PREMIERE PARTIE
ouRQuoi voulez-vous m'arracher à ma solitude et troubler ma tranquillité? Vous ne pouvez pas vous persuader que je sois absolument déterminé à vivre à la campagne.
»Jp Je n'y suis que depuis un an, et ma persévérance vous étonne. Comment se peut-il faire, dites-vous, qu'après avoir
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été si longtemps entraîné par le torrent du monde, on y renonce absolument? Vous croyez que je dois le regretter, et sentir, dans bien des moments, qu'il m'est nécessaire. Je suis moins surpris de vos sentiments que vous ne Têtes des miens; à votre âge, et avec tous les droits que vous avez de plaire dans le monde, il seroit bien difficile qu'il vous fût odieux. Pour oioi, je regarde comme un bonheur de m'en être dégoûté, avant que je lui fusse devenu importun. Je n'ai pas encore quarante ans, et j'ai épuisé ces plaisirs que leur nouveauté vous fait croire inépuisables. J'ai usé le monde, j'ai usé l'amour même : toutes les passions aveugles et tumultueuses sont mortes dans mon cœur. J'ai par conséquent perdu quelques plaisirs; mais je suis exempt de toutes les peines qui les accompagnent, et qui sont en bien plus grand nombre. Cette tranquillité, ou, si vous voulez, pour m'accommoder à vos idées, cette espèce d'insensibilité est un dédommagement bien avantageux, et peut-être l'unique bonheur qui soit à la portée de l'homme.
Ne croyez pas que je sois privé de tous les plaisirs; j'en éprouve continuellement un aussi sensible et plus pur que tous les autres : c'est le charme de l'amitié; vous devez en connoître tout le prix, vous êtes fait pour la sentir, puisque vous êtes digne de l'inspirer. Je possède un ami fidèle, qui partage ma solitude, et qui, me tenant lieu de tout, m'empêche de
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rien regretter. Vous ne pouvez pas imaginer qu'un ami puisse dédommager du monde; mais, malgré Thorreur que la retraite vous inspire aujourd'hui, vous la regarderez un jour comme un bien. J'ai eu vos idées, je me suis trouvé dans les mêmes situations; ne renoncez donc pas absolument à celle où je me trouve auj(ïurd'hui.
Pour vous convaincre de ce que j'avance, il m'a pris envie de vous faire le détail des événements et des circonstances particulières qui m'ont détaché du monde; ce récit sera une confession fidèle des travers et des erreurs de ma jeunesse, qui pourra vous servir de leçon. Il est inutile de vous entretenir de ma famille que vous connoissez comme moi, puisque nous sommes parents.
Etant destiné par ma naissance à vivre à la cour, j'ai été élevé comme tous mes pareils, c'est-à-dire fort mal. Dans mon enfance, on me donna un précepteur pour m'enseigner le latin, qu'il ne m'apprit pas : quelques années après, on me remit entre les mains d'un gouverneur pour m'instruire de l'usage du monde qu'il ignoroit.
Comme on ne m'avoit confié à ces deux inutiles que pour obéir à la mode, la même raison me débarrassa de l'un et de l'autre; mais ce fut d'une façon fort différente. Mon précepteur reçut un soufflet d'une femme de chambre à qui ma mère avoit quelques obligations secrè-
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tes. La reconnoissance ne Pempêcha pas de faire du bruit, elle blâma hautement une telle insolence, elle dit à M. Tabbé quMl ne devoit pas y être exposé davantage, et il fut congédié.
Mon gouverneur fut traité différemment : il étoit insinuant, poli, et un peu mon complaisant. Il trouva grâce devant les yeux de la favorite de ma mère; tout en conduisant mon éducation, il commença par faire un enfant à cette femme de chambre, et finit par Tépouser. Ma mère leur fit un établissement dont je profitai ; car je fus maître de mes actions dans Tâge où un gouverneur seroit le plus nécessaire, si cette profession étoit assez honorée pour quHl s''en trouvât de bons.
On va voir, par Tusage que je fis bientôt de ma liberté, si je méritois bien d'en jouir. Je fus mis à Tacadémie pour faire mes exercices : lorsque je fus près d'en sortir, une de mes parentes, qui avoit une espèce d'autorité sur moi, vint m'y prendre un jour pour me mener à la campagne chez une dame de ses amies. J'y fus très bien reçu : on aime naturellement les jeunes gens, et les femmes aiment à leur procurer l'occasion et la facilité de faire voir leurs sentiments. Je me prêtai sans peine à leurs questions; ma vivacité leur plut, et, m'apercevant que je les amusois par le feu de mes idées, je m'y livrai encore plus. Le lendemain, quelques femmes de Paris arrivèrent, les unes avec
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leurs maris, les autres avec leurs amants, et quelques-unes avec tous les deux.
La marquise de Valcourt, qui n'étoit plus dans la première jeunesse, mais qui étoit encore extrêmement aimable, saisit avec vivacité les plaisanteries que Ton faisoit sur moi; et, sous prétexte de plaire à la maîtresse de la maison, qui paraissoit s'y intéresser, elle vouloit que je fusse toujours avec elle. Bientôt elle me déclara son petit amant; j'acceptai celte qualité; je lui donnois toujours la main à la promenade; elle me plaçoit auprès d'elle à table, et mon assiduité devint bientôt la matière de la plaisanterie générale : je m'y prêtois de meilleure grâce que l'on n'eût dû l'attendre d'un enfant qui n'avoit aucun usage du monde. Cependant je commençois à sentir des désirs que je n'osois témoigner, et que je ne démêlois qu'imparfaitement. J'avois lu quelques romans, et je me crus amoureux. Le plaisir d'être caressé par une femme aimable, et l'impression que font sur un jeune homme des diamants, des parfums, et surtout une gorge qu'elle avoit admirablement belle, m"échautîoient l'imagination ; enfin tous les airs séduisants d'une femme à qui le monde a donné cette liberté et cette aisance que l'on trouve rarement dans un ordre inférieur me mettoient dans une situation toute nouvelle pour moi. Mes désirs n'échappoient pas à la marquise; elle s'en aperccvoit mieux que moi-même, et ce fut sur ce
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point qu^elle voulut entreprendre mon éducation.
L'amour, me disoit-elle, n'existe que dansje cœur; il est le seul principe de nos plaisirs, c'est en lui que se trouve la source de nos sentiments et la délicatesse. Je ne comprenois rien à ce discours, non plus qu'à cent mille autres mêlés de cette métaphysique qui régnoit dès lors dans le discours, et qui est si peu d'usage dans le commerce. J'étois plus content des petites confidences sur lesquelles elle éprouvoit ma discrétion ; j'en étois flatté : un jeune homme est charmé de se croire quelque chose dans la société. Elle me faisoit ensuite des questions sur la jalousie. La marquise, sous prétexte de m'instruire, vouloit savoir si je n'avois aucune idée sur un homme assez aimable qui étoit venu avec elle, et que je sus depuis être son amant; mais, quoiqu'il n'eût au plus que quarante ans, je le jugeois si vieux que j'étois bien éloigné d'imaginer qu'il eût avec elle d'autre liaison que celle de l'amitié. Il en avoit pourtant une des plus intimes; il est vrai que dans ce moment elle le gardoit par habitude, et que, par goût, elle me destinoit à être son successeur, ou du moins son associé ; aussi, quand je lui demandai pourquoi il lui tenoit quelquefois des discours aigres et piquants, que je ' n'avois pu m'empêcher de remarquer, elle se contenta de me dire qu'ayant été intime ami de son mari, l'amitié lui avoit conservé ses
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droits. Cette réponse me satisfit, et ma curiosité n'alla pas plus loin. Elle me reprochoit quelquefois de n'avoir pas assez de soin de ma figure; et, quand je revenois de la chasse, sous prétexte d'en réparer les désordres, elle passoit la main dans mes cheveux, elle me faisoit mettre à sa toilette, et vouloit elle-même me poudrer et m''ajuster. Comme elle coloroit toutes les caresses qu^elle me faisoit de Tamitié qu'elle avoit pour ma parente et des liaisons qu''elle avoit avec toute ma famille, je ne m'attribuois aucune de ses bontés, et j'ai souvent pensé depuis à Pimpatience que je devois lui causer. Cependant elle se contraignoit, elle craignoit de s'exposer aux ridicules que pouvoit lui donner un amour qui, par la disproportion de nos âges, devoit être regardé comme une folie. D'ailleurs elle savoir que son amant étoit clairvoyant : elle n'auroit pas été fort sensible à sa perte, mais elle craignoit l'éclat d'une rupture.
Ces réflexions rendirent la marquise plus réservée avec moi ; je m'en aperçus, je lui en fis quelques reproches plus remplis d'égards que de sentiment. Pour me consoler, elle me dit que je la verrois à Paris, si je continuois à la laisser se charger du soin de ma conduite, et me promit un baiser toutes les fois que j'aurois été docile à ses leçons.
Lorsque nous fûmes de retour à Paris, j'allai la voir. Elle ne me parla, dans les deux ou
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trois premières visites, que des choses qui pouvoient regarder ma conduite. Elle vouloit, disoit-elle, être ma meilleure amie. Un jour elle me dit de la venir voir le lendemain sur les sept heures du soir. Je n^ manquai pas; je la trouvai sur une chaise longue, appuyée sur une pile de carreaux. On respiroit une odeur charmante, et vingt bougies répandoient une clarté infinie; mais toute mon attention se fixa sur une gorge tant soit peu découverte. La marquise étoit dans un déshabillé plein de goût, son attitude étoit disposée par le désir de plaire et de me rendre plus hardi. Frappé de tant d^objets, j^éprouvois des désirs d'autant plus violents que j'étois occupé à les cacher. Je gardai quelque temps le silence : je sentis qu'il étoit ridicule; mais je ne savois comment le rompre. « Etes-vous bien aise d'être avec moi? me dit la marquise. — Oui, madame, j'en suis enchanté, répondis-je avec vivacité. — Eh bien, nous souperons ensemble; personne ne viendra nous interrompre, et nous causerons en liberté. » Elle accompagna ce discours du regard le plus enflammé. « Je ne sais pas trop causer, lui dis-je ; mais pourquoi ne me permettez-vous plus de vous embrasser comme à la campagne? — Pourquoi? repritelle ; c'est que, lorsque vous avez une fois commencé, vous n'en finissez point. »
Je lui promis de m'arrêter quand elle en seroit importunée; et, son silence m'autorisant.
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)C la baisai, je touchai sa gorge avec des plaisirs ravissants. Mes désirs s'enflammoient de plus en plus; la marquise, par un tendre silence, autorisoit toutes mes actions; enfin, parcourant toute sa personne à mon gré, et voyant que Ton n'apportoit aucun obstacle à mes désirs, je me précipitai sur elle avec toute la vivacité de mon âge, qui étoit plus de son goût que Tamour le plus tendre. Je craignis aussitôt sa colère ; mais je fus rassuré par un regard languissant de la marquise, qui m'embrassa avec une nouvelle ardeur. Ce fut alors que je me livrai à Tivresse du plaisir; nous ne Tinterrompîmes que pour nous mettre à table. Le souper fut court : je ne laissai pas à la marquise le temps de me parler sentiment, et je crois qu'elle n'eut pas celui d'y penser. Dès le lendemain, un de ses gens m'apporta la lettre la plus passionnée. Cette attention me surprit; je croyais qu'elle n'avoit été imaginée que pour moi. Je sentis que j'y devois répondre; je crois que ma lettre devoit être assez ridicule; la marquise la trouva charmante. Pendant les premiers jours, je n'étois occupé que de ma bonne fortune, et du plaisir d'avoir une femme de condition; je m'imaginois que tout le monde s'en apercevoit et lisoit dans mes yeux mon bonheur et ma gloire. Cette idée m'empêcha d'en parler à mes amis; mais j'en fus très souvent tenté. Peu de temps après je trouvai que la marquise ne m'avouoit pas assez dans le
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public et qu'elle n'alloit pas assez souvent aux spectacles, où j'aurois pu, sans prononcer Pindiscrétion, mettre mes amis au fait de mon bonheur. C'étoit en vain qu'elle me représentoit le charme du mystère; je n'étois inspiré que par les sens et la vanité, et je croyois avoir satisfait à toute la délicatesse possible quand j'avois rempli ses désirs et les miens.
L'hiver ayant rassemblé tout le monde à Paris, la marquise, pour rompre la solitude qu'elle voyoit que je ne pouvois soutenir, donna plusieurs soupers. Parmi les femmes qui se rendoient chez elle, il y en eut une qui me fit beaucoup d'agaceries, et j'y répondis avec assez de vivacité. M'"^ de Valcourt avait trop d'expérience pour ne pas l'apercevoir. Elle m'en fit ses plaintes, que je reçus assez mal. Je lui dis qu'il étoit assez singulier qu'elle me contraignît au point de ne pouvoir ni parler ni m'amuser même avec ses amies. La jalousie enflamma la marquise : elle ne ménagea plus rien ; bientôt elle afficha publiquement le goût qu'elle avoit pour moi, et bientôt elle le ressentit avec un emportement qu'elle ne m'avoit jamais témoigné. On ne la voyoit plus aux spectacles sans moi ; elle ne soupoit dans aucune maison sans me faire prier. Un aveu si public fut fort de mon goût, parce qu'il flattoit ma vanité. Quelques jours après, M"'« de Rumigny (c'étoit elle qui m'avoit fait des avances) fut piquée. Il étoit de son honneur de
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n'en pas avoir le démenti. Chez les femmes du monde, plusieurs choses qui paroissent différentes produisent les mêmes effets, et la vanité les gouverne autant que Tamour.
La marquise fit fermer sa porte à sa rivale; la rupture fit éclat, et M"^« de Rumigny me pria par un billet fort simple de passer chez elle. M"'^ de Valcourt m'avoit fait promettre de n'y jamais aller : mais Je ne crus pas mon honneur engagé à lui tenir parole. J'y courus donc, et M""' de Rumigny, après beaucoup de plaisanteries sur M"'<= de Valcourt, qui toutes portoient coup, me plaignit d'être si fort attaché à une femme qui me traitoit en esclave. Elle m'apprit toutes les aventures, vraies ou fausses, que le monde avoit données à la marquise. Le mal que l'on nous dit d'une maîtresse n'est pas si dangereux par les premières impressions que par les prétextes qu'il fournit dans la suite aux dégoûts et à toutes les injustices des amants.
M""= de Rumigny, contente de cette première démarche, me pria de la venir revoir, en m'assurant qu'elle n'avoit d'autres motifs que son amitié pour moi. Je revins chez la marquise fort différent de ce que je m'y étois trouvé jusques alors; elle s'en aperçut et en fut alarmée. Les sentiments de la marquise ne me touchoient plus. Je ne sentois que l'ennui et le dégoût d'un plaisir uniforme. J'allois souvent chez M""' de Rumigny, qui suivoit constamment son projet : je sentis bientôt pour elle tout ce que
m'avoit d'abord inspiré M'"^ de Valcourt, c'està-dire des désirs. L'expérience que j'avois déjà acquise me rendit pressant; mais, avant de se rendre, M'"^ de Rumigny me dit : « Je veux le sacrifice de la marquise : j'exige le plus éclatant, et tel que je le prescrirai; notre rupture a trop fait d'éclat, ma vengeance ne doit pas être ignorée. » Je voulus lui faire quelques représentations; mais elle me dit qu'elle ne me verroit jamais si je balançois un moment. Je fus bientôt déterminé : je consentis à tout, je renvoyai à la marquise ses lettres et son portrait, avec un billet qui, je crois, étoit fort impertinent, puisqu'il étoit dicté par M""= de Rumigny; en un mot, je quittai M""^ de Valcourt on ne peut plus mal. Ce ne fut cependant pas sans remords : c'est en vain qu'on veut s^aveugler pour séparer la probité du commerce des femmes. J'avois encore toutes les idées neuves; le monde ne m'avoit point appris à me parjurer. M""^ de Rumigny, à qui je ne cachai point mes remords, prit encore le soin de les calmer : les femmes n'ont point de plus grands ennemis que les femmes.
M^^de Rumigny ne me fit pas languir davantage; le lendemain, elle voulut que j'allasse avec elle à l'Opéra en grande loge; j'y consentis, son triomphe étoit le mien. La marquise s'y trouva le même jour; elle étoit fort parée et n'y venoit que pour démentir les discours du public : une telle démarche est un coup de
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partie le jour qu^on a été quittée; mais Je remarquai son chagrin caché. Cependant elle m'écrivit, elle me courut, et fit tout ce que régarement de Tamour malheureux inspire, et fait toujours faire sans succès; enfin, elle se commit encore plus qu'elle n'avoit fait. Mais M""-' de Rumigny, qui connoissoit trop la conséquence de ces premiers instants, ne me perdoit pas de vue. Je vécus quelque temps avec M""= de Rumigny comme j'avois fait avec M'"« de Valcourt, et je m^en dégoûtai encore plus promptement. Ma première et ma seconde aventure n'annonçoient pas un caractère fort constant : on verra dans la suite si je me suis démenti.
M™^ de Rumigny commençoit donc à me peser beaucoup, lorsque j'entrai dans les mousquetaires. La compagnie marcha en Flandre et j'y fis ma première campagne. Avant mon départ, je passai trois jours avec M"'"= de Rumigny d'une façon à me faire regretter. Elle me fit promettre de lui écrire; mais à peine Teus-je quittée, que je n'y songeai plus.
