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Je ne sortirai certainement pas de ces montagnes , dis-je à l'hôtesse en arrivant avec elle sur le pas de la porte, sans avoir vu ce bon M. Dubourg donl vous m.' parlez. C'étoit un des plus tendres amis de mon père. Il n'esl qui- se| i heures du malin , unis lieues smii bientôl laites quand le temps est beau à souhait . et je peux disposer d'un jour sans préjudice pour mes affaires. Il me saurait mauvais gré de n'avoir pas dîné avec lui en passant, n'esl il pas vrai?
— II ne vous le pardonnerait pas, répondit elle, puisqu'il n'\ a pas de semaine qu'il n'envoie prendre des informations sur votre arrivée.
— Je ne me pardonnerais pas davantage d'avoir manqué une occasion de vérifier ce que valent mes prophéties, .l'ai prédit il \ a cinq ans que sa fille Rosalie, qui n'en avoit que douze, deviendrait une des piquantes beautés de la province, et je suis curieux de savoir si la petite brunette aux yeux bleus m'a rail mentir.
— Tenez-vous assuré du contraire . s'écria madame Gauthier. On irait à Besançon . et peut-être à Strasbourg l 'étoil pour madame Gauthier l'équivalent des antipodes . sans rencontrer sa pareille ; el ave< cela, élevée comme un charme et sage con une image; mais n'allé/ pas vous j laisser prendre, pour rentrer ici ,ui désespoir, comme vous faisiez du temps de l'autre, roui gentil que vous êtes, vous pourrii
être celle luis pour VOS peines el |iiinr Nos soupirs. Car VOilà déjà bien des mois
qu'il esi bruit qu'on l.i marie,
— Diable, diable! madame Gauthier, vous me prenez toujours pour uu jeune homme, quoique j'aie vingt quatre ans passés, une fortune établie et une position sérieuse I rayez vous qu'un avocat stagiaire .m barreau de Lons-le-Saulnicr se passionne i omme un légiste uu comme un clerc d'avoué ' . Rassui
dame, ei montrez moi seulement le chemin qu'il faut que je tienne pour parvenir chez M. Dubourg, i .h j'ignorois même que sa maison de campagne ïùt si pies d'ici.
— Vous ne serez pas embarrassé dans toute la première moitié de la route , ré pli qua-t-elle. Vous ne perdrez pas un moment le petit sentier bien frayé que vous voyez courir là dans les prés, le long de ce ruisseau bordé de saules ; mais une fois arrivé au pied du coteau qui ferme le val, ce sera une autre affaire ; vous serez aux bois de Châtillon, qu'il faut traverser pour apercevoir le château, et comme ils ne sont pratiqués que par les bûcherons, qui y ont tracé dans leurs allées et venues bien des chemins qui se croisent , je me suis laissé dire que les gens du pays s'y égaraient quelquefois; mais il ne manque pas de huttes et de baraques à la rive du bois, et vous n'aurez qu'à toucher pour vous procurer un guide.
Fort pénétré de ces utiles renseignements , je saluai mon hôtesse de la main , je me mis en route, et je gagnai du pays en faisant des tirades pour le premier acte de ma tragédie, avec la délicieuse et immense préoccupation d'un homme qui se complaît dans ses vers. Aussi j'étois fort loin , au bout d'une heure , du petit sentier bien frayé qui court dans les prés le long d'un ruisseau bordé de saules, et je fus fort heureux, pour retrouver ma direction, que la colline ne se fût pas avisée de la fantaisie, à la vérité assez étrange, de se déranger de sa place.
Après avoir long-temps côtoyé la rive du bois, comme disoit madame Gauthier, en suivant inutilement un fourré si épais, que j'aurais à peine compris qu'il pût ouvrir le passage à un lièvre poursuivi par les chiens , je fus frappé de la vue d'une petite maison toute blanche, c'est-à-dire assez fraîchement crépie, qui s'adossoit au bois comme un oratoire couronné de feuillages, et autour de laquelle se formoit en carré une palissade à treillage fort serré d'où se répandoient de toutes parts des pampres de vignes, de flottantes guirlandes de liseron et de bouton , et des rameaux d'églantier chargés de fleurs. Je fis quelques pas, et j'arrivai à l'entrée de ce joli petit réduit, qui ne paroissoit guère propre qu'à loger deux ou trois personnes. Sur un bout de banc joint à la porte du logis, et qui étoit élevé comme elle d'une marche ou deux au-dessus d'un potager de quelques pieds de surface, il y avoit un jeune homme assis. Je pris le temps de le regarder, parce que lui ne me regardoit pas. Il étoit vraisemblement trop occupé pour s'apercevoir de ma présence.
