‹ Contes de Charles Pinot DuclosChapitre 2 sur 8 · Publié en 2 volumes in · texte numérisé non relu

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et les (Euvres de Durlos. xxiii aussi, lorsque plus tard Duclos se rendait aux États de Bretagne, il rencontrait dans La Chalotais comme un écho salutaire de son honneur et de son intégrité de conscience^ Il retrouvait en lui comme un autre luimême, et se complaisait dans cette amitié comme dans un nid d estime qui lui permettait encore de croire à quelque chose dans l'effondrement moral de son siècle.

Au commencement de lyzd, Duclos se retrouve enfin dans ce Paris qu'il convoitait si fort du fond de sa province; il se mit en pension che^ un avocat du Conseil et reprit ses inscriptions en droit. Alais la procédure lui inspirait toujours moins de goût que la lecture des vieux auteurs, et nous le laisserons lui-même conter cette époque de sa vie vec une finesse extrême, et tracer des portraits charmants, en accompagnant son récit d'annotations nécessaires aux souvenirs qu'il provoque :

« Un jour, avant d'entrer à la Comédie que je, suivais plus que les écoles, je m'arrêtai au café Procope, où l on dissertait sur la pièce qui se jouait alors; quelques bonnes observations que /entendis me donnèrent envie dy revenir.

« // y avait alors deux cafés où se rassemblaient des gens de lettres; celui de Procope en face de la Comédie et celui de Gradot sur le quai de l'École. La Motte, Saurin, Maupertuis, étaient les plus dis-

XXIV Notice sur la Vie

tingués de chei Gradot. Boindi/îj l'abbé Terrasson^ Fréret et quelques artistes s'étaient adonnés au café Procope et s'y rendaient assidûment . indépendamment de ceux qui y venaient de temps en temps^ tels que Piron, l'abbé Desfontaines ^ La Paye et autres. Je ne crois pas que ces cafés soient aujourd'hui sur le même pied ; il y a plus de trente-cinq ans que je n'y suis entré (Duclos écrivait donc ces fragments de mémoire vers 1762 à 176^)^ et je n'entends citer personne de connu dans les lettres qui s'y rende.

« Je retournai che^ Procope. Je trouvai^ en y entrant, qu'on y traitait un point de métaphysique, et que Fréret et Boindin étaient les tenants de la dispute. Le premier était l homme de la plus vaste et de la plus profonde érudition que j'aie connu, et ses connaissances portaient sur une forte base de philosophie 1/ l'autre, avec beaucoup de sagacité, parlait

I. Fréret, lîls d'un procureur au Parlement, était né à Paris en 1(588 ; tour à tour avocat et historiographe, il fut reçu à l'âge de vingt-cinq ans à l'Académie des inscriptions. Son discours d'entrée sur l'Origine des Français, très savant et hardi, contenait des passages très osés dans leur indiscrétion au sujet de l'affaire des princes avec le Régent, ce qui le fit enfermer a la Bastille ; après avoir obtenu sa liberté, il revint à ses études littéraires et à ses mémoires érudits, qu'on retrouve dans la collection académique des

et les Œuvres de Duclos. xxv

avec une éloquence véhémente, sans en être moins correct dans le langage^. Il ne montrait jamais plus d'esprit dans une dispute que lorsqu'il avait tort, ce

inscriptions et belles-lettres. Fréret était très savant et sa mémoire était prodigieuse ; il mourut en 17+9, dans la soixante et unième année de son âge.

I. Nicolas Bomdin naquit a Paris en 1676. Nous le voyons d'abord dans les mousquetaires à l'âge de vingt ans ; mais le métier des armes, trop fatigant, ne convenait pomt a son tempérament; en 1706, il fut reçu à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, et il est certain que l'Académie française lui eût ouvert ses portes, si l'athéisme provocant qu'il affichait n'avait quelque peu effarouché la quiétude des Quarante. Par amour de la discussion, il avait fini par ne plus rien voir que de problématique dans les opinions humaines. Cet homme d'esprit fit plusieurs comédies qui ne sont que trop oubliées : le Port de mer, le Bal i'Auteuil et Us Trois Gascons sont encore tout pétillants d'un comique qui n'a pas vieilli. Voici comment l'auteurdu Temple du goàt a peint Boindin :

Un raisonneur, avec un fausset aigre, Criait : « Messieurs, je suis ce juge intègre Qui toujours parle, argue et contredit; Je viens siffler tout ce qu'on applaudit. » Lors la Critique apparut et lui dit :

« Ami Barduu, vous êtes un grand maître, Mais n'entrerez en cet aimable lieu :

Vous y venez pour fronder notre Dieu, Contentez-vous de ne le pas connaître. »

Marmontel, dans ses Mémoires, a consacré à Boindin quelques lignes fort plaisantes. — Cet original est mort a Paris en 17s'-

xxvr Notice sur la Vie

qui lui arrivait asseï- quand il ne parlait pas le premier ^ attendu qu'il était naturellement contradicteur... Le sage Fontenelle^ qui estimait Boindin à beaucoup d^ égards, lui ayant demandé pourquoi il se livrait si fort à la contradiction : « C'est, dit Boindin. que Je « vois des raisons contre tout. — Et moi. répondit Fon- « tenelle.J en vois pour tout .et J'aurais la main pleine « de vérités, que Je ne l ouvrirais pas pour le peuple. »

« J'ai toujours trouvé Boindin très raisonnable dans le tète-à-tête ; mais aussitôt qu'il se voyait au milieu d'un auditoire^ comme au café^ il ambitionnait les applaudissements quelui attirait sonéloquence. A soixante ans passés il avait encore cette passion puérile... Je me suis un peu arrêté sur Boindin parce que c'est le seul de l'Académie des belles-lettres dont on n'ait point parlé à la séance publique qui suivit sa mort. Ou aurait pu au moins en user pour lui comme on avait foit pour le trop fonieux Père Letellier^ dont tout l'éloge se borna aux dates de sa naissance, de sa nomination à la place de confesseur du roi et de sa mort ; on n'' aurait manqué ni à l'usage ni à la décence.

« J'étais donc arrivé au café au plus fort de la discussion métaphysique. Apres avoir entendu quelque temps les deux acteurs. Je hasardai ^ sur la question^ quelques mots qui attirèrent leur attention. L'audi-

et les Œuvres de Duclos. xxvii

toire parut surpris qu'un jeune homme osât se mesurer avec de tels athlètes. Cependant ils me firent accueil l'un et l'autre et m'invitèrent à revenir. Je n'y manquai pas, et comme j'y trouvais toujours Boindin, je devins bientôt son antagoniste et partageai avec lui l'attention de l'auditoire qui m'affectionnait de préférence, parce que Boindin avait la contradiction dure et que je V avais gaie...

« L'abbé Terrasson^, qui venait souvent au café, avait beaucoup d'érudition grecque, latine et dans plusieurs langues modernes; était géomètre, physicien et doué d'un esprit philosophique qu'il portait dans tout ce qu'il traitait, c'est-à-dire, pour me servir de sa définition, de cette supériorité de raison qui nous fait rapporter chaque chose à ses principes propres et naturels, indépendamment de l'opinion qiien ont eue les autres hommes... Avec beaucoup d'esprit,

I. L'abbé Jean Terrasson, né à Lyon en 1670, fut reçu en 1707 à l'Académie des sciences, et obtint en 1720 une chaire de professeur de philosophie grecque et latine au Collège de France. Il fit partie de l'Académie française en i7j2. Il fut tour a tour enrichi et ruiné par le système de Law, qu'il avait préconisé dans ses lettres sur le Nouveau système de finances., 1718. lia laisse trois volumes sur V Histoire tirée des monuments, anecdotes de l'ancienne Egypte, 1731; } vol. in-12 L'abbé Terrasson mourut en I7$0.

xxviii Notice sur la Vie

le fond de son caractère était la simplicité, la naïveté et quelque chose de mais. Il y a des hommes qui^ tenant de la nature un point de singularité, l'exage^ rent à dessein pour le rendre plus piquant, ce qui, contre leur intention^ produit un effet contraire. Il pouvait quelquefois remarquer que les autres ne lui ressemblaient pas; mais il n'allait peut-être pas jusqu'à conclure qu'il ne leur ressemblait point, c est-à-dire qu'il ne faisait pas de retour sur luimême...

« Un homme que je connus en même temps que l'abbé Terrassonfut Du Marsais^, qui avait beaucoup d'esprit philosophique qu'il appliqua principalement à la grammaire; comme il était venu tard de sa province à Paris, il avait conservé Faccent provençal, qui V empêchait de bien juger des sons de la langue. Nous en parlions un jour, et, sur les observations que je lui en fis, il m' engagea à mettre mes observations par écrit. Elles font partie des notes

I. César Chesnau du Marsais, né à Marseille en 1676, mort à Paris en 175(3. D'abord avocat, il ne tarda pas à s'occuper de l'exposition des méthodes raisonnées sur la grammaire, et il a laissé à ce sujet plusieurs ouvrages estimés. Fontenelle disait de lui : a C'est le nigaud le plus spirituel et l'homme d'esprit le plus nigaud que je connaisse; c'est le La Fontaine des philosophes. »

et les Œuvres de Duclos. xxix

que je fis dans la suite sur la grammaire de Port- Roy al K

« Parmi ceux qui venaient chei Procope^ il y en avait qui allaient aussi au café Graàot^ tels que le marquis de La Faye^ ; avec de la finesse dans l'esprit; de la littérature française, beaucoup de politesse, le meilleur ton dans la conversation, faisant des vers faciles ; c'était un homme très aimable et qui aurait

1. Grammaire générale et raisonnée (dite de Port-Royal), par Lancelot et Arnaud, avec des remarques par Ch. Duclos. Paris, 1754; in-i2.

2. Jean-Francois Leriget de La Paye, d'abord capitaine d'infanterie, puis gentilhomme ordinaire du roi, fut reçu à l'Académie française en 1730 et mourut, en 1731, âgé de cinquante-sept ans. Il a laisse des poésies agréables, et Voltaire, qui appréciait l'homme, en a fait ce portrait flatteur :

Il a réuni le mérite

Et d'Horace et de PoUion;

Tantôt protégeant Apollon,

Et tantôt chantant à sa suite.

Il reçut deux présents des dieux,

Les plus charmants qu'ils puissent faire ;

L'un était le talent de plaire,

L'autre, le secret d'être heureux.

M. Paulin-Pàris, dans une savante Étude sur Jean-Baptiste Rousseau, insérée dans les tomes I, II, III et IV du Bibliophile Français, a eu l'occasion de parler de La Paye et de ses procès; de même qu'il a passé en revue, pour ainsi dire, l'aimable société dont Duclos, dans ses Mémoires, esquisse si finement la physionomie.

XXX Notice sur la Vie

pu servir de modèle à ce qu'on appelle les gens du monde. Il jouissait d'une fortune considérable^ tenait une bonne maison et y rassemblait souvent compagnie choisie de différents états. Son frère alné^ capitaine aux gardes^ homme d^ esprit et fort instruit ^ avait la plus belle bibliothèque qu'un particulier pût avoir ^^ et dont le catalogue est^ je crois, le premier qui ait été imprimé et qui ait servi à l'ordre de ceux qui ont paru depuis^ Il est connu et recherché en librairie... Le duc de Bourbon^ qui avait été premier ministre^ le chargea dune commission asse^ singulière. Ce prince^ ayant résolu de se marier, envoya La Faye en Allemagne, choisir la princesse dont la figure lui plairait le plus, s'en rapportant absolument au goût du commissionnaire. La Faye, après avoir parcouru l'Allemagne, donna la pomme à Caroline de Hesse- Rhinsfeld, princesse aussi aimable que son mari l'était peu. Elle est morte à vingt-six ans, en 1741.

I. Le capitaine de La Faye, ayant eu une jambe emportée par un boulet de canon, quitta le service et se renferma dans sa bibliothèque, sur laquelle il fit graver cette inscription :

Me lasit Mavors, liesuin mulcerc Cameitce.

Très érudit et passionné pour la bibliographie, ce bibliophile distingué termina sa vie en annotant des textes et en collationnant des éditions.

et les Œuvres de Duclos. xxxi

Je ne m'attendais guère, quand elle arriva ici. que je dusse faire son e'pitaphe^.

