‹ Contes de chasse et de pêcheChapitre 2 sur 16 · MON PREMIER CHIEN · texte numérisé non relu

MON PREMIER CHIEN

C'était un braque tiqueté blanc et marron, dont les quatre pattes et le museau étaient peints d'une vive couleur de feu. Très-pur de race, il se rapprochait cependant du pointer par sa conformation; sa poitrine était large et fortement descendue; il avait la jambe sèche, la patte allongée, le fouet court et haut placé et le ventre légèrement harpe. Il n'en était pas moins avec cet ensemble un fort bel animal, et l'intermédiaire qui l'avait acheté nous l'annonçait comme étant doué d'une finesse d'odorat supérieure et très-solide dans ses arrêts, et ledit ami avait appuyé sur un dernier mérite tout à fait extraordinaire au rapport.

Je vous avoue que ces qualités n'avaient à mes yeux qu'une importance relative ; il avait à mon affection un titre principal qui le dispensait de tout corollaire : il était un chien! Posséder un chien était depuis trois bonnes années le but de mes ambitions; il me semblait

que s'il parvenait à se réaliser, il ne me resterait plus rien à solliciter du ciel.

Ce n'était pas que l'espèce ne fût point représentée au logis paternel, — ma mère trouvait môme qu'elle Tétait un peu trop largement. — En dehors des chiens courants, serviteurs utiles, mais non admis aux familiarités de la vie domestique, nous avions Stop et Morphée, deux autres braques avec lesquels j'entretenais de bons rapports de camaraderie, enfin une charmante épagneule clumber, d'une race alors fort rare en France, et que le lord Beverley avait donnée à mon père ; elle se nommait Phann. En raison de la noblesse de son origine» de sa distinction, de ses aimables qualités et surtout de son attachement à son maître, elle avait au salon ses entrées grandes et petites.

Je vivais avec Phann sur le pied d'une intimité complète; quand arrivaient les vacances, je multipliais les platitudes pour obtenir de mon père qu'il me cédât, de temps en temps, le précieux privilège de donner l'hospitalité à la chienne sur le tapis de mon lit. Du moment où il m'eût été officiellement annoncé que mon vœu le plus cher était accompli, que j'allais avoir un chien à moi, tout à moi, rien qu'à moi, que je ne partagerais avec personne, je ne trouvais plus que des regards de dédain pour mes vieux amis, et c'était à peine si les sollicitations affectueuses de la petite épagneule parvenaient à m'arracher une caresse distraite. Tout sentiment nouveau s'alimente d'ingratitudes.

Tandis que mon futur chien voyage, parlons un peu de cette passion de l'homme pour ce dont il peut dire, c'est mon bien, c'est ma chose.

Il en existe de l'homme une foule de définitions, les unes

savantes à nous donner le frisson, les autres tout simplement spirituelles , et ce ne sont pas les plus mauvaises. Quand on a cherché ce qui distingue cet homme des autres animaux, — mettons ses petits-cousins, pour ne pas trop vous humilier, — personne n'a songé à son instinct le plus caractéristique, à celui de la propriété, à la jouissance qu'il trouve dans la possession de quoi que ce soit, jouissance spéciale à lui, instinct concentré dans son espèce. L'homme est un animal tout autant accapareur qu'adorateur; s'il boit sans soif, il aime également à posséder, môme sans raison et sans profit.

On nous objectera que l'oiseau manifeste le plus vif attachement pour son nid? Parbleu, il tient également à ses plumes; le contenu de ce nid, œufs ou petits, représente la chair de sa chair. Voilà ce qu'il aime, voilà ce qu'il défend ; quant au contenant, qui lui a coûté de si rudes labeurs pourtant , aussitôt que le dernier des oisillons a pris sa volée, les chefs de la famille l'abandonnent, le délaissent, et le plus souvent n'y reviennent pas l'année suivante. Si quelques espèces ont des demeures attitrées, permanentes, ce sont celles qui vivent en société. La communauté ne saurait se passer de la fixité du domicile.

Les quadrupèdes professent à l'endroit du repaire un véritable éclectisme. Quelques-uns se donnent la peine de se creuser un refuge; mais le moment de s'en servir étant arrivé , ils ne semblent pas tenir à celui-là beaucoup plus qu'au premier venu. Si le renard utilise son terrier au profit de sa progéniture, la femelle du lapin, au contraire, va déposer et élever ses petits loin du sien. L'amour de ce que les Anglais nomment le home, le chez soi, et qu'il faut considérer à la fois comme la base

et l'expression la plus énergique de l'instinct de possession, n'existe pas chez les êtres sauvages. Vous le retrouverez en revanche chez tous ceux que nous avons façonnés à notre image en les domestiquant; chez le chat, par exemple , il se manifeste avec une singulière puissance.

Et la pie voleuse, me direz-vous ; il fallait bien qu'elle eût le sentiment de la propriété, celle-là, puisqu'elle s'est rendue célèbre par sa passion immodérée pour le bien d'autrui? Je vous répondrai qu'il n'est point prouvé que la Gazza n'ait pas été un oiseau rancunier qui aura cédé à la tentation blâmable d'envoyer une servante de Palaiseau à la potence; ou bien une pie dilettante ayant pressenti qu'un aussi parfait libretto ne pouvait inspirer qu'un chef-d'œuvre musical; mais ce qui me paraît de la dernière évidence, c'est que l'appétit de la possession fut absolument étranger à son larcin de cuillère d'argent. En y réfléchissant, la première de mes deux suppositions me paraît beaucoup moins facétieuse que je ne l'ai cru en l'émettant. Vous n?en êtes pas, je le suppose, à reconnaître chez les animaux que nous domestiquons, par caprice ou pour notre agrément , ces tendances malicieuses si nettement accentuées chez les bouffons dont nous leur imposons le rôle; c'est en leur donnant carrière qu'ils se vengent de l'humiliant servage auquel nous les condamnons.

Dans de telles conditions, le corbeau comme la pie et le geai lui-même ont incontestablement un penchant de rapine ; ils volent tout ce qui leur tombe sous le bec, particulièrement ce qui par son éclat se rapproche des métaux précieux qui nous sont si chers; mais si vous inventoriez les nids de leurs congénères de l'indépen-

dance, jamais vous n'y trouverez les morceaux de verre, de faïence, qui ne manquent pas dans les champs, et que les premiers recueillent si précieusement autour des maisons qu'ils habitent.

Le chien, comme le renard , comme le loup, enfouit et recouvre de terre les aliments qu'il ne peut pas consommer; mais l'instinct de la prévoyance, corollaire de celui de la propriété, est chez lui si vague que neuf fois sur dix il oublie le chemin de ses cachettes. Il en est probablement de même des autres, puisqu'il n'est pas rare de découvrir, dans les forêts, des restes de carnage recouverts déterre, en pleine décomposition.

Chez l'homme, au contraire, ce besoin d'isoler quoi que ce soit du tout général, pour se le réserver, affecte de telles proportions qu'il a été le pivot de la vie sociale et de la civilisation; il est si intense qu'il soulève des ardeurs passionnées, même quand la valeur de l'objet possédé est médiocre. La tendresse jalouse du paysan pour son humble champ distance de fort loin l'attachement du grand propriétaire pour ses nombreux domaines; il ne manque pas de chaumières qui sont plus chères à leurs maîtres qu'un somptueux château à son propriétaire.

