‹ Contes de chasse et de pêcheChapitre 15 sur 16 · IL · texte numérisé non relu

IL

L'histoire du propriétaire du vieux donjon, M. Romuald Duval de Bourguebus, ne ressemble guère à celle de son neveu.

Il avait neuf ans lorsque son père était mort. Dans le désastre de sa fortune, après le mariage de sa sœur avec M. Tuvache, on était parvenu à lui réserver la charge de conseiller, qui pouvait lui assurer un avenir convenable.

Mais l'idéal du petit bonhomme n'était pas la robe; il manifestait pour elle une aversion singulière; l'odeur de l'écritoire lui donnait des nausées. Il voulait être d'épée, et sa vocation sur ce point était si décidée que, lorsqu'il eut quatorze ans, il fallut, bon gré mal gré, pourvoir ce précoce amant de Bellone d'une lieutenance au régiment de Navarre.

Les aspirations batailleuses de M. de Bourguebus furent servies à souhait. Entré au service en 1707, il fit en 4709 la campagne des Flandres, sous Villars, fut blessé àMalplaquet, prit sa revanche à-Denain, monta des premiers à l'assaut de Pizzighettone, suivit le maréchal de Saxe en Bohême, perdit un œil à Lau ter bourg et enfin fut arrêté dans sa moisson de lauriers par un boulet qui lui fracassa la jambe dans les lignes de Lawfeldt.

Il va sans dire qu'aux lauriers susdits, ce diable-àquatre avait mélangé pas mal de myrtes, et il n'était pas moins fier des uns que des autres.

On transporta le blessé à l'hôpital de Maastricht, l'amputation jugée nécessaire fut opérée; le héros devint un invalide.

Il supporta ses souffrances avec un mâle stoïcisme, son désastre avec une véritable grandeur d'âme.

Quelques historiens ont bien rendu la justice qui leur est due à ces héroïques soldats du passé; mais le vulgaire, c'est-à-dire les masses, continue de les apprécier sous les couleurs les plus fausses.

On se figure généralement que, dans ce temps-là, on ne devait son épaulette qu'au favoritisme et à la faveur; on juge dix mille officiers par quelques douzaines de colonels et de maréchaux de camp, dont les campagnes les plus productives ont eu, en effet, les antichambres de Versailles pour théâtre; volontairement ou involontairement on oublie ces milliers de pauvres et braves gentilshommes qui endossaient le harnais à quinze ans pour ne le quitter qu'à soixante, insoucieux du grade, pourvu qu'ils eussent l'honneur de servir le roi, versant non-seulement leur sang sur tous les champs de bataille, sans grand espoir d'avancement, mais écornant leur modeste patrimoine pour suppléer à l'insuffisance de la solde.

On n'a point assez mis en relief la sublime abnégation avec laquelle, après trente et quarante ans de cette existence de dévouement patriotique, lorsque les cheveux avaient blanchi sous le casque, usés, fourbus, ruinés, éclopés, ratatinés, ces glorieux vétérans regagnaient fièrement le petit manoir paternel, avec le brevet d'une maigre pension dans leur poche, et sur la poitrine la croix de Saint-Louis, but unique de leur ambition.

Cette récompense n'avait pas manqué au capitaine du régiment de Navarre. Elle était sans doute pour quelque chose dans la sérénité d'âme avec laquelle il envisageait la retraite, cette mort anticipée du soldat;

mais, comme, malgré ses cinquante-quatre ans, il avait conservé une humeur des plus juvéniles et un caractère fort impétueux; comme son infirmité l'atteignait à la fois dans sa carrière et dans son goût passionné pour la chasse, peut-être ne se fût-il pas prêté avec autant de bonne grâce aux décrets de la Providence, s'il n'avait été fortifié contre son chagrin par l'exemple et par les exhortations d'un camarade que le hasard lui avait donné.

Celui-ci était vraiment autrement à plaindre que le chevalier de Bourguebus.

Blessé comme lui à l'affaire de Lawfeldt, il avait été débarrassé de son bras sur le lit voisin de celui où l'on délivrait le vieux capitaine de sa jambe.

Mais cette seconde victime des hasards de la guerre, ce n'était pas au déclin d'une carrière glorieusement remplie qu'elle se voyait condamnée à l'inaction, c'était à son aurore. M. de Tancarville, c'était le nom du mutilé, n'avait que vingt-sept ans; de plus, il était sans parents, sans appui, n'avait d'autre fortune que son épée, désormais brisée; son malheur le laissait sans ressources.

Il était Tunique descendant d'une branche fort déchue d'une famille illustre de la Normandie. Après un mariage assez vulgaire, son père était mort, laissant sa veuve et son fils dans une véritable indigence. Un brave homme de curé avait signalé au maréchal de La Meilleraye ce représentant d'un grand nom, qui allait se trouver réduit à conduire la charrue ; fort soucieux de la dignité de la noblesse, le maréchal avait fait élever l'enfant à ses frais, et l'avait pourvu d'une cornette dans un régiment de chevau-légers.

Depuis lors, le jeune homme avait successivement

perdu son protecteur et sa mère. Forcé d'abandonner le drapeau à l'ombre duquel il avait grandi, le régiment qui était devenu sa famille, il allait se trouver isolé dans le monde et il avait devant lui un horizon autrement sombre, autrement menaçant que ne pouvaient l'être ces loisirs de la gentilhommière, auxquels M. de Bourguebus regrettait quelquefois de se voir réduit.

Si amères que dussent être les réflexions de M. de Tancarville, elles n'ébranlaient pas son courage ; pendant les longs mois de traitement et de convalescence, la fermeté avec laquelle il soutenait cette cruelle épreuve ne se démentit pas un instant.

Quelquefois, lorsque le roulement des tambours, les mâles accents des clairons du dehors arrivaient affaiblis dans l'intérieur de l'hôpital, on pouvait surprendre une vague expression de mélancolie dans les grands yeux noirs de l'officier; mais il maîtrisait rapidement les sensations qui débordaient de son âme.

En revanche, lorsqu'il voyait son voisin disposé à à mettre la conversation sur leurs mutuelles infortunes, ce qui arrivait régulièrement trois ou quatre fois par jour, il trouvait pour détourner ces fâcheuses impressions de l'esprit de son vieux camarade, tantôt des paroles pleines de sens et de raison, tantôt une gaieté si communicative, que le capitaine de Navarre-Infanterie tardait rarement à se mettre à l'unisson.

Non content d'apporter au rétablissement du pauvre invalide ce concours d'un ordre purement moral, plus promptement guéri que son vieux camarade, il s'était fait son infirmier et lui donnait des soins qu'un fils n'eût pas désavoués.

Il n'était qu'un chapitre sur lequel l'éloquence con-

solatrice du cornette était absolument inefficace; ce chapitre était celoi de la chasse.

M. de Tancarville était cependant parvenu à atténuer la véhémence du désespoir cynégétique de son ami, en étendant au chien de l'invalide l'amitié qu'il avait vouée à celui-ci ; M. de Bourguebus se désolait autant de ne plus pouvoir faire chasser ce chien, que de ne plus chasser lui-même.

Grâce à lui, Caporal, c'était le nom de cet animal, eut au moins sa promenade quotidienne, et le chevalier fut peut-être plus sensible à cette attention qu'à celles dont lui-même il avait été l'objet.

Le vieux soldat n'était ni tendre ni démonstratif; et cependant, bien souvent, lorsque la fièvre le clouait sur son grabat, si son regard s'arrêtait sur son jeune camarade, on voyait une larme perlant dans le seul œil qui lui restait, descendre lentement sur ses joues tannées ; un éloquent serrement de main protestait de sa reconnaissance.

Plus tard, ce sentiment se manifesta plus vivement encore.

Un jour, après une longue causerie, dans laquelle il avait interrogé le cornette sur sa situation, sur ses projets après leur rentrée en France, M. de Bourguebus resta pendant assez longtemps absorbé dans de graves réflexions; enfin, relevant la tête et caressant machinalement son chien, dont le museau reposait sur le genou valide de son maître.

— Mordieu! s'écria-t-il, mon jeune ami, je ne vous trouve pas aussi dénué que vous me sembiez le croire.

— Diable! lui répondit le jeune homme en souriant, je vous serai bien obligé, chevalier, de me confier où gisent les richesses que vous venez de me découvrir?

— C'est bien facile. Il existe de par le .monde un vieux soldat auquel votre philosophie a enseigné à supporter ses misères, que vous avez veillé, soigné, pansé avec un dévouement qui peut-être a fait reculer la morl, que vous avez traité lui et son chien comme s'ils eussent été des frères; or, ce vieux soldat possède, là-bas, enNormandie, le petit castel de Bourguebus, quelques douzaines d'acres de bonne terre et un neveu qui mesure ses écus de six livres au boisseau ; n'est-il pas juste et naturel que la moitié de tout cela soit à vous?

— Môme du neveu ?

— Du neveu surtout, s'écria le chevalier, dont l'œil, eut un rayonnement malicieux; ah! mon ami, quelle terre que Gollevillel Des bois où foisonnentles chevreuils, les lièvres, les lapins! des champs grouillant de perdrix!...

Comme s'il eût compris, Caporal agita sa queue.

-— Sois tranquille, Caporal, reprit le vieil officier avec une nuance d'attendrissement, tu auras comme nous ta part de joies dans ce paradis terrestre.

M. deTancarville paraissait également fort ému, bien que son émotion n'eût certainement pas les mômes causes; il prit la main de son vieil ami :

— Merci de votre offre, chevalier, je ne l'oublierai jamais; mais avant de l'accepter, soyez assez bon pour m'affirmer, sur votre foi de gentilhomme, que vous ne la déclineriez pas vous-même si vous étiez à ma place et moi à la vôtre.

Le chevalier de Bourguebus aplatit son oreiller d'un coup de poing, en accompagnant ce geste d'une imprécation.

— Par la corbleu! s'écria-t-il, pour une fois dans ma

vie que je cède à la fantaisie d'acquitter une dette, je joue de malheur I mais je n'en aurai pas le démenti; j'y veux penser.

Et le digne gentilhomme y pensa si bien, en effet, que pendant les deux jours qui suivirent, il fut impossible à son jeune camarade de lui arracher une parole.

Nous avons été assez prolixes dans la biographie des bipèdes de notre histoire, que nous ne pouvons faire moins que de consacrer quelques lignes au quadrupède qui doit y figurer, et que nos lecteurs considèrent avec raison comme devant devenir un de nos plus intéressants personnages.

Sa généalogie sera courte à établir.

C'était un véritable enfant de la balle.

Son extérieur se ressentait terriblement de l'incohérence de sa filiation, et c'était ainsi que Caporal, qui ne ressemblait à personne, ressemblait à. tout le monde. Il avait emprunté au lévrier Phœbus son ventre harpe, à Cascaro l'épaisseur de sa toison, au barbet de M. de Montlouis, maréchal de camp et grand chasseur de bécassines, la nuance roussâtre de son pelage, au braque d'un autre officier, la largeur de sa tête, la profondeur de son poitrail et l'inclinaison perpendiculaire de l'une de ses oreilles, tandis que, par la direction du second de ses conduits auditifs, qu'il portait droit comme un loup, par sa queue abondamment fournie de poils et galamment retroussée sur son échine, il se rapprochait beaucoup d'un chien de berger qui appartenait à un employé du service des vivres. «•

Confessons-le humblement, en dépit du préjugé qui attribue aux enfants de l'amour tous les avantages extérieurs dont Apollon reste le type, cet ensemble laissait quelque peu à désirer.

Si Caporal était laid, en revanche il avait été si libéralement doué souple rapport de l'intelligence, que personne avant moi, peut-être, ne s'était avisé de s'apercevoir de ce qui lui manquait.

Choisi dans le giron de sa mère par le caporal La Valeur, baptisé par les soldats du titre qualificatif de son maître, adopté par l'escouade à laquelle celui-ci avait l'honneur de commander, il avait eu une demi-douzaine d'instituteurs qui, du matin au soir, et quelquefois du soir au matin, s'occupaient de son éducation.

Et Dieu sait s'il en avait profité.

Jamais pâte plus malléable n'avait été donnée à l'homme pour la pétrir à sa guise et la façonner à sa fantaisie ; Caporal retenait tout ce qu'on lui montrait.

Il savait fermer les portes, parader au port d'armes, sauter une fois pour le roi et deux fois pour Mme de Pompadour, faire volte face, montrer sa queue et ses alentours pour M. de Choiseul, faire le mort et ressusciter, danser le menuet et faire sa partie à la drogue ; il fumait comme un Suisse, il buvait comme un templier; jamais chien ne toucha de si près à la perfection humaine.

La distinction avec laquelle il pratiquait les arts d'agrément n'était rien auprès de la solidité de son instruction classique.

Dans ces temps-là, une administration prévoyante ne se chargeait pas de pourvoir à tous les besoins des troupes. On s'en rapportait un peu à l'industrie du soldat

du soin de le faire vivre, et la pratique quotidienne de la maraude avait singulièrement développé les instincts de flibuste qui existaient en germe chez notre animal.

Il y avait dans son ascendance assez d'aptitudes cynégétiques pour qu'il eût hérité de auelques-unes, et il résultait également de ce conflit de paternités, qu'il jouissait du privilège d'associer en lui les plus dissemblables.

C'était ainsi qu'il tenait l'arrêt aussi solidement qu'un vrai braque, sauf à happer, au départ, lièvre ou faisan, lapin ou perdrix, si l'occasion lui semblait favorable; il excellait dans ce tour de gueule; — cela ne l'empêchait pas de mener gaillardement le lièvre, ou bien un chevreuil, et même un cerf, pendant une heure, quelquefois deux, aussi droit dans sa voie que le meilleur chien courant.

Avec un pareil pourvoyeur, dans la giboyeuse Allemagne, jamais la marmite de l'escouade du caporal La Valeur ne fut exposée à murmurer la triste chansonnette de l'Eau claire.

En raison de ses états de service, Caporal jouissait de quelque considération dans le régiment de Navarre; si le colonel et lui se fussent trouvés en même temps en péril, je ne sais trop auquel des deux on eût couru en premier.

Son maître, La Valeur, ayant eu la maladresse de se faire tuer aux avant-postes, le capitaine de la compagnie, M. de Bourguebus , recueillit cette part de l'héritage du défunt, que probablement il convoitait depuis longtemps.

Ce que M. de Bourguebus dut à son chien de jouissances cynégétiques et autres, il faudrait un volume pour le raconter. L'animal était si complètement de-

venu la vivante doublure de l'homme, que pas une des sensations de celui-ci ne lui échappait, qu'il suffisait qu'un pli aux muscles faciaux de l'officier traduisît sa pensée pour que Caporal devinât ce qu'il désirait.

J'ai raconté comment M. de Bourguebus, ayant pris la résolution de réfléchir aux moyens de vaincre les délicats scrupules de son jeune ami, s'absorba si bien dans ses réflexions, que pendant deux jours il resta muet.

Cet état rêveur agaçait visiblement Caporal qui, supposant probablement que son maître se laissait envahir par la mélancolie, multipliait ses démonstrations bruyantes pour attirer son attention et le distraire.

Vers le milieu du second jour, il s'absenta ; au bout de dix minutes il était de retour, tenant dans sa gueule un animal au pelage d'un gris roussâtre, qu'il déposa devant le fauteuil sur lequel le chevalier était assis.

— Que diable nous apporte-t-il là? demanda M. de Tança rville.

— Il y a trois mois, je vous eusse répondu les yeux fermés : c'est le lapin de quelque margrave; mais, ce

.triste séjour ne réserve pas de semblables bonnes fortunes à mon pauvre Caporal ; ce n'est qu'un rat répliqua M. de Bourguebus, en repoussant la victime avec le bout de sa canne.

Pendant que son maître parlait, le chien s'était dirigé vers la porte; arrêté sur le seuil, il poussait des abois significatifs, tantôt en regardant1 cette porte et tantôt en fixant sur son maître ses yeux singulièrement expressifs.

— Et que veut-il de nous maintenant?

— Ahl vous n'entendez passa langue, mon cher ami; moi je ne perds pas un mot de sa conversation. Caporal

nous dit qu'il à découvert une garenne d'animaux semblés à celui-là, et il nous invite, le plus poliment du monde, à nous associer à la petite partie de plaisir qu'il se promet.

— Et pourquoi pas? s'écria avec vivacité M. de Tancarville, enchanté de cette occasion de tirer le vieux gentilhomme de la torpeur dans laquelle il le voyait plongé.

— Chasser le rat, vous n'y pensez pas, repartit le chevalier avec une moue dédaigneuse.

— Pourvu que nous ne soyons pas forcés de manger notre gibier, je ne vois pas qu'il soit plus désagréable à fusiller qu'un antre ; certes te rat a de bons titres à être classé an nombre des animaux malfaisants, et bien que sa destruction ne soit pas aussi glorieuse que celle du sanglier Calydon, elle a son utilité. D'ailleurs, c'est un moyen de vous démontrer qu'avec la belle jambe de bois de frêne, que l'on vous a apportée ce matin, vous ferez votre partie dans un tiré tout comme un autre; et puis, ne faut-il pas, chevalier, que vous me prouviez que vous ne vous êtes pas trop avancé en me vantant votre adresse.

Le chevalier restait irrésolu : il flottait entre la crainte de compromettre dans un divertissement peu classique sa dignité de disciple de saint Hubert, et les sollicitations qu'exerçait sur lui l'aspect d'un fusil double, suspendu avec ses armes de guerre, au-dessus de sa couchette.

M. de Tancarville surprit un de ses regards ; il détacha de leur clou le fusil et la carnassière du chevalier, et lui offrit son bras.

Celui-ci colora sa défaite parle désir de ne pas désobliger son jeune camarade, et tous les deux prirent la

direction du jardin de l'hôpital, précédés de Caporal, qui éclairait le chemin.

Le chien s'arrêta devant l'orifice d'un grand égout qui déchargeait dans le fossé de ceinture les eaux de la maison et les rayonnements de ses prunelles fauves, les ondulations de sa queue, les pourîèchements auxquels il se livrait, disaient clairement : nous y voilà!

M. de Bourguebus continuait de protester contre ce qu'il appelait une absurde parodie ; mais il n'en chargeait pas moins son fusil avec un scrupule qui indiquait que, pour le gibier, du moins, la farce aurait un parfum de tragédie. Quand il eut garni de poudre les deux bassinets, il fit signe à Caporal, qui s'élança dans le souterrain fangeux.

Deux minutes ne s'étaient pas écoulées que deux énormes rats sortaient à toutes pattes de leur retraite; le vieil officier fit feu à droite et à gauche et les culbuta tous les deux.

— Bravo! lui cria le cornette. Le chevalier se rengorgea.

— C'est uniquement pour vous être agréable, répondit-il, en revenant à la modestie, que je brûle de bonne poudre en l'honneur de semblables espèces.

Celan'empêcha pas que bientôtdeux autres rats ne fussent couchés, comme les premiers, sur le revers du fossé, et la fusillade se poursuivit avec des intervalles de plus en plus rapprochés, tant le tireur apportait de promptitude à regarnir son arme de poudre et de plomb.

Malheureusement tout s'épuise, même les rats d'un égout : lorsque le chevalier en eut occis une vingtaine, les survivants ne se montrèrent plus et M. de Bourguebus essuya son front baigné de sueur.

— Ouf! dit-il, cela finit au moment même où je commençais à me faire illusion.

— Ne vous plaignez pas, mon cher chevalier, voire chasse d'aujourd'hui aura son bouquet; après le poil, voici la plume; regardez là-haut, s'il vous plaît.

Les yeux du chevalier avaient suivi la direction que lui indiquait son camarade; entre les branches et les feuilles, il avait distingué le plumage d'un pigeon. Il épaula rapidement; mais presque aussitôt il rabattit son arme.

— Qu'avez-vous donc? lui demanda M. de Tancarville.

— Que j'aimerais mieux être condamné à ne jamais trouver que des oreilles de rats au bout de mon fusil, plutôt que de faire feu sur ce pauvre oiseau.

— Et pourquoi cela?

— Regardez, répondit le chevalier, c'est un invalide comme nous.

M. de Tancarville se baissa afin d'observer plus attentivement le pigeon , et il reconnut en effet qu'une de ses ailes était brisée et pendait tristement le long de son corps.

— Hélas! dit-il, avec un soupir qui indiquait que ce spectacle le ramenait lui-même au sentiment de sa propre position, vous lui rendez un bien mauvais service en l'épargnant; la mort immédiate ne vaut-elle pas mieux pour lui que les angoisses de la faim et la lente agonie qui l'attendent sur cette branche ?

— Bast! répliqua M. de Bourguebus, il y a remède à tous les maux, un seul excepté, celui-là précisément que vous venez d'indiquer comme remède.

Ils parlaient encore qu'ils entendirent le bruit d'un

oiseau à l'essor, qu'ils virent un second pigeon s'abaltre sur le pommier, s'approcher du blessé et dégorger dans le bec de celui-ci la nourriture que contenait son jabot. Pendant quelques instants, les deux officiers contemplèrent en silence ce singulier spectacle.

— Voilà la réplique du bon Dieu, dit enfin M. de Bourguebus, et cette bestiole vous donne là un exemple qu'il serait peut-être sage d'imiter; voyez donc si ce brave éclopé croit qu'il importe à son honneur de repousser les secours que l'ami, qui a conservé ses ailes, est assez heureux pour pouvoir lui apporter.

Le cornette sourit à l'allusion.

— D'abord, chevalier, répondit-il, vous ignorez s'il n'existe pas entre ces oiseaux un des ces liens qui lèvent les scrupules d'une âme fière.

— Que voulez-vous dire?

— Que la charité dont nous sommes les témoins est probablement un des bénéfices de l'union conjugale, qui légitime la résignation avec laquelle elle est acceptée ; il y a toute vraisemblance que ces deux pigeons sont le mâle et la femelle.

Le chevalier fit un brusque mouvement,

— L'union conjugale, un mariage! s'écria-t-il, avec une sorte de transport; je suis un grand fou de n'y avoir pas pensé plus tôt.

En môme temps, et pour témoigner de la satisfaction qu'il éprouvait, oubliant absolument que sa base avait perdu son équilibre, M. de Bourguebus voulut essayer une de ces pirouettes dans lesquelles il avait jadis excellé; mais les temps étaient bien changés; elle ne se fût pas achevée sans dommage si son jeune compagnon ne l'eût soutenu.

— A quel vertigo cédez-vous, chevalier? lai demanda celui-ci.

— Un mariage, reprit le vieax gentilhomme, voilà la solution du problème qui, depuis quarante-huit heures, martelle si cruellement ma pauvre cervelle, que j'y avais gagné une terrible migraine.

— Bon, dit M. de Tancarville, en éclatant de rire, vous allez me demander ma main, et me proposer de vous suivre devant les autels?

— Quelque chose comme cela peut-être; vous le saurez quand il en sera temps. Ah ça, quand partonsnous?

— Vous savez, chevalier, que sous ce rapport je suis complètement à vos ordres.

— Ce sera donc demain, si vous le voulez bien, mon enfant. Votre farouche délicatesse ne saurait vous empêcher de poursuivre jusqu'au bout l'œuvre charitable que vous avez entreprise en devenant l'appui et le soutien du vieil invalide; vous m'accompagnerez jusqu'à Bourguebus; vous ne refuserez pas d'y rester un mois pour présider à mon installation. Ce mois écoulé, si rien ne vous retient, vous serez libre de dire un éternel adieu à votre hôte*

M. de Tancarville ne jugea pas convenable d'insister pour que son vieil ami lui expliquât ces paroles passablement énigmatiques et il acquiesça pleinement à ses propositions.

Le lendemain, dès l'aube, ils se mettaient en roule.

Caporal gambadait autour de la patache qui les emportait. Le chien paraissait ravi d'avoir échangé les sombres perspectives des murs de l'hôpital contre les horizons, à perte de vue, da pays wallon qu'ils traver-

saient; mais ses démonstrations joyeuses n'étaient rien auprès de celles qu'une secrète érttisfaction arrachait à son maître.

Tant que dura le voyage, le chevalier ne cessa guère de rire, de chanter et de se frotter les mains; il était de si belle humeur qu'il ne songea pas à donner un souvenir à la jambe qu'il laissait sur les bords du Rhin, bien que cette jambe fût, comme il le disait lui-même, la plus robuste et la mieux faite qui eût jamais chaussé la botte de cuir et le bas de soie.

Les voyageurs ne firent que traverser Paris, et le seizième jour après leur départ de Maëstricht, ils débarquaient à Fécamp.

M. de Tancarville avait désiré s'arrêter à Versailles pour solliciter le règlement de leurs pensions; mais M. de Bourguebus s'était montré intraitable.

— La belle affaire, disait-il, six cents livres à moi, trois ou quatre cents à vous, qu'on nous jettera d'aussi bonne grâce que l'on jette un os à un dogue affamé! Qui vous dit que dans une quinzaine vous n'aurez pas, pour de semblables babioles, le dédain qu'elles méritent. D'ailleurs, si par hasard cette fantaisie subsistait, il sera toujours temps de venir ouvrir nos parallèles devant les coffres-forts de Sa Majesté,

Nous allons laisser l'ex-capitaine de Navarre-Infanterie et son ami le cornette des chevau-légers exécuter leur entrée dans la tour de Bourguebus^ pour nous occuper du château de Colleville et de ses habitants.

Nous l'avons dit, ce château était bâti sur le sommet

de la colline à la base de laquelle s'allonge le village. C'était, à l'époque où se passent oes événements, une construction toute moderne; elle datait de la régence de Marie de Médicis et portait le cachet de l'architecture de ce temps-là. Elle se composait d'un grand corps de logis que deux pavillons, formant saillie, flanquaient à droite et à gauche, et dont les murs de briques encadrées dans le granit ne manquaient pas de caractère.

Un perron en forme de fer à cheval, à la rampe curieusement ouvragée, pastiche fort réduit de celui que Ton voit à Fontainebleau, conduisait au vestibule.

Pendant Tété, des deux côtés de ce perron s'alignaient deux rangs d'orangers de belle taille, un grand luxe en

Le plateau sur lequel le château était assis formait terrasse ; on y avait ménagé un de ces parterres aux longs parallélogrammes encadrés de buis et flanqués de buissons d'ifs bizarrement taillés dans le goût du temps.

De l'extrémité de ce parterre, on avait la perspective de six allées qui rayonnaient de la terrasse, pour s'enfoncer en lignes droites sous les futaies séculaires du parc; en suivant la déclivité du coteau, dont la pente était assez prononcée, au-dessus des cimes verdoyantes de chênes et de hêtres que l'on dominait, on apercevait encore dans la pittoresque vallée les toits du village, son clocher, et la noire silhouette du donjon de Bourguebus émergeant au milieu de la verdure.

Golleville était donc à la fois une riante demeure et une habitation assez fastueuse.

Cependant son élégance était beaucoup plus affectée que réelle; pour peu que l'on examinât ce beau lieu avec quelque attention, on ne tardait pas à se convaincre que,

sous ce rapport, il promettait beaucoup plus qu'il ne tenait.

On remarquait çà et là, à l'extérieur, des contrastes choquants et plus souvent de ces mesquins équivalents qui rendent plus saillantes les lacunes qu'ils ont été chargés de combler.

C'était ainsi que le rez-de-chaussée paraissait entretenu avec soin, et que, même du dehors, l'étal d'abandon des étages supérieurs s'accusait fort nettement.