I La Faye. quiavait pris de l'amitié pour moi, m'aurait volontiers emmené avec lui dans son voyage, et je l'aurais encore plus volontiers accompagné ; mais ce ne pouvait pas être à l'insu de ma mère. Je lui laissais bien ignorer ma vie dissipée et le peu d'application que je donnais à la jurisprudence, mais un voyage de plaisir aurait mis ma conduite trop à découvert, m'aurait fait appeler en province, ce que je redoutais le plus.

(I Peu de temps avant ce voyage, La Faye m avait mené chei Gradot pour me faire connaître, me ditil, le plus aimable des gens de lettres ; et j'en jugeai comme lui. C'était La Mot te ^. Après avoir vécu

1. Dans les papiers laissés par Duclos après sa mort, on a trouve cette epitaphe écrite sur une carte à jouer. La voici : <i Auguste par sa naissance, elle mérita par ses vertus les respects dus à son rang; la beauté, la jeunesse et les grâces en relevaient l'éclat ; sa beauté la fit aimer. Sa mort, vraiment chrétienne, nous assure qu'elle repose en paix au sem de Dieu. »

2. Antoine Houdard de la Motte, de l'Académie française, né en 1672, mort en 1731. Il offre ce rapprochement avec Duclos, cjue tous deux étaient fils de chapelier. L'es prit paradoxal de ces écrivains devait briller de tout son éclat et mieux que dans leurs écrits, dans cette société de grands causeurs tels que Maupertuis, Saurin et Nicole.

XXXII Nocice sur la Vie

dans les meilleures sociétés de Paris, devenu aveugle et perclus de jambes, il était réduit à se faire porter en chaise au café Gradot^ pour se distraire de ses maux dans la conversation de plusieurs savants ou gens de lettres qui s'y rendaient à certaines heures. J'y trouvai Alaupertuis. Saurin. Nicole^ tous trois de V Académie des sciences ; Melon ^ auteur du premier traité sur le commerce ; et beaucoup d'autres qui cultivaient ou aimaient les lettres. La Motte était le point de réunion de l'Assemblée^ et personne n'y était plus propre que lui par le ton de politesse qu'il mettait dans la discussion. Les sciences dont il ne S'était point occupé ne lui étaient pas étrangères. Il en saisissait la métaphysique. Ses idées étaient nettes . précises, et rendues avec ordre et clarté. Ses ouvrages et surtout ses qualités personnelles lui avaient fait des enthousiastes j aussi était-il l'objet de l'envie de ceux qui n'étaient pas en état de l'estimer. . .

« La Motte, à qui j'avais été annoncé par La Faye,

N'est-ce pas lui qui prétendait que les tragédies devaient être écrites en prose? — Pour Duclos, qui détestait les vers, cette boutade devait être prise au sérieux. Il a écrit en effet cette pensée : « Que d'ouvrages en vers perdraient leur réputation si on les réduisait en prose ! ce serait une espèce de coupelle pour savoir s'il y a des choses et non pas des mots. »

et les (Kuvres de Duclos. xxxiii me fit aysej d'accueil pour m'en attirer de la part de l'assemblée. J'y allais donc quelquefois ; mais comme J'étais venu me loger dans le quartier du Luxembourg^ où j'avais fait des connaissances qui m'étaient chères, je préférais aller au café Procope, voisin de la Comédie que j'aimais beaucoup ; cela me donna l'occasion de connaître Baron, le Roscius de notre siècle. C était le plus grand comédien dans le tragique et le comique noble qui ait paru sur le Théâtre- Français... son jeu était si vrai, qu'il faisait oublier le comédien : on croyait voir le personnage. A soixante-quinie ans passés, il jouait des rôles d'amoureux sans qu'on fît attention à son âge^. Il avait reçu de la nature tout ce qu'il en pouvait recevoir pour sa profession : la figure, la voix, l'intelligence, les entrailles. Ajoutei-y qu'il avait été adopté, élevé et instruit par Molière. Racine, qui faisait répéter ses pièces avec le plus grand soin, disait à

I. Baron ne mourut qu'en 1729; c'est vers 1727 que Duclos se lia avec ce grand comédien, bien qu'il l'ait connu des le temps qu'il sortait du collège d'Harcourt. Baron se rendait alors chez un libraire, vis-a-vis du collège, pour y rechercher des éditions anciennes de pièces de théâtre. Sa bibliothèque était bien montée et remplie d'ouvrages choisis ; il possédait même la série des Ai usum delphini et l'édition variorum. Il disait de Racine que Boileau le tenait pour son écolier : « C'était un bel esprit, ajoutait-il, auquel il avait appris à faire difficilement de bons vers. »

XXXIV Notice sur la Vie

Baron : « Pour vous ^ Je vous livre à vous-même . le cœur vous en dira plus que mes leçons... «

« Je reviens pourtant à moi; Je n'écris ceci que pour amuser ma vieillesse et Je m'amuse. Je continuais de prendre des inscriptions aux écoles de droit , sans les suivre^ et l'étude de l'avocat au conseil m'attachait fort peu. Les connaissances que Je fis au spectacle, soit nouvelles^ soit renouvelées du collège, me lièrent avec quelques Jeunes gens de qualité qui m'accueillirent. Je n'en fus guère moins libertin, mais cela me sauva d'associations qui pouvaient m'entrainer dans une sorte de crapule. Je fus aussi initié dans des maisons honnêtes et même distinguées. Engagé Journellement alors à des dîners et à des soupers, Je vis que ce que J'avais de mieux à faire était de ne pas payer inutilement une pension, et Je pris une petite chambre garnie. Ainsi, n ayant point d'état que celui d'un étudiant qui n'étudiait point (du moins ce qui était de mon devoir, car les belleslettres prenaient le temps que Je ne donnais pas au plaisir), J'étais à portée d'être reçu dans les sociétés d'un rang supérieur au mien, ce qui n'arrive qu'a Paris, pour les hommes, pourvu qu'ils soient de famille honnête et ne soient pas dans une dépendance personnelle. Ils peuvent vivre avec ce qu'il y a de plus grandj si les mêmes goûts les associent ; J'en

ec les Œuvres de Duclos, xxxv

eus la preuve. J'avais fait quelques autres connaissances que de jeunes gens y un homme de crédit, sachant que ma fortune était asseï bornée, me proposa une place très lucrative, mais qui m'aurait donné un maître : je la refusai. Il me pressa, et, voyant que ses instances étaient inutiles, il me dit en m'embrassant : « Je ne puis vous blâmer, quelque t amitié que j'aie pour vous, nous ne pourrions exacte- « ment vivre ensemble comme nous vivons ^ je serai « peut-être plus heureux dans une autre circonstance.» s J'avais déjà une répugnance naturelle pour la dépendance, ou plutôt l'asservissement. L'approbation que donnait à mon refus un homme qui aurait pu s'en offenser, et qui me voulait du bien, ne fit que me confirmer dans mes sentiments. Si mon petit amourpropre m'a quelquefois fait négliger ma fortune, il ma toujours empêché de m' écarter de l'honneur^. Je n'ai, par exemple, jamais accepté, avec des seigneurs,

1. Dans les Considérations, Duclos a émis cette pensée, qui définit bien son sentiment personnel : « L'homme de probité se conduit par éducation, par habitude, par intérêt ou par crainte ; l'homme vertueux agit avec bonté. L'homme d'honneur pense et sent avec noblesse, ce n'est pas aux lois qu'il obéit; ce n'est pas la réllexion, encore moins l'imitation qui le dirigent; il pense, parle et agit avec une sorte de hauteur et semble être son propre législateur à luimême, n

xxxvi Notice sur la Vie

de ces soupers libertins que j'ai souvent faits avec mes égaux. Je me souviens que^ me trouvant à un souper d'hommes^ che^ le prince de Guise^ avec sept ou huit jeunes gens de la cour les plus à la mode^ le repas fut très gai. Entre minuit et une heure, on proposa, pour couronner la fête, d'envoyer che^ une célèbre abbesse. chercher des filles. La proposition fut applaudie et je ne la contredis points Mais pendant que le Mercure était en course^ quoique j'eusse la tète échauffée de vin de Champagne^ je ne la perdis point, et. sous prétexte d'un besoin, je m'évadai. Je trouvai le lendemain un de nos convives qui me dit quon s'était fort réjoui, qu'on m'avait regretté, mais qu'' apparemment je m'étais senti incommodé. Je le rassurai sur ma faute de la veille, et j'ajoutai que je n'aimais pas les parties de plaisir qui pouvaient finir par un éclat ; que ces messieurs, en cas d'aventure, avaient des noms qui imposent et que celui d'un particulier comme moi figurerait mal sur une telle liste. Ce motif de mon éclipse qu'il dit aux autres ajouta quelque estime au goût qu'ils avaient pour moi.

(( La vie que je menais me plaisait beaucoup plus que mes devoirs. Ma mère n'en aurait pas été aussi contente que moi, mais je ne l'en instruisais pas.

« Quoique ma conduite ne fût pas absolument sans

e: les (Euvres de Duclos. xxxvii

reproches. Je vivais, du moins habituellement., dans ce qu on appelle la bonne compagnie

C'est ainsi, brusquement, au début d'une phrase révélatrice, alors que l'intérêt commence à poindre, que ces Mémoires de Duclos, si heureusement ébauchés, se terminent, s'éteignent, pour ainsi dire, comme ces paroles dernières, que la pensée expirante des agonisants lègue à ceux qui survivent. — Nous venons de citer, en les allégeant des détails superflus, les trois maîtresses pages de ce précieux document, nous effaçant avec respect devant l'esprit et l'allure jeune et vivante de cette autobiographie. Nous allons reprendre maintenant , avec la conscience de notre isolement, au milieu du fatras de nos notes, cette existence qui faisait d'aussi aimables retours sur elle-même, en nous donnant la sensation d un vieillard, heureux de dérouler dans le mirage de ses souvenirs ses années de jeunesse, de vigueur et d'amour.

N'éprouve-t-on pas de pénibles regrets en songeant aux régals délicats dont ces digressions sitôt interrompues nous privent? Devant la brusquerie d'arrêt de cette plume, les désirs s'irritent et se cabrent; telle une bonne fortune qui s' évanouirait à la jarretière ou l'aurore d'un beau jour aussitôt obscurcie. Nous n'avons point la prétention de renouer le fil

XXXVIII Notice sur la ^'ie

du récit, les désillusions ne se réparent point ; en continuant par le pastiche ce croquis d'artiste si bien mis en place par lui-même, nous ne ferions que tomber dans l'erreur grossière de quelques érudits à conscience facile et autorité contestable. On ne touche pas aux esquisses des peintres qui ne sont plus ; elles font rêver par l'esthétique de leur conception, et les poètes de l'art aiment à rehausser de leur idéal l'indécision exquise des lignes ou le vague fondant des tons.

Aussi, dans ces Mémoires, qui ne demandaient qu'à grandir et à devenir touffus, feuillus comme la vie chaque jour mouvementée, enfiévrée, peuplée davantage de celui qui les écrivit, ce que nous regrettons, c'est l'horiion même, chargé de mystère et de révélations, qu'ils semblaient vouloir dérouler à nos yeux. C'est un coin intime du xviii*' siècle qu'on croyait tenir et qui s'efface tout à coup. Que d'anecdotes, de traits originaux , de chroniques indiscrètes, d'observations finement ciselées, Duclos eût semés dans cette période de quarante années qui eussent complété son autobiographie ! quels portraits sincères et hauts en couleurs il nous eût montrés, sans Jîatterie, avec leurs verrues et leurs rides! Sous la projection étincelante de sa lanterne de Diogène incorruptible, nous eussions vu jaillir de l'obscurité

ce les (Euvres de Duclos. xxxix

toutes ces faces blêmes^ hypocrites et craintives qui ont pu se réfugier dans la virginité des marges de l'histoire des lettres, ou demeurer ténébreusement masquées, faute d'avoir rencontré sur leur route un écrivain viril et indépendant qui les dévisageât.

Duclos eût magistralement marqué de son mépris tous les sectateurs des philosophies tapageuses, avec lesquels sa hautaine probité ne put Jamais s'acclimater ; il eût Jugé sévèrement ces orgueilleux chefs de cabales et il n'aurait pas craint de relever les falbalas , les Jupes et les paniers d'une M^^ d'Epinay ^, pour la fouailler d'importance et la laisser voir à nu, éperdue et le derme -[ébré par ses lanières impitoyables. Il fallait un tel homme pour stigmatiser la perversité profonde et froide de certaine société et cette entière dignité qui lui permit de s'écrier un jour : « Je tirerai ces drôles-là de la fange, pour les pendre dans mon histoire. »

Mais si Duclos, dans ses Souvenirs, n'a pendu en effigie aucun de ces fourbes au gibet de sa droiture,

I. Voyez, sur les rapports de Duclos avec la société de M'"^ d'Epinay, les Mémoires mêmes de M™" d'Épinay; les Confessions de J.-J. Rousseau, la Vie de J.-J. Rousseau, par Musset-Pathay; Correspondance inédite de l'abbé Galiani avec M'°<' d'Epinay, Grimm, d'Holbach, etc., etc.; toutes les calomnies de la coterie de M"'« d'Épinay sur Duclos sont à l'honneur de cet écrivain loyal.