Après la campagne, la compagnie revint à Paris, où je passai l'hiver. Je n'allai cependant pas voir M""= de Rumigny. La vie que je menois avec mes camarades me paraissoit préférable à toute la gêne du commerce des femmes du monde. Je n'en recherchai aucune de celles qui exigent des soins et des attentions, et je suivis les mœurs des mousquetaires de mon âge.
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Au retour du printemps, M. de Vendôme, à qui ma famille étoit particulièrement attachée, me proposa d'être un de ses aides de camp; j'acceptai la proposition avec ardeur et je le suivis en Espagne. Uniquement occupé de mes devoirs, je m'attachai à ce prince, c'est-à-dire au métier de la guerre ; car c'étoit ainsi qu'on lui faisoit sa cour.
Il fut assez content de mes services pour m'honorer de sa protection, et bientôt il me fit obtenir un régiment, à la tête duquel je me trouvai à la bataille de Villa-Viciosa, que M. de Vendôme gagna sur M. de Slaremberg.
Après cette victoire qui décida de la couronne d'Espagne pour Philippe V, mon régiment fut envoyé en quartier à Tolède. Les congés étant difficiles à obtenir, j'y demeurai pour contenir les soldats et prévenir les désordres qui pouvoient arriver à chaque instant dans ce pays, par la prévention que quelques Espagnols avoient contre les Français. D'ailleurs, les moines, par jalousie et par ignorance, persuadent, surtout aux femmes, que les Français sont des hérétiques. Une différence de religion chez des peuples qui ont peu d'étude ne rapproche pas les esprits; ainsi je vivois dans une assez grande solitude.
Un jour, en rentrant chez moi par une rue détournée, je fus abordé par une femme couverte d'une mante : « Seigneur cavalier, me dit-elle, une dame voudroit avoir une conver-
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sation avec vous; trouvez-vous demain à onze heures dans la grande église. » J'acceptai le rendez-vous. Le lendemain, après avoir apporté beaucoup d'attention à ma parure, je me rendis au lieu indiqué. Je n'y vis que des femmes couvertes de mantes noires, parmi lesquelles j'en aperçus une qui se distinguoit au milieu des deux autres par la majesté de sa taille. Elles se mirent toutes trois à genoux auprès de moi; elles s'armèrent d'un grand rosaire, firent plusieurs inclinations dévotes, et j'entendis une voix qui me dit : « Trouvezvous ce soir à l'heure de l'oraison sur le bord du Tage, et suivez la personne qui vous abordera en vous présentant un bouquet; adieu, sortez de l'église sans témoigner la moindre curiosité. » Le son de cette voix me parut si flatteur que je me sentis ému. Je me rendis au lieu marqué deux heures plus tôt qu'on ne m'avoit ordonné, et je vis paroître celle qui devoit me présenter le bouquet; elle me dit de la suivre, je lui obéis : il étoit nuit; nous marchâmes quelque temps pour trouver une calèche dans laquelle nous montâmes, « Votre jeunesse et votre figure, me dit-elle, ont fait une vive impression sur le cœur de doiîa Antonia, ma maîtresse ; l'amour lui a fait oublier tous les dangers d'une entrevue; et l'on vous aime malgré la différence de votre religion. Quelle consolation pour dona Antonia, si son exemple et ses discours pouvoient vous rame-
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ner au sein de FÉglise! Je suis sa nourrice, c'est vous dire combien je Faime; mais Tespérance de votre conversion m'a plus déterminée à la servir aujourd'hui que ma tendresse pour elle. Vous allez juger dans quelques moments de la beauté de ma maîtresse ; elle est dans une maison qui m'appartient; rendez-vous digne de posséder le cœur de la plus belle femme de toutes les Espagnes. »
Malgré l'agitation que la nouveauté d'une pareille situation peut causer, je sentis toute la bizarrerie de cette conversation, et je réfléchissois sur la différence de ces mœurs, quand notre voiture s'arrêta dans une petite cour : nous descendîmes, je suivis la duègne, je traversai deux ou trois pièces meublées simplement et médiocrement éclairées. Elles nous conduisirent dans une chambre dont les meubles magnifiques et l'éclat des lumières portées dans de grands flambeaux de vermeil me frappèrent beaucoup moins qu'une femme couchée sur une estrade et appuyée sur des carreaux d'étoffes superbes. « Approchez, seigneur, » me dit-elle. J'obéis à un ordre si doux; mais que devins-je en voyant toutes les grâces réunies dans la même personne et relevées par toutes les recherches de la parure! Je tombai à ses genoux : « Que puis-je faire, lui dis-je, madame, pour reconnoître les bontés dont vous m'honorez? » Elle me répondit avec une douceur infinie et un feu dans les yeux qui auroit
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achevé ma défaite si elle n'eût été confirmée : « Clara vous a sans doute fait part de mes sentiments. Elle m^a évité l'embarras d'un aveu qui ne peut être excusé que par la force de la passion. La façon dont vous vous conduirez avec moi confirmera ou détruira mes sentiments. Je vous aime; mais le sacrifice que je vous fais m'en deviendra encore plus cher si vous vous en rendez digne. Après un tel aveu, je ne dois rien vous cacher : vous êtes d'une religion différente de la mienne, et ce point est le seul obstacle au goût que je sens pour vous. Si vous m'aimez, si les sentiments que je crois lire dans vos yeux sont sincères, il faut commencer par embrasser ma religion. » Je voulus alors prendre une de ses belles mains et la baiser, pour éviter une profession de foi qui me paroissolt assez déplacée; mais à peine l'eus-je touchée qu'elle s'écria : « Donnez-moi promptement de Teau bénite, ma chère Clara. » En effet, elle lui apporta un bénitier dans lequel elle trempa un linge dont elle essuya l'endroit que j'avois touché, avec un si grand soin et une attention si marquée que je ne pus m'empècher de sourire; mais, ne voulant point choquer ses préjugés, je pris le parti de lui dire quelle étoit ma religion; et l'amour me rendit peut-être plus catholique que je ne l'avois jamais été.
a Que la voix d'un homme qu'on aime persuade aisément! me dit-elle; elle triomphe de
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toutes mes résolutions : Je n'ai pu vous convaincre, vous m'avez persuadée. Je vous aime apparemment plus que vous ne m'aimez, et c'est un avantage que je saurai conserver sur vous. » Je baisai alors une de ses mains, sans qu'elle eût recours à l'eau bénite. Je la priai de m'apprendre à qui j'avois le bonheur de parler. « Vous le saurez un jour, me dit-elle; ne cherchez point à pénétrer un mystère dont la découverte ne vous est d'aucune utilité; méritez par un amour et une discrétion sans bornes le bonheur que je vous prépare. » Alors la fidèle Clara nous servit un léger repas. J'étois enchanté de toutes les grâces que je découvrois dans la belle Espagnole; tout respiroit en elle la volupté et m'annonçoit un bonheur que j'obtins quelques moments après, et qui surpassa mes désirs. « Vous ne m'aimerez pas longtemps, me disoit Antonia ; ma conquête vous a trop peu coûté. Vous ignorez tous les combats que j'ai soutenus; je vous aimois depuis le jour de votre arrivée : vous passâtes sur la grande place à la tête de votre régiment ; je vous vis d'une fenêtre grillée. Que n'ai-je point fait pour bannir l'impression que votre vue a faite sur mon cœur! Je vous fuyois mal apparemment, car je vous rencontrois toujours. »
Nous passâmes la nuit et toute la journée suivante au milieu des plaisirs et des tendres inquiétudes que la passion donne aux amants, et sur lesquelles les plaisirs les rassurent sans
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cesse. Quand nous fûmes au moment de nous séparer, Antonia leva les carreaux sur lesquels elle étoit assise, et prit une épée d'or garnie de quelques diamants d'un assez grand prix, qu'elle me força d'accepter. J'y fus obligé ; car la plus grande offense que l'on puisse faire à un Espagnol, c'est de refuser ce qu'il offre : je la reçus donc en baisant mille fois la main qui me la donnoit, et je montai seul dans la calèche, qui me conduisit à l'endroit où je l'avois trouvée la veille.
Le lendemain, à mon réveil, je reçus une lettre d' Antonia; ce fut un Maure qui me l'apporta. Elle étoit tendre et passionnée : Antonia me prioit de me promener le soir à cheval sur la grande place. « Je vous verrai sans être vue, ajoutoit-elle, et je jouirai avec plaisir de Tinquiétude où vous serez de ne me point apercevoir. Clara vous dira demain, à la grande église, quand et de quelle façon nous pourrons nous revoir. » J'exécutai les ordres que l'on m'avoit donnés. Après avoir regardé inutilement à toutes les jalousies, je revins chez moi m'occuper de mon aventure. Le jour suivant, je trouvai Clara dans l'église que l'on m'avoit indiquée, qui me dit, en feignant de prier Dieu : « Rendez-vous à cheval, au jour tombant et sans suite, derrière les murs du couvent Saint- François; le Maure que vous avez vu hier s'y trouvera monté sur une mule : vous n'aurez qu'à le suivre. » Je fus exact au rendez-vous :
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j'y trouvai le Maure, il observa toujours le plus profond silence, et nous arrivâmes dans la basse-cour d\in château qui me parut considérable. Je mis pied à terre; le Maure prit mon cheval, et me fit signe de monter par un petit escalier formé dans une tour. J^ trouvai Clara qui m'attendoit : « Venez, me dit-elle, le plus heureux de tous les hommes. » Elle me conduisit avec une lanterne sourde dans un cabinet, d'où je passai dans un appartement superbe où la belle Antonia m'attendoit. « Vous triomphez de toutes mes craintes, me dit-elle, je goûte le plaisir de vous posséder chez moi, malgré tous les périls que je puis courir; j'espère que le bonheur que j"ai de vous voir ne sera point interrompu ; mais, en cas d'accident, vous pourrez vous retirer : le Maure tient votre cheval au bas de l'escalier. « J'employai les termes les plus touchants pour exprimer ma reconnoissance et mon amour. Nous étions
. dans ces transports de l'âme que l'amour seul fait connoître, et qui sont au-dessus de l'expression, quand nous entendîmes un grand bruit dans la chambre qui précédait celle où nous étions : « Fuyez, me dit Antonia avec transport; je suis trahie, je périrai; mais je ne m'en plaindrai pas, si je puis vous croire en sûreté. » Dans l'instant même on enfonça la porte, et je vis entrer un homme transporté de fureur et suivi de deux valets armés; il tenoit son épée
i d'une main et de l'autre un poignard. Il se jeta
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si promptement sur Antonia que je ne pus Tempècher de lui porter deux coups qui la firent tomber à mes pieds; j^avois des pistolets de poche, je cassai la tête à celui qui venoit de blesser Antonia, et je tins en respect ceux qui Taccompagnoient. Elle me tendit les bras et me dit d'une voix mourante : « Qu'avez-vous fait, seigneur! vous avez tué mon mari. » Les deux valets, occupés à donner du secours à leur maître, me donnèrent le temps de prendre Antonia dans mes bras, et de gagner la porte du cabinet. Je descendis sans obstacle, je trouvai le Maure qui m'attendoit avec mon cheval; il m'aida à prendre Antonia devant moi, et je m'éloignai de ce funeste lieu sans savoir où j'ailois. Je m'abandonnai à la vitesse de mon cheval. Cependant Antonia ne donnant aucun signe de vie, je m'arrêtai pour lui donner quelques secours, mes soins la firent revenir à la vie : a Quoi! c'est vous, me dit-elle en ouvrant les yeux! vous vivez, tous mes malheurs ne me touchent plus. Il n'y a point de grâce à espérer ni pour vous ni pour moi; le rang et la dignité de mon mari vous attireront des ennemis sans nombre, c'est le marquis de Palamos que vous avez tué. Je n'ai d'autre ressource que mon frère, il a un château peu éloigné d'ici, prenons-en le chemin, il ne me refusera pas un asile. » Je remontai à cheval, je la pris dans mes bras, et nous arrivâmes à la pointe du jour dans le château. Nous fîmes éveiller aussitôt le
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comte, son frère, et Ton nous fit entrer dans sa chambre, sans avoir été vus que par un seul domestique. Il frémit au récit de Paventure cruelle qui venoit d'arriver à sa sœur; il Taimoit, il la plaignit et lui donna tous les secours possibles : ses blessures ne se trouvèrent pas mortelles. Il me conseilla de me tenir caché le reste du jour; et, quand la nuit fut venue, il me dit que le service que j'avois rendu à sa sœur lui faisoit oublier la vengeance que j'avois tirée de son beau-frère : « Ma sœur m'a tout avoué, ajouta-t-il : elle veut que je sauve vos jours, vous lui êtes cher, et l'amitié que j'ai pour elle, et la confiance que vous m'avez témoignée , en choisissant ma maison pour asile, m'engagent à favoriser votre fuite. Je vais vous donner un homme qui vous conduira sûrement à Madrid par des chemins détournés. » Je le conjurai de me laisser voir la marquise : mes prières furent inutiles. « Elle m'a chargé, reprit-il, de vous remettre ce paquet; je tiens ma parole, et je ne puis faire autre chose. » En achevant ces mots, il me conduisit dans la cour, où celui qui me devoit servir de guide m'attendoit avec mon cheval, et nous partîmes aussitôt.
J'avois le cœur déchiré : je m'éloignois d'une femme charmante, je la quittois sans aucune espérance de la revoir, et dans quel état! mourante et perdue pour moi. Nous marchâmes toute la nuit; quand le jour parut, nous prîmes
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quelque repos dans un village écarté. Ce fut alors que j'ouvris le paquet que la marquise m'avoit fait remettre ; j ^ trouvai son portrait et une lettre aussi vive et aussi pleine de regrets que celle que j'aurois pu lui écrire; elle me prioit de garder toute ma vie ce portrait qu'elle avoit compté me donner la veille dans des moments plus heureux. Il étoit dans une boîte enrichie de diamants; mais, ce qui me parut singulier, et ce qui me fit toujours reconnoître le caractère espagnol, fut d'y trouver une relique de saint Antoine de Padoue, qu'elle partageoit avec moi, parce que, disoit-elle dans sa lettre, elle lui attribuoit notre salut dans cette dernière aventure et me conjuroit de ne m'en point séparer dans le danger où la famille de son mari m'exposoit ; elle finissoit en m'assurant d'un amour éternel.
J'arrivai sans aucun incident à Madrid; je renvoyai mon guide, et le chargeai d'une lettre pour la marquise, et d'une autre pour son frère. J'allai sur-le-champ rendre mes devoirs à M. de Vendôme; il me reçut avec cette bonté qui lui attachoit le cœur de toutes les troupes. Je lui contai mon aventure, il me conseilla de ne pas demeurer dans Madrid, dans la crainte des assassins et des suites qu'une telle affaire pouvoit avoir entre les deux nations, et m'assura qu'il alloit faire changer mon régiment de quartier. Je n'eus pas de peine à me tenir caché : l'état de mon âme m'auroit rendu toute
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compagnie insupportable. On ignora absolument le lieu de ma retraite; mon régiment fut relevé, et, la campagne s^approchant, je fus bientôt en état de le joindre. Nos opérations furent heureuses, et je fus envoyé en quartier d'été dans un gros bourg, auprès duquel il y avoit une abbaye de filles.
Suivant les ordres que nous avions de protéger tous les couvents, j'y avois établi une garde. J'allois souvent me promener le long des murs du jardin de cette abbaye : il n'y avoit que la solitude qui convînt à la situation de mon cœur. Un jour, en passant sous les fenêtres d'un corps de logis de cette maison, j'entendis ouvrir une jalousie, et je vis tomber à mes pieds une lettre que je ramassai : je levai la tête ; mais la jalousie, déjà refermée, ne me laissa rien voir. Je pris le billet, je vis avec surprise qu'il m'étoit adressé : je l'ouvris, on y donnoit des éloges à la tristesse dont je paraissois pénétré ; l'écriture m'étoit inconnue, et je ne pouvois pas me flatter qu'elle fût écrite de la marquise que l'on m'avoit assuré être morte de ses blessures. Il y avoit cependant des choses, dans cette lettre, qui ne pouvoient être écrites que par quelqu'un qui rne connût par rapport à elle.
Dans cette incertitude, je revins chez moi écrire un billet, dans le dessein d'éclaircir mes doutes; et le lendemain, à la même heure, je retournai sous la même fenêtre; la jalousie
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s'ouvrit, on descendit une petite corbeille attachée à un ruban ; je Touvris, je n'y trouvai rien; j'y plaçai ma lettre et la corbeille remonta comme un éclair. J'attendis quelque temps, on ne lit aucun signal, et le jour suivant un nouveau billet tomba à mes pieds. On me marquoit que l'on vouloit s'entretenir avec moi de mes malheurs; on me prioit encore de me trouver au milieu de la nuit le long des murs du jardin; on m'indiquoit un pavillon auprès duquel je trouveroisune échelle de corde. Je ne doutai point que cette lettre ne fût de Clara. Je me rendis au lieu marqué; je trouvai ce qu'on m'avoit annoncé ; je montai sur le mur, et, changeant mon échelle de côté, je fus bientôt dans le jardin. J'aperçus une femme couverte d'un voile, qui se retira dans les allées d'un bosquet ; je la suivis ; elle s'arrêta sur un banc de gazon. « Ma chère Clara, lui dis-je, car ce ne peut être que vous, est-il bien vrai que la marquise ne soit plus? Ce n'est que pour en parler, ce n'est que pour la pleurer que j'ai pu me résoudre à venir ici. — Non, s'écria la femme voilée, elle n'est point morte, votre chère Antonia. » La voix et l'expression me manquèrent en reconnaissant la marquise ellemême; je tombai à ses pieds, elle demeura appuyée sur moi en éprouvant le même trouble. Quand ce tendre saisissement fut passé, nous nous fîmes toutes les questions imaginables; je lui reprochai de m'avoir laissé ignorer si long-
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temps le lieu de son séjour. Elle m'apprit que son frère m'avoit fait passer pour infidèle dans son esprit, et n'avoit pas laissé parvenir ma lettre jusqu'à elle : « La douleur que cette nouvelle me causa, ajouta-t-elle, et l'éclat de la malheureuse aventure qui m'étoit arrivée, me déterminèrent à prier mon frère de me donner les moyens de vivre et de mourir ignorée. Il répandit le bruit de ma mort, et me conduisit lui-même dans cette abbaye où personne ne me connoit. .T'y mourrai contente, puisque vous m'êtes fidèle ; c'est tout ce que je pouvois espérer dans le cruel état où l'amour m'a réduite ; je n'ai pu résister au plaisir de vous entretenir encore une fois : la manière et le lieu sont suspects, mais mes intentions sont pures , ne cherchez point à me revoir, je vais chercher à vous oublier. Le sacrifice que je prétends faire de vous à celui qui m'a donné l'être est complet ; adieu, je ne tiens plus au monde. » En disant ces mots, elle se débarrassa de mes bras et prit la fuite dans les détours du bosquet, sans qu'il me fût possible de la retrouver. Pendant cette recherche inutile, le jour parut, et je fus obligé de me retirer.