Les allées étaient recouvertes d'un sable grossier, l'herbe les envahissait de toutes parts; les plates-bandes étaient négligées, garnies de fleurs communes; les feuilles jaunies des orangers attestaient l'incurie avec laquelle on les traitait; une demi-douzaine d'arbres vulgaires, taillés en boule, affichaient la prétention, mal justifiée, de remplir les vides que la mort avait faits dans leurs rangs; les statues de marbre qui figuraient orgueilleusement aux quatre coins du parterre avaient grandement à se plaindre des outrages du temps et plus encore du manœuvre indigène qui, vaille, que vaille, avait pansé leurs blessures et remplacé leurs membres mutilés avec du plâtre.

Mêmes dissonances à l'intérieur : les appartements de réception regorgeaient de meubles somptueux, tapisseries des Gobelins, glaces et cristaux de Venise, cabinets incrustés d'ivoire et d'ébène, rideaux de brocart, terres cuites de Flandre, faïences précieuses, et toutes ces richesses s'étalaient sur un plancher vermoulu qui menaçait de s'effondrer à chaque pas du visiteur; l'épaisse couche de poussière qui les couvrait donnait à soupçonner l'insuffisance de la domesticité ; enfin il y avait dans cet entassement de belles choses un tel

disparate, que Ton pouvait supposer que le propriétaire les avait acquises tout autant en raison du bon marché dont il avait pu les payer que de son goût pour elles*

Plus on avançait dans cet examen et plus s'accusait la volonté du maître de sacrifier aux apparences : le mobilier du premier étage eût fait honte à des chambres d'auberge. L'immense cuisine, froide et nue, manquait complètement de ce déploiement d'ustensiles qui réjouit l'œil du gastronome. Il y avait huit chevaux dans les écuries ; mais sous les couvertures écussonnées qui les enveloppaient, il était facile de juger qu'ils étaient avant tout des trompe- F œil; et, en effet, les carrossiers cumulaient leur noble emploi avec des fonctions économiques et agricoles; des deux chevaux de selle, l'un était affligé d'un éparvin qui le faisait boiter et l'autre d'une fluxion périodique qui, durant neuf mois, le rendait à peu près aveugle.

Si j'ai insisté sur ces détails, c'est parce que, mieux que toutes les dissertations physiologiques auxquelles je pourrais me livrer, ils feront comprendre l'humeur assez bizarre du maître de Golleville. M. Tuvache de Ghastel-Ghignon n'était rien moins qu'un Turcaret doublé d'un Harpagon. Il offrait le phénomène de deux passions violentes et contradictoires fusionnées dans le même individu : les appétis vaniteux du premier, et la ladrerie et la cupidité du second.

Évidemment le mélange ne s'opérait pas sans se* cousse : quand l'ostentation voulait se donner carrière, l'avarice résistait et lui livrait bataille*

Mais jamais le combat ne finissait, comme tous les combats de ce monde, par un vainqueur et par un vaincu : il y avait un tel équilibre dans la puissance

avec laquelle ces deux sentiments le sollicitaient de droite et de gauche, que leur propriétaire, dans l'impossibilité de donner la préférence à l'un ou à l'autre, se tirait d'embarras et les conciliait à l'aide d'une de ces compositions baroques qui attestent que les passions excessives ne laissent jamais complètement saine la cervelle de celui qui les subit.

Il se décidait, je le suppose, à consacrer dix mille livres à l'acquisition d'un service de table destiné à éblouir tout son voisinage; mais il s'imposait à lui-même la condition de compenser cette prodigalité à force d'économie. Il se rattrappait en mettant ses gens à la portion congrue, en refusant à la toiture de son château quelques milliers d'ardoises dont elle avait besoin, et à lui-même une culotte de rechange.

Trois ou quatre fois l'an, il déployait une magnificence de fermier général pour traiter ses voisins ; les fêtes de Colleville faisaient événement dans la province; mais l'ordinaire plus que bourgeois auquel il se condamnait pendant le reste de l'année étaitachargé de l'indemniser de cette dépense.

Sous l'influence de la double pression de son avarice et de sa vanité, M. de Chastel-Chignon avait adopté une situation mixte, fort commune aujourd'hui, fort rare alors. 11 n'était oisif qu'en apparence, comme ce n'était également qu'en apparence qu'il lâchait la bride à ses désirs de briller. •

Il avait le genre de vie, les habitudes d'un grand seigneur, l'existence oisive du gentilhomme, il avait fait à son orgueil le sacrifice de sa charge de contrôleur des gabelles; mais si considérable que fût sa fortune, il ne regardait pas moins comme un devoir de l'accroître

sans trêve et sans relâche, et il y travaillait avec l'âpre té d'un marchand qui débute.

Secrètement, mystérieusement, il dérogeait à merci et miséricorde, se livrant à la sourdine à toutes sortes d'opérations commerciales, dirigeant le trafic d'un banquier qui lui servait de prête-nom et sous le couvert duquel il agiotait sur tout ce qui se vend et sur tout ce qui s'achète : sur la morue, sur les farines, sur les immeubles et sur les denrées coloniales. «

Pris comme dans un étau entre ses obligations mondaines et les soucis de ses tripotages interlopes, dominé encore par la nécessité de tenir ceux-ci dans l'ombre, le châtelain de Golleville ne. pouvait que très-superficiellement s'occuper de l'éducation de sa fille.

Retirée du couvent à treize ans, au moment précis où son âme, sortant des limbes de l'enfance, aurait eu besoin d'une main ferme et expérimentée pour la diriger dans le sentier qu'elle abordait, MUe Denise poussait depuis cinq années dans ce château, sous l'aile de Dieu, mais un peu trop à la merci du hasard.

Heureusement douée, simple, douce et sensible, il avait manqué à ces qualités natives l'appui tutélaire de la tendresse maternelle; aucune d'elles ne s'était encore développée; ce qu'elle en accusait de plus saillant c'était un besoin d'aimer encore vague et indéfini, mais qui, en attendant qu'il se fixât sur un objet déterminé, avait pour résultat de se répandre sur son entourage, de lui concilier l'affection de ses domestiques, de lui attirer les bénédictions des pauvres qu'elle secourait autant que la parcimonie paternelle le lui permettait.

Physiquement, elle devait passer pour agréable. Sa taille moyenne, admirablement proportionnée, était

dans ces conditions qui donnent la grâce et l'élégance de la tournure. La régularité manquait à ses traits; en revanche elle possédait toutes les perfections de détail qui la compensent : un teint éblouissant de fraîcheur, trente-deux perles dans la bouche, une véritable forêt de ces cheveux d'un blond cendré dont la nuance charmante devait s'appeler plus tard couleur des cheveux de la reine; enfin, l'extrême mobilité de son regard, tantôt doux jusqu'à la tendresse, et tantôt vif jusqu'à la mutinerie, rendait sa physionomie des plus piquantes.

Elle subissait, sans révolte, l'isolement dans lequel elle se trouvait le plus souvent à Colleville, d'abord parce qu'elle avait été façonnée de bonne heure à l'excessive autocratie de M. de Chastel-Chignon, ensuite parce qu'elle trouvait dans certaines distractions champêtres un sûr préservatif contre le plus mauvais des conseillers : l'ennui.

Malheureusement, ces distractions n'étaient pas précisément celles que cultive le sexe auquel elle appartenait; elles rentraient, au contraire, dans la catégorie de ces plaisirs dans l'exercice desquels un jupon peut devenir un ornement fort incommode.

Les joies paisibles de l'intérieur, elle n'avait eu personne qui lui apprît à les aimer, personne qui lui révélât le charme des récréations intellectuelles ; dans sa solittude, la lecture et les travaux à l'aiguille ressemblaient de bien près à une pénitence; la chasse, l'équitation, n'avaient pas que l'avantage delà distraire, elles calmaient, elles étouffaient l'inquiétude de l'esprit par la lassitude du corps.

Par degrés, elle était arrivée à se livrer à ces exercices avec une sorte de passion : elle montait à cheval comme

un centaure, rembuchait un cerf avec la prudence d'un piqueur consommé, elle pelotait sa bécassine dans les marais de la vallée, elle culbutait son lapin dans les taillis de Colleville avec une sûreté de coup d'œil qui taisait grand honneur au père Laverdure, un vieux garde qui avait été son professeur.

Comme tous les gens qui possèdent une idée fixe, M. de Chastel-Chignon approuvait tout ce qui ne le détournait pas lui-même du but qu'il poursuivait, à la condition sous-entendue que cela ne le forcerait pas à délier les cordons de sa bourse.

Or, si caractérisées que fussent les aptitudes cynégétiques de M,le Denise, elle était trop inexpérimentée pour se montrer bien exigeante; elle savait se contenter du moins taré des deux coursiers. Satisfait de voir l'esprit de sa fille occupé à si bon marché, son père l'encourageait dans ses courses aventureuses, en demandant mentalement au ciel qu'elle se contentât de ces joujoux, jusqu'à l'heure qu'il avait marquée pour lui trouver un mari.

Quelques jours avant l'arrivée de M. de Bourguebus à Fécamp, M. de Chastel-Chignon était parti pour l'Angleterre. Il avait pompeusement annoncé qu'il s'en allait chez un lord de ses amis, lequel ne pouvait se décider à courir le renard sans lui; la vérité était que son excursion cynégétique devait avoir les ruelles de 1% ; Cité, les quais de la Tamise pour théâtre, et pour objectif les balles de sucre et de coton, les caisses de muscade et d'indigo.

Comme toujours, le départ de son père laissait Mlla Denise souveraine absolue dans le château de Colleville.

On était à l'automne. Les froids précoces de nomvembre avaient dépouillé les arbres de leurs feuilles; un tapis jaunâtre couvrait la terre; ce tapis, la gelée delà nuit le glaçait d'un givre qui brillait comme une poussière diamantée et qui avait encore l'avantage beaucoup plus positif de donner de l'adhérence au sol sur lequel les chiens avaient à chercher ou à suivre la voie.

Le ciel était pur et sans nuages; seules quelques vapeurs diaphanes montaient de la vallée en s'irisant aux feux d'un soleil resplendissant qui embrasaient les cimes étagées des chênes.

Avec une pareille mise en scène, avec la vocation dont nous avons parlé, il y avait lieu de s'étonner que Mlle Denise de Chastel-Chignon ne fût pas en campagne. Il suffisait, il est vrai, de l'observer, allant et venant sur la terrasse de Golleville, pour se convaincre que c'était bien malgré elle qu'elle était restée au logis.

Elle était vêtue d'une robe de drap gris assez courte pour ne pas gêner samarche, et sur laquelle retombaient les basques d'un surtout de drap vert serré à la taille et largement galonné d'or. Des guêtres de peau de daim emprisonnaient sa jambe fine, et venaient rejoindre au # genou, un peu au-dessus de l'extrémité de la jupe, de larges culottes de la même étoffe que la veste; un chapeau dé feutre, bas de forme et agrémenté d'une plume, complétait ce costume mixte, mais tout féminin par la coquetterie qui avait présidé à ses détails ; un fusil à un coup aux proportions les plus mignonnes était appuyé contre le socle de l'une des statues.

Ce n'était certainement pas au coin du feu que Mlle Denise avait entendu Taire les honneurs de cette tenue de guerre; le pli significatif de ses lèvres, l'expression boudeuse de sa physionomie, disaient assez que c'était bien malgré elle qu'elle circonscrivait sa promenade aux quatre angles du parterre.

Elle se trouvait, en effet, dans un de ces jours de guignon, où il semble que le sort ait pris à tâche de vous accabler.

Elle avait envoyé chercher le garde, le père Laverdure, mais l'heure avançait, le soleil était arrivé au milieu de sa course, et aussi malheureuse que sœur Anne, Mlle Denise ne voyait rien venir. C'était pour elle une assez rude épreuve. Les courses solitaires dans les bois avaient souvent sollicité son esprit aventureux, il n'avait pas fallu moins que l'interdiction formelle de M. de Chastel-Chignon pour la décider à renoncer à des expéditions de ce genre; les mécomptes du matin, la désertion de La verdure, rendaient à la tentation toute sa puissance; elle n'y résista pas plus longtemps, et oubliant les sages recommandations paternelles, elle se décida à faire seule une courte promenade dans les environs.

Elle passa en bandoulière le petit sac de maroquin dans lequel elle renfermait ses munitions, jeta son fusil sur son épaule, traversa le parc et se lança à travers la campagne.

Mais la mauvaise chance continuait de s'acharner sur elle; elle eut beau imiter la tactique du garde, frapper tous les buissons du canon de son fusil, donner un coup de pied dans toutes les touffes d'herbes desséchées, pas une seule pièce de gibier ne vint incidenter agréablement l'excursion qu'elle s'était permise.

Emportée par son ardeur ou par son dépit, M1,e Denise ne s'aperçut môme pas qu'elle s'éloignait sensiblement des murs du parc qu'elle s'était promis de contourner.

Elle venait de s'engager dans une lande semée çà et là de touffes d'ajoncs et d'épais buissons d'épine noire, lorsqu'un lièvre bondit à quelques pas d'elle. MUe Denise jeta son fusil à l'épaule et fit feu ; mais, comme il arrive ordinairement, l'irritation de ses nerfs avait nui à la régularité de son tir; le lièvre, frappé dans son arrièretrain, se coucha sur le flanc, mais avec l'incroyable énergie que l'instinct de la conservation inspire à l'animal, il se retrouva en équilibre, et il continua de fuir, quoiqu'il chancelât sur ses membres brisés.

De sang-froid, Mlle Denise eût certainement trouvé une larme à donner à ce triste spectacle ; mais la passion n'accepte jamais les fictions du régime constitutionnel ; elle gouverne partout où elle règne, et son omnipotence est d'autant plus assurée qu'elle bannit rigoureusement tous les sentiments qui pourraient la gêner. La sensibilité de la jeune chasseresse resta donc à l'état de lettre morte; en revanche, elle éprouva une véritable angoisse en s'apercevant que son gibier allait lui échapper : elle s'élança à sa poursuite.

Elle courait avec tant de légèreté, qu*un poète de ce temps-là n'eût pas manqué de la comparer à Atalante et de lui assurer que c'était à peine si, les tiges des bruyères, que ses pieds effleuraient, se courbaient sous son passage. Quoi qu'il en fût, le pauvre lièvre n'était plus en état de lutter avec elle ; en une cinquantaine de pas, elle l'atteignit; mais au moment oîi elle se baissait pour le saisir, la terreur inspira le malheureux animal, il exécuta un crochet et parvint encore à la dislancer.

Mlle Denise frappa la terre de son petit pied avec une incroyable impatience et recommença la poursuite. Malheureusement le lièvre, à bout de forces, s'était jeté dans un massif d'épines noires; il fit une dizaine de pas dans la coulée, se dressa sur ses pattes de derrière, aspira l'air, coucha ses oreilles, s'affaissa sur lui-même, et resta immobile; il avait donné son dernier souffle à ce dernier effort; il était mort.

Ce dénoûment n'arrangeait pas du tout les affaires de M110 Denise; son ennemi gisait inerte sur la terre; mais une véritable forteresse végétale protégeait ses restes, et plus que jamais il devenait difficile de faire un trophée de son cadavre.

De plus en plus enfiévrée par l'obstacle qui s'opposait à ses désirs, elle regarda autour d'elle, et ne voyant personne qui pût lui venir en aide, elle se débarrassa de son élégante carnassière, enfonça son chapeau sur sa tête, et se disposa bravement à se glisser, en marchant sur ses mains et sur,1 ses genoux, dans une coulée qu'elle venait de remarquer.

Malheureusement, si svelte, si mince que fût M1Ie Denise, la grande route des lièvres et des lapins était encore trop élroile pour elle. À peine se fut-elle avancée de quelques pieds que le craquement du drap de son surtout, qu'une épine venait de déchirer, lui prouva qu'elle n'avait pas la voie ; elle essaya de se retourner, son chapeau resta accroché dans une branche ; elle voulut le reprendre, une autre épine, perçant le gant, lui laboura cruellement la main. Le dépit lui arracha des larmes, tout autant que la douleur et, convaincue de son impuissance, elle essaya de rétrograder.

Celte manœuvre offrait de bien plus grandes difficultés

que la première; les branches, après s'être courbées à son passage, s'étaient redressées derrière elle, et de tous les côtés elles faisaient obstacle, à son retour. — A chacun de ses mouvements en arrière ses vêtements s'accrochaient et l'arrêtaient, en même temps que les piqûres se multipliaient.

Elle] était en train de disputer une mèche de ses cheveux à une branche garnie d'aiguillons , les douleurs que lui causaient les tiraillements qui résultaient delà lutte l'absorbaient si complètement qu'elle n'entendit point les pas d'un homme qui s'avançait à travers la bruyère.

Ce ne fut que lorsque, parvenue à se dégager, elle releva la tête, qu'elle aperçut cet homme arrêté à deux pas d'elle, devant le buisson.

Mlle Denise aurait certainement pu remarquer que celui qui accourait à son secours était jeune, d'une tournure singulièrement distinguée, et que l'élégance de son costume annonçait un gentilhomme ; mais je suis trop sincère pour ne pas vous avouer qu'elle n'y songea pas le moins du monde ,

Elle avait surpris sur les lèvres du nouveau venu un sourire railleur qui., non-seulement gâtait tous les mérites qu'elle aurait pu lui trouver, mais qui réduisait à néant les titres que le service qu'il allait rendre pouvait lui ménager à la reconnaissance de la jeune fille.

Avec un peu de réflexion, peut-être eût-elle compris que ce sourire se trouvait légitimé par l'ébouriffement que présentait, en ce moment, la coiffure de M1,e Denise, par le délabrement de son costume masculin, par la singularité de ce tête-à-tête d'une jolie personne, dans un

buisson, avec un lièvre ; mais elle était beaucoup trop surexcitée pour plaider ainsi les circonstances atténuantes; au fond, elle en voulait moins à ce jeune homme de son manque de charité que de l'avoir surprise dans une position légèrement ridicule.

Le jeune homme, ayant posé son pied sur les brins les plus forts, avait brisé les branches autour de la prisonnière ; lorsqu'il eut débarrassé le passage de tous ses obstacles, il lui offrit la main.

— Merci, monsieur, répondit-elle sèchement.

Et, refusant son aide, elle s'élança légèrement par le passage, en répondante son sourire par un sourire qui signifiait très-clairement :

— Je m'en serais parfaitement tirée sans vous.

— J'ai été bien mal avisé en arrivant si tard aux cris que j'avais entendus, mademoiselle, dit le jeune homme, vous ne pouvez pas douter que je ne sois prêt à affronter des ennemis autrement redoutables que ces épines, pour mériter un regard de vos beaux yeux. Enfin, j'essayerai de réparer ma maladresse.

Le ton équivoque avec lequel cette banale plaisanterie avait été prononcée ne raccommoda point son auteur avec Mlle Denise ; cependant, un regard jeté à la dérobée sur l'étranger lui avait permis de remarquer qu'il n'était pas sansquelques avantages ; en même temps, elle reconnaissait à son costume qu'il appartenait à l'armée et, à la manche vide, flottante et croisée sur sa poitrine, elle devinait qu'elle avait devant elle quelque héros glorieusement mutilé; aussi, lorsqu'elle le vit se disposer à entrer dans le buisson, elle l'arrêta et, d'une voix cnsidérablement radoucie :

— Qu'allez-vous faire? lui dit-elle.

— Aller chercher l'ennemi au cœur de la place, et le déposer à vos pieds, mademoiselle.

— Que m'importe ce lièvre, laissez-le là où il est.

— En vérité, mademoiselle, il faut que vous me l'affirmiez pour que je croie que vous vous en souciez aussi peu. Savez- vous que j'en connais qui ont affronté les redoutes anglaises et qui eussent hésité devant la forteresse au milieu de laquelle vous vous trouviez tout à l'heure? Permettez-moi donc de soutenir ici l'honneur des .officiers du roi, en ne restant pas trop au-dessous de la bravoure que vous avez déployée.

— Restez, monsieur; je le veux.

Mlle Denise avait prononcé cette phrase avec une hauteur singulière ; son interlocuteur s'inclina profondément.

— En toute autre circonstance, mademoiselle, je serais trop heureux de recevoir les ordres que vous voudrez bien me dicter ; mais, j'aurai tout à l'heure à réclamer à mon tour un service, et il importe que j'aie mérité votre bienveillance.

En même temps, il s'élança dans le buisson. Sa haute taille favorisait son passage à travers le fourré épineux; cependant il n'en sortit pas sans quelques égratignures qu'il supporta avec un stoïcisme chevaleresque, et il présenta le lièvre à la jeune fille.

— Merci, monsieur, lui dit celle-ci d'un ton qu'une reine n'eût pas désavoué, et maintenant veuillez m'apprendre ce que vous attendez de moi.

— Mademoiselle, reprit l'étranger à cinq cents pas d'ici, emporté également par son ardeur pour la chasse, mon compagnon se trouve dans une position autre-

ment fâcheuse que celle dans laquelle vous étiez tout à l'heure ; vous feriez acte de charité en lui tenant compagnie pendant que j'irai chercher du secours, c'est le seul moyen d'empêcher qu'il ne se laisse entraîner à quelque nouvelle folie.

La jeune fille ne répondait pas, elle écoutait, et le. pli significatif de ses sourcils indiquait que les bruits que depuis un instant le vent apportait à ses oreilles ne lui étaient pas précisément agréables.

En effet, on entendait, à une distance assez rapprochée, la voix d'un chien qui menait chaudement. Comme le jeune homme achevait de présenter sp. requête, la détonation d'un fusil était arrivée de la même direction, et le cri de tayaut! jeté d'une voix mâle et vigoureuse, lui succédait.

— Voilà qui vient du côté que vous indiquez, monsieur, dit-elle enfin ; votre ami aura fait comme moi, il se sera lui-même tiré d'embarras.

— Je n'y comprends rien, mademoiselle, je l'ai laissé assis au pjed d'uq arbre, ne, pQuv*n,t remuer, et à peine remis d'un évanouissement.

— Vous n'aviez pas tort de vanter ses ardeurs, reprit MUo Denise, avec un accent dédaigneux, il faut qu'elles soient bien vives pour l'avoir entraîné à chasser sur des terres qui ne lui appartiennent pas* Ce n'est certainement pas un gentilhomme. Serait-il indiscret de vous de' mander son nom ? . ,

— M. le chevalier de Bourguebus, mademoiselle.

— Le chevalier de Bourguebus I répéta la jeune fille, mon oncle! ah, mon Dieu! que lui est-il arrivé? Conduisez-moi à lui, monsieur, je vous en conjure.

Et sans attendre la réponse du jeune homme, dans le-

quel nos lecteurs ont déjà sans doute reconnu M. de Tancarville, M1,e Denise s'élança en courant vers le fond du vallon où les tayaut! s'accentuaient de plus en plus.

Nous précéderons les deux jeunes gens auprès du chevalier de Bourguebus etjious expliquerons comment il se trouvait, de son côté, en détresse et avait un besoin si pressant de secours.

La tuerie des rats ayant ravivé sa passion pour la chasse dans toute sa violence; tout en cherchant le moyen de mener à bien la combinaison conjugale sur laquelle il entendait asseoir l'avenir de M. de Tancarville, il s'était creusé la cervelle pour découvrir comment, avec son infirmité, il parviendrait à continuer de donner carrière à ses appétits cynégétiques.

Un paysan, nommé Jean-Louis, espèce de maître Jacques, cocher, valet de chambre, jardinier et cuisinier, lors des rares apparitions que M. de Bourguebus faisait dans son donjon, garde du domaine et gardien du castel en son absence, avait reçu les deux voyageurs, à leur arrivée, la veille au soir.

M. de Bourguebus lui avait immédiatement demandé des nouvelles de M. de Chastel-Chignon et de Milé Denise* mais sans lui laisser le temps de répondre, il l'avait interrogé avec non moins de vivacité sur l'état du gibier tant à Colleville qu'à Bourguebus.

Ces questions^ qui se succédaient avec la vélocité continue d'un feu de deux rangs; aVdient bien jeté quelque trouble dans le déûlé des réponses qu'elles appelaient; — en sa qualité de Normand^ Jean-Lduis n'im-

provisait qu'à loisir, — il avait un peu môle ceci à cela, et cela à ceci; déclaré que les couvées avaient été assez bonnes, lorsque son maître avait voulu savoir si nièce était assez grande pour se marier ; qu'il n'y avait pas de plus beau brin de fille à six lieues à la ronde, lorsqu'on lui demandait comment se portaient les lapins; mais si M. de Tancarville se permit de sourire, le chevalier était trop enchanté de ce que Jean-Louis lui apprenait, pour chicaner celui-ci sur son manque de méthode dans ses répliques.

Plus radieux qu'il n'avait jamais été, il annonça à son hôte que le lendemain, dès l'aube, ils se mettraient en route pour aller présenter leurs devoirs aux habitants de Golleville.

— Comment, dès l'aube, lui avait répondu le cornette; autant que j'ai pu comprendre, mademoiselle votre nièce habite le château, et, pour moi qui n'ai pas l'honneur de la connaître, l'heure me semble un peu matitinale.

— Nous irons en chassant, avait dit M. de Bourguebus, et comme son jeune camarade le regardait avec quelque étonnement : ah I mon Dieu, oui ! continua-i-il avec une nuance de fatuité, je suis singulièrement en verve depuis quelque temps; j'ai trouvé, à la fois, le moyen de vous faire riche et heureux malgré vous, et celui de me promener d'un soleil à l'autre, sans plus de fatigue que lorsque j'avais vingt ans.

— Serait-il indiscret, chevalier, de vous prier de mé faire part au moins de la seconde de vos découvertes? avait demandé M. de Tancarville.

— Pas du tout, et rien n'est plus simple : je me donne un cheval d'arquebuse, mon cher ami; lorsque j'aurai

cinq jambes à mon service, je ne serai plus, je crois , exposé à regretter celle que j'ai laissée là-bas?

Le lendemain, au point du jour, M. de Tancarville étant descendu, avait trouvé son hôte dans la cour, en grande conférence avec Jean-Louis et son métayer.

Le métayer tenait par la bride un âne garni d'une de ces selles de l'ancienne école française que l'on appelait les selles à piquer 9 et dont l'élévation dutroussequin et des panneaux antérieurs garantissait au cavalier une solidité excessive. M. de Bourguebus, armé en guerre, le fusil en bandoullière, la carnassière à l'épaule, le visage rayonnant, se hissait sur cette selle avec l'aide de Jean-Louis. Caporal, par ses abois, ses gambades, donnait à entendre que, pour son compte, la partie lui semblait trop agréable pour pouvoir être gâtée par le peu de noblesse de la monture de son maître et qu'il la tenait, quant à lui, pour un véritable cheval d'arquebuse.

M. de Tancarville ayant manifesté quelques appréhensions, touphant le peu d'habitude que l'âne devait avoir pour ce nouveau métier, le chevalier n'avait fait que rire des craintes de son jeune ami.

Jean-Louis, disait-il, venait de mettre la solidité de Chariot, — c'était le nom du baudet, — à de suffisantes épreuves; c'était un brave à trois poils, il allait au feu sans plus broncher qu'un grenadier de Navarre, l'odeur de la poudre semblait être son élément; puis, sans attendre de réplique, le chevalier l'avait poussé en avant avec une ardeur juvénile, et avait tant fait du talon et des poings qu'il avait décidé Chariot à entrer au trot dans les champs les plus voisins.

Tout avait marché à souhait au début de cette campagne.