XL Notice sur la Vie

nous le retrouverons souvent clouant^ de son ironie profonde^ quelques puissants de son siècle au pilori de ses Ana. « Les grands nous craignent^ disait-il bravement^ comme les voleurs craignent les lanternes. )>

Reprenons notre biographie sans insister sur l'originalité qu'un tel esprit droit et pénétrant n'eût point manqué d'apporter dans l'histoire des mœurs littéraires de son siècle.

Les relations du Jeune ami de La Motte ^ de Fréret et de Boindin ■ s'étendirent rapidement ; du Procope et du Cradotj la réputation de ce spirituel causeur fut colportée de cercle en cercle. Il fut mandé che^ AP^^ Quinault ^^ à cette société du Bout du banc, dont maintes fois, dans ces notices, nous avons eu l'occasion de parler; là, il se lia d'une amitié profonde avec Caylus, ce bourru bienfaisant ; Maurepas, Pont de Veyle, Voisenon, ce papillon asthmatique ; Collé, le grivois chansonnier ; le comte de Tessin, ministre plénipotentiaire ; de Sur gère, et Crébillon fils, ce Straparole amarivaudé et ce philosophe aux senteurs de boudoir.

i. Duclos devait, par la suite, être l'un des plus intimes et des plus dévoués amis de M"'' Quinault, à laquelle, par une clause de son testament, il donna et légua dix mille livres une fois payées.

ec les Œuvres de Duclos. xli

Ces aimables connaissances l'entraînèrent au Caveau ^ dans les parties joyeuses des sens et dans les incartades de l'esprit. Dans cette compagnie, gagné par l'honnêteté cordiale des sentiments qui s'y montraient j il se laissa aller à composer des couplets de parades et des petits écrits facétieux , qui figurent dans le Recueil de ces messieurs', les Etrennes de la Saint-Jean-, ouvrages dans lesquels la plaisanterie se vautre, et qu'un mot de d'Alembert nomme justement : une crapule plutôt qu'une débauche d'esprit.

Quoi qu'il en soit^ en dehors de ces licences d'un réalisme fade, Duclos avait acquis, comme charmeur de la parole, une réputation des plus justifiées dans le monde des littérateurs les plus difficiles sur l'art du bien penser et du bien dire. C est dans la conversation, en effet, qu'on le retrouvait tout entier, avec sa verve personnelle bien rythmée par un organe mâle et impératif. Il était si séduisant, en discutant sur

1 . Le Recueil de ces Messieurs parut sous la rubrique d'Amsterdam, chez les frères "Westein, en 1745, in-12. Us sont insérés dans les Œuvres complètes de Caylus. La dernière pièce du Recueil, qui est attribuée à Duclos, est la meilleure qui soit dans cette œuvre médiocre.

2. Les Etrennes de la Saint-Jean. Trojes, veuve Oudot, 1732, in-i2. — Voir notre édition des Contes de Caylus. Paris, Quantin, 1879, in-8", dans cette même collection des Petits Conteurs du xyiii"^ siècle.

XLii Notice sur la Vie

un point quelconque de morale^ ses pensées présentaient une arête tellement vive et revêtaient si logiquement l'expression propre^ que Fontenelle^ enthousiasmé, un jour qu'il écoutait notre Breton, l'invita à composer un ouvrage : « Mais^ sur quoi? insista Duclos. — Pardieu ! sur ce que vous venez de nous dire « , reprit le spirituel nonagénaire.

En 1739} le ij aoùt^, à l âge de trente-cinq ans, sans qu'il eût encore rien publié pour fonder sa réputation, l'Académie des inscriptions et belles-lettres, par une faveur spéciale, témoigna de sa foi en des aptitudes si brillantes, et fit crédit à Duclos en le recevant dans sa docte assemblée. C'était alors une rare distinction qu'on accordait parfois aux grands seigneurs, mais qui était, sans aucun doute, un cas isolé en ce qui concerne un roturier admis sans droit. Le nouveau venu ne laissa pas à la surprise et à l'envie le temps

I .Voici làpièce justificative de cette réception de Duclos à l'Académie des inscriptions, sous la forme d'une lettre, signée Maurepas, datée de Versailles, le 13 août 17J9 :

(i Je vous donne avis, avec bien du plaisir, Monsieur, que le Roy vous a choisi pour remplir la place d'académicien associé de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, qu'occupoit le sieur abbé de Carnaye, qui a passé à la vétérance.

II Je vous suis, Monsieur, très entièrement dévoue.

« Signé : M au repas. i>

et les Œuvres de Duclos. xliii

de joindre leurs voix pénétrantes et sourdes ; il se mit aussitôt â la besogne pour payer ses dettes de gratitude à ses confrères j et il ne tarda pas à enrichir de savants mémoires les lourds in-quarto de l'Académie,

Ce ne fut cependant que deux ans plus tard, en Z7'fi, que parut au grand Jour de la publicité son premier ouvrage personnel : THistoire de Madame de Luz, anecdote du régne de Henri IV. L'essai, pour être heureux, n'était pas un coup de maître; dans l'affabulation du récit, on peut rencontrer un intérêt asseï bien conduit, le style est pétillant et facile, les pensées qui s'y montrent sont ingénieuses, fines et ne manquent pas de profondeur, mais l'expérience encore fait défaut. Ce livre fut bien accueilli néanmoins et le succès le porta. On croirait, à lire ce roman asseï tourmenté, que ce fut sur ses données honorables que cinquante ans plus tard, le comte, depuis marquis et citoyen de Sade, puisa l'idée première de sa sanguinaire et pornographique production : Justine ou les malheurs de la vertu'.

L'année suivante, Duclos publia les Confessions

! . La première édition de ce sinistre roman parut pour la première fois, en a vol. in-8", sous la rubrique ; en Hollande, che^ les libraires associés, 179 1. — Voyez notre bibliographie de cet ouvrage dans Vidée sur les Romans. Paris, Rouvejre, 1878, i vol. in-12.

XLiv Notice sur la Vie

du comte de *** , l'ouvrage que nous réimprimons ici même et dont on peut analyser plus loin le mérite. Ce joli roman, qui rejlétait si justement les mœurs du temps, obtint un succès considérable et suffit pour asseoir définitivement, dans un certain monde, la réputation de l'aimable écrivain. Dès lors, il fut admis partout, il recueillit ces sympathies des gloires naissantes qui inspirent alors peu de défiance à leur début, mais qui, en grandissant, portentchaquejourplus d'ombrage autour d''elles, et s'isolent entièrement lorsqu'elles atteignent aux sommets du génie. Duclos fut en ce moment de tous les plaisirs, de toutes les fêtes de l'esprit, mais il rêvait les applaudissements de la scène et songeait à obtenir ses entrées à V Opéra. Dans ce but, il composa et fit représenter par l'Académie royale de musique, le 2o août 1743, les Caractères de la folie, ballet en trois actes, dont la musique fut confiée à un sieur de Bury fils, compositeur aussi médiocre qu'inconnu. Les différentes entrées de cette folie étaient les Manies, les Passions, les Caprices; les décors représentaient l' ile de Chypre et les jardins de Cythère, les personnages chantants paraissaient sous les traits de Jupiter, de Vénus, de V Amour et de la Folie. La pièce fut mal reçue du public ; on la trouva froide et sans originalité et, en dépit de tout le talent de J/Hes p^i^ £g Maure, Chassé et de

et les (Kiivres de Duclos. xlv

la célèbre Camargo^ elle ne se releva pas du verdict qui l'avait frappée ^.

Alais pour nous, ce qui reste de ces trois actes que nous a conservés l'impression^ c'est le témoignage d'un Duclos poète, alors qu'il professait si hautement de son mépris pour les vers, en s' écriant un jour à la lecture d'un poème : « Bravo! bravo! c'est beau comme de la prose. » Dans /ej- Caractères de la folie, nous retrouvons quelques fragments lyriques qui ne sont point sans valeur^ tels ceux que nous citons :

Sur l'Amour et sur la Folie, Les dieux sont partagés ainsi que les mortels ;

Mais par des décrets éternels

Le destin les réconcilie;

Entre eux se rétablit la paix.

Par un arrêt irrévocable, La Folie, à jamais.

Doit être de l'Amour le guide inséparable.

I. Le 6 juillet 1762, on essaya de reprendre cet opéra. corrigé et augmenté d'un acte nouveau intitulé : Hylicis et Sylvie, qui fut substitue à l'acte des Passions, et compose par Abeille, suivant VAlmanach des spectacles, et par de Senneterre, d'après Bachaumont. Cette reprise n'eut aucun succès; comme Hylas y est aveugle et que Zelis demande à l'Amour, muni de son bandeau, de rendre la vue à son amant, un plaisant s'écria : « C'est un opéra d'aveugles fait pour être entendu par des sourds. »

xLvi Notice sur la Vie

L'Amour et la Folie unissent leurs autels. Venez leur rendre vos hommages, Ils régnent sur tous les mortels ; Leurs plaisirs sont de tous les âges, Venez jouir dans ce séjour Des biens les plus doux de la vie; On les demande à l'Amour, On les obtient de la Folie.

Amans, pour prix de votre ardeur, Si l'on vous offre de l'estime, Que votre constance s'anime.

Vous touchez à votre bonheur.

La beauté qui vous plaint n'est pas loin de se rendre

Et d'aimer à son tour; La pudeur inventa l'estime la plus tendre Pour servir de voile à l'Amour.

Le sceptre que les rois tiennent de la naissance Ne semble dû qu'à vos travaux;

C'est à votre valeur qu'ils doivent leur puissance;

Le joug forme les rois, la vertu les héros.

Chaque amant, à mes yeux, montre le même zèle. Le succès dévoile ses vœux;.

Le moment qui fait un heureux.

Ne fait souvent qu'un infidèle.

Trouverait-on d'aussi gracieux échantillons d'esprit et de charme poétique dans les livrets d'opéras modernes? Assurément non^ car P esprit n'a que faire

et les Œuvres de Duclos. xlvii

dans les larges canevas à musique que l'on conçoit aujourd'hui.

DucloSj après cet essai lyrique^, renonça à chercher les succès du parterre il eut le sens de comprendre qu'il n'était point fait pour cet art secondaire où excellait son ami Favart ; les Mémoires* quil avait lus à l'Académie des inscriptions i avaient mis en relief, et . depuis deux ans déjà^ il était chargé par le roi d'un important travail sur le règne de Louis XI-,

1. Voici les titres de ces principaux Mémoires, insérés dans la collection des Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres : Mémoire sur les Druides; — Mémoire sur l'origine et les révolutions des langues celtique et française; — Mémoire sur les épreuves jpar le duel et par les éléments, communément appelées Jugements de Dieu, par nos anciens Français; — Mémoire sur les jeux scéniques des Romains, etc., etc. — Voir tomes XV à XXI de la collection in-^." susdésignée.

2. Voici la lettre, datée de Versailles, le 28 mai i74i,que M. de Maurepas adressa à ce sujet à M. l'abbé Sallier :

« Le roi désire, monsieur, faire travailler à l'histoire du règne de Louis XI, et Sa Majesté a fait choix de M. Duclos, de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, pour le charger de ce travail ; vous voudrez bien lui communiquer les manuscrits que Sa Majesté a fait acheter de la succession de feu M. l'abbé Legrand, qui a fait de grandes recherches à ce sujet. Le sieur Duclos vous donnera son récépissé des pièces que vous lui confierez pour les rapporter à la bibliothèque de Sa Majesté, lorsqu'il en aura fait l'usage conforme a ses intentions. Je vous suis, monsieur, etc. Signé : Maurepas. »

xLviii Notice sur la Vie

qui réclamait tous ses soins, toutes ses méditations et des recherches minutieuses dans des manuscrits divers, sur les événements encore mal définis d'une des plus remarquables époques de la monarchie.

