main morte Quand s’en vont leurs maris, pour les crier leurs pleurs, Et la mort eft fouvent la fin de leurs douleurs.

Jeunes géns et vieillards, citoyens, fervants d’armes Laiflèrent déborder leur chagrin en dehors, Et certe onc on ne vit couler autant de larmes Pärmi les fiers troyens d’Heétor devant le corps, Qu’il n’en fut répandu pour ce thébain alors. Enfants, hommes, vieillards fuccombaient à la peine, Et les femmes difaient : “ La vie eft fouvent vaine, Mais pourquoi donc Arcite as-tu voulu mourir Quand Amour et Plutus t’invitaient à jouir ?”?

La douleur de T'héfée était à l’apogée, Cependant fon vieux père Egée, Qui connaiffait le monde, et fes hauts et fes bas, Et qui, dans fa longue exiftence, S’était frôlé fouvent à la joie, au trépas, Vint lui prêcher d’exemple ; il lui dit en fubftance :

‘ Jamais nul homme ne mourut Sans avoir quelque peu vécu fur cette terre, Et quoique chargé d’ans nul d’entreux ne vécut Sans aller à la fin tâter du cimetière.

Ce monde vain n’eft donc qu’un chemin raboteux Où gliflent les humains, vrais oifeaux de pañlage, La mort eft la fin du voyage, Elle efluie à jamais les pleurs du malheureux.” Pour confoler le peuple en cette circonftance, Il dit encore en fus mainte fage fentence.

Le grand T'héfée avec un foin minutieux Se mit à réfléchir où ferait placé mieux,

Plus honorablement, plus felon fon mérite Le bûcher de ce bon Arcite.

Puis il conclut que dans ce même bois, Où, pour la dame de leur choix, Arcite et Palamon, mus par la jaloufie, Se battirent avec égale frénéfie ; Dans ce bois où, brûlé par les feux de l’amour, Arcite aux doux échos fit fa complainte un jour; Dans ce bois fi joli, fi rempli de verdure, Il ferait allumer un feu de fépulture.

Et fur fes ordres fouverains Les vieux chènes, les vieux fapins, Les plus nobles d’entr’eux, ceux qui portaient panache, Du büûcheron tombèrent fous la hache ; Puis enfuite taillés, ils furent accouplés, Et bien rangés pour mieux être brûlés.

Puis Théfée envoya chercher vite une bière, Et du plus beau drap d’or la couvrit toute entière ; Et de la même étoffe Arcite fut vêtu, Ses gants blancs à la main; en figne de vertu Il plaça fur fon front une fraîche couronne De verts lauriers que Mars affectionne, Et puis une épée en fa main.

Enfuite 1l le coucha tout entier dans fa bière, Et là deflus pleura tout fon chagrin, Si que c’était pitié d’entendre fa misère.

Et pour qu’aufli le peuple put le voir, Laiffant à découvert à deflein fon vifage, Il le fit dépofer felon l'antique ufage, En bas, le lendemain. Ce fut grand défefpoir! Là vint ce Palamon, dépouillé de fes armes, Avec la barbe inculte, et les yeux pleins de larmes, Couvert de cendre, ayant des vêtements de deuil,

Il inclina fon front fur le trifte cercueil, Piteufement ; et l’hiftoire publie Qu’il eut autant de chagrin qu’ Emilie.

Et pour donner un bien plus noble éclat

A la cérémonie, en ce jour d’apparat, Le roi fit amener trois blancs courfiers d'élite, D’acier tout harnachés, de feu Mefñire Arcite Ayant les écuflons ;—fur ces trois deftriers

Etaient montés trois écuyers, Portant fon bouclier et fon arc et fa lance, Tous chevauchaient au pas dans un morne filence.

Les plus nobles d’entre les Grecs, Avec des yeux mouillés de pleurs, et parfois fecs Tant ils avaient pleuré, portant à tour de rôle D’Arcite le cercueil fur l’une ou l’autre épaule, Traversèrent ainfi lentement la cité De noir toute tendue, et de chaque côté.

A main droite marchait le vieux et fage Egée, A gauche était Théfée, ayant entre les mains Vafes d’or contenant la fubftance obligée De miel, de lait, de fang, avec différents vins. Puis Palamon venait ayant nombreufe fuite,

Et la belle Emilie enfuite Avec du feu felon la coutume d'alors,

Pour faire loffice des morts.