Quand je fus de retour chez moi, je trouvai dans ma poche un écrin de diamants d'un grand prix, qu'elle avoit eu l'adresse d'y mettre sans que je m'en aperçusse. Je passai mille fois sous la même fenêtre, dans l'espérance de donner des lettres, d'en recevoir et de remettre l'écrin :
mes soins furent inutiles, Je ne vis rien. Je demandai à parler à Tabbesse ; je lui dis que j'avois des choses de la dernière conséquence à communiquer à une dame qui étoit dans sa maison, et dont je lui fis le portrait : Pabbesse feignit de ne pas laconnoître. Je jugeai par ses réponses qu'il étoit inutile d'insister davantage, et je me retirai au désespoir.
Quelques jours après, je reçus ordre d'assembler le régiment et de joindre l'armée : je le fis défiler devant l'abbaye, je me flattois que mon départ feroit naître l'envie de me donner une dernière consolation; mais je n'aperçus rien, et fus obligé de partir, le cœur pénétré de douleur. Il n'y eut que les opérations de la campagne qui furent capables de me distraire du chagrin qui me dévoroit. Nous fîmes le siège de Girone, que nous prîmes; le reste de la campagne se passa, entre M. de Vendôme et M. de Staremberg, à s'observer et se fatiguer mutuellement. On fit venir de nouvelles troupes de France, et l'on fit repasser quelques-unes de celles qui avoient le plus souffert ; mon régiment fut de ce nombre, et, en arrivant en France, il fut envoyé en quartier de rafraîchissement à ***. Les conférences qui commencèrent alors à Utrecht donnèrent les premières espérances de la paix. J'aurois pu, dans ces circonstances, demander un congé pour revenir à Paris; mais j'ai toujours cru qu'on ne devoit guère en faire usage que pour des affaires in-
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dispensables, et je n'en avois aucunes : ainsi je demeurai au régiment.
La vie que l'on mène dans la garnison n'est agréable que pour les subalternes qui n'en connoissent point d'autre ; mais elle est très ennuyeuse pour ceux qui vivent ordinairement à Paris et à la cour ; le ton de la conversation est un mélange de la fadeur provinciale et de la licence des plaisanteries militaires. Ces deux choses, dénuées par elles-mêmes d'agréments, ne peuvent pas produire un tout qui soit amusant. Heureusement, ma maxime a toujours été de me faire à la nécessité, de ne rien trouver mauvais, et de préférer à tout la société présente. Je me livrai donc à la vie de garnison; nous fûmes présentés en corps par un officier qui, lui-même, l'avoit été la veille dans toutes les maisons où l'on recevoit les officiers. Nous apprîmes en un moment quelles étoient les femmes que le régiment que nous remplacions laissoit vacantes. On eut grand soin de me montrer celles qui étoient dévouées à l'étatmajor; car il est d'usage d'observer, en ce cas, l'ordre du tableau. Rien n'est, à mon gré, si plaisant que de voir la façon dont on s'examine, et dont on se choisit pendant les premières vingt-quatre heures. On parle d'abord beaucoup du régiment qui vient d'être relevé; les femmes se répandent fort en éloges sur les officiers polis et aimables qui leur ont donné des bals et des fêtes : c'est un moyen pour engager
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les nouveaux venus à suivre Texemple de leurs prédécesseurs; les citations du passé sont un des arts que les femmes de tout état emploient le plus volontiers. Les dames de la garnison qui ont conservé le portrait de leurs amants ne le portent pas en bracelet : ce sont de grands portraits qui parent ordinairement la salle d'assemblée. Je m'attachai à une M""= de Grancourt qui étoit assez jolie, et le lendemain je lui donnai le oal. C'est une déclaration authentique et dont l'éclat est nécessaire. Je fus donc bien reçu et aussitôt en charge. Je faisois tous les jours la partie de madame ; je la voyois tête à tête après souper, ou quelque temps avant l'heure de l'assemblée, qui se tenoit alternativement chez quelques-unes. Ce que nous faisions dans la société de l'état-major et des capitaines, les subalternes le pratiquoient de leur côté. En trois jours un régiment est établi peut-être mieux qu'au bout d'un an ; car dans les commencements il ne peuty avoir de tracasseries, et l'on n'a point de mauvais procédés à se reprocher.
J'étois avec M"* de Grancourt dans un commerce réglé, lorsque, par un caprice dont je n'ai jamais bien su le motif, elle me dit un soir que je ne pouvois pas rester chez elle après l'assemblée qui s'y tenoit ce jour-là; qu'elle me prioit de sortir avec la compagnie ; et que, sur le minuit, je n'avois qu'à me rendre sous le balcon de sa fenêtre; que j'y trouverois une
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échelle de corde, par le moyen de laquelle je passerois dans son appartement. Tant de précautions me paroissoient assez superflues dans les termes où nous en étions; cependant je ne fis pas de difficultés, je sortis comme les autres, et je me rendis sous la fenêtre à Theure marquée. J'y trouvai cette mystérieuse échelle, 'fy montai, et j'étois près de passer par-dessus le balcon dansTappartement, lorsque la patrouille vint à passer. L'officier qui la conduisoit m'aperçut, il m'ordonna aussitôt de descendre pour me faire arrêter, et je descendis en enrageant. Mais à peine cet officier, qui étoit de mon régiment, m'eut-il reconnu qu'il fit un éclat de rire. « Quoi! c'est vous, dit-il, mon colonel? Et que diable allez-vous donc faire par ce balcon? Je croyois vos affaires plus avancées. — Morbleu! lui dis-je, je le croyois aussi; mais une sotte complaisance pour une folle... — Allez, allez, reprit-il, vous n'êtes point fait pour prendre cette voie-là : on ne doit faire entrer aujourd'hui par une fenêtre que ceux qu'on y peut faire sortir; frappez à la porte et faitesvous ouvrir. » Il se mettoit déjà en devoir d'exécuter ce qu'il me disoit; mais je l'en empêchai, et je me retirai chez moi, plein de dépit.
Une aventure arrivée à un colonel dans une garnison ne peut pas être secrète; la mienne fut publique le lendemain. J'avois eu le temps de me remettre, et je me prêtois de bonne grâce à toutes les plaisanteries. Les plus mauvaises que
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j'eus à essuyer furent celles de rintendante. Elle me dit que le commerce de la bourgeoisie étoit au-dessous de moi, et qu^elle avoit à se plaindre de ce que je la négligeois. 11 est vrai que j^ alloispeu. L'insipide fatuité qui régnoit à Fintendance m'en avoit écarté. M. l'intendant étoit un petit homme plein de prétentions, d'une mine basse, d'un air fat, d'un esprit faux, d'un babil éternel et d'un maintien impertinent. Dès notre première entrevue, j'avois remarqué, dans les politesses excessives qu'il croyoit me faire, une suffisance que j'aurois imaginée être au dernier période, si je n'avois vu quelque temps après M»e rintendante. Ce couple poussoit la morgue et la vanité au dernier excès.
Les agaceries que mon aventure m'attira de la part de l'intendante me firent changer de conduite, et je résolus de m'y attacher. Je pris le parti de m'en amuser; et, pour y parvenir, j'eus la méchanceté d'entretenir leur manie : d'ailleurs les troupes ont malheureusement besoin de ces gens-là. Je flattai donc leur orgueil, j'applaudis à leurs ridicules : je disois en leur parlant d'eux-mêmes, des gens comme eux. Je soutenois que la représentation étoit nécessaire dans la place qu'ils occupoient, et faisoit partie du service du roi. Cette conduite fut très utile à mon régiment. Il n'étoit que par détachement dans la ville; le reste étoit répandu dans les villages autour de la place. Le soldat avoit beau taire du désordre, toutes les plaintes du pays
n^étoient pas seulement écoutées, et le quartier fut bon : les bonnes grâces de M"'« Tintendante, que Je parvins à obtenir, le rendirent encore meilleur. J'étois le plus considérable de tous ceux qui setrouvoient à ***; ainsi elle m'écouta par vanité, et je la pris parce que je n'avois rien de mieux à faire. Elle n'étoit que médiocrement jolie; mais la nécessité et la jeunesse ne me rendoient pas difficile. Mon prédécesseur dans ses bonnes grâces étoit un jeune officier d'infanterie parfaitement bien fait. L'honneur de la couche de M"^ Tintendante Tavoit flatté; et, par ses soumissions aveugles, il avoit séduit son orgueil; mais il me fut sacrifié. J'étois obligé d'essuyer l'ennui des discours de l'intendante sur les prérogatives de sa place. On ne conçoit pas les hauteurs qu'elle avoit en ma présence avec tous les autres; enfin elle n'oublioit rien et outroit tout pour me persuader de la dignité et de l'éminence de l'intendance, et pour me faire oublier qu'étant souveraine en province, elle n'étoit qu'une bourgeoise à Paris.
Cppendant tout annonçoit la paix, et elle fut bientôt conclue. J'avois toujours eu envie de voyager, et surtout de voir l'Italie : je me trouvois assez à portée d'y passer du lieu où j'étois; je demandai un congé, et je Tobtins.
Les charmes de M"" l'intendante ne furent pas capables de m'arréter ; le commerce que j'avois avec elle n'étoit apparemment attaché qu'à la ville où je Tavois rencontrée; car,
Confessions du Comte de "\ 3^ rayant retrouvée Tannée suivante à Paris il ne fut jamais mention de rien qui eût rapport à ce qui s'étoit passé entre nous ; mais je remarquai combien la vanité d'un intendant a quelquefois à souffrir dans une ville qui sert si parfaitement à corriger les fatuités subalternes.
Après avoir quitté ***, je parcourus toute ritalie : je n'oubliai rien de tout ce qui pouvoit intéresser la curiosité et me faire retirer le fruit de mes voyages. Je m'attachai particulièrement à éviter tout ce qui décrie la jeunesse françoise. J'étois surtout en garde contre le danger des courtisanes; et je serois, je crois, revenu sans connoître les Italiennes, si une aventure qui m'arriva à Venise ne m'en eût procuré l'occasion.
Une femme jeune, belle et bien faite, qui se nommoit la signora Marcella, m'y retint trois mois dans les plaisirs les plus vifs. Il n'y a point de pays ou la galanterie soit plus commune qu'en France ; mais les emportements de l'amour ne se trouvent qu'avec les Italiennes. L'amour, qui fait l'amusement des Françoises, est la plus importante affaire et Tunique occupation d'une Italienne. Au lieu de raconter moi-même cette aventure, je joindrai ici une lettre que Marcella écrivit, quelques jours après mon départ de Venise, à une de ses amies, et que celle-ci me renvoya ; on y verra des circonstances que j'omettrois comme frivoles, et qui
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sont trop importantes pour qu\ine Italienne les oublie :
Lettre de la signora Marcella à la signora Maria ^
« Qui peut soulager les peines de mon cœur, ma chère amie? Qui peut effacer de mon esprit le souvenir de mes plaisirs passés? Que vous êtes heureuse avec votre amant ! Vous êtes ensemble à la campagne, et n'avez point d'obstacles dans votre passion ; la maison délicieuse où vous le possédez ajouteroit encore aux plaisirs de Tamour, s'il avoit besoin d'autre chose que de lui-même. Paris fait aujourd'hui l'objet de tous mes vœux ; cette ville, si heureuse pour les femmes et si funeste pour moi, est la patrie du signor Carie 2; il l'habite à présent, et je n'y saurois être, je ne puis que m'affliger. Souffrez, ma chère amie, que, pour soulager ma douleur, je vous retrace les impressions que l'amour a faites sur mon cœur; vous jugerez si l'on peut en ressentir plus vivement les fureurs.
« Vous savez que j'ai vécu pendant cinq ans avec mon mari dans une union tranquille ; je
1. On s'est cru obligé de traduire cette lettre pour ceux qui n'entendroient pas l'italien avec la même facilité que le françois.
2. Les Italiennes, accoutumées à ces noms, les donnent plus volontiers à leurs amants que leurs noms de famille.
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croyois que rindoleiice d'un état languissant étoit de Famour; il n'étoit réservé qu'au signor Carie de me tirer de Terreur où j'étois.
(( Il y a quelques mois que je le trouvai au Ridotte. Sa vue me fit un cœur nouveau : un penchant invincible m'entraîna sans réflexion; je profitai de Theureuse liberté du masque pour lui parler ; son esprit me charma autant que sa figure. L'envie de lui plaire m'avoit engagée à lui faire des avances; je craignis, après l'avoir quitté, qu'il ne me confondît avec les coquettes et les courtisanes. Ces réflexions m'occupèrent toute la nuit. L'amour, qui donne et détruit les idées dans le même instant, me faisoit redouter son insensibilité, ou flattoit mon espoir. J'avois chargé un de mes gondoliers de s'informer avec exactitude de celui qui étoit déjà l'idole de mon cœur; j'appris dès le lendemain son nom, son pays, et qu'il étoit depuis un mois à Venise. Dans la conversation que j'avois eue avec lui, j'avois reconnu avec chagrin qu'il étoit François ; je n'en devins que plus sensible au désir de le fixer. J'appris avec transport qu'il étoit libre, et qu'il n'avoit aucun commerce avec les malheureuses dont notre ville est remplie. Ces idées me conduisirent le jour même au Ridotte : je l'y trouvai. Je m'étois aperçu la veille qu'il m'avoit quittée un moment pour demander mon nom, et je l'avois remarqué avec plaisir; mon trouble, en le voyant, fut extrême; il n'étoit pas masqué, je
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pouvois lire sur son visage les impressions que je faisois sur lui. Mes yeux saisissoient avec vivacité ses moindres mouvements. Notre conversation étoit animée par cette curiosité qui réveille tous les sens, qui cherche et qui fait à chaque instant des découvertes nouvelles. Je le trouvai instruit de tout ce qui pouvoit me regarder; je jugeai par moi-même que cette curiosité n'est jamais la suite de Tindifférence. Je voulus savoir Timpression que mes traits feroient sur lui; je lui fis signe de me suivre, il m'obéit. Nous sortîmes du Ridotte, et nous entrâmes dans un de ces cafés dont il est environné; je me fis ouvrir une chambre particulière. Sitôt que nous fûmes seuls, il me pria de me démasquer, je cédai à son impatience. Que Tamour-propre dans ces instants est soumis à Tamour ! J'attendois mon arrêt, un coup d'œil alloit le prononcer. Mon âme étoit suspendue! Je remarquai dans les yeux de mon amant une joie qui pénétra mon âme. Son empressement, la vivacité de ses désirs et de ses caresses me faisoient craindre qu'il ne l'emportât sur moi en amour, et mirent le comble à ma passion. Je ne puis exprimer aujourd'hui tout ce que l'amour nous inspiroit à l'un et à l'autre dans cet instant. Nous ne pouvions demeurer dans ce lieu que le temps qu'il nous falloit pour prendre les mesures capables d'assurer notre bonheur. J'exigeai qu'il reparût au Ridotte; je revins chez moi uniquement occu-
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pée de mon amour. Mon mari, ma maison, mes gens, tout ce qui m^environnoit, prit une forme nouvelle et désagréable à mes yeux. J'avois une vie nouvelle à arranger; Je voulois être informée de toutes les démarches de mon amant. Que d'idées, que de projets occupoient mon esprit! mais j'éprouvai que l'amour sait aplanir toutes les difficultés. J'envoyai mon gondolier reconnoître encore la maison de mon amant, regarder, examiner et observer les plus petites circonstances. J'aurois voulu prendre ce soin. Carie reconnut mon gondolier, et lui donna un billet pour moi : il me parut vivement écrit : l'amour Tavoit dicté, l'amour le lisoiî. J'accablai de questions celui qui me le rendit; je voulus savoir comment il avoit été reçu ; mon impatience m'empéchoit d'apporter aucun ordre dans mes questions, et me les faisoit précipiter ; une nouvelle question me paroissoit toujours plus importante que la dernière. J'appris que sa maison donnoit sur un petit canal assez proche de mon palais et dans un endroit peu fréquenté; je compris qu'il me seroit aisé, à la faveur du masque, de me rendre chez lui. Je convins le soir au Ridotte, avec le signor Carie, qu'il m'attendroit le lendemain sur les trois heures. Quoique je fusse animée par l'amour, quand l'heure de mon départ arriva, je sentis un trouble qui m'étoit inconnu; mon C(L'ur palpitoit ; j'envisageois les conséquences de ma démarche; j'avois cette irrésolution qui
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vient plus des doutes de Pamour que des combats de la vertu; j'éprouvois ce doux frissonnement que donnent les approches du plaisir. Mon amant, qui m'attendoit, me prit dans ses bras, et me conduisit dans son appartement ; ce ne fut pas sans m^arrêter à chaque pas pour m'accabler de caresses ; mon âme n'étoit plus à elle. Trop étonnée pour me refuser à Tamour, trop passionnée pour avoir des remords, mon âme nageoit dans les plaisirs, et ne fit qu'un instant de quelques heures; tout m'étoit nouveau, et cette nouveauté est Tâme de Tamour. Jamais une plus aimable confusion ne s''est emparée de mes idées; timide sur mes désirs, embarrassée dans mes expressions, séduite par les plaisirs, animée par ceux de mon amant, je n'étois que docile et soumise. La nuit qui survint nous fit voir avec regret qu'il falloit s'arracher des bras de l'amour; le signor Carie me conduisit à la première gondole. Que j'aimois mon amant ! je me reprochois le peu d'amour que je lui avois témoigné, je désirois de le revoir pour le rassurer. J'allai chez la signora Baldi; je voulois avoir fait une visite que je pusse avouer à mon mari. J'arrivai chez elle au milieu d'une nombreuse compagnie ; tout le monde me parut ébloui de ma beauté ; le bonheur de l'amour répand l'éclat et la sérénité sur tous les traits. Mon amant me devint plus cher que ma vie ; l'amour nous fit rechercher de nouveaux rendez-vous et nous les fit
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trouver. Tout ce que Tamour inspire aux amants, tout ce que les plaisirs peuvent procurer, nous Tavons mis en pratique avec un succès toujours nouveau. Hélas! il ne m^en reste que les regrets; il est parti, et je ne puis soutenir Tidée de ne le voir jamais. J'ai reçu de ses nouvelles ; mais les foibles plaisirs que les lettres procurent ne servent qu'à faire regretter un état plus heureux. Les amants qui m'obsèdent ne font qu'irriter mes peines, et ne peuvent effacer Carie de mon âme. Adieu, ma chère amie, plaignez et aimez-moi. »
J'étois dans toute la vivacité de mon intrigue avec la signora Marcella, lorsqu'on apprit à Venise la mort du roi. Je reçus ordre en même temps de revenir en France. Comme j'étois moins retenu à Venise par l'amour que par des plaisirs qui se trouvent partout, j'eus moins de peine à m'en arracher. J'essayai inutilement de consoler Marcella; enfin, après lui avoir promis de revenir et après toutes les protestations que les amants font en pareil cas, souvent de la meilleure foi du monde, et qu'ils ne tiennent jamais, je partis. A peine étois-je arrivé à Paris, que je reçus, de la signora Maria, la lettre que je viens de rapporter. J'en reçus aussi beaucoup de Marcella, pleines de passion et d'emportement. Je lui écrivis plusieurs fois ; mais bientôt l'absence l'effaça de mon esprit : apparemment que la persévérance d'un autre amant me remplaça dans son cœur ;
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car elle cessa de m^écrire, et je n'entendis plus parler d''elle.
