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Contes de Charles Pinot Duclos

Duclos eut un avantage, celui de garder beaucoup de considération en perdant beaucoup de renommée.

La Harpe.

'homme de lettres, q ui, par des ouvrages travaillés, aurait pu instruire son siècle et faire passer son u' nom à la postérité^ néglige ses talents et les perdj faute de les cultiver.

Il aurait été compté parmi les hommes illustres, il reste un homme d'esprit de société... Autrefois les

'^^ùM^

II Notice sur la Vie

gens de lettres, livrés à l'étude et séparés du mondes en travaillant pour leurs contemporains, ne songeaient qu'à la postérité : leurs mœurs, pleines de candeur et de rudesse, n'avaient guère de rapport avec celles de la société; et les gens du monde, moins instruits qu'aujourd'hui, admiraient les ouvrages, ou plutôt le nom des auteurs, et ne se croyaient pas capables de vivre avec eux. »

Ainsi parle Duclos dans son livre des Considérations^ et, comme le fait remarquer Sainte-Beuve^ , ces deux passages rapprochés renferment toute la destinée de cet homme d'esprit écrivain. — « L'un des premiers, dit le judicieux critique , Duclos fut de ces hommes de lettres, intrépides et hardis censeurs, qui passaient leur vie dans la société, y marquaient d'abord leur place, s'y maintenaient depied ferme tant qitils étaient présents, mais s'y dissipaient et ne devaient point laisser d ouvrage égal à leur renommée ni peut-être à leur valeur. Duclos s'est dépensé en causant. Il ne s'est jamais recueilli ; il est de ceux qui n ont jamais travaillé passé midi et demi : on s'habillait, on mettait manchettes et jabot, on partait dîner en ville, et on ne rentrait plus que très tard le soir ou dans la nuit. Ses écrits ont du

I, Causeries du Lundi, feuilleton du 5 décembre 1853, t. IX des CEuvres, p. 163.

et les Œuvres de Duclos m

sens, de la fermeté ^ de la finesse ; mais il gardait toute sa chaleur et son intérêt pour là conversation ; il y était lui tout entier^ il y avait son style^ et bien des mots nous en sont restés. »

Vauvejiargues disait en effet : Les meilleurs auteurs parlent trop, et Duclos, ce causeur mordant, sans attendre la critique que nous venons de reproduire, a tenu à se peindre lui-même dans cette confession charmante et sincère : « Je me crois de V esprit et fen ai la réputation ; il me semble que mes ouvrages le prouvent. Ceux qui me connaissent personnellement prétendent que je suis supérieur âmes ouvrages. L'opinion quon a de moi à cet égard vient de ce que, dans la conversation, fai un tour et un style à moi, qui, n'ayant rien de peiné, d'affecté ou de recherché, est à la fois singulier et naturel. Il faut que cela soit, car je ne le sais que sur ce qu'on m'en a dit ; je ne m'en suis jamais aperçu moi-même. ..Je ne suis pas grossier, mais trop peu poli pour le monde que je vois. Je nai jamais travaillé sur moi-même et je ne crois pas que fy eusse réussi. J'ai été très libertin par force de tem- f pérament, et je n'ai commencé à m'occuper sérieusement \ des lettres que rassasiéde libertinage, à peu près comme > ces femmes qui donnent à Dieu tout ce que le diable ne veut plus. Il est pourtant vrai qu'ayant fort bien étudié dans ma première jeunesse, j'avais un asse^ bon

IV Notice sur la Vie

fonds de littérature que y entretenais toujours par goûtj sans imaginer que je dusse un jour en faire ma profession, i

En dehors de son talent incontestable ^ ce qui, pour nous, reste de Duclos aujourd'hui, c'est le témoignage de sa probité et la franchise hautaine de ses jugements. J.-J. Rousseau, peu susceptible de bienveillance, disait de lui : C'est un homme droit et adroit. Dans la littérature du xviii^ siècle, on peut le placer au second rang, à côté de Diderot, de Fontenelle et de Marmontel, mais il demeure en première ligne parmi les rares écrivains de cette époque qui gardèrent le respect d'eux-mêmes et la dignité de leur caractère. La postérité ne peut que confirmer la dernière parole de cet écrivain loyal : Je laisse une mémoire chère aux gens de lettres.