Caporal avait arrêté des perdrix, M. de Bourguebus avait fait avancer son âne et favorisé peut-être par les relations antérieures de celui-ci avec les oiseaux, il avait pu s'approcher d'assez près pour en tuer deux, lorsque la compagnie s'était levée.

Chariot s'était contenté de secouer ses longues oreilles, que la double détonation avait quelque peu assourdies.

Le chevalier triomphait; il assurait à son jeune ami que Sa Majesté le roi Louis XV n'avait pas dans ses écuries une bête aussi bien dressée, et surtout aussi commode que Tétait son âne.

Un peu plus loin Caporal débusqua un lapin d'une haie; celui-ci traverse le champ pour gagner le taillis; mal lui en prit, M. de Bourguebus le roula aussi proprement qu'il avait abattu ses perdrix.

Cette fois, le coup ayant été plus rapproché de la tête de Chariot, ce dernier s'agita avec plus de vivacité ; il essaya même d'une volte destinée à mettre fin à un exercice qui lui plaisait de moins en moins, mais son cavalier le ramena facilement.

Cependant, à dater de ce moment, Chariot introduisit dans ses allures une modification assez désobligeante. Instruit par l'expérience, aussitôt que le fusil s'abaissait, l'encolure de l'animal se mettait en mouvement, et sa trépidation ne laissait pas que de nuire quelque peu à la régularité du tir du vieux gentilhomme.

M. de Bourguebus avait tué quelques pièces; mais il en avait manqué un plus grand nombre, et il commençait à regarder Chariot de travers, tout en déclarant à M. de Tancarville, qui le suivait, qu'il corrigerait certainement son cheval d'arquebuse de ce petit défaut.

Ils étaient arrivés ainsi à un vaste herbage dans l'angle

duquel les eaux, qui descendaient de la colline, avaient formé une espèce d'étang marécageux, lequel devait au chanvre qu'on y avait mis à rouir une teinte verdâtre aussi peu séduisante pour la vue que pour l'odorat.

Là, Caporal ayant mis un lièvre debout commença de le mener gaillardement en raison de ses doubles aptitudes. Le chevalier connaissait trop bien ses auteurs pour attendre l'animal ailleurs que dans les environs de son gîte: effectivement, après une courte pointe à travers les bois, le lièvre revint à son lancer, se dirigeant en ligne droite vers le chasseur.

Lorsqu'il fut à quarante pas, M. de Bourguebus le mit en joue, malheureusement c'était donner à Chariot le signal des mouvements intempestifs dont celui-ci s'était fait une habitude; l'âne secoua ses oreilles avec plus de véhémence que jamais, et, au moment où son cavalier appuyait le doigt sur la détente , un des cornets auditifs du baudet se trouvant interposé entre l'extrémité du canon et l'objectif, fut percé à jour, à deux pouces environ de son extrémité.

Pas n'est besoin, je crois, d'ajouter que le divertissement ne fut plus du goût de Chariot.

Fou de douleur, le coursier aux trop longues oreilles était parti à fond de train, et, oubliant, sous la cuisante impression, l'horreur traditionnelle de sa race pour les pérégrinations aquatiques, il s'était lancé dans la mare qui se trouvait sur son passage, s'était arraché à grand'peine aux étreintes de ce fond marécageux, après avoir désarçonné son cavalier; puis, débarrassé de son fardeau, il s'était enfui dans la direction de son écurie.

M. de Tancarville dut repêcher le malheureux chas-

seur, qui, sans aide, ne fût jamais sorti de ce bourbier fangeux ; il l'amena sur la terre ferme dans un état assez lamentable et l'assit sur le revers d'un fossé.

Toutefois il est juste d'ajouter que cette mésaventure n'avait point attiédi l'enthousiasme cynégétique de l'enragé chevalier. Tandis que son compagnon lui prodiguait des soins et s'efforçait d'étancher l'eau qui ruisselait de ses vêtements, M. de Bourguebus, impassible, s'évertuait à lui démontrer qu'un chasseur vraiment digne de cette qualification ne daignait pas s'affecter de semblables vétilles.

Cependant, de plus en plus préoccupé des suites qu'un bain, à cette époque de l'année, pouvait avoir pour un vieillard, M. de Tancarville songeait à aller chercher du secours pour ramener, de gré ou de force, le chevalier dans sa demeure; c'était alors qu'il avait entendu la voix de M1,e Denise et qu'il s'était dirigé de son côté, après avoir cédé aux obsessions de M. de Bourguebus en lui rapportant son fusil, tombé à quelques pas de là, et lui avoir recommandé de ne pas quitter l'endroit où if le laissait.

Lorsque les deux jeunes gens arrivèrent dans le pâturage, ils cherchèrent de tous les côtés, sans découvrir le vieux gentilhomme.

Un bruit assez extraordinaire, arrivant à leurs oreilles, augmenta leurs inquiétudes; il leur semblait entendre des. xâlements étouffés mêlés à des abois singulièrement assourdis.

Ce bruit venait d'un taillis voisin de l'herbage, ils y coururent.

Un étrange spectacle les attendait sur une éminence dégarnie et percée de cinq ou six de ces larges buver-

tures qui servent de portes auxterriers des blaireaux et des renards.

De Tune des gueules de ce terrier sortait une paire de jambes dépareillées qui évidemment appartenaient à M. de Bourguebus ; de la tête et du corps on n'apercevait rien, tout cela était profondément engagé dans le souterrain.

Si 'bizarre que fût la posture, il était clair qu'elle n'était pas le résultat d'un nouvel accident; les deux membres restés visibles se trémoussaient avec une sorte de rage fébrile, la jambe de bois ne se laissant pas vaincre en agilité par sa camarade. On pouvait se rendre compte que tous les efforts qu'elles traduisaient tendaient à terrer de plus en plus leur propriétaire ; en même temps on entendait très distinctement les paroles énergiques par lesquelles M. de Bourguebus encourageait Caporal, qui le précédait dans ces profondeurs.

M. de Tancarville leva les yeux vers le ciel avec une expression qui tenait de la consternation et du désespoir; il ne se pencha pas moins vers le terrier, el, élevant la voix :

— Chevalier, cria-t-il, voilà une visite qui vous arrive.

M. de Bourguebus exécuta un mouvement qui lui fit gagner un bon pouce en avant.

— Par le diable! laissez-moi tranquille, répondit-il, je m'occuperai de vous tout à l'heure ; souffrez que je me consacre tout entier à ce renard, qui est passé à cinquante pas de moi, tandis que Caporal chassait son lièvre; je l'ai blessé ; — c'est un magnifique charbonnier ; — il s'est réfugié dans un accul qu'il cherche à

percer; mais c'est égal, Caporal travaille rudement son arrière-garde.

— Chevalier, dit en insistant le jeune homme, il y a là un camarade de chasse, un charmant camarade de chasse, qui voudrait renouveler connaissance avec vous.

— Morbleu ! répondit M. de Bourguebus sans quitter sa position, s'il est digne du titre que vous lui donnez, il ne me dérangera pas tandis que j'accomplis un devoir; il s'en ira à la ferme la plus proche, il en rapportera des pelles, des pioches, une demi-douzaine de paysans, et nous nous saluerons après avoir sonné l'hallali de cette vermine.

Un geste de M. de Tancarville indiqua qu'il renonçait à vaincre l'obstination de ce terrible disciple de saint Hubert, et M1,e Denise s\v prochaàson tour.

— Vous aurez certainement votre hallali, mon oncle, mais il faut auparavant que vous embrassiez votre petite nièce.

M. de Bourguebus n'avait pas entendu le sens de ces paroles ; mais le timbre féminin qui les prononçait suffisait pour amener une révolution dans ses résolutions ; un brusque mouvement l'amena hors du terrier ; il se retrouva tant bien que mal sur sa jambe, et tout en essayant de retrouver ses aplombs, il ébaucha devant la dame qu'il voyait devant lui un salut respectueux qui ne s'acheva pas.

— Denise ! par la mordieu ! c'est ma petite Denise ! s'écria-t-il.

La physionomie de la jeune fille exprimait une vive émotion ; le frère de sa mère, le vieil ami qui, lorsqu'elle était enfant, se prêtait à ses jeux avec la complaisante

bonhomie du soldat, elle le retrouvait mutilé. Des larmes mouillèrent ses paupières, elle se jeta dans ses bras avec une effusion sincère et appliqua deux baisers retentissants à ses joues; mais, presque sans transition, un sentiment bien différent succéda à celui qui l'avait si vivement remuée, elle se rejeta en arrière, elle joignit les mains avec stupéfaction, ses lèvres roses s'épanouirent et laissèrent éclater le plus frais, le plus argentin des éclats de rire.

— Mon Dieu ! comme vous voilà fait, mon pauvre oncle, s'écria-t-elle.

La tenue de M. de Bourguebus rendait, en effet, cette gaieté fort excusable. Ses habits trempés avaient délayé la terre sur laquelle il s'était traîné, et une épaisse cuirasse de boue en faisait disparaître les couleurs ; son crâne était privé de la perruque qui en déguSsàit ordinairement la calvitie ; ses mains et son viàagë avaient gardé des traces de la promenade sbutetraine qu'il avait entreprise.

Le délabrement du costume du chevalier semblait d'autant plus original, qu'en ce moment même, ayant pris le jeune officier par la main, il ébauchait une gracieuse attitude pour présenter convenablement celuici à sa nièce.

— Peuh ! dit-il, je vois au fusil que vous tenez à la main que vous avez reçu de madame ma sœur des goûts qui sont héréditaires dans notre famille; ma chère nièce, vous n'ignorez pas, par conséquent, que les chasseurs sont autorisés à certaines petites négligences dans leurs vêtements ; souffrez donc que je vous présente officiellement M. de Tancarville, cornette aùi chevau-légersj avec lequel vdus avez fait déjà connais*

sance, paraît-il, et pour lequel vous nourrirez, j'espère, des sentiments véritablement affectueux, lorsque vous saurez qu'il est mon meilleur ami, et que c'est à ses bons soins que je dois le bonheur de vous avoir encore embrassée aujourd'hui.

Mlle Denise exécuta devant M. de Tancarville une révérence assez maigre pour qu'il fût permis de supposer qu'elle avait toujours sur le cœur le sourire irrévérencieux qu'elle avait surpris sur ses lèvres, lorsque celuici l'avait dégagée du buisson.

— Mais vous êtes trempé, mon oncle, reprit-elle avec vivacité; grand Dieu! que vous est-il arrivé?

— Une assez triste aventure, mademoiselle, répondit le cornette, le cheval d'arquebuse de M. le chevalier...

— Ta 1 ta ! ta ! s'écria M. de Bourguebus, sans le laisser aller plus loin, il me semble que nous avons donné assez de temps aux bienséances mondaines et que nous ferions sagement de nous occuper de mon renard à présent.

— Mais il est impossible que vous demeuriez dans cet état, chevalier, objecta M. de Tancarville, venez vous sécher dans quelque ferme, nous retrouverons plus tard votre animal.

— Monsieur, répondit le vieil officier avec une gravité imperturbable, à la bataille de Raucoux, M. le maréchal de Saxe me fit l'honneur de me commander pour enlever une position dans laquelle un parti ennemi était retranché; quelques instants auparavant, ayant maladroitement enjambé un fossé, je me trouvais exactement dans le même état qu'aujourd'hui ; mais je vous le jure, si M. le Maréchal se fût permis de me parler de quitter le poste qu'il m'assignait pour aller changer

d'habits, j'eusse considéré cette proposition comme une offense, et invoqué ma qualité de gentilhomme pour en obtenir satisfaction.

M. de Bourguebus apportait dans la narration du fait dontil s'autorisait un accent si bien convaincu que M. de Tancarville comprit qu'il ne gagnerait rien à insister; il crut plus sage de s'en aller à Bourguebus, sous le prétexte de ramener du renfort pour les travaux de sape et de mine que le chevalier voulait entreprendre, en réalité afin de rapporter quelques vêtements à son vieil ami; il pria M110 Denise de lui indiquer le chemin le plus court et il s'éloigna rapidement.

Lorsqu'il eut disparu, M. de Bourguebus reprit sa position horizontale sûr le terrier, et collant son oreille contre terre, il écouta avec attention.

— Je l'avais bien prévu, s'écria-t-il, après quelques secondes d'observation, le drôle est parvenu à une fusée dans laquelle mon chien est trop gros pour le suivre. Caporal joue des griffes au lieu de jouer de la mâchoire, je l'entends gratter. — Encore une présentation que vous aurez à subir; — c'est qu'on n'en rencontre pas tous les jours un chien comme Caporal, ma belle nièce ! — Avec un ami comme M. de Tancarville et un ehien comme Caporal, je tiens qu'on n'a plus rien à exiger de la Providence ! — Ah ça, à propos, comment le trouvez- vous?

— De qui voulez vous, parler, mon oncle? demanda la jeune fille avec un étonne ment assez légitime.

— De mon jeune camarade, parbleu, cela va sans dire. M11* Denise fit une petite moue assez dédaigneuse.

— Ah! continua M. de Bourguebus en se penchant .sur la gueule du terrier, pour rappeler son chien qui

s'obstinait à rester dans le souterrain, il faut vous arranger pour le trouver à votre goût, il y va de votre intérêt, ma chère, car je ne saurais vous dissimuler plus longtemps que je vous le destine pour mari.

La jeune fille rougit et pâlit tour à tour ; à son geste, à l'éclat que jeta son regard, il était permis de supposer qu'elle méditait une protestation; une violente exclamation du chevalier l'empêcha de la formuler.

— Mordieu ! s'écria-t-il, Caporal est parvenu à étrangler le renard, il le rapporte, ce brave chien, ma chère amie.

En effet, dans la pénombre de l'entrée du terrier, on apercevait la tête hérissée de Caporal, grise de terre, et dans sa gueule, on distinguait un objet roussâtre.

M. de Bourguebus tendit les bras en avant, autant pour récompenser son serviteur par une caresse que pour le débarraser de son fardeau, mais lorsqu'il le vit plus nettement, son enthousiasme disparut tout à coup, ses sourcils se froncèrent et il poussa une interjection de surprise.

— Ah ! mon Dieu ! que tient-il là? dit MUe Denise.

— Ce n'est que ma perruque qu'il aura ramassée dans le terrier où je l'avais laissée choir; mais il ne vous en donne pas moins là une preuve de sa prodigieuse intelligence, ma nièce.

Et époussetant fort légèrement cette perruque sur sa jambe, afin de la débarrasser de la terre dont elle était largement saupoudrée, le chevalier de Bourguebus l'adapta à son crâne sans aucune espèce de cérémonie et sans se soucier nullement du plus ou moins de régularité avec laquelle elle allait figurer une chevelure.

Le programme de M* de Bourguebus n'eut pas le sort

de la plupart des programmes, c'est-à-dire qu'il fut exécuté à la lettre.

Les paysans ramenés par M. de Tancarville pratiquèrent une tranchée qui mit à ciel ouvert la galerie dans laquelle le renard s'était réfugié; à l'aide d'une fourche de fer, le chevalier maintint la tête de l'animal , afin de procurer à Caporal la satisfaction de travailler, sans danger, les côtes du mangeur de lapins, tâche dont celui-ci s'acquitta avec un enthousiasme qui faisait plus d'honneur à la solidité de sa mâchoire qu'à la générosité de ses sentiments.

Ce ne fut que lorsque le renard fut dûment passé de vie à trépas, lorsqu'il eut reconnu que son chien s'acharnait sur un cadavre, que M. deBourguehus consentit à endosser les vêtements que son jeune ami lui avait fait apporter. Jean-Louis était occupé à maintenir Chariot, chez lequel l'accident de la matinée avait singulièrement développé les dispositions rétives de son espèce ; M. de Tancarville suivit son vieux camarade derrière un buisson métamorphosé en cabinet de toilette, afin d'accélérer une opération dont la bise aigre, qui commençait à s'élever, augmentait les inconvénients.

— Eh bien ! murmura-t-il à demi-voix, au moment où l'officier des chevau-légers lui présentait les emmanchures de son gilet de drap bleu galonné d'or, qu'est-ce que vous en dites?

— De votre chasse?

— Non, de ma nièce.

— Elle est charmante, répondit assez froidement le jeune homme.

M. de Bourguebus fronça le sourcil.

•— Par la mordieu 1 s'écria-t-il, vous dites cela comme

vous répéteriez le garde à vous de votre capitaine à la manœuvre. Charmante ! une fillette qui réunit au minois de la Dubarry une taille de nymphe, une prestance de reine, les goûts de Diane chasseresse et quarante mille livres de rentes en fonds de terre, sans compter les écos que monsieur son père doit empiler dans quelque sac i blé ! Par la courtine du diable I vous êtes bien dégoûté, monsieur le cornette. Lorsque j'avais votre âge, si l'on m'eût montré sa pareille, à défaut d'adjectifs pour la peindre, j'eusse embouché ma trompe et sonné un bienaller comme on n'en a jamais entendu.

— Que voulez- vous? chevalier, ce sont peut-être les quarante bonnes mille livres de rente qui gâtent pour moi des charmes, auxquels, avec vous, je m'empresse de rendre hommage.

— Qu'entendez-vous par là?

— Que moins riche/ elle n'aurait peut-être pas ces airs de reine qui, je vous l'avoue franchement, glacent mon enthousiasme, pour ne laisser place qu'à mon admiration très-respectueuse. Mais, en vérité, mon cher chevalier, vous êtes bien bon de donner tant d'importance à mon opinion sur mademoiselle votre nièce ; elle ne l'empêchera pas de trouver un mari digne d'elle.

— Par la mordieu ! s'écria le chevalier avec une sorte de rage concentrée, ce mari- là, ce sera vous, et ce ne sera pas un autre !

M. de Tancarville se mita rire.

Le mouvement d'humeur que cette gaieté intempestive provoqua chez M. de Bourguebus fut si vif, que, dans un geste d'impatience, il manqua l'entournure de son habit que son jeune ami lui présentait; et il le lui prit des mains avec quelque brusquerie.

— Que trouvez-vous donc de risible dans mon idée? lui dit-il.

— Mon bon chevalier, lui répondit avec douceur M. de Tancarville, je resterai profondément touché de la bienveillante amitié qui vous Ta inspirée; si je ris c'est qu'elle me paraît destinée à rester dans le domaine des chimères, puisqu'elle a contre elle M. de Chastel- Ghignon, très-vraisemblablement Mtle Denise, et

— Vous-même ! osez achever. Eh bien ! ce n'est qu'une raison de plus pour que je m'y acharne, mon jeune camarade; j'aime à me colleter avec l'impossible, moi; et, mordieu ! je vous le jure, j'y perdrai mon nom, ou ma nièce s'appellera Mmc de Tancarville.

Sans attendre la réponse du cornette, le chevalier rejoignit sa nièce ; Jean-Louis l'aida à enfourcher son âne qui, en l'apercevant, commença de donner les signes d'une véritable terreur et de regimber de son mieux. Il eut beau se dérober, ruer, gambader, M. de Bourguebus ne parvint pas moins à se mettre en selle; alors, il se pencha sur l'encolure du baudet, et, lui pinçant celle de ses oreilles que le plomb avait respectée :

— Tu ne veux décidément point passer cheval d'arquebuse, mon pauvre Chariot, lui dit-il ; il faut cependant t'y résigner, car tu chercherais vainement dans ta famille, y compris tes cousins germains, un personnage aussi entêté que moi. Gela sera, parce que je le veux, ami Chariot, cela et beaucoup d'autres choses encore.

En achevant ces derniers mots, il avait lancé à M. de Tancarville un coup d'oeil significatif. j

Cette superbe confiance qu'affectait M. de Bourguebus dans la toute-puissance de sa volonté fut mise, pendant le dîner, à une cruelle épreuve. Ml,e Denise apportait

une certaine affectation à se maintenir vis-a-vis de l'ami de son oncle dans les limites de la stricte politesse, et celuici, de son côté, semblait parfaitement décidé à ne pas risquer une parole qui fût susceptible de rompre la glace. Réduite aux banalités gastronomiques , la conversation était pis que languissante, et le dîner n'eût pas eu grand'chose à envier, sous ce rapport, à un repas de trappistes, si, à bout d'efforts pour animer les deux jeunes convives, le chevalier ne se fût décidé à engager avec Caporal un petit dialogue qui, de part et d'autre, ne tarda pas à monter à un diapason fort élevé.

Mais quelque charme qu'il trouvât dans cette causerie, M. de Bourguebus laissait percer une préoccupation qu'il fallait attribuer autant au moins à ce qu'il remarquait d'insolite dans l'intérieur de son neveu de Chastel-Chignon, qu'au dépit que devait lui causer l'humeur réfracta ire des deux jeunes gens.

Dans ce souper, l'alliance des principes économiques et de l'ostentation du maître du logis était devenue tout à fait choquante.

Une nappe de toile bise couvrait la grande table d'ébène, aux moulures de cuivre doré, les deux grands candélabres d'argent étaient garnis de bougies communes, qui répandant une lueur fort indécise , exhalaient une odeur nauséabonde et brûlaient avec des crépitements agaçants. Les convives avaient devant eux une magnifique vaisselle plate; mais le luxe du contenant ne faisait qu'accentuer la médiocrité du contenu. Le menu était insuffisant et la chère ne faisait aucun honneur au cuisinier du château ; le rôti sentait la fumée, l'appétit proverbial des chasseurs lâchait pied devant ces sauces longues et décolorées. Enfin, derrière]^ Denise, une espèce

de rastre affublé d'une souquenilleà laquelle pendait un galon éraillé et chaussé de sabots, jouait le rôle de maître d'hôtel. En homme qui sait le prix du temps, dans les entr'actes que lui laissait son service, il tirait de sa poche un bas de laine grise et utilisait ses loisirs en tricotant avec fureur.

Le chevalier considérait ce spectacle avec une sorte de Stupeur. Tout en pochant avec sa fourchette des lentilles qui exécutaient une pleine-eau dans son assiette, ses yeux ébahis allaient de l'ameublement delà salle à manger aux plats qui couvraient la table, de ceux-ci à ce maître d'hôtel de fantaisie et sa physionomie exprimait des sentiments qui allaient jusqij'à l'indignation.

Cette indjgnation, elle finit par déborder.

Au moment où les convives se disposaient à quitter la table, le valet, ayant laissé échapper une maille, se pencha sur l'épaule de sa jeune maîtresse, afin de se rapprocher des lumières et de retrouver son point perdu; mais il n'en eut pas le loisir. M. de Bourguebus, tout invalide qu'il était, s'était levé de sa chaise avec une agilité juvénile, il lui avait arraché son tricot, l'avait lancé dans la cheminée, d'un geste lui avait indiqué la porte, et prenant sa nièce par le bras, tandis que M. de Tancarville passait au salon, il l'avait entraînée dans l'embrasure d'une fenêtre.

— Parla mordieu ! s'écria- t-il, si, comme vous le dites, vous tenez à m'être agréable, ma belle nièce, voilà un drôle qui aura les étrivières, ainsi que le misérable cuisinier qui nous a si traîtreusementempoisonnés.

Et comme Mlle Denise, contrariée, s'excusait, en rappelant à son oncle que le temps avait manqué pour donner des ordres, qu'elle l'avait prévenu que son corn-

pagnon et lui seraient forcés de se contenter du diner préparé pour elle.

— Si tel est votre ordinaire, repartit le chevalier, il fait honneur à votre sobriété, mais il m'est impossible de vous dissimuler qu'il ne saurait être celui d'une femme de votre qualité. Fortune oblige comme noblesse. Que vous ignoriez les devoirs que vous impose votre position et le nom que vous portez, à la rigueur et en raison de votre âge, cela peut se concevoir; mais monsieur votre père, mon neveu, est impardonnable d'avoir toléré un tel oubli des convenances. S'il était là, croyez-le bien, j'userais de ma qualité de chef de famille pour lui laver la tête; sur le Tuvache, il a mis le Chastel-Chignon, il faudra qu'il s'en souvienne et qu'il fasse honneur à mon alliance. Heureusement me voilà et rien n'est perdu. Dans votre prière du soir, ma belle nièce, n'oubliez pas de remercier Dieu d'avoir ramené ici un oncle qui vous apprendra votre métier de grande dame et qui, dès demain matin, remettra un peu d'ordre dans une maison aussi misérablement tenue que si vous étiez encore dans les gabelles.

Et après cette mercuriale moitié tendre et moitié sévère, M. de Bourguebus embrassa affectueusement sa nièce, appela M. de Tancarville, et reprit avec lui le chemin de son donjon.

M. de Bourguebus tint religieusement sa parole. Les quinze jours étaient loin de s'être écoulés que de notables mutations s'étaient opérées dans le personnel

du château de Golleville, dont la physionomie se trouvait également considérablement modifiée.

Convaincu d'impénitence finale, le cuisinier avait été congédié; le maître d'hôtel avait obtenu sa grâce, mais à la condition expresse qu'il consentirait à ne plus se chausser de sabots, qu'il renoncerait au tricot, à ses pompes et à ses œuvres ; un cocher vif et alerte avait été adjoint au vieux serviteur qui, en raison de son âge et de ses services, devait être considéré comme un de ces meubles meublants dont on ne doit pas songer à se débarraser; un renfort de deux valets avait déchargé la domesticité des inconvénients du cumul et ne l'astreignait plus à mener de front les travaux agricol.es et les soins de l'intérieur; les meubles s'étaient trouvés époussetés, les tapisseries brossées; en môme temps, on avait vu disparaître ce qu'il y avait de trop criard dans les contrastes de l'ameublement.

La sollicitude du chevalier s'était surtout exercée sur les instruments de son plaisir favori : dix-huit vigoureux chiens normands, bien créances et parfaitement ensemble, non seulement par le pied, mais encore par la taille et par le poih, avaient pris la place des hourets de M. de Chastel-Chignon, lesquels avaient reçu leurs invalides au bout d'une corde. Cette meute satisfaisante avait été mise sous les ordres d'un piqueur expérimenté; enfin, en attendant que M. de Chastel-Chignon pût aller à Paris renouveler ses équipages, M. de Bourguebus avait jugé convenable de faire acheter à sa nièce une charmante jument de selle sur laquelle la jeune fille n'avait plus, comme devant, la tournure d'une fermière qui revenait du marché.

Les fermages arriérés, quelques fonds que le châte-

lain avait laissés à la disposition de sa fille avant son départ pourvurent à toutes ces dépenses.

Cette révolution intime ne s'opéra pas sans que Mlle Denise eût manifesté à plusieurs reprise une vive inquiétude touchant la satisfaction qu'elle causerait à monsieur son père ; mais les terreurs de la nièce n'avaient jamais d'autre résultat que d'amener un sourire quelque peu sardonique sur les lèvres du chevalier.

Le vieux gentilhomme exagérait encore l'esprit profondément autoritaire de son époque.

Pour M. de Bourguebus, la conviction de la suprématie que son âge et sa parenté lui donnaient sur son neveu, atteignait aux proportions d'une foi. Ge titre de chef de la famille, que nous l'avons entendu revendiquer, n'était point à ses yeux un mot sonore et vide ; il croyait ferme* ment que ce mot faisait de lui un souverain dont la volonté était une loi»

Une autre idée de ce temps-là contribuait à accentuer ce sentiment autocratique.

