‹ Contes de Charles NodierChapitre 7 sur 59 · I.E SAGE LOCKMAN · texte numérisé non relu

I.E SAGE LOCKMAN

Le lendemain survint dans le même endroit le sage Lockman , le philosophe et le poëte; Lockman, l'amour des humains, le précepteur des peuples et le conseiller des rois, Lockman qui cherchoit souvent les solitudes les plus écartées pour y méditer sur la nature et sur Dieu.

Et Lockman marciioit d'un pas tardif, parce qu'il étoit affoibli par son grand âge, car il avoit atteint , le même jour, le trois-centième anniversaire de sa naissance.

Lockman s'arrêta au spectacle qu'offraient alors les environs de l'arbre du déserl et il réfléchit un instant.

o Le tableau que votre divine bonté montre à mes regards, s'écria-t-il enfin, ren- » ferme, ô sublime Créateur de toutes choses! d'ineffables enseignements , et mon » âme est accablée, en le contemplant, d'admiration pour les leçons qui résultent » de vos œuvres, et de compassion pour les insensés qui ne vous connoissent point.

« Voilà un trésor, comme s'expriment les hommes , qui a peut-être coûté bien des » fois à son maître le repos de l'esprit et de l'âme.

« Voilà le kardouon qui a trouvé ces pièces d'or, et qui , éclairé par le foible instinct ■i dont vous avez pourvu son espèce , les a prises pour des tranches de racines dessé- » chées par le soleil.

» Voilà le pauvre Xaïloun, dont l'éclat des vêtements du kardouon avoit ébloui les «yeux, parce que son intelligence ne pouvoit pas percer, pour remonter jusqu'à » vous, les ténèbres qui l'enveloppoient comme les langes d'un enfant au berceau , et ■j adorer, dans ce magnifique appareil , la main toute-puissante qui en décore à son » gré les plus viles de ses créatures.

» Voilà le faquir Abhoc , qui s'est fié à la timidité naturelle du kardouon et à l'im-

LE SONGE D OR. 13

« bécillité de Xaïloun , pour rester seul possesseur de tant de biens . el se rendre opuu lenl sur ses vieux jours.

» Voilà le docteur Abhac, qui a compté sur le débat que devoil exciter, au rév< il . > le partage de ces trompeuses vanités de la fortune pour se faire médiateur entre les » prétendants, et s'attribuer double pari.

» Voilà le Roi iu:s Sabi i s , qui esl venu le dernier, en roulant des idées fatales et » des projets de mort, à la manière accoutumée de ces hommes déplorables que vo- » tre grâce souveraine abandonne aux passions de la terre, et qui se promettait peut- » être d'égorger les premiers venus pendanl la nuit, autant que j'en peux juger pai » la violence désespérée avec laquelle sa main s'est fermée sur son kangiar.

« El tous cinq se soni endormis poui toujours sous l'ombre empoisonnée de l'upas, » dont un souille de votre colère a jeté ici les semences funestes du fond des forêts » de Java ! «

Quand il eut dit ce que je viens de dire , Lockman se prosterna , el il adora Dieu.

El quand Lockman se fui relevé, il passa la main dans sa barbe, et il continua :

« Le respect qui esl dp aux morts, reprit-il , nous défend de laisser leurs dépouilles » en pi-oie aux bêtes du désert Le vivanl juge le vivant, mais le mort appartient a » Dieu. »

Et il détacha de la ceinture de Xaïloun la serpe du bûcheron pour creuser trois fosses.

Dans la première fosse il mil le faquir Abhoc.

Dans la seconde fosse il mil le docteur Abhac.

Dans la troisième fosse il enterra le Roi des Sam.es.

«Quant à loi, Xaïloun, continua Lockman, je t'emporterai hors de l'influe] « mortelle de l'arbre poison, pour que tes amis, s'il r, u reste sur la terre depuis la u mort du kardouon , puissent venir te pleurer sans danger à l'endroit où tu reposc- » i as; et je le ferai ainsi , mou frère . parce que lu as étendu ton manteau sur le kar-

i douon endormi pour le préserver du froid, a

Ensuite Lockman emporta Xaïloun bien loin de là, el il lui creusa une fosse dans un | ici 1 1 ravin toul Henri que les sources du déscrl baignoieul souvent sans jamais l'inonder, sous des arbres donl les frondes flottantes au vent n'épaucboienl autour d'elles

que île la Iraiclieur el des parfums.

Il quand cela fui lini , Lockman passa une seconde fuis la main dans sa barbe; el. après \ avoir réfléchi , Lockman alla chercher le kardouon , qui étoit mon sous l'arbre-

poison de Java.

Apres quoi Lockman creusa une cinquième fosse pour le kardouon au-dessous de

celle de Xaïl i , sur un peiii revers mieu\ exposé m\ soleil , doni les rayons naissants

éveillent la gaieté des lézards.

« Dieu me préserve , dil Lockman ( de sé| r daus la mort ceux qui se soûl aimés I

ii CONTES CHOISIS.

Et quand il eut parlé ainsi , Lockman passa une troisième fois sa main dans sa barbe ; et, après y avoir réfléchi , Lockman retourna jusqu'au pied de l'arbre upas.

Après quoi il y creusa une fosse très-profonde, et il y enterra le trésor.

« Cette précaution , dit-il en souriant dans son âme, peut sauver la vie d'un homme » ou celle d'un kardouon. »

Après quoi Lockman reprit son chemin avec une grande fatigue pour venir se coucher près de la fosse de Xaïloun , et il se sentit défaillir avant d'y arriver à cause de son grand âge.

Et quand Lockman fut arrivé à la fosse de Xaïloun , il défaillit tout à fait , se laissa tomber sur la terre, éleva son âme vers Dieu, et mourut.

Ceci est l'histoire du sage Lockman.

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