Après avoir étudié, dans cette galerie de Petits Conteurs, différentes physionomies d'écrivains, dont plusieurs nous ont présenté, sinon toujours une moralité douteuse, parfois tout au moins une expression de conscience facile et un art extrême dans la servilité des complaisances littéraires, nous abordons., nous devons le dire, Duclos, V homme et l'œuvre, avec un sentiment d'heureuse sympathie, qui est comme la compensation des fugitif s portraits que nous avons dû antérieurement faire saillir dans le clair-obscur. Aussi

et les Œuvres de Duclos. v

nous attarderons-nous peut-être davantage dans la compagnie de ce romancier de qualité et de cet honnête homme qui mit son érudition profonde^ son bon sens railleur et son esprit original et caustique au service de sa droiture et de la vérité.

La biographie de Duclos a fourni matière à de nombreux et importants travaux d érudition ^ à d excellentes études critiques^ et aussi à de frivoles et mensongères dissertations ; on a imprimé sur l'auteur des Considérations quelques vérités et proclamé beaucoup de sottises. Il nous serait aisé de faire ici une œuvre de réfutation complète ; mais nous nous épargnerons cette provocante gloriole de biographe et si. dans cette notice mûrement préparée, nous apportons des documents nouveaux et inédits^ nous laisserons à la sagacité de ceux qui viendront après nous le contrôle et V appréciation de nos recherches.

C'est à DinaUj en Bretagne^ que naquit Charles Pinot Duclos f le iz février ijo^^-^. dans une maison

I. La Biographie universelle de Michaud nomme Duclos, Charles Pineau, et le Dictionnaire de Chaudon et Delandine

VI Notice sur la Vie

de la rue de la Ferronnnerie^ qui est considérée encore aujourd'hui comme une des curiosités de la ville *.

Son pèrCj Alichel Pinol^ sieur Du Clos, avait épousé j vers z6'85^ Jeanne Le Bigot^ vertueuse demoiselle^ d'une honorable famille très considérée dans le

le fait naître vers la fin de 1705. Ce sont deux erreurs que nous ne saurions mieux démontrer que par l'acte de baptême de Duclos, relevé sur les registres de la paroisse Saint-Sauveur, à Dinan, et dont M. Luigi Odorici, bibliothécaire de cette ville^ a bien voulu nous envoyer copie :

« Charles Pinot, fils de N. H. (Noble Homme) Michel Pinot, S'' Du Clos, et de demoiselle Jeanne Le Bigot, son épouse, né du douzième de ce mois et ondoyé par permission de monseigneur l'Evesque de Saint-Malo, a reçu les cérémonies et onctions du Baptesme par moysoussignant, recteur de Saint-Sauveur, sur les S'^ fonds de notre église paroyssiale, et a eu pour parrain Messire Charles Dandigné, Chevalier- Seigneur de la Chasse, en présence des soussignants, le vingt deuxième février, mil sept cent quatre — (signé) Charles Dandigné de la Chasse. — Jane Du Clos Pinot. — Jan Louis du Boysadam. — Joseph Bas-le-Lieure. — Gilles Durand. — Louis François de Lorgeril. — Dubersin. — Davesnes. — Raffray, Prêtre . — Thomas Baptiste Durand, Recteur de Saint-Sauveur de Dman.

M. A. Jal, dans son Dictionnaire critique de Biographie et d'Histoire, a donné cet acte écourté, en indiquant à tort Jane Du Clos Pinot, la mère de Charles, comme sa propre grand'mére paternelle.