Cette idée était celle qu'an limon spécial et privilégié avait servi à pétrir les gentilshommes. Sous son empire, M. de Bourguebus avait pardonné la mésalliance de sa sœur, il ne l'avait point oubliée. En raison de l'infériorité de la naissance de son neveu, s'il ne le considérait plus comme taillable et corvéable à mena et miséricorde, il lui semblait du moins que la conscience de cette infériorité devait être un sûr garant de la soumission de celui-ci*

Aussi, lorsque sa petite nièce le suppliait d'attendre le retour de M. de Chastel-Chignon pour compléter ce que le digne chevalier appelait ses petites réformes, répondait-il invariablement que ce père devait être néces-

sairement enthousiasmé en retrouvant une véritable demeure de grand seigneur, au lieu, et place du singulier logis dans lequel l'ignorance des usages du monde l'avait jusqu'alors condamné à vivre; il terminait en affirmant que si quelque chose l'inquiétait lui-môme, c'était de trouver le moyen d'échapper à l'effusion de la reconnaissance que son neveu ne pouvait manquer de manifester. Si MUe Denise souscrivit un peu inconsidérément à toutes les volontés de son grand-oncle, cependant il fut un point sur lequel le chevalier vit échouer la considérable influence qu'il avait conquise sur l'esprit de sa petite nièce, ce fut une antipathie que toute son éloquence fut impuissante à atténuer.

Cette antipathie était celle dont M. de Tancarville était l'objet.

M. de Bourguebus avait lutté avec une constance, avec une énergie dignes d'un meilleur résultat. Il s'y était pris de toutes les façons pour battre en brècbe ce qu'il appelait les absurdes préventions d'une tête sans cervelle. D'abord avec la conviction, avec la chaleur d'un véritable agent matrimonial, il avait longuement énuméré les mérites de son jeune ami, sa naissance, les agréments de sa physionomie, la distinction de sa tournure, la noblesse et l'élévation de ses sentiments. Mlle Denise acquiesçait volontiers à ce panégyrique; elle, reconnaissait, sans se faire prier, que le cornette possédait des vertus . qui le prédestinaient à devenir le modèle et l'exemple de tous les maris passés, présents et futurs; mais lorsque le vieil oncle, convaincu qu'il avait forcé des yeux récalcitrants de s'ouvrir à la lumière, laissait sa physionomie s'épanouir dans l'expression d'une satisfaction orgueilleuse> la maligne jeune fille ajoutait timidement que,

malheureusement, dans la nomenclature qu'il avait entreprise, le chevalier avait oublié un défaut, défaut fort léger, il est vrai, mais qui n'en suffisait pas moins à ternir tout le lustre des qualités de son client.

— Lequel? s'écriait M. de Bourguebus avec l'accent du défi.

— Jene l'aime pas, répliquait humblement Ml,e Denise.

Cet argument, dont il ne paraissait nullement apprécier la valeur, devenait pour le chevalier le signal d'un changement de tactique ; l'impatience que cette résistance excitait en lui l'emportait sur la réserve diplomatique qui lui était indiquée par sa profonde connaissance du tempérament féminin ; il oubliait complètement, ce qu'il savait de reste, que la violence, que les menaces devaient compromettre davantage la cause qu'il entendait servir : il en appellerait à son neveu de Chastei-Chignon de l'injustifiable caprice de son enfant; — une fille bien née n'avait d'autre volonté que celle de ses parents; — il existait de bons couvents pour avoir raison de ces têtes rebelles, etc., etc., car, une fois sur cette pente, le vieux gentilhomme ne s'arrêtait guère que lorsque sa voix, étranglée par la colère, ne lui fournissait plus que des sons gutturaux et inintelligibles.

M1,e Denise ne se targuait pas d'habileté, et cependant* elle trouvait 'tout de suite la plus adroite de toutes les dé* fenses qu'elle eût à opposer au flux de cet emportement : elle renonçait à discuter, elle se taisait, courbait la tête; et le chevalier sentait sur ses mains, que la jeune fille tenait entre les siennes, tomber une à une de grosses larmes. Puis, ne tenant aucune espèce de compte des efforts du bonhomme pour se soustraire à ses caresses, les lui imposant par une douce violence, elle s'asseyait

sur ses genoux, passait un bras autour de sa tête chenue, et appuyant son visage sur la poitrine du vieil oncle, elle s'abandonnait à ses sanglots, déplorant sa destinée, prenant le ciel à témoin que si le couvent lui faisait peur, c'était uniquement parce qu'il l'enlèverait à la tendresse d'un oncle qu'elle ne chérissait pas moins que son père lui-même.

— Mais par la cordieu ! s'écriait celui-ci d'une voix que l'émotion rendait tremblante, pour que tu ne sois pas malheureuse, je croiserais l'épée contre tous les paladins de la Table ronde ! Si ton bonheur était en péril, tout vieux, tout invalide que je suis, je me sens capable de bouleverser Je monde I Comment peux-tu supposer que je te contraigne jamais à épouser un homme qui ne te plairait pas; je veux que celui-là te plaise, voilà tout.

— Moi, je ne demande pas mieux, mon bon oncle , seulement, vous l'avouerez, j'ai quelques raisons de prétendre que, sur ce point, ce n'est pas à moi que vos leçons devraient s'adresser.

M. de Bourguebus était ordinairement frappé de la justesse de ce raisonnement; il confessait qu'effectivement tous les torts étaient du côté de M. de Tancarville ; la trêve se scellait par un baiser sur le front de la jeune fille. Sans désemparer le chevalier retournait à son donjon, où, immédiatement, il entamait une nouvelle campagne, dont son jeune ami devenait l'objectif.

Hélas 1 de ce côté également, il n'avait à enregistrer que des défaites.

La première impression que M1'0 de Chastel-Chignon avait produit sur le jeune officier avait été défavorable \ cependant l'esprit de celui-ci était trop perspicace pour qu'il ne reconnût pas bien vite ce que ces dehors, un

peu hautains, cachaient d'aimables et solides qualités. Malheureusement, il ne pouvait douter que son vieil ami n'eût communiqué les projets matrimoniaux à sa nièce, et la significative froideur avec laquelle celle-ci l'avait traité, lors de sa première visite à Colleville, l'avait cruellement blessé. D'autant plus fier qu'il se sentait plus pauvre, il se refusait obstinément à toute démarche qui eût affirmé les intentions qui lui avaient été prêtées par son hôte ; autant qu'il dépendait de lui, il s'efforçait de faire comprendre à la. riche héritière que telles ambitions n'avaient jamais été les siennes.

Longtemps, il s'était contenté de traiter comme une plaisanterie la négociation conjugale dont l'entretenait M. de Bourguebus ; mais lorsque l'argument machiavélique de Mlle Denise eût rejeté sur le jeune officier la responsabilité de ses refus, ce qui n'avait été que la manifestation d'une ami lié dévouée, d'une sollicitude affectueuse, prit le caractère d'une véritable persécution, et M. de Tancarville, obsédé par les objurgations de son vieux camarade, fut forcé de lui représenter que, si touché qu'il fût de l'excellence de ses intentions, s'ils'obstinait à le vouloir marier malgré vent et marée, il se ver» rait forcé d'abréger le séjour qu'il luiavait promis de faire dans sa maison. En même temps, et pour témoigner plus fermement de ses intentions, il s'abstint rigoureusement de toute visite au château, il refusa énergiquemeni d'y suivre son hôte, que ses grandes réformes y appelaient quotidiennement. Pour échapper à l'espèce de lutte qu'il avait à subir chaque fois que le chevalier se disposait à se rendre auprès de sa nièce, il consacra ses matinées à de longues promenades dans les bois des environs et sur les falaises qui bordent la mer de ce côté du littoral.

Je n'ai pas besoin d'ajouter que les petits succès que M. de Bourguebus obtenait d'un autre côté étaient loin de compenser à ses yeux le désastre de son projet capital; il enrageait et ne trouvait pas d'expressions assez dures pour qualifier convenablement l'aveuglement obstiné de deux jeunes fous. Cependant il n'avait perdu ni l'espérance, ni le courage ; bien souvent il était donné à l'une et l'autre des parties contractantes de l'entendre, au milieu d'une causerie, parler de leur avenir, exactement comme s'il avait trouvé en eux de dociles instruments à ses volontés; de le voir escompter les résultats d'une union que tous les deux ils étaient également décidés à laisser dans le domaine des songes creux.

Un jour que M. de Bourguebus avait essayé la nouvelle meute dont il avait doté le chenil de son neveu, lorsqu'il fut de retour au donjon, il prit un malin plaisir à raconter à son jeune ami, qui s'était refusé de prendre part à la fête, tous les incidents qui l'avaient rendue charmante, et, comme celui-ci reconnaissait qu'effectivement une pareille chasse était de nature à passionner ceux qui avaient eu le bonheur d'y assister :

— Il ne tenait qu'à vous d'en jouir avec nous, mon cher, répliqua le vétéran, avec une nuance d'aigreur, ce n'est pas faute à moi de l'avoir sollicité comme une grâce; il eût fallu probablement que ma nièce vînt se mettre aux genoux de Votre Grandeur pour la décider? Eh bien ! soyez satisfait. Cette petite personne, que vous accusez d'être fière et hautaine, s'est aperçue de votre absence ; elle m'a chargé de vous dire qu'elle la regrettait et de vous proposer de monter un des chevaux de son père à notre prochain laisser-courre. Trouvez-vous la démarche assez flatteuse, et prétendez-vous toujours que

mon amitié pour vous se repaît d'illusions touchant la bonne volonté de ma nièce à votre égard?

M. de Tancarville interrompit son vieux camarade pour le rappeler à leurs conventions sur cette question délicate; il ajouta qu'il était extrêmement touché de l'aimable attention de M,,e de Ghastel-Chignon ; que, bien qu'il ne se fit aucune illusion sur sa valeur, et qu'il la tint pour une politesse banale, adressée à l'ami d'un oncle qu'elle aimait, il n'irait pas moins offrir ses reinerclments à la jeune châtelaine; qu'il se considérait comme d'autant plus obligé à ce devoir, que sa santé le forçait de décliner la gracieuse proposition qui lui était faite.

L'inanité du prétexte sautait aux yeux de M. de Bourguebus. Les cinq à six lieues de promenade, que le jeune homtne accomplissait tous les jours, témoignaient que jamais il ne s'était mieux porté; d'un autre côté, il savait qu'excellent cavalier, M. de Tancarville aimait passionnément le cheval. Cette fin de non-recevoir, opposée à une invitation qui avait ravivé ses espérances, il la considéra comme une offense, et son dépit prit les proportions de l'indignation. Il souhaita le bonsoir à son jeune ami d'un ton très-sec et, le lendemain, lorsque M. de Tancarville, auquel les dispositions de son hôte n'avaient point échappé, annonça à celui-ci qu'il désirait retourner à Paris, le chevalier n'essaya point de le retenir et, pour la première fois, il ne trouva aucune objection à opposer à cette résolution.

Mais le jour que le jeune officier avait fixé pour son départ se trouva être précisément celui de la seconde chasse de l'équipage; lorsqu'il quitta sa chambre Jean- Louis lui annonça que depuis longtemps déjà M. de

Bourguebus était monté à cheval et pajrti pour Colleville.

M. de Tancarville ne voulut pas quitter le donjon sans avoir embrassé son vieux camarade, sans lui avoir exprimé sa reconnaissance pour cette paternelle amitié, aux manifestations de laquelle il pouvait bien ne pas se prêter, mais dont il n'appréciait pas moins la valeur. D'un autre côté, et quels que fussent les sentiments que lui inspirait Mlle de Chas tel- Chignon, il lui paraissait convenable de ne pas s'éloigner sans avoir été prendre congé d'elle ; il ajourna donc son voyage, et suivant son habitude, après son déjeuner, il s'en alla promener ses rêveries du côté de la mer.

De leur côté M. de Bourguebus et sa nièce étaient déjà en chasse.

Le cerf, un daguet, avait été attaqué avec douze chiens, les six autres ayant été disposés en relais volant. Les conditions dans lesquelles on se trouvait faisaient de ce petit nombre de chiens un avantage; les bois n'étaient pas à assez étendus pour qu'un animal plus vivement mené ne se décidât pas à en sortir et à essayer de quelques refuites où les veneurs eussent eu peine à le suivre. Devant ce petit bruit, le daguet se contenta longtemps de tourner dans son enceinte d'attaque, se donnant plusieurs fois à vue et semblant, tant il paraissait peu effrayé, trouver quelque charme dans les fanfares qui éclataient derrière lui. Cependant il finit par soupçonner que ce joli tapage n'était pas précisément une aubade dont on avait entendu le régaler. Avec cet admirable instinct qui touche de si près à l'intelligence, il avait compris que les bois de Colleville, situés sur les contreforts des falaises , rocheux et profondément découpés comme celles-ci, sillonnés de gorges maréca-

geuses et très-abondamment garnis de fauve, étaient plus propices à ses défenses que le plateau à peine ondulé sur lequel il était ; une seconde fois il débucha; mais au lieude revenir dans ses premières voies, il prit la plaine dans la direction de Cany, suivit pendant près d'un quart de lieue un chemin pierreux sur lequel ni branches, ni broussailles ne devaient garder le sentiment de son passage, se jeta à gauche, et il avait réussi à distancer les chiens lorsqu'il se trouva dans son pays.

Admirablement gorgés, très-collés à la voie, les recrues de M. de Bourguebus avaient les inconvénients de leurs qualités, ils étaient lents. A mesure qu'ils se trouvèrent plus loin du cerf, ils commencèrent à chasser plus froidement, et quand les. veneurs arrivèrent en vue des masses grisâtres étagées sur un triple rang de collines qui étaient les bois de Colleville, la chasse avait pris le caractère d'un rapprocher. On alla ainsi en annônant jusqu'à la bordure des taillis qui s'ouvraient sur une suite de coteaux dénudés, jalonnés çà et là de quelques touffes d'ajoncs rabougris et, à l'extrémité desquels, aune lieue de distance à peu près, on apercevait les aspérités grisâtres de la cime des falaises. Là, la meute se trouva tout à fait à bout de voie, et sur ce terrain, desséché par le vent du nord , il devint impossible d'eii révoir. La journée avançait : dans la saison d'hiver la terre se refroidit rapidement aussitôt que le soleil décline; les moments devenaient dé plus en plus précieux.

Même quand il chassait à courre, le chevalier ne se décidait pas à se séparer de Caporal : seulement alors il le tenait en laisse. Or, depuis que la meute était en défaut, il remarquait que son chien flairait la bruyère

avec une expression voluptueuse, que les vives ondulations de sa queue rendaient encore plus caractéristique. Il pria sa nièce de tenir son cheval, et se disposa à mettre pîed à terre.

Vainement celle-ci lui représentant qu'avec son infirmité et sans aide, une telle manœuvre n'était pas sans danger, lui proposa-t-elle d'appeler leurs gens, le vieux gentilhomme s'en défendit comme d'une offense.

— À mon âge, ma chère enfant, lui répondit-il, les victoires sont trop rares pour que, volontiers, on se résigne à les partager ; laissez-moi donc tout l'honneur de la mienne. J'en suis sûr, Caporal empaume la bonne voie ; regardez, il marque qu'une fois encore cette voie tourne à gauche, et vous avez assez d'expérience en vénerie pour ne pas ignorer qu'un cerf tourne toujours sur la même main; il y a donc gros à parier qu'il est sur notre bête de meute.

Les difficultés contre lesquelles le bon chevalier eut à lutter pour quitter la selle donnaient la mesure du sacrifice qu'il était disposé à faire au triomphe de son opinion. Enfin, il parvint à se laisser glisser sur le sol et détacha Caporal.

Aussitôt qu'il se sentit libre, le chien fit une pointe, revint sur ses pas, aspira largement, à plusieurs reprises, les émanations que la subtilité de son odorat lui faisait découvrir, et partit le nez en terre, le plumet au vent, en jetant de loin en loin un aboi étouffé.

Il avait pris une direction parallèle à la lisière des bois, et M. de Bourguebus qui, à l'aide de son fouet, avait improvisé une béquille, le suivait clopin-clopant, mais cependant avec une agilité étonnante chez un invalide.

Caporal semblait partager l'animation de son maître,

il s'échauffait de plus en plus, de plus eu plus son allure devenait rapide et ses abois accentués. Il alla ainsi jusqu'à un buisson de saules» de nerpruns et de genêts rabougris, qui, dans le bas-fond du coteau, couvrait à peine un arpent de terrain, il y pénétra, il n'eut pas plutôt disparu, qu'on l'entendit donner à peine voix et que le cerf bondit dans la lande.

— Tayaut! Ralya..., il dit vrai! Ralya, ha! cria le chevalier, dont l'ivresse est plus facile à deviner qu'à décrire.

Beaucoup plus curieux de jouir du succès de Caporal, que d'aller retrouver son cheval, il s'assit sur un rocher et sonna une vue que des poumons de vingt ans n'eussent certainement pas soufflée aussi triomphante.

Le daguet tendait à rentrer en forêt, et cela d'autant plus franchement que Caporal le serrait de très près. En raison des accointances de madame sa mère avec des chiens de toutes les paroisses, celui-ci se trouvait être d'un tout autre pied que les normands. Dans cet espace découvert, en vingt bonds il rejoignit le fuyard, il lui soufflait au poil ; lorsque le cerf, éperdu, fit sa trouée dans le taillis, le chien semblait prêt à lui monter sur le cimier.

Le chevalier deBourguebus avait dû cesser de sonner, il riait à se rompre les côtes.

Le daguet était destiné à tomber de Charybdeen Scylla. Aux appels qu'il avait entendus, le piqueur s'était disposé à rallier; mais comme il arrive souvent en pareil cas, il se préoccupa plutôt d'entraîner rapidement la meute que de la maintenir en bon ordre ; ses chiens s'éparpillèrent, et ce fut ainsi que l'un d'eux venant, pour ainsi dire, buter dans le cerf, le prit à vue.

Celui-ci se jeta de côté par un écart; mais dans sa nouvelle direction il rencontra un nouvel ennemi, la meute l'entourait, la retraite de ce côté lui était coupée ; il reprit la lande et vint débucher à cinq ou six pas de Mno Denise.

Déjà très animé, le cheval de M. de Bourguebus, épouvanté par l'apparition subite du daguet, par le passage de ce tourbillon hurlant et criant, échappa à la faible main qui le retenait, et avec l'instinct de son emploi, Tétrier lui battant au flanc, il s'élança derrière la meute. Pour lutter contre lui, Mlle Denise avait été forcée de lâcher la bride de la jument qu'elle montait; celle-ci partit également à fond de train dans la même direction. L'allure que cette bête avait prise était s* précipitée que la jeune fille voulut la modérer; mais en essayant de la ramener, elle s'aperçut qu'elle ne répondais plus au mors.

M. de Bourguebus n'avait pu saisir tous les détails de cet incident; il avait trop l'habitude de ces sortes d'événements pour attacher une grande importance à la fugue de sa monture ; il avait vu sa nièce prendre le galop, il était convaincu que c'était volontairement. Il était partagé entre l'enthousiasme qu'excitait en lui le curieux spectacle dont il venait d'être témoin et l'orgueilleuse satisfaction avec laquelle il suivait du regard la hardie écuyère dans sa course furieuse à travers la lande; à chacun des obstacles qu'elle franchissait, il en faisait les honneurs à l'énergie, à l'intrépidité de sa nièce, il criait bravo 1 comme si elle eût pu l'entendre, il applaudissait encore lorsqu'elle disparut avec la meute derrière une ondulation du terrain.

En ce moment le piqueur débouchait du bois i de rapides allures. M. de Bourguebus le héla.

— De grâce, ne m'arrêtez pas, monsieur le chevalier, lui répondit cet homme; je crains bien de ne pas arriver à temps pour empêcher un grand malheur.

— Quel malheur? Que veux-tu dire.

— Les falaises 1 monsieur le chevalier, et je tremble que mademoiselle ne soit plus maltresse de sa jument?

En jetant cette phrase sinistre au vieux gentilhomme, le brave garçon se lança à son tour à travers les bruyères, en fouillant de ses éperons les flancs de son cheval jusqu'à en faire sortir le sang.

Le chevalier de Bourguebus fit un immense effort four respirer; le souffle lui manquait; il venait de se rappeler un terrible drame de sa jeunesse. Sur cette même lande, il avait vu un cerf, poussé par les chiens, se précipiter du haut des falaises, une partie de la meute et un cavalier le suivre dans cette horrible chute.

Il jeta un regard plein d'angoisse dans la direction de la mer.

J'ai dit que les collines allaient s'étageant jusqu'à la dernière; après l'extrême pli de terrain que formait celle qui se reliait aux falaises, on découvrait une dentelure de rochers grisâtres qui se détachaient sur l'horizon et au bas desquels, à deux cents pieds, mugissait l'Océan.

Sur cet espace crayeux, le pauvre chevalier vit d'abord apparaître un point noir, le cerf; derrière un chien qu'il reconnut, Caporal; puis la meute se montra en peloton allongé ;: enfin* à leur tour, du dernier bas-fonds sortirent deux chevaux, sur l'un desquels il distingua les plis flottants de la robe de l'amazone.

Alors le courage du vieux soldat, qui, dans vingt batailles, avait bravé la mort, eut une défaillance. Broyé, brisé, tué, il essaya machinalement de se soustraire au spectacle de la scène horrible qui allait se passer; il se fit un masque de ses deux mains, et de sa poitrine s'échappa un rauque râlement, un sanglot doublé d'une -imprécation.

Son anéantissement était si complet, il avait si abso- ! lument perdu le sentiment de ce qui se passait, qu'un homme s'approcha, le toucha à l'épaule sans qu'il l'en* tendit, sans qu'il s'aperçût du geste.

— Je vois avec plaisir, mon cher oùole, lui dit le nouveau venu d'une voix vibrante et railleuse, que MUe de Chastel-Chignon vous a fait convenablement les honneurs de son château. Il me reste à vous demander de vouloir bien me présenter à elle, car je craindrais qu'elle ne me reconnût pas plus que je n'ai reconnu moi-môme ma demeure tout à l'heure, en y rentrant.

Le malheureux chevalier avait entendu, mais il n'avait pas compris; il avait reconnu son neveu de Chastel- Ghignon, mais son esprit était fermé à tout ce qui n'était pas le lugubre événement qui, à cet instant, môme, s'accomplissait. Denise, cette charmante petite Denise qu'il aimait tant, morte, et mourant d'une mort horrible, laissant des lambeaux de ses chairs à tous les rochers; cette pensée résumait pour lui le passé, le présent, l'avenir, le monde, tout.

Il s'affaissa lentement sur sa jambe valide; sou corps se ploya comme si la vie allait l'abandonner; ainsi prosterné devant le père de sa nièce infortunée, il joignit les mains, et de ses lèvres blémies et tremblantes s'échappa ce seul mot :

— Pardon!

Revenons à ce qui se passait sur la falaise, et, pour bien faire comprendre la scène, commençons par décrire de notre mieux le théâtre dans lequel elle s'encadrait.

De l'embouchure de la Seine jusqu'à celle de la Somme , la côte s'élève quelquefois de plusieurs centaines de mètres au-dessus du niveau des plus grandes marées, et cependant elle n'a point le caractère grandiose de ce rempart de granit que la Bretagne, que certaines parties du golfe de Gascogne, opposent aux fureurs de l'Océan. On y trouve les déchirements du sol, les entassements de masses prodigieuses, les sites sauvages, le dessin du tableau mais ce tableau, reste à l'état d'esquisse, la couleur lui manque, cette couleur accentuée, vigoureuse, pleine d'oppositions, des roches armoricaines.

La masse calcaire de la digue normande, incessamment battue par les vagues, travaillée par les ébouiements, présente, lorsqu'elle est vue du large, une teinte essentiellement monotone, celle qui a fait appeler la Grande-Bretagne la blanche Albion, qui a permis à un poète de la comparer à un cygne endormi au milieu des eaux. C'est une succession de bancs crayeux, quelquefois taillés à pic, le plus souvent s'étageant et se séparant les uns des autres par de petites plate-formes, sur lesquelles croissent quelques brins d'une herbe rude et grossière; d'autres fois ils sont minés à leur base, ils surplombent le galet du rivage et menacent de s'abîmer sur le passant qui se hasarde sous leurs voûtes,

Ces divers accidents du terrain se trouvent, le plus souvent, très rapprochés les uns des autres.

Vers son milieu, la falaise de la lande de Colleville s'avance dans l'Océan, par une espèce de pointe triangulaire de 200 mètres de largeur environ à sa base. ' Les deux côtés de ce cap affectent la forme perpendiculaire d'une muraille.

Son extrémité est également taillée en ligne presque droite; mais les vents du nord-ouest, qui prédominent dans la Manche, l'ayant rongée à la longue, ont découpé dans sa pointe un arceau qui, de loin, la fait ressembler aux ruines d'une vieille cathédrale.

Sept à huit fois par an, aux grandes marées de l'équinoxe, la mer, en se retirant, laisse à découvert l'espace compris entre les deux piliers de Pimmense ogive, et Ton peut contourner le promontoire à pied sec. Tout le reste de Tannée, le flot brise sans relâche sur les rochers qui en formaient les assises.

Au nord du cap, la falaise accuse un angle rentrant, tout grand ouvert aux mêmes vents, qui ont si bizarrement pratiqué une brèche dans le promontoire que nous venons de décrire; lorsque ces vents soufflent, les vagues s'engouffrent avec une rage folle dans cet étroit bassin ; il a reçu des habitants du littoral le nom caractéristique de Chaudron du Diable.

Jamais appellation ne fut plus poétiquement justifiée; môme lorsque la mer calme rayonne, comme un miroir d'argent, aux feux du soleil de midi, ce golfe microscopique, avec sa plage encombrée de rochers verdâtres, amoncelés par les convulsions de la nature, avec sa falaise effondrée, déchirée, démantelée, garde sa physionomie sinistre; lorsque la brise court en fris-

sons sur les algues qui festonnent toutes ces pierres humides, on croit entendre les soupirs des âmes en peine.

Mais c'est par la tempête qu'il est digne de son patron, le Chaudron du Diable.

Les 400 mètres de largeur qu'il peut avoir ne sont pour ainsi dire qu'un brisant. Les lames acharnées paraissent en proie à une sorte de délire lorsqu'elles arrivent dans cet étroit espace; leurs nappes noires et mugissantes déferlent avec une indicible rage sur ces rocs dont les aspérités déchirent leurs flancs ; et , à les voir se tordre et rouler à leur contact, les poursuivre, les étreindre, leur échapper et rebondir en flocons d'écume, on dirait que l'esprit du combat est en elles; en écoutant leurs gémissements, on croirait qu'elles sentent leurs blessures.

Ce jour-là, le Chaudron du Diable était en pleine ébullition.

Comme nous l'avons dit, le jour baissait rapidement, à mesure que le soleil descendait à l'horizon, la marée, qui devait être à son plein à six heures du soir, accentuait de plus en plus son action.

De gros nuages gris courant rapides et pressés rétrécissaient le panorama qui se déroulait du haut de la falaise. A travers leurs contours déchiquetés, la bande d'un rouge cuivré du couchant se frayait un passage et teintait quelques zones du large de ses nuances d'un pourpre blafard; dans ces échappées lumineuses, on distinguait ç\ et là les silhouettes de quelques bateaux à sec de voiles et courant vers le port.

Le vent soufflait en tempête et la mer était grosse; mais, de cette élévation, les vagues ne s'accusaient que par les longues franges d'un blanc d'argent dont, à des

intervalles presque réguliers, se zébrait l'immense nappe d'un gris de plomb.

Au pied des falaises, aussi loin que l'œil pouvait s'étendre, une large ceinture d'écume qui avait l'éclat de la neige, marquait la marche progressive de la mer rentrant en possession de ses domaines. Elle avait déjà recouvert la totalité du petit golfe; là, sa fureur éclatait dans toute sa violence.

