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Je te connais futé, —donc je ne prends d’ombrage, Tu fauras nous fauver tous trois en bon chrétien.”
Ce Charpentier, cet imbécile,
Va conter à fa femme aflaifonné d’hélas !
Comme parole d’évangile, Ce qu’il vient de favoir du courtois Nicolas. Elle n’ignorait pas le fin mot de l’hiftoire,
Mais faifant mine de tout croire :
‘6 Va vite arranger tout, cher mari de mon cœur, Et fauve-nous tous trois, de mourir j'ai fi peur !”
L’affection eft chofe bonne !
Voilà ce Charpentier qui commence à trembler, Qui voit déjà les flots monter, s’enfler Pour engloutir Alifon fa mignonne.
Il pleure, il fe lamente, il foupire, il gémit
Pendant qu’il va chercher un pétrin, une tonne,
Un cuvier qu’il fufpend de fon toit au zénith Setrètement, fans rien dire à perfonne ;
Puis de fa main confettionne
Pour chacun une échelle, afin de fe jucher Vers les cuviers quand viendra le coucher ;
Et dans chaque dortoir il met pain et fromage,
De quoi boire et manger pour le temps du voyage.
Notez qu'avant de faire aucun préparatif,
I] avait envoyé pour un objet fiétif
À Londres fon garçon, ainfi que fa fervante.
Et lorfque le lundi la nuit s’avança lente,
Sans chandelle il ferma la porte à double tour,
Et bientôt chacun d’eux par le refte de jour
Qu'il faifait, doucement au moyen de l'échelle,
Monta dans le cuvier, fa future nacelle,
Et fe tint coi d’abord. Au bout d’un certain temps, Nicolas rompant le filence :
‘ Voilà Pépreuve qui commence, Difons Pater noffer,” dit-il, ‘ que nos accents Montent vers le feigneur.” Chacun dit: ‘“ Notre père,” Et répondit : “* Amen! Amen! Amen!” Ce Charpentier marmotta fa prière, . Et vers le couvre-feu, les mains fur l’abdomen, S’endormit lourdement croyant dans fon ouie Entendre clapoter la pluie.
Voilà que Nicolas du cuvier, fa prifon, Defcend doucettement fans que bouge l’échelle, Pendant que la jeune Alifon Defcend auffi de fa nacelle. Sans plus de mots ils fe mettent au lit, Et Dieu feul fait, car il le vit Ce que fit Nicolas, et ce que fit la belle, A ce doux jeu qu’en ce monde on appelle La bagatelle !
Jufqu’à ce que les cloches du matin Firent tin tin, tin tin, tin tin, Annonçant qu’au couvent on allait chanter /zvdes, T'andis que nos amants en faifaient des maraudes !
Ce clerc, ce très amoureux Abfalon Qui pour notre Alifon nouriffait tant de flamme, Qu’il cherchait dans fon cœur à planter un jalon, Afin d’en faire aufi fa dame, Ce lundi fe trouvant avec quelques amis Dans Ofeney s’en fut fous les facrés parvis Interroger un moine à barbe grife,
Sur le compte du Charpentier.
Celui-ci le prenant à part, hors de l’églife,
Dit: “ Depuis famedi dernier
Ici ne l’ai point vu ; cela n’a rien d’étrange,
Peut-être eft-il allé pour acheter du bois,
Par ordre de l'abbé ;—dans ce cas maintefois, Un jour ou deux il s’arrête à la Grange ; Peut-être enfin eft-il à fa maïfon,
Auprès de fa belle Alifon.”
Cet Abfalon étant de fa nature Très guilleret, aimait à rifquer l’aventure :
“ Oh!” fe dit-il, “° le moment eft venu De veiller cette nuit ; il n’eft pas revenu
Ce Charpentier, autrement certe
Je l’eufle vu ce jour devant fa porte ouverte. Dans le cœur d’Alifon je vais faire un accroc,
Si vers le temps où doit chanter le coq, Je vais difcrètement frapper à fa fenêtre, Lui dire cet amour dont brûle tout mon être ;
Et j'aurai pour ces doux aveux,
Un baïifer pour le moins, qui fait? peut-être deux? Car tout le long du jour, j’ai fenti fur ma bouche Une démangeaifon d’amoureufe efcarmouche, Et la nuit j’ai rêvé qu’à table en un feftin Je vidais d’hypocras une coupe fans fin,
Signe certain que ma chance eft meilleure ; Je m’en vais donc aller dormir, et vers une heure
Je me releverai difpos,
Pour aller d’Alifon taquiner le repos.”