Je ne dirais pas facilement ce qui, dans ce jeune homme, excita soudainement ma curiosité, mon intérêt, mon affection. Je ne suis pas romanesque, on le sait bien ; mais le lieu , la circonstance, la personne surtout, faisoient naître en moi une foule d'idées mélancoliquement poétiques, dont j'étois presque fâché de faire tort à ma composition. Je finis cependant par y prendre un plaisir très-vif et par le goûter en silence.
Ce jeune homme, si absorbé dans ses pensées, qu'un peu de bruit que j'avois fait étourdiment en m'approchant de lui , n'avoit pu un moment l'en distraire , étoit beau comme une de ces figures qu'on rêve quand on s'endort sur une bonne action , cl du sommeil d'un homme qui se porte bien. (Ce sont décidément les deux manières
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{l'être heureux que je conuoissc.) Il sembloit délicat et même foible, et cependant sa blanche et gracieuse figure, qu 'inondoient les Ilots d'une che?elore blonde et parfaitement bouclée, ne se scroit peut-être pas refusée .1 l'expression d'une forte nature d'homme. A travers la suave douceur de ses traits languissants, on démêloil le caractère d'une méditation habituelle el d'une profonde résolution. Cela m'étonna.
— Eh quoi ! pensai-jeà part moi, envierois-tu dans ton cœur navré, les avam dont te privent les aveugles répartitions delà fortune? Regrctterois-tu le droit qu'elle t'a ravi de prendre une part active aux agitations de la multitude, cl de l'entraîner par l'amour, ou de la soumettre par le génie '.' Dieu t'en préserve, pauvre ange, continuai-je en m'approchant encore de lui , car je l'aimois déjà beaucoup. Reste doux et pur comme te \oilà dans ta force inutile , jouis de ta solitude, et laisse aux ridicules tyrans du vieux monde, conquérant déçu ou roi détrôné (pw- tu es sur la tel rc , l'empire absurde qu'ils y exercent depuis tant de siècles !
Le jeune homme tourna les veux de mou côié, et me regarda fixement pendant que je le saluois. Il fil un mouvement pour se lever ; je me hâtai de le retenir sur son banc , parce qu'il m'avoit semblé malade.
— Je vous demande pardon, mon ami, lui dis-je, d'avoir interrompu le cours de vos pensées ; la rêverie est si belle à votre âge! Pourriez-vous m'indiquer, sans vous déranger davantage, le chemin du bois qui conduit à la maison de M. Dubourg? elle ne doil pas être fort loin d'ici.
Il me regarda encore, mais sa physionomie avoit subitement passé de l'expression d'une bienveillance timide à celle de l'inquiétude et de l'effroi. Cependant il parut réfléchir.
— La maison de M. Dubourg ? répondit-il enfin, comme s'il avoit cherché à recueillir quelques souvenirs très-confus; Dubourg'.' M. Dubourg? la maison de M. Dubourg?... Ah! ah! continua-t-il en riant, il \ avoit autrefois u\m- belle maison de ce nom-là , que j'ai habitée quand j'étois jeune. C'est la que j'ai vu pour la première fois des anges qui avoienl pi is la figure de femmes , des (leurs de loul
saisons, el des niveaux de tous les ramages Mais ce u'éloil pas dans ce
monde-ci.
Ensuite il laissa tomber sa tête sur -es mains, et il oublia quej'étois là.