Alphonse Karr a écrit quelques pages exquises sur la sottise d'un personnage qui , pouvant jouir gratis des beautés, des charmes des squares et des jardins de Paris, compromet sa fortune et son repos pour créer et embellir un méchant parterre de quelques mètres carrés. Le paradoxe est soutenu avec la verve , avec la finesse qui distinguent réminent écrivain; mais rien n'y fait, et ce n'est pas moins un paradoxe, qui étonne sous la plume d'un homme qui est, avant tout, une incarnation

du bon sens. Son contempteur des jouissances publiques obéit à un sentiment très-humain en leur préférant une simple satisfaction qu'il ne partage avec personne. Il nous parait très-probable que le spirituel ermite ferait grise mine à qui viendrait lui proposer d'échanger son clos de Saint-Raphaël contre la contemplation des magnificences horticullurales de Ferrières.

Que le diable soit des voyages ! On ne sait jamais où vous conduisent ceux-là môme qui se circonscrivent, comme le mien, entre deux parenthèses. Voilà quatre bonnes feuilles de papier que je noircis, peu s'en est fallu que je ne vous parlasse de la création du monde pour me justifier de m'être montré exclusif dans ma prédilection pour l'animal qui allait devenir mien. Le lecteur n'avait que faire de tant de verbiage pour le comprendre, car, s'il est de bonne foi, il n'hésitera pas lui-môme à nous déclarer que l'animal qui a le trèsgrand honneur de lui appartenir a été l'objet d'une fabrication spéciale, qu'il est tel que jamais on n'en a vu, que jamais on n'en verra plus, ce qui légitime pleinement la préférence dont celui-ci est également l'objet. Hâtonsnous donc de revenir non pas à nos moutons , mais à Phanor; en babillant à tort à travers, j'ai oublié de vous dire que mon futur serviteur répondait à ce nom sonore.

La joie avec laquelle il était attendu n'avait pas été sans quelques nuages. J'avais bien compté qu'il jouirait des privautés accordées à Phann, qu'il aurait comme elle ses coudées franches dans l'intérieur, de la cave au

grenier; je me croyais fondé à croire surtout qu'on lui reconnaîtrait le droit de dormir sur mon tapis : c'était bien le moins, puisqu'il était à moi, et je me croyais très-modéré en me contentant de si peu pour un aussi important personnage. Ma déception ne fut donc pas médiocre, lorsqu'il me fut signifié, comme une condition expresse à l'octroi qui m'en était fait, que Phanor serait purement eUsimplement associé à Stop et à Morphée dans la hiérarchie domestique , que comme eux il aurait pignon sur cour, mais qu'il y resterait enchaîné et qu'il mangerait à leur gamelle !

L'arrêt me parut monstrueux, et je ne le subis pas sans maudire in petto le despotisme que s'arrogent les parents sous ce prétexte frivole qu'ils sont un peu plus vieux que leurs enfants. Ah! si mon père eût été mon fils, je ne l'eusse certes pas empêché de donner carrière à sa tendresse pour la petite épagneule ; il eût pu la faire coucher dans son lit sans que je le trouvasse mauvais; j'étais pour cela beaucoup trop raisonnable.

Quoi qu'il en fût, j'eus le bon sens de comprendre que l'heure où ce père barbare venait de dépenser une quinzaine de louis pour m'êire agréable eût été mal choisie pour témoigner de l'humeur que me causaient ces restrictions; si amères que fussent mes réflexions, je les étouffai dans mon jeune sein, je me contentai de protester, par les soins que je donnai au futur appartement de mon chien, contre l'injuste dédain que l'on affectait pour sa personne. Refusant fièrement les offres de Joseph, celui des domestiques qui avait l'espèce canine dans son département, je brûlai une demi-douzaine de bottes de paille pour flamber convenablement la niche attribuée à Phanor et la débarrasser des insectes que d'an-

ciens locataires pouvaient y avoir laissés; au grand désespoir de ma mère, malgré ses objurgations, je balayai l'édifice, je le lavai, je le rinçai , je le surrinçai, et, quand il me parut aussi net que mes vêtements, hélas! l'étaient peu, je le garnis d'une litière sur laquelle un chien d'empereur n'eût pas dédaigné dé s'étendre. Si j'avais eu des feuilles de rose à ma disposition, si j'avais pensé qu'elles pussent être agréables à Phanor, j'en aurais garni son matelas.

Le grand jour.de l'entrée en possession de mon animal me parut terriblement long à venir, mais il arriva. Mon père et moi nous nous rendîmes au-devant de la diligence qui devait amener le voyageur. Quand le conducteur l'eut descendu des hauteurs de l'impériale où il avait eu sa place, ce fut d'une main frémissante que je saisis la chaîne que me tendait cet homme, et aussitôt, m'agenouillant devant Phanor, je l'embrassai avec une ivresse mêlée de quelque émotion.

Si dépaysé que fût l'arrivant, il se montra sensible à mes caresses. Soit qu'avec l'incroyable instinct de son espèce il eût deviné que ce voyage insolite devait aboutir pour lui à un changement de propriétaire, soit tout simplement que ma physionomie lui fût sympathique, il répondit consciencieusement à mes avances en me débarbouillant de son mieux ; puis, après les transports du premier épanchement, il ne cessa plus de me témoigner qu'il était satisfait de la destinée qui s'annonçait pour lui, par les frétillements de sa queue et ses gambades.

Je doute fort que jamais cœur de consul romain se soit aussi doucement épanoui dans le triomphe que ne le fit le mien en traversant la ville. Tout en caressant

Phanor, qui cheminait à mes côtés au bout de sa chaîne, je promenais mes regards autour de moi pour jouir de l'envie que je ne pouvais manquer d'exciter. J'aurais volontiers arrêté chacun des passants que nous croisions pour les inciter à admirer ce chien magnifique qui était à moi, car l'idée que Ton pouvait douter que j'en fusse le maître gâtait un peu mon bonheur. Je me promettais d'intriguer auprès de ma mère pour qu'elle me fit don d'un collier sur lequel mon nom serait gravé en assez gros caractères pour que personne n'ignorât de ma qualité vis-à-vis du porteur.

Les débuts de Phanor à la maison furent passablement orageux.

J'avais insidieusement commencé par lui servir une soupe plantureuse et destinée à lui donner une haute opinion de l'ordinaire qui l'attendait. Insensible aux lamentations de la cuisinière, j'avais accaparé tous les reliefs qu'elle destinait aux trois autres pensionnaires et j'en avais agrémenté le potage. Le voyage avait mis le braque en appétit; en moins de rien il s'était confectionné un abdomen qui ressemblait à un petit baril. Après ce repas d'ouverture, je l'avais promené dans le jardin en continuant de lui prodiguer les démonstrations les plus expansives. L'heure 'du dîner avait mis fin à ce tête-àtête, j'avais attaché moi-même Phanor dans sa niche, qui faisait face à celle de ses deux futurs camarades, et je l'avais quitté avec le regret qu'éprouvait le bon roi Dagobert quand il se voyait forcé de prendre congé de sa

meute.

On en était aux entrées, lorsque, la'porte de la salle à manger s'entr'ouvrant, on vit apparaître dans l'entrebâillement la tête ahurie de Joseph.

—-Monsieur, dit-il, il y a le chien caille qui a déjà cassé sa chaîne.

J'avais bondi sur mon siège et je m'étais levé ; un regard de mon père me fit retomber sur ma chaise.

— Mets-le dans la pçtite écurie, dit-il à Joseph; ferme bien la porte et le volet , il se tiendra tranquille.

— Surtout n'oublie pas de lui donner de l'eau et de la paille, ajoutai -je avec l'accent le plus impérieux que put me fournir mon organe.

Au dessert, nouvelle apparition de Joseph.

— Monsieur, dit-il d'une voix altérée, le caille, c'est pis qu'un lion; il a déjà fait son trou dans la porte de l'écurie, et, à la façon dont il travaille, c'est sûr que tout à l'heure il va s'évader.