I. La maison contiguë à celle-ci, et qui porte aujourd'hui le n" 4, appartenait et servait d'hôtel à la famille de Lorgeril.

et les Œuvres de Duclos. vu

pays. C'était lui-même un citoyen probe^ estimé comme l un des notables de Dinan ; il tenait dans cette ville fabrique et commerce de chapellerie et joignait à ce négoce très lucratif la vente exclusive des fers provenant des forges de Paimpontj dont AI. de La Chasse était le propriétaire^.

Charles Pinot était le troisième enfant issu de cet heureux mariage; après la naissance consécutive d'une fille et d'un fils au début de leur hymen^j les époux Duclos avaient attendu près de dix-sept ans

1. Duclos, dans ses Mémoires ébauchés, dit simplement : « Je suis né d'une famille honnête et ancienne dans le commerce. » Il a été reconnu que son père était fabricant de chapeaux, mais c'est à M. Alex, de Noal de La Houssaye, parent de notre écrivain, auteur d'un Éloge de Duclos (qui a obtenu l'accessit du prix proposé par la Société des sciences de Rennes), Paris, 1806, in-S", que nous devons la connaissance de cet autre commerce de fers provenant des forges de Paimpont.

2. M. Villenave, dans sa Notice sur la vie et les ouvrages de Duclos, Paris, édition Belin, 1821, prétend que la mère de celui-ci eut dix enfants, ce qui nous paraît entièrement faux et impossible à démontrer. M. Villenave a confondu, cela est hors de doute, la fécondité extraordinaire de la sœur aînée de Duclos, M""= Pellenec, qui eut onze enfants, avec les couches moins fréquentes de M™^ Michel Pinot Duclos, qui n'eut que les trois enfant^ (deux fils et une fille), dont il est ici question.

VIII Notice sur la Vie

avant de donner l'être à celui qui devait illustrer leur nom. Aussi le petit dernier, comme on le nommait^ eut-il droit à la tendresse et à toutes les préférences de ses .parents; il semblait avoir été conçu avec maturité et sagesse y plutôt dans t estime mutuelle que par l'amour même de ses procréateurs ; aux yeux de ceux-ci, il était apparu avec la fraîcheur d'une surprise, comme un don de la nature qu'ils n'espéraient plus , mais qu'ils accueillaient avec attendrissement et reconnaissance.

Le jeune Duclos ne devait pas malheur eusemen t jouir longtemps de cette double afection, où. les douces caresses de la mère se joignaient aux joies intenses de la paternité dans une chaude couvaison de bonheur intime. Alors qu'il entrait à peine dans sa troisième année, en 170G , Michel Pinot mourut presque subitement , laissant une veuve de quarantedeux ans et une fortune relativement considérable, acquise par le travail et augmentée par la bonne gestion et V économie .

Si le futur auteur (f'Acajou devait à la Providence ces qualités brillantes qui firent de lui un esprit éminent, c'est à sa mère et à V éducation qu'il en reçut qu'il put se prévaloir de cette rude franchise et de cette loyauté qui firent de lui uu honnête homme. Cette femme ^remarquable aussi bien par le caractère que par

ec les (fiuvres de Duclos. ix

le cœur et le jugement ^ était douée d'une volonté inébranlable y d'une imagination vive ^ ardente et gaie ^ etj « ce qui est peut-être sans exemple^ dit son fils ^ elle a eu à cent ans passés la tète qu'elle avait à quarante. » La mère de Duclos supporta donc courageusement son veuvage; elle était encore jeune d'allure et fort belle de visage ; aussi, en y ajoutant les biens dont elle avait la gérance, elle présentait un parti très enviable pour bien des célibataires sur le retour ou des veufs lassés de solitude. Les prétendants ne manquèrent pas, entre autres un vieux marquis de Boisgelin, asseï peu pécunieux, se mit sur les rangs, pensant qu'un titre de noblesse ne saurait être refusé par une simple bourgeoise. Mais la veuve Duclos eut le bon sens de renoncer pour jamais au mariage, de se consacrer entièrement aux intérêts de ses enfants ^ et aux opérations d'un commerce dont son mari lui avait longtemps laissé la direction.