A bâtir ce bûcher on avait mis grand zèle, Il montait, s’étageait fur une double échelle Jufqu’au ciel; et fes bras géants de cent vingt piés S’étendaient, et formaient de quadruples trépiés. On y plaça d’abord matières combuftibles, De la poix, du goudron à la flamme acceffibles. Mais comment ce bûcher il fut bâti très haut,

Et le quantum des arbres, en un mot, Dont on le conftruifit, tels que Saule, Orme, Chêne, Aulne, Bouleau, Sapin, Tremble, Peuplier, Frêne, Yeufe, Platane, Buis, Tilleul, If, Marronnier, Erable, Coudrier, Hètre, Epine, Laurier,

Ne faurais vraiment vous le dires : Et j’eflayerais en vain vous narrer le martyre De ces divinités au fi gentil minois Qui, tranquilles, vivaient fous l’écorce des bois,

Miüïfes ainfi brufquement à la porte

De leur maïfon ; ni le cri des oifeaux, Ni les rugiflements des nombreux animaux,

Ni la frayeur du Ciron, du Cloporte,

Lorfque le bois fut abattu ; Ni le fol étonné d’être fi peu vêtu, Ouvrant fous le foleil une bouche béante, Laiffant fortir des {ons d’indicible épouvante;

Ni ne faurais, ce ferait rabâcher,

Vous dire que fous ce bücher

On avait mis vaille que vaille

Un lit de feuilles et de paille,

Et des bâtons fendus en trois,

Et du menu, très menu bois ;

Puis du drap d’or, et force pierreries, Puis des fleurs, de la myrrhe et des épiceries,

Et de l’encens avec fi grande odeur,

Que ça prenait au nez du fpeétateur.

Ni comment tout au haut de ce monceau d'élite Gifait le corps du noble Arcite.

Ni comment Emilie, ainfi qu’il le fallait

Au bûcher mit le feu; non plus quel fut leffet

Que fit fur fon efprit le lever de la flamme,

Puifque s’évanouit hélas ! la pauvre dame ;

—— Em mm —

Ne puis dire non plus le nombre de bijoux Que les vaillants guerriers jetèrent, entre nous, Dans le feu quand au ciel flamboya fa lumière, Les uns jetant à l’envi fur la bière Vêtements, lances, boucliers, Les autres branches de lauriers, Et des coupes de vin, de lait en facrifice,

Et des coupes de fang, pour rendre Mars propice ; Ni ne faurais vous dire encor, Comment ces Grecs prenant un vif eflor,

Chevauchèrenttrois fois, et certeen fort grandnombre, A l’entour du bûcher quand le feu devint fombre, À gauche en jetant les hauts cris, Et trois fois en faifant fonner le cliquetis Du fer acéré de leurs lances ; Et comment par trois fois de leurs défefpérances Dans de plaintifs récits, Les dames aux échos dirent les endurances ; Ni comment Emilie après tant de fouffrances, Fut reconduite en fon palais ; Ni d’Arcite brûlé ce que l’on fit après ; Non plus du mort comme on fit la veillée Toute la nuit fous la feuillée ; Non plus n’ai befoin de narrer, Ni les funèbres jeux, ni qui fut fe montrer Le plus habile, Quand ils luttèrent tous, le corps nu, tout oïint d’huile; Ni dans la cité leur retour, Quand les jeux terminés, advint le point du jour; J'arrive au fait; c’eft œuvre méritoire, Et je vais terminer enfin ma longue hiftoire.

Les ans en fuccédant aux ans firent, enfin, H

Que des Grecs s’amoindrit le deuil et le chagrin ; Dans la cité d’Athène il y eut lors, je pente, Un confeil à propos de certaine alliance Qu'il s’agiflait de maintenir ; I] fut en même temps queftion d’obtenir De Thèbes pleine obéiffance.

Palamon eft requis de par ordre du Roi De venir au confeil, fans favoir le pourquoi. Dans fes vêtements noirs, toujours plein de trifteffe, Pälamon de venir s’emprefle.

Quand fur l’ordre royal Palamon fut aflis, Théfée aufli fit venir Emilie, Et gardant le filence, et long-temps indécis, I] dit enfin ces mots avec mélancolie :

6 De l'Univers la Caufe et le Moteur, Le grand Jupin des hommes Créateur, Quand il créa l’amour et fa chaîne légère, Sutfort bien, croyez-moi, ce qu’il en voulait faire ; Car avec ce lien d’amour Il réunit le feu, l’eau, l’air, aufñ la terre, Dans un lien commun, la nuit comme le jour.

Ce même Moteur et Principe,” Continua T'héfée, “ en ce monde, ici bas, Nous a foumis tous au trépas, Et le jour eft marqué, bien que dans plus d’un cas Souventefois on l’anticipe, Pour, penfe-t-on, fortir d’un mauvais pas.

I] n’eft vraiment befoin prouver ce que j avance, C’eft un fait établi de par l'expérience.