Hélas ! Joseph n'avait pas fini de parler que des abois furieux, des cris de lutte nous apprenaient que sa prophétie était déjà réalisée. Cette fois mon père s'était levé le premier ; je le suivis dans la cour, où nous trouvâmes Phanor non-seulement en rupture de ban, mais en train d'administrer au pauvre vieux Morphée une raclée suivant toutes les règles de l'art.

Je savais de reste que l'honnête Morphée, retraité après des services aussi loyaux qu'ils avaient été longs, n'avait que des armes complètement émoussées à son service; mon imagination galopante n'en décerna pas moins à l'agresseur le rôle de la victime; j'éclatai en imprécations contre le méchant animal qui allait étrangler le malheureux Phanor; je me précipitai entre les combattants, je saisis mon chien par le collier et,. aidé

par Joseph, je parvins à l'arracher au vieux braque, c'est-à-dire à le détacher de celui-ci, qu'il avait renversé et qu'il tenait à la gorge.

Tandis que mon père consolait de son mieux son gémissant camarade, je procédais à l'inventaire des blessures dont je me figurais que Phanor devait être couvert ; celui-ci semblait insensible à ces témoignages de ma sollicitude ; son attention était concentrée sur Stop, qui, assis sur sa queue, avait assisté en philosophe à ce tournoi; il fixait sur lui des yeux brillants comme des escarboucles et faisait entendre de sourds grondements. Tout à coup, et ayant que j'eusse pu faire une seule tentative pour m 'opposer à cette seconde agression, Phanor m'échappant, s'élança sur ledit Stop et entama une seconde bataille; ce nouvel adversaire étant jeune et vigoureux, la lutte fut plus longue, la victoire plus disputée, mais elle n'en resta pas moins à l'assaillant.

Il me fut démontré plus tard que mon chien ne connaissait pas d'autre façon d'entrer en relations avec ses semblables.

Mais cette fois mon père avait ordonné à Joseph de lui apporter son fouet ; il empoigna le batailleur par la peau du col et, malgré mes protestations, mes supplications et mes cris, il lui appliqua une vigoureuse mais légitime correction. Quand ce fut fini, et à ma grande surprise, au lieu de bouder et de s'enfuir comme je m'y attendais, Phanor, qui avait conservé un air guilleret, se secoua, à deux ou trois reprises, depuis le bout de museau jusqu'à l'extrémité de la queue, puis, dédaignant les consolations que je m'évertuais à lui prodiguer, il commença#de gambader autour de celui

qui l'avait si rudement étrillé, en accentuant sa pantomime de quelques abois de remercîment.

Malgré ce témoignage de l'excellence de son caractère, il n'en fut pas moins réintégré dans sa niche, où il fut attaché à l'aide d'une chaîne de licol, dont la solidité semblait devoir répondre de sa sagesse.

Hélas ! il en fut exactement de celle-là comme de la première, de la grosse comme de la petite; le lendemain, lorsque dès l'aube je descendis dans la cour, je trouvai Phanor en pleine liberté et gai comme un pinson; son garde-chiourme Joseph, au contraire, avait les yeux rougis et tuméfiés, et sa physionomie, ordinairement extra placide, exprimait une mauvaise humeur anormale.

— Ah ! il est gentil, monsieur, votre caille, me ditil, d'aussi loin qu'il m'aperçut, et il nous a fait passerune jolie nuit; pas moyen de dormir avec ce possédé-là ; il a commencé par casser la chaîne de la jument, après cela il s'est mis à vagabonder dans la cour en aboyant, et en fin des fins est-ce qu'il ne prétendait pas effracturer la muraille pour aller trouver les courants dans le chenil? Heureusement que je suis arrivé, car là ça ne se serait pas passé comme avec celte pauvre vieille guenille de Morphée , et ce matin nous n'aurions pas seulement relrouvé la queue de votre caille,

— D'abord, Joseph, tu sauras que mon chien se nomme Phanor, et non pas le caille; je t'engage à ne plus l'oublier; en second lieu s'il a cassé la chaîne de la jument, qu'est-ce que cela prouve? qu'il n'aime pas à être attaché, et voilà tout.

Mon père ne prit pas le nouvel exploit de Phanor avec autant de gandeur d'âmp; mais en face des preu-

ves multipliées que ce chien venait de fournir de son horreur pour la captivité, il était assez embarrassé pour lui trouver une prisonsolide. D'un autre côté, j'implorais, et ma mère, que j'avais fini par rallier à ma cause, joignait ses instances aux miennes ; nous gagnâmes notre procès, le libre parcours de la maison fut octroyé au rebelle.

Pendant trois jours tout alla bien, ou à peu près. A part une incursion dans le poulailler, une demi-douzaine de combats singuliers qu'il se ménagea dans nos promenades, Phanor se comporta avec décence. Ces peccadilles étaient du reste rachetées par l'attachement qu'il me témoigna tout de suite et qui acheva ée le mettre dans les bonnes grâces de ma mère. 11 ne me quittait pas plus que mon ombre, hors pendant les repas, où on le retenait à la cuisine.

Le troisième jour, il y eut quelques personnes à dîner. Au moment où on enlevait le premier service, on entendit des exclamations confuses, au milieu desquelles on distinguait cependant les cris de : Arrêtez le ! attrapez-le !

Mon cœur se serra; quelque chose me disait que mon chien ne devait pas être étranger à ce tapage. Effectivement, au moment où Louis, le valet de chambre, ouvrait la porte, un choc violent dans les jambes lui fit perdre l'équilibre; ce choc, c'était Phanor qui l'avait produit en faisant irruption dans la salle à manger avec des façons de boulet de canon ; il tenait dans sa gueule un magnifique gigot, et, sans s'inquiéter aucunement Iles exclamations diverses soulevées par cette nouvelle manière de servir le rôti, il s'arrêta devant ma chaise et, prenant la posture réglementaire , il nie présenta son butin avec une évidente satisfaction.

Cette fois, hélas ! mon père fut inflexible.

On réintégra Phanor dans la petite écurie, dont la porte etle volet, préalablement doublés- de tôle, défièrent désormais les efforts combinés de ses griffes et de ses dents. Je n'étais pas moins désespéré que si moi-même j'eusse été l'objet de cette séquestration ; elle m'atteignait du reste presque autant que le braque, car je consacrais à sa consolation le plus que je pouvais de mon temps, passant cinq. ou six heures par jour dans son cachot. Je n'étais pas en mesure de lui porter un gigot à mon tour, c'était l'office que je dévalisais à son profit'; j'arrivais avec ma poche bourrée de friandises, que nous grignotions, fraternellement assis en face l'un de l'autre sur sa paille. Ces procédés exceptionnels, j'ose le dire, ne tardèrent pas à être récompensés par un attachement non moins exceptionnel ; d'aussi loin que Phanor m'apercevait, ses grands yeux bruns étincelaient, il me mangeait de caresses avant de songer au biscuit que je lui présentais ; quand il fallait nous séparer, sa douleur était déchirante; longtemps après mon départ, il éclatait en abois» en gémissements, fort agaçants, j'en conviens, pour le voisinage, mais dont je n'étais pas moins très-orgueilleux de me voir l'objet.

Je me montrais plus résigné, car une semaine seulement nous séparait du jour de l'ouverture qui devait marquer la fin de notre commune infortune ; une si prochaine perspective de délivrance, les triomphes qui devaient infailliblement s'ensuivre, tant pour Phanor que pour moi, me rendaient patient.

