I A NEUVAINE DE LA CHANDELEUR
petite amie adresse à son ami entre les deux battants d'une porte qui se ferme, la première articulation de sa voix pénétrante, qui s'esl émue, qui s'esl attendrie en passant entre ses lèvres, la première impression d'un • main livrée à la main qui l'a saisie, la tiède moitcui de son toucher, le frais parfum de son haleine!.... et, bien moins que cela! une fleur tombée de ses cheve i\. une épingle tombée de son corset, le bruit, le seul bruit de la robe donl elle vous eflleurc en courant, c'est cela qui est l'amour, t'est cela ipii est le bouleau : .],■ sais le reste, ou à peu près; mais c'est cela que je voudrois recommencer, si un recommençoit.
On ne recommence plus ; mais se souvenir , c'esl presque recommencer.
On i?oùte à Paris les doux loisirs de l'enfance; un \ connoît la valeur de s,-, jeux ; on y jouit de ces délicieuses soirées de rien faire qui suivent les jours laborieux de l'étude; mais ce n'est qu'en province qu'une heureuse habitude prolonge ces innocents plaisirs, sous l'œil attentif des mens, jusque dans l'ardent'' saison de l'adol ■-renée. On est homme déjà par la pensée, qu'on esl encore enfant par les goûts : on commence à éprouver d'étranges et turbulentes émotions , qu'on subit toujours, a certaines heures d'oubli, des sentiments pleins de grâce et de naïveté. On se demande quelquefois ce qu'il \ a de vrai entre le passé que l'on quitte et l'avenir que l'on commence; mais on devine, en y plongeant un regard inquiet , que l'avenir ne vaudra pas le passé. Il se trouve même des esprits simples et tendres qui seraient volontiers tentés de ne pas aller plus loin, et qui sacrifieraient sans hésiter les voluptés incertaines du lendemain aux pures jouissances de la veille. A dix-huit ans, j'aurais fait ce marché bizarre avec l'ange familier qui préside aux changeantes destinées de l'homme, s'il s'étoil communiqué à mes prières; et nous y aurions gagné tous les deux , car j'imagine que mon émancipation insensée pourrait bien lui avoii donné quelque chagrin.
Le 2'i janvier 1802 , je n'en étois pas encore là. J'aimois ces belles jeunes tilles, parmi lesquelles je passois les heures les plus douces de la journée, de toute la force d'un cœur accoutumé à les aimer, mais sans lièvre, sans inquiétude et presque sans préférence. Je me trouvois bien parmi elles; je me trouvois mieux i- i seul, parce que mon imagination comment oit à se former, dans la solitude, un type qui m sembloil ii aucune femme, et auquel une seule femme devoil complètement ressembler, quoique j'aie cru le trouver ceul fois. G'étoil mon rêve chéri, et, dans le vague
in mse où il m'étoil apparu , il me donnoil une idée plus distincte du bonheur que
toutes les réalités de la vie. Cependant , je ne faisois que l'eutrevoir à travers mille formes douteuses ; mais j,. le cherchois toujours, et le déUi ieux fantôme ne manquoil jamais à mes rêveries. Tantôt il venoil me tirer de ma mélancolie en frappant mon oreille de rires malins, et en balançant sur mon front les noirs anneaux de sa cl lllie; tantôt il s'appuvoil sur le pied de ma COUche d'eenliei . en me regardant d'un
o'il h iste, ei en cachant sons une touffe de < lievenx blonds nue larme prête à couler .
et mon cœur gonflé s'élançoit vers lui avec des battements à me rompre In poitrine; car je savois que toute ma félicité consistoit dans la possession de cette image insaisissable qui me refusoit jusqu'à son nom.
Le 24 janvier 1802, nous étions donc réunis, comme à l'ordinaire, ayant l'heure du souper, car on soupoit encore ; et nous causions en tumulte autour de nos mères, qui causoient plus gravement de matières non moins frivoles : notre conversation rouloit sur le choix d'un jeu, question fort indifférente au fond, l'intérêt d'un jeu reposant tout entier dans la pénitence; et qui ne sait que la pénitence est l'accomplissement du devoir qui rachète un gage? C'est le moment des aveux, des reproches, des secrets dits à l'oreille, et surtout des baisers. C'est le moment de la soirée pour lequel on vit tout le jour, et celui de tous les moments de la vie qui laisse le moins d'amertume après lui, parce que les sentiments auxquels on commence à s'exercer ne sont pas encore pris au sérieux ; quand on est sorti de là une fois avec une de ces idées orageuses qui tourmentent le cœur, c'est qu'on en est sorti pour la dernière fois; le plaisir n'y est plus.
— Nous ne serions pas si embarrassés , dit la brune Thérèse , si Claire étoit arrivée. Claire connoît tous les jeux qu'on a inventés, et quand, par hasard, elle ne s'en rappelle aucun, elle en invente un sur le champ.
— Elle a bien assez d'imagination pour cela , remarqua Emilie en se mordant les lèvres et en baissant les yeux pour se donner l'air de circonspection dont elle acconipagnoit toujours une petite médisance. On craint même qu'elle n'en ait trop, et j'ai entendu dire qu'elle donnoit de temps en temps des marques de folie. Ce seroit un grand malheur pour sa famille et pour ses amies.
— Claire ne viendra pas, s'écria Marianne d'un ton de voix pétulant qui annoncent qu'elle ne répondoit qu'à sa propre pensée, et qu'elle n'avoit pas entendu l'observation désobligeante d'Emilie: elle ne viendra pas, j'en suis sûre! elle commence aujourd'hui la neuvaine de la Chandeleur.
— La neuvaine de la Chandeleur! dis-je à mon tour : et à quel propos? je ne la savois pas si dévote.
— Ce n'est pas par dévotion, reprit Emilie avec une gravité méprisante; c'est par superstition ou par ostentation.