La sœur aînée de Charles, laquelle avait vingttrois ans, en 170g, se maria à Rennes à un secrétaire du roi, AI. Pellenec, dont elle eut on^e enfants^.

I. Des onze enfants issus de ce mariage, trois garçons entrés au service de la Compagnie des Indes périrent en mer. De huit filles, cinq moururent en bas âge et l'aînée à la veille d'être mariée. Il restait deux cadettes. L'une se maria à M. de La Soualaye, gentilhomme breton, chevalier

X Nocice sur la Vie

Quant au frère, après avoir terminé ses études^ séduit par la vie douce et uniforme de génovéfins, avec lesquels il avait vécu quelques mois en communauté^ il résolut d'entrer dans la congrégation^ malgré les vives oppositions de sa mère, qui^ de guerre lasse^ céda à ses instances en lui assurant une honorable pension viagère.

« On ne sait rien de positif, dit un de ses compatriotes^, sur r enfance de Duclos passée à Dinan, si ce n'est qu'il était un petit garçon très éveillé, difficile à retenir surtout dans une petite ville oii les enfants couraient et courent hors de la maison dès qu'ils peuvent marcher. La mère d^ailleurs ne pouvait continuellement veiller elle-même à son éducation, à cause de ses fréquents voyages à Saint-Malo pour son commerce. De là l'enfant, à peu près libre, gambadait du matin au soir sur la place du Champ. »

de Saint- Louis, et n'eut point d'enfant. La seconde épousa un assez mauvais sujet, M. de Careil, conseiller au parlement de Rennes, et mourut sans postérité en 1768.

I. M. Luigi Odorici, conservateur de la bibliothèque et du musée de Dinan, qui a consacré à Duclos une très intéressante notice pleine de faits curieux et de pièces justificatives. Ce travail remarquable a d'abord paru dans les Étrennes Dinannaises pour jSj:^. Dinan, J.-B. Huart. i vol. in-l6. Il a été reimprimé, en partie seulement, dans les Recherches sur Dinan et ses environs, du savant bibliothécaire. Dinan, J.-B. Huart, 1857. i vol. in-12, pp. 513 à 525.

et les (ffiuvres de Duclos. xi

N'était-ce pas aussi^ dirons-nous . pour rencontrer le chevalier Hamilton^ officier de la reine Anne d' Angleterre \, qui s'était pris pour le petit Duclos d'une affection toute particulière, par suite de Fespièglerie^ de la hardiesse et de l'esprit que celui-ci manifestait dcjà. Cette tendresse du chevalier fut même poussée un peu loin. Outre ses caresses franches et rudes de vieux militaire, Hainilton entraînait le Jeune mutin dans des milieux enfumés et tapageurs et se gaudissait largement de voir son compagnon de six ans vider des verres de punch et sacrer comme un petit homme.

La mère de Duclos^ attristée à bon droit de ces procédés d' éducation gasconne, manifesta au chevalier hautement son mécontentement y et, en dépit de son amour maternel, sur le conseil de ses amis, elle eut le courage de se séparer de son fils et de l'envoyer à Rennes auprès de M""^ Pellenec pour y recevoir une instruction plus conforme aux bonnes mœurs civiles.

I. Les corsaires des côtes avaient alors amené et interné au château de Dinan des officiers, matelots et soldats anglais captures en mer. C'est parmi ces prisonniers que se trouvait Hamilton; mais ce dernier, sur sa parole, avait la ville pour prison. La tradition de Dinan prétend qu'il emportait souvent dans ses bras le petit Duclos et se promenait ainsi sur la place, où la mère, de ses fenêtres, pouvait contempler les espiègleries heureuses de son ftls jouant avec le vieux guerrier.