Le grand jour vint. Je glisse sur l'insomnie, sur les rêves délirants de la nuit qui le précède : il n'est pas un de mes lecteurs qui ne se soit trouvé aux prises avec ce que je puis bien appeler les affres de l'ouverture*

A quatre heures du matin, nous montions, mon père, un de ses amis, Stop, Phanor et moi, dans un char à bancs et nous roulions vers une ferme située à cinq lieues de la ville, où nous avions l'habitude de tirer nos premiers coups de fusil et où, comme d'ordinaire, quelques invités devaient nous rejoindre.

Un petit triomphe m'attendait à l'arrivée. Dans la courte réunion qui précéda l'entrée en campagne, Phanor fut l'objet de l'admiration générale; on me fit force compliments sur la beaulé de mon chien, que je tenais en laisse et de court pour éviter les conflits, lesquels, vu la surexcitation extraordinaire que la vue du fusil avait provoquée chez mon camarade, se multipliaient dans de désolantes proportions. Je recevais ces congratulations sans aucune espèce de modestie et avec un sourire qui voulait dire :

— Tout à l'heure vous en verrez bien d'autres !

Vous connaissez probablement la tactique de l'ouverture dans les pays découverts. Je suis néanmoins forcé de la décrire succinctement pour les chasseurs auxquels elle n'est pas familière. On se place en ligne, à trente ou quarante pas les uns des autres, on bat l'immense plaine à bon vent en poussant le gibier de remise en remise, mais de façon cependant à ne pas le chasser de son territoire.

Ncftis n'avions pas fait cinq cents pas que Phanor, qui quêtait, le nez haut, à un joli galop, mais cependant en croisant et en recroisant ses voies suivant l'ordonnance ,

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en avait déjà pris autant d'avance sur s^$&*lîaborateur.

— Rappelle ton chien, me cria ntoq $££?*,' le gibier ne tient pas le matin; si tu le laisses fourrager comme cela , nous ne tirerons pas un coup de-fa5M>>; >

J'obéis, et je sifflai de toute la vigjï$^$# iàes poumons :Phanor tourna légèrement la •fôtej^.iàon côté pour me prouver qu'il avait entendu le'ràllil&jàiéht , mais il jugea absolument inutile d'y obtempérer et il continua de battre l'estrade avec un redoublement d'ardeur. J'appelai, je criai à en perdre haleine; il semblait que mon ami était devenu complètement sourd; une assez vaste luzerne était devant lui, il y entra aussi gaillardement que si j'eusse commandé : Marché I

— Prends ton fouet et étrille-le d'importance, me dit mon père; si tu n'arrives pas à t'en faire Craindre, tu n'en tireras jamais rien.

La rébellion de Phanor m'avait à la fois humilié et exaspéré. Je me trouvais dans des dispositions à rosser consciencieusementmon amile plus cher : je pris le galop à mon tour pour le rejoindre, mais en ce moment même le braque, exécutant brusquement une halte, dessina le plus magnifique arrêt qu'il soit possible àçf souhaiter; à cette vue j'avais accéléré mon allure ,. quand la voix paternelle m'arrêta.

— Ne cours donc pas , ne te presse même pas ; ce chien est un affreux brigand, mais la Solidité de son arrêt se devine à sa pose; tu peux prendre ton temps, il ne forcera pas, sois tranquille.

Bon gré mal gré, je comprimai les bouillonnements de mon impatience et j'avançai en faisant de mon mieux pour suivre ces recommandations. Effectivement Phanor, qui semblait devenu de pierre, ne força pas son

arrêt, mais au moment où, le coeur frémissant, je n'étais plus qu'à une cinquantaine de pas de la luzerne, un coup de fusil vint à partir sur ma gauche, presque à l'extrémité delà ligne. À ce bruit , mon chien avait brusquement relevé la tête , et aussitôt , abandonnant sans vergogne et son poste et son propre objectif, il était parti à fond de train dans la direction d'un perdreau qui venait de tomber; il arriva avec une telle force d'impulsion sur le chien qui avait ramassé la pièce, que celui-ci, au choc de cette vivante catapulte, tourna plusieurs fois sur lui-même en lâchant le gibier, dont Phanor s'était emparé avant que la pauvre bête dépossédée eût eu le temps de se reconnaître. Ce bel exploit accompli, il revint à moi avec la même allure accompagné par les haros que ce procédé indélicat soulevait sur toute la ligne.

J'étais furieux pour de bon; j'avais perdu l'occasion de tirer une pièce que certainement , — on tue toujours les pièces qu'on ne tire pas, — jen'aurais jamais manquée ; et puis quelle humiliation ! un chien que j'avais déclaré sans pareil 1 J'avais posé mon fusil, et, le fouet caché derrière mon dos, j'attendais que Phanor accomplît le dernier détail de son service pour ra'eraparer de lui et lui infliger une sérieuse leçon de civilité et de retenue; mais le drôle se méfiait; au lieu d'arriver au rapport, il tournait autour de moi en prenant des attitudes tantôt repentantes et tantôt câlines ; je l'appelai de ma voix la plus douce , la plus caressante; il s'assit en me montrant sa conquête, comme s'il eût supposé que je succomberais à la tentation, et en remuant doucement la queue; je m'approchai, en multipliant les mots flatteurs, sans parvenir à sa por-

tée; lorsque je fus à deux pas de lui, il s'en alla un peu plus loin reprendre son altitude. Heureusement Joseph , qui portait le carnier de mon père, vint à mon aide, il parvint à le saisir; mais au moment où, jetant le masque, j'arrivais le fouet haut et le fropt menaçant, un second coup de fusilayant éclaté à l'autre extrémité du front des tireurs, Phanor donna une si furieuse secousse qu'il s'échappa et s'élança à toutes jambes du côté d'où la détonation était venue.

Il reparaissait cinq minutes après avec un lièvre, salué non plus par des cris d'indignation, mais par des éclats de rire.

— Eh bien ! me dit mon père, qui m'avait rejoint et

qui se mêlait à l'hilarité générale, X avait raison de

nous dire que son acquisition rapportait bien ; seulement il rapporte un peu trop, c'est un complice de Cartouche qu'il nous a envoyé ; avec lui tu n'as pas besoin d'être en peine , tu es sûr d'être le roi de la chasse. Enfin nous allons essayer de refréner un peu l'intempérance de M. Phanor à l'endroit du bien d'autrui ; pendant ce temps-là , toi, Joseph , tu reporteras ce perdreau et ce lièvre à ceux auxquels ils appartiennent.

Alors mon père , qui avait pris dans son carnier un collier de force et un cordeau d'une trentaine de mètres, ajusta le collier au cou de Phanor, du côté des pointes , y attacha la corde , et, m'ayant recommandé de poser le pied sur cette corde chaque fois que mon chien s'écarterait un peu trop , il s'en alla reprendre sa place.

La théorie de la manœuvre est des plus simples , mais avec Phanor il n'était pas facile de la faire passer dans la pratique. Il devait être familiarisé de longue date

avec cet instrument de correction, car il ne parut pas môme étonné de le sentir; il reprit sa quête à son train ordinaire, traînant sa corde qui serpentait entre les chaumes avec des tortillements de couleuvre. Comme, bien entendu , il avait immédiatement repris une avance indécente, je me mis au pas gymnastique et j'essayai d'arrêter son appendice au passage. Je le tentais dix fuis, j'y réussissais une. Bien qu'il ne parût pas s'inquiéter de mes dispositions correctionnelles, le braque déjouait presque toujours mon entreprise, accélérant sa course, tournant, virant au moment précis où ma semelle allait se poser sur cette diablesse de ficelle. Lorsque j'y parvenais , par hasard, la saccade était proportionnée à l'impétuosité de son élan , et il exécutait une terrible culbute ; il en paraissait si peu affecté qu'il ne prenait pas même la peine de se secouer ; deux fois, trois fois, m'en étant rendu maître, je joignis aux piqûres du collier une plantureuse raclée : la philosophie de Pbanor s'étendait aux coups de fouet, il ne daignait, même pas m'en témoigner quelque rancune.