J'avois oublié de dire qu'Emilie étoit philosophe. Tout le monde se mêloit alors de philosophie , jusqu'aux petites filles.
— Par superstition , répéta Marianne, qui ne saisissoit jamais qu'un mot de la conversation la mieux suivie. Par superstition , en effet ; la superstition la plus capricieuse, la plus bizarre, la plus extraordinaire , la plus extravagante....
— Mais encore? interrompis-je en riant. Tu excites notre curiosité sans la satisfaire.
— lion ! répondit Marianne en me regardant avec une expression marquée d'ironie, cela est trop stupide pour un savant de votre espèce! Quant à ces demoiselles,
i. \ m.i \ \im ni. i. \ i.iiAM(i:i.i.i i!
elles n'ignorenl pas, j'imagine , (|iic la ncuvaine de la Chandeleur esl une dévotion particulière des jeunes personnes du peuple, qui a poui objet... Comment dira cela ?
— Qui a pour objet?... murmurèrent une douzaine de petites voix pendant que douze jolies têtes se penchoienl vers Marianne.
— Qui a pour objet, reprit Marianne, <!<■ connoilrc d'avance li mari qu'elles auront.
— Le mari qu'elles auront ! répétèrent encore les il uze voix sur le mode \arié d'inflexions que dévoient leur fournir douze organisations différentes. El < [tu 1 rapport
le mari qu'on aura peut-il avoir avec un acte de dévotion com la ncuvaine de la
Chandeleur?
— Voilà la question, pensai-je tout lias, cl ji voudrais bien le savoir; mais si Marianne le sait , elle le dira.
— Vous si m./, bien que je ne le crois pas, conliuua-t elle, et si je le croyois, j'' ne m'en soucierais pas davantage. One m'importe . à moi . le mari que j'aurai . pourvu qu'il soit honnête homme, qu'il soit aristocrate et qu'il soit riche ! Mes parents ne
m'en cl eronl pas mi .mire. Beau ou laid, jeune ou vieux , aimable ou bourru
d'ailleurs, il ne pourra pas se dispenser de me conduire dan- I
bals, dans les spectacles , et de fournir, selon ma fortune, aux dépenses de ma toilette. Le mariage, c'est cela , j'imagine '.' El puis, je ne m'en inquiète pas de si loin.
— Ni moi non plus, dit Thérèse en rapprochant sa chaise de celle de Marianne. Mais le moyen ?
L'impatience étoil à son comble , et celle de Marianne ne le i édoil pas a la nôtre : car elle preiioit plus de plaisir à parler \iie et longtemps que personne au monde n'en prit jamais à écouler. I Ile promena donc sur cet auditoire empi èssé iin regard de satisfaction qu'elle cherchoit à rendre modeste, et elle reprit la parole en ces lei
— Vous saurez, dit-elle, qu'il n'\ a point de dévotion plus agréable a la sainte Vierge que la iicmaine de la Chandeleur, et c'est pour cela qu'on s'est persuadé qu'elle récompensoil par une faveur singulière les personnes qui lui rendoienl ecl
hoi .r^r. on, mi i . je ne le crois pas, el je ne le croirai jamais; mai- ( laire le
croit fermement, parce qu'elle croit tout ce qu'on veut, Elle est si bonne! Seuli ment il y a beaucoup de cérémonies el de façons à celte expérience, el j'ai peur de m'cnibrouiller, si Emilie ne m'aide un peu. Elle étoil près de nous le jour où Claire m'en a parlé.
— Moi? repartit dédaigneusement Emilie. Je ne me mêle pas de vos i -us.
— Je ne dis pas que lu t'en mêles . poursuis il Mai ianuc . mais m les ,', outes. — Il faut donc, ajouta t elle api es avoir hl1 I"11 rongé sis jolis,!. umencer la
m u \ aine ce soir , à la prière de huil heures, dans la chapelle de 1,1 sainte \ i. i. I
faut ensuite y entendre la pn mière un ssc i"us les joui s , et j rctoumi i à la | ions les soirs jusqu'au l" février, avec me' piété qui uesc soit i nue
foi qui uc se soit pas ébranlée, (..'est terriblement difficile. Et puis, le 1" février, c'est bien autre chose, vraiment. 11 faut entendre toutes les messes de la chapelle, depuis la première jusqu'à la dernière; il faut entendre toutes les prières et toutes les instructions du soir sans en manquer une seule. Attendez, attendez! j'allois oublier qu'il faut aussi s'être confessé ce jour-là, et que si, par malheur, on n'avoit pas reçu l'absolution, tout le reste seroit peine perdue; car la condition essentielle du succès est de rentrer dans sa chambre en état de grâce. Alors...
— Alors on v trouve un mari! s'écria Thérèse.
— Tu es bien pressée, répliqua froidement Marianne. Je n'en suis pas encore à la moitié de mes instructions. — Alors on recommence à prier; on s'enferme pour accomplir toutes les conditions d'une retraite sévère ; on jeûne , et cependant on dispose tout pour un banquet, mais pour un banquet, à dire vrai, auquel la gourmandise n'a aucune part. La table doit être dressée pour deux personnes, et garnie de deux services complets, aux couteaux près, qu'il faut éviter avec grand soin. Ceci mérite une extrême attention , car il y a des exemples affreux des malheurs auxquels on s'expose en oubliant cette règle. Je vous les raconterai, si vous voulez, tout à l'heure. Je n'ai pas besoin de vous dire que ce couvert exige un linge parfaitement blanc, aussi propre, aussi fin, aussi neuf qu'on puisse se le procurer, el que le bon ordre et le bon goût du petit appartement ne sauraient trop répondre à la bonne mine du festin ; car ce sont des choses qu'on a coutume d'observer quand on reçoit une personne de considération...
— Tu nous parles banquets et festins, interrompit une des jeunes filles, et je n'ai pas encore vu le moindre préparaiif de cuisine.