Je trouvai, en arrivant à la cour, qu'elle avoit absolument changé de face. Le feu roi qui, dans sa jeunesse, avoit été extrêmement galant, avoit toujours apporté beaucoup de décence dans ses plaisirs. Les fêtes superbes qu'il avoit données avoient rendu sa cour la plus brillante qu'il y eût jamais eu dans l'Europe, et avoient, plus que toute autre chose, favorisé le progrès des talents et des arts. Il suffisoit que les courtisans eussent le goût délicat pour qu'ils imitassent le roi ; mais ils furent obligés de recourir à la flatterie, lorsqu'il fut parvenu à un âge plus avancé.
Le roi, en vieillissant, se tourna du côté de la dévotion, et dans l'instant toute la cour devint dévote, ou parut l'être. Après sa mort, le tableau changea totalement, et sous la régence on fut dispensé de l'hypocrisie. Le petit nombre de ceux qui étoient véritablement vertueux restèrent tels qu'ils étoient, et ceux qui avoient joué la vertu devinrent, en l'abandonnant, plus honnêtes gens qu'ils n'avoient été, puisqu'ils cessèrent d'être hypocrites. Plusieurs furent aussi faux dans le libertinage qu'ils l'avoient été dans la dévotion, et crurent faire leur cour en se livrant aux plaisirs. Ce qu'il y a de sûr, c'est que cela étoit parfaitement indifférent.
Pour moi qui n'avois point de prétentions,
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et qui n'étois pas dans Tâge de ramhition, je suivis mon goût; mon cœur ne pouvoit pas demeurer oisif, et mon premier soin fut de chercher une femme à qui je pusse m'attacher. M'"" de Sezanne, jeune, belle, bien faite et nouvellement mariée, me parut digne de mon hommage. Je m'attachai auprès d'elle et lui rendis les soins les plus assidus : heureusement elle n'avoit point d'engagement; car je n'ai jamais compté un mari pour quelque chose.
M'"" de Sezanne étoit d'un caractère franc et sincère : elle reçut mes vœux, et sitôt qu'elle eut pris du goût pour moi, elle me l'avoua et bientôt m'en donna des preuves. Nous vécûmes environ deux mois dans une union parfaite; mais insensiblement M"'" de Sezanne devint coquette, ou du moins je commençai à m'en apercevoir. Je lui en fis des reproches ; elle en parut étonnée, et me dit qu'elle ne croyoit pas avoir rien à se reprocher à mon sujet, puisqu'elle m'aimoit uniquement. Je me rendis à ses protestations; mais ce ne fut pas pour longtemps. M""' de Sezanne ne parut pas apporter beaucoup de soin à me détromper, ou de précautions à me tromper. Sa beauté commençoit à faire du bruit, et mille amants s'empressèrent auprès d'elle. Quoique je ne remarquasse pas qu'elle m'en préférât aucun, je trouvois qu'elle se prétoit avec trop de facilité à toutes les agaceries qu'on lui faisoit, et je recommençai mes plaintes. M""^ de Sezanne, qui m'avoit d'abord
rassuré avec bonté, me dit alors que mes reproches la fatiguoient. Je ne pris pas son chagrin pour une preuve dMnnocence; je sortis, et je fus deux jours sans la voir : mais l'amour me ramena vers elle. Je lui fis tout à la fois des reproches et lui demandai pardon, et nous nous raccommodâmes. Nous vécûmes quelque temps ensemble, en passant le temps à nous brouiller et à nous raccommoder tous les jours. Enfin, fatiguée de mes plaintes autant que je Pétois de sa coquetterie, elle me déclara qu'elle ne pouvoit plus supporter mon humeur, qu'elle avoit pris son parti; elle me donna mon congé, et je l'acceptai. Dans le dépit où j'étois, je m'emportai contre elle et contre toutes les femmes, en déclamant contre leur infidélité. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'elle n'a jamais pris d'autre amant; le public l'a toujours regardée comme un caractère fort opposé à la coquetterie; et elle m'a paru depuis, à moi-même, mériter le jugement du public. Si j'en jugeois différemment lorsque je vivois avec elle, c'est que j'avois l'esprit gâté par les deux aventures qui m'étoient arrivées en Espagne et en Italie. Je fis une sérieuse réflexion sur les femmes et sur moi-même. Je compris que je ne devois pas chercher à Paris la passion italienne, ni la constance espagnole ; que je devois reprendre les mœurs de ma patrie, et me borner à la galanterie françoise. Je résolus de me conduire sur ce principe, de ne me point attacher, de
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chercher le plaisir en conservant la liberté de mon cœur, et de me livrer au torrent de la société.
Je ne rapporterai point le détail de toutes les circonstances des intrigues où je me suis trouvé engagé. La plupart commencent et finissent de la même manière. Le hasard forme ces sortes de liaisons; les amants se prennent parce qu'ils se plaisent ou se conviennent, et ils se quittent parce qu'ils cessent de se plaire, et qu'il faut que tout finisse. Je m'attacherai simplement à distinguer les différents caractères avec qui j'ai eu quelque commerce.
Je n'eus pas plus tôt rompu avec M""" de Sezanne, que je trouvai dans M™' de Persigny tout ce qu'il me falloit pour me confirmer dans mes nouveaux sentiments, et dans la résolution que je venois de prendre de n'avoir point de véritable attachement de cœur.
Les femmes, à Paris, communiquent moins généralement entre elles que les hommes. Elles sont distinguées en différentes classes qui ont peu de commerce les unes avec les autres. Chacune de ces classes a ses détails de galanterie, ses décisions, sa bonne compagnie, ses usages et son ton particulier; mais toutes ont le plaisir pour objet, et c'est là le charme du séjour de Paris. J'ai eu lieu de remarquer toutes ces différences.
M"" de Persigny étoit ce qu'on appelle dans le Marais une petite maîtresse; elle étoit née
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décidée, le cercle de son esprit étoit étroit : elle étoit vive, parloit toujours, et ses reparties, plus heureuses que justes, n^en étoient souvent que plus brillantes. Elevée en enfant gâté, parce que dès Tenfance elle avoit été Jolie, les amants achevèrent ce que les parents avoient commencé. Elle se croyoit nécessaire partout; il n'y avoit rien que Ton pût voir, point d'endroit où Ton pût aller, que Ton n'y trouvât M"'^ de Persigny. Un de ses désirs eût été de pouvoir, comme les Jeunes gens, se montrer dans le même Jour à plusieurs spectacles; mais, pour s'en dédommager, elle paroissoit à toutes les promenades. Les calèches de goût, les attelages brillants la promenoient sans cesse aux environs de Paris; souvent elle alloit souper avec sa compagnie dans des maisons de campagne pendant l'absence de leurs maîtres, et le traiteur ne lui déplaisoit pas. Il n'y avoit rien qu'elle ne préférât à l'ennui d'être chez elle et au chagrin de se coucher. Trop vive pour s'assujettir à une partie de Jeu, elle la commençoit et la quittoit à moitié ; mais elle aimoit la table, et elle y étoit charmante. Ce fut à un souper que Je la connus ; il fut poussé fort avant dans la nuit. Née coquette, elle s'aperçut de l'impression qu'elle faisoit sur moi, elle redoubla ses coquetteries. En sortant de table, elle proposa d'aller à Neuilly : cette folie étoit alors dans sa nouveauté, Je l'acceptai avec plaisir; Je la suivis avec une de ses amies. Je la ramenai
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chez elle, et la quittai avec une ample provision de parties méditées et de projets sans nombre pour lesquels elle m'engagea. Je consentis à tout : j'avois envie de lui plaire, ou plutôt de ravoir; et je me trouvai bientôt emporté dans la vie la plus turbulente ; mais la destinée me conduisoit à tout voir, et ma facilité naturelle m'engageoit à me prêter à tous les goûts.
Quand une partie manquoit, il falloit absolument en substituer une autre; c'ctoit alors que rimagination de M""' de Persigny travailloit, que les messages couroient, et qu'il étoit indispensablement nécessaire de trouver de quoi remplir un intervalle qui se trouvoit vide. La crainte de l'ennui étoit un ennui pour elle : c'étoit lorsqu'il falloit remplacer une partie qu'elle devenoit caressante; son esprit étoit insinuant, et c'est avec ce caractère que la femme la plus extravagante fait approuver et partager aux hommes toutes les folies qui lui passent par la tête. J'obtins tout ce que je désirois dans une circonstance pareille ; mais, après m'avoir tout accordé, elle ne m'en parut pas plus attachée à moi. Les rendez-vous qu'elle me donnoit étoient presque toujours en l'air. Un souper tête-à-tête dans une petite maison lui paroissoit toujours trop long; il falloit se contenter d'y aller passer quelques moments. L'envie de s'y rendre lui prenoit au moment que je m'y attendois le moins : ainsi.
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je m'accoutumai à recevoir à sa toilette mes rendez-vous les plus ordinaires, parce qu'elle avoit remarqué qu'ils lui prenoient moins de temps. Il est vrai qu'elle n'avoit pas même l'apparence du tempérament, et que la complaisance et les ouï-dire la déterminoient uniquement. Elle prenoit un amant comme un meuble d'usage, c'est-à-dire de mode : sans les faveurs il se retire, il faut bien consentir à lui en accorder. Les lettres qu'elle écrivoit partoient du même principe ; on trouvoit à la fin quelques mots tendres consacrés par Tusage, le reste avoit toujours la dissipation pour objet. Son mari, qui étoit un fort galant homme, avoit si bien senti l'impossibilité de fixer un tel caractère qu'il ne la contraignoit en rien, et s'étoit rassuré sur l'indifférence que la nature lui avoit donnée en naissant : on voit qu'il n'y gagnoit pas davantage. Indépendamment de toutes les raisons frivoles et des motifs ridicules de M'"^ de Persigny pour avoir toujours un amant en titre et des aspirants, l'envie d'avoir quelqu'un absolument à ses ordres l'engageoit à en conserver toujours un, qui ne devoit pas être infiniment flatté d'une préférence dont le hasard décidoit; mais elle étoit jolie et brillante, il n'en faut pas tant dans le monde pour être recherchée.
Je ne fus pas longtemps sans ressentir tous les dégoûts et toutes les peines d'une vie aussi agitée. L'imagination de M'"' de Persigny
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n'étant jamais arrêtée, on ne pouvoit être sûr d'aucun plaisir avec elle ; le souper même, qui sembloit Tamuser, se passoit ordinairement dans les arrangements de ce que Ton pouvoit faire le lendemain.
Pour ne point donner au public des scènes que son étourderie pouvoit aisément occasionner, et que je craignois de partager, je prétextai plusieurs voyages à la campagne; j'eus soin d'en avertir longtemps auparavant, et les parties s'arrangèrent sans moi. A peine M"'" de Persigny s'aperçut-elle de mon absence; je ne sais même si elle eut le temps de voir que nous ne vivions plus ensemble. Elle ne manqua pas de gens aimables qui s'empressèrent à me remplacer, et qui bientôt le furent eux-mêmes par d'autres. Enfin, sans rompre précisément avec elle, je cessai d'être son amant en titre.
j^me Je Persigny m'avoit si parfaitement corrigé des fausses délicatesses dont j'avois tourmenté M''-"' de Sezanne, que celle-ci, dont j'avois blâmé la coquetterie, m'auroit alors paru une prude. 11 sembloit que l'amour eût entrepris de me faire l'humeur, en m'assujettissant aux caractères les plus opposés.
Pendant que je cherchois à respirer des fatigues que m'avoit causées la pétulance de M"" de Persigny, je me trouvai à dîner chez une de mes parentes avec une femme dont la beauté, la taille noble, l'air sérieux, doux et modeste, attirèrent mon attention. Elle pensoit
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finement, et s'exprimoit avec simplicité. Je demandai qui elle étoit; j'appris qu'elle se nommoit M"'" de Gremonville, et qu'elle étoit dévote par état. Sa figure, son esprit et son maintien me frappèrent, et firent impression sur mon cœur. Je n'osois lui demander la permission d'aller chez elle : son état et le mien ne sembloient pas compatir, et je ne voulus rien brusquer; mais je me proposai bien de venir souvent dans cette maison, où j'appris qu'elle se trouvoit ordinairement, et j'exécutai mon projet. Je voyois donc assez souvent M'"^ de Gremonville chez ma parente. J'étois moins sensible à ses attraits qu'au plaisir de voir en elle la simple nature ou du moins ses apparences. Elle ne mettoit point de rouge, ce qui étoit une nouveauté pour moi, et le calme du régime ajoutoit encore à sa beauté. Je sentois qu'elle me plaisoit infiniment; j'étudiois ses sentiments, je n'étois occupé qu'à les flatter : elle y paroissoit sensible, 'mais je n'osois pas encore me déclarer.
Ce qui commença à me donner quelque espérance fut d'apprendre qu'elle n'avoit embrassé l'état de la dévotion que pour ramener l'esprit de son mari, qu'une affaire assez vive avec un jeune homme avoit un peu éloigné d'elle. Son premier attachement me fit connoître qu'elle n'étoit pas insensible. Je lui demandai la permission d'aller chez elle, et je l'obtins. Je remarquai d'abord que M'"" de Gre-
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monville, outre la considération qu'elle avoit dans le public, avoit pris un empire absolu sur Tesprit de son mari. La dévotion est un moyen sûr pour y parvenir. Les vraies dévotes sont assurément très respectables et dignes des plus grands éloges; la douceur de leurs mœurs annonce la pureté de leur âme et le calme de leur conscience : elles ont pour elles-mêmes autant de sévérité que si elles ne pardonnoient rien aux autres, et elles ont autant d'indulgence que si elles avoient toutes les foiblesses. Mais les femmes qui usurpent ce titre sont extrêmement impérieuses. Le mari d'une fausse dévote est obligé à une sorte de respect pour elle, dont il ne peut s^écarter, quelque mécontentement qu'il éprouve, sMl ne veut avoir affaire à tout le parti. M""^ de Gremonville disposoit à son gré d'un bien considérable ; tout ce que la magnificence a de solide et de recherché l'environnoit, sans avoir d'autre apparence que celle de la propreté et de la simplicité; on le sentoit, mais il falloit examiner pour s'en apercevoir. M"* de Gremonville fut la première des dévotes qui adopta la mode singulière des petites maisons, que le public a passée aux femmes de cet état par une de ces bizarres inconséquences dont on ne peut jamais rendre compte. C'est là que, sous le prétexte de recueillement, il leur est libre de faire avec très peu de précautions tout ce que ce même public, si réservé sur elles, ne passeroit point aux femmes du monde.