XII Notice sur la Vie

Ce fut donc dans l'antique capitale de la Bretagne que Charles Pinot Duclos fit ses premières études. On le destina tout d'abord au commerce; mais comme il faisait montre d'une grande facilité, d'une mémoire extraordinaire et d'une intelligence supérieure aux enfants de son âge, on ne tarda pas à lui donner un précepteur, sorte de bachelier incomplet qui en inculquant le latin à son élevé semblait s'initier lui-même à cette langue avec les convictions d'un bon humaniste. Le disciple fut bientôt plus savant que le maître et celui-ci dut déclarer son incompétence.

Duclos avait alors neuf ans, il jouissait d'une santé robuste et son appétit intellectuel s'éveillait chaque jour davantage. La France venait designer la paix avec les Anglais ; les destinées du commerce du sud semblaient changées et n'offraient plus des garanties d'avenir suffisantes pour que des parents prévoyants songeassent encore à diriger de ce côté la vocation de leurs enfants. La veuve Duclos se décida bientôt à envoyer Charles achever ses études à Paris. « C'était une hardiesse de sa part, dit celuici dans ses Mémo'ires inachevés ; une certaine noblesse de canton trouvait presque insolent qu'une simple commerçante osât donner à son fils une forme d'éducation qui ne convenait qu'à des gentilshommes, dussent-ils en profiter ou non. d

et les (ffiuvres de Duclos. xiii

En 1713^ le jeune bourgeois breton partit donc à Paris y par le coche et à la garde du cocher , t comme un paquet à remettre à son adresse, » selon les propres termes qu'il emploie. Il arriva rue de Charonne, à l'académie du marquis de Dangeau ^, non sans mille petits incidents qu'il raconta par la suite le plus plaisamment du monde.

« Cette pension où Von me mit mérite que j'en parle, dit-il. Le marquis de Dangeau, à qui Boileau a dédié sa cinquième satire, forma cet établissement. Comme il était grand-maître de l'ordre de Saint- Laiare, il se chargea généreusement de l'entretien

I. Philippe de Courcillon, marquis de Dangeau, né en 1638, mort à Paris en 1720, conseiller d'État d'épée, chevalier des ordres du roi, grand-maître des ordres royaux et militaires de Notre-Dame du Mont-Carmel et de Saint-'Lazare de Jérusalem, auteur des fameux Mémoires imprimés sous son nom. « A la cour, dit Fontenelle, où l'on ne croit guère à la probité et à la vertu, il eut toujours une réputation nette et entière. « Louis Courcillon de Dangeau, son frère, abbé de Fontaine-Daniel et de Clermont, membre de l'Académie française, naquit à Paris en 1643 et y mourut en 1723 . Il imagina diverses méthodes nouvelles pour apprendre l'histoire, le blason, la géographie ; il possédait presque toutes les langues, mais ses bienfaits et ses vertus lui valurent les éloges de d'Alembert et de la plupart de ses contemporains. On a de l'abbé de Dangeau des Réflexions sur toutes lesparties de la grammaire, 168^, in-i2, et d'autres ouvrages importants.

XIV Notice sur la Vie

et de l'éducation de vingt jeunes gentilshommes qu'il fit chevaliers de cet ordre et les rassembla dans une maison de la rue de Charonne^ en bon air^ avec un jardin^ mur mitoyen du couvent de Bon-Secours. Il y établit un principal instituteur qui choisissait les autres^ ce qui n'empêchait pas le marquis et l'abbé de Dangeau, son frère ^ de venir de temps en temps inspecter la manutention et l'ordre de la maison. Les enfants qu'il y plaçait étant trop Jeunes pour les armes et l'équitation, la base des exercices' était la lecture , l'écriture j le latin^ l'histoire^ la géographie et la danse. On imagine bien que la sublime science du blason n'était pas oubliée dans une éducation donnée à des gentilshommes , dont chacun l'aurait inventée si elle ne l'était pas. C'était aussi avec la grammaire ce que l'abbé de Dangeau affectionnait le plus. »

Dans cette institution aristocratique^ le glorieux Dinannais roturier avait doublement à cœur de se distinguer des petits comtes et petits marquis par son assiduité au travail et son aptitude à tout concevoir et à tout retenir. Il n'oublia rien pour éclipser ses compagnons d'étude^ et il y parvint^ mais il resta à

I. Parmi les pensionnaires du marquis de Dangeau se trouvaient le tendre chevalier d'Aïdie et son frère qui devint l'abbé d'Aïdie.

et les (Euvres de Duclos. xv

leur endroit aussi modeste et aussi bienveillant que s'il eût été le dernier de sa classe.

