‹ Contes de Charles NodierChapitre 18 sur 59 · I. A I l.i: Al \ Mil I I ES · texte numérisé non relu

I. A I l.i: Al \ Mil I I ES

fond , ci je sentis que je a'avois pas fait assez pour cette pauvre femme en la rappelant à l,i vie, si je ne parvenois à rendre quelque espérance à son esprit el quelque bonheur à son imagination, pour le peu d'années que son, grand âge lui permettait encore d'espérer.

— Écoutez, Fée aux Miettes, lui dis-je, puisque vous prenez tout ceci au sérieux, je vous proteste qu'il n'a jamais été dans mon intention d'abuser de votre crédulité par un mensonge, car le mensonge me fait horreur. .le- fais pins; je prends à témoin le grand saint Michel , mon patron , que je vous recommandois eni ore c<: malin à la protection du ciel au pied de sa glorieuse image, devant laquelle nul homme n'oscroit déguiser le moindre secsel de sa conscience, etque le nom d'aucune autre [femme ne s'esl présenté à moi dans mes prières, le vôtre étant le seul qui me rappelle une affection el un devoir, depuis le n lent où j'ai rein tout à la fois le premier ci le dernier baiser de ma mère. Quant à l'amour, que je regarde, sur la foi des autres, comme une des pins douces disirai lions de la paresse, il ne trouve guère de place dans une vie partagée entre les travaux du corps et les éludes de l'esprit, mu tout avanl l'âge de dix-huit ans, que j'ai à peine atteint depuis quelques jours. Dieu sait donc que s'il me falloil choisir aujourd'hui une femme, je n'en connois pas une antre au monde sur laquelle je puisse arrêter ma pensée; mais il ne seroil pas bienséant, vous en conviendrez, que je m'occupasse de mariage, en l'absence de mon père et (le mon oncle, a\anl d'avoir vingt-UU ans accomplis. Ce que je vous dis là.

Fée aux Mieties. est la véritable expression de mes senti nts, el vous ne liriez

point autre chose dans mon cour, si vous aviez le privilège d'j lire ce que j'éprouve, comme je l'imaginois quand j'émis enfant.

— Tu m'épouseras d '.' dit-elle, quand tu amas trois ans de plus.

Et, comme je la regardois pour m'assurer de l'effet que mon petit discours avoil produit sur elle, je m'aperçus qu'elle sautilloit, sautilloit , el qu'elle sourioil d'un air de satisfaction qui n'était pas sans malice. Toul à fait rassure sur sa santé el sur son bonheur qui tenoil à si peu de chose, je me laissai retourner au penchant de ma gaieté de jeune homme avec un enlraineinent dont , à dire vrai . je n'étais pas tout à fait le maître.

— Oui, divine Itelkiss, m'éniai-je. en Im tendant la main en signe de ûançailles,

je vous pi its pai ces niiisiellaiious éclatantes du Sud et de l'Orienl qui baignent

maintenant de leurs lumières argentées les vastes états que vous possèdes dans les royaumes favoris du soleil, que je vous épouserai dans trois ans si mon père 1 1 mon oncle v conseillent, ou si leur absence prolongée, contre tous mes vœux, me permet alors de disposer de moi même. Je vous le promets, princesse du Midi, à moins que votre auguste famille, dont vous venez de me révélet les titres imposants, ne |xutobstacle à la mésalliance, peut être unique dans l'histoire, qui iotroduiroil un simple garçon charpculier dans la couche d'une personne roya

En achevant ces derniers mois, je mis un genou en terre, et je baisai respectueusement la main blanche de la Fée aux Miettes, qui dansoit si haut que j'étois obligé de la retenir, de peur qu'à force de s'élever elle ne m'échappât tout à fait.

— C'est assez, me dit-elle en rayonnant de plaisir et en se suspendant à mon bras pour gagner Granville; mais il faut maintenant que je t'apprenne pourquoi je suis restée dans le pays, et pourquoi je cherchois à t'y retrouver. Pendant deux ans je n'avois osé me présenter devant toi , parce que l'argent que tu m'as si gracieusement prêté m'avoit été volé par les bédouins.

— Sur les côtes d'Afrique , Fée aux Miettes ! et qu'alliez-vous faire là? Ce

n'est pas, si la carte n'est trompeuse, le droit chemin de Greenock !