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Enfin, sur cet article, les choses en sont au point que toute la différence ne tombe que sur les heures : on y dîne avec la dévote, on y soupe avec la femme du monde , de façon que la même maison pourroit en quelque sorte servir à Tune et à Pautre.
Les visites des prisonniers, celles des hôpitaux, un sermon ou quelque service dans une église éloignée, donnent cent prétextes à une dévote pour se faire ignorer et pour calmer les discours, quand par hasard elle est reconnue. Dès que le rouge est quitté, et que par un extérieur d'éclat une femme est déclarée dévote, elle peut se dispenser de se servir de son carrosse; il lui est libre de ne point se faire suivre par ses gens, sous prétexte de cacher ses bonnes œuvres; ainsi, maîtresse absolue de ses actions, elle traverse tout Paris, va à la campagne seule ou tête-à-tête avec un directeur. C'est ainsi que, la réputation étant une fois établie, la vertu, ou ce qui lui ressemble, devient la sauvegarde du plaisir.
M'"^ de Gremonville commença par me faire cent questions différentes sur les femmes avec qui j'avais vécu, tantôt en déplorant la conduite des femmes du monde, tantôt en leur donnant des ridicules. Elle éprouvoit ma discrétion sur les autres, afin de s'en assurer pour elle-même. L'amour-propre ne me fit jamais rom.pre le silence qu'un honnête homme doit garder sur cette matière. J'ai toujours été plus sensible au
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plaisir qu'à la vanité de la bonne fortune. Cette discrétion fit impression sur son esprit, car j'avois touché son cœur. J'achevai de la séduire en Faccablant d'éloges sur sa beauté, ses grâces, et même sur sa vertu. J'admirois toujours les sacrifices qu'elle faisoit à Dieu; mes discours étoient flatteurs, sans paroître hypocrites. Je lui vantois les plaisirs du monde, et mes yeux Tassuroient que j'étois près de lui en faire le sacrifice. Dans la crainte que Ton ne pénétrât le motif de mes visites, elle m'avertit des heures de ses exercices de piété, et de celles où Je devois me rendre auprès d'elle, pour n'y pas trouver les dévotes qui s'y rassembloient quelquefois pour traiter des affaires du parti. Quoique la médisance ne fût pas un des projets décidés de cette assemblée, c'étoit un des devoirs que l'on y remplissoit le mieux. Je prenois assez bien mon temps pour me trouver toujours seul avec M'"* de Gremonville.
Je m'aperçus bientôt que l'amour me donnoit de plus en plus sa confiance ; son mari même en plaisantoit avec moi : « Prenez garde ! me disoit-il souvent, si M""= de Gremonville vous entreprend, elle vous convertira. » Elle avoit fait observer ma conduite, elle m'avoit fait écrire des lettres qui m'ofîroient des aventures agréables; mais le gotit qu'elle m'avoit inspiré, et l'envie d'avoir une dévote me rendoient peu curieux d'autres intrigues, et pro. duisirent en moi l'effet de la prudence. Enfin,
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après avoir subi tous les examens dont je pouvois le moins me douter, j'obtins un rendezvous dans sa petite maison, où je fus introduit en habit d'ecclésiastique, et ce fut dans la suite mon déguisement ordinaire. Le masque ne donne pas plus de liberté à Venise que le manteau noir en fournit à Paris, où chacun, occupé de ses plaisirs, ne pense guère à troubler ceux des autres.
Le prétexte d'un office particulier donna à M""* de Gremonville le moyen de s'absenter, et de dire qu'elle dînoit chez une de ses amies pour retourner avec elle au service de l'aprèsmidi. Malgré tant de précautions, elle prit encore celle de m'ouvrir la porte elle-même. Nous montâmes dans un appartement où régnoient à l'envi la simplicité, la propreté et la commodité. Je fis aussitôt éclater tous mes transports. « Que vous êtes pressant, me dit-elle. Quoi ! le plaisir d'aimer et celui d'être aimé ne peuvent vous suffire. Je vous donne un rendez-vous pour épancher nos cœurs dans une plus grande liberté; le danger auquel je m'expose pour vous avoir ici ne peut vous convaincre de l'empire que vous avez sur mon cœur; non, vous ne m'aimez point; vous voulez séduire ma vertu , pour me confondre avec les autres femmes , et pouvoir me mépriser comme elles. » J'employai les caresses et les empressements pour la rassurer ; je vis qu'elle étoit émue, mais que la pudeur combattoit encore.
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J'allai fermer les volets, elle ne s'y opposa point, et, revenant à ses genoux. Je la trouvai faible et complaisante à tous mes désirs. Je saisis ce moment, je remportai sur un lit de repos, et je devins heureux. Dès que mon bonheur fut confirmé, elle fit éclater des regrets que je pris soin de calmer. J'eus, avant le dîner, tout le temps de lui prouver mon amour, et d'éprouver sa tendresse, que rien ne contraignoit plus. Notre dîner, servi par un tour, étoit simple, mais excellent : on me traitoit en directeur chéri. Nous repassâmes dans le lieu de nos plaisirs pour en goûter de nouveaux. L'heure où finit l'ofiice nous obligea de nous séparer ; mais nous nous retrouvâmes souvent avec les mêmes précautions. La nouveauté de cette aventure avoit mille charmes pour moi. Rien ne ressembloit dans celle-ci à tout ce que je connoissois. Les valets d'une dévote ne sont point dans sa confidence; ils sont modestes et sages, et n'ont aucune des insolences que leur donne ordinairement le secret de leur maîtresse. M""" de Gremonville, quoique vive dans ses caresses, paraissoit modérée dans les plaisirs, et sembloit n'avoir d'autre intérêt que ma satisfaction, sans jamais envisager la sienne. Une dévote emploie pour son amant tous les termes tendres et onctueux du dictionnaire de la dévotion la plus affectueuse et la plus vive. La critique du monde, que M'"« de Gremonville faisoit avec esprit, étoit toujours un éloge indirect
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d'elle-même ; elle vantoit les charmes du mystère et les plus grandes voluptés, qu'elle ne présentoit que sous le nom de commodités.
Notre commerce dura six mois, sans que jamais il ait faille moindre bruit; mais bientôt j'aperçus du refroidissement et de la contrainte dans les procédés de M»'" de Gremonville; elle me fit voir des scrupules, et, comme ils ne pouvoient plus naître de la vertu, je les regardai comme des symptômes d'inconstance. J'ai toujours imaginé qu'une jalousie de directeur, causée par quelque objet d'intérêt, avoit troublé notre commerce. Les rendez-vous devinrent plus rares, les difficultés de se voir augmentèrent chaque jour ; elle me déclara enfin qu'elle ne vouloit plus vivre dans un commerce aussi criminel. J'eus beau la presser, son parti étoit pris, et je fus obligé de m'y soumettre. Je rendis la seule lettre que j'avois; on ne m'en laissoit jamais qu'une, encore ne disoit-elle rien de positif. Quoi qu'il en soit, notre affaire finit sans aucun éclat. Je fus piqué de me voir quitter ; cependant M"^ de Gremonville n'eut aucun reproche à me faire. J'observois tout ce qu'elle m'avoit recommandé; je la vis même quelque temps chez elle pour la ménager, mais sans remarquer la moindre envie de renouer, ni le moindre souvenir du passé : ses procédés, en un mot, me parurent plus fiers que ceux d'aucune autre femme. Elle n'eut aucun des ménagements ordinaires aux femmes dans de
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pareilles circonstances; il falloir qu'elle comptât beaucoup sur ma probité, et elle me rendoit justice.
La retraite dans laquelle j'avois vécu avec M"'* de Gremonville m'avoit fait perdre de vue tous mes amis et les différentes sociétés où j'étois lié auparavant. Je me trouvois donc assez isolé. Je résolus bien de ne plus tomber dans un pareil inconvénient, et de faire assez de maîtresses pour en avoir dans tous les états, et n'être jamais sans affaire, si j'en quittois ou en perdois quelqu'une.
J'étois dans ces dispositions, lorsqu'il m'arriva une discussion avec M. de ***, conseiller au parlement, pour des droits de terre. Comme j'ai toujours eu une aversion et une incapacité naturelles pour les procès, et que le moyen de les éviter n'est pas toujours de s'en rapporter à ses gens d'affaires, j'allai trouver M. de ***. C'étoit un homme fort raisonnable : d'ailleurs un des grands avantages que les gens de robe retirent de leur profession est d'apprendre, aux dépens des autres, à fuir les procès; ainsi nous terminâmes nous-mêmes notre différend à l'amiable, et je restai de ses amis. La première marque que je lui en donnai fut de tâcher de séduire sa femme qui étoit assez jolie, et j'y réussis. Il fallut alors me plier à des mœurs nouvelles, et qui m'étoient absolument étrangères.
La hauteur de la robe est fondée comme la
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religion, sur les anciens usages, la tradition et les livres écrits. La robe a une vanité qui la sépare da reste du monde; tout ce qui Penvironne la blesse. Elle a toujours été inférieure à la haute noblesse; c^est de là que plusieurs sots et gens obscurs, qui n^auroient pas pu être admis dans la magistrature, prennent droit d'oser la mépriser aussitôt qu'ils !portent une épée : c'est le tic commun du militaire de la plus basse naissance. Cela n'empêche pas qu'il n'y ait dans la robe plusieurs familles qui fcroient honneur à quantité de ceux qui se donnent pour gens de condition. Il est vrai qu'on y distingue deux classes : l'ancienne qui a des illustrations, et qui tient aux premières maisons du royaume, et celle de nouvelle date, qui a le plus de morgue et d'arrogance.
La robe se regarde avec raison au-dessus de la finance, qui l'emporte par l'opulence et le brillant, et qui devient à son tour la source de la seconde classe dérobe. Le peuple a pour les magistrats une sorte de respect dont le principe n'est pas bien éclairci dans sa tête; il les regarde comme ses protecteurs, quoiqu'ils ne soient que ses juges.
La plupart des gens de robe sont réduits à vivre entre eux, et leur commerce entretient leur orgueil. Ils ne cessent de déclamer contre les gens de la cour, qu'ils affectent de mépriser, quoiqu'ils vous étourdissent sans cesse au nom de ceux à qui ils ont l'honneur d'appartenir. Il
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ne meurt pas un homme titré, que la moitié de la robe n'en porte le deuil : c'est un devoir qu'elle remplit au centième degré; mais il est rare qu'un magistrat porte celui de son cousin l'avocat. Les sollicitations ne les flattent pas tous également ; les sots y sont extrêmement sensibles; les meilleurs juges et les plus sensés s'en trouvent importunés, et, pour l'ordinaire, elles sont assez inutiles. En général, la robe s'estime trop, et l'on ne l'estime pas assez.
Les femmes de robe qui ne vivent qu'avec celles de leur état n'ont aucun usage du monde, ou le peu qu'elles en ont est faux. Le cérémonial fait leur unique occupation ; la haine et l'envie, leur seule dissipation.
M"" de *** avoit été élevée dans les principes des avantages de la robe, et son mari, fort attaché à ses devoirs, avoit grand soin de les lui répéter tous les Jours. Sa Jeunesse et une espèce de goût qu'elle prit pour moi m'arrêtèrent pendant quelque temps ; mais la platitude de la compagnie, les plaisanteries de la robe qui tiennent toujours du collège, la pédanterie de ses usages et la triste règle de la maison me la rendirent bientôt insupportable. Je vis bien que Je devois songer à m'amuser ailleurs, et garder M"'^ de *** pour mes heures perdues.
Je commençai à me rendre à la société dont M"'« de Gremonville m'avoit éloigné. Aussitôt que Je fus rentré dans le monde, Je fus prié à tous les soupers connus. Paris est le centre de
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la dissipation, et les gens les plus oisifs par goût et par état y sont peut-être les plus occupés ; ainsi Je n'étois embarrassé que sur le choix des soupers qui m''étoient proposés chaque jour. Je ne les trouvois pas toujours aussi agréables qu'ils avoient la réputation de l'être, mais je m'y amusois quelquefois. Après avoir examiné les maisons qui pouvaient me convenir davantage, je préférai celle de M"^ de Gerville. J'y allois plus souvent que dans aucune autre, parce que la compagnie y étoit mieux choisie, et que le jeu y étoit fort rare; on n'en faisoit jamais une occupation ni un amusement intéressé.
Je m'y trouvai un Jour à souper avec y[me d'Albi. Elle me toucha moins par sa figure, qui étoit ordinaire sans être commune, que par les grâces et la vivacité de son esprit, la singularité de ses idées et celle de ses expressions qui, sans être précieuses, étoient neuves. Je jugeai que personne n'étoit plus propre que y[me d^Albi à me guérir de l'ennui que me causoit le commerce de M"°'= de ***. Le hasard m'ayant placé à table auprès d'elle, la conversation, qui étoit d'abord générale, devint particulière entre elle et moi ; nous oubliâmes parfaitement le reste de la compagnie, et en fûmes bientôt à parler bas.
M"'« d'Albi m'accorda la permission d'aller chez elle, et j'en profitai dès le lendemain. Dans les premiers jours de notre connoissance, notre
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vivacité réciproque nous fit croire que nous nous convenions parfaitement, et nous vécûmes bientôt conformément à cette idée ; mais je ne fus pas longtemps sans m'apercevoir de Thumeur la plus inégale et la plus capricieuse. Jamais elle ne pensoit deux jours de suite d^une façon uniforme; une chose lui déplaisoit aujourd'hui par Tunique raison qu'elle lui avoit plu le jour précédent. Son esprit, qui changeoit à chaque instant d'objet, lui fournissoit aussi les raisons les plus spécieuses et les plus persuasives pour justifier son changement; quand elle parloit, elle cessoit d'avoir tort. Quelque sentiment qu'elle défendît, on étoit obligé de Tadopter, tant on étoit frappé de la sagacité de son esprit, du feu de ses idées et du brillant de ses expressions. On auroit imaginé qu'elle ne devoit jamais s'écarter de la raison, si l'on avoit pu oublier que son sentiment actuel étoit toujours la contradiction du précédent. Ce qu'il y avoit de plus fâcheux pour moi, c'est que son cœur étoit toujours asservi à son esprit, dont il suivoit la bizarrerie et les écarts. Quelquefois elle m'accabloit de caresses, et le moment d'après j'étois l'objet de son mépris. Triste, gaie, étourdie, sérieuse, libre, réservée, j^ine cl\/\ibi réunissoit en elle tous les caractères; et celui qu'elle éprouvoit étoit toujours si marqué, qu'il eût paru être le sien propre à ceux qui ne l'auroientvue que dans cet instant. Un jour elle me chargea de lui trouver une
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petite maison, pour nous voir, disoit-elle, avec plus de liberté.
Le premier usage de ces maisons particulières, appelées communément petites maisons, s''introduisit à Paris par des amants qui étoient obligés de garder des mesures, et d'observer le mystère pour se voir, et par ceux qui vouloient avoir un asile pour faire des parties de débauche qu'ils auroient craint de faire dans des maisons publiques et dangereuses, et qu'ils auroient rougi de faire chez eux.
Telle fut l'origine des petites maisons, qui se multiplièrent dans la suite, et cessèrent d'être des asiles pour le mystère. On les eut d'abord pour dérober ses affaires au public ; mais bientôt plusieurs ne les prirent que pour faire croire celles qu'ils n'avoient pas. On ne les passoit même qu'à des gens d'un rang supérieur : cela fit encore que plusieurs en prirent par air. Elles sont enfin devenues si communes et si publiques, qu'il y a des extrémités de faubourgs qui y sont absolument consacrées. On sait tous ceux qui les ont occupées; les maîtres en sont connus, et ils y mettront bientôt leur marbre. Il est vrai que, depuis qu'elles ont cessé d'être secrètes, elles ont cessé d'être indécentes; mais aussi elles ont cessé d'être nécessaires. Une petite maison n'est aujourd'hui, pour bien des gens, qu'un faux air et un lieu où, pour paroître chercher le plaisir, ils vont s'ennuyer secrètement un peu plus qu'ils ne
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feroient en restant tout uniment chez eux. Il me semble que ceux qui ont imagine les petites maisons n'ont guère connu le cœur. Elles sont la perte de la galanterie, le tombeau de Tamour et peut-être même celui des plaisirs. Nous croyions M"'* d'Albi et moi, faire un meilleur usage de celle que nous cherchions. J'eus soin de la choisir dans un quartier perdu, et où nous ne pouvions être connus de qui que ce fût. Je ne saurois peindre le plaisir et la vivacité avec lesquels M'"" d'Albi vint prendre possession de notre retraite. Elle la trouvoit préférable à tous les palais. Nous y soupâmes et y passâmes la nuit la plus délicieuse. Nous ne sentîmes, en sortant, que l'impatience d'y revenir. Nous convînmes que ce seroit dans deux Jours. Heureusement qu'avant d'aller l'y attendre Je passai chez elle. Je la trouvai seule : mais, au lieu de l'empressement que J'attendois de sa part, elle me reçut avec mépris, et me dit qu'elle étoit fort surprise qu'au lieu de chercher à lui faire oublier l'outrage que Je lui avois fait en la conduisant dans une petite maison, J'osasse encore le lui proposer. J'eus beau lui représenter que c'étoit par ses ordres que i'avois pris cette maison, les précautions que J'y avois apportées, et le secret avec lequel nous nous y étions vus; elle me répliqua que, si J'avois été Jaloux de sa gloire. Je l'aurois détournée d'une pareille idée; qu'une femme raisonnable, pour peu qu'elle ait soin de sa
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réputation, ne devoit jamais se trouver dans ces sortes d'endroits, et que les parties les plus secrètes sont les plus malignement interprétées, lorsqu'on vient à les découvrir : enfin il n'y eut point de reproches que je n'essuyasse à ce sujet.