On saisira tout à l'heure l'esprit et l'origine du joli conte d'Acajou et Zirphile qu'il publia entre temps en 174'i; comme un fugitif délassement à ses études historiques, et nous ne parlerons ici que du rôle qu'il était appelé à jouer comme maire de Dinan et député du Tiers, au même titre, aux Etats de Rennes.

Ce fut en cette année 1744, le jz juillet^ que Duclos, en conséquence de la commission de l'office de maire de Dinan qu'il avait reçue, prêta le serment requis pour ses nouvelles fonctions \ Mais ce ne fut qu'au mois de septembre suivant qu'il prit possession de ses pouvoirs auprès de ses concitoyens. Au milieu des succès faciles de sa vie parisienne, il était resté Breton, et il ne parlait jamais sans émotion de son pays natal, de ce paisible Dinan, baigné par la Rance, oiï il comptait tant d'affections et de sympathies. Il exerça donc sa charge avec autant de plai-

I. Cette commission de l'office de maire de la ville et communauté de Dinan pour le sieur Charles Pinot, sieur Duclos , a été imprimée dans les Etrennes Dinannaises pour 1858, par M, L. Odorici. l'érudit archiviste de cette

ville.

et les Œuvres de Duclos. xlix

sir que de dévouement ^ et ce ne fut que six ans plus tard, lorsque la place d'Historiographe de France lui fut accordée j qu'il renonça à la magistrature municipale. Pendant ce laps de temps, il s'ingénia à répandre ses bienfaits dans la petite cité bretonne ; il soulageait les misères, montrait un ^ele ardent pour les besoins de la classe ouvrière et embellissait la ville de vastes promenades publiques et d'un pont vivement réclamé, construit à l'aide de ses largesses et qui depuis fut nommé, croyons-nous. Pont Pinot.

Au tiers état, il fit partie de diverses dcputations. Ce fut lui qui, de 17'H- à 17^^, d'après les pièces entièrement inédites que nous avons sous les yeux, se chargea de remplir les missions les plus délicates ; nous pourrions même établir ici, avec documents et pièces Justificatives à l'appui, les services importants qu'il rendit â ses compatriotes en diverses circonstances, notamment lorsqu'il fut question, après la grave maladie de Louis XV à Alet^, d'élever un monument en souvenir de son heureux rétablissement^.

i. Ce monument, qui fut confié à Lemojne, se voyait sur la place d'Armes, à Rennes, et formait un groupe allégorique représentant Louis-XV debout, à côte de la déesse de la Santé et d'une forte beauté, symbolisant la Bretagne. L'Assemblée ayant décide que Duclos composerait l'inscrip-

L NjticesurlaVie

Aldis ces détails^ qui auraient leur place assignée dans un éloge de Duclos pour une académie littéraire de Bretagne^ ne pourraient, ici. que nous entraîner au delà des limites normales de notre étude sur rhomme et sur l'œuvre.

L'Histoire de Louis XI parut au début de l'année ^7'iS- ^Ti^ narration vive^ animée^ heureusement semée de réjlexions^ une érudition sincère et une impartialité notoire firent le succès de ce remarquable ouvrage. « Ce livre, écrivait l'abbé Desfontaines, a été lu de tout le monde avec avidité, surtout des dames dont il a mérité l'approbation. Voltaire qui .s'occupait alors, après son Histoire de Charles XII, de réunir les notions de son Siècle de Louis XIV, Voltaire fut enthousiasmé des hautes qualités d'indépendance et de la hardiesse des jugements manifestés dans ce travail. Il courut chej Duclos pour se Jeter à son cou et le féliciter, mais, ne le trouvant pas, il lui laissa le billet suivant :

« Courage, il n'appartient qu'aux philosophes

tion de ce groupe, on lui vota cent louis d'or pour ses frais de voyage. Voici l'inscription qui fut gravée sur le piédestal de ce monument :

i( Ludovico XV, régi christianissimo, redivivo et triumphanti, hoc amoris pignus et salutis publicœ monumentum comitia arniorica posuere. anno Domini »74t-

et les Œuvres de Duclos. li

décrire l histoire. En vous remerciant bien tendrement. Alonsieur^ d un présent qui m'est bien cher et qui me le serait quand même vous ne me le serie^ pas. — Je passe à votre porte pour vous dire combien Je vous aime^ combien je vous estime, et à quel point je vous suis obligé; et je vous l'écris dans la crainte de ne pas vous trouver. « Bonsoir, Salluste. u

Dans ce concert déloges, il y eut bien quelques dissidents, tels que le chancelier d Aguesseau. alors dans sa vieillesse, qui s'écria à cette lecture : « C'est un ouvrage écrit aujourd'hui avec l'érudition d'hier. « Alais Sénac de Meilhan, qui appréciait les fines peintures de Duclos sur les mœurs de son temps, prétendit spirituellement que, si l'auteur rf' Acajou n'avait pas réussi à mieux pourtraire un roi mort depuis des siècles, c'est que certainement il n^ avait point soupe avec Louis XI.

Duclos comptait dans lemondede puissantes protections, Louis XV disait de lui : « Oh ! pour celui-là, cest un honnête homme y il a son franc parler. » Et en effet, malgré sa brusquerie apparente , il avait su se ménager de profondes amitiés, principalement chei les femmes, qui ne dédaignent point cette mâle rudesse d'un homme de talent, d'autant plus propre à faire ressortir les compliments qiCil adressait, que ces compliments se montraient plus rares.

LU NoticesurlaVie

Les Forcalquier^ la comtesse de Rochefort ^. y}/™e ^fg Pompadour poussaient le nouvel historien à toutes voiles vers r Académie; on fit jouer tous les ressorts, on mit en avant toutes les intrigues - pour obtenir en sa faveur la première vacance qui se produirait, et l'abbé Mongault étant mort vers la fin de 17^6^ Duclos fut élu son successeur et reçu en séance publique le 2^ janvier 1747, après avoir été dispensé de toutes démarches et visites d'usage. A l^ époque de son élection . nous trouvons une lettre inédite de M'^^ Geofi^rin^ qu''une réelle bonne fortune nous permet de publier.

1. C'est devant cette même comtesse de Rochefort et plusieurs dames de sa société que Duclos contait un jour les anecdotes les plus scandaleuses, en s'ingéniant à prouver que les femmes de mœurs légères s'effarouchaient seules d'un langage quelque peu décolleté, mais que les honnêtes femmes vertueuses pouvaient tout entendre. Comme, a l'appui de son dire, il prenait des hbertés de conversation d'une audace étrange : « Ah! prenez garde, s'écria la comtesse, en l'arrêtant au milieu d'un sujet scabreux, je crois que vous nous croyez aussi par trop honnêtes femmes. »

2. M. Villenave, l'auteur d'une des meilleures notices qui aient été faites sur Duclos, dans l'cdition Belin, 1821, avait réuni patiemment, au sujet de cette élection, toute une correspondance très originale, dont il fournit des extraits ; on y voit quelle était l'influence des grands sur l'Académie, et avec quelle ferveur Duclos était servi par ses amis.

ec les Œuvres de Duclos. lui

pour la première fois ^ ; cette épltre charmante est datée de Passy le 2j septembre iJ'^S , et adressée à Rennes, où l'heureux académicien se trouvait alors :

I Je vous embrasse bien vite des deux cotés . mon cher Duclos, et je vous fais les embrassades de vos confrères les bêtes. — Vous avej eu 2j voix sur 2-f., ISabbé Le Blanc en a eu une ; nous tâcherons de deviner qui a voullu (ûc) ainsi perdre sa voix. — Al. de Richelieu est venu de Choisy, pour vous donner la sienne, et est venu ensuite à Passy pour m' annoncer votre élection ; mais f avais pris mes précautions pour le savoir plus têt. Savei-vous bien que c'est une joie, même parmi mes domestiques?

« Adieuj mon cher Duclos, vous aurei tant de lettres à répondre que je vous dispense de m'' écrire, pourvu, cependant, que vous venie^ bien promptement. »

P. S. (Ecriture différente). « Je vous embrasse, mon cher Duclos, voylà enfin cette grande affaire faite. » Geoffrin.

I. Nous devons la communication de cette lettre précieuse a M, Luigi Odorici, dont nous avons eu occasion de parler précédemment. Cette lettre provient, sans aucun doute, des papiers laissés par Duclos à M. de Noal ou à son excellent ami, M. Abeille, exécuteur testamentaire.

Liv Nonce sur la Vie

 l'Académie, le successeur de l'abbé Alongault montra aussitôt l'indépendance rare de son caractère, en défendant les droits de l'égalité académique contre le prince de Clermontj qui réclamait un droit de préséance et aussi, plus tard, contre le m.aréchal de Belle- Isle, qui refusait de se plier aux convenances d'usage. '( Ce ne sont pas les tyrans qui font les esclaves, dit-il vigoureusement à ce sujet, ce sont les esclaves qui font les tyrans »; et, par sa tenue courageuse, il maintint l'Académie dans une dignité dont, sans lui peut-être, elle se fût départie.

j\lmt ^g Pompadour ne savait trop employer de coquetterie avec les gens de lettres; Duclos avait connu la favorite alors qu'elle était M"^' d'Etioles, et il s'était établi entre eux une amitié sincère. Marmontel, dans ses Mémoires, raconte que, lorsqu'elle était en pleine faveur, l'abbé de Bernis, Duclos et lui, se rendaient à Versailles tous les dimanches pour lui faire leur cour et étaient introduits à sa toilette par Quesnay, médecin de Trianon. « Cette femme j dit-il, était, dans son élévation, la meilleure femme du monde. Elle nous recevait tous les trois familièrement, quoique avec des nuances de distinction très sensibles. A l'un elle disait d'un air léger et d'un parler bref : « Bonjour, Duclos » ; à l'autre, d'un air et d'un ton plus amical : « Bonjour,

et les Œuvres de Duclos. lv

abbé ., en lui donnant parfois un petit soufflet sur la joue; et, à moi, plus sérieusement et plus bas: « Bonjour, Marmontel . . L'ambition de Duclos était de se rendre important dans sa province de Bretagne; l'ambition de Vabbé était d'avoir un petit logement dans les combles des Tuileries et une pension de cinquante louis sur la cassette; mon ambition, à moi, était d'être occupé utilement pour moi-même et pour le public, sans dépendre de ses caprices, u

C'est donc grâce non seulement à l'estime pour son caractère qu'il avait su imposer à la cour, mais surtout au crédit de AI-- de Pompadour que Duclos fut nommé Historiographe de France, en octobre 17^0. Voici une curieuse lettre peu connue adressée à Duclos le 13 octobre de cette année, qui ne laissera aucun doute à ce sujet.

1 J'ai voulu, monsieur, lui écrit le sieur Florentin, laisser à M-- de Pompadour le plaisir de vous apprendre que le Roy vous avoit nommé son Historiografe (sic) et je vais vous en faire expédier le brevet^.

1. Ce brevet est daté du 20 septembre 1750, mais Duclos ne le reçut que dans les premiers jours d'octobre. Voici la copie que nous avons prise de ce brevet : « Aujourd'hui, vingt septembre mil sept cent cinquante, le Roy étant à Versailles, Sa Majesté, toujours attentive a donner des marques particulières de sa bienveillance a ceux qui se dévouent a l'étude des lettres, et d'exciter, par des récom-

Lvi Notice sur la Vie

f^ous save'i que ce n'est pas d'aujourd'hui que je m'intéresse à ce qui vous regarde ; ainsi., c'est de bon cœur que je vous fais mon compliment^ personne ne vous honorant^ monsieur, plus que moi. »

Cette nomination ne fut pas généralement approuvée, et toute une coterie soutenait que cette fonction était due à Foncemagne . Voltaire, qui abandonnait ce poste ou plutôt renonçait à ce titre, en se retirant à Berlin, conservait le traitement jusdenses flatteuses, cette émulation, si capable de contribuer à leur progrès, Sa Majesté a mis en considération ceux que le sieur Duclos, de l'Académie française et de celle des inscriptions, a faits dans toutes les sciences, par son application suivie a les cultiver ; l'étendue des connaissances qu'il a acquises, et la supériorité de ses talents qui l'ont mis en état de donner plusieurs ouvrages qui ont été reçus avec de justes applaudissements; ces motifs, joints au zèle qu'il a toujours fait paroître pour le service et la gloire du régne de Sa Majesté, l'ont déterminé a la distinguer par un titre honorable ; à cet effet, Sa Majesté a retenu et retient ledit Duclos en qualité d'historiographe de France; lui permet d'en prendre le titre et qualité en tous actes publics ou particuliers, tant en jugement que dehors, voulant qu'il jouisse de tous les honneurs et prérogatives dont ont joui ou dû jouir ceux qui ont été ci-devant revêtus de pareils titres, et, pour assurance de sa volonté, Sa Majesté m'a commandé de lui en expédier le présent brevet, qu'elle a signé de sa main et fait contre-signer par moy, Conseiller Secrétaire d'État, et de ses commandements et finances, « Louis Phelypeaux. »

et les Œuvres de Duclos. lvii

qu'à sa mort. « Alon Historiographie est donnée, mes anges, écrit-il au comte d'Argental, le 27 octobre 176° ■ -^^""^ de Pompadour qui me récrit, me mande en même temps que le Roi a eu la bonté de me conserver en même temps une ancienne pension de 2,000 livres, le bien que Je dirai de ma patrie en sera moins suspect... n'étant plus historiographe. Je n'' en serai que meilleur historien. » Duclos n'eut que l'honorifique de cette place, mais outre des gratifications qu il touchait, il eut encore droit au logement dans la maison du Roii, à l'entrée à toutes les fêtes publiques et à une foule d'immunités qui n'étaient point sans valeur.