— Je ne peux pas tout dire à la fois, reprit Marianne. Je vous ai prévenues que le repas seroit fort simple. Il se compose de deux morceaux de pain bénit qu'on a rapportés du dernier office , et de deux doigts de vin pur répartis entre les deux couverts , qui occupent , comme de raison , les deux côtés de la table. Seulement, le milieu du service est garni d'un plat de porcelaine ou d'argent, s'il est possible.
■ — Nous y voilà donc enfin ! dit la petite fille.
— Et qui renferme , continua Marianne , deux brins , soigneusement bénits , de myrte , de romarin ou de toute autre plante verte , le buis excepté , placés l'un à côté de l'autre, et non en croix. C'est encore un point qu'il est très-essentiel d'observer.
— Ensuite? demanda Thérèse.
lit le cercle tout entier répéta la question comme un écho.
— Ensuite, répondit Marianne, on rouvre sa porte pour faire passage au con\i\e attendu, on prend place à table, on se recommande bien dévotement à la sainte. Vierge, et on s'endort en attendant les effets de sa protection, qui ne manquent jamais de se manifester, suivant la personne qui les implore. Alors commencent d'é-
LA NEUVAINE I»;: i \ CHANDELEUR. «5
trangcs el admirables visions. Celle, pour qui le Seigneur a préparé sur la terre quelque sympathie inconnue voienl apparaître l'homme qui les aimera , s'il les trouve ; qui les auroit aimées , du moins, s'il les avoil Irouvées; le mari que l'on auroil , si des circonstances favorables le rapprochoieni de nous; el heureuses celli s qui le rencontrent! Ce qu'il \ a de rassurant , c'esl qu'on prétend qu'un privilège particulier do la neuvainc esi de procurer le mène rêve au jeune homme donl ou rêve, el de lui inspirer la même impatience de c rejoindre à celte moitié de lui-même qu'un songe lui a fait connoîire. (.'es! là le beau côté de l'expérience. Mais malheur aux jeunes filles curieuses dont le ciel ne s'esl pas occupé dans la distribution «les maris, car elles sont tourmentées par des pronostics effrayants. Les unes , destinées au couvent , voient , dit-on , défiler lentement une 1 :ugue procession de religi uses . chantant les hymnes de l'Église; li s autres, que la mort doil frapper avant le temps, el cela glace le sang dans les veines, assistcnl vivantes à leurs propres funérailles. Elles se réveillenl en sursaut à la clarté des torches funèbres et au bruil des sanglots de leur mère el de leurs amies, qui pleurent sur un cercueil drapé de blanc,
— Je prends Dieu à témoin , dit Thérèse en se retirant un peu, que je ne m'exposerai jamais à de pareilles terreurs. On tremble seulement d'y penser.
— Tu pourrois cependant t'j exposer sans crainte , répliqua Emilie. Je suis caution que tu dormirois jusqu'au matin d'un hou sommeil, el qu'il faudroil t'éveïlli r, connue à l'ordinaire, pour prendre la leçon d'italien.
— C'est mon avis , reprit Marianne, cl je serais bien étonnée si ce n'étoil pas aussi celui de Maxime, qui pareil abîmé dans ses réflexions , comme s'il cherchoil à expliquer un passage difficile de quelque auteur grec ou latin.
— Je ne sais, répondis-je en revenant à moi, el vous me permettrez de ne pas me prononcer si vite sur une croyance- appuyée du témoignage du peuple , qui rc fonde presque toujours lui-même sur l'expérience. La question vaut bien, selon moi, la peine d'être étudiée : mais, pardonne, chère Marianne, continuai-je en lui adressai la parole, si les détails que tu viens de nous donnei avi i ta gi ii e accoutumée, ont laissé quelque chose à désirer a mon esprit? Tu n'as mis en scène, dans ton récit , qu'une jeune fille inquiète de son avenir: cl tu convii n Iras sans peine que le môme doute peut tourmenter l'imagination d'un jeune homme. Penses-tu que la neuvaine de la Chandeleur ne produise sou effel que pour les femmes, el que la sainte Vierge n'accorde pas hs mêmes grâces ans prières di -
— Nullement , s'écria Marianne , el je te demande pardon de ma distraction. I a neuvaine de la < handeleur, accomplie dans ce dessein, a la même efficacité pour toutes les personnes à marier..! le exe n'\ fail rien, \uruis-tu l'envie étrang l'en assurer '.'. .
— Vraiment , dit Emilie en relevant de côté ses lèvres pincées, il fcro'j beau voir i\n jeu n i' homme raisonuabic . qui recherche la société des .eus éclairés . > t dont
le pure étoit l'ami de M. de Voltaire, donner, comme Claire, comme un enfant honnête, mais sans instruction, dans ces li nteuses folies!
Je ne répliquai pas, et je n'aurois pas eu beau jeu contre Emilie qui n'avoit pas lu Voltaire, mais qui le citoit avec d'autant plus d'autorité ([ne personne entre nous ne l'avoit lu. Je me levai doucemenl , sous l'apparence de quelque préoccupation subite; je me glissai peu à peu derrière le banc des mères, je m'emparai de mon chapeau, et je courus à la chapelle de la sainte Vierge, pour y commencer la neuvaine de la Chandeleur;
Je n'étois pas fort dévot, je ne pouvois l'être ni par habitude d'imitation , ni par l'effet d'une conviction raisonnée, mais je trouvois la religion belle, je la croyois bonne, je respectois ses pratiques sans les suivre , j'admirois ses dévouements sans les imiter ; j'avois la foi du sentiment , qui est peut-être la plus sûre, et je professois dès lors une haine instinctive contre cet esprit d'examen qui a tout détruit, ou qui détruira infailliblement tout ce qu'il n'a pas détruit encore. Je ne connoissois, en vérité, aucune objection plausible contre la neuvaine de la Chandeleur.