Apres avoir passé cinq années au pensionnat de la rue de Charonne, Duclos fut mis au collège d'Harcourty et) bien qu'il fût de force à entrer aussitôt en philosophie, on ne le plaça qu'en seconde. Dans cet internat plus égalitaire et de rangs moins titrés que dans l'institution du marquis de Dangeau, il n'eut que plus d'émulation et remporta de grands succès scolaires dont il parlait encore avec un certain plaisir en ébauchant ses Mémoires. Son seul rival en rhétorique fut Charles-Antoine , marquis de Beauveau, dont il était l'aîné de trois ans, et qui devint par la suite mestre de camp du régiment de cavalerie de la Reine. Les deux champions , loin de se haïr ou de se jalouser^ conçurent l'un pour l'autre une solide amitié, basée sur une estime réciproque, et lorsqu'en ly-i-f le marquis tomba mortellement frappé à l'attaque du chemin couvert de la ville d'Ypres, Duclos donna publiquement le témoignage de ses regrets profonds pour son ancien condisciple.

Le proviseur du collège d'Harcourt, en 1718, était le plus terrible argumentateur de l'Université, ce fameux Dagoumer, que Lesage a pensé pourtraicturer dans Gil Blas, sous les traits du licencié Guyomar. Sous un tel recteur, la philosophie scolastique était

xvi Notice sur la Vie

professée avec des méthodes particulières, mais la facilité de Duclosne connaissait pas d'obstacles et^ en dehors de ses devoirs universitaires, il trouvait le temps de se procurer des livres qui, pour n'être point classiques, le séduisaient bien davantage que la métaphysique abstraite qu'on lui enseignait. C'est alors qu'il se prit à dévorer Montaigne et Rabelais, La Bruyère et Molière, les poètes du xvi« siècle et les épistoliers du règne de Louis XIV . Son goût pour la littérature ne tarda pas à devenir passion au contact des esprits d'élite qu'il ne devait pas tarder à fréquenter.

Pendant que Duclos terminait ses études au collège d'Harcourt, le célèbre financier écossais Laiv de Lauriston révolutionnait Paris et la France par son néfaste système sur le numéraire et le commerce. Déjà il avait formé et mis en actions sa Compagnie des Indes occidentales et on rachetait ces valeurs avec acharnement dans la rue Quincampoix . Ce fut pendant longtemps un affolement dans toutes les classes de la société; des désirs de lucre et des rêves d'opulence hantaient tous les esprits, et chacun apportait son argent à la Banque royale.

La mère de Duclos, qui venait de se défaire de certaines propriétés rurales et de vendre quelques maisons, avec l'idée première d appliquer cet argent

et les Œuvres de Duclos. xvii

à son commerce^ fut, à l'exemple général, entraînée dans l'entreprise de Laiv, et quand, deux ans plus tard, un édit eut prononcé la réduction progressive des actions et des billets, la part qu'elle avait enga- . gée dans cette affaire fut compromise par la banqueroute de l'Ecossais.

t Dans les secousses des finances d'un Etat, a dit lui-même Duclos, les rentiers sont les premières victimes. » Quoi qu'il en soit, sa mère, atteinte dans sa fortune, mais loin d'être ruinée, ne voulut rien changer à ses projets, et l'éducation de son fils put s'achever sans entraves. Lorsque celui-ci, à la fin de ses classes, retourna à Dinan, il avait déjà tâté des plaisirs de son âge, dans la liberté d'une grande ville, aux mœurs capricieuses et libertines. Son seul désir était de revenir à Paris avec toute son indépendance , et il s'ouvrit à sa mère des projets qu'il avait d'y faire son droit, d'être reçu avocat et d'acquérir promptement une célébrité dans le barreau. On gagne facilement le cœur des parents en faisant participer la vanité à des raisons plausibles et sérieuses pour le complément d'une bonne éducation. Al"'' Michel Pinot consentit au départ de Charles; elle lui fit une pension très suffisante pour un étudiant laborieux et rangé, mais peut-être modique ^pour un jouvenceau amoureux du plaisir et de la galanterie.

