‹ Contes de Charles NodierChapitre 17 sur 59 · III · texte numérisé non relu

III

Ddiis lequel on apprend qu'il ne faul jam en urer le a

L'année qui suivil auroil été douce, car il n'y a rien de plus doux que de gagnei sa \ir, si l'absence de mon père, el celle de mon oncle qui me tenoil lieu de père depuis longtemps, n'avoieul laissé un vide profond dans mon cœur. Je regrettais souvent que celui-ci ne m'eût pas permis de le suivre dans ses re< herches lointain! - . malgré toutes mes prières, sons prétexte que j'étois réservé à .mire chose, el que mon obéissance pouvoit seule lui faire espérer que nous nous trouverions tous réunis un jour. Je pensois aussi à la Fée aux Miettes, car elle m'avoit aussi aimé.

La Saint-Mii hel reA i m i sans que j'eusse amassé d'économies . pan e que nus amis se faisoient sans cesse de nouveaux besoins que je ne comprenois pas toujours, mais auxquels je ne pouvois m'empêcher de compatir. Jacques Pellevey étoil \ i< aii c . mais il vaquoii deux ou trois lionnes cures dans le dio< èse . el eela le forçoit à de fréquents voyages a L'an hevêché. Didier Orry, qui étoil de plusieurs années plus âgé que moi, commençoil à penser au mariage, et il ne pouvoit se Qatter de réussir dans quelques espérances qu'il avoil formées s'il ne se faisoil u>ii avec avantage à la préfecture. Quant à Nabot, qui m'avoil rendu sincèrement son amitié depuis que nos rivalités d'école avoient cessé , il s'étoit adonné au jeu . et n'j étoil pas plus heureux qu'au collège. Il étoil de mou devoir de le dissuader de ce penchant , el je n'\ épargnois pas mes efforts. Il étoil aussi de p devoir de l'aider à réparer le mal qu'il se faisoit,

SUrtOUt quand les résultats de relie malheureuse passion nieuaeoienl de compromettre

sa réputation, et je n'j épargnois pas mon argent Eufin quand l'année expira, el

elle les dernières ressources que l.i bonté de mon onele in'avoil ménagées, je fus >•

duit à «elles de u on travail journalier, qui me fournissoil à peine de quoi vivre assa pauvrement ; mais je m'j étois préparé, el je ne m'en trouvai pas plus malheureux i omme je m'émis perfectionné dans mon métier en le pratiquant . et que j '.union eois d'ailleurs cel espril d'ordre el d'activité < i n i tient lien de l'inlelligeno des affaires, l'entrepreneur qui nous employoil alors, cl dont les entreprises alloicnl mal . probabiemenl parce qu'il avoil trop entrepris à la fois, s'avisa je ne sais comracnl alors de m'en confier la direction : je ne lus pas deux jours à cette nouv« Ile tâche, qn i je m'aperçus qu'il étoil malheureusement trop tard pour sauver sa fortune Je ne pro-

filai donc pas de l'augmentation de mon salaire, cl je le laissai dans ses mains, en me contentant de prélever avec mes compagnons ce qui me revenoit comme à eux pour le travail ordinaire de rétablissement que je n'avois pas quitté , car les conseils de mon oncle André m'étoient trop présents pour que j'eusse un moment conçu le dessein de devenir autre chose qu'un artisan. Je passai par conséquent cette seconde année sans pouvoir mettre à côté l'un de l'autre ces deux écus de six francs, dont l'un appartient au luxe et l'autre à la charité, et qui suffisent au bonheur d'un homme sobre et laborieux. Comme elle finissoit, le maître, obsédé par ses créanciers, passa un beau jour à Jersey, et nous laissa sans occupation et sans moyens d'existence, les chantiers de Granville étant toujours fournis d'ouvriers habiles, dont le nombre excédoil déjà celui que réclament les besoins ordinaires du pays.