— Sur les côtes de la Manche, mon cher Michel, par des voleurs du pays. Pardonne-moi cette confusion de noms qui se ressent de nus vieilles habitudes de voyage. Après un tel accident, et dans la position où je te connoissois , je n'aurois pu me montrer à tes yeux sans rougir de ma déconvenue, et peut-être sans t'affliger. Je me réfugiai donc au hasard partout où j'avois lieu d'espérer l'accueil de la charité, en me rapprochant autant qu'il m'étoit possible des endroits où je pouvois entendre parler de toi. Je ne tardai pas à savoir que les dernières ressources du travail venoient de t'écliapper, et que tu en étois au point de manquer d'un habit neuf à la Saint- Michel. La pauvre Fée aux Miettes se seroit inutilement évertuée à te secourir, mais j'allois trottant de côté et d'autre pour trouver quelque voie à te tirer d'embarras, et j'avois ce succès d'autant plus à cœur qu'il m'étoit revenu que tu penchois à entrer dans le cabotage , qui n'étoit pas une profession malhonnête , mais qui te rédui* roit à un ordre d'habitudes incompatibles avec ton éducation et avec tes mœurs. Je me hàtois donc d'aller t'apprendre qu'il n'est question dans le pays d'où je sors que de belles entreprises à la gloire de la Normandie, et qui demandent l'intelligence et les bras des plus habiles ouvriers, comme de relever la maison de Duguesclin à Pontorson, de décorer celle de Malherbe à Caen, d'étayer celle de Corneille à Rouen, où elle menace d'encombrer avant peu la rue de la Pic de ses ruines , et peut-être de consacrer quelque monument au Havre à la mémoire de ton cher Bernardin. Ce qu'il y a de plus sûr encore, c'est qu'on frète, qu'on radoube et qu'on carène tous les jours des navires à Dieppe, et que je t'ai ménagé, grâce à Dieu, assez de débouchés sur la côte pour pouvoir t'assurer positivement que l'ouvrage ne t'y manquera pas. C'étoit le besoin de te faire part de ces nouvelles qui me ramenoit aux environs de Granville, quand la Providence a permis que lu te rencontrasses sur les grèves du mont Saint-Michel pour me sauver la vie, et, bien mieux que cela, cher enfant, pour l'embellir d'une perspective délicieuse qui me la rendrait maintenant plus regrettable que jamais.

Pendant que la Fée aux Miettes pailoit , et quoiqu'elle parlât fort vite , elle parloil

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fort longtemps, j'avois été en mesure de me recueillir sans perdre le lil de ses idées et tic ses enseignements.

— Je vous remercie , ma bonne amie, lui répondis-je, des soins que vous avez pris pour moi, el qui me sont aussi chers qu'ils mi seront proû tables; mais je vois par ce que unis dites que tous vous êtes seule oubliée dans nos communs malheurs, car je me souviens de la passion avec laquelle vous désiriez de rentret dans votre jolie maison de Greenock , el je comprends tout ce que cette espérance frustrée a dû vous laisser de chagrins. Puisqu'il m'est pi ruais de vivre du produit d'un travail que j'aime, sans tenter la fortune inruiistantr ilu rabotage, à laquelle je ne m'étois livré qu'à défaut d'un genre de vie plus assorti à mon goût el à ma capacité , allons maintenant chacun de notre côté où nos inclinations nous appellent. Voilà, continuai-je en tirant mes dix doubles de ma ceinture, voila vingt louis quej'allois exposer aux caprices de ht mer, et qui vous ouvriront facilement cette fois la roate de Greenock, si \ous prenez mieux vos précautions contre les voirais, qui doivent être naturellement alléchés par la coquette élégance de votre toilette. Quant à moi , je serai dans deux jours .1 l'ontorson , et je rapporte plus de coques dans ma résille, même quand vous en aurez pris double part, si cela vous convient, Fée aux Miettes, qu'il ne m'en faut pour une semaine.

La Fée aux Miettes paroissoit embarrassée de quelque scrupule dont je n'eus pas de peine à me rendre raison.

— Allons, allons! repris-je en riant, vous savez, Fée aux Miettes, qu'il n'v a plus de façons à faire entre nous; souvenez-vous que nous sommes ûancés, el qu'entre fiancés, toutes les chances de l'avenir se partagent; moi, une bonne industrie, vous, un peu d'argent, c'est notre dot; nous réglerons nos comptes à Greenock, le pn jour de la noce.