Quand eut chanté le coq notre Abfalon fe lève, S’habille gentiment ; pour mieux plaire à fon Eve
Mäâche des grains de Paradis Exquis, Et puis du Charpentier, à la maïfon arrive, Se gliffe fous l’auvent, fe tient fur le qui vive D'abord, et puis toufsète doucement, Et lance en mi bémol ce benin compliment :
‘6 Que fais-tu fous tes draps, que fais-tu dans ton fomme Mon tout gentil oifeau, mon tant doux cinnamome, Auprès de toi je fuis en pamoifon, Réveille-toi ma mignonne Alifon, J'ai foif de ton baïfer tout aufli bien, très chère, Que l'agneau qui bélant voudrait têter fa mère. Je taime, te défire et ne puis plus manger, Par toi ma vie eft en danger.”
‘Ton amour, maître fot! je n’en veux,” dit la belle, ‘ Au large donc! pañle-moi ton chemin ; Par Jéfus! Abfalon, ne fais pas fentinelle, J’ai bien mieux que toi fous la main.
Je te jette une pierre et ne ferai blämable Si tu reftes ici; voyons, va-t-en au diable !”?
6 Hélas!” dit Abfalon, “ hélas! trois fois hélas!
Un amour aufñli vrai ne te touche-t-il pas ?
D'un baïfer fais-moi don, d’un feul, c’eft peu de . chofe !”
—“ Après, t'en iras-tu ?”’—dit foudain Alifon.
—“ Je m'en iraï,” dit-il, fitôt la livraifon.”
‘ Alors apprète-toi ; tandis que me difpofe.” Cet Abfalon fe mit à deux genoux :
66 Je fuis,”” dit-il, “ un feigneur à tout faire, Mais, mignonne, dans peu, de ton cher fanétuaire Tu me laifleras bien approcher entre nous ?”
Elle monta foudain la fenêtre très vite, 66 Viens, et fais tôt,” a dit la chattemite, ‘€ Car s’il nous regardait que dirait le voifin ?” La nuit, nous dit l’hiftoire, Etait en ce moment fort noire ; Abfalon à tâtons avife fon chemin, Toute entière Alifon était à la fenêtre, Abfalon baife avec un doux bien-être Quelque chofe de gros, de rond, Qui n’était pas la bouche Ce qui lui parut louche :
‘ Fi! qu'ai-je fait,” dit-il, en fe frappant le front. —“ Notre Abfolon 2 du bien-être !” Dit Alifon, en baiffant la fenêtre ; Et fur ce le gai Nicolas Dit : “ Par le corps du Chrift, vrai je n’en reviens pas, En plein il a donné de fon nez dans ton as!”
Ce bêta d’Abfalon il n’était point à Laudes, En entendant les gorges chaudes Que l’on faifait de lui; malgré tous fes hélas ! Il fe frotta la lèvre, et dit par Satanas !
Oh! je me vengerai belle fainte Nitouche Du vilain baïfer de... .ta bouche.
Car fon amour, tout-à-l’heure un volcan, Il a dépofé fon bilan Depuis qu'avec un doux bien-être Il a baifé..... le bas de la fenêtre.
I] traverfe la rue, et s’en va de ce pas De vers un forgeron travaillant à fa forge :
‘Ouvre Gervais,” dit-il, ‘ouvre de par St. George ! C'eft moi, c’eft Abfolon, ne me connais-tu pas ?” —“ Mais par l’arbre du Chrift! qui diable vous envoie Par ici fi matin, quelque fille de joie !
J'ai deviné, mauvais fujet,
Mais eft-il bien joli pour le moins votre objet ?”