Je Compris alors qu'il étoil idiot ou innocent, suivant le langage du pays. Merveilleuse société ipie la nôtre, où ces deux êtres d'élection, celui qui \it inoffènsif envers
tous, et celui qui vit solitaire, sont repoussés avec mépris jusqu'aux limbes de la
civilisation, con de pauvres enfants morts sans baptême I
Au même instant la porte s'ouvrit près de moi, et j'v vis p.uoitre une femme d'une cinquantaine d'années, qui étoil mieux vêtue que ne le sont ordinairement les paysannes.
— Eh quoi ! dit-elle, Baptiste, vous recevez, un voyageur mu- le presser d'ac-
cepterdu lait et des fruits, et d'accorder a notre pauvre toit l'honneur de lui procurer un peu d'ombre et de délassement ?
— Ah ! madame! m'écriai-je, ne le grondez pas, de grâce! Il n'y a pas encore une minute que je suis à son côté, et son accueil m'a touché de manière à m'en souvenir toujours !
Baptiste n'avoit pas même entendu sa mère. 11 étoit retombé dans ses réflexions. Ses bras étoient croisés, sa tête pendoit sur sa poitrine, et il murmurait des mots confus que je ne m'expliquôis' pas.
Je suivis la bonne femme dans une pièce assez vaste et d'une remarquable propreté, qui devoit être la meilleure de la maison. Elle me fit asseoir sur une sorte de fauteuil d'honneur, dont le siège étoit assez joliment tressé de paille jaune et bleue, pendant qu'elle congédioit dans la chambre suivante une volée tout entière de petits oiseaux de la montagne et des champs, qui s'éloient à peine effarouchés à mon approche, et qui lui ohéissoient avec un empressement charmant à voir, tant ils étoient bien apprivoisés.
Elle renouvela ensuite les offres qu'elle venoit de me faire , et s'assit, sur mon refus réitéré, en me demandant à quoi du moins on pourrait m'ètre bon dans la maison blanche des bois.
— Je le disois à votre fils quand vous êtes survenue, lui répliquai-je , mais il m'a tout à fait oublié. Le pauvre enfant , madame, est bien affligé! Le voyez-vous depuis longtemps dans cet état ?
— Non, monsieur, répondit-elle eu essuyant une grosse larme, et cela même n'est pas continuel. Il est toujours triste, aussi triste qu'il est bon, le pauvre Baptiste ; mais il ne manque pas de suite dans ses idées et dans ses actions, quand de certains mots, que je me garde bieu, comme vous pouvez le croire, de prononcer devant lui, ne le rendent pas à ses accès. Comment ces mots le troublent, c'est ce que je ne sais pas. Je les évite, et voilà tout. Il étoit né si heureusement, ce cher enfant , qu'il faisoit l'espoir et d'avance l'honneur de mes vieux jours, mais le bon Dieu a changé tout à coup ses intentions sur lui!...
Ses larmes abondèrent à ces derniers mots. Je lui pris la main , en lui demandant pardon de lui renouveler de telles douleurs.
— Il faut vous dire, puisque vous avez la bonté de vous intéresser à Baptiste, reprit-elle avec plus de calme, que Joseph Montauban , mon mari, étoit le meilleur ouvrier en bâtiments du Grand- Vau. Cela n'empèchoit pas que nous ne fussions fort pauvres, parce que c'étoit un bien mauvais temps pour l'ouvrage, et que ma famille, d'une condition supérieure à celle de Joseph , avoit payé un tribut plus pénible encore aux événements; mais cela ne fait rien à l'histoire. Nous ne savions trop à quel saint nous vouer, quand un riche et respectable particulier de la contrée chargea mon mari de la construction d'une maison superbe que vous verrez si vous traversez le bois , car