XVIII Notice sur la Vie

Notre étudiant breton prit sa première inscription à V Ecole de droit ; mais^ au lieu de suivre les cours ^ il fréquenta les salles d'armes, et confia au prévôt ce qu'il aurait dû donner à l'agrégé. On était alors vers la fin de la Régence et la jeunesse des écoles était, avec sa surabondance de vie, animée d'une ardeur extrême pour les divertissements bruyants, les folles équipées et les orgies des petits soupers, en compagnie de nymphes qui avaient le laisser-aller du métier. Roués, vicieux, abbés galants , femmes du monde et prêtresses de Vénus semblaient se confondre dans un même désir de voluptés hâtives et de plaisirs enivrants. Duclos , avec son tempérament fougueux, aurait pu sombrer entièrement dans l'énervement d'un exemple aussi perturbateur : il eut de Joyeux compagnons de débauche, mais il sut toujours se retirer à temps; ses sentiments d'honneur et une certaine raison froide qui ne le quittait Jamais, même dans la chaleur des passions, le préservèrent d'une démoralisation fatale. — « // semble, écrivait-il dans l'âge mûr, que la Providence m'ait conduit par la main, non pas aux postes où Je ne prétendais ni ne devais prétendre, mais à travers les précipices de mon état, et quelquefois des bourbiers, me soulevant pour m'empêcher d'enfoncer Iç pied trop avant } me tenant parfois suspendu sur le précipice et ne m'y

et les Œuvres de Diiclos. xix

laissant jamais tomber. « Un jour, il se trouvait près du pont Saint-Michel avec quelques camarades de sa salle d'armes, lorsqu'ils virent les archers mettre la main sur un homme perdu de dettes^ qui se débattait et criait au secours. Aussitôt nos jeunes gens de dégainer et de courir sus aux archers, l'épée nue à la main ; la populace aidant, le prisonnier fut délivré et put s'échapper par la rue de la Harpe; mais Duclos ne se rappela jamais sans frémir cette étourderie, dont les suites auraient pu être des plus funestes pour lui, si la garde du Châtelet, étant survenue, avait, sinon massacré, tout au moins mis en prison les trop ardents et inconséquents libérateurs du bourgeois endetté.

Duclos connut à ce moment un nommé Saint-Maurice, joyeux viveur, qui avait de l'esprit et de la littérature , mais qui, dans le vrai, n'était qu'un fourbe insigne, lequel spéculait sur la folie épidémique de la cabale et servait de médium entre de naifs bourgeois et des génies élémentaires dont il invoquait les faveurs dans des assemblées mystérieuses^. « //

I. Ce Saint-Maurice fut arrêté et enfermé à Bicêtre, d'où il s'évada. Apres être resté quelque temps à Paris, il alla à Rouen, où il tenait un état brillant et recevait chez lui ce qu'il y avait de plus distingué dans la ville. En 1729, à la naissance du dauphin, il donna une fête superbe qui resta longtemps célèbre dans les fastes de la ville normande.