Abfalon, qui cachait fon ire, Du forgeron ne répondit au dire, Mais lui dit: “° Mon bien cher ami Tu pourrais m’obliger, et non pas à demi, En me prêtant ce coutre de charrue Qui dans ton âtre boût, bientôt te le rendrai. Ce ferait dit Gervais de l’or d’une cornue, Sortant tout frais, ou bien facs de Nobles, c’eft vrai, Vous les auriez; mais que voulez-vous faire De ce coutre tout chaud ?”—" T'e le diraï, compère Demain !”
Il prit le coutre alors par le manche, et foudain S’en fut de vers l’auvent furplombant la fenêtre Du Charpentier, et, fans paraître, Il fe mit à frapper.—* Qui frappe ici fi fort ? ” Dit Alifon, ‘‘ C’eft un voleur, fans doute !”’ ‘6 Mais non,” répondit-il, “ reconnais-moi d’abord Je fuis ton Abfalon, de moi rien ne redoute, J'ai pour toi, mon gentil tréfor, Doux préfent de ma mère, un fort bel anneau d’or, Bien cifelé, très fin, le veux-tu ma mignonne ? Pour un baïfer je te le donne !”
Ce Nicolas, entendant ce difcours, Penfa qu’au rire encore il pouvait donner cours, En baillant le baifer exigé de la belle Par cet amant tendre et fidèle, I] ouvre donc la fenêtre, puis lors Met comme on dit, toutes voiles dehors.
Là deffus Abfalon d’une voix hypocrite :
‘ Parle, mon doux oïfeau,” dit-il, “ oh! parle vite! ....7
Alors et tout-à-coup le courtois Nicolas Fit un bruit, on eut dit, le tonnerre en éclats, Si qu’Abfalon, je le confefle, Se crut au canon de la mefe, Et fut prefqu’ effrayé, mais avec fon fer chaud I! frappe Nicolas, et l’atteint à la fefle.
Ce Nicolas foudain jette un cri de détrefle, Et puis faifant un foubrefaut :
‘ De l’eau! de l’eau! de l’eau!” dit-il, avec preftefle, ‘ Accourez au fecours ; de l’eau ! le temps me prefle, De l’eau! de l’eau! de l’eau morbleu! Au fecours, pour l’amour de Dieu !”
Le Charpentier en furfaut fe réveille En entendant ces cris: de l’eau! de l’eau! de l’eau! “Oh!” fe dit-il, ‘“ il vient le déluge nouveau, | Mais j’y fuis préparé, voyons que j’appareille, | | Et le voilà debout fur fon cuveau, Avec fa hache il coupe en deux la corde, Et foudain patatras !
Le malheureux aborde En bas.
Tant vite il fe mit à defcendre, Qu'il ne trouva, c’eft für, 4/e ni pain à vendre; Si que de fa maïfon il gît là fur le feuil
Dans fon cuvier, un drôle de fauteuil, Tandis que Nicolas le pauvret fe lamente, Et qu’Alifon auffi jette cris d’épouvante.
Cependant les voifins attirés par le bruit Accourent auprès de cet homme Qui gît là dans fon muid Avec du pain, de l’z%, un vidrecome ; Notez que dans fa chûte il s’eft café le bras. Il va parler enfin, voyons que va-t-il dire ? Mais foudain Alifon, et le beau Nicolas :
‘€ Ce pauvre homme il a le délire ! ” Ont-ils dit, ‘ regardez, ne le voyez-vous pas?” Et puis de raconter que croyant au déluge, Le Charpentier a cru par un bon fubterfuge S’y fouftraire en plaçant au haut de fon grenier Pour chacun d’eux, un pétrin, un cuvier Bien attachés avec une poulie, Les fuppliant dans fa folie, Avec lui de s’afleoir pour l’amour du bon Dieu. Tous les voifins de rire à ce plaifant aveu, Et vers le toit tous de porter la vue, D’y voir encor chaque tonneau Difpofé de manière à former un radeau ; Et de dire: “ Il a la berlue Ce Charpentier, fa raïfon eft perdue!” Et plus le Charpentier retorquait l’argument, Plus on le croyait fou vraiment ; Si qu'il fut réputé dès lors de par la ville Toqué ce Charpentier ÿ—il n’était qu’ imbécile !
OS RS DS CR LS et