Cependant nous avions, rejoint quelques compagnies de perdreaux qui, le soleil commençant à monter, s'étaient mises à tenir, et ma tâche était aussi devenue de plus en plus laborieuse. Depuis que la fusillade était nourrie, l'effervescence de Phanor avait pris des proportionspour moi écrasantes. A chaque détonation nouvelle, il essayait d'exécuter sa pointe accoutumée de ce côté. Le serrant de près, je parvenais quelquefois à réprimer sa fougue; mais le plus souvent il déjouait mes tentatives de répression , arrivait sur les chiens de nos compagnons avec ses façons de tempête, et leur enlevait leur

butin, soit de bonne grâce, soit au prix d'une bataille; plusieurs fois, dans sa course, la corde qu'il traînait avait fait lever des perdrix remisées ; les imprécations commençaient à éclater de toutes parts, on envoyait mon beau braque à tous les diables. Mon père me fit signe de venir à lui.

— Mon pauvre enfant, me dit-il , je crains bien de l'avoir fait dans Phanor un triste cadeau; quand nous serons seuls nous tâcherons de le raccourcir; mais nous n'y pouvons songer aujourd'hui , où nous avons le devoir de ne pas faire de la partie de plaisir de nos invités une abominable corvée. Quitte-nous donc, et chasse seul ; va-t'en du côté de Saint-Léger, où il n'y a guère moins de perdreaux que par ici; Joseph, dont je n'ai pas besoin, t'accompagnera.

Je ne demandais pas mieux : non-seulement je n'avais pas encore tiré un seul coup de fusil , mais le petit travail que je venais d'exécuter pour courir après le cordeau de Phanor, les appels désespérés que je lui avais adressés , l'état de surexcitation dans lequel ses rébellions à jet continu me plongeaient, avaient épuisé mes forces. Joseph , de son côté , qui en était à sa sixième ou septième restitution , ne demandait pas mieux que d'être délivré de ces trop fréquentes promenades. Un vieil ami de mon père, qui tenait ma gauche et qui, faisant ses premières armes, chassait sans chien, se décida à venir avec moi. Nous laissâmes donc le gros des chasseurs s'éloigner, après avoir reformé sa ligne, et nous nous disposâmes à prendre une direction opposée à celle qu'ils suivaient.

On prétend que pour bien faire il n'est jamais trop

tard ; je crois cependant qu'ayant attendu cinquante-trois ans, M. de M..., l'ami de mon père, eût été sage en ne s'avisant pas de devenir un Nemrod.

Celait un tout petit homme, affligé d'une myopie d'un gros numéro; il y remédiait à l'aide d'une paire de lunettes en écaille, laquelle, conjointement avec une chevelure bouclée , mais poivre et sel, un visage arrondi et joufflu, contribuait à lui donner l'air d'un chérubin sur son retour. Ceci n'était rien encore : sous-intendant de la subdivision, il exagérait hiérarchiquement l'embonpoint traditionnel des gros majors; aussi épais, aussi ventripotent qu'il était court, évidemment il n'avait pas été taillé non-seulement pour la course , mais pour la marche.

La contagion de l'exemple l'avait emporté sur tant d'excellentes raisons 4e rester tranquille. Il venait à la maison à peu près tous les jours; entendant sans cesse parler de lièvres, de perdreaux massacrés, M. de M... avait été mordu à son tour par le désir de tâter des joies de Saint-Hubert. Lorsqu'il avait parlé des velléités cynégétiques qui le travaillaient, on avait souri d'abord , puis on l'avait un peu raillé. Très- présomptueux, très-vaniteux surtout, quoiqu'il n'eût jamais passé pour avoir inventé la poudre, le bon sous-intendant s'était rebiffé, entêté; il avait immédiatement acheté le fusil, l'équipement, et lâché la bride à la vocation subite qu'il venait de se découvrir, et que lui-môme il déclarait irrésistible.

Cependant, et malgré le fanatisme de chasse qu'il affichait depuis un grand mois, M. de M... me prouva tout de suite que ses débuts n'avaient pas tout à fait répondu à ses ambitions. Lorsque nos compagnons se furent

remis en marche, un soupir de satisfaction souleva sa vaste poitrine.

— Ouf! dit-il en s'éventant avec son mouchoir, nous voilà donc seuls I Je vole une soupe d'honneur à ce brave Phanor qui m'a fourni un prétexte décent pour lâcher oes messieurs : je veux tuer du gibier, moi , et toi aussi, n'est-ce pas?

— Oh ! m'écriai-je avec un accent qui valait tout un po6me.

— Eh bien , mon garçon , tu sauras que ce n'est point «en traversant la plaine à une allure de cheval de course que l'on ramasse des perdreaux. C'est une méthode condamnée par les principes, et moi je ne connais que les principes; tu vas voir que nous leur damerons le pion en leur restant fidèles, à ces principes. Pour commencer, nous allons chercher un bon petit coin de bois , bien ombragé, bien frais, où nous nous reposerons un moment.

Cette proposition me consterna. J'eus un vague pressentiment d'être tombé de Charybde en Scylla; mais je ne soupçonnais pas cependant l'étendue des tribulations que me réserverait l'originalité du sous-intendant.

— Nous reposer, lui répondis-je avec la timidité de mon âge, je ne demande pas mieux, monsieur; pourtant il y a à peine une heure que nous marchons.

— Crois-tu? au fait, c'est possible; ce doit être la chaleur et leur diable d'alignement qui m'auront fait trouver le temps long : nous allons donc continuer, puisque tu parais le désirer; mais, aupanwant, il est indispensable que je t'initie aux principes dont je te parlais tout à l'heure et sans lesquels on ne fait rien de bon.

Je regardais le sous-intendant avec un complet ahu-

risse ment; il tira de la poche de sa veste un petit bouquin d'un aspect vénérable, l'ouvrit à une page cornée et rajusta ses lunettes.

— Vois-tu ça, mon garçon, reprit-il; ces messieurs, ton père le premier, se sont moqués de moi, lorsque je leur ai déclaré que, désormais, je serais de toutes leurs parties. En ce monde, retiens-le pour ta gouverne, il faut toujours s'arranger pour bien rire , c'est-à-dire pour rire le dernier : je les ai donc laissés dire, mais je me suis acheté ce volume qui n'est rien moins que le Parfait Chasseur, par le citoyen Liverdun , et depuis un grand mois, jour et nuit, je l'étudié. Grâce à lui, et sans qu'on s'en doute , je veux être en mesure de vous enfoncer tous ! Pour en être plus certain , et ma mémoire étant un peu rétive, j'ai emporté le Parfait Chasseur avec moi, afin de le consulter en toute occasion. Félicite-toi de cette précaution qui va me permettre de t'initier, toi aussi, aux principes. Allons, asseyons-nous sur le revers de ce fossé ; écoute attentivement, et surtout tâche de bien te pénétrer des règles de la chasse.

Mes lecteurs, en se reportant à leur jeunesse, se feront facilement une idée de la rage sourde avec laquelle j'accueillais cette charitable proposition; mais j'étais trop habitué à la déférence envers les hommes de l'âge de M. de M... pour laisser percer mon impatience et mon dépit, llongeant mon» frein, réprimant les fourmillements de mes jambes , promenant un regard mélancolique sur les champs bariolés dont les vapeurs commençaient à miroiter au soleil, caressant machinalement Phanor, que j'avais amené entre mes jambes et qui ne paraissait pas moins agacé que son maître , je subis avec une héroïque résignation la lecture du chapitre de la

chasse en plaine , mais non sans envoyer in petto à tous les diables le citoyen Liverdun et ses conseils.

