CAPORAL
Dans la plantureuse Normandie, la fécondité du sol triomphe presque partout des vents âpres qui atrophient la végétation dans le voisinage immédiat de la mer. Lorsque l'on quitte la petite ville de Fécamp, en suivant la vallée, on n'a pas encore perdu de vue les falaises arides et crayeuses qui servent de ceinture à l'Océan, que celte végétation accuse sa puissance; à quelques centaines de mètres à peine de cette grève de galets elle étale toutes ses magnificences.
Les coteaux se chargent de bois épais où dominent les hêtres au feuillage glauque, dont les troncs blancs et lisses, se détachant sur ce fond d'un vert sombre, ressemblent aux fûts de colonnes de marbre ; à droite et à gauche les champs étagent leurs moissons bariolées et dans le fond du vallon, des deux côtés d'un petit torrent qui roule ses ondes cristallines sur un fond de cailloux, s'allongent les nappes verdoyantes des prairies»
On fait ainsi deux lieues, découvrant) pour ainsi dire h chaque pas, un nouvel échantillon des splendeurs de cette terre généreuse; alors sur le flanc de la colline de gauche, on aperçoit le clocher quadrangulaire et les maisons pittoresquement groupées du petit village de Colleville, dont chaque façade, construite en silex et
en galets, se zèbre de dessins alternativement noirs et blancs.
A deux cents pas de la dernière maison, à cinquante de la route, derrière les cimes arrondies d'un régiment de pommiers, à l'ombre desquels pousse une herbe fine et drue, un vrai tapis, se dresse une grande tour carrée dont l'architecture atteste quelques liens de parenté avec Féglise du village et dqnt les murs grisâtres certifient l'antiquité.
De loin, cette haute et sombre silhouette fait croire à un château; mais l'illusion s'évanouit lorsqu'on en approche. La toiture moussue s'est affaissée dans plus d'une partie, çà et là des sillons noirâtres indiquent des solutions de continuité dans l'alignement des tuiles qui la composent; les étroites fenêtres des étages supérieurs sont brisées, veuves de leurs carreaux, à la grande liesse des pigeons qui vont et viennent du dehors et de l'intérieur et de l'intérieur au dehors ; les ouvertures du re?de-chaussée sont closes, mais avec des bottes de paille; d'ailleurs un long bâtiment neuf, aux toits d'un rouge violent qui flanque la vieille construction, accuse nettement que l'une et l'autre ont reçu une destination agricole et économique. A travers le volet supérieur, toujours'ouvert de la porte de la première, on entrevoit le bahut et l'armoire de chêne aux ferrures luisantes, le luxe 4u cultivateur, et les clayons où sèchent les fromages, une de ses industries; du seuil de cette porte jusqu'au verger, le sol est couvert d'une épaisse couche de litière mise en demeure de devenir fumier, égayée de quelques flaques d'une eau rotissâtre dans laquelle barbotent les canards, tandis que leurs commères, les poules, grattent et picorent sur la terre ferme; de tous
les côtés des instruments d'agriculture qui se reposent complètent le tableau.
Si la qualité actuelle de cette habitation ne peut être mise en doute, les gloires de son passé n'en survivent pas moins à sa déchéance actuelle. Au-dessus du cintre de granit qui fut la poterne, on distingue encore un vestige d'écusson qui a résisté à la double rage du temps et des vandales de 1793; sur l'angle aigu du toit on remarque un reste de girouettes. Les murs effondrés n'ont jamais d'autres parchemins.
En effet, avant de devenir un^ humble ferme, cette tour avait été une demeure de gentilhomme ni plus ni moins que le château de Golleville, qui a eu la chance de rester debout au milieu des orages révolutionnaires, et qui, bien que plus d'une fois il ait changé de maître, se dresse encore aujourd'hui au sommet de la colline.