Ce magique spectacle avait un témoin.

Sur une des petites plates-formes de la falaise, M. de Tancarville, assis contre le rocher, le coude appuyé sur son genou, la tête reposant sur sa main, s'abîmait dans la contemplation de ces convulsions de l'Océan. Cependant, si absorbé qu'il parût, si intense que fût le bruit qui s'élevait du gouffre, il entendit la fanfare de M. de Bourguebus, quitta sa place et remonta sur la crête.

Comme il l'atteignait, le cerf arrivait sur la pente. L'idée que l'animal pouvait se précipiter de ces hauteurs ne se présenta pas à l'esprit du jeune homme; il crut qu'il allait exécuter un retour pour rentrer en forêt; il se jeta aplat ventre, autant pour ne, pas être aperçu des veneurs que pour observer l'œuvre de la bête.

 sa grande surprise, il vit le daguet s'engager sur le promontoire, et, arrivé à son extrémité, s'élancer dans l'abîme d'un bon d'aussi gracieux, aussi superbe que si le malheureux eût dû retrouver le sol à dix pieds audessous, pour y rebondir dans un nouvel élan.

Ce fait, si étrange qu'il paraisse, n'a rien d'anormal ; il n'est pas un veneur du littoral qui n'ait eu connaissance d'un événement semblable à celui que nous racontons. On pourrait citer bien d'autres cas où les fibres cérébrales de l'animal, surexcitées par la terreur, le laissent

en proie à une sorte de vertige, dans lequel il perd la perception de tout autre danger qui n'est pas celui qui a causé son épouvante. N'a-t-on pas vu un loup blessé, poussé par les chiens, se réfugier dans une chambre dans laquelle se trouvaient cinq personnes?

M. de Tancarville n'était pas encore revenu de sa stupeur lorsqu'il entendit le sourd tonnerre qui était les cris de la meute. Pressentant qu'elle allait être en danger, il se releva pour aller aux chiens et les arrêter; en ce moment, le trépidement d'un galop sur ce sol élastique et sonore frappa son oreille; il aperçut les deux chevaux venant dans la même direction, l'un sans cavalier, l'autre monté par une femme dont l'attitude était étrange : elle se tenait renversée sur l'encolure, ses cheveux dénoués flottaient au gré du vent.

En même temps, un cri mal articulé traversa l'espace; cette femme appelait à son aide.

La ligne que suivaient les deux chevaux devait les amènera cinquante pas environ de l'endroit où se trouvait le jeune officier; mais ils venaient d'un tel train, que s'il voulait se rencontrer sur leur passage, il n'avait pas une seconde à perdre?

Malgré son sang-froid, quelque habitude qu'il eût du danger, M. de Tancarville était sous le coup d'une vive émotion : il appréciait les difficultés de la tâche qu'il allait entreprendre, il comprenait qu'il allait risquer sa vie sans grandes chances de sauver l'amazone en détresse; mais, dans cette amazone, il avait reconnu la nièce de son vieil ami ; il n'hésita pas un instant à se sacrifier; il s'élança donc de toute la vitesse de ses jambes, et atteignit les chevaux au moment même où ils s'engageaient sur le promontoire.

Les rênes avaient échappé aux mains défaillantes delà jeune fille, elles flottaient à l'aventure; aussi pâle que si déjà la mort l'eût touchée de son aile, elle avait perdu la conscience de ce qui se passait; cramponnée à sa selle, c'était un miracle qu'elle n'eût pas été encore désarçonnée.

M. de Tancarville sentit passer sur sa main le souffle embrasé qui, avec un bruit strident, s'échappait des naseaux du cheval; mais effrayé par son geste, celui-ci se jeta à gauche par un écart, et la bride glissa entre Iles doigts du jeune homme.

Il ne put que saisir une poignée de crins, l'enrouler autour de son poignet et se laisser traîner.

Quelle que fût la violence des impressions que subissait M. de Tancarville, il se rendait un compte fort exact de sa situation.

Soutenu sur son unique main, le pauvre manchot ne pouvait plus atteindre la bride, faire agir le mors. Use voyait perdu avec celle qu'il croyait sauver, et cependant l'idée de lâcher prise, de l'abandonner à son triste sort ne se présentait pas à son esprit.

C'était à peine si l'allure du cheval était ralentie par le nouveau fardeau qui pesait sur lui de tout son poids, et chacun de ses bonds le rapprochait de l'abîme.

A travers le bourdonnement du sang qui affluait à son cerveau, M. de Tancarville entendit la voix d'un chien; à ses côtés il vit galoper Caporal.

Notre vieille connaissance s'était montrée beaucoup plus avisée que quelques-uns de ses collègues. Comme je l'ai raconté, il tenait la tête de cent cinquante à deux cents pas sur ceux-ci; mais, arrivé sur la crête du précipice dans lequel le daguet avait disparu, il s'était ar-

rôle, avait jeté un hurlement au gouffre, et, avec autant de prudence que de sagacité, il avait renoncé à suivre dans ce bat-l'eau aventureux, tandis que plusieurs chiens de la meute, en requôtant sur la déclivité de la falaise, exécutaient, à leur tour, le saut périlleux.

— A moi, à moi, Caporal! mords-là! cria l'officier. Il semblait que l'intelligent animal eût deviné le péril

et n'attendît que le signal; il s'élança au poitrail du cheval, lui planta ses crocs dans la chair et resta suspeuduà son encolure.

L'animal se cabra sur ses jarrets frémissants, battant l'air de ses sabots de devant pour se débarrasser de la douloureuse étreinte.

Il était temps; 20 mètres tout au plus le séparaient de l'extrême pointe du promontoire.

— Quittez l'étrier et laissez-vous glisser à terre, mademoiselle; tiens bon, tiens bon, Caporal I s'écria de nouveau le jeune homme.

La jeune fille obéit machinalement. Dans l'état où elle était, ce n'était plus la raison, c'était l'instinct de la conservation qui la faisait agir.

La manœuvre était pleine de périls. Caporal n'avait pas lâché prise; tenaillé à la gorge, fou de douleur et épouvanté, le malheureux cheval ne touchait terre que pour bondir de nouveau, que pour se redresser sur ses jarrets, et sur un espace aussi resserré, à chacun de ces écarts, ils se trouvaient tous à deux doigts de leur dernière heure.

Enfin, M. de Tancarville entendit le bruit d'un corps qui s'affaissait sur le gazon; à son tour il desserra la main et se retournant lestement, il tenta d'empoigner les rênes; mais, en ce moment, l'animal pirouettait sur le

bord même de la falaise, la terre s'éboula sous ses pieds, il tomba en arrière, entraînant le pauvre Caporal dans sacbute.

Il va sans dire que cette scène, si longue sous notre plume, lorsqu'il faut en décrire tous les incidents, n'avaitduré que quelques. second es.

M. de Tancarville s'approcha de Mlle Denise; elle était évanouie, mais les secours arrivaient de toutes parts ; le piqueur, les valets et M. de Chastel-Ghignon lui-même accoururent les uns après les autres sur le promontoire.

L'officier reconnut celui-ci autant à son ton hautain, à ses manières impérieuses, à sa physionomie maussade, qu'à l'émotion qui se manifesta en lui lorsqu'il vit sa fille sans mouvement.

Peu favorablement impressionné par les dehors de ce personnage, M. de Tancarville le salua et voulut se retirer après avoir essayé de le tranquilliser en lui assurant que la jeune fille n'avait aucun mal.

— Par le diable ! s'écria M. de Chastel-Chignon avec son accent le plus rogue, par le diable ! monsieur, que je n'ai pas l'honneur de connaître, mais qui êtes probablement un des hôtes dont la générosité de mon vieux fou d'oncle m'a gratifié, il me semble que ce ne serait pas trop exiger de votre courtoisie, que de vous demander un peu d'aide et tout au moins de m'apprendre ce qui s'est passé.

Un léger frisson passa sur les lèvres de l'officier.

— Pardon, monsieur, répondit-il d'une voix brève et incisive, j'ai pour habitude de n'accepter aucune hospitalité par ricochet; par conséquent, je n'avais pas eu l'honneur d'assister à votre chasse, et rien ne me

contraint à vous dire qui je suis. Votre façon de m'interroger est si cavalière, que je me croirais dispensé d'y répondre si vous n'étiez père, et. si je ne devais des égards à la situation douloureuse dans laquelle je vous vois.

Alors M. de Tancarville lui raconta brièvement la scène dont il avait été le témoin, mais en taisant soigneusement la part qu'il y avait prise, en laissant tous les bénéfices du salut de la jeune fille au pauvre chien qui avait été la victime de son dévouement.

Tout en parlant, il remarquait chez M. de Ghastel- Chignon une préoccupation complètement étrangère à l'événement, et assez extraordinaire en raison de la gravité de celui-ci.

Lorsque, en arrivant sur le promontoire, il avait aperçu sa fille pâle et froide, étendue sur le gazon, le châtelain de Colleville s'était montré vraiment père ; il avait eu des larmes dans les yeux, dans la voix; si sa physionomie était ordinairement triviale, par son expression et par l'empâtement graisseux qui la caractérisait, transfigurée par la douleur, elle avait été momentanément touchante ; mais cette manifestation de sensibilité avait été bien fugitive. Aussitôt qu'il avait pu s'assurer que l'accident de Denise n'aurait pas de suites graves, il avait visiblement été envahi par des inquiétudes qui n'avaient plus l'état de la jeune fille pour unique cause.

C'était avec quelque stupeur qu'il avait semblé reconnaître l'endroit où il se trouvait, puis ses yeux s'étaient arrêtés sur un brick que l'on voyait à une lieue au large, courant des bordées pour se maintenir dans le vent; il n'avait pu retenir un geste de désappointement, et depuis lors, partagé entre les' soucis de sa tendresse paternelle et une autre pensée qui paraissait lui être

importune, il était en proie à une agitation bizarre. Tantôt il s'agenouillait auprès de son enfant, il la soulevait dans ses bras, il l'appelait des noms les plus doux, et tantôt se relevant, il allait et venait, gourmandait ses gens, accusant la lenteur de celui qu'il avait envoyé chercher des moyens de transporta Colleville, maudissant cent fois son oncle de Bourguebus, dont le retour lui aurait été funeste, supputant les pertes, les dépenses que l'intervention de celui-ci dans ses affaires allait lui causer, et cela avec un accent lamentable qu'Harpagon n'eût pas désavoué, et qui certainement, en d'autres circonstances, eût provoqué plus d'un sourire.

M. de Tancarville le considérait avec étonnement.

Lorsque l'officier eut terminé son récit, un des valets se dirigea vers l'endroit où les terres éboulées marquaient l'emplacement de la chute, et se penchant sur l'abîme, il jeta un regard au bas de la falaise sur laquelle, en ce moment, les vagues déferlaient avec fracas; mais aussitôt M. de Chastel-Chignon, se précipitant vers cet homme, le saisit par le bras et le rejeta brusquement en arrière.

— Que voulez-vous voir, imbécile? s'écria-t-il d'un ton menaçant, la mer est dans son plein; en supposant que ce cheval — ce misérable cheval, un cheval de soixante pistoles, et qui sont à payer encore ! — ne se soit pas brisé dans sa culbute, n'est-il pas noyé, cent fois noyé, à présent.

— Sans doute, monsieur, répondit le valet; mais un chien peut se tirer d'affaire par une mer encore plus dure que celle-ci; celui de M. le chevalier est une bête intrépide, et j'avais pensé...

Le châtelain ne le laissa pas achever, et cette phrase

servit de texte à des récriminations beaucoup plus violentes que les précédentes; il reprocha aigrement à cet homme de s'inquiéter d'une aussi misérable bête, lorsque son maître avait à regretter la perte d'animaux d'une valeur autrement considérable.

Pendant qu'il donnait un libre cours à ses ressentiments, Denise revint à elle; elle souleva sa tête allanguie, passa plusieurs reprises sa main sur son front, et ouvrant les yeux, elle aperçut M. de Tancarville. Un cri étouffé échappa à sa poitrine; son regard appela le jeune homme; celui-ci s'étant approché, elle lui tendit la ma in en même temps, les larmes jaillissaient de ses paupières et ruisselaient sur ses joues; suffoquée par les sanglots, elle fut quelque temps sans pouvoir articuler une parole.

— Vous êtes vivant, Dieu soit béni, s'écria- t-elle; si votre générosité vous avait coûté l'existence, jamais je ne m'en serais consolée !

Elle avait prononcé cette phrase avec simplicité, mais avec un tel élan de reconnaissace, que malgré les préventions qu'il nourrissait, M. de Tancarville se sentit remué jusqu'au fond de l'âme.

— Et Caporal, ouest Caporal? reprit-elle avec vivacité.

Tout le monde garda le silence.

— Hélas! mademoiselle, lui dit l'officier, il faut espérer que la Providence lui aura fait la grâce d'une courte agonie.

La jeune fille fit un effort, parvint à s'asseoir sur le gazon et joignant les mains :

— Ah! mon Dieu! s'écria-t-elie, quel chagrin pour mon pauvre oncle.

Et sans s'arrêter à l'impatience que manifestait M. de Chastei-Chignon :

— Mon père, mon bon père, ajouta-t-elle, c'est à ce brave chien que vous devez de ne pas revenir au château avec le cadavre de votre fille; a-t-on fait tout ce qu'il était possible pour le sauver ? Peut-être se sera-t-il accroché à quelque rocher; peut-être a-t-il lutté contre les vagues ; je vous en conjure, mon père, promettez cinq louis, promettez dix louis à qui tentera de nous le ramener.

Le piqueur et les valets s'avancèrent de nouveau vers la falaise; un geste impérieux de M. de Chastei-Chignon les arrêta.

— Le premier qui fait un pas sera chassé, s'écriat-il.

Alors, s'abandonnant à un incroyable emportement, il reprocha -durement à sa fille la faiblesse avec laquelle elle avait cédé aux conseils de M. de Bourguebus, et les ruineuses fantaisies qui en avaient été la conséquence.

La présence de M. de Tancarviile, celle des domestiques, rendait l'épreuve bien cruelle pour la fierté de la jeune fille; rouge de honte, dévorant ses larmes, elle n'en oublia pas moins l'humiliation qu'elle subissait pour revenir à la charge, pour supplier son père de s'assurer du sort de Caporal.

Touché de son désespoir, M. de Tancarviile intervint ; s'adessant k Denise, il lui représenta que l'état de la mer rendait toute espérance bien incertaine, mais il lui promit de sonder les anfractuosités de rochers et de voir si, par un miracle, le chien n'aurait pas survécu.

Cette promesse parutredoublerlamauvaise humeur de M. de Chastei-Chignon; il ordonna à ses gens de coupler

ce qui restait de la meute, à deux d'entre eux, de prendre sa fille entre leurs bras, etgourmandant leur lenteur, il les dirigea vers la voiture que Ton apercevait dans le lointain.

M. de Tancarville resta seul sur le promontoire. Il regardait le groupe s'éloigner lentement à travers la lande, lorsque, à sa grande surprise, il s'aperçut que M. de Chastel-Chignon ne faisait point un pas sans se retourner pour l'observer, puis il le vit revenir et se diriger vers lui.

— Monsieur, lui dit le châtelain, je serais désespéré qu'un caprice de ma fille devînt le prétexte d'un nouveau malheur ; la nuit vient, vous avez pu apprécier tous les dangers de la falaise, il serait d'autant plus sage à vous de ne pas pousser plus loin vos investigations que vous savez aussi bien que moi qu'elles seraient vaines.

En parlant ainsi, M. de Chastel-Chignon tournait obstinément les yeux du côté de la mer et, en suivant la direction du regard de son interlocuteur, l'officier reconnut que le brick dont nous avons parlé s'était rapproché de la côte et louvoyait à une demi-douzaine d'encablures; mais l'idée ne pouvait lui venir d'établir une corrélation, quelle qu'elle fût, entre la singulière insistance du père de Ml,e Denise et les mouvements de ce bâtiment inconnu.

Il le remercia de sa courtoise sollicitude, et comme il lui représentait que bien qu'il fût parfaitement convaincu que ses recherches seraient inutiles, il n'en devait pas moins faire honneur à la promesse qu'il avait donnée :

— Votre bon vouloir pour les miens pe^it plus utilement se traduire, monsieur, lui répondit M. de Chaste!-

Chignon ; vous êtes, je crois, l'ami de M. le' chevalier de Bourguebus; je l'ai laissé sur la lisière du bois, où, en raison de son infirmité, il doit se trouver fort empêché; voici son cheval qui, beaucoup plus adroit que celui de ma fille, a préféré la terre ferme aux voyages de long cours; je crois que vous rendrez un véritable service à votre ami en le lui reconduisant.

En achevant ces paroles, M. de Chastel-Chignon salua le jeune homme et rejoignit son monde.

M. deTancarville resta un instant indécis ; il se pencha sur l'abîme, il regarda, il écouta; déjà les ombres commençaient à envelopper la base des falaises, il ne vit que la frange d'écume qui se détachait sur la nappe mouvante, noire comme un drap mortuaire, il n'entendit que le monotone glapissement des vagues sur les brisants.

Il réfléchit que M. de Chastel-Chignon avait eu raison, que ses recherches seraient inutiles; il pensa à son vieil ami que son neveu abandonnait avec des intentions évi- t demmenl peu charitables. Le cheval de M. de Bourguebus broutait à quelques pas de là; il s'en empara, se mit en selle et le lança dans la direction que le châtelain lui avait indiquée.

Chemin faisant, il voulut s'efforcer de trouver une explication à la singulière conduite du maître de Colleville ; mais il n'était plus le maître de sa pensée, elle lui échappait, et le ramenait sans cesse à Denise, si touchante dans ses larmes et dans son désespoir.

M. de Tancarville avait mis le cheval au galop, il traversa rapidement la lande. Mais la nuit avait enveloppé la terre de ses ombres; bien que la masse n oire des taillis, formant silhouette sur le clair-obscur de la voûte étoilée, lui servît à se diriger, il ne trouvait pas celui qu'il cherchait.

Le chevalier de Bourguebus était cependant où M. de Ghastel-Ghignon l'avait laissé, assis sur un coin de rocher, calme en apparence, mais faisant des efforts surhumains pour dompter les angoisses que chaque minute qui s'écoulait rendait plus poignantes.

Il entendit heureusement le bruit des pas du cheval, et supposant que son neveu avait envoyé le piqueur à sa recherche :

— Est-ce toi, Lafeuille? cria-t-il.

A l'accent avec lequel avaient été prononcées ces paroles, M. de Tancarville pressentit les émotions qui agitaient son vieil ami.

— Non, ce n'est pas Lafeuille, répondit-il, en descendant de sa monture, mais je n'en serai pas moins le bienvenu, car je vous apporte de bonnes nouvelles.

Le chevalier fut quelques secondes sans parler, mais l'officier sentait trembler sa main qu'il avait prise entre les siennes, il entendait ses efforts pour arracher la respiration à sa poitrine gonflée ; il vit scintiller une larme sur la joue ridée du vieillard.

— Mademoiselle votre nièce a couru un grand danger, reprit-il, mais elle est saine et sauve, Dieu merci I

M. de Bourguebus se raidissait de plus en plus contre

le sentiment qui envahissait son âme; mais il n'était pas le plus fort, un sanglot nettement caractérisé lui échappa; il est vrai qu'une imprécation lui servit immédiatement de correctif.

— Maugrebleu ! s'écria-t-il, voilà que je déshonore le régiment de Navarre par ma lâcheté. Je ne me la pardonnerais jamais si elle avait un autre témoin que vous, qui ne la divulguerez à personne. Vous qui voulez vieillir seul, comme j'ai vécu, vous connaîtrez un jour ce que j'éprouve, mon enfant, continua-til en se rasseyant sur sa pierre; c'est le châtiment de ceux qui enfreignent cette loi de Dieu, qui nous a donné un cœur pour aimer. On se croit bien avisé en débarrassant sa voie de tout ce qui entrave l'égoïsme, mais c'est en vain ; le besoin de nous attacher à quelque chose nous tient par les jambes, comme la terre à laquelle, un jour, tous nous appartiendrons. Au bout de dix ans, de vingt ans, quand les joies ont perdu leurs ailes, quand les passions sont aux invalides, on cède malgré soi au besoin d'épancher sa tendresse sur un être qui survivra et se souviendra, et on arrive bêtement à se procurer les douleurs de la paternité sans en avoir jamais connu les consolations. C'est mon histoire avec ma pauvre Denise, mon ami. L'infernale torture que je subis depuis une heure m'a donné les proportions de mon affection pour elle, et j'avais besoin de vous l'expliquer pour que vous me pardonniez ma faiblesse.

Sans lui confesser combien le parallèle qu'il faisait mentalement de cette touchante émotion avec la singulière attitude du père de Denise était à son avantage, M. de Tancarville assura à son vieil ami qu'il n'avait été nullement scandalisé du trouble qu'il avait laissé appa-

raîlre; puis il lui raconta ce qui s'était passé sur le promontoire. Quelque soin qu'il apportât à diminuer l'importance du rôle qu'il avait joué dans cet événement, M. de Bourguebus comprit parfaitement que c'était à lui qu'il devait le salut de sa nièce ; il lui sauta au col et le tint étroitement embrassé.

— Mordieu, s'écria-t-il, je bénis deux fois la Providence qui a préservé la pauvre enfant et qui, pour l'arracher à l'horrible fin qui l'attendait, a choisi la main de mon ami le meilleur. Mes rêveries conjugales étaientelles donc si folles? Voilà votre histoire qui tourne au roman; ce serait la première fois que l'on verrait le jeune et beau chevalier ne pas épouser l'héroïne qu'il a sauvée.

— Attendez-vous cependant à la voir se terminer par ce dénoûment, en dehors de toutes les règles, mon cher chevalier.

— Et pourquoi, s'il vous plaît?

— Parce que, tantôt, nous n'étions que deux à vouloir donner ce croc-en-jambe à la tradition, et que nous serons trois désormais.

— Et le troisième?

— M. de Chastel-Chignon, qui me semble d'humeur peu accommodante et fort jaloux desprivilèges que vous avez quelque peu usurpés, répondit en souriant M. de Tancarville.

Cette allusion sembla avoir ramené le chevalier à un ordre d'idées désagréables ; quelques interjections sourdes, mais accentuées avec une mauvaise humeur très caractérisée s'échappèrent de sa gorge ; puis il procura un nouveau cours à sa bile en sifflant un bien-alUr, qui s'accentuait de plus en plus; en même temps, il com-

mença de regarder autour de lui et entre les jambes du cheval avec une certaine inquiétude.

M. de Tancarville comprit ce qu'il cherchait; mais connaissant son attachement pour Caporal, il hésitait à lui apprendre qu'il ne le reverrait plus. Cependant il fallut bien Vy décider.

Le chevalier l'avait écouté en silence; quand il eut fini, un profond soupir souleva la poitrine du vieux gentilhomme.

— Tout ce que fait Dieu est bien fait, murmura-t-il. Certainement Caporal était plus digne de marcher sur ses pattes de derrière et d'être appelé un homme que bien des gens que je pourrais nommer; mais c'était, un chien, et en face de l'immense douleur qui m'a été épargnée , je n'ai pas le droit de me plaindre si le malheur l'a choisi pour victime. Qu'il dorme en paix dans son linceul d'algues vertes !

Alors M. de Tancarville ayant aidé son vieil ami à se mettre en selle, ils reprirent le chemin qui devait les ramener à la tour de Bourguebus.

Le lendemain, au moment où M. de Tancarville allait descendre pour le déjeuner, le chevalier de Bourguebus entra dans sa chambre. Le vieux gentilhomme était en proie à une agitation qui se traduisait par îles manifestations physionopniques des plus bizarres. Tantôt il semblait en proie à la colère, ses. sourcils se fronçaient avec une expression de menace, son œil unique jetait des flammes ; puis, tout à coup, presque sans transition, une révolution s'opérait sur sa figure et dans ses gestes; l'œil seul gardait son animation caractéristique, mais ses traits se détendaient dans une sorte de satisfaction épanouie, un sourire plissait ses lèvres,

il se frottait les mains d'un air joyeux, quoique imparfaitement dégagé de l'impression rageuse à laquelle ce flux de belle humeur avait succédé.

Pendant quelques instants M. de Tancarville considéra son hôte avec stupeur; il ne parvenait pas à se rendre compte de ce que pouvaient être des sentiments qui se succédaient avec une volubilité aussi contradictoire.

— Que diable avez-vous donc, mon cher ami? lui demanda-t-il enfin.

La question tombait précisément au moment où, dans l'âme du chevalier, une nouvelle éclaircie suivait un nouvel orage, où les nuages qui chargeaient son front s'étaient dissipés, où il recommençait à se frotter les mains avec une recrudescence de contentement.

— Vous n'êtes guère perspicace, mon cher enfant, répondit-il; moi, lorsque je rencontre un homme dont la physionomie laisse percer, sans souci du qu'en dirat-on, une joie qui déborde d'un cœur trop plein, je n'ai jamais besoin qu'il m'apprenne les causes de l'inondation et je soupçonne tout de suite une bonne fortune.

— Une bonne fortune? répéta le jeune officier avec ébahissement.

— Parce qu'il manque à ma personne quelques petits accessoires, le mot vous effarouche ; vous oubliez que la bonne déesse est aveugle; d'ailleurs elle a plus d'une manière de nous sourire, et je vous déclare qu'elle ne pouvait m'accorder une grimace qui me fût plus agréable que celle dont il lui plaît de me favoriser. Ah! ah! ah ! continua M. de Bourguebus en ricanant, lorsqu'on me porta inanimé sur un lit voisin du vôtre, dans ce

triste hôpital de Maêstricht, et que Ton déposa mon épée sur le drap qui avait tant de chances pour devenir mon linceul, vous vous êtes dit, j'en suis sûr : voilà une pauvre lame que la main de son maître ne tirera plus du fourreau! Eh bien! vous vous trompiez, morbleu. Ma vieille épée va encore une fois prendre l'air, maugrebleu! Me comprenez-vous maintenant?

En disant ces mots, le chevalier avait porté la main gauche à la garde de l'épée qu'il portait en verrouil; en même temps son visage indiquait que son âme revenait à la tempête.

— Je n'ai jamais pu débrouiller une seule énigme ; expliquez-moi celle-ci, chevalier.

— Cela me semble cependant assez clair, reprit celui-ci en se livrant à une pantomime de plus en plus impétueuse; à votre place, j'eusse conclu vingt fois déjà qu'il s'agissait d'un bon duel et que vous me demandiez de vous servir de second.

Malgré la gravité de la situation, M. de Tancarviile ne put réprimer un léger sourire; si fugitif qu'il eût été, le chevalier le vit passer sur les lèvres de son ami, et l'exaspération à laquelle il semblait s'être abandonné de nouveau s'en accrut; il saisit la main du jeune officier et la serrant fortement dans la sienne : n — Remercions Dieu que je sois votre obligé, s'écriat-il, avec une vivacité fébrile, car, sur mon honneur, s'il en était autrement, vous aussi je vous appellerais. Que vous vous soyez moqué de moi, lorsque le mot de bonne fortune prêtait à l'équivoque, je le conçois et je vous le pardonne; mais le sang qui demande à couler pour laver un outrage, ce sang-là n'a pas d'âge, entendez-vous bien. J'ai été grossièrement insulté par un

drôle que je renie; voulez-vous, oui ou non, aller de ma part lui demand er la satisfaction à laquelle j'ai droit?