Ce malheur ne fut cependant très-réel que pour moi, mes camarades l'ayant prévu depuis plus longtemps que je n'avois fait, ets'élant précautionnés contre l'événement, en plaçant leurs petits fonds dans une assez jolie spéculation de cabotage qui comniençoit à prospérer. Comme je leur avois inspiré de rattachement , et qu'ils connoissoient l'état de ma fortune si rapidement déchue, ils vinrent m'oiïrir d'entrer en partage avec eux , et ils mirent dans cette proposition une effusion si franche et si tendre que j'en fus louché jusqu'aux larmes. J'avoue même que je n'aurais pas fait difficulté de me rendre à leurs instances, dans l'espoir de payer utilement ma quote-part en industrie el en talents, si mon parti n'eût été pris d'avance. Je ne pouvois compter, à la vérité, ni sur Jacques Pellevey, quoiqu'il fût devenu curé, ni sur Didier Orry, quoiqu'il eût fait un mariage opulent. L'un me promettait bien une place de maître d'école quand elle serait vacante , mais le titulaire étoit un homme vert et vigoureux ; l'autre me réservoit un logement et un accueil fraternel dans sa maison, pour y être précepteur de ses enfants, aussitôt qu'ils seraient sortis des mains des femmes ; mais on venoit de porter le premier en nourrice , et c'étoit, si je ne me trompe, une fille. Tous deux étoient si empêchés de satisfaire à leurs frais d'établissement, qui dévoient être, en effet, fort considérables, que je crois qu'ils n'avoient jamais élé plus réellement pauvres que depuis qu'ils étoient riches, de sorte que mon malheur n'avoit rien à envier, même quand j'en aurais été capable, au malheur de mes amis. Je pouvois moins encore penser à Nabot, qui jouoit toujours, qui ne gagnoit jamais, et qui n'étoit pas encore parvenu à concevoir qu'un homme bien né pût se réduire à ce qu'il appeloit la honte de travailler. Je dois lui rendre la justice de dire qu'il étoit devenu plus expansif et plus affectueux, en devenant plus h plaindre. Tout ce que nous pouvions l'un pour l'autre , c'étoit de rire ou de pleurer ensemble , quand je n'avois pas trouvé d'occupation , et c'est une compensation qui répare tant de misères , que je me suis quelquefois demandé alors si je voudrais y renoncer au prix de cette prospérité sans nuages dont la monotonie sèche le cœur.

Je ne crois pas vous avoir dit quelle résolution j'avois prise. Je me proposois d'aller

offrir mes sen ices de \ ille en \ ille el de \ illage en \ illage , pai toal où il se trouvait

un ponl ii jeter sur la rivièn une maison à construire, el comme cela ne manque

jamais, j'étois sûr aussi que la Providence ne me manqueroil pas. Elle ne manque qu'aux oisifs.

Ce qui ra'affligeoil le plus, c'esl « | m- mes lial>iis avoient vieilli, et que j'avois quelque pudeur de me présenter à la fête de Saint-Michel en si marnais équipage, iiDii que j'attachasse beaucoup de prix pour moi à cette recommandation extérieure , mais parce que le délabrement de ma toilette pouvoil faire penser aux honnêtes gens iliini j'avois eu le bonheur de gagner l'estime que j'avois cessé de la mériter par ma

conduite. Je comprenois, pour la première fois, le besoin que tous les bon s onl

de l'opinion, el je sentois que la satisfaction de nous-mêmes, qui réside essentiellement dans notre conscience, se maintient el se fortifie par le jugement que les autres portent de nous; j'apprenois, s'il faut le dire, une \ <'-iit»'- toute nouvelle, c'esl que l'homme en société, quelque progrès qu'il ait fait dans l'exercice de la vertu, ne peut se passer de considération pour être justement content de lui, el qu'on est bien près de renoncer à sa propre estime quand on dédaigne ci Ile du monde. Je me

souvins heureusement que i Je avoil laissé ses vieux habits à ma disposition,

el j'en lis la revue avec une joie pareille a celle de Robinson lorsqu'il se rendit compte des richesses utiles de son vaisseau , certain que le meilleur des parents el des amis ne me reprocheroil pas d'en avoir usé, surtout quand je lui dirais de quelle extrémité j'y avois recouru, car il croyoil à ma parole. Il j avoil en effet du beau linge bien net, el des habits si proprement accoutrés qu'on les aurait crus faits 5 ma taille. Seulement, <li's deux vestes qu'il n'avoil pas comprises dans son bag rime, qui paroissoit toute neuve el qui m'alloit comme un charme, êloil garnie de ili\ gros vilains boutons d'un drap fort grossier, el l'autre que je l'avais vu porter, el qui étoil taillée d'un goût plus ancien, se fermoil de dix boutons d'une espèce de nacre donl la malien' étoil fort brillante et le travail fort délirai. Je n'hésitai poinl à me mettre a la besogne pour substituer ceux-ci aux autres, el les dix lioui.ni- à l'œil «li' perle ci aux reflets d'argent ne tardèrent pas à resplendir à mes yeux enchantés, comme autant de jolis miroirs.

Dès le premier coup de ciseau que je portai aux autres, soil précipitation, soil maladresse, le moule s'échappa; il roula par terre aussi prestement que s'il avoit été lancé par mi joueur do siani on par nu discobole . jusqu'à la pierre do mon âtre . où il coniiimoii à rouler avec une petite vibration sonore semblable a celle de l'or, et je crois, je vous jure, qu'il roulcroil toujours si je ne l'avois arrêté do In main. C'était on effet un louis double.