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je crois que vous venez d'Aval. Quand la maison fui bâtie jusqu'aux combles, mon pauvre Joseph moula lui-même sur le faîte, comme chef d'onvriers , pour y planter, selon l'usage, le bouquet el les banderoles d'honneur. Il ''toit près d'j atteindre lorsqu'une pièce de la toiture qu'on avoit, à noire grand malheur, oublié de fixer, lui manqua sous le pied. Ce/il ainsi qu'il mourut. M. Dubourg, qui étoitel qui est encore le propriétaire du bâtiment, se montra vive ni sensible .1 une si cruelle infortune. Il lit construire pour mon fils et moi ce petit logement sur un terrain assez productif, qui lui appartenait, et dont il nous accorda la jouissance, en ; joignant même une pension, afin de subvenir à l'insuffisance da revenu, el de nous mettre a l'abri de tout besoin ; enfin, non content de cela, il voulut encore se charger de l'éducation de Baptiste, qui avoit alors cinq ou siv ans. et qui prévenoil à la \éiité tout le monde en sa faveur par son esprit précoce et sa jolie figure. Baptiste fut donc élevé chez M. Dubourg avec les même-, soins êl les mêmes maîtres qu'une aimable fille de son bienfaiteur, qui a trois ans de moins Cela dura pendant di\ ans, et Baptiste avôil si bien profité qu'il ne lui manquoil presque rien, au dire des gens les plus savants, pour se faire un chemin honorable dan-, le monde. M. Dubourg prit la peine de nie le venir assurer ici, en ajoutant d'un ton sérieux, mais doux: 0 Vous comprenez, mère Montauban, qu'il se fait temps d'ailleurs que je sépare .1 Baptiste de ma Rosalie. Il a seize ans, elle en a treize et davantage. Ces jeunes » gens touchent à l'âge où vient l'amour; quoique élevés comme frère et sœur, ils « savent bien qu'il en est autrement , et je n'ai peut-être que trop longtemps tardé à u détourner ce piège de leur innocence. Il faut donc reprendre chez vous votre fils, a ma bonne .unie, en attendant (pie je lui aie procuré la position favorable dont il »s'esl rendu digne par ses études et ses succès, dans quelque famille encore plus 1. opulente que la mienne, ou dans quelque pensionnai en crédit. Il faut davanl » si vous m'en croyez, il faut que nos enfants s'accoutument à ne pas se voir, pour 0 sentir moins péniblement cette privation quand ils seront séparés tout à tait. J'ai » mes raisons pour cela, quoique rien ne m'ait indiqué entre eux d'autres rapports " que ceux d'une pure et naturelle amitié. — Baptiste est un aime de tendres » de soumission. Dites lui que je ne cesserai jamais de l'aimer, el faites lui entendre, » avec votre cœur et votre esprit de mère, que j'ai quelques motifs de le tenir éloi- » gué de moi. \ous ne manquerez pas de prétexte : ei si \,,ns parvenez à le con- » vaincre que mon bonheur j est intéressé, je ne suis pas en peine de s.i 1 .'solution. «Cependant, s'il n'y avoil pas d'autre moyen , rapportez-lui mes propres pai ■1 Dites-lui alors que la réputation des tilles est le trésor le plus précieux des p 0 et (pie la \oi\ publique m'imposeroil bientôt un sacrifice plus rigoureux pour nous » tous, si je no prenois prudemment un pou d'avance sur le temps. Exigez de lui « qu'il ne revienne pas à Cbâteau-Dubuurg ; je l'en tiendrai pour reconnoissaut, el non pour ingrat. — Un moi encore, coni mu 1 il, 1 umme la vue de 111.1 mai-
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» son pourrait lui inspirer dos regrets qui troubleraient son doux repos auprès de » vous , obtenez de lui qu'il ne s'éloigne de la forêt de ce côté que jusqu'à cet » endroit qu'on appelle la Bée, parce que le bois y prolonge à droite et à gauche » deux longues ailes de futaies qui cernent la route des voitures , à l'endroit où elle ■> est fermée en demi-cercle par le cours de l'Ain. Vous savez que les premières clô- » turcs de mon parc ne se montrent qu'après qu'on a quelque temps suivi ce détour. » — Quant à son obéissance, je vous le répète, ne vous en inquiétez pas; il mour-
» roit plutôt que de manquer à sa parole ! »
J'avois écouté M. Dubourg tout interdite, parce que mon esprit ne s'étoit jamais occupé du danger qui l'effrayoit, et cependant ce qu'il disoit me paroissoit si raisonnable , que je me bornai , pour lui répondre , à des expressions de remerciement et de déférence.