— Pourquoi cela ne seroit-il pas ainsi? me demandai-je à moi-même, quand j'eus fait quelques pas vers l'église. La nature a vingt mystères plus merveilleux que celui-là, et qu'il n'est jamais arrivé a personne de mettre en doute. Des corps grossiers, et insensibles en apparence, ont entre eux des affinités qui les appellent les uns vers les autres h travers un espace incalculable; l'aiguille aimantée, consultée sous l'équateur, sait de là reconnoître le pôle ; un papillon qui vient d'éclore vole, sans se tromper, à sa famille inconnue; le pollen du palmier se livre aux vents du désert, et va féconder sur leurs ailes un,, fleur solitaire qui l'attend. A l'homme seul, si privilégié, d'ailleurs, entre tous les êtres créés, il serait interdit de pressentir sa destinée, et de se joindre à cette partie essentielle de lui même que Dieu a mise en réserve pour lui dans les trésors de sa Providence ! Ce seroit calomnier la puissance et la bonté du Père commun que de croire à cet oubli. Mais, si l'homme avoit perdu cet avantage par une faute dont l'expiation est imposée à toute sa race, repris-je avec inquiétude!... — Eh bien, l'intercession de Marie, implorée avec confiance, ne suffit-elle pas à le relever de sa condamnation ? A gui appartient -il mieux qu'à la pure et douce Marie de protéger les chastes amours et les penchants vertueux ? N'est-ce pas là sa plus belle mission dans le ciel? Oh ! si le mythe merveilleux qui est caché sous cette croyance du peuple n'est pas vrai , comme je le crois vrai, il faut convenir qu'il devrait l'être !
Les esprits froids qui ne comprennent pas le charme de la dévotion pratique, m'ont toujours beaucoup étonné; le dédain des œuvres pieuses me paraît encore plus incompréhensible dans ces âmes \i\es et passionnées pour lesquelles la vie positive n'a pas de sensations assez fortes, et qui son: obligées d'en demander incessamment de nouvelles à l'imagination et au sentiment. Que sont, grand Dieu! les
LA NEUVAINE DE l \ Cil A vDELEUIt. »"
hypothèses de la philosophie cl des si ii necs , le prestige des arts el les inventions 'I i In poésie, auprès de celte poésie du cœur qui s'éveille aux inspirations de la religion, el qui transporte la pensée dans une région d'idées sublimes où tout csl prodige, cl
où , cependanl , toui esi vérité ? il i croire, mus doute ; mais ce qu'il faul i
est mille Cois plus probable, mille fois plus facile à croire , s'il est permis de comparer des choses si étrangères, que loul ce qu'il est nécessaire il" croire dan rapporis communs de la vie sociale, pour la supporter sans amertume el sans di - Examinons au boni de quelques années les sensations donl nous avons joui avec le plus d'ivresse, et nous n'en trouverons peut-être pas une Qui ne soit une erreur el un mensonge; les illusions que nous avons goûtées, tout en le? prenant pour des illusions, n'étoienl pas plus fausses, hélas ! que celles que nous avons prises poui des
réalités. El nous dédaignons la religi si féconde en joies ineffables, en'conso-
lations, en espér :cs, la religion qui seroil encore le bonheur le plus | -i le plus
complet de l'humanité, si elle n'éloil qu'une illusion ! celle-là au moins n'auron les angoisses du désabuscmenl cl du regret. Ou n'en est pas détrompé sur la terre !
j'avois donc rempli . avec une joie nouvelle pour moi . toutes les obligations de la neuvaine; el comme si l'habitude de ces exercices avoil élevé ma raison elle-même à nue hauteur qu'elle n'avoil jamais pu atteindre auparavant , je me faisais quelque reproche de m'y être livré dans le seul objel de satisfaite à une curiosité puérile. C'étoil , en effël , ma confiance aveugle pour de misérables contes d'enfants qui m'a
voil inspiré tant d'actes de soumission el de foi donl une piété plus sii e el plus
désintéressée se seroil fait un devoir, et dont j'osois attendre la récompense, comme si je De l'avois pas trouvée dans la satisfac*on de mon propre cœur. Ce remords me saisit surtout au moment où, mes préparatifs achevés cl ma porte ouverte à l'aj rition prochaine, je me diSposois a proférer ma dernière prière. Il '-si probable que j'y exprimai plus de regrets que de vœux, el je ne sais si i ette réparation fut agréée, mais je pus du moins inVn flatter, à la douce sérénité qui rentra dans mes sens cl qui calma en un moment toutes les agitations de mon esprit; j'eus à peine iv mon fauteuil, quej'j fus surpris du sommeil le plus profond.
Je ne sais combien il dura, ni comment s'éclaircirenl 1rs ténèbres dans lesquelles il m'avfiil plongé; il me sembla toul à coup que j'avois cessé de dormir; ma chambre reprit son aspect accoutumé, à la lueur vacillante <\f mes bougies. Je discernai tous 1rs objets , j'entendis tous les bruits, ces bruits foibles, indéterminés, sans origine sensil le, qui semblent ne s'élever un momenl que pour rassurer l'àme contre l'envahi scmcnl du silcnre éternel. I.c parqiicl extérieur ne crioil |>as , mais
Il rendoil un petil murmure, cilin s'il avoil été i iressc d'une i uiffe de pltim
d'un bouquet de Oeurs. Je tournai 1rs veux vers ma porte, el j'i vis une femme; je voulus m'élancer pour aller la recevoir, el une puissance invincible me retint à ma place. J'essayai de parler, h les proies restèrent clouées îi ma langue, lia raison w
se perdit pas dans ce mystère; elle comprit que c'étnit un mystère, et que les prières de ma neuvaine èioient exaucées.