C'étoit ainsi que je passois ma vie avec j^me d'Albi ; il sembloit qu'elle eût dix âmes différentes, dont il y enavoit neuf qui faisoient mon supplice. J'étois toujours prêt à la quitter dans ces moments d'orage qui étoient fort fréquents ; mais sa figure, son esprit et un caprice plus favorable de sa part me ramenoient bientôt vers elle. Cependant la tête m'auroit infailliblement tourné, si pour adoucir la rigueur de ma situation je n'eusse trouvé une femme qui, sans raffiner sur le plaisir, s'y livroit naïvement et l'inspiroitde même.
C'étoit une riche marchande de la rue Saint- Honoré, qui se nommoit M'"" Pichon. J'eus occasion de la connoître, parce que M. Pichon venoit de faire Thabillement de mon régiment. Les marchands de Paris sont flattés de donner des repas aux officiers des régiments qu'ils fournissent; je me rendis aux instances de M. Pichon qui voulut absolument me donner à souper. Je m'y étois engagé par complaisance, comptant m'y ennuyer, et je m'y amusai beaucoup. Je fis connoissance avec M""^ Pichon ; elle étoit jeune et jolie, vive et même un peu brusque, et ce qu'on appelle dans le bourgeois
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une bonne grosse maman. On la vouloit avoir dans tous les repas qui se donnoient dans son quartier; elle chantoit, elle agaçoit, ellcavoit la repartie prompte, plus libre que délicate, et le plus long souper n'altéroit en aucune façon sa raison. J'imaginai que le nôtre ne s'étoit poussé fort avant dans la nuit qu'en ma considération ; la suite me lit voir que c'étoit l'ordinaire de la maison. J'eus envie d'avoir M""^ Pichon, et, pour y parvenir, je fus obligé de me soumettre à ses parties, et de me livrer à sa société. M'"" Pichon étoit portée à une hauteur naturelle à toutes les femmes, et qui se manifeste suivant leurs différents états. Elle me dit que c'eût été la mépriser que de se cacher de l'avoir, et qu'elle étoit assez jolie pour être aimée; que si cela ne me convenoit pas, elle s'étoit bien passée jusqu'ici d'un homme de condition, et qu'elle vouloit avoir son amant dans l'arrière de sa boutique, à sa campagne et chez ses amies ; qu'elle n'avoit enfin à rendre compte de sa conduite à personne qu'à son mari, à qui elle n'en rendoit point. Il fallut donc que je fusse de toutes ses parties de ville et de campagne, et que j'eusse encore l'attention d'en dérober la connoissanceà M^'^d'Albi, dont la fierté eût été extrêmement offensée de la rivalité, et qui ne me l'eût jamais pardonnée.
Quelque nouvelle que fût pour moi la société de M""^ Pichon, j'en faisois quelquefois la comparaison avec celles ou j'avois vécu, et Je fus
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bientôt convaincu que le monde ne diffère que par l'extérieur, et que tout se ressemble au fond. Les tracasseries, les ruptures et les manèges sont les mêmes. J'ai remarqué aussi que les marchands, qui s'enrichissent par le commerce, se perdent par la vanité. Les fortunes que certaines familles ont faites les portent à ne point élever leurs enfants pour le commerce. De bons citoyens et d'excellents bourgeois, ils deviennent de plats anoblis. Ils aiment à citer les gens de condition et font sur leur compte des histoires qui n'ont pas le sens commun. Leurs femmes, qui n'ont pas moins d'envie de paroître instruites, estropient les noms, confondent les histoires, et portent des jugements véritablement comiques pour un homme instruit. Ces mêmes femmes, croyant imiter celles du monde, et, pour n'avoir pas l'air emprunté, disent les mots les plus libres, quand elles sont dans la liberté d'un souper de douze ou quinze personnes. D'ailleurs elles sont solides dans leurs dépenses, elles boivent et mangent par état; l'occupation de la semaine leur impose la nécessité de rire et d'avoir les jours de fête une joie bruyante, éveillée et entretenue par les plus grosses plaisanteries.
Il m'eût été impossible de soutenir ce genre de vie : mon départ pour mon régiment me donna les moyens honnêtes de quitter la bonne y[me pichon. Elle me parut touchée de mon départ; et je me crus obligé de lui conseiller
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de ne jamais prendre d'hommes du monde. Je lui représentai les avantages et les commodités de vivre avec un homme de son état, qu^elle choisiroit à son gré. Elle me remercia de mes conseils, et convint d'en avoir fait quelquefois la réflexion. Elle me ht promettre, pour la ménager dans son quartier, de la venir voir à mon retour, et je n^y manquai pas. D'ailleurs toutes les femmes avec qui j'ai eu quelque intimité m'ont toujours été chères, et je ne les ai jamais retrouvées sans ressentir un secret plaisir. J'ai mis à profit pour le monde la société de M""' Pichon; je Tai toujours comparée à une excellente parodie qui jette un ridicule sur une pièce qui a séduit par un faux brillant.
A mon retour du régiment, je comptois bien nouer quelque intrigue nouvelle, et quitter décemment M"'* d'Albi, dont je ne voulois plus essuyer les caprices. J'ignore si elle avoit prévu mes arrangements, mais elle m'avoit donné un successeur pendant mon absence. Je fus piqué d'avoir été prévenu. Quoique je ne sentisse plus de goût pour elle, et que je fusse déterminé à rompre, je ne l'aurois fait qu'avec les ménagements que j'ai toujours eus pour les femmes; mais je crus devoir me venger. Je ne négligeai rien pour renouer, bien résolu de la quitter après avec éclat. J'allai la trouver ; elle venoit d'avoir avec son nouvel amant un de ces caprices que je lui connoissois : il étoit sorti piqué; la circonstance étoit favorable; elle me reçut au mieux,
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et nous soupâmes ensemble. Le lendemain je la menai à TOpéra en grande loge, et trois jours après je la quittai authentiquement. Elle en eut un dépit qu^elle ne m'a jamais pardonné, et que je lui pardonne volontiers; je me suis même reproché ce procédé que je n'aurois pas eu si je n'eusse été emporté par' un mouvement de fatuité. Je n'eus pas plus tôt terminé cette affaire-là que je songeai à d'autres.
Un jeune homme à la mode, car j'en avois déjà la réputation, se croiroit déshonoré s'il detneuroit quinze jours sans intrigue, et sans voir le public occupé de lui. Pour no pas rester oisif et conserver ma réputation, j'attaquai dix femmes à la fois; j'écrivis à toutes celles dont les noms me revinrent dans la mémoire. Cette façon de commencer une intrigue doit paroître ridicule à tous les gens sensés; c'est cependant une de celles qui réussissent le mieux aux jeunes gens à la mode. La plupart de leurs lettres sont mal reçues; mais de vingt, qu'il y en ait une qui fasse fortune, on n'a pas perdu son temps; cela suffit avec le courant pour entretenir commerce. La comtesse de Vignolles étoit une de celles à qui j'avois écrit. Je ne la connoissois que de vue; mais sa coquetterie, ou plutôt son libertinage, étoit si bien établi qu'elle ne fut point étonnée de ma déclaration. Comme le hasard faisoit qu'elle n'avoit point alors d'amant en titre, elle ne balança pas à me faire une réponse favorable. Je crus qu'il ne
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me convenoit pas de lui rendre des soins, qu**en effet elle ne méritoit guère; Je me contentai de lui envoyer l'adresse de ma petite maison, en Tavertissant que je Ty attendrois le lendemain à souper. Elle ne manqua pas de s'y rendre, comme je Tavois prévu. Elle avoit tellement secoué les préjugés,, de bienséance qu^elle ne me donna pas la peine de jouer l'homme amoureux. Nous sonnâmes avec plus de gaieté que si nous eussions eu un véritable amour l'un pour l'autre. Son cœur n'avoit aucune part dans la démarche qu'elle faisoit; ainsi son esprit et sa gaieté parurent en pleine liberté.
M"'^ de Vignolles possédoit éminemment le talent de donner des ridicules, et nous fîmes une ample critique de toutes les personnes de notre connoissance. Quand il fut question da principal objet qui conduit dans une petite maison, au défaut de Famour, nous en goûtâmes les plaisirs, et nous nous séparâmes fort contents l'un de l'autre. L'imagination vive et m.éme déréglée de M"^ de Vignolles m'amusoit, cl sa personne m'étoit agréable. Après cinq ou six soupers, j'étois près d'en devenir amoureux, lorsque je m'aperçus que j'étois l'amant qu'elle avouoit en public, et que le jeune comte de Varennes étoit celui qu'elle préféroit en secret. Je voulus faire Tamant jaloux, éclater en reproches; M"'"= de Vignolles n'y répondit qu'en plaisantant. « Quoi ! me dit-elle, la façon dont nous nous sommes pris a-t-elle dû vous faire
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imaginer que j'aurois une fidélité à toute épreuve pour un homme qui n'a pas même pris la peine de me faire croire qu'il m'aimoit? Nous nous convenions tous deux; nous n'avions personne ni Tun ni Pautre; voilà les motifs qui vous ont déterminé à me choisir • j'avoue que ce sont ceux que j'ai eus en vous acceptant si facilement. » Cet aveu singulier me surprit, et bieniôt me calma. Le sentiment n'étoit point outragé, l'amour-propre seul étoit blessé; ainsi je me déterminai à prendre cette aventure légèrement. Je lui fis seulemiCnt promettre, pour la forme, de me sacrifier Varennes; mais, loin de me tenir parole, elle lui associa un jeune homme de robe, sans compter les passades qu'elle regardoit comme choses qui ne tiroient pas à conséquence. L'aventure de Varennes avoit éteint l'espèce d'amour naissant que je sentois pour M"'" de Vignolles : les autres achevèrent de me la faire mépriser. Cependant, comme elle étoit devenue nécessaire à mon amusement, je n'aurois pu me résoudre à la quitter, s'il m'avoit été possible de ne la voir qu'en secret; mais c'étoit précisément ce qu'elle ne prétendoit pas, parce que j'étois l'amant de représentation.
Il ne se passoit guère de jour que je n'entendisse raconter quelques-unes de ses aventures, ou rapporter le détail de quelque nouveau ridicule qu'elle s'étoit donné. L'esprit seul n'en a jamais garanti; celui de M""' de Vignolles ne
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lui servoit qu'à s'en faire accabler. J'avois, outre cela, la mortification de voir qu'aucune femme ne vouloit aller avec elle. Celles mêmes qui avoient un amant déclaré croyoient satisfaire le public en la méprisant, au point de refuser Jusqu'aux parties de spectacles qu'elle leur proposoit; ainsi elle se trouvoit réduite à n'aller que dans les maisons ouvertes, où elle vouloit absolument que je la suivisse. On partage le ridicule de ce qu'on aime; j'avois beau en parler légèrement tout le premier, on regardoit mes discours comme un nouveau genre de fatuité, et l'on s'obstinoit à me croire amoureux pour avoir le plaisir de m'associer aux ridicules de M'"« de Vignolles. Il faut non seulement se marier au goût du public, mais encore prendre une maîtresse qui lui convienne, et mon attachement pour M""= de Vignolles étoit généralement blâmé. Mon amour-propre eut tant à souffrir, pendant trois mois que Je vécus avec elle, que Je me déterminai enfin à rompre entièrement. Il m'en coûta, je l'avoue; Je trouvois à la fois dans M'"* de Vignolles la commodité et les agréments que l'on rencontre avec une fille de l'Opéra, et le ton et l'esprit d'une femme du monde. Vive, libertine, emportée, sérieuse, raisonnable, avec beaucoup d'esprit et d'agréments, elle réunissoit toutes les qualités qui peuvent séduire et amuser : heureusement que le mépris où elle étoit donnoit des armes contre elle : ce fut ce mépris qui me détermina
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à finir un commerce qui me paroissoit honteux pour moi. M'"« de VignoUes fut désespérée de me perdre. Elle n'épargna rien pour me ramener, mais mon parti étoit pris; j'étois résolu d'immoler mon plaisir à Topinion et aux caprices du public; je résistai aux larmes que le dépit lui arrachoit, et je la quittai aussi malhonnêtement que je Tavois prise.
C'est Tusc'ge parmi les amants de profession d'éviter de rompre totalement avec celles qu'on cesse d'aimer. On en prend de nouvelles, et on tâche de conserver les anciennes, mais on doit so'.iger surtout à augmenter la liste. J'étoistrop enivré des erreurs du bon air pour avoir négligé un point aussi essentiel; ainsi j'avois toujours quelque ancienne maîtresse qui me recevoit sans façon, lorsque je me trouvois sans auaire réglée. Ces femmes de réserve sont de celles que l'on a sans soins, qu'on perd sans se brouiller, et qui ne méritent pas d'article séparé dans ces mémoires.
Comme je n'avois quitté M'"'' de Vignolles que pour satisfaire à l'opinion publique, je songeai à la remplacer dignement, pour me réconcilier avec le public, et mon choix tomba sur M'»^ de Lery. Elle n'avoit pas d'autre beauté pue des yeux qleins d'esprit et de feu; mais elle passoit pour sage, et l'étoit en effet avec un fonds de coquetterie inépuisable.
Je la trouvai au bal de l'Opéra, qui étoit alors dans sa nouveauté, et peut-être le plus
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sage établissement de police qui se soit fait dans la Régence, parce qu'il fit cesser les assemblées particulières, où il arrivoit souvent du désordre. Je liai conversation avec elle; et, profitant de la liberté du bal, je lui offris mon hommage. Elle le reçut avec une facilité qui me fit croire que mon commerce seroit bientôt établi, et que je serois Pécueil de sa sagesse; mais je n'en fus pas plus avancé. M"'« de Lery avoit trente amants qui Passiégeoient; elle les amusoit tous également, et n'en favorisoit aucun. J'allois tous les jours chez elle; chaque jour elle me plaisoit davantage, et mes affaires n'en avançoient pas plus. Comme je m^aperçus bientôt du manège et de la coquetterie de M'"" de Lery, je ne voulus pas perdre mon temps avec elle, et je songeois à l'employer plus utilement ailleurs; mais elle savoit conserver ses amants avec autant d^art qu'elle avoit de facilité à les engager. Elle ne vit pas plus tôt que j'étois près de lui échapper qu''elle employa toutes les marques de préférence pour me retenir. Je crus toucher au moment d'être heureux, et je me rengageai de nouveau. Le succès fut bien différent de ce que j'espérois.
Nous nous trouvions toujours chez M""-' de Lery une demi-douzaine d'amants, et ce n'étoitpasle quart des prétendants. Elle étoit vive, parlant avec facilité et agrément, extrêmement amusante, et par conséquent médisante. Elle plaisantoit assez volontiers tous ceux qui Fentou-
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roient; mais elle déchiroit impitoyablement les absents, et les chargeoit de ridicules d'autant plus cruels qu'ils étoient plus plaisants. Il est rare que les absents trouvent des défenseurs, et l'on n'applauditque trop lâchementaux propos étourdis d'une jolie femme. J'ai toujours été assez réservé sur cette matière ; mais Thomme le plus en garde n'est jamais parfaitement innocent à cet égard. Un jour que M"'« de Lery tournoit en ridicule le comte de Longchamp en son absence, je me prêtai à la plaisanterie, sans rien dire de fort offensant pour lui. Comme elle ne l'aimoit point, elle n'eut rien de plus pressé que de recommencer devant lui la même plaisanterie, et de donner à ce que j'avois dit les couleurs les plus malignes. Il en fut piqué, et ne le dissimula pas. J'étois absent, et M""' de Lery, voulant ou feignant de s'excuser, me cita pour avoir tenu les propos en question. Le " comte de Longchamp, animé peut-être par un peu de rivalité, sans entrer en explication, me témoigna son ressentiment : j'y répondis comme je le devois, et lui promis satisfaction. Nous nous trouvâmes à minuit dans la place des Victoires; nous mîmes l'épée à la main, et je n'eus que trop l'honneur de cette affaire, car le comte de Longchamp tomba percé de deux coups d'épée. Le clair de lune qui nous rendoit aisés à reconnoître, mon nom qu'il avoit prononcé dans la chaleur du combat, et sa mort, qui arriva le lendemain, m'obligèrent à m'éloi-
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gner, pour laisser à mes amis le soin d'accommoder cette affaire. Rien n'approche du dépit que j'éprouvai d'être engagé dans une aussi malheureuse affaire pour la seule femme dont je n'avois rien obtenu.
Je sortis de Paris, bien convaincu que la coquette la plus sage est quelquefois plus dangereuse dans la société que la femme la plus perdue. Je me rendis d'abord à Calais, où écoit mon régiment, et, après y avoir arrangé quelques affaires, je passai en Angleterre.
Le vrai mérite des Anglois, avec leur juste critique, seroit la matière d'un ouvrage qui pourroit être agréable et singulier; pour moi, qui ne parle que des femmes, je continuerai le récit de mes aventures avec elles.