Vous pensez bien qu'il no tomba pas de la vieille veste de mon oncle Indre un seul bouton qui no fûl nu louis double aussi, el je n'en mai pas nn de -on enveloppe, que mes joues ne s'humectassent de quelques pleurs de reconnoissance pour la ténia

die prévoyance de ce père d'adoption, qui m'avoit réservé si à propos cette ressource contre des revers inattendus. Je me retrouvois maître, en effet, de vingt louis, c'està-dire de la plus forte somme que j'eusse jamais possédée, et qui n'est pas de peu do conséquence dans la vie, puisqu'elle avoit suffi au bonheur de la Fée aux Miettes, Comme c'éloit la juste mise de fonds de nos caboteurs, et que cet état industrieux et honnête , mais qui n'est pas sans périls et sans aventures, me plaisoit beaucoup en espérance, je m'empressai de les prévenir que j'étois en état de contribuer de toute ma part aux entreprises de la société dès le premier voyage, qui devoit avoir lieu dans trois jours. Et c'étoit précisément le temps qui m'étoit nécessaire pour accomplir, selon noire usage, le devoir de mon pèlerinage annuel à l'église de Saint- Michel, dans le périt de ta mer.

Je partis le lendemain au point du jour, la résille sur l'épaule, la pointe à coques à la main, mes vingt louis dans la ceinture; plus riche , plus heureux , plus dispos que je n'avois jamais été. — Voyez Michel! disoient les mères, quand j'embrassois sur le chemin les camarades que j'avois eus à l'école. — Le pauvre garçon a perdu toute sa fortune sans qu'il y eût de sa faute; mais, comme il a toujours été laborieux, sage et craignant Dieu , il ne manque de rien ; et il porte une si belle chemise de toile fine à petits plis et une si belle veste à boulons de nacre de perle qu'on jureroit qu'il va se marier ce malin h la chapelle de son saint patron. Où avez-vous trouvé, bon Michel , ces superbes boulons de nacre qui brillent de loin comme des étoiles?... Je répondis en rougissant que je devois tout h mon oncle André, dont la seule bonté m'avoit préservé de la misère. — Mais je n'aurois pas rougi de la misère même, parce que je ne me reprochois rien.

Ma pêche aux coques fut si productive, que je m'étonnois en vérité qu'il en pût entrer un si. grand nombre dans ma résille , quoique personne dans le pays n'en eût d'aussi large et d'aussi profonde. Cependant, j'en a\ois donné trois fois autant pour le moius à de pauvres gens si disgraciés ce jour-là, qu'ils auroienl retourné la grève de fond en comble sans en tirer une coquille. Cela me fit penser que la Providence me protégeoit , et que saint Michel accueilloit favorablement les prières que j'allois lui porter pour mon père, pour mon oncle et pour la Fée aux Miettes, seuls protecteurs que Dieu m'eût donnés sur la terre. Aussi, quand les pêcheurs eurent vendu leurs provisions, je régalai tous les pèlerins d'une partie de la mienne, et je payai l'apprêt du peu d'argent qui me restoit, sans toucher à mes vingt louis dont l'emploi étoit réglé dans mon esprit avant mon départ.

LA I l.l. M \ MIETTES 'Jl

Comment Mi hi fée, et comment il se fiança.

Je revenois gaiement du mont Saint-Michel en chantant cet air d'une ballade que

les jouîtes gens de Granvillc a\oicul appi isc de je ne sais qui , si ce n'est de la I i e aux Miettes :

C'est moi, c'est moi, l 'cal moi ; Je suis l,i Mandragore, La fille des beaux jours qui s'éveille à l'aurore, El qui chante poui

Je jetois cependant de temps à autre un coup d'oeil sur le golfe de sable que domine avec tanl de majesté la pyramide basaltique de Saint-Michel. C'étoil un di joins redoutables où la grève, plus mobile et plus avide encore que de coutume, dévore le voyageur imprudent qui se confie au sol sans le sonder. Le sable enlisoit, pomme on dit communément, et le glas du clocher avoit annoncé déjà deux ou trois accidents. J'entendis tout à coup des cris qui appeloienl du secours, et je vis en môme temps l'apparence d'un corps bizarre qui n'avoil rien de la forme humaine, mais qui attirait les regards par sa blancheur, el qui sembloil lutter contre l'abîme par une force particulière de résistance que je ne m'expliquois pas. Je courus à l'endroit d'où le bruit parvenoit; mais, à l'instant où j'eus lancé la corde à'cnlist que nous portons toujours dans nos résilles, sur le point du gouffre où j'avois vu disparaître celte créature infortunée qui gémissoil encore , elle ne pouvoil plus s'en emparer, ei toute l'arène rctomboil sur elle en tourbillonnant comme dans un entonnoir profond. Je vous laisse à juger de mon désespoir, d'autant plus amer que j'avois cm entendre articuler mon nom dans son dernier appel à la pitié des voyageurs. Je me hâtai d'j plonger ma pomie à coques pour la ressaisir par quelqu'uu