Ces derniers mots avaient été un trait de lumière pour M. de Tancarville.

— A M. de Chastel-Chignon, à votre neveu? dit-il.

— Il n'est plus mon neveu, reprit l'impétueux vieillard; des malheurs de famille avaient condamné ma sœur à cette triste alliance bien des fois déplorée; les liens qui existaient entre nous, son inqualifiable façon d'agir envers moi vient de les briser.

— Je voudrais avoir un tout autre témoignage d'amitié à vous donner, mon cher chevalier, mais cependant vous n'avez pu douter que je ne fusse disposé à vous rendre le service que vous réclamez de moi ; me voici donc prêt à me mettre en route pour mon ambassade et à contribuer à vous procurer la satisfaction de couper la gorge à ce ci-devant neveu; mais encore est-il indispensable que je sache ce qui s'est passé entre vous et lui, et, par conséquent, sur quelles bases je devrai établir la demande de satisfaction que je m'en irai réclamer.

Si raisonnable que fût cette exigence, elle embarrassait visiblement le chevalier de Bourguebus.

— Ta ! ta ! ta ! je n'ai pas à entrer dans d'autres détails, dit-il ; je tiens que M. de Chastel-Chignon a gravement manqué, non-seulement à ses devoirs envers le chef de la famille, mais aux plus simples égards que l'on se doit entre gens bien élevés; je me considère comme offensé, voilà l'essentiel. Quant à M. de Chastel-Chignon, il se targue d'être gentilhomme ; soyez convaincu qu'il sera enchanté de saisir l'occasion de prouver au moins qu'il se croit digne de l'être.

M. de Tancarville était faiblement persuadé de l'enthousiasme guerrier du châtelain de Colleville, mais il jugeait prudent d'attendre que la colère de M. de Bourguebus fût quelque peu attiédie pour essayer de lui faire toucher du doigt toutes les impossibilités d'une semblable rencontre; il s'attacha d'abord à obtenir de celui-ci le récit de ce qui lui était arrivé.

Le chevalier lui raconta qu'étant allé de bon malin à Colleville pour avoir des nouvelles de Denise, il avait rencontré le père de la jeune fille ; après un entretien assez long, celui-ci lui avait donné à entendre qu'il lui serait agréable, qu'il lui paraissait indispensable à la concorde qu'il souhaitait entre sa fille et lui, que son oncle voulût bien, pendant quelque temps, rendre au château de moins fréquentes visites .

Tel était le grief dont;M. de Bourguebus déclarait qu'il entendait tirer une éclatante vengeance, mais sans dissimuler qu'il en était d'autres sur lesquels il se taisait obstinément, mais qui, s'il en fallait juger par son irritation croissante aussitôt qu'il touchait cette corde, devaient lui tenir au cœur encore plus fortement que celui qu'il mettait en avant.

M. de Tancarville connaissait trop bien son chevalier pour ne pas les soupçonner et la démarche dont il était mis en demeure de se charger ne lui en paraissait que plus scabreuse.

Il entama alors la seconde partie de sa tâche, qui était aussi la plus difficile. Avec mille précautions oratoires, avec tous les ménagements que nécessitait la susceptibilité du chevalier et la foi de celui-ci dans son omnipotence, il insinua que M. de Chastel-Chignon n'avait peutêtre d'autre tort que celui d'avoir usé de son droit de

gouverner son intérieur et sa fille ainsi que bon lui semblait; il glissa encore plus légèrement sur les excellentes raisons que le -maître de Golleville pouvait invoquer pour se refuser à un duel semblable ; mais il appuya fortement sur les déplorables résultats que cette rencontre pouvait avoir pour M. de Bourguebus. Exaltant un peu plus que de raison son expérience et son habileté dans le maniement des armes, il lui représenta son désespoir dans le cas, probable, disait-il, où de cette Denise qu'il aimait tant il aurait fait une orpheline.

M. de Bourguebus était touché, mais il ne se rendait pas.

En ce moment on frappa à la porte; un laquais de Golleville apportait au chevalier une lettre de sa jeune maîtresse. Le vieux gentilhomme la décacheta, la lut et la tendit à M. de Tancarville.

Cette lettre ne contenait que ces quelques lignes :

« Quel que soit mon désespoir d'être séparée du meila leur et plus aimé de tous les oncles, je dois me sou- « mettre aux volontés de mon père; mais ce bon oncle <c saura que la défense ne concerne que lui seul, et que « je bénirais l'âme charitable qui voudrait m'apporter « des nouvelles du donjon de Bourguebus.

« Denise. »

M. de Tancarville, un peu pâle, froissait machinalement le papier entre ses doigts.

Toute trace d'irritation avait comme par enchantement disparu du visage du chevalier.

— Eh bien ! que répondez-vous ? demanda-t-il à son jeune ami.

— Mais, reprit celui-ci, il me semble, mon cher chevalier, que c'est à vous que cette lettre est adressée.

Le bonhomme haussa les épaules et sourit malicieusement.

— Allons, allons, dit-il, l'âme charitable, passez votre plus bel uniforme, et tâchez de consoler ma pauvre enfant. Vous tenez à ce que je renonce à massacrer monsieur son père, je ne saurais vous dissimuler que sur ce point, toute votre éloquence est moins efficace qu'un seul sourire sur ses lèvres roses.

— J'irai, chevalier; mais je ne vous cacherai pas, à mon tour, qu'il me semble que vous vous entêtez là dans une sotte équipée; jusqu'ici elle ne vous a pas porté bonheur. Dieu veuille que vous n'ayez pas à regretter davantage oes visions que rien ne justifie!

M. de Bourguebus laissa son jeune ami procéder à sa toilette; il constata avec satisfaction que cette toilette avait duré un bon quart d'heure de plus que de coutume, et il murmura entre ses dents :

— Allons! en voici un déjà que j'ai amené à résipiscence !

Si terribles qu'eussent été les émotions de la journée précédente, elles ne devaient pas avoir de résultats fâcheux pour la santé de Denise; sa constitution était robuste, et puis, familiarisée depuis son enfance avec les petits accidents de la vie rustique, elle avait vu s'atténuer pour elle Pimpressionnabilité nerveuse. qui caractérise son sexe.

Dès le matin elle s'était sentie assez remise pour

quitter sa chambre. Vêtue d'une robe de chambre de soie blanche toute constellée de fleurettes bleues, brochées dans l'épais tissu, coiffée d'un bonnet de linon dont les barbes vaporeuses encadraient son visage un peu pâli et lui donnaient un nouveau charme, elle était assise sur une chaise longue, au coin de la haute et large cheminée du grand salon de Golleville.

Je viens de dire que les joues fraîches et rosées de Denise avaient quelque peu perdu de leur incarnat ; cette pâleur n'était pas seulement la conséquence de la secousse morale qu'elle avait subie, elle était encore celle d'une complète insomnie pendant une longue nuit.

Quand on ne dort pas, on pense; c'est là une des plus cruelles infirmités de notre nature humaine, chez laquelle l'esprit et la matière se trouvent si complètement et si fâcheusement enchevêtrés l'un et l'autre, que le premier ne peut pas se reposer si la seconde n'y a pas consenti ; Denise avait donc pensé beaucoup pendant celte interminable nuit, A quoi? Un peu sans doute au danger auquel elle avait si miraculeusement échappé, et par ricochet à celui qui avait eu une part si active à son salut.

Nul sentiment autre que celui de la reconnaissance ne la sollicitait; mais dans un cœur jeune et généreux comme le sien, cette reconnaissance devait s'affirmer vive et puissante; elle l'était d'autant plus que c'était vainement que la jeune fille avait cherché un moyen de la traduire, c'est-à-dire d'en faire accepter un témoignage à ce pauvre et fier gentilhomme.

Elle n'avait pas un instant songé que le lien qui venait de s'établir entre elle et ce jeune homme pût rendre possible l'union dont M. de Bourguebus l'avait si sou-

vent entretenue. Si haut qu'elle estimât le service qui lui avait' été rendu, son orgueil féminin lui disait que son amour et sa main valaient davantage. Et puis, son père qui, grâce à l'intempérance de langue du chevalier, avait été mis au courant des petits projets matrimoniaux de celui-ci, et que cette usurpation de pouvoir avait très naturellement, très légitimement scandalisé plus que tout le reste, désireux d'y couper court, avait déclaré à la jeune fille que dans deux mois elle deviendrait la femme d'un conseiller au présidial de Rouen, de M. Odin de Lessart. Denise était une enfant trop soumise pour entrer en révolte contre la volonté paternelle si nettement formulée; or, cet ordre l'avait trouvée à peu près résignée.

Seulement, loin de se rappeler le sourire irrévérencieux qui avait été son premier grief contre M. de Tancarville, elle se reprochait avec quelque contrition de n'avoir pas témoigné assez de déférence aux désirs de M. de Bourguebus, de n'avoir pas accueilli l'ami de son oncle avec une plus encourageante bienveillance ; puis sans effort, saps arrière-pensée, le plus naïvement du monde, les traits, la tournure, l'extérieur du conseiller au présidial, avec lequel elle avait dansé l'hiver précédent, se représentaient à son esprit; elle comparait cette image à celle du jeune officier, évoquée plus facilement encore. Elle ne se prononçait pas; mais s'il fallait ajouter foi au léger soupir aussitôt comprimé, qui s'échappait de sa poitrine, malgré le bras mutilé du chevau-léger le parallèle ne tournait pas à l'avantage de celui auquel eliedev ait appartenir.

M, de Chastel-Chignon était sorti après le déjeuner, pour aller visiter ses fermes, disait-il. Restée seule, De-

nise avait repris le cours de ses rêveries; elle cherchait avec plus d'opiniâtreté que jamais un expédient susceptible de concilier les convenances avec la gratitude qui brûlait de se manifester; mais elle n'était pas plus heureuse sur ce point Qu'elle ne l'avait été pendant la nuit : la solution ne se présentait pas.

On annonça M. de Tancarville.

Denise se leva précipitamment, elle fît quelques pas nu-devant de l'officier; elle comprit sans doute que cet empressement était déplacé, s'arrêta brusquement et revint à sa chaise longue, d'où elle présenta au jeune homme une main que celui-ci porta à ses lèvres.

— Je vois avec bonheur, mademoiselle, lui dit-il, que votre accident n'aura aucune espèce de suite; permettez-moi de vous féliciter de la vaillance avec laquelle vous aurez traversé une aussi rude épreuve. Déjà debout! en vérité, c'est merveilleux; un mousquetaire ne témoignerait pas plus d'énergie, et je ne doute pas que vous ne soyez bientôt en mesure de venger, sur un autre cerf, le désagréable dénoûment de votre dernière chasse.

— Vous le croyez, monsieur, répondit Denise; eh bien ! j'en doute, et je crois, au contraire, que la leçon d'hier n'aura pas été perdue pour moi.

— Oh ! Dieu merci! on ne rencontre pas tous les jours la falaise sur son chemin, mademoiselle.

— Pas davantage un cœur généreux qui s'expose à périr lui-même, pour vous arracher à la mort. Ce n'est pas que le danger dont vous me parlez m'épouvante, non ; mais je n'en suis pas moins guérie, je crois, de mon goût un peu trop prononcé pour les exercices violents, et la preuve, c'est que, tout à l'heure, mon père parlait de vendre les beaux chiens que mon oncle a

achetés, et que je n'y aï pas fait une seule objection.

— Mademoiselle, dit en souriant l'officier, puisque la crainte devoir se renouveler l'événement d'hier n'entre pour rien dans votre détermination, serait-il indiscret de vous demander les causes de cette conversion si soudaine?

— Pas le moins du monde, monsieur. D'abord, j'ai compris qu'il était au moins imprudent à une jeune fille d'adopter des distractions qui, plus tard, pouvaient se trouver condamnées par une volonté souveraine.

— Et laquelle, grand Dieu?

— Celle du mari qu'elle épouse, monsieur, répliqua Denise, avec autant d'aisance que de simplicité. Mais ce n'est pas tout; vous autres hommes, vous possédez, entre autres privilèges, celui de risquer votre vie les uns pour les autres, sans autre conséquence pour l'obligé que celle de rendre la pareille, si l'occasion s'en présente; mais avouez que ces sortes de dettes sont quelque peu embarrassantes pour une pauvre femme. Vous voilà mon créancier depuishier, monsieur, et depuis hier'je ne cesse de me demander comment je parviendrai jamais à m'acquitter envers vous, qui êtes trop sage et, dit- on, trop excellent cavalier pourrisquer jamais d'aller vous rompre le col sur nos dunes, comme a failli le faire une petite folle de ma connaissance, sans compter que, le cas échéant, toute ma volonté ne vous serait pas d'un grand secours.

— Je crois, mademoiselle, répondit l'officier, que vous exagérez singulièrement la valeur du petit service que j'ai été assez heureux pour vous rendre; mais enfin, en la tenant pour réelle, je crois que vous pouvez bien aisément me mettre en retour avec vous.

— Et que faut-il faire, monsieur ? demanda Denise avec une nuance d'inquiétude.

— Daigner m'accorder votre amitié, mademoiselle.

— Mon amitié, répéta la jeune fille.

— Rien que votre amitié.

— Je suis bien touchée du prix que vous daignez y attacher, monsieur; elle vous est acquise, et si sincèrement que je puis vous jurer que rien ne saura l'altérer.

En disant ces mots, Denise avait de nouveau tendu sa main au jeune homme et avait pressé la sienne dans une cordiale étreinte.

— Eh bien! reprit-elle, c'est entendu ; nous voici devenus Oreste et Pylade, vous me confierez vos peines et je vous aiderai à en porter le fardeau ; je vous dirai mes petits ennuis et... Ah! mon Dieu, et mon bon oncle, dont je ne vous ai pas encore parlé; voyons vite, monsieur, donnez-moi de ses nouvelles, tandis que je vais vous prouver, moi, qu'il est bien vrai que j'ai renoncé à Satan, à ses pompes et à ses œuvres. Tenez, ajouta-t-elle, en lui montrant une aiguille et une tapisserie, voilà désormais mon couteau de chasse, vous allez voir comment je m'en escrime.

— Mademoiselle, répondit M. de Tancarville, de plus en plus impressionné par le naïf enjouement de Denise, je dois vous avouer que j'ai laissé monsieur votre oncle dans une disposition d'esprit assez fâcheuse.

— Je sais, je sais, répondit étourdiment la jeune fille, j'ai entendu une partie de son entretien de ce matin avec mon père.

Elle s'arrêta rougissante.

— Pauvre oncle, reprit-elle après un silence d'an

instant, il faut bien reconnaître que nous nous sommes comportés comme de grands enfants, lui et moi; nous devions bien nous attendre au mécontentement de M. de Chas tel-Chignon. Hélas! je lui pardonne de grand cœur les petits tracas qui en résultent pour moi. Cette humeur juvénile, cet entrain, cette insouciance qui survivent dans sa vieillesse, sont de trop heureux privilèges pour que je me plaigne des inconvénients que, par ricochet, ils peuvent avoir pour ma petite personne; le bon oncle, moins on le trouve raisonnable et plus je l'aime! Savez-vous, monsieur, ajouta- t-elle, en revenante un autre ordres d'idées, savez-vous que pour pratiquer l'amitié que nous venons de consacrer vous et moi, je trouverais difficilement un meilleur modèle que celui que me fournit ce pauvre oncle?

— Je sais tout ce que la noblesse de son caractère, la générosité de ses sentiments peuvent lui inspirer, mademoiselle, et je suis bien fier du dévouement dont il a daigné me fournir plus d'un témoignage.

— Non, vous ne vous doutez pas de ce dont l'amitié qu'il vous porte est capable, reprit Denise, dont un sourire mutin illumina la physionomie. En abdiquant mon rôle de chasseresse, je ne veux pas renoncer à la franchise de la profession; il me semble d'ailleurs qu'elle sera tout à fait à sa place dans les affectueuses relations qui vont exister entre nous. Voulez-vous connaître les causes de sa grande colère de ce matin, colère qui a été, Dieu me pardonne, jusqu'à menacer son neveu de l'appeler en champ clos? Eh bien I c'était uniquement parce que mon père avait osé disposer de ma main en faveur d'un prétendant qui n'était pas le sien!

— Mademoiselle, répliqua M. de Tancarville, dont la

gravité contrastait avec la gaieté que Denise avait mise dans ces derniers mots, cette franchise, cette confiance dont vous m'avez donné l'exemple, je vous prouverai que j'en étais digne en les imitant. Je dois vous avouer que je n'ai pas ighoré les démarches qu'une amitié irréfléchie inspirait à mon vieux camarade ; mais je tiens à ce que vous n'ignoriez pas, mademoiselle, que ces démarches n'ont jamais eu mon agrément, qu'au contraire, je ne cessais de répéter à monsieur votre oncle que je n'aspirerais jamais à l'alliance qu'il voulait bien rêver poui* moi.

— Ainsi, vous aussi, monsieur, vous diriez non t

— Par un sentiment bien naturel de mon indignité, oui, mademoiselle.

Denise ne souriait plus ; elle avait baissé les yeux sur sa tapisserie et son aiguille se promenait à tort et à travers dans le canevas. ,

Ce mouvement de la physionomie de la jeune fille n'avait point échappé à M. de Tan car ville.

— Pardonnez-moi ma franchise, mademoiselle, lui dit-il ; en me donnant ce titre d'ami dont elle est un des privilèges, c'est vous-même qui l'avez provoquée.

— Je ne songe pas, monsieur, à vous en faire un crime, répondit Denise avec un léger tremblement dans la voix; j'ai d'ailleurs une assez mince opinion de mes mérites pour ne pas m'étonner qu'on les dédaigne.

— Les dédaigner, reprit le jeune homme avec vivacité; ahl mademoiselle, puisque vous avez prononcé ce mot, j'irai jusqu'au bout; j'ai commencé ma confession, elle sera complète. Oui, je vous l'avoue, lorsque je suis arrivé ici, ma fierté s'est un peu révoltée contre le rôle J que la trop aveugle amitié de votre oncle entendait me

faire jouer auprès de vous. Vous êtes riche, je suis pauvre, je n'ai d'autre bien que mon nom; ce nom, je le porte avec trop d'orgueil pour l'exposer volontiers à l'humiliation d'un refus. .D'un autre côté, j'ai sur le mariage des idées bizarres qui ne sont guère de notre époque! Parfaitement convaincu que ma fortune me prédestinait à vivre et à mourir dans l'isolement, j'y ai peu songé, pour moi-même, mais lorsqu'il m'est arrivé d'y penser je me le suis toujours représenté non pas comme urie formule sociale, mais comme un lien qui participe autant du ciel que de la terre, parce qu'il est le seul qui réalise cette union des âmes qui touche de si près au privilège du monde supérieur à celui dans tequel nous vivons. Peut-être me suis-je trompé, mademoiselle, mais je me suis;toujours figuré que l'inégalité des conditions était un grand obstacle à cet idéal tel que je le rêvais ; j'ai pensé qu'il ne fallait pas qu'à une heure qui sonne toujours, heure de lassitude ou d'épreuve, l'un des deux pût supposer que cette affection sur laquelle repose son bonheur n'est pas chez l'autre pure de tout alliage, c'est-à-dire que des considérations matérielles ont dû la déterminer. Il me semblait qu'une telle pensée suffisait à élever entre ces deux êtres une barrière de glace qui les séparait à jamais et les condamnait tous les deux. Vous comprendrez aisément qu'avec des idées aussi positives, je me sois raidi contre la généreuse insistance de mon vieux camarade, que j'aie fermé les yeux pour ne pas voir, les oreilles pour ne pas entendre, à mesure que le charme de votre personne, vos aimables qualités, l'élévation de votre cœur, se révélaient plus impérieusement à moi. Vous connaître, c'était vous aimer, et j'étais fatalement condamné à vous aimer sans

espoir; vous ne devez donc pas vous étonner, mademoiselle, si j'ai lutté, combattu avec toute l'énergie de ma raison pour me soustraire à un malheur dont votre modestie ne vous permet pas de soupçonner l'étendue. M. de Tancarvîlle s'était rapproché de la jeune fille, et, àmesure qu'il parlait, sa parole devenait plus vibrante; l'expression ardente de son regard ajoutait à la mâle beauté de sa physionomie ; Denise le regardait avec étonnement : elle était émue.

— Vous avez si bien réussi, monsieur, répondit-elle avec un sourire qui n'allait pas plus loin que ses lèvres, que je ne saurais trop vous féliciter de votre triomphe; cependant, il faut que j'ajoute qu'il ne me semble pas aussi difficile que vous le prétendez.

— Ne raillez pas, mademoiselle; ce que vous appelez mon triomphe me coûte assez cher pour que vous soyez généreuse.

— Que voulez- vous dire ?

— Eh! ne voyez- vous pas à mon trouble que je ne sais plus moi-même si je dis vrai ou si je me vante ; que je doute si l'honneur, le devoir, la volonté de ne pas apporter le malheur dans votre vie, l'emportent réellement sur les sentiments que vous avez fait naître dans mon cœur.

— Monsieur, ne me parlez pas ainsi, je vous en conjure, s'écria Denise avec un regard suppliant.

— Vous avez raison, répondit l'officier en faisant un effort pour retrouver son calme, mais aussi, pourquoi en doutant de la réalité du sacrifice que je me suis imposé, m'enlever le courage dont j'ai tant besoin; aidez-moi plutôt à suivre, ferme et résigné, la voie dans laquelle je dois marcher. La volonté que monsieur votre père vous

i signifiée ce matin ajoute aux obligations que mon respect pour vous m'avait imposées; sansdoule que vous lui obéirez sans répugnance.

— Sans répugnance? Oh! non! murmura la jeune fille par un cri du cœur qu'elle semblait ne pas avoir su maîtriser.

M. de Tancarville parut ne pas l'avoir entendu; il reprit avec vivacité :

— Vous lui obéirez, parce que votre devoir de fille l'exige; moi je continuerai de porter virilement le fardeau de ma destinée, uu peu consolé de ses amertumes si je puis apprendre que vous êtes heureuse, mademoiselle.

Pendant quelques instants Denise resta muette, mais entre les franges de ses longs cils bruns, qu'elle avait baissés, on voyait briller quelque chose comme une •larme.

Monsieur de Tancarville, reprit-elle après un silence et en levant ses yeux humides sur le jeune homme, ce titre d'ami que vous deviez à ma reconnaissance, je suis fièrede vous le donner, car je fais plus que de vous estimer, je vous admire !

— Mademoiselle, reprit en souriant l'officier, ce titre, depuis un instant, je n'en apprécie plus comme il conviendrait toute la valeur, mais je finirai par m'y habituer ; à mon tour je vous demande de penser de temps en temps au pauvre gentilhomme, lorsqu'il sera loin; l'idée que son souvenir n'est pas tout à fait mort dans votre cœur l'aidera à porter vaillamment sa solitude et ses traverses.

— De grâce, ne parlez pas ainsi, dit Denise avec une impatience mutine qui la rendait encore plus charmante ;

d'abord, figurez-vous bien que vous ne nous quitterez pas comme vous le dites, monsieur; je parlerai à mon oncle; pour celui-là, mes petites volontés sont des lois, et il faudra que vous lui passiez sur le corps pour arriver au coche. Tenez, dépêchons-nous de quitter ce terrain malsain où j'ai eu Tétourderie de vous forcer à me suivre; parlons de nos affaires, s'il vous plaît; vous allez retourner au donjon; je vous charge d'apaiser mon oncle et de le décider à renoncer à vouloir me marier de par la toute-puissance de sa terrible rapière. Gardez-vous bien de lui parler de M. Odin deLessart, ce serait jeter un brandon enflammé dans une poudrière; calmez-le pour gagner du temps; dans quelques jours j'essayerai de décider M. de Chastel-Chignon à signer un traité de paix avec notre cher chevalier.

— Ne vaudrait-il pas mieux que je m'éloignasse, mademoiselle ? répondit l'officier ; lorsque je serai loin" de lui, M. de Bourguebus comprendra bien plus aisément ce que vos intérêts commandent,, ce qu'exige votre respect pour la volonté paternelle.

— Non, reprit Denise avec une décision dont s'étonna M. de Tancarville, s'il le faut, je saurai ne pas faiblir à mes devoirs, mais ce ne sera pas les enfreindre que d'essayer de faire avorter un projet dont, vous me forcez à vous l'avouer, monsieur, je ne suis pas beaucoup plus enthousiaste que M. de Bourguebus lui-même. Allez donc, et revenez bien vite me faire part des succès de votre diplomatie.

M. de Tancarville, ayant pris congé de Denise, se retira. Lorsqu'il rentra au donjon, un soutire railleur glissa sur les lèvres du chevalier. Évidemment le jeune homme ne dissimulait que très imparfaitement les sentiments tu-

mullueux qui agitaient son âme, et son ami en avait surpris le secret.

En revanche, il s'efforça de s'acquitter consciencieusement de la tâche qu'il avait reçue de la jeune fille et de persuader àsonhôte qu'il devait abjurer tout ressentiment contre M. de Chastel-Chignon, et faire à la concorde, au bonheur de sa nièce, le sacrifice des griefs dont il se plaignait.

Bien que le vieux gentilhomme ne lui eût adressé aucune question sur ce qui s'était passé dans son entrevue aVec Denise, M. de Tancarville eut à constater que ses efforts pour rétablir la bonne harmonie dans là famille seraient infructueux; plus il plaidait, phis le chevaler se montrait intraitable, plus il semblait disposé à se porter aux plus regrettables extrémités.

Bien qu'il n'eût qu'un échec à annoncer, le jeune homme ne retourna pas moins le lendemain au château. Probablement on ne le gronda pas trop de son insuccès, car il y retourna les jours suivants; il n'était pas besoin d'être un observateur bien perspicace pour s'apercevoir que c'était avec une certaine impatience qu'il attendait l'heure de sa visite quotidienne.

A quelques jours de là, soit qu'il eût cédé à la tentation d'épier son hôte, soit qu'il se fût décidé à avoir une explication avec sa nièce, le chevalier quitta le donjon derrière M. de Tancarville.

Naturellement celui-ci avait une grande avance sur l'invalide, qui arrivait à la grille du parc au moment môme où Denise reconduisait son visileur.

M. de Bourguebus venait à peine de s'engager dans la grande allée qu'il vit les deux jeunes gens déboucher à quelques centaines de pas de lui.

Ils causaient avec tant d'animation qu'ils ne remarquèrent pas sa présence, et, clopin-clopant, M. de Bourgue-' bus eut le temps de se jeter derrière un buisson de houx, dont l'épaisseur le masquait complètement.

Us passèrent à vingt pas de lui ; à la porte du parc ils se séparèrent, mais au bout d'un instant le chevalier vit reparaître son jeune ami, il l'entendit adresser à Denise des paroles dont il ne distinguait pas le sens, mais qu'à leur accent il devina être une prière. Alors la jeune fille tendit sa main, que M. de Tancarville porta plusieurs fois à ses lèvres sans qu'on fît aucun effort pour la lui retirer; enfin, ils se quittèrent, la jeune fille restant à h porte pour le Regarder s'éloigner, agitant son mouchoir pour lui envoyer encore un adieu.

Quand Denise se retourna pour rentrer au château, elle aperçut son oncle dans l'allée; tremblante d'avbir été surprise, elle courut à lui, toute rougissante.

— Que diable avez-vous donc, belle nièce? lui dit le bonhomme en l'arrêtant au moment où elle allait l'embrasser, vous voilà rouge à faire honte à une pivoine.