Quand ce fut fini, d'un bond je m'étais mis debout, mais le bourreau me retint par la jambe, et se levant à son tour un peu moins lestement :

— Un instant, me dit-il , les principes , nous les tenons et nous les tenons bien, n'est-ce pas? [1 s'agit maintenant de les appliquer à notre tactique. D'abord nous devons chercher le vent! Ahl fichtre, c'est que nous n'avons pas de girouette !

Je réprimai un sourire; ôtant un de mes gants, j'introduisis mon index dans ma bouche, puis, quand il fut échauffé, je rélevai au-dessus de ma tête, et une légère sensation de fraîcheur m'indiqua la direction du nord-est.

— Le vent vient de là, dis-je au sous-intendant, qui avait suivi mon manège avec curiosité et qui venait de le reproduire.

r— C'est, ma foi, vrai; et l'idée est ingénieuse. Comment diable le citoyen Liverdun a-t-il oublié ce détail dans son Parfait Chasseur? En fin je l'annoterai en marge. Puisque le vent vient de là, c'est dans cette direction que nous allons marcher; mais non pas à bride abattue comme tantôt, mais posément, méthodiquement, en croisant, en recroisant nos voies, afin de ne pas laisser de gibier derrière nous; tu Tas entendu, le citoyen Liverdun dit qu'il suffit d'une feuille de betterave pour qu'un lièvre se dissimule.

— Mais c'est que nous n'avons pas de betteraves, lui répondis-je tristement en lui montrant l'immense steppe de guérets, tachetés çà et là de quelques quadrilatères de trèfle ou de luzerne.

— Il pourrait y en avoir, et cela ne doit pas nous empêcher de croiser et de recroiser nos voies : les principes, je ne connais que ça! Partons donc; toi, Georges, tu tiendras le centre avec ton chien, Joseph fera l'aile droite, moi la gauche; n'oublions pas surtout que ces ailes doivent déborder légèrement sur ce centre de façon à former un faible arc de cercle, et en avant!

Je n'avais pas attendu le commandement pour lever mon pied que je tenais posé sur le cordeau de Phanor. Celui-ci avait visiblement puisé un surcroît d'ardeur dans notre halte forcée; avant que mes deux compagnons eussent gagné leurs positions, il avait déjà pris du champ; fidèle à ses habitudes, il en avait môme tant pris que pour le rejoindre je dus passer immédiatement du pas accéléré au pas gymnastique.

— Pas si vite, toorbleu ! pas si vite, me cria le sousintendant avec animation; et ces principes, est-ce que nous les avons déjà oubliés ?

D'un geste désespéré je lui indiquai Phanor, qui de bordées en bordées allongeait de plus en plus sa distance; j'essayai de donner satisfaction à M. de M... en appelant le réfracta ire jusqu'à m'égosiller, mais plus je criais et moins ce sourd volontaire paraissait m'entendre ; je repris le galop, bien que les injonctions de mon aile gauche fussent devenues presque menaçantes.

Heureusement, lorsque j'eus franchi un nouveau demi-kilomètre environ, je vis Phanor dessiner un arrêt avec les magnificences d'attitude déjà décrites. Ma première pensée avait été de continuer ma course ; mais mon père m'avait tant de fois recommandé, lorsque je chassais avec un homme plus âgé que moi, de lui faire

les honneurs de l'arrêt de mon chien, que je résistai à

la tentation. Je me retournai pour attendre mes compagnons; j'aperçus le sous-intendant marchant à pas •comptés et si loin, si loin qu'il me sembla qu'il n'avait pas bougé de place. Je le hélai et lui fis signe d'arriver.

Du train dont il allait, il me sembla impossible qu'il arrivât assez tôt pour profiter de la politesse que j'entendais lui faire. Fallait-il donc perdre en l'attendant une si belle occasion ? Le gibier arrêté par Phanor n'aurait-il pas vingt fois le temps de se dérober, soit en piétant, soit en se mettant à l'essor? Ces questions que je me posais à moi-même bouillonnaient dans mon cerveau ; j'étais aux prises avec de véritables angoisses ; je dois à la vérité d'avouer que les perplexités de cette lutte intime ne m'empêchaient pas d'avancer lentement, mais sûrement. J'avançai si bien que je me trouvai dans une petite luzerne, où Phanor, le corps allongé, les muscles tendus, la queue raidie, le regard flamboyant, aspirait voluptueusement les émanations qui lui arrivaient d'une grosse touffe d'herbes. Il était si beau dans sa pose que l'orgueil de le faire admirer à mon compagnon l'emporta sur la démangeaison fusillante; bien décidé à attendre le sous-intendant, je criai : Tout beau! d'une voix que l'émotion rendait chevrotante ; quelques sourdines que j'eusse mises à mon organe, le bruit avait suffi pour donner l'éveil aux hôtes de la luzerne ; Phanor s'était davantage aplati , il fit deux ou trois pas en rampant, et une caille, se levant devant lui, prit son vol en faisant entendre son petit cri.

Si pures que fussent mes intentions, j'avais épaulé et lâché consciencieusement mes deux coups sur la fuyarde. Je dois vous confesser qu'à cette époque j'avais

la déplorable habitude de fermer les deux yeux avant de tirer. Ce jour-là, et en raison du surcroît d'émotioD que me procurait un vague trouble de ma conscience, il est probable que mon plomb s'en alla dans la direction du zénith, ce qui ne m'empêcha pas du tout de crier : Apporte ! de toute la vigueur de mes poumons.

— Quoi I qu'est-ce que tu dis? fit la. voix haletante de M. de M... qui arrivait essoufflé; que veux-tu que ce chien te rapporte, puisque, cette caille, tu Tas manquée ? Oui, manquée, et c'est bien fait. Cela t'apprendra une autre fois à dédaigner les principes. La caille doit se viser à la pointe du bec ; le citoyen Liverdun le recommande, continua-t-il en tapant sur la couverture du Parfait Chasseur, qu'il venait pour la seconde fois de tirer de sa poche. Veux-tu que je te lise l'alinéa ? Non,, n'est-ce pas? Monsieur aime bien mieux manquer le gibier qui sort de ses culottes 1 Si encore tu avais eu la courtoisie et l'adresse de m'ai tendre, ajouta-t-il avec quelque amertume, nous l'eussions mise entre deux feux; et elle ne nous aurait pas échappé ; d'ailleurs, ce n'est pas moi qui aurais oublié de viser à la pointe du bec.

— Mais, mon cher monsieur M..., ce n'est pas ma faute, lui répondis-je avec une sincère humilité, c'est celle de Phanor, qui s'emporte toujours ; il fallait bien le rattraper.

— Désormais il ne nous échappera plus, reprit le sous-intendant d'un ton doctoral, j'ai consulté le citoyen» Liverdun ; ce sera Joseph qui formera le centre ; il tiendra l'extrémité du cordeau de Phanor, qui, de la sorte, sera bien forcé de quêter sous le fusil ; tu marcheras à sa droite, moi à sa gauche, et de la sorte ça ira comme sur des roulettes. En attendant, je vais me débarrasser

de ma carnassière au profit de Joseph ; jamais, je crois, je n'ai eu si chaud.

Bien qu'effectivement le sous-intendant fût dans un état de transpiration fait pour toucher les cœurs sensibles, Joseph me parut médiocrement flatté du dépôt ; car, comme tous les débutants jeunes ou vieux, M. de M... avait bondé son sac de vivres et de munitions.