L'inconnue s'approcha lentement, sans m'apercevoir peut-être, comme si elle avoit obéi à une sorte d'instinct , d'impulsion irrésistible. Elle arriva au fauteuil que je lui avois préparé, s'assit, et resta ainsi exposée à ma curiosité dont rien ne réprimoit l'impatience, car elle avoit toujours les yeux baissés. J'attachai sur elle des regards enhardis par son immobilité , par son silence. Je ne l'avois certainement jamais vue , el j'éprouvai cependant, au milieu de la conscience vague d'un songe, la conviction que cette existence, étrangère à tous mes souvenirs, n'en éloit pas moins réelle et vivante. L'imagination même de mon âme , épurée par le recueillement et par la prière, ne devoit rien produire qui approchât de ce rêve. Il appartenoit à un ordre d'inspiration auquel l'homme ne sauroit s'élever de lui-même, c! que cette science délicate et choisie de la sensation qu'on appelle aujourd'hui l'esthétique est incapable de contrefaire. Ma métaphysique d'écolier philosophe veilloil encore dans mon sommeil ; mais elle s'humilioit devant l'œuvre de la puissance de Dieu. Je comprends qu'une création aussi pure et aussi parfaite ne pouvoit pas être mon ouvrage.
Je ne parlerai pas de la beauté de celle jeune fille ; on ne fait pas de portraits avec des mots ; j'ai douté quelquefois qu'on pût en faire avec des traits et avec des couleurs. H y a dans l'ensemble de toutes les formes d'un être animé je ne sais quel jeu de passion et de vie qui ne se reproduit guère mieux sous le pinceau que sous la plume, et ce qui n'est pas moins sûr, c'est que la signification de cet ensemble n'est pas également intelligible pour tout le monde. ( hacun la lit selon son aptitude a en démêler les caractères, à en pénétrer le sens, à s'en approprier l'esprit. Quand elle est montée au ton d'une parfaite harmonie avec l'intelligence el la sensibilité de celui qui regarde, elle se sent mille fuis mieux qu'elle ne s'analyse, et l'effet en est trop saisissant, trop simultané, pour laisser la moindre place à l'observation des détails. J'imagine qu'il faut être déjà un peu blasé sur les impressions de l'amour pour s'arrêter à l'effet piquant d'un pli de la lèvre ou du sourcil, d'une dent qui se soulève presque imperceptiblement sur son clavier d'émail , d'une petite boucle de cheveux rebelles, échappée à l'arrangement de la coiffure. Les sympathies puissantes qui décident de la vie tout entière procèdent d'une manière plus soudaine, et on se rappelle que l'apparition de la Chandeleur ne s'accomplit qu'en raison d'une sympathie complète et absolue entre les personnes qu'elle met en rapport. Je ae me demandai pas pourquoi j'aimois cette femme , je ne me demandai pas même si je l'aimois ; je sus (pie je l'aimois; je me dis ce que dut se dire Adam quand Dieu combla le bienfait de la création en lui donnant une épouse : J'achève d'être; je suis !
L'étrangère paroissoit habillée, comme moi, pour un festin de fiançailles; mais ses vêlements n'étoient pas familiers aux nouvelles mariées de nia province. Ils me rap-
LA Ml VAINE DE I. \ CHANDELEUR.
peluient ceux ([uej'avois remarqués plusieurs fois, en pareille cil i dans une
\illr peu éloignée que l'invasion de nos armes el de nos doctrines venoil d'attai ber à la République, C'étoil le costume piquant et grai ieux de Montbéliard, que la so la plus élevée du pays conservoil encore par tradition dans certaines cérémonies
solennelles, ei qui est probablement abandonné auj 'd'hui par le peuple lui-même.
Elle a\oit déposé à < oii' d'elle, sur la table, un de ces petits sacs .1 maill poli dans lesquels les jeunes fi mrries renfcrinoienl alors ces légei - 1 binons qu'il leui plaisoil d'appeler leur ouvrage, et je n'avois pas tardé à ni'aperci voir que s,i plaque étoit décorée de deux lettres relevées en clouterie d'acier, qui dévoient être les initiales des deux noms de ma future ; maisj'aurois mieux aine- les apprendre tout eu tiers de sa bouche. Malheureusement, le charme qui m'avoil iuterdit la parole n'étoii pas rompu, ei toutes les facultés, toutes les puissances de mon âme avoicnl passé dans nies veux, car ils venoient de rencontrer les siens. La fascination de ci rej céleste atiroit suffi d'ailleurs pour me rendre muet. Je concevoir à peine la possibilité d'en supporter l'expression sans mourir, et je ne devois sans doute la force de résister à une émotion si vive qu'au privilège de la neu vaine, dont mou esprit u'oublioi! point le mystère, '.'est que jamais le feu d'une tendresse innocente n'anima des yeux plus doux et ne révéla mieux ces secrets ineffables du pur amour, pour lesquels aucune \oix humaine ne saurait trouver de paroles. Cependant un 1. étrange obscurcit toul a coup ses paupières. Il sembla qu'une notion confuse de l'avenir qui venoil d'éclore dans sa pensée s'y manifestoil peu à peu sous une forme plus sensible, et l'accabloit d'une horrible certitude Son sein palpita, ses cils s'humectèrent do quelques pleurs qu'elle cherchoit à retenir, elle repoussa doucement de la main le pain el le \in que j'avois places devant elle, se saisit avec ardeur d'un des brins de myrte bénit, el le lit passer sous un des noeuds de son
bouquet. Ensuite elle se lr\a et reprit le < licmill par où elle étoit \enue. .le triomphai alors de l'horrible' contrainte qui m'cnchatnoil a ma place, cl je m'élançai sm ses pas pour en obtenir nu mol de consolation cl d'espérauçe. — Oh ! qui que \011s Soyez, m'écriai-jc, ne m'abandonne/, pas à l'horrible regret de vous avoir vue et de ne pouvoir mois retrouver. Songez que mou avenir dépend de unis, el ne faites pas un malheur éternel Au plus doux moment de ma \ie ! ipprcnez-uioi du moins . pourrai presser une fois encore cette main que je couvre de larmes, si je pourrai \ous voir encoi e une fois |, ..