— Je ne sais, mon oncle, répondit la jeune fille en balbutiant; j'avais, je crois, un peu de fièvre ce matin.

— Cela ne m'étonnerait pas qu'elle vous revînt, corbleu! répondit le chevalier en riant, puisque vous êtes assez imprudente pour lui donner votre main à baiser.

Denise, confuse, tomba dans les bras de son oncle, cacha son visage dans sa poitrine, et le bon chevalier sentit tomber sur ses mains quelques-unes des larmes qui ruisselaient des yeux de la jeune fille.

— Pourquoi pleurer, lui dit-il? il est digne de toi, tu es digne de lui; vous reconnaîtrez plas tard l'un et l'autre que votre vieil oncle ne radotait pas encore lorsqu'il a

décidé qu'il fallait vous unir. Allons, ajouta-t-il avec Paccenl du triomphe, en voici deux réduits à la soumission, mais du diable si je sais comment m'y prendre pour amener la conversion du troisième !

Nos lecteurs auront été sans doute scandalisés de voir le chevalier de Bourguebus se résigner, avec une philosophie voisine de l'indifférence, à la perte d'un chien qu'il avait élevé à la dignité de son ami, surpris tout au moins, en s'apercevant qu'il ne lui accordait pas l'aumône d'un regret.

Hâtons-nous de dissiper cette désagréable impression en disant que cette insensibilité apparente n'était rien moins que réelle.

Si absorbé que fût le vieux gentilhomme par la sollicitude avec laquelle il suivait le revirement inattendu qui s'opérait dans les sentiments de sa nièce et de son ami, par la gravité du conflit qui s'était élevé entre le châtelain deColleville et lui, pas un jour ne s'était passé sans qu'il ne donnât maint souvenir à la mémoire de Caporal.

Son tempérament n'était rien moins qu'élégiaque. La vie des camps, les hasard s sanglants de la bataille l'avaient de longue date familiarisé avec la mort des êtres qui lui avaient été chers. Cette séparation suprême, il y avait bien longtemps qu'il la considérait comme un de ces accidents qu'il convient d'autant plus d'envisager avec une parfaite insouciance que l'on est plus certain de ne pas échapper soi-même à la loi commune. Quand il s'était agi d'un de ses semblables, il eût rougi de s'aban-

donner aux doléances d'un sentimentalisme exagéré; si quelquefois, devant le cadavre qui avait été son ami, une sensation poignante, aiguë, avait crispé son cœur, il s'était roidi contre la douleur, il s'était efforcé de sourire et le plus souvent il y avait réussi ; il y avait donc toutes sortes de raisons pour que ce stoïcisme ne fût pas altéré par la mort d'un simple animal.

Si lesmouvementsde notre âme exercent une influence considérable sur nos attachements, il faut bien reconnaître que nos habitudes contribuent également à les déterminer, et, "par un contraste assez humiliant pour notre essence immatérielle,cil arrive souvent que les causes moindres ne sont pas celles qui produisent les moindres effets; en un mot, que l'affection qui résulte de ces habitudes s'accuse, quelquefois, avec plus d'énergie que celle qui ne s'inspire que de notre cœur.

Or le chevalier de Bourguebus avait si bien mêlé Caporal à tous les détails de son existence, Caporal s'était prêté avec tant de complaisance à cette association, que le chien était pour ainsi dire devenu la vivante doublure de Thomme.

Si fortement trempé que fût M. de Bourguebus, il était à peu près impossible qu'il ne fût pas péniblement affecté par le vide qui s'était fait autour de lui après la disparition de ce compagnon de tous les instants. Vingt fois par jour il se retournait brusquement, croyant avoir entendu derrière lui la trépidation des pas de Caporal ou le frétillement de sa queue sur le parquet; on le voyait étendre la main, comme si elle cherchait cette toison soyeuse sur laquelle ses doigts se promenaient autrefois; souvent encore ses lèvres murmuraient un nom qu'elles n'achevaient pas et auquel, en se rap-

pelant que le chien ne devait plus y répondre, lé chevalier substituait immédiatement l'imprécation que lui arrachait Timpatience.

Cette impatience, elle devint déplus en plus rageuse. Plus l'obsession s'accentuait, moins M. de Bourguebus parvenait à comprendre la domination que ses souvenirs exerçaient sur sa volonté : un peu honteux de la faiblesse dont elle témoignait, à chaque récidive il donnait à tous les diables l'infortuné Caporal ; il le qualifiait mort par des épithètes qu'il ne lui eût certainement pas décernées tant qu'il avait été de ce monde, comme s'il eût cherché à se démontrer l'absurdité et le peu de dignité de ses regrets, et puis il se promettait, il se jurait de n'y plus penser. Un quart d'heure ne s'était pas écoulé qu'il se surprenait écoutant avec une émotion bien légitime le récit des hauts faits du défunt, une espèce d'oraison funèbre qu'il se débitait à lui-même.

Quelqu'un du logis contribuait encore à la maussade vitalité de ce fantôme; ce quelqu'un c'était Jean-Louis. Soit que, pendant son court passage au donjon, Caporal eût réussi à capter l'amitié du vieux serviteur, soit que Jean-Louis, ayant surpris ce qui se passait dans l'esprit du chevalier, voulût tout simplement se poser en digne appréciateur d'une si méritante bête, il n'abordait plus M, de Bourguebus sans lui rappeler préalablement, en manière d'exorde , ou quelque vertu de ce chien sans pareil, ou quelque incident de son dramatique trépas. Ajoutons, pour peindre l'effet que cesmemento pouvaient produire, que cet excellent Jean-Louis eût cru manquer à ses devoirs s'il ne les eût pas accompagnés de la grimace tragique d'une veuve qui reçoit son premier com-

pliment de condoléance. Il fallait vraiment que la sympathie qui survivait à feu Caporal fût bien grande, pour que son maître ne prît pas sa mémoire en exécration après avoir subi, quinze jours durant, ce que, dans le langage des ateliers, on aurait appelé une scie homicide.

S'il parvint à se soustraire à cette extrémité, ayant assez à se défendre contre ses propres réminiscences affectueuses, c'est qu'il défendit sévèrement à son maître Jacques toute allusion directe ou indirecte à l'existence ou à la destinée de Caporal, le menaçant de l'envoyer se consoler ailleurs s'il lui arrivait une seule fois de parler du chien.

Jean-Louis respecta scrupuleusement la consigne; seulement comme elle n'avait pas été étendue à la mimique, sa physionomie et ses regards continuèrent de traduire fort éloquemment son deuil.

Deux semaines s'étaient écoulées lorsqu'un jour, en descendant dans la cour, M. de Bourguebus trouva son domestique qui inventoriait une demi-douzaine de sacs de toile et qui paraissait très occupé par le soin de faire un choix parmi eux; à ses pieds étaient une pioche et une bêche, attachées l'une à l'autre par deux bouts de ficelle.

— Que veux-tu faire de ce sac? demanda curieusement le vieux gentilhomme à son serviteur.

Pour toute réponse, Jean-Louis leva langoureusement ses yeux vers le ciel, et il posa mystérieusement son doigt sur ses lèvres.

Le chevalier était précisément sorti afin d'échapper plus facilement aux pensées importunes qui le travaillaient de plus belle : il se trouvait d'humeur assez maus-

sade, il mit quelque vivacité à ordonner à Jean-Louis de s'expliquer plus clairement.

Celui-ci semblait réfléchir.

Enfin il ramassa un morceau de plâtras, dessina gravement sur la manche de sa veste les deux galons transversaux qui sont, dans l'armée, l'insigne du grade le plus subalterne, puis prenantson faisceau d'outils, il fit le geste de creuser la terre.

Cette pantomime, en intriguant M. de Bourguebus, acheva de l'exaspérer.

— Parleras-tu, mordieu? s'écria-t-il ; après m'a voir assommé de tes litauies funèbres, vas-tu m 'achever en singeant le muet?

— Certainement, je parlerai, répondit Jean-Louis tout contrit, je me suis tu quand mon maître me Ta commandé, je saurai ouvrir la bouche puisqu'il m'ordonne de le faire. Mais du moins, si je dis quelque chose qui offense M. le chevalier, que M. le chevalier se rappelle que cela n'aura été que pour témoigner une fois déplus de ma soumission et de mon dévouement à sa personne.

— Mais va donc, bavard maudit, et finis-en 1

— C'est que je ne le puis sans enfreindre les ordres de M. le chevalier, sans prononcer le nom de cet infortuné, de ce bon, de ce...

— De Caporal, je l'ai dit pour toi.

Jean-Louis respira, mais en même temps il crut devoir doiîner à son visage l'expression qui caractérise celui de la Vierge aux sept douleurs.

— Monsieur le chevalier, continua-t-il, mon frère, qui est patron dii Jeune-Charles, un des plus fins bateaux de pêche du port de Fécamp, en doublant la

pointe du Chaudron-du-Diable, avant-hier, a reconnu cinq ou six carcasses de chien que la mer a rejetées sur le galet. J'ai donc pensé que celui qui fut digne d'appartenir à M. le chevalier comme M. le chevalier était digne de l'avoir pour chien — ce qui est, je crois le plus bel éloge que je puisse faire de l'un et de l'autre — méritait une meilleure sépulture, et c'était afin de l'ensevelir décemment que M. le chevalier m'a vu occupé à choisir le plus vieux et le plus mauvais de tous nos sacs.

M. de Bourguebus avait froncé le sourcil, mais cette fois c'était sans colère.

— Prends le meilleur, Jean-Louis, s'écria-t-ii avec vivacité, il ne sera pas trop bon pour lui î Merci de m'avoir donné un bon exemple, et à tous les diables le respect humain. Les restes d'un chien qui fut fidèle et aimant comme devraient l'être les hommes, n'ont-ils pas droit à notre respect, bien plus que ceux d'un homme qui, cent fois dans sa vie, a mérité le titre de chien ! Je veux t'accompagner, Jean-Louis.

Celui-ci leva les bras en l'air avec enthousiasme.

— C'est que cela ne sera pas bien commode, repritil après une courte réflexion; Chariot portera bien M. le chevalier jusqu'à la falaise, mais arrivé là, impossible de la descendre?

— C'est vrai, dit le chevalier visiblement contrarié. Heureusement la cervelle de Jean-Louis était en veine

de fécondité ce jour-là.

— Nigaud que je suis, s'écria- t-il, est ce que le Jeune- Charles n'est pas dans le bassin aujourd'hui ? Mon frère et ses gens raccommodent leurs appelels que les der-

oières marées ont avariés ; je vais lui demander sa barque et nous arriverons au Ghaudron-du-Diable au moment précis de la marée basse.

M. de Bourguebus accepta la proposition. Une heure après, il s'embarquait à Pextrémité de la jetée avec Jean-Louis .et son attirail de fossoyeur.

Jean-Louis déploya la brigantine avec une aisance qui indiquait qu'il n'était pas tout à fait étranger au métier de son frère ; il assujettit l'écoute, se mit à la barre, et la barque dépassa les jetées.

Le vent soufflant du nord-ouest, ils 1 avaient debout; il leur fallut tirer des bordées qui les éloignaient quelquefois de plus de deux kilomètres de la côte , afin de s'élever dans la direction du Ghaudron-du-Diable. Jean- Louis se tira de cette manœuvre avec assez d'habileté pour que son maître lui en fit des compliments, qu'il reçut en se rengorgeant. Malheureusement il avait si longuement louvoyé que la mer commençait à monter, que la journée s'avançait, quand ils parvinrent à avoir le but de leur voyage par le travers.

En sa qualité d'officier de terre, le chevalier croyait peu aux dangers de l'humide élément et faisait profession de les dédaigner; il insistait pour atterrir dans le Chaudron-du-Diable lui-même; c'est là, disait-il, que le rempus amoncelle les épaves que le flot charrie, là que nous retrouverons les débris qui nous ont été signalés.

Un peu gonflé par les succès maritimes qu'il venait d'obtenir, très prudent par tempérament, Jean-Louis résistait avec énergie à exposer la vie de son maître et le bateau de son frère aux redoutables brisants de cette anse mal famée; il insinuait doucement., mais sans trop

de modestie, que M. de Bourguebus étant bien loin de régaler en expérience des choses de la mer, devait se rendre à ses raisons. Peu accoutumé à cette résistance, celui-ci crut obtenir davantage en ordonnant ; il ne fut pas médiocrement surpris d'entendre Jean-Louis lui répliquer avec une respectueuse fermeté qu'à terre il était le serviteur humble et soumis de M. le chevalier, mais qu'à bord du Jeûne-Charles, ayant la responsabilité d'un capitaine, il était juste qu'il en eût l'autorité.

Cette prétention du capitaine Jean-Louis lit rire M. de Bourguebus et le désarma* Libre de choisir son point de débarquement, Jean-Louis doubla assez heureusement le promontoire en passant sous l'arche qu'il formait à son extrémité, et vint échouer son bateau sur le galet à cent mètres de ce promontoire et du côté opposé au Chaudron- du-Diable ; il sauta à terre, débarqua ses outils et un grappin, qui devait lui servir à drosser son embarcation à mesure que le flot monterait, puis il offrit la main à son maître, afin de l'aider à descendre à son tour.

Pendant que celui-ci essayait de s'affermir sur ce sol mouvant, Jean-Louis s'éloigna d'une cinquantaine de pas, afin de fixer son ancre sur le point le plus rapproché de la côte ; malheureusement, à l'endroit même où il s'arrêtait, il aperçut un ossement qui excita si vivement sa curiosité, qu'oubliant complètement la mesure de précaution qu'il devait accomplir, il revint en courant vers M. de Bourguebus avec Tobjetqu'ilavait ramassé.

— Voilà qui est d'un bon augure, monsieur le chevalier, s'écria-t-il; voici la patte du stupide animal qui a été la cause du malheur de notre pauvre chien.

Il présentait en effet à son maître un pied de cerf garni de sa peau, à l'articulation duquel tenait encore une portion considérable de l'os de la cuisse, celui-ci blanc comme de l'ivoire et complètement dégarni de ses parties musculaires.

— Voyez donc, monsieur, reprit-il, avec un accent que le fossoyeur d'flamlet n'eût pas désavoué, voyez donc comme ces coquins de crabes ont fait rapidement leur besogne. Je ne sais que les fourmis qui soient aussi expéditivesà découvrir proprement une charpente soit de chrétien, soit de simple bête.

Depuis qu'il parlait, M. de Bourguebus considérait les débris qu'il tenait à la main avec un redoublement d'attention.

— Diable, dit-il, les crustacés normands seraiejnt-ils assez civilisés pour mettre leur gibier à la broche? Cette cuisse de cerf a été rôtie, bel et bien?

— Gomment monsieur le chevalier peut-il supposer ? Pour toute réponse M. de Bourguebus lui montra,

sur le pied du cerf, des parties où le poil noirci, roussi, indiquait effectivement qu'il avait été exposé à un feu ardent.

— Et, reprit le gentilhomme en désignant l'articulation, c'est avec un couteau que cette peau a été coupée. Au fait, ton frère n'aura pas été le premfer à débarquer dans ces parages; [un de ceux qui l'y ont précédé aura trouvé le corps du cerf noyé et s'en sera régalé.

— Non, monsieur, répondit Jean-Louis en hochant la tête; si un pêcheur avait trouvé le cerf, il aurait porté sa prise à Fécamp ; il n'en est pas un qui ne préfère deux ou trois pistoles dans sa bourse à un morceau de venaison dans son estomac.

— Les soldats de la douane, alors?

Jean-Louis fit un nouveau signe négatif.

— Il y a pas plus de sentier pour arriver dans cette anse qu'il n'y en a pour descendre de la falaise dans le Chaud ron-du- Diable ; il y a bien un passage là-bas, mais il ne découvre qu'aux marées de septembre. Les soldats de la douane se tiennent là-haut, car il n'y a que les mouettes qui pourraient transporter de la contrebande par-dessus une fortification comme celle-là.

— Par la mordieu! Jean-Louis, me voilà intrigué. En cherchant celui pour lequel nous sommes venus ici, je suis sûr que nous allons rencontrer les traces du brasier devant lequel on a fait cuire ce quartier de cerf.

M. de Bourguebus prit le bras de son serviteur et ils cheminèrent sur la grève; Jean-Louis partageait si bien la curiosité de son maître, qu'il avait toujours à la main le fameux grappin qui aurait dû lui servir à ancrer; la béquille du chevalier s'entortilla dans la haussière qui traînait à terre, il faillit tomber.

— Singulière idée de remorquer ainsi une ficelle derrière toi, Jean-Louis, s'écria ce dernier avec impatience.

Cette interjection mit fin à la distraction du pauvre Jean-Louis ; il se tourna avec vivacité du côté du large, jeta un grand cri et leva les yeux vers le,ciel.

Son grelin n'étant pas fixé au bateau, le Ilot avait soulevé celui-ci, qui s'en allait à la dérive.

Un coup d'œil avait également suffi à M. de Bourguebus pour apprécier la situation; mais il songeait beaucoup moins aux dangers qu'elle pouvait offrir qu'à s'égayer du désarroi qui succédait aux triomphes maritimes de Jean-Louis.

— 11 faut avouer, capitaine, disait-il de sa voix la plus goguenarde, que vous êtes moins fort dans l'art de vous embosser sûrement que dans celui de naviguer entre les brisants.

Le serviteur était insensible à ces railleries.

— Nous sommes perdus, s'écriait-il en joignant les mains, mon pauvre maître, c'est moi qui vous aurai conduit à la mort

— Du sang-froid, mon garçon, répondit le chevalier, subitement*, désarmé par le dévouement avec lequel Jean-Louis s'oubliait pour ne songer qu'à son maître, nous ne sommes peut-être pas aussi malades que tu le crois.

— Hélas I je vous Pai dit, pas d'issues; nous sommes dans une véritable souricière, la nuit vient et la mer monte,

— Eh bien î mordieu, s'il en est ainsi, essayons de nous (distraire en la regardant monter.

En disant ces mots, M. de Bourguebus s'assit sur le galet; il ramassa des cailloux et les lança contre les vagues en applaudissant à ses ricochets avec autant d'enthousiasme que s'il eût eu encore les cheveux blonds de sa jeunesse, que si son jeu eût eu une paisible rivière pour théâtre.

11 s'en fallait énormément que Jean-Louis fût à la hauteur du magnifique sang-froid dont, en ce moment critique, son maître venait de lui donner l'exemple.

Une sorte d'inspiration instinctive l'avait immédiatement poussé du seul côté où il fût raisonnablement possible d'espérer le salut; il avait couru reconnaître l'extrémité sud de la crique, déjà l'eau l'avait gagnée, elle battait contre le rocher. Il avait essayé de doubler

la pointe en marchant dans la mer; mais sur ces côtes de galet, les déclivités sont brusques; au troisième pas, Jean-Louis avait compris que, ne sachant pas nager, la tentative n'aurait d'autre résultat que de hâter le dénoûment pour lequel il se sentait si peu d'enthousiasme.

Aussi en arriva-t-il tout de suite à cette période de l'épouvante où elle abjure tout respect humain. Sr profond que fût son respect, si sincère que fût son attachement pour M. de Bourguebus, il ne craignit plus de le scandaliser en affichant sans vergogne la peur qui glaçait la moelle de ses os.

Il commença d'aller et venir dans tous les sens, à la façon d'un lièvre qui se rend aux chiens, et sans plus savoir ce qu'il faisait. Cependant, de temps en temps, la terreur folle qui l'agitait cédait au sentiment de la conservation; tantôt, d'un œil chargé d'angoisses, il contemplait la falaise abrupte, blanche et droite comme une muraille; tantôt son regard sondait avidement les profondeurs de l'horizon, y cherchant une voile, une barque.

Hélas ! la falaise et l'Océan étaient également déserts; ni en haut, ni en bas, Jean-Louis n'apercevait un être dont^l pût invoquer le secours; il ne cessait pas, néanmoins, de pousser des cris, des appels si lamentables, qu'il eût attendri des rochers, si ce n'était pas leur métier d'être sourds.

La mer continuait de monter. Jamais elle ne s'était montrée plus belle; jamais elle n'avait été aussi calme» Ses lointains se mariaient aux lignes basses de l'horizon dans des teintes de pourpre violet; au large, elle resplendissait comme une immense nappe de métal en

fusion, aux reflets du soleil couchant; plus près du bord, ses eaux transparentes affectaient tuas les chatoiements, tous les éblouissements de l'éraeraude et de l'opale. A sa surface, à peine quelques rides, dans l'air pas un souffle; le flot succédait au flot, doux, timide, presque humble; expirant sur les cailloux dans une légère frange d'écume, il semblait étreindre la terre dans une caresse, caresse mortelle, si tendre qu'elle parût; chaque vague mordait quelques pouces plus loin que la vague qui l'avait précédée, elle resserrait de plus en plus l'espace autour des naufragés et, dans les splendeurs dont se parait l'implacable, au moment de parfaire son œuvre de destruction, dans la feinte mansuétude avec laquelle elle jouait avec ses ' victimes, il y avait une poignante ironie qui épouvantait Jean-Louis plus peutêtre que ne l'eussent épouvanté les mugissements et les assauts des révoltes de l'Océan.

Aussi insensible à ces magnificences qu'à la progression du danger, en sa qualité d'homme positif, le chevalier continuait imperturbablement ses ricochets.

Cependant, au milieu de son désarroi, le pauvre Jean- Louis eut une bonne inspiration. Il aperçut la bêche et la pioche qu'il avait abandonnées sur la plage et que le flot allait gagner, il se décida une seconde fois à se mouiller les jambes afin de procéder à leur sauvetage ; il montra triomphalement ces épaves à son maître.

Celui-ci l'accueillit irrévérencieusement par un éclat de rire.

— Bravo! Jean-Louis, s'écria-t-il, tu es un gaillard bien avisé. Nous sommes venus ici pour soustraire le corps de ce malheureux Caporal à la voracité des crabes; grâce à ta trouvaille, c'est là un petit service que

nous allons nous rendre à nous-mêmes en nous creusant une jolie petite tombe où ils ne viendront pas nous déterrer.

— Je ne sais pas, en vérité, comment M. le chevalier a^ le cœur de rire en un pareil moment et sur un pareil sujet, murmura le serviteur qui, de pâle, était devenu vert, et avait laissé tomber ses bras avec découragement.

— Autant de pris sur l'ennemi, mon garçon. Allons, un peu de fermeté, morbleu ! Je m'y connais et je t'affirme que cela n'est pas moitié aussi terrible que cela te paraît. Laisse là les outils funéraires , assieds-toi à côté de moi, je vais calculer le chemin que fait le flot par minute, et nous saurons au juste combien de temps il nous reste à vivre. Ah I c'est une expérience qui n'est pas à la portée de tout le monde.

— Sauf le respect que je dois à monsieur, je ne la ferai jamais celle-là, s'écria Jean-Louis avec une vivacité qui ressemblait de bien près à de l'indignation.

— Mon Dieu ! Jean-Louis, comme vous êtes difficile à distraire, mon ami, reprit le chevalier; eh bien! puisque rien de ce que je vous propose ne vous convient, cherchez vous-même une façon plus agréable d'employer les quelques loisirs qui nous restent.

— Il n'y en a qu'une, monsieur,; s'écria le serviteur avec explosion, c'est de nous sauver; d'abord, moi, je ne veux pas mourir !

— Malheureusement, monsieur Jean-Louis, il n'en est pas de la mort comme du mariage, où le consentement des parties est indispensable ! Mais, enfin, n'est-ce pas toi-même qui, tout à l'heure, m'avais assuré qu'il n'y avait pour nous aucune chance de salut?

— Hélas ! ce n'est que trop vrai, monsieur; mais :

<i Qui ne tente rien, n'a rien, » comme dit cet autre.

— Tentons donc, puisque tu le veux, répondit le chevalier en s'accrochant au bras de son factotum pour se remettre debout; au fait, tuas été un bon serviteur, je t'avais laissé par mon testament une petite rente destinée à te mettre à l'abri du besoin. Puisque cette récompense va probablement t'échapper, il n'est que juste que je ne refuse pas à tes derniers moments la consolation que tu souhaites. Tenons donc conseil et commençons par examiner nos ressources. Nous avons, pour arrêter la marche de l'assiégeant, une bêche et une pioche, c'est déjà quelque chose... Ahl peste! voilà l'ennemi qui envahit la salle des délibérations.

En effet, le flot montant était arrivé à l'endroit où ils se tenaient et l'avait couvert. Jean-Louis, auquel l'adhésion du chevalier avait rendu quelque courage, prit son maître dans ses bras et le porta, en marchant dans Peau, jusqu'à un des côtés latéraux du promontoire, où le galet se trouvait amoncelé en une légère éminence.

— Nous avons une bonne demi-heure devant nous, dit M. de Bourguebus ; juste le temps de régler notre compte avec notre conscience et défaire la paix avec le" bon Dieu.

Jean-Louis ne l'écoutait pas ; il avait pris sa pioche et il s'attaquait au rocher avec une véritable fureur.

— Le chevalier le considéra en souriant pendant quelques instants.

— Pauvre Jean-Louis, murmura l'incorrigible railleur, tu voudrais démolir les murailles de notre souricière ; autant essayer de boire cette mer qui va t'engloutir.

Deux ou trois fois déjà celui-ci avait suspendu les coups de son outil pour écouter; d'un geste suppliant

il demanda à son maître de garder le silence, s'agenouilla et colla son oreille contre le roc.

— Monsieur, monsieur, n'avez-vous rien entendu?

— J'entends les grincements du galet que la vague entraîne, voilà tout !

— Non, un aboi, un hurlement.

— Ah ! morbleu ! Caporal qui nous souhaite la bienvenue dans l'autre monde.

— Je ne sais pas si celui qui crie là, derrière, est Caporal, mais pour être un chien, je le jurerais.

M. de Bourguebus s'était penché et avait écouté à son tour; quand il se redressa, ses sourcils étaient froncés, ses traits contractés, ses lèvres plissées ; il s'avança de quelques pas dans la mer et considéra la falaise.

— Jean-Louis, s'écria-t-il, ta bonne volonté pour vivre aura sa récompense; je commence à croire que tu seras sauvé. Tiens, regarde là-haut, à vingt pieds de nous, la falaise fait retraite; il doit y avoir là une corniche de quelques pieds de surface ; aux algues que la mer a laissées aux aspérités du rocher il est clair que les marées ne montent pas jusque-là. Il faut que tu y arrives, Jean-Louis.

— Et comment? dit le serviteur, qui mesurait avec anxiété la distance considérable qui le séparait du point que lui indiquait son maître.

— Comment? avec ce grappin, que nous avons oublié dans la revue de notre matériel; une dizaine de brasses d'escalade pour un homme de ton âge, c'est une véritable plaisanterie; j'en ai défilé bien d'autres au siège de Pizzighettone. Allons! à l'œuvre, Jean-Louis; voilà une vague qui nous invile amicalement à nous dépêcher.

Tout en parlant, M. de Bourguebus avait exécuté une

vingtaine de nœuds sur le grelin qui se reliait au grappin ; quand ce fut fini, il le donna à Jean-Louis qui, suivant ses instructions, essaya de le lancer sur la corniche. A la troisième tentative une des griffes de fer mordit dans une fissure du rocher et s'y fixa. Jean-Louis pesa de tout son poids sur la corde, le grappin tint bon. f — On pourra dire que nous sommes revenus de loin, monsieur; à vous de me montrer le chemin.