Nous prîmes l'ordre de bataille convenu, qui sembla tout de suite souverainement désagréable àPhanor; il multiplia ses tentatives pour gagner le large ; Joseph, de son côté, augmentait proportionnellement le nombre des saccades, non sans crier, non sans pester, non sans jurer. Ce tapage devait être en contradiction flagrante avec les doctrines du Parfait Chasseur,, car, sans remarquer qu'il lui fournissait un furieux appoint, M. de M... ne cessait pas de gourmander le pauvre Joseph et de lui imposer silence. Il vint un moment où celui-ci n'y tint plus.

— Ah ! guerdin de caille, s'écria-t-il, j'avais ben raison d^ dire que t'étais enragé; il me coupe la main, ce brigand-là, et j'ai le bras à moitié démanché !

Le sous-intendant lui cria d'entortiller ses doigts de son mouchoir, afin d'amortir les secousses ; Joseph se mifen mesure de suivre ce conseil; mais Phanor, qui, en le voyant s'arrêter, était revenu auprès de lui, tournant sournoisement autour de son conducteur, entortilla les jambes de celui-ci avec son cordeau, puis s'élança à fond de train : l'infortuné Joseph, trop brusquement secoué par sa base, perdit l'équilibre et se trouva projeté le nez en avant dans un labour dont les mottes avaient la dureté de la pierre.

Joseph, qui jetait des cris de paon, ayant lâché la

corde, il va sans dire que le chien en profita pour prendre le large sans avoir la délicatesse d'aider sa victime à se relever. Il me fallut me remettre à la poursuite du fugitif. Si j'eus quelque peine à l'appréhender, ce fut bien une autre affaire quand il s'agit de décider notre auxiliaire à reprendre la direction de ce terrible animal. Irrévocablement brouillé avec le caille, Joseph résista à mon éloquence et à mes prières ; M. de M... eut beau alléguer les principes et appeler le citoyen Liverdun à la rescousse, il y perdit son latin.

En essayant d'amener Joseph à résipiscence, nous avions recommencé à cheminer. Tout à coup, sans que Phanor, que je tenais de court, l'eût éventée, une magnifique compagnie de perdrix se leva bruyamment à à dix pas de nous. Nous restâmes ébahis, le sous-intendant et moi, sans même songer à ajuster ; mais j'avais suivi des yeux le vol des oiseaux.

— Nous les tenons 1 m'écriai-je avec une agitation fébrile ; elles se sont remisées dans ce grand trèfle que vous voyez là- bas ; il paraît très-épais ; elles vont tenir; dépêchons-nous.

— Mais pas du tout, ne nous dépéchons pas, riposta mon compagnon ; c'est en les laissant se rasseoir et prendre confiance que nous avons chance de les aborder. Nous allons faire une petite halte que nous consacrerons à la lecture du chapitre de la perdrix. Le paragraphe du coup double est d'un intérêt palpitant ; et comme très-probablement nous aurons à l'appliquer tout à l'heure, il est essentiel, moi que je le repasse, et toi, petit, que tu fasses sa connaissance.

En disant ces mots, M. de M... avait ressaisi son malencontreux bouquin, dont la vue me crispait les nerfs.

J'avais le cœur bien gros en pensant aux joies positives que me coûterait la nouvelle fantaisie de mon collaborateur, mais ma timidité m'eût condamné à la subir; je baissais docilement la tête, lorsque sur la figure extrabonasse de Joseph je surpris un sourire franchement gouailleur.

Je ne m'étais donc pas trompé en soupçonnant dan» mon for intérieur que les billevesées du sous-intendant étaient parfaitement ridicules ; il fallait bien qu'il en fût ainsi, puisque Joseph, le bon, l'honnête Joseph, semblait partager de point en point mon opinion. La solidarité que cette communauté de sentiments établissait entre le petit domestique et moi fit éclore un premier ferment d'insurrection dans mon esprit-

— Mon cher monsieur M..,, m'écriai-je d'un petit ton décidé dont je fus moi-même étonné, j'ai pour vous autant de respect que d'amitié. Vous avez fait du citoyen Liverdun votre oracle ; je suis loin de le trouver mauvais ; mais, sans être le Parfait Ghasseurf mon père passe pour un fusil honorable ; voici la troisième année que je l'accompagne; vous ne devez pas vous étonner que j'agisse comme je l'ai toujours vu agir en semblable occasion. Lisez donc votre petit livre, puis-» que vous y tenez, moi je suis parfaitement décidé à m'en aller de suite droit à la remise.

Rien de contagieux comme la révolte; mon speech produisit sur Joseph l'effet d'un clairon de bataille.

— A la bonne heure ! s'écria-t-il ; pendant que nous nous amuserions ici à la moutarde, un autre viendrai! qui les démolirait, nos perdreaux. Des livres à la chasse» il n'en faut que pour bourrer les fusils» Il y a Courtecuisse, de chez nous, qui ne sait ni A ni B, el que ça n'em-

pèche pas du tout d'être le plus malin braconnier qu'il y ait à dix Jieues aux alentours ! Venez-vous-en donc, monsieur Georges, et, quoiqu'il ait bien vraiment le diable au corps, je tiendrai le caille et, soyez tranquille, je ne le laisserai pas échapper !

Le sous-intendant lança à l'orateur un regard évidemment destiné à le faire rentrer sous terre, mais il ne daigna pas, lui répondre; ce fut à moi qu'il s'adressa :

— Bien, très-bien, dit-il avec aigreur ; je ne manquerai pas d'initier tes parents à la déférence que tu as témoignée pour mes avis, mon garçon. Au fait, j'étais bien simple en me figurant que tu pouvais avoir quel* que chose à apprendre. Il est clair qu'en fait de chasse personne ne doit songer à Renseigner quelque chose. Je me bornerai donc à me montrer un peu mieux élevé que toi, en cédant à ta qualité d'enfant gâté I Partons donc, je t'accompagnerai. D'abord, je tiens beaucoup à être témoin de ta brouette ; car tu les manqueras, ces perdrix, je sais d'avance que tu vas les manquer. Seulement je te demanderai la permission de donner encore ma veste à Joseph; j'étouffe décidément, et j'ai peur d'avoir un coup de sang.

Après ce témoignage de condescendance , et si désagréable que me fût devenu mon collaborateur, je ne pouvais décemment songer à lui fausser compagnie. Je l'aidai à dépouiller sa veste, et nous nous dirigeâmes vers le champ de trèfle ; mais, chemin faisant , ma patience eut à supporter de nouvelles épreuves. Non-seulement M. de M.... marchait avec une lenteur trop exagérée pour être volontaire, mais il avait derechef dégatyé le Parfait Chasseur; il le lisait avec affectation , en répétant des phrases à demi-voix comme un enfant qui

apprend sa leçon. De plus, à moitié chemin, il voulut encore s'arrêter pour ôter son gilet, ayant encore trop chaud pour le garder, disait-il.

Enfin nous arrivâmes à la remise tant désirée, où Phanor fit merveille ; il éventa les perdrix en entrant dans le couvert, les rapprocha avec une sagesse exemplaire et sans que Joseph eût à faire usage du cordeau, et finit par former son arrêt.

Mes émotions, j'ai à vous parler de tant de choses, que je dois les passer sous silence. Elles étaient du reste singulièrement traversées parles agacements continus que mon compagnon se plaisait à m'infliger. Dans cette situation solennelle où nous nous trouvions l'un et l'autre , il continuait imperturbablement sa lecture.

— Allons, allons, monsieur de M..., lui dis-je en lui montrant le chien qui ne bougeait plus, y êtes-vous?

— Parfaitement, me répondit-il, et en mesure de te montrer comment on pelote un perdreau. En même temps il ferma son volume d'un petit coup sec et le plaça dans la poche de son pantalon , le seul vêtement dont il disposât.