Les Considérations sur les mœurs parurent en 171,1 et obtinrent un accueil contre lequel la Jalousie et les sourdes médisances des envieux de l'auteur ne purent rien. On essaya en vain de blâmer cet ouvrage ; une dame de la cour lisant ce début du livre : « J'ai

I. Ce ne fut que le 17 mars 1751 que Duclos reçut, de Marlj. cette lettre du comte de Nouailles, lui concédant le logement :

M J'ai receu l'ordre du Roy, Monsieur, pour le logement que vous desiriez au grand Commun. Sa Majesté a bien voulu vous eu accorder un; je suis très aise d'avoir pu contribuer à vous faire obtenir cette grâce.

« Je suis, avec beaucoup d'estime. Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur. v De Nouaihes. »

Lviii Notice sur la Vie

vécu » , s'écria : Où } Dans un café * } mais ce n'était là qu'une épigramme inoffensive, et les critiques les plus acerbes ne purent qu' admirer l'esprit, les pensées neuves, les peintures vraies, et les connaissances profondes de ce philosophe aussi loyal dans ses jugements que juste dans la manifestation de ses sentiments. J ,-J. Rousseau, à la lecture des Considérations^ fut si surpris de Vaudace de ces vérités ainsi mises au jour, qu'il écrivit aussitôt à son ami : « Comment faites-vous pour penser, être honnête homme et ne pas vous faire pendre - ? »

1. Grimm, dans sa Correspondance littéraire àt)ni\\eX 1765, dit également à propos des Considérations : « On reprocha à l'auteur un ton de prétention et de décision qui déplut. Son J'ai vécu fut trouvé fort impertinent dans la bouche d'un homme qui avait passé sa vie dans les cafés à disputer avec une voix de gourdin, et à ferrailler, comme c'était alors à la mode. Dans ces combats à mort, le plus fort en gueule était le plus considéré, et l'homme de lettres et le bel esprit contractaient le ton et les habitudes des crô-

cheteurs , etc. » Cet article n'est point tendre pour

Duclos, mais il ne faut pas oublier que Grimm croyait avoir à se plaindre de lui, pour avoir voulu le supplanter dans les bonnes grâces de M""* d'Épinayjet Duclos, probablement, }• avait réussi, ayant affaire à une femme d'un tempérament exigeant, suivant J.-J. Rousseau.

2. Jusqu'en 1776, où J.-J. Rousseau devint presque fou, il ne cessa de témoigner de son estime et de son amitié pour Duclos. En i7S3) il lu' dédia son Devin du village, en

et les (Euvrcs de Duclos. lix

Les Considérations furent traduites aussitôt en anglais et en allemand. La Harpe les Jugeait ainsi : « Le monde y est vu d'un coup d'œil rapide et perçant ; il est rare qu'on ait rassemblé plus d'idées justes et réJiéchieSy et plus ingénieusement encadrées. Cet ouvrage est plein de mots saillants qui sont des pensées utiles. C'est partout un style concis et serré, dont l'effet ne tient ni à l'imagination^ ni au sentiment, mais au choix et à la qualité de termes énergiques et quelquefois singuliers qui forment la phrase et qui sont tous des pensées. Il en résulte un peu de sécheresse^ mais il y a^ en revanche, une plénitude et une force de sens qui plaît beaucoup à la raison. » — Montesquieu, dans une lettre restée en partie inédite, croyons-nous^, et portant la date du ^ mars 17^1^ écrivit à Duclos ces mots charmants après lecture des Considérations sur les mœurs :

ces termes : « Souffrez, Monsieur, que votre nom soit à la tête de cet ouvrage, qui sans vous n'eût point vu le jour. Ce sera ma première et unique dédicace. Puisse-t-elle vous faire autant d'honneur qu'à moi. » — Dans une lettre du 18 août 1769, 3. Thérèse Levasseur, Rousseau écrit encore, parlant de Duclos : u C'est à titre d'honnête homme que vous pouvez donner votre confiance au seul homme de lettres que vous savez que je tiens pour tel. »

I. La copie de cette lettre autographe (dont le cachet porte deux coquilles et un croissant en abîme) nous a été envoyée par M. Odorici.

Lx Notice sur la Vie

« Je n'ay lu que la moitié de votre ouvrage, mon cher Duclos ; vous avei bien de l'esprit et dites de bien belles choses. On dira que Labruiere (sic) et vous connoissej bien votre siècle; que vous êtes plus philosophe que luy^ et que votre siècle est plus philosophe que le sien^; quoy qu'il en soit, vous êtes agréable à lire et vous faites penser. Permettej^ les embrassemens de félicitations . — Montesquieu. »

Mais ne nous arrêtons pas sur ce livre, l'un des meilleurs du philosophe breton, et dont un critique spirituel a dit « qu'il ressemble à sa conversation refroidie » . — Dans cette notice et devant un écrivain d'aspects si divers, il faut nous hâter, sous peine de nous laisser séduire par cette logique de déduction de l'érudition qui aime à réunir les critiques du passé afin de mieux juger en dernier ressort. Duclos demanderait une étude à part, presque un volume, dont les différents chapitres traiteraient tour à tour de /'homme même, du moraliste, de /'historien, de /'académicien, du fonctionnaire, du courtisan et de ses rapports avec les grands de son temps, du cau-

i.Dussault, dans ses Annales littéraires^ dit également : « On a comparé Duclos à La Bruyère ; la distance est énorme entre ces deux écrivains. Je ne dirai qu'un mot : « Duclos avait peut-être autant d'esprit que La Bruyère, mais La Bruyère avait un très grand talent que n'avait pas Duclos. »

et les Œuvres de Duclos. lxi

seur spirituel enfin dans cette société du xviii' siècle où il Joua un râle relativement important. Ici^ quelque envie que nous en ayions^ nous ne saurions trop nous complaire dans nos documents sur une aussi intéressante physionomie, et il ne faut point oublier que dans une préface à ses Contes légers l'harmonie doit exister entre l'œuvre publiée et le travail du publicateur. Les grands portiques ne sont point faits pour les boudoirs, et nous n'écrivons certainement pas ici sur le frontispice à grandes marges d'une édition en plusieurs tomes des Œuvres complètes de Duclos. Dans les Considérations sur les mœurs, l'auteur n^avait prononcé qu'une seule fois le mot femme ; ce fait fut remarqué, et on en rit ; aussi, prit-il sa revanche dans la même année, en mettant au Jour ses Mémoires pour servir à l'histoire des mœurs du xvill* siècle^, qui forment, en quelque sorte, une suite aux Confessions du comte de ***.

Les aventures d'amour tiennent peu de place dans la vie de notre conteur. Il avait peu de délicatesse vis-à-vis du sexe faible et ne sepiquait nullement de ces sentiments tendres et exclusifs qui dominent certaines natures d'élite. C'est là un des défauts de Duclos à nos yeux ; il avait la raison froide, les sensations ardentes et les sens grossiers. Cette sécheresse, pour ainsi dire, cette stérilité du cœur, se sent dans son

LXii Notice sur la Vie

style; il y montre bien souvent des accents de passion^ mais à cette passion il manque cette note douce, pénétrante^ humide^ que seuls ceux qui ont aimé et profondément senti peuvent donner à leurs écrits. Les amours de l'auteur J'Acajou, pour être fréquentes, ne méritent point qu'on s'y attache. La comtesse de Rochefort résumait ainsi fort spirituellement son idéal : « Votre paradis, lui disait-elle, Je le connais : du pain, du vin, du fromage et la première venue. »

La première venue! Pardieu, c'était bien là son fait à ce penseur; avec Piron, il jugeait que, dans les sentiments d'amour, le jeu n'en valait pas la chandelle; pour lui, suivre V instinct de ses sens était toute sa règle de conduite. Aussi le scepticisme se révèle partout dans ses pensées sur les femmes et l'amour. « La liberté du cœur, disait-il, donne celle de l'esprit. )) Ecoutons un instant quelques jolies maximes à ce sujet, cueillies au hasard dans son œuvre :

n Dans la jeunesse, on ne soupçonne guère les besoins par prévoyance, on ne sent que les désirs; ils s'éteignent par la jouissance et renaissent bientôt. La jeunesse désire ardemment, jouit avec confiance, se dégoûte promptement et quitte sans crainte, parce qu'elle remplace avec facilité. »

— « L'amour qui ne se révolte pas d'abord devient contagieux. »

et les Œuvres de Duclos. lxiii

— K Plus on cherche à plaire, moins on trouve. »

— « La plupart des femmes qui font le sujet du triomphe des hommes ont le cœur froid, les sens assez tranquilles et la tète déréglée. Ce n'est pas la raison qui détermine leur choix, ce n'est pas l'amour, ce n'est même pas le plaisir, c'est la folie qui leur échauffe l'imagination pour un homme qui devient successivement l'objet, le complice et la victime d'un caprice. Un amant leur plaît sans autre raison que de s'être présenté le premier, et il est bientôt quitté pour un second, qui n'a d'autre mérite que d'être venu le dernier. »

— « Le plaisir n'est qu'une situation, le bonheur un état. »

— « L'amour est confiant dans ses désirs et timide dans ses plaisirs. »

— (I On n'oblige jamais la nature à des avances, qu'elle n'en fasse payer les intérêts très cher. »

— « Le malheur des cœurs qui ont aimé est de ne rien trouver qui remplace l'amour. »

— « Il y a en amour, comme dans la fausse dévotion, une morale relâchée, une hypocrisie et des subterfuges au moyen desquels on trahit plus sûrement la probité que si l'on paraissait la respecter moins. On ne s'en impose pas totalement à soi-même, mais on s'étourdit, on se trompe à demi, on trompe totalement les autres, on se débarrasse presque des remords, ou l'on se met, du moins, à couvert des reproches. »

— « Les femmes n'ont point de plus grands ennemis que les femmes. »

LXiv Notice sur la Vie

— « L'attachement des hommes dépend de la vivacité de leurs désirs; quand la jouissance et quand la confiance d'une femme, qui n'est crédule que parce qu'elle aime, les a éteints, ce n'est pas l'estime, ce n'est même pas l'amour qui les rallume, c'est la nouveauté d'un autre objet. D'ailleurs, le préjugé encourage les hommes à l'infidélité; leur honneur n'en est point oflfensé, leur vanité en est flattée, et l'usage les autorise. »

Il est encore tout un côté de morale amoureuse que nous pourrions relever dans les ouvrages de ce mordant philosophe ;. son esprit affectionnait asseï la concision pour avoir résumé la majorité de ses pensées sur les femmes et l'amour dans une formule aussi ingénieuse que profonde.