Le duc de Somerset, que j'avois connu à Paris, me présenta au roi. Ce prince me reçut avec sa bonté naturelle; j'eus même l'honneur de souper avec lui chez M™« de Caudale, sa maîtresse. J'allai quelquefois au triste cercle de la cour ; je fus prié à dîner chez toutes les personnes de marque, et je fus fort étonné de voir la maîtresse de la maison et toutes les femmes sortir de table au fruit. Je demeurois avec les hommes à toaster et entendre parler politique. Je fus admis aux conversations des dames, et reçu dans les cabarets avec les hommes. Je me prêtai d'abord aux mœurs anglaises ; j'appris la langue; je convins du frivole dont on nous accuse, et je réussis assez pour un François.
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Les plaisirs des Anglois, en général, sont tournés du côté d'une débauche qui a peu d'agrément, et leur plaisanterie ne nous paroîtroit pas légère. Les femmes ne sont pas, comme en France, le principal objet de l'attention des hommes, et l'âme de la société.
Je fis connaissance avec milady B***. Elle était parfaitement bien faite, et sa fierté, jointe à un grand air de dédain, après m'avoir révolté, me piqua. Je sentis qu'il falloit se conduire avec art, et cacher mes véritables sentiments à une femme d'un tel caractère. Je commençai par chercher à mériter sa conversation, en retranchant les bagatelles qui sont nécessaires auprès de nos Françoises. Je cherchai la simple expression du sentiment ; je lui donnai un air dogmatique, et bientôt milady B*'^* prit plaisir à s'entretenir avec moi. La première faveur qu'elle m'accorda fut celle de me parler français, ce qu'elle n'avoit pas encore voulu faire; mais elle n'en conserva pas moins son air froid et imposant. Je ne lui marquois point d'empressements; je sentois qu'il ne convenoit pas, surtout ne la voyant jamais en particulier. Je passai plus de trois mois sans retirer aucun fruit dé mes soins que celui d'être souffert, et de ne point voir de rival. Je n'osois lui témoigner combien l'indifférence avec laquelle elle me voyoit arriver ou sortir des endroits où je la rencontrois m'étoit insupportable; je n'avois pas encore acquis le droit de me plaindre. J'é-
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tois enfin au moment de tout abandonner, quand un de mes gens vint me dire un matin qu'un coclier de place demandoit à me parler. Ce cocher me dit qu'une femme m'attendoit dans son carrosse, à la porte Saint-James. Je m'y rendis, ne comprenant pas quelle affaire pouvoit m'attirer un pareil rendez-vous ; mais quelle fut ma surprise, en ouvrant la portière, de trouver milady B*** cachée dans ses coiffes, qui m'ordonna de monter : je lui obéis. Elle dit au cocher de nous conduire dans l'endroit qu'elle lui avoit indiqué. Je voulus lui parler, elle m'imposa silence, et nous arrivâmes dans la Cité, où nous entrâmes par une petite porte dans une maison dont l'extérieur étoit fort simple. Nous passâmes dans un appartement magnifique, dont elle avoit la clef. Je lui témoignai ma vive reconnaissance, et Je vis qu'elle en recevroit toutes les marques que l'amour peut en donner. « Vous devez sans doute être étonné, me dit-elle, de la démarche que je fais aujourd'hui? — Jevoudrois, lui répondis-je, la devoir à l'amour. — Soyez content, me ditelle, je vous aime depuis longtemps. — Vous m'aimez, repris-je avec vivacité ; comment ne m'en avez-vous rien témoigné ? Que vous m'avez fait souffrir ! — Ne parlons point du passé, reprit-elle; j'ai examiné votre conduite; je me suis dit à moi-même plus que vous ne m'auriez osé dire : vous devez en être convaincu par la démarche que je fais. Ma fortune et ma vie
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sont entre vos mains. » Je profitai d'un aveu si favorable, et je trouvai cette beauté, qui m'avoit paru si froide et si fière en public, si vive et si emportée dans le tête-à-tête, que j"'avois peine à me persuader mon bonheur. Nous nous séparâmes, après toutes les protestations de fidélité, telles que des amis sincères les peuvent prononcer, c''est-à-dire dégagées de tout le langage froid et puéril de la galanterie. « Ne vous attendez pas, me dit-elle, que je vous donne jamais en public le moindre témoignage de tout ce que vous m'avez inspiré. Si vous voulez continuer à me plaire, soyez aussi réservé dans le monde que s'il ne s'étoit rien passé entre nous. J'en jugerai ce soir, ajouta-t-elle, au cercle où je compte vous voir, et ne pas même vous regarder. Laissez donc agir mes sentiments, que rien ne peut changer. Cest à moi de vous instruire des jours où je pourrai vous voir, soit ici, soit ailleurs. Je me charge de vous écrire et de vous faire rendre mes lettres ; vous n'aurez que des réponses à me faire. »
Nous vécûmes quelque temps sans la moindre altération dans notre commerce; mais la jalousie vint le troubler. Une Françoise de mes parentes fut attirée à Londres pour quelques affaires; elle devint pour milady un sujet de jalousie, dont l'effet mérite d'être rapporté.
Elle ne me fit aucun reproche; je remarquai seulement en elle un air plus sombre et plus farouche. Loin de chercher à me ramener par
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des reproches, ou par une plus grande vivacité, ou par des ridicules jetés sur l'objet qui lui déplaisoit, elle évita même de le nommer. Pour moi, qui n'avois rien à me reprocher, et qui ignorois les soupçons de milady, j'étois tranquille, lorsque j'en reçus un billet dont le sens étoit que, transportée de dépit et de fureur sur ma perfidie, elle se sentoit au moment de se donner la mort, après m'avoir arraché la vie. Ce billet me lit frémir pour elle; je savois le mépris que les Anglois font de la mort par les exemples fréquents de ceux qui se la donnent. J'écrivis sur-le-champ à milady pour lui demander un rendez-vous. Ma lettre portoit un caractère de candeur, de simplicité et d'innocence. Je l'aimois, et j'étois incapable de lui manquer; et, quoique ce commerce ne paroisse pas séduisant, la sincérité en fait pardonner la dureté, et un amant est flatté d'inspirer des sentiments aussi déterminés. Milady m'accorda ce rendez-vous, et j'achevai de la détromper; mais son âme avoit éprouvé des agitations dont elle ressentoit toujours l'impression : son amour et sa fierté avoient été trop frappés des seules alarmes qu'ils avoient ressenties. Je voyois qu'elle étoit agitée. Ce n'étoit pas une femme à laquelle on pût faire dire ce qu'elle n'avoit pas résolu. Je prévoyois un orage; mais je ne m'attendois pas à la façon dont il éclata.
Elle me donna un rendez-vous dans sa mai-
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son de la Cité; je m^y rendis. Après nï avoir témoigné plus d'amour qu'elle n'avait encore fait : « M'aimez-vous véritablement ? me ditelle; je neveux point être flattée, parlez-moi avec candeur. — ■ Pouvez-vous en douter? lui dis-je. Mon amour fait tout mon bonheur; mais, ajoutai-je, mon cœur n'est pas satisfait. Je vois que depuis quelque temps vous êtes occupée d'une chose que vous me cachez; croyez-vous que ma délicatesse n'en soit pas blessée ? ouvrez-moi votre cœur. — C'est, reprit-elle, pour vous découvrir le fond de mon âme que j'ai voulu vous parler aujourd'hui. J'ai été jalouse, c'est tout dire pour exprimer ce que j'ai souffert ; et, puisque ce sentiment n'a pu me forcer à vous quitter, je vois que je vous aime pour ma vie. J'ai eu tort dans cette occasion ; je ne veux plus être exposée à l'avoir. Vous êtes porté à la galanterie; vous serez aimé, et bientôt vous me serez infidèle. Je veux vous posséder seule sans la crainte de vous perdre. Londres m'est odieux, je n'y serois pas tranquille : voyez si vous voulez me suivre et venir au bout de l'univers. J'y suis résolue ; si vous me refusez, votre amour est faible, et votre cœur n'est pas digne de moi. »
Ce projet m'étonna, mais ne voulant pas m'opposer avec trop de vivacité à son sentiment, je lui représentai les engagements qu'elle avoit avec son mari , l'éclat que feroit son départ. J'ajoutai que ma fortune ne me per-
mcttoit pas de Texposer dans un pays où Je n'avois aucune ressource. Elle m'écouta sans m'interrompre; et quand j'eus cessé de parler: « J'ai tout prévu, répliqua-t-elle, les engagements que j'ai avec mon mari ne sont à mes yeux qu'une convention civile. Je n'ai point d'enfant; j'ai fait la fortune de mon mari par les biens que je lui ai apportés, et que je lui laisse; mais je suis maîtresse de vendre des habitations considérables que j'ai à la Jamaïque. C'est là que nous irons d'abord. Nous porterons les fonds que nous en aurons retirés dans les lieux qui vous plairont le plus : les nations me sont égales ; celle que vous choisirez deviendra ma patrie. Je ne vis que pour vous, l'éclat de mon départ m'intéresse peu; mais parlez-moi vous-même avec sincérité, regretteriez-vous votre pays? Un tel attachement serait bien éloigné de l'amour et même de la raison. Songez-vous que ce même pays vous a proscrit pour avoir eu des sentiments dont la privation vous eût déshonoré? Peut-on regretter des hommes dont les idées sont si fausses et si méprisables? Si vous m'aimez, je dois vous suffire; l'amour doit détruire tous les préjugés. Mon projet, qui est au-dessus du caractère de vos Françoises, peut vous étonner; ainsi je n'exige pas votre parole dans ce moment. Je vous donne huit jours, pendant lesquels je vous verrai sans vous faire la moindre question sur le parti que je vous propose. » En
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achevant ces mots, elle me quitta, et me laissa dans un trouble et un embarras inexprimables. La probité étoit révoltée du parti que me proposoit milady; mais Texcès de son amour m^attendrissoit et redoubloit mon attachement pour elle. Je voyois avec douleur que mon refus alloit forcer milady à un éclat affreux pour elle et pour moi. Dans cette situation, j'allai voir Pabbé Dubois, qui depuis a été cardinal, et qui étoit alors chargé à Londres des affaires de France. Il s'aperçut de mon trouble, et me pressa de lui en dire le sujet.
Son caractère, qui le portoit plus à Pintrigue qu'à la négociation, lui avoit fait découvrir mon aventure ; il m'en avoit souvent parlé, et je ne lui avois répondu que ce qu'il est permis à un honnête homme de dire pour faire respecter son goût et prévenir les questions. L'abbé, qui de tous les hommes étoit celui qui avoit la plus mauvaise opinion des femmes, attendu l'espèce de celles avec lesquelles il avoit toujours vécu, n'auroit pas eu grand égard pour milady même ; mais il en avoit pour moi, c'est pourquoi je m'ouvris à lui dans cette occasion. L'affaire lui parut importante. Tout est parti en Angleterre, et les femmes sont aussi attachées que les hommes à l'un ou à l'autre de ceux qui la divisent ordinairement. Milady étoit tory et le régent avoit intérêt dans ce moment de les ménager. L'abbé , qui sentit la conséquence
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d'un éclat causé par un François dans les circonstances présentes de sa négociation, ne négligea rien pour m'engager à repasser promptement en France. Je lui représentai les risques de mon retour sans avoir accommodé mon affaire. Il m'offrit une lettre pour M. le duc d'Orléans, et m'assura que ce prince feroit terminer mon affaire à ma satisfaction. Il ajouta même les menaces, voyant que je balançois à suivre ses conseils ; et les menaces de la politique sont assez communément sérieuses. En un mot, l'abbé me força de partir sans voir milady, et me permit simplement de lui écrire. Je lui écrivis dans les termes les plus passionnés ; je lui marquai le regret que j'avois de la quitter; je l'assurai que les reproches que j'aurois à me faire en acceptant ses dernières propositions s'opposoient trop aux sentiments d'un homme d'honneur, et m'obligeoient à partir pénétré de ses bontés, dont je conserverois un souvenir éternel. Mon retour fut heureux; le régent fut sensible à ma situation, comme l'abbé me l'avoit assuré, et mon affaire fut heureusement et promptement terminée. Peu de jours après mon retour à Paris, je reçus une lettre de milady, où tout ce que l'amour outragé peut inspirer étoit exprimé. Elle finissoit par me dire un éternel adieu, et j'appris, fort peu de temps après, qu'elle s'étoit elle-même donné la mort. Cette nouvelle me plongea dans la plus vive douleur; je ne fus plus sensible au
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plaisir de me retrouver dans ma patrie. Je m'accusai cent fois de barbarie. L'image de rinfortunée milady étoit toujours présente à mon esprit, et même aujourd'hui je ne me la rappelle point sans émotion.
Cependant mes amis n'oublièrent rien pour me tirer de la retraite où je m'obstinois à vivre, et pour dissiper les noires impressions d'une mélancolie dont ils craignoient les suites pour moi. Je me prêtai d'abord, par complaisance, à leurs empressements et à leurs conseils, et bientôt je m'y livrai par raison. Outre les motifs de chagrin qui m'étoient particuliers, on contracte en Angleterre un air sérieux que l'on porte jusque dans les plaisirs; le mal m'avoit un peu gagné; l'air et le commerce de France sont d'excellents remèdes contre cette maladie.
Aussitôt que je me fus rendu à la société, mon goût pour les femmes se réveilla ; mais je fus d'abord assez embarrassé de ma personne. Je retrouvai heureusement quelques-unes de mes anciennes maîtresses assez complaisantes pour moi. Je vis bien qu'on peut compter sur la constance des femmes quand on n'en exige pas même l'apparence de la fidélité. Cependant une conquête nouvelle m'étoit nécessaire, et Je me trouvois dans un assez grand embarras. Après un an d'absence, c'étoit une espèce de début; on étoit attentif au choix que j'allois faire : de ce choix seul pouvoient dépendre
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tous mes succès à venir. M'"" de Limeuil me parut d'abord la seule femme digne de mes soins; mais la réflexion sut réprimer ce premier transport. Elle étoit Jeune ; elle pas^ soit pour sage, et il falloit qu'elle le fût, car en n'avoit point encore parlé d'elle. L'attaquer ei ne pas réussir, c'étoit me perdre; un homme à la mode ne doit jamais entreprendre que des conquêtes stires. Tandis que je combattois par ces réflexions judicieuses le goût que je sentois pour M™'' de Limeuil, j'entendis parler dans plusieurs maisons de Tesprit, des agréments, et surtout du mérite de M'"" de Tonins. On citoit sa maison comme la société des gens les plus aimables de Paris : c'étoit une faveur que d'y être admis. Non seulement les hommes de la meilleure compagnie lui faisoient une cour assidue : Ton voyoit même les femmes les plus respectables s'empresser à devenir ses complaisantes. On m'offrit de m'y présenter, et je l'acceptai. M"'* de Tonins me reçut poliment. Je la trouvai au milieu d'un cercle de beaux esprits et de gens du monde, donnant le ton et se faisant écouter avec attention. Je trouvai réellement beaucoup de ce qu'on appelle esprit dans le monde à M"'' de Tonins et à quelquesuns de sa petite cour, c'est-à-dire beaucoup de facilité à s'exprimer, du brillant et de la légèreté ; mais il me parut qu'ils abusoient de ce dernier talent. La conversation que j'avois interrompue étoit une espèce de dissertation me-
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taphysique. Pour égayer la matière, M"i' de Tonins et ses favoris avoient soin de répandre dans leurs discours savants un grand nombre de traits, d'épigrammes, et malheureusement des pointes assez triviales. Ce bizarre mélange m^étonna. J^étois mécontent de moi-même de ne pouvoir m'en amuser. Ils rioient ou applaudissoient tous avec tant d'excès au moindre mot qui se proféroit, que je crus de bonne foi que c'étoit ma faute si je n'admirois pas aussi. Je demandai à M'"" de Tonins la permission de lui faire souvent ma cour; elle me l'accorda, et me pria même à souper pour le lendemain.
M"'* de Tonins, pour se délivrer de l'importunitédes devoirs et se donner une plus grande considération, jouoit la mauvaise santé, et en conséquence sortoit rarement de chez elle. Sa maison étoit le rendez-vous de tous ceux qu'elle avoit admis à l'honneur de lui faire la cour. Je ne manquai pas de m'y rendre de bonne heure le lendemain. J'y trouvai à peu près la même compagnie que la veille; les propos furent aussi les mêmes. Au bout d'une heure, je m'aperçus que la conversation languissoit ; je proposai une partie de jeu, moins par goût que par habitude de voir jouer. M"'« de Tonins me dit que le jeu étoit absolument banni de chez elle, et qu'il ne convenoit qu'à ceux qui ne savent ni penser ni parler. « C'est ajoutât-elle, un amusement que l'oisiveté et l'ignorance
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ont rendu nécessaire. » Ce discours étoit fort sensé; mais malheureusement M"'" de Tonins et sa société étoient, malgré tout leur esprit, souvent dans le cas d'avoir besoin du jeu, et ils éprouvoient que la nécessité d'avoir toujours de Tesprit est aussi importune que celle de jouer toujours. Le jeu devint la matière d'une dissertation qui dura jusqu'au souper. Les discours de la table étoient d'une autre nature; toute dissertation et même toute conversation suivie en étoient bannies. Il n'étoit, pour ainsi dire, permis de parler que par bons mots. M"* de Tonins et ses adorateurs partirent en même temps : ce fut un torrent de pointes, de saillies bizarres et de rires excessifs. On tiroit l'élixir des moins mauvais ; on renchérissoit sur les plus obscurs. Je cherchois à entendre et à pouvoir dire quelque chose; mais lorsque j'avois trouvé un mot, je m'apercevois que la conversation avait déjà changé d'objet. Je voulus prier celui qui étoit à côté de moi de me tirer de peine et de m'aider du moins à entendre ce qu'on disoit. Il me fit en riant un discours beaucoup moins intelligible que tous ceux qu'on avoit tenus jusqu'alors. Le rire étonnant qu'il excita ne servit qu'à me déconcerter, et je fus tenté un moment de le prendre au sérieux; mais, craignant de me donner un ridicule, je pris le parti de répondre sur un pareil ton, quoique je le trouvasse détestable. Je me livrai à ma vivacité naturelle; je répliquai par quel-
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ques traits assez plaisants à ceux qu'on me lançoit : M"" de Tonins y applaudit, chacun suivit son exemple, et je devins le héros de la plaisanterie dont J"'étois auparavant la victime. Le souper finit bientôt après. On parla alors de deux romans nouveaux et d'une comédie que Ton jouoit depuis quelques jours; on me demanda mon avis. Comme j'ai toujours été plus sensible au beau qu'au plaisir de trouver des défauts, je dis naturellement que dans les deux romans j'avois trouvé beaucoup de choses qui m'avoient fait plaisir ; et que la comédie, sans être une bonne pièce, avoit de grandes beautés. M"'* de Tonins prit la parole pour faire la critique de ce que je venois de louer. Je voulus défendre mon sentiment, et je cherchai des yeux quelqu'un qui pût être de mon avis. J'ignorois qu'il n'y en avoit jamais qu'un dans cette société. M""' de Tonins, peu accoutumée à la contradiction, soutint son opinion avec aigreur, et la compagnie en chœur applaudissoit sans cesse à tout ce qu'elle disoit. Je pris le parti de me taire, m'apercevant un peu trop tard que le ton de cette petite république étoit de blâmer généralement tout ce qui ne venoit pas d'elle, ou qui n'étoit pas sous sa protection. Je reconnus cette vérité à l'éloge que l'on fit de trois ou quatre ouvrages qui m'avoient paru, ainsi qu'au public, au-dessous du médiocre. Je résolus donc de me conduire à l'avenir en conséquence de cette découverte.