» Je comprends, continua-t-il eu se levant, que vos charges vont augmenter à » mesure que les miennes diminueront, mais cela ne durera pas longtemps, car » Baptiste est connu de mes amis sous les rapports les plus avantageux, et j'attends » tous les jours la nouvelle qu'il est convenablement placé. En attendant, recevez de » mon amitié ces cent louis d'or pour vous procurer à tous deux , dans votre petite » solitude, quelques douceurs auxquelles il est accoutumé, et comptez toujours » sur moi. »
En parlant ainsi, M. Dubourg laissa la bourse et partit, sans vouloir, malgré mes instances , se déterminer à la reprendre.
C'était l'époque où Baptiste venoit chaque année passer quelques semaines avec moi; il apportait alors ses livres, ses herbiers, ses ustensiles de science. J'étais bien heureuse ! Il ne trouva donc pas étonnant son déplacement d'habitude ; j'aime à croire qu'il l'avoit même désiré cette fois-là comme à l'ordinaire. Jamais il n'avoit été plus beau , plus animé , plus satisfait de vivre , quoique naturellement porté à la tristesse depuis son enfance; et cela fut bien pendant quelques jours. Seulement je m'affligeois qu'il travaillât tant, de crainte, comme il n'était que trop vrai, qlie sa santé ne pût pas tenir à une si continuelle occupation. « Tu as bien le temps , lui dis-je un soir , » de feuilleter et de refeuilleter tes auteurs ! Nous ne nous quitterons plus que lors- » que lu auras une place, et on n'en trouve pas à volonté dans un pays où il y a tant » de savants, surtout depuis la révolution. » Là-dessus, je lui racontai ce que m'avoit dit M. Dubourg.
Quand j'eus fini, Baptiste sourit, ne répliqua pas, fit la prière, m'embrassa, et alla se coucher fort tranquille.
Le lendemain et les jours suivants, il me parut abattu. Il ne parla pas. Je ne m'en étonnai point; je l'avois vu souvent de cette manière.
Au bout d'une semaine cependant (il y a quatre ans de cela), je crus m'apercevoir que son esprit se troubloit. Mère infortunée! c'était ce que j'avois prévu quand il
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s'opiniâtroit malgré moi dans ses études. Il renonça dès ce moment à ces livres, niais il étoit trop tard. Il disoit des paroles qui n'avoient point de sens, ou qui signifioient des choses que je ne comprenois plus. Il doit, il pleuroil s;ms motif; il n'étoit bien que seul; il s'adressoit aux arbres, aux oiseaux, comme s'il en avoit été entendu ; et ce qu'il y a d'extraordinaire, mais que je n'oserais vous raconter, si vous ne veniez d'en voir la preuve, c'est qu'on croirait que les oiseaux le comprennent, à la facilité avec laquelle ils s'en laissent prendre. Ne seroit-il pas possible , monsieur, que le bon Dieu, qui a donné un instinct à ces petits animaux pour éviter leurs ennemis, leur eût permis aussi de reconnottre L'innocent qui est incapable de leur vouloir du mal , et qui ne les aime que pour les aimer?...
Ce récit m'avoit grandement ému , et je crois qu'il aurait produit le même effet sur vous, si je m'étois trouvé assez de poissante pour vous le rendre, ainsi que je l'ai entendu, dans son éloquente simplicité. .le |>ass.ii ma main sur mon front connue pour en érarler les soucis qu'il y avoit fait descendre, et puis j'en couvris mes veux pour me dispenser d'une explication douloureuse et d'un entretien inutile.
— J'ai abusé trop longtemps de votre patienre , reprit la mère de Baptiste. Il> \ nous, je vous en prie, à ce que vous pourriez désirer de nous. Il n'v a rien ici qui ne soit à votre service.
— Rien, rien, lui répondis-je avec attendrissement le n'avois à vous demander que le chemin de la forêt qui conduit chez M. Dubourg, et qui en ramène, car il faut absolument que je rentre ce soir.
— Vous êtes aussi bien tombé que possible pour vous en instruire, monsieur;
nous y touchons, mais il n'est pas fort aisé. Baptiste va vous c luire. Il ne vu pas
un jour sans aller à la Bée d'Ain, jusqu'à un certain endroit que je lui ai défendu de passer, et voici justement l'heure où il se met en chasse. Je VOUS prie seulement de vouloir bien ne pas lui parler de cette maison, parce qu'il me semble que le souvenir de son ancien séjour chez mhi bienfaiteur n'est |us bon à la raison de mon enfant.