Duclos a plus observé, par ses aspects bornés^ la société où il a vécu^ qu'il n'a étudié le monde. Il craint parfois d'approfondir la nature elle-même^ et il a^ si l'on peut dire, plus laissé tomber de boutades qu'il n'a écrit d'observations. Il est cependant possible de l'apparenter de très près avec Rivarol et Chamforty entre lesquels il se tient comme un trait d'union, plus superficiel que le premier, mais aussi moins acerbe que le second. Son expression est juste, d'un tour animé, pleine de couleur et d images ; là où Rivarol, avec une délicatesse extrême, improvise une

et les (ffuvres de Duclos. lxv

sentence^ et où Chainfort, avec précision, enfonce un trait qui blesse au vif. Duclos, plus serré et moins piquant, cherche la vérité épigrammatique et l'émet hardiment. Voici, par exemple, au sujet des vieilles liaisons, un de ces passages adorables que nous ne saurions négliger, tant il est Juste et bien présenté : « Â l'égard des vieilles liaisons que le public a la bonté de respecter faute d'en connaître l'intérieur, qu'y verrait-on si on les examinait? Des gens qui continuent de vivre ensemble, parce qu'ils y ont longtemps vécu; la force de l' habitude ^ l'incapacité de vivre seuls, la difficulté de former de nouvelles liaisons, l'embarras de se trouver étrangers dans la société, en retiennent beaucoup et donnent à l'ennui même un air de consistance. Ils ont cessé de plaire et se sont devenus nécessaires. Ils ne peuvent se quitter ; quelquefois ils ne l'oseraient : on soutient ce râle pénible par pur respect humain. On s'est pris avec l'engouement de l'amour, on a annoncé hautement son bonheur, on a contracté un engagement devant le public, on l'a ratifié dans des occasions d'éclat : le charme se dissipe avec le temps, l'illusion cesse; on s'était regardé réciproquement comme parfaits, on ne se trouve pas même estimables ; on se repent , on n'ose l'avouer ; on s'opiniâtre à vivre ensemble en se détestant, et le respect humain empêche autant

Lxvi Notice sur la Vie

de ruptures que la loi empêche de divorces. Si le divorce était permis, tel le réclamerait contre un mariage ^ qui ^ dans pareille circonstance ^ ne romprait pas avec une maîtresse . c'est-à-dire une vieille habitude : on ne rougit pas de s'' ajffranchir d'un esclavage reconnu . mais on a honte de se démentir pour un engagement dont on a fait gloire. Les vieilles liaisons exigent^ pour être heureuses, plus de qualités estimables qu'on ne l'imagine. L'amour tient lieu de tout aux amants^ son objet lui suffit; tuais l'objet s'use, l'amour s'éteint^ et il n'y a point alors d'esprits asseï féconds pour aller remplacer nilusion et devenir une ressource contre la langueur d'une vie retirée et d'un tête-à-tête continuel. Si ces sortes d'esprits se trouvaient, ilfaudrait encore que les deux amants l'eussent l'un et l'autre au même degré, sans quoi la stérilité de l'un étoufferait la fertilité de l'autre. Il n'y a que l'esprit qui serve à la longue d aliment à P esprit, il ne produit pas longtemps seul. Le tête-à-tête, tel que je le suppose, ne se soutient que par V amitié , beaucoup d'estime réciproque, et une confiance entière qui fait qu'on jouit l'un de l'autre , même sans se rien dire et en s' occupant différemment , On devrait dire aux amants qui se déclarent publiquement : 't Faites provision de vertus pour remplacer l'amour. »

ce les (ffiuvres de Duclos. lxvii

En t^^i-. parut la nouvelle édition de la Grammaire générale et raisonnée, dite de Port-Royal, avec des remarques de Duclos qui font honneur à son érudition et à sa sagacité. Tous ces travaux successifs attirèrent de plus en plus l'attention sur l'auteur de l'Histoire de Louis XI^ et en mars 17^^^ le roi ayant demandé aux Etats de Rennes de lui signaler les membres du tiers qui étaient dignes d'être anoblis. Duclos fut présenté. Les lettres patentes d'arioblissement ^ données à Versailles. portent la date de mars 17^^ ^, et d'après le règlement des armoiries dans la forme ordinaire^ le blason du fils du chapelier Pinot fut : Un écu d'argent à un pin de sinople arraché, accosté de deux mouchetures d'hermine de sable, timbré d'un casque

I. Voici quelques extraits de ces lettres de noblesse qui ont été publiées pour la première fois dans la notice qui précéda les Mémoires secrets (édition Gay, 1864, 2 vol.

in-ia) : « Nous avons, de notre grâce spéciale, pleine

puissance et autorité royale, anobli, et, par ces présentes signées de notre main, anoblissons ledit sieur Duclos et du titre et qualité de noble et d'escuyer, l'avons décoré et décorons; voulons et nous plaist qu'il soit censé et réputé noble, tanten jugement qu'en dehors, ensemble ses enfants, postérité et descendants mâles et femelles, nés ou à naître en légitime mariage, que comme tels, ils puissent prendre en tous lieux et en tous actes la qualité d'escuyer et parvenir à tous degrés de chevalerie, autres dignités, titres et qua-

Lxviii Notice sur la Vie

de profil, orné de ses lambrequins de sinople, d'argent et de sable. »

L' Académie française^ la même année, nomma Duclos son secrétaire perpétuel, en remplacement de Jean-Baptiste Mirabaud, le traducteur du Roland furieux, qui occupait ce poste d'' honneur depuis 27-^2. Dès lors il consacra toutes ses occupations à la gloire de l'Académie } il donna ses soins à la continuation cfe /'Histoire de l'Académie de Pelisson et de l'abbé d'Olivet, après la mort de ce dernier, et travailla à la quatrième édition du Dictionnaire, ainsi qu'à un Eloge de Fontenelle que d'Alembert admit plus tard dans son Histoire des membres de l'Académie française.

lités réservés à notre noblesse, qu'ils soient inscrits au catalogue des nobles, et qu'ils jouissent et usent de tous les droits, prérogatives, franchises, libertés, prééminences, exemptions et immunités dont jouissent et ont accoutume de jouir les anciens nobles de notre royaume, tant qu'ils

vivront noblement et ne feront acte de dérogation

Permettons audit sieur Duclos, à ses enfants, postérité et descendants, de porter des armoiries timbrées, telles qu'elles seront réglées et blasonnées par le S'' d'Hozier, juge d'armes de France, et ainsi qu'elles seront peintes et

figurées dans ces présentes Donné à Versailles, au

mois de mars, l'an de grâce 17/S ^t ^^ notre régne le quarantième. Signé : Louis; et plus bas : Par le Roi : Phe-

lyPEAUX. »

et les Œuvres de Duclos. lxix Duclos avait acquis par la netteté de ses décisions et le bon sens de ses reparties une grande autorité sur ses collègues ; il fut un de ceux qui s'intéressa le plus à la candidature de Piron toutes les fois que celui-ci se présenta à l'Académie, et le rôle qu'il joua dans cette assemblée mériterait, ainsi que nous le disions plus haut, une étude à part que nous abandonnons aux futurs historiens de la docte société. Avec sa brusque franchise^ il ne laissait jamais commettre une sottise qu'il ne dît son mot pour la relever ou la prévenir. Lorsque Bougainville se présenta, on voulut lui faire entendre que, malade au dernier point, le traducteur de /-"Anti-Lucrèce ne tarderait pas à céder son fauteuil. « Eh quoi! dit le secrétaire perpétuel, est-ce à l'Académie de donner l'extrême onctionr" Je ne pense point qu'elle ait été établie pour les incurables. »

Les bons mots de Duclos. qu'un grand appelait un Plébéien révolté, formeraient un recueil très curieux. C'est lui qui lança un jour ce trait charmant^ de sa voix haute, impérative et mordante, avec un geste court d'une rare insolence : « Un tel est un sot, c'est moi qui le dis, et c'est lui qui le prouve, « c'est lui qui fit encore cette peinture énergique d'un homme sans dignité aucune : i On lui crache au visage, on le lui essuie avec les pieds et il remercie. » Les

Lxx Notice sur la Vie

courtisans qui assistaient au petit lever, au coucher et au débotté et qui parlaient sans cesse de ces grandes occupations le révoltaient : « Quand je dîne à Versailles, disait-il, il me semble que je mange à Toffice. On croit voir des valets qui ne s'entretiennent que de ce que font leurs maîtres. » A l'Académie il fréquentait peu les petits philosophes à doctrines subversives, quise prétendaient plus avancés que Voltaire en négation religieuse : « Les grands raisonneurs et les sous-petits raisonneurs de notre siècle en feront et en diront tant, s'écria-t-il après la lecture d'un opuscule philosophique, qu'ils finiront par m'envoyer à confesse. » Aï"'' de Graffigny avait un mot adorable pour caractériser le secrétaire perpétuel; elle l'appelait : Ma tête de fer.

En i7(î(î ; lorsque l'infortuné La Chalotais se vit traduit devant une commission qui condamnait plus sûrement quelle ne jugeait, de Calonne, par la suite ministre des finances, en fut nommé le rapporteur. Duclos mettait alors une chaleur extrême à défendre en public son ami La Chalotais, et comme on vendait à Paris jusque dans les Tuileries le rapport de Calonne, un de ses amis le rencontre et ha dit : (c Le croiriei'vous? ici, aux Tuileries, en plein jour: voilà cet infâme rapport qui se vend!... — Comme le juge, » répond audacicusement Duclos.

et les Œuvres de Duclos. lxxi Le l'ele que celui-ci déploya en faveur de La Clialotais ne tarda pas à le rendre suspect ; il avait déjà été averti plusieurs fois '^ car on craignait les sarcasmes de son esprit turbulent et on n ignorait pas que ses mots à V emporte-pièce circulaient dans tous les cercles *t ridiculisaient les bourreaux du magistrat breton. Vers la fin de 17GG, il dut, pour plus de sûreté, se rendre en Italie "-.

I. Voici uae très intéressante lettre, signée Fiorentix, adressée de Versailles, le 2 octobre 1765, à Duclos, qui se trouvait al-irs a Rennes, auprès de son ami La Chalotais, dont il soutenait ouvertement la cause ; « Vous savez, monsieur, qu'avant votre départ pour la Bretagne, il s'est élevé des soupçons sur votre compte, par rapport aux affaires de cette province. Lorsque vous vous y êtes rendu pour voir madame votre mère, vous m'avez assuré que vous vous y conduiriez avec toute la circonspection possible, et je suis assuré que vous l'avez fait. Cependant, comme les mêmes soupçons renaissent, et qu'Us pourraient avon- des suites désagréables pour vous, je crois devoir vous exhorter à abréger votre voyage autant que vous le pourrez, et a n'avoir que peu de liaisons avec toutes les personnes de la conduite desquelles vous savez que le Roy n'a pas lieu d'être satisfait.

« Je suis, monsieur, votre très humble serviteur,

« Florentin. »

■i. On a prétendu que le voyage de Duclos en Italie était presque une fuite pour échapper aux poursuites dont sa hardiesse, dans l'affaire La Chalotais, l'avait fait menacer.

Lxxii Notice sur la Vie

Duclos quitta Paris le iS novembre 1766 et prit par la route de Lyon, n'ayant avec lui qu'un domestique fidèle, qui lui était attaché dès V enfance, ainsi qu'il le conte au début de sa relation de voyage ^ : a J' avais , dit-il , indépendamment du désir de voyager^,

Il n'en est rien. Nous avons retrouvé le brevet qui permet au sieur Duclos de voyager en Italie, le voici :

« Aujourd'hui, deux novembre mil sept cent soixantesix, le Roi étant a Versailles, le sieur Duclos, historiographe de France et secrétaire de l'Académie française, a très humblement représenté à Sa Majesté que ses affaires exigeant sa présence en Italie, il la supplioit de vouloir bien lui accorder la permission de voyager pendant huit mois; ceaquoy ayant égard, et voulantle traiter favorablement, Sa Majesté a permis audit Duclos de voyager en Italie pendant l'espace de huit mois, sans que, en raison de ce, il puisse être imputé d'avoir contrevenu à la rigueur des ordonnances, etc. Signé : Louis. Phecipeaux.

1. Cet ouvrage ne fut imprimé qu'en 1791, dix-neuf ans après la mort de Duclos. Le titre manuscrit portait : Considérations sur Vltalie, mais les éditeurs ne firent de ce titre que le sous-titre de Foyage en Italie.

2. Depuis longtemps Duclos rêvait d'entreprendre ce voyage en Italie. Il avait dû partir avec l'abbé, depuis cardinal de Bernis, à Venise, mais des contrariétés d'affaires l'en avaient empêché. En maintes circonstances, que nous n'avons pu malheureusement présenter au cours de cette notice, Duclos avait voyagé en Hollande et en Angleterre, où il connut Bolingbroke et Horace Walpole. Ce serait encore la un côté par lequel il serait très intéressant d'envisager notre académicien.

et les Œuvres de Duclos. lxxiii

des raisons de m'êloigner de Paris. L'affaire contre M. de La Chalotais, aussi absurde et aussi odieuse que celle d Urbain Grandier^ était dans toute sa force^. Je m'étais expliqué si souvent et si publiquement sur le brigandage des auteurs et des instruments de cette persécution^ que f avais fort déplu à quelques ministres... J'en eus des avis très sûrs; sachant qu il n'était permis de parler ni de penser honnêtement ; je suivis le conseil de m' absenter. Ce n'est pas ici le lieu de m'étendre sur ce mystère d'iniquité qui exige un ouvrage exprès^. »

Ce Voyage en Italie, qu'on ne lit plus aujourd'hui j est une œuvre des plus originales, dans le goût de cette relation d un voyage de Alontaigne au même payS; qui ne fut publiée qu'au siècle dernier. Duclos y étudie plus les moeurs^ les hommes et les gouvernements qu'il ne s'occupe des choses de l'art, mais son récit est clair, saisissant et plein d'aperçus curieux.