XX Notice sur la Vie

logeait, raconte Duclos. au troisième étage sur le Palais-Royal, en face de la Compagnie des Indes. Son logement était composé de trois pièces, dont la principale était meublée, tapisserie, lit et chaises, d'une serge violette. Vous eussiei cru entrer dans la retraite d'une dévote. Cette modeste tapisserie était un peu égayée par une suite d'estampes sous verres, encadrées dans des bordures brunes, qui renfermaient les sujets les plus lascifs. Tout son domestique consistait en une servante jeune et jolie, vêtue en paysanne très propre : c'était un habit de goût, on voyait d'abord que si elle faisait le lit de son maître, elle le défaisait aussi. »

Dans la compagnie de ce Saint-Maurice, il n'est fredaines qu'il ne commît. C'était tous les jours rendez-vous galants, parties carrées, soupers délicats. Il La délicieuse société! s'écrie-t-il ; il ne lui manquait que d'être honnête, ce qui ne l'empêchait pas d'être fort de mon goût, à l'âge que j'avais, avec une ardeur immodérée pour les femmes. Je les aimais toutes et n'en méprisais aucune. La délicatesse de sentiment ne s'allie guère à un tempérament de feu. La connaissance de Saint-Maurice aurait été cependant plus dangereuse pour moi que celle de toutes les coquines, si j'avais eu moins de principes. J'allais de temps en temps chei lui et J'y trouvais compagnie

et les Œuvres de Duclos. xxi

joyeuse et à table^ car il donnait souvent de ces déjeuners-dîners qui se prolongeaient tellement que tous les repas s y confondaient, >

Cependant la mère de Duclos^ instruite de la vie oisive et dissipée de son fils, le rappela à Dinanà la fin de février i72<^. jugeant que cette existence dissolue n était point celle qui convenait précisément à un garçon de vingt et un ans, sans situation décidée. Celui-ci quitta Paris avec un profond chagrin, mais plein de déférence pour les ordres maternels. Il pensa d'abord accepter une lieutenance qu'on lui offrait dans un régiment de Piémont; mais M^^ Duclos, avec un grand sens, lui fit observer que le service n'appartenait qu'aux gens de condition; qu'ils ne devaient point suivre d'autre route, et qu'elle ne voyait qu'avec mépris des gentilshommes exercer de très bas emplois qui, dans sa jeunesse, étaient des récompenses de valets ; pour un honnête bourgeois, ajoutait-elle, à moins qu'il ne fût assej riche pour sortir de sa classe, le service était un métier de libertin.

Le fils s'efforça enfin de persuader à sa mère, qu'ayant commencé son droit, il ne saurait faire mieux que de le terminer, pour être prochainement reçu avocat. Celle-ci se laissa convaincre, et, après un séjour d'environ six mois à Dinan, Duclos se disposa à revenir à Paris. Il resta tout d'abord cinq se-

XXII Notice sur la Vie

maines à Rennes^ che^ M'^^'' Pellenec.sa sœur ; ce fut là qu'il connut La Chalotais^ , le fameux procureur général au parlement de cette ville^ qui devait^ par la suite, se signaler l'un des premiers dans l'affaire de Vexpulsion des jésuites, en publiant le Compte rendu des constitutions de cet ordre-.

Entre ces deux honnêtes hommes, il s'établit une sympathie de caractère qui ne pouvait que se changer en une amitié dont la disgrâce et l'exil ne firent que fortifier les liens par la suite. Ce fut la littérature qui jeta un pont entre ces esprits si nettement accusés ; tous deux étaient épris des lettres, tous deux adoraient la force de la sincérité et l'idéal de la justice jusqu'à se faire pendre pour elle et par elle ;

1. Louis-René de Caradeuc de La Chalotais, procureur général au parlement de Rennes, naquit en cette ville en 1701, mort en 1785. Il résista au duc d'Aiguillon, commandant de la province, et refusa d'enregistrer les édits bursaux du gouvernement, les considérant comme attentatoires aux droits de cette province. Il subit une longue disgrâce et des emprisonnements, notamment avec son fils, dans la citadelle de Saint-Malo. C'est là que, privé de papier et d'encre, il écrivit un mémoire contre ses détracteurs sur des papiers de biscuit, avec un cure-dent trempé dans de la suie délayée, ce qui fit dire à Voltaire que son cure-dent gravait ■pour l'immortalité. Duclos n'abandonna jamais son ami et le soutint jusqu'à voir sa propre liberté menacée.

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