— Quel témoignage de ma recoi ssance pourrais -je vous offrir pour ce
service?
— Oh! pour ce qui est de cela, répliqua-t-elle en souriant . vous ne sauriez en parler sans me mortifier! Nous n'avons besoin de rien, et nous sommes au contraire en état de faire quelque chose pour des voyageurs peu favorisés de la fortune, qui se présentent rarement dans ers chemins écartés, bien plus. — mais c'esl une condition nécessaire, — l'unique grâce que j'attends de vous, c'esl de n'avoir aucun • aux sollicitations de ce genre qne Baptiste oserait vous adresser, parce que leur objet accoutumé m'inquiète. Me le promette! vous?
Je n'hésitai pas. — Au même instant . elle frappa deux lois des m. uns. et tous tes petits oiseaux «pie j'.nois vus un moment auparavanl s'empressèrenl à la port des gazouillements confus.
ot CONTES CHOISIS.
— Eh! ce n'est pas encore vous, continua-t-clle , impatients que vous êtes! vos grains ne sont pas triés, et vos mangeoires ne sont pas nettes.
Ensuite elle frappa un troisième coup.
A ce dernier signal , Baptiste entra , salua, s'approcha de sa mère, s'assit sur ses genoux , et lia un bras caressant autour de ses épaules.
— Vous voilà donc bien sage et bien beau! dit la mère de Baptiste en le baisant sur le front. Voyez, monsieur, si je n'ai pas un aimable enfant! un doux et docile enfant qui sera mon enfant toute la vie, comme si je l'avois gardé au berceau! Pensez-vous que je sois à plaindre?
Elle pleuroit pourtant.
— Ce n'est pas tout, Baptiste; il faut vous récréer un peu, car vous n'avez pas encore pris d'exercice aujourd'hui, bien que l'air fût si tiède et le soleil si riant! Jamais on n'a vu tant de papillons! vous savez d'ailleurs que nous avons deux serins verts des dernières couvées qui n'ont point de femelles, et il y a longtemps que vous pensez à remplacer votre vieux chardonneret, qui est mort d'âge!
Baptiste fil entendre par des gestes et des cris de joie que sa mère alloit au-devant de ses désirs.
— Allez donc mettre vos guêtres de ratine rouge et votre toque polonoise à gland d'or, pour faire honneur à monsieur, et conduisez-le jusqu'auprès de la Bée de l'Ain, où vous l'attendrez en chassant à votre ordinaire. Je n'ai pas besoin de vous dire que vous me feriez de la peine en l'accompagnant plus loin.
Je regardois Baptiste avec un intérêt curieux pour savoir quel effet produisoit sur lui cette défense, car je croyois avoir pénétré une partie de son secret dans le récit de sa mère. Je ne m'aperçus pas que le nom de la Bée d'Ain lui rappelât rien autre chose. Il alla mettre sa toque polonoise et ses guêtres de ratine rouge, revint, embrassa la bonne femme, et courut devant moi en sifflant, tandis que tous les oiseaux du bois se hâtoient à chanter et voleter autour de lui. J'imaginai sans peine qu'ils se seraient posés à l'envi sur la toque et sur les épaules de Baptiste, si son compagnon ne les eût effrayés.
Après une demi-heure de marche , nous traversâmes les baraques des bûcherons. Les enfants s'amassèrent sur notre passage.
— Oh ! voilà, crioient-ils, l'innocent aux rouges guêtres, le fils à la mère Montauban, qui va chasser sans filets. — Bonne chasse ! brave Bâti ! rapportez nous quelque oiseau, ou un gros geai bleu à moustaches, un beau compère-loriot noir et jaune, ou un de ces méchants piverts qui font des trous dans nos arbres; — et ne fût-ce qu'un verdier. .
— Non, non, leur répondit Baptiste, vous n'aurez plus de mes oiseaux comme par le passé, et je me repens bien de vous en avoir donné quelquefois. Vous les emprisonnez dans des cages, au lieu de les retenir par des caresses. Vous leur coupez les