En février ijGj il se trouvait à NapleS; lors-

I. Voir : Procès instruit extraordinairement contre MM. de Caradeuc de La Chalotais, Charette de la Fâcherie, Kersalaun. etc. J". L., 176S. j in-12, veau pi

a. Cet ouvrage n'a jamais reçu un commencement d'exécution.

Lxxiv Notice sur la Vie

qu'il apprit la mort de sa mcre^ âgée de cent deux anSj pour laquelle il avait toujours montré des soins si affectueux, et qu'il nommait sa meilleure et sa plus sûre amie. Sa douleur fut si profonde quil tomba grièvement /naïade; voici comment ^ au cours de son voyage, il nous apprend qu'il reçut cette triste nouvelle : (i Aies amis de Paris, connaissant ma tendresse pour ma mère et ne voulant pas troubler le plaisir qu'ils me supposaient dans mon voyage^ se concertèrent avec ma famille et empêchèrent qu'on annonçât cette mort dans la Gazette de France; mais je l'appris par celle d' Avignon et par d'autres papiers publics. J'en ressentis la douleur qu'on doit

I. Dans ses nombreuses lettres à M. Abeille, le plus intime ami de Duclos, celui-ci parle souvent de sa mère en termes touchants. Elle disait à son fils aîné, chanoine régulier et prieur de Tressaint : « Il n'est pas étonnant que mon fils ait des incommodités, il est si vieux»; le prieur avait alors quatre-vingts ans et M"" Pinot-Duclos quatrevingt-quinze. Cette excellente femme mourut a Dinan, du 15 au 20 janvier 1767; un ami adressa à Duclos ces vers, que donnent les Mémoires de Bachaumont :

De ta mère, à cent ans et plus, A la fin le prive la Parque, Sans te répandre, hélas! en pleurs trop superflus.

Réjouis-toi plutôt de cette heureuse marque; De longtemps ne crains rien de ses coups menaçants ; Mais quand aujourd'hui la cruelle

Trancherait le fil de tes ans, N'tiurais-lu pas vécu plus qu'elle ?

et les Œuvres de Duclos, lxxv

éprouver en perdant la seule personne dont on puisse être sûr d'être aimé. A mon chagrin se joignit le dépit de n'avoir pu aller cette année en Bretagne, jouir du plaisir d'y voir ma famille et de passer auprès de ma mère des moments qui me devenaient de jour en jour plus précieux à mesure qu'elle avançait en âge. J'avais l'année précédente été rappelé auprès d elle par une lettre du ministre , attendu que j'étais accusé de ne pas applaudir à la tyrannie qui s'e.verçait dans la province. Il est vrai que je m'étais quelquefois expliqué en vrai patriote j en fidèle sujet, et c'était alors un crime. »

De retour à Paris vers la fin de juillet 17^7} Duclos se remit à travailler à de nombreux travaux, notamment à ces Mémoires secrets sur le régne de Louis XIV, la Régence et le règne de Louis XV, qu'il ne voulut jamais publier de son vivant. « Si je ne puis parler aux contemporains, s'écriait-il, f apprendrai du moins aux fils ce qu'étaient leurs pères. «

En dépit de cettt santé d'athlète qu'il vantait si souvent, l historiographe de France commença des lors à sentir les infirmités de l'âge et les dégoûts de la vie : la mort de sa mère, les malheurs de La Chalotais, la défection de quelques amitiés remplirent ses dernières années d'amertume. Il se sentit presque isolé dans ce Paris, que sa jeunesse autrefois lui fit

Lxxvi Notice sur la Vie

voir avec tant de charmes; cette vie artificielle et brûlante ne convenait plus à ce vieux penseur fatigué du mondej et il résolut de se retirer à Dinan, loin du bruit de la capitale ^ afin d'y écrire les Mémoires de sa vie. Après être resté dans ses foyers hospitaliers de novembre 1770 à décembre 1771 , Duclos était revenu à Paris pour mettre ordre à ses affaires et donner une destination à la fortune asse\ considérable qu'il avait amassée par son talent et son économie. Il ne devait pas revoir ses compatriotes ; le 26 mars 177Z. après quelques jours de maladie, le secrétaire perpétuel de V Académie expira dans le logement quil occupait au vieux Louvre *.

Sa succession se montait à deux cent soixante mille francs. Rien qu'en emplois littéraires, en pensions et rentes diverses ^il avait joui durant sa vie d'' un revenu de plus de trente mille livres. On trouva dans

1. Voici l'acte d'inhumation, relevé sur les registres de Saint-Germain-l'Auxerrois : « Le vendredi 27 mars 1772, Charles Pinnot (sic) Duclos, Écuyer, l'un des quarante et secrétaire perpétuel de l'Académie française, Historiographe de France, de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, delà Société royale de Londres, garçon âgé de soixante-huit ans, décédé hier, à quatre heures du matin, au château du Louvre, aété inhumé en cette église, en présence d'Agathon- Pinnot, chevalier du Petit-Bois, sous-aide major du régiment de Picardie, son cousin. »

et les (Euvres de Duclos. Lxxvn

son secrétaire près de cinquante mille francs qu'il tenait en réserve pour le cas oîi, par suite de sonfrancparlcr, il eût été obligé de s'exiler à l'étranger et de s'' y fixer pour longtemps. Duclos ne dépensait qu'une très faible partie de son revenu ; il mangeait toujours en ville, et son habit, paraît-il, était simple jusqu'à la négligence. Sur ces apparences on le crut avare et le bruit public lui prêtait une fortune de près d'un demi-million.

Voici le testament qu'il laissa :

« Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Je donne et lègue douie cents livres de rente viagère à ma nièce, Al'"" de la Souallaye.

« Je donne et lègue à Brusselle, qui me sert avec fêle et amitié depuis plus de vingt ans.^ six cents livres de rente viagère. J' augmente de cent francs la rente que je fais à Guillemette qui a servi ma mère.

« Je donne et lègue à Jf"^ Olympe Quinault dix mille livres une fois payées.

i Je donne et lègue trois mille livres aux pauvres de la paroisse Saint-Sauveur de Dinan, lesquelles seront remises au recteur, et f excepte des pauvres les mendiants valides, à qui je ne donne rien et à qui l'on ne doit que du travail.

« Je lègue douie cents livres à mon curé pour m^ enterrer comme il voudra.

Lxxviii Notice sur la Vie

« Je donne un diamant de cent louis à mon confrère M. d'Alembert.

« Je donne à du Tartre de Bourdonné mon tableau de Boucher et tous autres tableaux et estampes qui sont chei moi. s''il les veut.

Il Je donne à V Académie mon buste du Roy en bronie et ]q la prie de me donner pour successeur un homme de lettres.

« Aies dettes acquittées^ s'il s'en trouve^ et le présent testament entièrement rempli et exécuté^ je lègue le surplus des biens que je posséderai à mon décès, à AI. de Noalj, mon neveu à la mode de Bretagne, et à son défaut et mourant sans enfants, je lui substitue ma sœur AI"^" Alichel...

« Je prie AI. Abeille d être mon exécuteur testamentaire et d'accepter un diamant de cent louis. C'est pour quon satisfasse le plus promptement que faire se pourra à mes divers legs^ et pour me précautionner contre les accidents de la fortune^ que j'ai gardé chej moi une somme assej^ considérable.

Il Fait à Paris ; le i^ décembre 17^9; signé :

PiNOT-DuCLOS. »

Les vœux de Duclos furent exaucés : Beau^ée obtint son fauteuil d'académicien ; Alarmontel lui

ec les (Euvres de Duclos. lxxix

succéda dans la place dhiston'ographe. et d'Aleinbert fut nommé, après liiij secrétaire perpétuel de l'Académie française.

ni.

Nous avons déjà, au cours de cette notice, exprimé nos regrets de ne pouvoir ni envisager Duclos sous certains Jours particuliers de son talent, ni le suivre dans ses relations avec les écrivains de son temps et la coterie philosophique groupée autour de J/me d'Epinay. Il est d'autant plus difficile de peindre et Juger un homme j qu'on le connaît davantage ; il se présente à vous sous des aspects différents^ et Vart de la synthèse ne peut rien là oii l étude de lécrivain se joint à l'histoire de sa vie et de ses ouvrapes,

Nous avons résumé de notre mieux la biographie de Duclos. réunissant dans les annotations ces soussols d'une préface, où les érudits seuls descendent, tous les documents qu'il eût fallu longuement développer dans le récit succinct que nous nous étions imposé. Dressons maintenant la bibliographie chronologique du philosophe breton, en nous écartant le moins possible de la concision que réclame une œuvre aussi importante.

Lxxx Notice sur la Vie

1741. — Histoire de M""" de Luz, anecdote du règne de Henri IV (sans nom d'auteur), à la Haye. Paris, chez Pierre de Hondt, 2 part, en I vol. in-i2.

Réimprimé en 1744,111-12; 1782, in-i8 (format Cazin, rubrique : Amsterdam ou Londres).

1742. — Confessions du comte de ***, écrites par lui-même à un ami (sans nom d'auteur ni lieu d'impression). Paris, i vol. in-12.

Réimpressions : en 1742, Amsterdam, 2 vol. in-12; 1753, in-8°; 1776, Londres et Paris, in-8% édition donnée par l'abbé de La Marche, avec 7 charmantes figures par Desrais ; enfin en 1781 I vol. collection Cazin ; traduit en anglais et en allemand en 1792, in-8°. Plusieurs imitations parurent, notamment les Confessions de la baronne de ***, par de Nœufville Montador, 2 vol. in-12 en 1749, et les Confessions d'un fat , par de Bastide, etc.

1743. — Les Caractères de la folie, ballet en trois actes, avec un prologue, musique de De Bury. Paris, Ballard, in-4''.

1744. — Acajou et Zirphile, conte (sans nom d'auteur), Minutie. Paris, in-40 et in-12 avec 9 figures de Boucher, gravées par Chedel (Voir Guide Cohen).

Réimprimé à Lausanne en 1746, sans figures,

et les Œuvres de Duclos. lxxxi

in-i2, et à différentes reprises^ dans ]e même format; on trouve ce conte à la suite de toutes les éditions in-12 d'Angola (voir notre Bibliographie des oeuvres de La Mortier e). Acajou a été traduit en italienji744, in-12; Favart tira un opéra de ce joli conte et le fit jouer à la foire Saint- Germain en 1744. Voir Œuvres de Favart et Anecdotes dramatiques (de Clément et Laporte), 1775, ^^^^ Ij P- 4- 1745. — Histoire de Louis XI. Paris, les frères Guérin, 3 vol. in-12.

\Jn. volume de supplément contenant les pièces justificatives parut en 1746, in-12; une contrefaçon parut à la Haye en 1750. — Réimpression dans diverses collections de mémoires. Traduction en anglais.

1747. — Discours de réception' a l'Académie FRANÇAISE, in-4°.

1750. — Considérations sur les moeurs de ce SIÈCLE (sans indication de lieu). Paris, Prault, I vol. in-12.

Nouvelles éditions in-13 (Amsterdam et Paris) en 1751-1753-1764-1767-1769 ; Bruxelles^ in-8"; 1784 (collection Cazin), in-i8, avec joli portrait dessiné par Cochin et gravé par Delvaux, 1791, même format. (Une des éditions de 175 1, assez rare, possède un joli frontispice de Gravelot, gravé par Lafosse, voir Barbier et Cohen} Cet ou-

Lxxxii Notice sur la Vie

vrage a été traduit en anglais en 1752, et en allemand, à Leipsick et Altenbourg^ en 1753 et 1759, in-8°.