En 4748, époque à laquelle s'ouvre ce récit, la tour et le château appartenaient à deux proches parents, à l'oncle et au neveu; mais, contre l'ordinaire, c'était l'oncle qui se trouvait pourvu de la plus modeste de ces deux propriétés.
Golleville et ses énormes dépendances, ses quatorze métairies, ses bois immenses qui allaient de Valmont aux falaises, avaient le neveu pour maître.
Commençons donc par faire connaître le plus riche de ces deux personnages à nos lecteurs; la richesse est le seul ordre hiérarchique qui soit légitime à l'époque où nous écrivons.
M. Tuvache de Chastel-Chignon, seigneur de Golleville, les Mazures et autres lieux, avait été un des plus fameux maltôtiers de l'intendance de Normandie.
Bien qu'aussi largement pourvu en noms sonores
qu'en espèces sonnantes, il était, bien entendu, dubiœ nobilitatis, une locution par laquelle la politesse du temps désignait ceux dont* la roture n'était rien moins que douteuse. Son père, un plumitif affamé des environs de Lavaur, était arrivé à Rouen sans sou ni maille, mais avec une de ces facondes, une de ces outrecuidances gasconnes qui suffisent aux enfants de la Garonne pour pousser partout, comme disait le grand roi Henri. D'un poste infime des gabelles, M. Tuvache, il n'était que Tuvache alors, était rapidement arrivé à un emploi supérieur.
A force de racler le plancher des greniers à sel, il avaitramassé quelques centaines de mille livres.
Elles lui servirent à pénétrer dans l'intimité de Jean Duval de Bourguebus, alors seigneur, de Colleville et conseiller au Parlement de Normandie, un robin qui s'était donné la tâche de faire fleurir à Rouen les mœurs de la cour; il prêta généreusement son argent à ce magistrat coureur de ruelles, mais sans oublier ses sûretés.
Lorsque le conseiller mourut, laissant des affaires un peu plus qu'embrouillées et deux enfants, un fils et une fille, le Tuvache daigna accepter le fief de Colleville en remboursement de ce qui lui était dû, et il fit mieux, il proposa au tuteur d'épouser Mlle de Bourguebus, afin que le bien ne sortît pas tout à fait de la famille; en face de la ruine des enfants du conseiller, cela pouvait passer pour de la générosité.
On lui livra la jeune personne, que l'on projetait de mettre en religion, et, du môme coup, le maltôtier se trouva pourvu d'une seigneurie, d'un beau placement et d'une femme qui lui donnait tous les parlementaires nor-
mands pour alliés; sans compter son action magnanime, qui lui valait l'admiration de ses concitoyens.
Son fils, celui qui doit figurer dans cette histoire, lui succéda dans sa charge et dans ses ambitions. Peutêtre modifia-t-il, comme la voix publique l'en accusait, les antiques procédés de ses devanciers par un trait de génie, en inventant le mélange d'une espèce de sable de roche au sei de Sa Majesté; toujours est-il que son ascension vers la fortune fut encore plus rapide que ne l'avait été celle de son père.
En 4748, outre des biens meubles considérables, il avait acquis la terre de Chastel-Chignon en Anjou, quelques maisons à Rouen, et il avait encore arrondi le domaine de Golleville par l'adjoqction de plusieurs fermes qu'il avait successivement achetées de son oncle, M. de Bourguebus, lequel, de son côté, ne suivait pas moins pieusement que le fils de sa sœur les traditions bien différentes que lui avait léguées l'auteur de ses jours.
Ce Tuvache, IIe du nom, était de bonne heure resté veuf avec une fille unique; cette fille avait alors dix-sept . ans, il songeait à l'établir; mais la fièvre de l'enrichissement le tenait d'une façon si absolue, que, s'il se préoccupait avec quelque anxiété des bénéfices matériels qu'il pouvait tirer de cette affaire, il ne songeait pas le moins du monde à consulter les petites idées que M1,e Denise, c'était le nom de son enfant* pouvait nourrir sur cette question intéressante.