— J'accepte, répondit la Fée aux Miettes, si je le sois elïrrliv enient fiancée, et il

m'est avis que tu ne t'en trouveras pas mal.

— Fiancée, comme Rachel le fm à Jacob, Kuib à Houz, et la reine de Saba qu'on nommoil Belkiss, ainsi que vous, .ni puissant nu Salouion !

là dessus, je baisai sa main encore une fois, et nous lions séparâmes, la I ée aux Miettes plus riche de vingl louis, et moi de la satisfaction d'une libéralité juste el

utile, qui ne peut s'estimer au prix d'aucun drs trésors de la terre.

J'arrivai bien lard à (iranville, et je dormis aussi cette nuit-là plus longtemps que d'habitude, plongé dans un rêve singulier qui se reproduisoil sans , esse, 1 1 qui consisioii à pêcher dans le sable une multitude de jeunes princesses , éblouissantes charmes et de parure , et à 1rs »oir danser ru rond autour de moi , chantant , sur l'air de ld Mandragore, dis paroles d'une langue inconnue, mais que je trouvois harmonieuse et divine . quoiqu'il semblât l'entendre par un autre sens que celui

«le l'ouïr, ri l'rxpltqurr pal' unr aulrr faculté que rrllr rie la uir noire. CCS priOO SS -

ne se lassoient donc pas de chanter, de danser, et de déployer devant moi mille séductions ravissantes qui me gagnoient le cœur, quand je fus tout de bon réveillé palmes camarades , les caboteurs , qui répétaient le même refrain sous ma fenêtre , h gorge déployée.

C'est moi, c'est moi, c'est moi , Je suis la Mandragore, La fille des beaux jours qui s'éveille à l'aurore, Et qui chante pour toi !

Je compris qu'ils étoient sur le point de partir, et qu'ennuyés de m'altendre au port, ils s'étoient décidés à venir rompre mon sommeil pour nf emmener avec eux.

— Hélas! mes chers amis, dis-je en ouvrant ma haute croisée, je n'ai plus l'argent que je croyois avoir et que Dieu m'a repris comme il me l'avoit donné; je ne puis maintenant que vous accompagner de mes vœux , et vous serez plus heureux s'ils sont exaucés que je n'aspire à l'être jamais. Allez donc sans moi , camarades bien-aimés, et souvenez-vous quelquefois de votre pauvre frère Michel, qui se souviendra toujours de vous.

Ce fut alors pendant quelques minutes un profond et triste silence; mais tout à coup le plus malin et le plus hardi de la bande se détacha des autres et me cria d'une voix railleuse et amère : — Malheur à toi , Michel , car tu manques la plus belle occasion de fortune qui puisse se présenter de ta vie entière à un ouvrier de Granville, et cela par ton obstination dans d'extravagantes amours! — Croiriez-vous , compagnons , ajouta-t-il en se retournant de leur côté , que ce visionnaire , auquel vous avez cru , comme moi , du bon sens et de l'esprit , s'est assez entiché d'une femme pour lui prodiguer le reste de l'argent que son oncle André lui avoit laissé, et qu'elle dépense insolemment, la folle qu'elle est, à des pommades parfumées, à des gants glacés de Venise, a des falbalas aux petits plis, et eu autres inutiles bagatelles? Ce qui vous étonnera bien davantage, c'est que cette malicieuse étourdie, qu'il entretient secrètement des débris de sa fortune, et qui nous enlève notre malheureux ami !... c'est la Fée aux Miettes !

A ce mot , la risée fut si générale que je n'en pus supporter l'humiliation , et que je revins tomber sur mon lit en me disant : — Pourquoi pas la Fée aux Miettes? — Car il y a quelque chose dans l'esprit de l'homme qui lutte contre le jugement de la multitude , et qui s'opiuiàtre en raison directe de la contrariété qu'elle oppose à nos sentiments.

— Pourquoi pas la Fée aux Miettes, si cela me convient? répétai-je avec force, pendant que les caboteurs s'éloignoient en chantant la Mandragore, qui retentissoit encore à mon oreille quand je m'endormis. — Et comme les rêves qui ont vivement occupé l'imagination se renouvellent plus facilement que les autres, surtout

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