Les hommes favent que ce Moteur Eternel Eft dérivé d’un Tout, oui d'un T'out immortel ; Que la Nature enfin n’a pris naïffance,

Que d’une pure et bien parfaite eflence ; Que tout change ici-bas alternativement, Et fe transforme imperceptiblement.

“€ Sorti bien lentement du gland, voyez le chêne, Il vit certes long-temps, mais finit par mourir ; Le caillou fous nos pieds eft dur, s’ufe à grand” peine, Mais friable, il finit auf par s’avachir ; Parfois on pañle à gué la plus large rivière ; Et fouvent nous voyons décliner et périr Les plus grandes cités. T'out pañle fur la terre. La femme, l’homme auf ne le voyons-nous pas ? Arrivent tour-à-tour, fans s’en douter, hélas! | | Au trépas :

L’un meurt dans la jeunefle,et l’autre meurt dans âge, Le Roi lui-même meurt aufli bien que le page ; L’un dans fon lit, et l’autre dans la mer; Un troifième en champ clos fi le veut Jupiter, Car le grand Jupiter eft l’Auteur et la Caufe De toute chofe :

Contre fa volonté lutter ne fert à rien, Ce qu’il veut, certe il le veut bien.

‘6 Donc c'’eft fagefle, et ce n’eft pas merveille De la néceffité favoir faire vertu ; Et prendre en bien ce qui nous arrive impromptu,

Ou ce qui nous pend à l’oreille.

Et celui qui fe nourrit de douleur

ER, c’eft la vérité, rebelle au Créateur.

Croyez-le bien un homme a beaucoup plus d'honneur A mourir dans la fleur de fa verte exiftence, Lorfque fon bon renom eft dans fon excellence, Que bien péniblement dans ce monde oublieux,

Re ee, RS D

Quand fa gloire a vécu, s’égréner pauvre vieux.

Donc grand renom et courte vie, C’eft felon moi le feul objet d’envie ;

Et c’eft de l’obftination

Qu'oppofer à ce dire une négation.

Pourquoi nous lamenter de ce que cet Arcite

Des Chevaliers la fleur, vers ce féjour d'élite Qu'on trouve au delà du trépas

S'en eft allé, quittant fa prifon d’ici bas ?

Et pourquoi fon coufin, et fa femme, du refte

Qui l’aimaient bien tous deux, lui jaloufent-ils, pete ! Ce bien-être qu’il goûte aux cieux ?

Peut-il remercier ? ... Non, de par tous les Dieux !

Pourquoi donc offenfer et lui-même et fon âme?

I] leur faut s’amender, finon gare le blâme!

‘€ De mon difcours voici donc la péroraifon, C’eft que toujours pleurer, c’eft de la déraifon ; Et qu’au lieu d’être à la douleur en proie, Vous devez à Jupin témoigner votre joie.

De deux grandes douleurs arrêtez moi le cours, Pour en faire un bonheur qui durera toujours.

‘6 Sœur,” reprit-il, “ gentille et moult amée,

Ecoute donc l’avis de tout mon parlement, Avis, qui, te le dis, a mon affentiment :

C’eft que ce Palamon, fi grand par renommée,

Et qui fut ton preux Chevalier, Devienne ton époux; fans te méfallier

Tu le peux bien prendre, ma chère, Pardi! d’un grand monarque il eft le fils du frère ; Et quand il ne ferait qu’un pauvre bachelier, Puifqu’il fut fi long-temps ton féal Chevalier,

Qu’il a pour toi fouffert adverfité fi grande, Sœur, donne-lui ta main, pour lui je la demande.” Puis fe tournant vers Palamon, ce LJ 32 e y 3 cc »° Je crois,” pourfuivit-il, ‘ qu’il ne faut long fermon Pour vous faire venir en aide à ma requête, Tenez, prenez fa main, elle eft votre conquête !”

Entr’eux fut à l’inftant cimenté ce lien Que l’on appelle mariage, Et ce, devant tout l’entourage ; Si que le Palamon obtint enfin le gage Par ce tardif hymen, De cet amour profond fi long-temps en fevrage.

Car maintenant Palamon, enchanté, Plongé dans le bonheur, riche et plein de fanté, Vit tendrement aimé par la belle Emilie, Qui devint, s’il fe peut, encore plus jolie.

I] la fervit fi gentiment Que jamais entr’eux deux n’eut lieu, je le publie, Ni chagrin, ni défagrément ; Et dans l’antiquité certe aucune mégnie Ici bas ne laïfla fi bon renom vraiment.

Jai dit. Dieu garde en paix la digne compagnie !

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