— M. de Bourguebus hocha négativement la tête, en souriant avec une mélancolie dont rarement sa physionomie avait eu à traduire l'expression.

— Tu n'y penses pas, répondit-il; j'avais vingt-cinq ans lors de l'escalade dont je te parlais et des muscles d'acier; mes membres eux-mêmes ne sont pas au complet aujourd'hui. Monte et ne t'inquiète pas de moi.

— Vous allez rester ici ! s'écria le factotum avec une douloureuse stupeur qui amena des larmes dans ses yeux.

— Pourquoi pas? Le peu de jours qui me restent à vivre ne vaut en vérité pas la peine que je prendrais pour les défendre. D'ailleurs, je doute que deux hommes puissent tenir sur cette saillie du rocher, tant elle me paraît étroite; tu es le plus jeune, elle t'appartient, Jean- Louis. Si le courage te fait défaut, pense à la rente que

e t'ai léguée; dans moins d'une demi-heure elle t'appartiendra.

Un flot de sang monta au visage du serviteur. Il devint pourpre et rejeta avec violence la corde libératrice qu'il tenait à la main.

— Voilà un mot qui me décide, monsieur, s'écria-t-il, et pour la première fois de ma vie je me permettrai de vous désobéir. Eh bien ! morguenne, si les crabes dînent

de votre personne, ils souperont ensuite avec ma carcasse.

Jean-Louis avait parlé avec une énergie que M. de Bourguebus ne lui avait jamais connue; quand il eut achevé, il s'assit sur le galet, que quelques pouces d'eau recouvraient déjà, et cette héroïque bravade fournit an maître un témoignage de la résolution qui avait succédé aux terreurs de son factotum.

— Tu es un brave cœur, Jean-Louis, dit le chevalier, visiblement touché de ce dévouement. Monte lestement; quand tu seras là-haut, tu me diras s'il y a de la place pour deux; je m'attacherai ce grelin autour de la ceinture, et tu me hisseras auprès de toi. Mais je ne veux pas que mon salut te coûte la vie, ne l'oublie pas.

Jean-Louis était devenu exigeant. Il voulut fixer luimême la corde autour du corps de son maître.

Ua peu rassuré par cette précaution, il commença son ascension, et s'aidant des pieds et des mains, il parvint à prendre pied sur la saillie du rocher.

Il n'y fut pas plutôt que M. de Bourguebus l'entendit jeter uue exclamation de surprise. Il l'interrogea; Jean- Louis restait muet, mais il se livrait à une télégraphie furieuse. Tantôt sa pantomime semblait recommander le silence à son maître, tantôt elle l'invitait clairement à se hâter. En même temps, à la lueur douteuse du jour qui tombait, le chevalier crut reconnaître sur le visage de son serviteur les symptômes d'une nouvelle épouvante.

Fortement intrigué, le chevalier se prépara à gagner la corniche à son tour; il fît signe à Jean-Louis de hàler sur le grelin; la manœuvre était périlleuse pour l'invalide. Jean-Louis y apportait tant d'ardeur, ou plutôt tant de précipitation, qu'elle eût probablement eu de

fâcheux résultats si le chevalier, avec son sang-froid ordinaire , n'eut pas écarté, à l'aide de la bêche qu'il avait conservée , le rocher contre lequel les secousses le rejetaient à chaque instant. Enfin le vieux gentilhomme arriva à la hauteur de la corniche ; le domestique [lui saisit les mains, puis, s'arc-boutant sur ses jarrets, d'un effort suprême il l'amena sur le terrain solide.

— Ah ! monsieur, lui dit-il à demi-voix et sans lui laisser le temps de reprendre haleine, nous sommes tombés de mal en pis : la falaise est habitée, et naturellement ça ne peut pas être par des gens de bien !

M. de Bourguebus était tenté de croire que les angoisses qu'il avait éprouvées avaient affolé lé pauvre Jean-Louis; mais celui-ci reprit avec vivacité :

— Le chien ! le chien ! l'entendez-vous maintenant? Effectivement, les abois d'un chien arrivaient clairs,

nets et distincts à leurs oreilles.

Le chevalier examina rapidement l'endroit où ils se trouvaient. A peine apparente de la grève, cette saillie pouvait avoir trois pieds de largeur; à l'angle même qu'elle formait avec la face perpendiculaire de la falaise, elle s'ouvrait en entonnoir; ce trou, pris autant sur le . plan horizontal de la corniche que sur la paroi verticale du rocher, était assez grand pour donner passage à un homme, mais cette disposition contribuait encore à le rendre moins apparent. Quelques marches grossièrement taillées dans la pierre indiquaient que si cette grotte, si parfaitement dissimulée, était l'œuvre de la nature, du moins elle avait été utilisée par les hommes. C'était de cette grotte que partaient les jappements que l'on entendait.

Tout en regardant curieusement autour de lui, M. de Bourguebus écoutait avec uue attention singulière.

— Non, Jean-Louis, dit-il enfin, le hasard ne nousa pas aussi mal servis que tu le supposes; il faut croire que les morts reviennent, car je parierais la jambe qui me reste que cette voix est la voix d'un ami.

En disant ces mots, il s'était penché vers l'ouverture de la caverne et il avait lancé un coup de sifflet aigu qui retentit dans sa profondeur.

Un hurlement prolongé sembla lui répondre.

— Qu'avez-vous fait, monsieur, s'écria Jean-Louis effaré, mais vous ne soupçonnez donc pas où nous sommes? Cette grotte, c'est la cachette de contrebande que ladouane a si vainement cherchée, qu'elle avait promis cinq centslivresà qui la livrerait. Nous sommes perdus, monsieur; qui dit contrebandier dit brigand ! Ah ! pour mon compte, je regrette bien à présent, de ne pas m 'être tout simplement laissé noyer !

Le vieux gentilhomme ne prêtait qu'une médiocre attention aux lamentations de son serviteur; ce qui se passait dans la grotte absorbait tout son intérêt. Au hurle- .ment dont nous avons parlé avaient succédé des cris de rage, puis un silence ; enfin, on avait entendu une trépidation sourde, mêlée au bruit d'une respiration haletante; presque aussitôt un chien avait fait irruption sur la plateforme et failli renverser le chevalier en sautant après lui, en lui prodiguant mille caresses.

— Caporal ! s'-écria Jean-Louis, au comble de la stupéfaction.

C'était effectivement Caporal.

Si Caporal était prodigue de démonstrations joyeuses, M. de Bourguebus, de son côté, ne témoignait pas moins

j-de satisfaction d'avoir retrouvé miraculeusement son ami. Assis sur une pierre, à l'entrée du souterrain, il rendait à son chien caresse pour caresse.

Jean-Louis qui, dans l'obscurité devenue complète, jne distinguait que très imparfaitement l'animal, manifestait un étonnement poussé jusqu'à la stupeur.

— Êtes-vpus donc bien certain, monsieur, que ce soit vraiment Caporal? demanda- t-il à son maître, en se penchant, non sans prudence, pour examiner le ressuscité

de plus près.

M. de Bourguebus haussa les épaules.

— D'ailleurs, monsieur, reprit Jean-Louis, dont l'accent trahissait une recrudescence de ses angoisses antérieures, si c'était vraiment Caporal, songez donc qu'il devrait être enragé, il y aurait dix jours qu'il n'aurait ni bu ni mangé.

— La cuisse de cerf, dont tu as retrouvé le pied sur le rivage, aurait dû te démontrer que Ton ne jeûne pas dans ce souterrain, et Caporal en a eu certainement sa part, n'est-ce pas Caporal?

Caporal acquiesça par un aboi.

— Quel malheur qu'il ne puisse pas parler, dit Jean- Louis; il nous raconterait ses aventures.

— Si elles t'intéressent, je puis lui servir d'interprète. Il est tombé de la falaise, à l'entrée de la nuit et à la marée haute; il a été précipité du côté du retour de ce rocher, où le brisant se change en remous, et il a pu se maintenir quelque temps à la surface en s'accro chant à quelque saillie de la pierre, avec l'âpre détermination d'un gaillard qui ne soucie nullement d'aller chasser dans l'autre monde. Un de ces bâtiments qui prétendent se passer de l'agrément de Sa Majesté pour débiter leurs petites marchandises, croisait à courte distance de la falaise.

Pressés de profiter de la marée, aussitôt que la nuit a éi close et la falaise débarrassée des importuns, ces dignt négociants ont accosté avec leurs embarcations à Tel droit môme où nous nous trouvons. Un d'eux, ayant ei tendu les gémissements de Caporal, prit la peine de tirer de l'eau; mais comme un homme se pendrait pli tôt que d'avoir gratuitement obligé même .une bête, bienfaiteur et le sauveur de Caporal se l'adjugea pour s| payer, et il lui mit une bonne chaîne au cou afin de li rendre la reconnaissance plus facile.

— Monsieur le chevalier veut se moquer de moi, dîj Jean-Louis; comment serait-il possible que des détail; aussi minutieux fussent parvenus à sa connaissance?

— Tu oublies, Jean-Louis, que tout veneur digne de ce titre doit savoir ce qui s'est passé où il n'était pas, et que je me targue de quelque habileté dans cette science. Quant auxindices sur lesquels se fondent mes présomptions, je consens à te les révéler. Je tiens entre mes doigts un morceau de la chaîne qui attachait Caporal et qu'il a rompue pour accourir à notre voix. Du reste, ajouta- t-il, en faisant un effort pour se relever, je suis sûr que ces messieurs vont se faire un véritable plaisir de t'affirmer que je ne me suis pas trompé.

— Quels messieurs? balbutia Jean-Louis, en s'efforçant de ne pas deviner.

— Les messieurs du souterrain, les contrebandiers, parbleu. Trouverais-tu convenable que j'emmenasse mon chien sans leur rendre mes devoirs, sans les remercier de la part qu'ils ont eue à sa conservation?

— Monsieur songe à entrer dans cette caverne ! s'écria le serviteur avec véhémence, ah I je préviens monsieur que je ne l'y suivrai pas.

— Veux-tu bien me donner le bras, tout de suite, reprit le chevalier avec un accent calme, mais fort impératif.

— Jamais, monsieur, je serais coupable si je m'associais à une pareille imprudence. Sans le respect que je dois à monsieur, j'emploierais la force pour m'y opposer.

— Alors, j'irai seul.

— Ahî mon Dieu! murmura le pauvre Jean-Louis en levant ses bras vers le ciel, qui m'eût dit que je regretterais de ne plus être sur ces galets où la mer menaçait de nous engloutir.

— Je crois, tout au moins, que tu as eu grand tort de ne pas me laisser en bas.

— Pourquoi cela, monsieur?

— Parce qu'à cette heure tu aurais hérité, tandis qu'il me paraît infiniment probable que tu n'hériteras ni aujourd'hui ni plus tard. Comme je le disais, je suis fort entêté; je vais donc descendre là-dedans à tâtons; nécessairement je me casserai le nez contre quelque roche, cela me mettra de fort méchante humeur, et comme je suis également très rancunier mon premier soin en rentrant au donjon sera certainement de rayer de mon testament le nom de ce poltron de Jean-Louis qui m'aura abandonné.

Celui-ci était en proie aune perplexité violente. Disonsle à l'honneur du fidèle serviteur, la menace de son maître n'exerçait qu'une médiocre impression sur ses déterminations; mais il savait qu'il ne renoncerait pas à son projet; il tremblait en songeant aux dangers de toute sorte auxquels son refus allait exposer le chevalier, autant au moins qu'à la pensée de se trouver face à face

avec les redoutables habitants de la falaise. M. de Bourguebus s'aperçut qu'il chancelait.

— Du reste, rassure-toi, mon pauvre Jean-Louis, ajouta-t-il ; je t'ai prouvé que j'étais un peu sorcier ; eh bien I je puis te jurer que le gtte est vide et que nous ferons buisson creux. Caporal a longtemps aboyé ; nous-mêmes nous faisons depuis une demi-heure un petit sabbat i l'entrée de ce souterrain; si les contrebandiers eussent été là, il y a longtemps qu'ils seraient venus se mêlera notre conversation.

— Alors nous sommes sauvés, monsieur le chevalier, s'écria Jean-Louis avec explosion !

— Comment cela?

— Dame, monsieur, il se raconte que cette fameuse cachette du Chaudron-du-Diable a une issue qui aboutit au milieu des bois. C'est égal, je crois que nous ferons mieux d'attendre le jour.

— Pour voyager sous terre, je ne pense pas que le jout nous soit bien utile, mon bon Jean-Louis.

— Si encore nous avions une torche?

— N'as-tu pas la corde de ton grappin, et cette corde n'est-elle pas goudronnée?

— Mais du feu pour l'allumer?

— Nous trouverons là-dedans tout ce qu'il nous faut; Caporal nous conduira. Nous avons un auxiliaire qui connaît toutes les ressources de la place.

M. de Bourguebus avait réuni le grelin qui leur avait servi à escalader le rocher; il le coupa en plusieurs morceaux, dont il effila les extrémités; il conserva à Tua de ces morceaux une longueur de plusieurs mètres, l'attacha au collier du chien et remit l'autre bout à Jean-Louis.

, '':;fr'Et maintenanL, en avant, s'écria- t-i 1 ; suis Caporal, j';^lV'qae je m'appuierai sur loi; eu marchant de la ■sarîe,.!c(iios n'avons pas à craindre de disparaître dans [àe-trou, ce qui est le seul danger sérieux que nous ■ ; «y ûîjS ■ i redou 1er.

}M j;^^' descendirent l'escalier; après la sixième marche " "n devenait horizontal, mais le boyau dans lequel S- trouvaient, engagés était si bas et si étroit qu'ils rçés de marcher courbés; bientôt la voûte se

eil cheminant, Jean-Louis se servait de celle ins qui restait libre pour tâtonner autour de

Sjttànsieur, dit-il à voix basse à son maître, j'ai senti " jnêaux, (rbteu ! et qui ne sont pas vides, je t'en réponds. 'jf&f'heure je te permettrai de le rafraîchir; en aiten- ■''l&Wffàtr-àpà'9 ^ Caporal, qui te dit dans son langage que J&.JjRJgïïo. -sommes pas encore arrivés au bon endroit. ' $^ifiH.êffet, le chien faisait entendr | ;■ îçrt; .titafit avec force sur son trait; : '■ É#fipîtS quelques minutes, il leur sei .:■':. ;^>1ns%fihrement, et, malgré lesté 1 ifttlles ils étaient plongés, ils î M sienl dansle réduit le plus sp "[^souterrain. Le chien s'était arrô jujpifi maître et le domestique promenèrent leurs doigts """ a côtés, ils ne rencontraient que le roc ou des mar- ^-.^.idlfees amoncelées.

?3^*£ ■* donnerais volontiers quelques pistoles d'un raau- ' ViHtijïreeau d'amadou, grommela le chevalier. s*?^3; monsieur, s'écria Jean-Louis, Caporal lient

quelque chose dans sa gueule et nous l'apporte. Hélas! reprit-il après s'être baissé pour reconnaître cet objet, ce n'est qu'une veste de marin. Que veux-tu donc que nous fassions de cette défroque? imbécile !

— Cet imbécile a cent fois plus d'esprit que toi; fouille dans les poches, fouille dans les poches, répondit M. de Bourguebus.

Jean-Louis obéit et un cri de triomphe annonça à son maître qu'il ne s'était pas trompé. La veste contenait^ briquet; en quelques minutes ils eurent du feu;*âç£$$; quelques efforts ils parvinrent à allumer une des tcyfcçjfegr' que l'ingénieux chevalier avait improvisées. .".*? *s?

A sa clarté vacillante, ils purent reconnaître l'entait;, où le chien les avait conduits. C'était un rond-point sè^èz vaste, d'une élévation considérable, auquel se rejiàjitt^ plusieurs galeries qui s'enfonçaient dans diversè§;#JT^;/ tions. Ce rond-point, ces galeries, étaient littéral&métit- . encombrés de marchandises : tonneaux de rhum,^*^ cauts de sucre, balles de coton et de tabac; toiïÇÎ^.-V rangé, classé, arrimé avec autant d'ordre que dahs'-tek--magasins commerciaux de quelque grande cité indus* trielle. . " \

Jean-Louis calculait avec admiration les sommes considérables que représentaient ces richesses, M. dé Bourguebus les examinait lui-même avec un intérêt qui donnait à soupçonner un mobile plus puissant qu'une vul- .. gaire curiosité. \ -^j;

Us venaient de s'engager dans un boyau qui reliait eià$r& * elles deux galeries dont nous avons parlé, et qui semblait" renfermer des marchandises plus précieuses, à en jùgejr^" parles précautions qui avaient été prises pour placer Telcaisses qui les contenaient à l'abri de l'humidité, lorsque.

Caporal fit entendre un sourd grondement; presque aussitôt le grincement plaintif d'une porte sur ses gonds retentit sous les voûtes. M. de Bourguebus s'était arrêté ; il arracha la torche des mains de Jean-Louis et l'écrasa sous son pied.

— Pas un mot, pas un mouvement! lui dit-il à voix basse, mais avec un accent qui n'admettait pas de réplique.

Cette recommandation était superflue; plus mort que

vif, Jean-Louis s'était jeté et s'aplatissait derrière les

caisses. M. de Bourguebus s'effaça lui-même dans l'an-

.^gJe^qU'elles formaient avec le rocher, et de sa main, il

comprima la gueule de Caporal.

A peine avait-il pris ces dispositions que des lueurs incertaines commencèrent à colorer la voûte d'une des galeries. Bientôt à dix pas de l'embuscade, du chevalier, un homme vêtu d'une houppelande grise et tenant une lanterne à la main , passa , se dirigeant vers le* rondpotfif.

. Si prompt qu'il eût été à disparaître, M. de Bourguebus l'avait reconnu. Il avait fait un mouvement, et de sa poitrine s'était échappé un soupir rageur qui indiquait une certaine surexcitation dans l'état de son esprit.

Aussitôt que tout fut rentré dans l'ombre, lorsqu'il jugea que le personnage à la houppelande était suffisamment éloigné, le chevalier allongea le bras et secoua Jean-Louis, étendu à ses côtés.

: * — As-tu vu? lui demanda-t-il.

'• — Ah! monsieur, répondit le pauvre diable; dont les dents s'entrechoquaient, pour regarder, il faut du courage, j'ai beau vouloir vous obéir, je ne parviens pas à en trouver.

— Bon ! alors, lève-toi ; rallume ton morceau de corde et suis-moi.

Jean-Louis avait compris, au ton de son maître, que les éternelles observations qu'il se permettait ne rencontreraient plus d'indulgence; il obéit.

M. de Bourguebus ne lui demanda pas d'aide; appuyé sur sa béquille, il marchait avec une vivacité singulière. Il prit la galerie que l'homme avait suivie pour venir à eux; elle les conduisit à une énorme grille de fer derrière laquelle on entrevoyait, montant dans l'ombre, les marches d'un escalier taillé dans le roc, comme était celui de l'entrée donnant sur la mer; cette grille était restée ouverte.

— Voilà le passage dont tu m'avais parlé, dit M. de Bourguebus, en allumant une seconde torche à la première ; prends-le et va-t'en.

— Mais, monsieur...

— Va-t'en, te dis-je ! répondit M. de Bourguebus, dont l'œil unique lança un éclair. Je veux rester ici et y rester seul, entends-tu! Quand tu seras sorti du souterrain, tu m'attendras pendant une heure dans les environs de l'entrée. Si, dans une heure, tu ne m'as pas revu, tu recommanderas mon âme aux prières de Mlie de Chastel- Ghignon, ma nièce.

Jean-Louis essayait encore de résister; mais, avec une vigueur qu'on se serait peu attendu de rencontrer en lui, le vieil officier le saisit par le bras, le poussa de l'autre côté de la grille, la ferma, en mit la clef dans sa poche et rentra dans le souterrain, sans paraître entendre les lamentations et les sanglots par lesquels son pauvre serviteur accompagnait chacun des pas de son ascension.

M. de Bourguebus, suivi de Caporal, revint sur ses pas

sans prendre aucune précaution pour étouffer le bruil de sa marche ; il suivit une des galeries latérales ; elle le ramena à l'entrée qui donnait sur la mer; arrivé là il plaça sa torche entre deux balles de coton, après avoir pris soin d'en attiser la flamme, et se dirigea vers le rondpoint.

Le personnage que nous avons vu passer se trouvait dans cette partie du souterrain. Il avait posé sa lanterne sur un tonneau et, un calepin à la main, il enregistrait les marques des ballots de marchandises; il était tellement absorbé dans sa besogne que M. de Bourguebus fut à deux pas de lui sans qu'il l'eût entendu s'approcher.

— Eh bien! monsieur, s'écria celui-ci d'une voix qui grondait comme un tonnerre, sommes-nous satisfaits de nos petites opérations?

M. de Chastel-Chignon , mes lecteurs l'ont déjà reconnu, se retourna; il devint livide, le carnet échappa de ses mains et tomba sur le sol.

— Le chevalier, murmura-t-il avec effort.

— Oui, le Chevalier, qui est heureux d'être en ce moment à cent pieds sous terre pour rester le seul témoin d'une honte qui l'éclaboussé.

— Mon oncle, de grâce !

— Je ne suis plus votre oncle, monsieur, je suis un gentilhomme qui vient vous demander compte d'un ignoble trafic qui déshonore tous ceux qui vous appartiennent.

— Au nom du ciel! mon oncle... monsieur, ne me perdez pas... Je consens à tout : M. de Tancarville épousera Denise comme vous l'avez souhaité.

— Allons donc ! s'écria M. de Bourguebus avec une animation croissante, M. de Tancarville pouvait prendre pour femme la fille d'un croquant, il ne peut pas épou-

ser la fille d'un émule de Mandrin. Oui, de Mandrin, ajouta-t-il sur un geste de M. de Chastel-Chignon, en vous comparant à lui, c'est lui que j'amoindris ; il fait son métier Pépée au point, en bandit, sinon en soldat, tandis que ce métier vous le faites en voleur.

— J'y renonce, monsieur, j'y renonce à tout jamais je vous le jure; pardonnez-moi, disait le père de Denise éperdu, pardonnez-moi, je vous en conjure; c'était pour augmenter, pour grossir l'héritage de ma fille que j'aime tant.

— Si vous l'aimiez comme vous le dites, vous auriez réfléchi que, de tous les héritages, le meilleur à lui léguer était un nom honorable et honoré; mais, tenez, si vous saviez combien la résolution que j'ai prise est inébranlable, vous m'épargneriez, je vous jure, l'ennui

d'entendre vos doléances.

En disant ces mots, M. de Bourguebus avait renversé un tonneau sur lequel il s'était assis, puis il se mit à agacer Caporal.

—Que voulez-vous dire? monsieur, demanda le pauvre Chastel-Chignon.

— Je vous conseille de mieux employer votre temps et vos paroles; un petit acte de contrition, une prière bien fervente, ne seront pas de trop en ce moment-ci.

M. de Chastel-Chignon regarda autour de lui avec une indicible angoisse ; de légers nuages de fumée commençaient à courir dans le rond-point, aux rouges lueurs de la lanterne on voyait leurs spirales se dérouler lentement et s'amonceler au plafond.

— Le feu! le feu! balbutia-t-il d'une voix étranglée; en môme temps il s'élança du côté de la galerie de sorlie,-le chevalier le retint avec force.

— C'est inutile, lui dit-il avec une tranquillité qui contrastait singulièrement avec l'état de bouleversement de son neveu, tout à fait inutile, j'ai fermé la grille.

— Mais par ici, du côté de la mer?

— Je vous engage à n'en pas tenter l'aventure, c'est précisément là que je viens de jeter ma torche, sur des balles de coton qui se trouvaient à l'entrée, ce sont elles qui flambent en ce moment.

— Mais vous voulez donc notre mort ?

— Je veux que votre honteux secret soit enseveli sous les ruines dé' l'antre où s'accomplissaient vos petits tripotages, voilà tout!

Une idée terrible traversa le cerveau du misérable ; ses yeux s'ouvrirent démesurément, ses lèvres ellesmêmes devinrent blêmes.

— Mais il y a de la poudre ici, nous sommes perdus, s'écria-t-il d'une voix presque inintelligible.

Alors l'instinct de la conservation lui [donna la force de dominer l'horrible terreur à laquelle il était en proie; il avait compris que le chevalier seul était le maître de son salut ; il se jeta à ses pieds, s'y traîna, éleva vers lui des mains suppliantes, le conjurant, lui parlant de sa fille, lui demandant avec un accent déchirant, de ne pas lui refuser la grâce de l'embrasser encore une fois.

Tandis qu'il parlait, les pieds du chevalier battaient une marche sur les flancs du tonneau qui lui servait de siège, mais M. de Chastel-Chignon avait été bien inspiré; l'image de Denise, qu'il avait invoquée, triompha de la résolution du vieux gentilhomme.

— Allons, dit-il, puisque vous tenez tant à vivre vous vivrez.

J'y mets une condition, cependant.

— Laquelle, mon bon oncle, laquelle? parlez.

— Que vous rendrez aux pauvres ce que vous avez pris au roi de France.

— Je le jure! s'écria M. de Chastel-Chignon avec an enthousiasme qui indiquait que ce serment serait religieusement tenu.

— Bien; alors conduisez-moi à la grille, je rouvrirai.

A ces mots, M. de Chastel-Chignon saisit son oncle entre ses bras, et, malgré le poids de ce fardeau, il s'élança dans la galerie d'un pas rapide.

Il était temps. Derrière eux une barriqueMe rhum que le feu avaitgagnée éclata et des torrents de liquide chargés d'un eflamme bleuâtre, se répandirent à l'endroit qu'ils venaient de quitter et propagèrent rapidementl'incendie.

Le lendemain matin, M. le chevalier de Bourguebus eut une longue conférence avec M. de Tancarville.

Pendant cette conférence, il semblait que les deux camarades eussent pratiqué l'échange de leurs physionomies ordinaires. Autant celle du vieil invalide paraissait triste et morose, autant celle de son jeune ami semblait joyeuse.

— Enfin, dit le premier, après quelques minutes de méditation, malgré ce que je viens de vous raconter, vous persistez à vouloir me faire l'honneur de devenir mon neveu?

— J'y persiste. M. de Chastel-Chignon a fait amende honorable, nous devons le croire corrigé, et puis il faut bien l'avouer, mon vieil ami, vous avez trop bien réussi» j'aime mademoiselle votre nièce à ce point, que je ne me consolerais jamais si votre rêve ne se réalisait pas.

Alors M. de Bourguebus prit une grande feuille de

papier et commença de la couvrir des majestueux jambages de son écriture.

— Par qui allez-vous envoyer cette lettre? demanda M. de Tancarville.

— Par Caporal, parbleu ! où trouverions-nous un mesger plus sûr et plus rapide.

Effectivement, il enveloppa sa missive dans un chiffon et la plaça dans la gueule de l'intelligent animal en lui disant :

— Au château !

Vingt minutes après, Caporal rapportait une nouvelle dépêche en échange de la première. M. de Tancarville en fit sauter le cachet avec une agitation fébrile.

Elle ne contenait que ces deux lignes :

« C'est à mon oncle, M. le chevalier de Bourguebus, qu'il appartient de disposer de la main de Mlle de Chastel-Chignon et de déterminer le chiffre de la dot que je lui donnerai. »

M. de Tancarville se jeta dans les bras de son vieil ami.

— Embrassez donc Caporal, morbleu! s'écria celui-ci avec quelque impatience, car c'est à lui bien plus qu'à moi que vous devrez votre femme.

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