de ses vêtements, el je m'aperçus avec un plaisir inexprimable que mon bâton s'at-

tachoit par son croc de fer à un corps ferme el résistant qui me donnoil la force de lameuer à moi l'Être incompréhensible que j'avois voulu sauver. Je luttai là, monsieur, contre Charybde acharnée à sa proie, el je ne fus pas peu surpris, quaud traîné mon précieux finie. m jusqu'au lit de sable ferme el solide qui se trouvoil tout

auprès, connue à dessein, de i e naître la Fée aux Miellés qui respirai) . qui \ ivoil

et que mon liai pou avoil heurcuscnienl retenue, en s'engageaut s,uis une di - -

longues dénis. — l'ai Meu , dis je i elle lois . la I Ve au\ Miellés n'a pas m s, grand

ton que je pensois de conserver ci s A,u\ terribles dénis qui choquoient dm délica-

tesse d'écolier, et l'expérience prouve aujourd'hui mieux que jamais que prudence et modestie valent mieux que la beauté. — Cette idée m'inspira une gaieté si extravagante quand je vis la Fée aux Miettes se relever sur ses petits pieds et sautiller joyeusement comme une de ces figurettes fantasques qui vibrent sur le piano des jeunes filles, que je ne pus retenir mes éclats de rire. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que la Fée aux Miettes, en deux pirouettes et en deux bonds, s'étoit débarrassée de toute la poussière qui chargeoit cet attirail de poupée dont je vous ai parlé auparavant, et qui n'auroit fait aucun tort à l'étalage élégant d'un vendeur de jouets. — En vérité, Fée aux Miellés, m'écriois-je en riant toujours, car elle n'avoit pas cessé de danser, c'est affaire à vous de rajuster promptement une toilette endommagée, et vous en apprendriez de belles à nos marchandes de modes, car vous voilà , sur mon honneur, plus leste et plus fringante que je ne vous ai vue autrefois, quand vous étiez mon amoureuse. Mais oserois-je vous demander, Fée aux Miettes, par quel singulier hasard cette riche suzeraine de tant de domaines , qui a daigné appuyer sa maison de campagne contre les murs d'un pauvre arsenal du Reufrew, s'entisoil dans les sables du mont Saint-Michel quand tous ses amis la croyoient à Grcenock?

A ces paroles, la Fée aux Miettes pinça les lèvres d'un air moitié humble et moitié coquet, autant que ses longues dents pouvoient le lui permettre, et, après avoir minuté dans sa pensée quelques formules oratoires, elle me répondit ainsi :

— Je serois fâchée, Michel, que la suffisance qui est si ordinaire aux jeunes gens, surtout quand ils sont beaux el bien faits comme vous êtes, aveuglât votre esprit au point de vous faire croire que c'est une passion insensée qui me ramène dans les environs de Granville. Non, Michel, poursuivit-elle d'une voix émue, dont l'expression mélancolique el presque larmoyante oontrastoit singulièrement avec les accès de gaieté où je venois de la voir, non, la déplorable princesse de l'Orient et du Midi, la malheureuse Belkiss ne s'est point flattée de vaincre l'obstination d'une âme insensible qui ne peut la payer de retour! Elle ne s'est pas dissimulée qu'elle ne devoit qu'à un mouvement de pitié l'illusion dont vous avez un jour entretenu sa vaine espérance , au moment où vous pensiez vous en séparer pour jamais! N'imaginez donc pas que le sentiment invincible qui la domine ait pu la porter à oublier toutes les bienséances de sa naissance et de son sexe , et qu'elle vienne s'exposer encore une fois à des mépris qui briscroient son cœur, ou implorer de votre compassion des consolations passagères et des promesses trompeuses qui trahiraient votre pensée!...

J'avouerai que ce langage imprévu changea subitement les dispositions joyeuses de mon esprit, et que je me trouvai presque aussi triste en l'écoutant que la malheureuse princesse Belkiss elle-même. Je ne doutois pas en effet que l'horrible danger auquel la Fée aux Miettes venoit d'échapper par une espèce de miracle n'eût achevé de déranger son esprit, el qu'elle ne fût devenue folle à lier. Cette idée m'affecta péniblement, car la conversation des fous m'a toujours inspiré un attendrissement pfo-

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