Dans ce siècle, des éditions ont été données séparément. Paris, Niogret, 1822, in-i8; Paris, Ménard et Desenne, 1824, in-i8 (collection de la Bibliothèque française) • Paris, A. Delalain, 1828, in-i8 ; Paris, Hiard, 1831 {Bibliothèque des amis des lettres). Les Considérations font également partie des Moralistes français^ publiés par Lefebvre, Paris, 1837, I vol. in-8° à 3 colonnes.

En 1759 parut un volume in-8" portant le titre de Considérations sur les mœurs du temps. Il ne faut point confondre cet ouvrage d'Augier Dufot avec celui de Duclos.

175 1. — Mémoires pour servir a l'histoire DES moeurs du xviii* SIÈCLE (saiis nom d'auteur ni lieu de publication). Paris, in-12.

Ce roman est la suite, en quelque sorte, des Confessions du comte de ***. Il a été traduit en allemand. Altenbourg, 1759, in-8°.

1754. — Grammaire générale et raisokkée

\dite de Port-Royal), par Claude Lancelot et Antoine Arnaud, avec des remarques par Charles Duclos. Paris, i vol. in-12.

Ces curieuses remarques de Duclos méritent d'être étudiées; comme Restif de la Bretonne, l'annotateur rêve d'un nouveau système d'orthographe. Cette grammaire, ainsi commentée, a

et les Œuvres de Duclos. lxxxiu

été réimprimée en 1756, 1769, 1780, 1788, in-12. En 1830, l'éditeur Delalain en publia une nouvelle édition in-8°, suivie de la Logique ou l'Art de penser.

175p. — Essai sur les poxts et chaussées, la VOIRIE ET LES CORVÉES (sans iiom d'auteur). Amsterdam, Paris, in-12 de 404 p. plus 32 pp. d'avant-propos.

1762. — Réflexions sur la corvée des chemins, ou Supplément à l'Essai sur les ponts et chaussées, pour servir de réponse à la critique de V Ami des hommes (par Mirabaud). La Haye et Paris, in-12 de 379 pages,

1762. — Dictionnaire de l'Académie française,

4* édition. Paris, veuve Brunet, 2 vol. in-folio.

Duclos eut la plus grande part à cette édition.

1790-1791. — Mémoires secrets sur les règnes de Louis XIV . la Régence et le Règne de Louis XV (publiés par Sautreau de Marsy), Paris, Buisson, 2 vol. in-8°.

Réimpressions : à Maestricht, 179 1, 2 vol. in-8°. A Lausanne, 179I1 2 vol. ia-8°. A Paris, 1792, 2 vol. in-8''. Ces Mémoires furent traduits en allemand par Hubert, à Berlin et Leipsik, lygi et 1792. Ils figurent également dans la bibliothèque des Mémoires relatifs à l'histoire de France pendant le xviir- siècle, publiés par F. Barrière; dans la collection publiée en 1829 par MM. Petitot et

Lxxxiv Notice sur la Vie

Monmerquéj ainsi que dans la collection de mémoires de Michaud et Poujoulac et celle publiée par M. Didot.

En 1864, l'éditeur Jules Gay publia une excellente édition avec préface, notes et index alphabétique en 2 vol. in-i2.

1701. — Voyage ek' Italie ou Considérations sur Vltalie^ par feu M. Duclos, historiographe, etc. Paris, Buisson, i vol. in-8".

Cet ouvrage posthume fut réimprimé à Lausanne^ 179I7 iu-i2 ; et kParis^ chez Prault, 1793, in- 12. Traduit en allemand, le'na^ 1792, m-8°.

ij^j, — Œuvres morales et galantes de Du- Bosc, suivies du Voyage en Italie (publiées par N. L. Dessessarts). Paris, Dessessarts, 4 vol. in-8°.

On y trouve les Considérations ; les Confessions ; les Mémoires sur les mœurs • Acajou; Histoire de M'"^ de Lui ^^ "^ Voyage en Italie.

1802. — Œuvres diverses de Duclos. Paris,

Dessessarts, an. X, i vol. in-8°.

Jointe à l'édition précédente, qu'elle complète, cette publication forme 2 vol. in-8°avec portrait.

1806. — Œuvres complètes de Duclos, recueillies pour la première fois, précédées d'une notice sur sa vie et ses écrits, par M. Auger, de

et les (ffuvres de Duclos. lxxxv

l'Académie française. Paris, Colnet, lo vol. in-8».

Réimpression. Paris, Janet et Cotelle, 1820- 1821, 9 vol. in-80.

18 10. — Morceaux choisis de Duclos, ou Recueil de Pensées^ Remarques^ Maximes, etc.. publiés par A.-F. Rigaud. Paris, H. Nicolle, 2 vol. in-S".

1820. — Œuvres complètes de Duclos (avec une notice sur Fauteur, par M. Villenave). Paris, Belin, 3 vol. in-8° (de la collection des Prosaleurs français).

La meilleure, la plus correcte, la plus complète des éditions des Œuvres complètes de Duclos.

1855. — Œuvres de Duclos, précédées d'une étude sur sa vie et ses œuvres, par le comte Clément de Ris. Paris, E. Didier, i vol. in-i8 {Bibliothèque de r esprit français).

Plusieurs ouvrages de Duclos n'ont pas été imprimés séparément ; tels^ ses fragments de Mémoires sur sa vie, ses Considérations critiques sur le goût; son Histoire de l'Académie française (3^ partie); /"Eloge de Fontenelle; la Conversion de M""^ Gautier et la Critique de l'ouvrage intitulé Recueil de ces

Lxxxvi Notice sur la Vie

Messieurs. Nous devons signaler également parmi les ouvrages relatifs à Duclos ou auxquels il prit part : les Étrennes de la Saint-Jean, le Recueil de ces Messieurs, la collection des Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres (tomes XV à XXI) ; la Lettre écrite à M*** au sujet de l'Histoire de M'"" de Luz, 1741;, in-iz, et enfin /"Examen des confessions du comte de ***, par Soubeyran de Scopon. 1742, in-iz.

Nous ne devons pas laisser sous silence la singulière accusation de plagiat qui fut portée contre Duclos ^en 1772, Vannée même de sa mort^ dans la Gazette littéraire de TEurope, imprimée à Amsterdam. Ces calomnies j reproduites avec bonheur par Fréron dans la France littéraire, et plus tard par Barbier dans ses Ouvrages anonymes, prétendent contester à l'auteur des Considérations la paternité de la plupart de ses ouvrages.

D'après cefactum. les Confessions du comte de *** ne seraient point de lui; /'Histoire espagnole de ce roman aurait été entièrement copiée dans un ouvrage de Al. de Roiseu^ capitaine de vaisseau^ qui fut confié en manuscrit à Duclos par MAI. de Caylus et de

et les Œuvres de Duclos. lxxxvii

Surgères ; les autres histoires seraient attribuées à la société de Al"^^ de Surgères et du comte de Caylus j Acajou et Zirphile aurait été absolument dérobé au comte de Tessin et à l'abbé de Voisenon.

Ces imputations tombent d'elles-mêmes^ en ce sens qu elles ne parurent pas du vivant de Duclos. et que l'abbé de T'^oisenon. qui certes n aimait pas son confrère de F Académie j pour avoir été en mainte occasion quelque peu bafoué par luij dément ces bruits, tout au moins en ce qui concerne Acajou, par ces quelques lignes de ses Anecdotes littéraires ; « Duclos esc l'auteur des Confessions du comte de ***. qui ont beaucoup réussi par l'Histoire de J/*"^ de Selve; c'était un portrait copié d'après l'original. Acajou fut composé sur des estampes qui étaient dans le cabinet du comte de Tessin. Le comte de Caylus^ devenu jaloux de Duclos. comme de tous les gens de lettres qu'il voulait paraître aimer , dit que ce petit ouvrage était de lui et de moi. Il est vrai que le comte fit un Acajou ; en même temps f en fis deux^ qui furent tous trois remis entre les mains de Duclos et dont il ne tira que deux ou trois plaisanteries » .

Il n'est point de bibliophile qui ne connaisse l'origine d'Acajou, composé sur une douiaine d'estampes et vignettes que François Boucher avait faites pour l'illustration d'un petit ouvrage du comte de Tessin :

Lxxxviii Notice sur la Vie

Faunillane ou l'Infante jaune i, lequel opuscule ne put paraître, l'auteur ayant été rappelé en Suéde pour y remplir la place de ministre d'Etat et de gouverneur du prince royal.

Pour les Confessions du comte de *'*, qu'on va lire ci-apres^ et qui commencèrent la réputation de Duclos^ nous les tenons pour un véritable chef-

1. Voici comment Tauteur du Catalogue de Vœuvre de Cochin fils parle de l'origine de cet ouvrage : « M. le comte de Tessin^ directeur général des bâtiments de S. M. le roi de Suéde et son ambassadeur en France, fit composer par Marivaux (?) ce petit ouvrage, qui vraisemblablement avait quelque rapport aux amusements de sa société ; il n'en fit imprimer que deux exemplaires in-4.° en 174.0. Outre le fleuron et la vignette dessines par Cochin, il orna ce conte de beaucoup d'autres gravures, dont M. Boucher fit les dessins et qui furent gravés par Cars. Ayant ensuite fait présent de ces planche?, qui étaient toutes neuves, a Prault fils aîné, celui-ci engagea M. Duclos a composer un roman auquel ces différentes estampes pussent avoir rapport (Duclos et Boucher étaient du reste confrères au Caveau, et c^est, selon nous, dans une de ces réunions que V affaire fut traitée) . C'est ce qui nous a valu ce joli conte à' Acajou, dans lequel on a fait entrer toutes ces estampes. »

M. de Tessin ayant ensuite consenti à rendre public son roman, on le réimprima quelques années après sous le titre de : Faunillane ou l'Infante jaune, 1 vol. in-12, à Badinapolis en ir+j, avec les mêmes estampes et vignettes réduites à la grandeur in-12. (Voir dans le Cabinet des fées, t. XXXVII, p. 9s : Idée de Jaunillane (sic) ou l'infante jaune, imprimé a Badinapolis en 1741.)

et les Œuvres de Duclos lxxxix

dœuvre, d un genre original, pour l'époque où, ce joli roman fut écrit. Ces récits d'intrigues amoureuses, qui ont peu de liaisons entre elles, mais qui expriment toutes un caractère particulier, sagement observé, composent une série de petits contes exquis de facture, tous bien distincts les uns des autres , qu'on eût pu intituler : Souvenirs galants d'un roué de la Régence. Ce n'est pas encore les fanfaron^ nades de l'amour, les longues aventures de Casanova ou le Alachiavélisme terrible du Vahnont des Liaisons dangereuses ; mais dans cette galerie de portraits tracés avec tant d'art, sur une donnée alors entièrement neuve, on retrouve l' origine de toutes les biographies ou confessions libertines qui furent écrites depuis I7'f2.

Par la Correspondance de J.-J. Rousseau, on voit que ce fut Duclos qui, le premier, suggéra au citoyen de Genève la pensée d'écrire les mémoires de sa vie, et il n'est point trop téméraire d'ajouter que l'auteur de la Nouvelle Héloïse se souvint plus tard, en écrivant ses propres confessions, de ces mêmes Confessions du comte de ***, dont l'ingéniosité l'avait vivement frappé et dont alors la transparence était asseï g''<inde.

Nous ne chercherons pas à nous étendre sur cette œuvre charmante ni à donner une clef que nous ne

xc Notice sur la Vie de Duclos.

saurions rendre complète ; mais, puisqu'il faut enfin nous résumer sur Duclos, après avoir été plutôt son historien, ou son chronologiste-biographe, que son juge sur des œuvres littéraires dont le mérite n'est plus à discuter, nous ne saurions mieux conclure que par cette réjiexion du charmant causeur des Lundis, qui, après avoir voulu approfondir le caractère compliqué de notre philosophe, comprit qu^il ne pouvait point le simplifier par système et écrivit : c // est un degré d'intimité au delà duquel il n'est pas permis à l'homme de prétendre dans l'étude de son semblable : c'est un secret que s'est réservé le grand anatomiste des cœurs. Je dirai sur Duclos, qu'indépendamment de ce qu'il avait de singulier et d original dans l'humeur et dans le ton, un tel homme, dans la littérature d'une époque, est ce qu'on peut appeler une spirituelle et essentielle activité^ une utilité de premier ordre. » * .

C'est ce que comprirent le gouvernement et la municipalité de Dinan en inaugurant solennellement un buste à la mémoire de cet éminent littérateur et citoyen, le 29 juillet i8j8, sur une des promenades de sa ville natale.

Paris, le 10 décembre 1879.

Octave UZANNE.

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