— Une fois encore, répondit elle , OU jamais!... Jamais! 1 epela-t elle ,\\<ï un cri douloureux.
En parlant ainsi, elle s'échappa. Je sentis mes forces me manquer cl mes jambes défaillir. Je cherchai un point d'appui ; je m'v fixai, je m'j abandonnai sans : lame. Le plus obscur des voiles du sommeil avoit remplacé sur'mes veux le voile
transparent des songes, le I1C lus réveil, qii' and jour par les éclats de rue d'un
domestique qui enlevoit les apprêts de ma collation nocliirne, et qui attribuait cet appareil à des fantaisies de somnambule, auxquelles j'étois en effet sujet. Je ne m'en défendis pas, mais j'oubliai de m'assurer, dans mon trouble et dans ma confusion, si les deux brins de myrte avoient été retrouvés : c'étoit la seule circonstance qui pût donner à mon rcve une espèce de réalité positive, ou la lui faire perdre. Dans le doute, un esprit plus grave que le mien se seroil abstenu; il auroit regardé l'étrange illusion de la nuit précédente comme l'effet d'une longue préoccupation, de l'imagination , du jeûne , et on est libre de croire que ce n'étoit pas autre chose. Mais un amoureux de vingt ans, qui aime pour la première fois, n'est pas capable de tant de raisonnements. Et j'aimois de toute la puissance de mon coeur, avec ivresse, avec frénésie, cette jeune fille inconnue qui peut-être n'exisloit pas.
Je n'étois pas d'un caractère qui se déprît facilement des idées dont il s'étoil fortement occupé une fois. Celle-là devint mon idée fixe, l'unique pensée de ma vie, le seul but de ma destinée. J'abandonnai tout à fait ce monde innocent et doux dans lequel s'éloient renfermés jusque-là mes habitudes et mes plaisirs; je cherchai la solitude , parce que la solitude éloil la seule manière d'être où je pusse m'enlretcnir librement avec, moi-même de mes vœux et de mes espérances. A quelle docile amitié, à quelle crédulité complaisante aurois-je osé les confier? Il me sembloit, dans mon délire, qu'une circonstance prochaine, presque aussi imprévue que celle qui m'avoil montré ma fiancée imaginaire, ne tarderait pas à la ramener sous mes jeux ; je l'attendois, je croyois la rencontrer dans toutes les femmes inconnues que le hasard me faisoit apercevoir de loin , et partout elle m'échappoit comme dans le rêve où je l'a\ois vue. Cette succession perpétuelle d'illusions et de désabusements finit par prendre un ascendant funeste sur mon esprit; elle étoit devenue une manie assidue, invincible, inexorable. Ma raison et ma santé cédèrent à la fois, et la médecine, vainement appelée à mon lit de douleur, renonça en peu de jours à l'espoir de me guérir. La médecine ne pouvoit deviner la cause de mon mal, et une juste pudeur ni'empèchoit de l'avouer.
Je n'avois cependant négligé aucun moyen de découvrir ma mystérieuse amie. Les initiales du sac en filet d'acier n'étoient pas sorties de ma mémoire, et je les avois fait connoître, sous la réserve d'un profond secret, à un de mes jeunes camarades d'étude qui habitoit Montbéliard , en y joignant le portrait le plus circonstancié de la jeune fille dont elles dévoient exprimer le nom. La description ne pouvoit pas manquer de ressemblance : les traits, hélas! en éloient trop profondément empreints dans mon cœur, où je sens qu'ils vivent encore. Quant au danger de l'exagération, rien n'étoit moins à craindre : quelle expression, que! langage paroîtroit exagéré à ceux qui l'amoient vue?
La réponse avoît tardé loi gtemps. Elle vint lent à coup ranimer mon en tir dans un de ces moments d'angoisse extrême où mes forces épuisées ne sembloient plus
I \ \i:C\ UNE DE LA Cil \NQELEUR. 281
capables de lulter avec la mort. L'être idéal que j'avois rêvé dans la nuit de la Chandeleur existait réellement ; la ressemblance étoil parfaite. On a\oit reconnu la personne que je désignois avec tant de soin, à tous les traits de ce signalement fidi ! même à un petit signe empreint derrière le cou , qu'elle m'avoit laissé apercevoir
dans sa fuite. Elle s'appeloil Cécile Savernicr, et ces uoms co lençoienl par les deux
lettres que je mi venais si bien d atoir lues sur le sac en mailles d'acier. Elle lia-
bitoil ordinairement, seule avec son père, une maison située à quelque distance de la ville, et c'étoil cette particularité qui avoil rendu les informations plus difficiles cl plus lentes. Depuis quelque temps ils étoicnl rentrés à Montbéliard, où le- grâces el la beauté de Cécile faisoienl l'objet de toutes les conversations. Mon officieux condisciple, qui regardoil ces renseignements comme lès préliminaires d'une demande en mariage dans laquelle j'avois consenti à servir d'intermédiaire, se croyoil obligé d'insister sur les qualités incomparables de ma lemoisclle Savernier; mais il uni; par ajouter , non sans exprimer quelque regret . qu'elle avnit peu de fortune. <
circonstance ne nie fut pas moins agréable que les autres; car nia fortune ne
permetloil pas d'aspirer à un mariage opulent, et il n'j avoil d'ailleurs rien de plus éloigné de ma manière de comprendre le mariage.