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Ce qui me rendit encore plus complaisant pour les sentiments de M"'" de Tonins furent ceux qu^elle m'inspira. Sans être absolument jeune, elle étoit encore aimable; d'ailleurs la considération où elle vivoit, quoique assez peu méritée, étoit ce qui piquoit mon goût. L'opinion nous détermine presque aussi souvent que l'amour. M""' de Tonins étoit à la mode, et dès lors elle me paroissoit charmante. Le respect que Ton avoit pour elle ne lajssoit pas de m'imposer, et je fus un peu embarrassé sur ma démarche : je pris enfin mon parti. J'arrivai un jour chez elle de si bonne heure que je la trouvai seule, et je lui déclarai mes sentiments.
M'"« de Tonins ne fut ni offensée ni embarrassée de ma déclaration. « Je n'emploierai point avec vous, me dit-elle, la dissimulation si ordinaire aux femmes en pareille occasion; je suis sensible à votre hommage. Votre figure me plait, j'estime votre caractère, et votre esprit m'amuse ; mais, avant d'écouter vos sentiments, il faut que vous soyez instruit des miens, et c'est déjà vous donner une très grande marque de confiance.
« Il y a deux choses auxquelles je suis également sensible et que je prétends concilier, quoiqu'elles paraissent inalliables, le plaisir et la considération. Par le genre de vie que j'ai embrassé, je me suis fait d'avance une retraite honorable, lorsqu'il ne me sera plus permis de prétendre ni à la jeunesse ni à la beauté. Une
po Contes de Diiclos.
femme n'a point alors d'autre parti à prendre que le bel esprit ou la dévotion ; le dernier parti est trop contraire à mon goût, et je ne le soutiendrois pas ; au lieu qu'en embrassant celui du bel esprit, je puis jouir dès aujourd'hui de la considération, sans être obligée de renoncer aux plaisirs dans lesquels je veux apporter toute la décence possible. Il y a peu de femmes qui ne fussent flattées de votre hommage, et qui peut-être n'en fissent gloire ; pour moi, en prenant un amant, je n'en veux pas l'éclat. » J'approuvai le plan de M""'' de Tonins; je me jetai à ses genoux, et je lui promis une discrétion inviolable, si elle m'accordoit ses bontés. « Doucement, monsieur, me ditelle; il faut que votre conduite me prouve vos sentiments. » Dans ce moment il arriva du monde, et je sortis. J'allai quinze jours de suite chez M'"<' de Tonins sans pouvoir vaincre sa résistance. Elle crut à la fin mon amour si sincère qu'elle consentit à me rendre heureux. Nous vécûmes ensemble dans le plus grand mystère pendant près d'un mois ; la société s'aperçut enfindenotre intelligence et memarqua sur-le-champ autant d'égards que M""' de Tonins m'en témoignoit. On me trouva mille fois plus d'esprit qu'auparavant; mais j'étois peu sensible à la gloire du bel esprit. Autrefois, les gens de condition n'osoient y aspirer; ils sentoient qu'ils ne prenoient pas assez de soin de cultiver leur esprit pour la mériter; mais ils
Confessions du Comte de *'*. pi avoient une considération particulière et une espèce de respect pour les gens de lettres. Les gens de condition se sont avisés depuis de vouloir courir la carrière du bel esprit; et, ce qu'il y a de plus bizarre, c'est qu'en même temps ils y ont attaché un ridicule. J'étois bien éloigné d'avoir un sentiment si faux; j'ai toujours pensé qu'il n'y avoit personne qui ne dût être honoré du titre d'homme d'esprit et de lettres ; mais je ne me sentois ni talent ni étude.
La fureur de jouer la comédie régnoit alors à Paris; on trouvoit partout les théâtres. La société de M"'" de Tonins prenoit le même plaisir, et portoit l'ambition plus haut. Pour comble de ridicule, on n'y vouloit jouer que du neuf; presque tous les acteurs étoient auteurs des pièces qu'ils jouoient. Nos représentations (car je fus bientôt admis dans la troupe) étoient d'un ennui mortel ; on se le dissimuloit : nous applaudissions tout haut, et nous nous ennuyions tout bas. M""' de Tonins m'obligea aussi de faire une comédie. J'eus beau lui représenter combien j'en étois incapable, elle blâma cette modestie, et m'assura qu'avec ses conseils je ferois d'excellents ouvrages. Je n'en crus rien; mais, par complaisance, je me mis à travailler. Dans ce temps-là, Dufresny, qui étoit un peu engagé dans notre société, nous proposa d'essayer sur notre théâtre sa comédie du Mariage fait et rompu, avant de la donner au public; on l'accepta et on
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la joignit à la mienne. Dix ou douze spectateurs choisis furent admis à cette représentation; ma pièce réussit au mieux, et celle de Dufresny fut trouvée détestable. Je fus moimême indigné d'un jugement si déraisonnable; je pris seul le parti de la comédie de Dufresny. La dispute s'échauffa tellement à ce sujet que M'"« de Tonins voulut absolument faire donner ma pièce aux comédiens français en même temps que \q Mai'iage fait et rompu. Je voulus en vain m'y opposer et lui représenter que c'étoit un ridicule que je me donnerois; que les gens de mon état n'étoient point faits pour devenir auteurs, parce qu'ordinairement ils n'y réussissent pas ; et que, s'ils l'étoient par complaisance pour l'amusement d'une société, ils ne dévoient jamais se donner en public. M"'" de Tonins me cita quelques exemples de gens à peu près de ma sorte qui avoient bravé avec succès ce préjugé, et me promit que jamais on ne me connoîtroit pour l'auteur de cette pièce. Quoique ces raisons ne fussent que spécieuses, il fallut céder et me soumettre à tout. Les deux pièces furent jouées à quelques jours de distance. Celle de Dufresny fut applaudie comme elle le méritoit; elle est restée au théâtre, et le public la revoit toujours avec plaisir; et ma comédie, dont on ne connoissoit point l'auteur, fut trouvée fort ennuyeuse. Le parterre, désespéré de ne pouvoir ni s'intéresser, ni rire, ni même siffler, fut réduit à bâiller. Le bon ton
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et l'esprit qu'on admiroit chez M""' de Tonins ne tirent point d'effet au théâtre. Point d'action, peu de fond, quelques portraits de société qui ne pouvoient pas être entendus et qui ne valoient guère la peine de Têtre, ne faisoient pas une pièce qu'on pût hasarder en public. Je vis clairement que les gens du monde, faute d'étude et de talent exercé, sont rarement capables de former un tout tel que le théâtre l'exige. Ils composent comme ils Jouent, mal en général, et passablement dans quelques endroits. Ils ont quelques parties au-dessus des comédiens de profession ; mais le total du jeu et de la pièce est toujours mauvais : l'intelligence générale de toute l'action et le concert ne s'y trouvent jamais.
Le dépit de me voir auteur malgré moi, la nécessité d'admirer tout ce qui émanoit de notre société, et surtout de M"'<' de Tonins, me dégoûtèrent bientôt et d'elle et du bel esprit. Ce fut alors que je commençai à connoître véritablement M""= de Tonins et sa petite cour. Je m'aperçus que chaque société, et surtout celles de bel esprit, croient composer le public, et que j'avois pris pour une approbation générale le sentiment de quelques personnes que les airs imposants et la confiance de M'""^ de Tonins avoient prévenues et séduites. Le public, loin d'y applaudir, s'en moquoit hautement. Le droit usurpé de juger sans appel les hommes et les ouvrages, notre mépris affecté pour ceux
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qui réduisoient notre société à sa juste valeur, étoient autant d^objets qui excitoient la plaisanterie et la satire publiques. Outre ces ridicules que je partageois en communauté, on m'en donnoit encore de particuliers. On prétendoit que M"'" de Tonins, qui donnoit de Tesprit à qui il lui plaisoit, n'en pouvoit pas refuser à celui qui avoit Thonneur de ses bonnes grâces. D'ailleurs notre société n'étoit pas moins ennuyeuse que ridicule; j'étois étourdi et excédé de n'entendre parler d'autre chose que de comédies, opéras, acteurs et actrices. On a dit que le dictionnaire de l'Opéra ne renfermoit pas plus de six cents mots; celui des gens du monde est encore plus borné.
Tous ces bureaux de bel esprit ne servent qu'à dégoûter le génie, rétrécir l'esprit, encourager les médiocres, donner de l'orgueil aux sots, et révolter le public. Je cédai au dépit, et quittai M""^ de Tonins assez brusquement. Je rentrai dans le monde, bien convaincu que toute société tyrannique et entêtée de l'esprit doit être odieuse au public, et souvent à charge à elle-même.
Pour me guérir radicalement et me dégager la tête de toutes les vapeurs du bel esprit, je résolus de vivre quelque temps dans la finance, et ce remède me réussit; mais il n'étoit pas sûr, et je reconnus que j'avois eu jusque-là sur les financiers des idées très fausses à bien des égards.
La finance n'est point du tout aujourd'hui ce
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qu'elle étoit autrefois. Il y a eu un temps où un homme, de quelque espèce qu'il fût, se jetoit dans les affaires avec une ferme résolution d'y faire fortune, sans avoir d'autres dispositions qu'un fonds de cupidité et d'avarice; nulle délicatesse sur la bassesse des premiers emplois; le cœur dégagé de tous scrupules sur les moyens, et inaccessible aux remords après le succès : avec ces qualités, on ne manquoit pas de réussir. Le nouveau riche, en conservant ses premières mœurs, y ajoutoit un orgueil féroce dont ses trésors étoient la mesure; il étoit humble ou insolent suivant ses pertes ou ses gains, et son mérite étoit à ses propres yeux, comme l'argent dont il étoit idolâtre, sujet à l'augmentation et au décri.
Les financiers de ce temps-là étoient peu communicaiifs; la défiance leur rendoit tous les hommes suspects, et la haine publique mettoit encore une barrière entre eux et la société.
Ceux d'aujourd'hui sont très différents. La plupart, qui sont entrés dans la finance avec une fortune faite ou avancée, ont eu une éducation soignée, qui, en France, se proportionne plus aux moyens de se la procurer qu'à la naissance. Il n'est donc pas étonnant qu'il se trouve parmi eux des gens fort aimables. Il y en a plusieurs qui aiment et cultivent les lettres, qui sont recherchés par la meilleure compagnie, et qui ne reçoivent chez eux que celle qu'ils choisissent.
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Le préjugé n'est plus le même à Pcgard des financiers : on en fait encore des plaisanteries d'habitude, mais ce ne sont plus de ces traits qui partoient autrefois de l'indignation que les traités et les affaires odieuses répandoient sur toute la finance. Je sais que personne n'a encore osé en parler avantageusement : pour moi, qui rapporte librement les choses comme elles m'ont frappé, je ne crains point de choquer les préjugés de ceux qui déclament stupidement contre la finance, à qui ils doivent peut-être leur existence sans le savoir.
La finance est absolument nécessaire dans un État, et c'est une profession dont la dignité ou la bassesse dépend uniquement de la façon dont elle est exercée.
En donnant à ceux qui l'exercent avec honneur les justes éloges qu'ils méritent, j'avoue que j'ai trouvé plusieurs financiers qui avoient conservé les mœurs de leurs ancêtres. Cela se rencontre parmi ceux qui, avec un cœur bas, ont la tête trop faible pour soutenir l'idée de leur opulence. De ce nombre sont encore plusieurs de ceux qui sont les premiers auteurs de leur fortune. Ces deux espèces de financiers sont rampants, insolents, avares et magnifiques; c'est même par cet endroit que j'ai connu d'abord la finance.
M. Ponchard, dont le hasard me fit connoître la femme dans le temps que je cherchois un contre-poison au bel esprit, étoit précisé-
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ment ce qu'il me falloir. C^ctoit un de ces nouveaux parvenus. Sorti de la bassesse, il étoit monté par degrés des plus vils emplois aux plus grandes affaires. Il étoit intéressé dans toutes celles qui se faisoient ; et il ne lui manquoit pour décorer, plutôt que pour achever sa fortune, que le titre de fermier général. Sa femme, qui étoit d'une extraction aussi basse, en avoit toute la grossièreté, qu'on avoit négligé de corriger par l'éducation. Les grandes fortunes se commencent souvent en province ; mais ce n'est qu'à Paris qu'elles s'achèvent et qu'on en jouit. M. Ponchard avoit achevé de gagner à Paris un million d'écus, et sa femme y avoit apporté un million de ridicules. Elle n'étoit occupée qu'à s'enrichir encore de ceux des femmes de condition ; mais elle n'en saisissoit pas les grâces, qui seules font pardonner à celles-ci. Comme elle avoit remarqué que presque toutes les femmes du monde avoient des amants, elle en voulut avoir aussi, et ce fut dans ces dispositions que je la trouvai. Elle me jugea digne d'elle, et la facilité de sa conquête me détermina, d'autant plus qu'elle étoit assez bien de figure, quoiqu'elle ne fût pas aimable.
Chaque chose a sa langue; celle de l'opulence m'étoit inconnue, et j'eus le temps de l'étudier sous M. Ponchard. 11 ne parloit que d'or et d'argent, comme un gentilhomme de campagne ne parle que de généalogie. Il étoit
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confiant dans ses propos; son ton étoit décidé, et son triomphe étoit à table, dont la chère, quoique abondante, ne laissoit pas d'être délicate. Il y avoit aussi du goût dans ses meubles; et il s'en trouve nécessairement dans toutes les maisons opulentes de Paris, par la facilité que les gens riches, quelque grossiers qu'ils soient, ont d'avoir à leur service ou à leurs ordres ceux dont la profession s'occupe des choses de goût. Mais comme ce goût n'est que d'emprunt, il ne sert souvent qu'à faire mieux sentir la crasse primitive du maître de la maison, qu'on ne peut pas façonner comme un meuble.
Pour M"'« Ponchard, elle n'étoit occupée qu'à étudier et copier les grands airs qu'elle avoit le malheur de prendre toujours à gauche. Quoiqu'elle tirât son orgueil de la fortune de son mari, elle rougissoit de sa personne.
Je fus bientôt lié dans toute la finance; ce fut ainsi que je connus plusieurs maisons de financiers, dont je ne pouvois pas faire une comparaison qui fût avantageuse à celle de M. Ponchard. D'ailleurs, pour me dégoûter de M"'* Ponchard, il suffisoit d'elle-même; peu s'en falloit qu'elle ne me fît regretter M""= de Tonins, et préférer les ridicules aux dégoûts. Elle regardoit un amant comme un meuble ; et, mon hommage flattant sa vanité, elle vouloit que je fusse partout avec elle. Je ne fus pas de ce sentiment-là, et bientôt je commençai à négliger auprès d'elle des devoirs que je n'avois jamais
Confessions du Comte de ***. pp remplis bien exactement. J'étois obligé de faire ma cour, et je voulois vivre avec mes amis, et M°'« Ponchard devint fort mécontente de ma conduite. Une financière aime à citer souvent un homme de la cour qui lui est attaché; mais il est encore plus flatteur de se faire voir avec lui en public. On fait une partie de campagne, ou Ton donne un souper; toutes les autres femmes ont leur amant, et Ton est réduite à parler du sien. Cette situation peut faire du tort à la longue, et donner de mauvaises impressions. Il est bon d^avoir un homme de condition pour en passer sa fantaisie, et n'y pas retourner. Le bon sens remporta donc à la tin sur la vanité; et, sans me donner mon congé, Mn.e Ponchard me donna pour associé un jeune commis qu'elle fit entrer dans les sous-fermes, et pour qui elle étoit une duchesse. Je me gardai bien d'éclater en reproches. Je la quittai avec autant de mystère; je n'eus pas même les égards de rompre avec elle dans les formes, et nous nous trouvâmes libres et débarrassés l'un de l'autre.
Univer.itas
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