Je n'a vois plus rêvé. Mon illusion prenoil un corps, ma chimère devenoit une réalité. C'étoil Cécile Savernier que j'aimois, cl Cécile n'éloit plus l'enfant caprii de mes songes. Elle existoil a quelques lieues de moi : je pouvois . je devois la trouver, et passer près d'elle, avec elle, une vie tonl entière , douce comme la première pensée île l'amour. Ma langueur disparut avec mes inquiétudes; ma santé se raffermit; il ne mi' resta de mon mal qu'un peu de trouble el de faiblesse, el mon p£re consolé , plus heureux de jour en jour . se réjouil enfin de l'i spoir assuré de ma guétison. I n jour qu'il pressoil ma main avec tendresse . appuyé sur le lit que je n'avois pas encore quitté : Dieu suit loué! me dit-il, lu as su triompher de la douleur, il tu me rendras mon Gis ! je t'en remercie.
— Ma douleur, répondis-je en me rapprochant de lui pour l'embrasser, croyezvous en avoir le secret .'
— oli ! reprit-il en souriant . tous les chagt ins de ton âge viennent de l'amont
les ai connus comme toi. Je vois aujourd'hui d'assez loin ceux qui ont lourinentéuia
je >se pour n'\ penser qu'avec dédain; mais je sais qu'ils peuvent être mortels.
Aussi n'anrois-je pas hésité ii voli r au levanl de tes \ieu\ . s'ils avoicnl pu Cire remplis. Je te félicite d'avoir pris ton parti contre un malheur inévitable que l'avenir ne
lardera pas à réparer, il que tu compteras gaioDienl un jom- parmi les folles (Il
tions d'une imagination de ili\ huit ans. Promets moi seulement de me un tire le
premier dans la ronlidi nec . quand mi nom eau sentiment sui prendra ton cœur. \
i'ii parlerons sérieusement cnsemlile, comme deux .unis dont l'un a sur l'autre l'avantage de l'exp rienre, el je m'engage, si m persistes, à ne rien épai
pour le rendre heureux ! Dis - moi sincèrement , cher enfant ! si cet arrangement te convient ?
Je saisis la main de mon père , et je la portai à mes lèvres.
— Vous êtes le meilleur des pères , répliquai-je , et votre fils ne l'a pas oublié un moment; mais ctes-vous bien sur de ne pas vous tromper sur la cause de ma maladie ! Je ne comprendrais pas que vous l'eussiez devinée!...
— Cela n'éloit pas si difficile que tu te l'imagines, dit mon père avec un nouveau sourire. C'étoit l'amour, et tes regards ou ton silence me l'ont dix fois avoué. Il ne s'agissoit plus que d'en chercher l'objet parmi les jeunes filles qui font partie de notre société habituelle. Ce n'éloit pas Thérèse, elle est trop légère et d'un esprit trop superficiel pour t'occuper. Ce n'etoit pas Marianne dont le babillage t'amuse, mais qui n'a ni solidité dans l'esprit , ni tendresse réfléchie dans l'âme , et qui n'est bonne que par instinct. Ce n'etoit pas Emilie, qui est froide, pincée, raisonneuse, et qui a appris à lire dans le baron d'Holbach. Ce ne pouvoit être que ta cousine Claire, qui est jolie , qui est simple, qui esl modeste, et dont l'exaltation naïve s'accorde assez bien avec le tour de ton esprit. Crois-tu que je m'entende si mal à deviner?
— Claire ! m'éci iai-je dans une sorte d'élan qui put tromper mon père , car il étoit bien loin d'en çonnoître le sujet!
C'étoit précisément cette jeune fille qui avoit fait la neuvaine de la Chandeleur en même temps que moi , et dont l'exemple m'avoit suggéré cette idée.
— En vérité , continuai-je après un moment de réflexion , vous avez eu raison de supposer que je préférais Claire à toutes les autres. J'aime Claire comme amie, comme parente , comme une personne excellente qui sera , j'espère , une digne femme et une digne mère; mais je n'ai jamais pensé à la faire ma femme et la mère de mes enfants!.... Croyez, je vous prie, à la sincérité de mes paroles!....
Mon père me regarda d'un air étonné.
— Je n'ai aucune raison pour en douter, me dit-il; mais ta réponse a trompé mes conjectures. Ce n'est donc pas le mariage de Claire qui t'a réduit à cet état de mélancolie auquel je l'ai vu près de succomber , et qui m'a causé tant d'affreux soucis ?.. .
— Claire se marie? repartis-je en me soulevant sur mon lit... Claire se marie! dites-vous... Oh! rassurez-vous, mon ami ! je ne vous ai pas trompé. Ce transport n'est que de la joie! puisse ce mariage être conforme aux intentions du ciel, et la combler d'un parfait bonheur!...
— Je le souhaite, reprit mon père, et j'aime à l'espérer, quoiqu'il ait quelque chose de fort extraordinaire. Claire av oit refusé celte année irais établissements trèsavantageux, et sa mère la croyoit disposée à embrasser la vie religieuse, dont ellesnivoit les pratiques avec une singulière ardeur, quand un jeune homme inconnu, presque arrivé de la veille, a obtenu son consentement dès le premier entretien. Les renseignements oui été favorables, et les deux familles se sont promptement trouvées
LA NEUVAINE DE I A ( Il AMH.I.I I H
d'accord. ( laire se Iruuvc heureuse de cette union , que la sainte \ ierge lui pré| dit-elle, depuis le jour de la Clumdeleur. lu reçonnois là cette imagination un-iique cl romanesque .1 la fois, qui m'aroit fait croire .1 qui Iqui sympathie entre vous.
— Je vous proteste, mon ami, que je comprends à merveille le mariage de Claire, ei que je ne pense pas qu'elle en eûi jamais 1 u faii e un meilleur.
— A la bonne heure, répliqua-t il en éclatant de rire, el cela dépend «le votre manière de voir à tous deux. Mais nous ne parlons pas du tien .'
— Pensez-vous qu'il soit déjà temps de s'en occuper? Je n'ai pas vingl ans!
— Entre nous, c'est une affaire qui le regarde; mais pourquoi pas ? Je me suis marié trop lard, ou les années ont coulé trop vite, et je laisserais à goûter les plus douces joies de la vie si je mourais sans avoir été aimé d'une fille que tu m'aurais donnée, -.iiis avoir joué avec des enfants, sans confier le souvenir de mes traits et
celui de ma tendresse à la mémoire d' génération nouvelle qui sera sortie de moi.
C'est là , mou ami , l'im/Dortalité matéi iclle de l'homme , la seule que la foiblessc <le nos organes el de notre intelligence nous permette de pressentir clairement. L'autre esi un grand mystère que la religion el la philosophie s'abstiennent prudemment d'expliquer. Ton mariage, à toi, esl donc devenu l'objet principal de nés pende mes espérances , el je te dirai franchemcnl que je m'en suis beaucoup occup pids la < ' lii/iiflcli m- dernière.. .
— Depuis la Chandeleur , mon père?.,,
— Depuis la Cfiandeteur , répliqua i-il en témoignant un peu de surprise el en me regardant fixement C'est le temps où les idées de mariage commencent à fer-
nier, avec la jeune saison , dans le cœur des jeunes gens, et viennent éveiller la
sollicitude des pères; car il 5 a entre les mis el les autres de secrètes harmonies d'instinct el de prévoyance; mais je me rappelle que cette date a pu te remettre en mémoire la folle préoccupation de notre pauvre Claii e. Ce qu'il 3 a de certain
que j'ai conçu le môme projel pour toi à la même époque, et selon toute appan linsii de la sainte Vierge, si j'ai négligé de t'en parler, lu en connois les raisons. Alors commençoil pour loi cette longue période de maladie dont lu es à peine sorti , el qui m'a fait craindre pour ta vie. Si l'amour n'est pour rien dans les souffrances, nous sommes encore à temps aujourd'hui pour parler de mes vues , mais
sans qu'elles poissent tirer .1 COnSi quence le moins du monde cas ou elles .miment
le malheur de contrarier les tiennes; car j'entends expressément que ion cho \ cl ton établissement restent libres, >t je ne me départirai jamais de celle pi
— Vous me comblei de reconuoiss; i cl de joie . m'écriai je en m'asse; ml bui
mou lii , et en rajustant mes lialiits. car je sentais nus forces se raffermir avec l'cspoii de retrouver ei d'obtenir Cécile. J'attends de votre tendresse que vous ne in'imposcrez point nu engagement auquel je ne puis souscrire, cl que je ne saurais contracter sans v ioler les plus sainlcs obligations. Je vous jure de mon < Ole, mon u nu pie
28i CONTES CHOISIS.
et parfait ami, que je n'aurai jamais de secrel pour voire cœur, et que je ne ferai entrer de ma vie , dans voire maison , une fille que vous n'aurez pas adoptée d'avance.
— Connue tu voudras, dit mon père, et cependant cette idée, dont il faut bien que je te fasse le sacrifice , étoit le plus doux des rêves de ma vieillesse. Laisse-moi du moins t'en parler pour la dernière fois. Je n'ai peut-être jamais prononcé devant toi le nom d'un de ces amis d'enfance dont le souvenir rappelle un jour les seules amitiés réelles que l'on ait goûtées dans la vie, les amitiés sincères et désintéressées du collège. Celui-là n'éioii pourtant pas sorti de ma mémoire; niais une grande différence de vocation , d'habitudes et de domicile sembloit nous avoir séparés pour toujours. Jl étoit devenu colonel d'artillerie; il émigra , et cette dernière circonstance rendit notre éloigneraient plus irrévocable, car j'avojs sui\i, comme tant d'autres, le mouvement de la révolution , quand j'étois loin d'en prévoir encore le but et les résultais. Heureusement cetle direction passagère d'un esprit trompé par les apparences m'avoit valu un crédit politique que j'ai eu la consolation de voir quelquefois utile. Mon ami, désabusé à son tour d'un autre genre d'erreurs, regreltoit le séjour de la pairie, toujours si chère aux cœurs bien nés. Je parvins à obtenir sa radiation, et à lui rendre ses foyers, le champ paternel et l'air natal. Nous ne nous sommes pas revus depuis, mais ses lettres ne cessent de me témoigner une tendre reconnoissance qui récompense bien doucement mes efforts. Des confidences réciproques nous ont mis au fait des plus petits détails de notre intérieur et de noire fortune. Mon vieil ami Gilbert sail que j'ai un lils sur lequel repose tout mon avenir, et que des rapports multipliés lui ont fait connoître, dit-il, sous le point de vue le plus avantageux ; il a une fille de seize aus dont l'éloge est dans toutes les bouches, el qui fera certainement le bonheur de son mari comme elle a fait celui de sou père. Je ne te cache point que nous avions vu dans celle union projetée un agréable moyen de nous réunir pour le reste de nos jours, chacun de nous deux étant bien décidé a ne pas quitter son unique enfant. C'étoit une vie d'élection que nous nous étions préparée dans notre folle confiance, tant il est vrai qu'on s'abuse à tout âge, et que la vieillesse, mûrie par l'expérience' des choses, ne se laisse pas moins entraîner à ses illusions que l'adolescence elle-même. Celte perspective étoit délicieuse, il faut y renoncer!
— Pardon , mon père , mille fois pardon ! Pourquoi le ciel in'a-t-il condamné à si mal reconnoilre votre tendresse?
— Rassure-toi , me dit-il , j'oublierai facilement quelque joie que je m'étais promise à voir mes espérances réalisées, pour ne plus penser qu'aux liennes. — Lt c'est vraiment dommage, car Cécile Savernier passe pour la plus jolie fille d'un pays où l'on a le droit d'être difficile.
— Cécile Savernier! m'écriai-jc en m'élançani de mon lit. Cécile Savernier! O mon père! vous ai je bien entendu!...
— A merveille, répondit-il , Cécile Savernier, fille de Gilbert Savernier, ancien