— Bellement, Phanor, bellement, dis-je en m'approchant du chien, dont les narines largement dilatées éventaient tantôt à droite et tantôt à gauche, indiquant que là compagnie était devant lui éparpillée.

— Ce n'est pas ça ! s'écria M. de M... En pareil cas, on dit, pille l à son chien, et je vais te le prouver.

11 avait déjà la main à son gousset, mais je ne lui laissai pas le temps d'y fouiller. Je donnai un .vigoureux couarde pied dans une touffe de trèfle en poussant le brrr traditionnel. Le crépitement d'une quinzaine d'oiseaux à l'essor me répondit, la compagnie se levait au-

tour de nous, et je fis pan ! pan ! comme à l'ordinaire. Quand je rouvris les yeux, je vis Joseph et Phanor détalant l'un et l'autre à toutes jambes, le premier après avoir jeté sur l'herbe nos carniers et la défroque du sous-intendant, et je l'entendis qui criait :

— Elle y est, elle y est !

Il paraissait que j'en avais tué une.

Plus leste que Joseph, Phanor engueula la perdrix, et cette fois il me rapporta un butin qui était à lui , qui était à moi, qui était à nous; j'avais envie de l'embrasser quand il me la présenta; mon cœur se contenta d'exécuter une sarabande au septième ciel. Hélas ! je n'avais que commencé à admirer mon gibier, à redresser son plumage, quand un éclat de rire railleur me ramena bien tristement sur la terre. Je m'étais retourné, j'avais aperçu le sous-intendant dont les petits bras croisés sur la poitrine retenaient le fusil; il me regardait avec une expression souverainement narquoise.

— Décidément ton professeur ne vaut pas le mien , me dit-il, car le citoyen Liverdun déclare positivement que, lorsqu'on a tiré sur. une pièce en même temps qu'un eamarade qui par son âge et sa position a droit à vos égards , il est souverainement malséant de ne pas lui en faire hommage, même lorsqu'on se croit sûr que cette pièce vous appartient. Je te laisse à déterminer quelle épithète il réserve à celui qui agit de la sorte , lorsqu'il est clairement démontré que le gibier ne lui appartient pas.

Je crois que le clocher de la cathédrale, tombant sur ma tête, ne m'eût pas laissé plus aplati que je ne le fus par cette apostrophe; j'étais si bien, habitué aux brouettes que l'idée, ne me vint pas de lui faire observer qu'une

fois par hasard je pouvais bien avoir mis au droit. Je lui tendis ma pauvre perdrix avec la résignation d'un martyr»

Elle eut sa récompense ici-bas; Joseph, qui revenait,. intervint avec? une indignation dotit jamais je ne l'aurais supposé susceptible.

— Ah bien ! ah bien 1 elle est plus forte que de jouer au bouchon , celle-là! s'écria-t-il ; mais la perdrix est bien à monsieur; vous n'avez tant seulement pas tiré vous, monsieur de M.... Et la preuve, c'est que si vos chiens sont abattus, les capsules sont encore intactes sur les cheminées.

Le sous-intendant examina son fusil.

— Sac à papier 1 dit-il avec une sincère stupeur,, mais c'est qu'il a raison, ce petit mâtin-là ! J'aurai oublié d'armer, et c'est pour cela que le coup ne sera pas parti !

La physionomie de M. de M... exprimait une telle déconvenue que j'avais grand'peine à retenir un éclat de rire ; beaucoup moins formaliste , Joseph ne se gêna pas :

— Oui, oui, dit-il, ça doit être quelque chose comme cela ; mais c'est égal, si monsieur a souvent des étourderies comme celle-là , monsieur ne fera pas honneur à son petit livre.

Et sans s'arrêter au geste d'impatience avec lequel le sous-intendant lui jetait le perdreau cause de ses déboires, Joseph le réintégra triomphalement dans ma carnassière.

Cet incident modifia fâcheusement les dispositions de mon compagnon. Jusqu'alors sa sottise avait été surtout grotesque ; elle devint tracassièreetmalveillante.

Sans indulgence, sans charité pour ma jeunesse, il se livra à mon égard à des taquineries incessantes, me contrecarrant de parti pris, à toute occasion. Après avoir exigé que Phanor fût mis au cordeau, il trouva qu'en l'empêchant de s'écarter Joseph rétrécissait sa quête, il exigea qu'on lui rendît sa liberté; mais en même temps, aussitôt que, m'apercevant que le chien rencontrait, j'allongeais le pas pour le rejoindre , il m'ordonnait de l'attendre avec un accent de plus en plus impérieux. Pour être juste , je dois ajouter que cette promenade àtravers champs l'avait mis dans un état qui justifiait un peu sa mauvaise humeur. Son teint avait pris le ton violacé de la brique, il suait sang et eau, et ses bras étaient sans cesse en mouvement pour éponger son front ruisselant. Il nous fit même assister en plein champ à une scène de toilette qui n'était pas sans originalité. Bien que son costume fût réduit à une bien simple expression, il voulut le simplifier encore en se débarrassant de son gilet de flanelle , qui s'en alla retrouver sur le bras de Joseph le reste de la garde-robe. Ainsi allégé , n'ayant plus que sa chemise et son pantalon pour vêlement , M. de M... ne devint pas pour moi plus indulgent, il continua sa petite guerre à coups d'épingle, et moi je me décidai à me séparer de lui à la première occasion.

Elle ne tarda pas à se présenter : nous étions arrivés à un bois très-long, mais large d'une cinquantaine de mètres tout au plus, et dont le taillis, âgé sept à huit ans, était très-serré et très-épais.

— Tiens, voilà la fameuse remise aux lièvres, dis-je au petit domestique , auquel j'avais fait un signe , afin

de m 'assurer sa complicité ; te souviens-tu , Joseph, que Tannée dernière nous en avons fait sortir quatorze de ce bois-là?

— Quatorze, fît le sous-intendant, qui avait dressé l'oreille , et avec une certaine incrédulité.

— Oui, monsieur, oui, quatorze, pas un de moins, dit le bon Joseph, qui m'avait parfaitement compris; une vraie volée de lièvres , quoi , et tous des pères I

— Eh bien 1 tu n'en verras pas autant cette année, car ce diable de bois est si épais que je vous défie bien d'y pénétrer.

— Ah ! ah l c'est le cas ou jamais de sortir le citoyen Liverdun de votre poche, mon cher monsieur de M.... Mon professeur à moi m'a très-bien appris comment en pareille occasion il faut s'y prendre.

— Voyons ta recette, me répondit le sous-intendant avec une nuance de dédain.

— Elle est bien simple. Vous ne pouvez entrer dans ce taillis, c'est évident. D'abord vous êtes trop gros pour vous glisser entre les cépées, ensuite il y a là dedans tant de ronces et d'épines, qu'avec le léger costume qui vous reste vous seriez certain d'en sortir habillé en sauvage. — Mais Joseph , Phanor et moi, c'est une autre affaire , Phanor surtout. Vous allez donc rester ici, à cette extrémité; nous, nous allons gagner l'autre bout, et nous reviendrons sur vous en battant le bois , de façon à pousser tout le gibier qu'il contiendra dans votre direction. Maintenant si le Parfait Chasseur a un meilleur expédient, je suis tout prêt à le mettre en pratique. Consultez-le.

— Non pas, non pas, l'idée est excellente , et nous

pouvons nous y tenir. Seulement il faut que ce soit moi qui aille à l'autre bout, afin d'être à bon vent ; vous autres vous partirez de ce côté-ci.

Cette modification eût dérangé mon petit plan de campagne; ce bois était légèrement en amphithéâtre dans la partie où M. de M... voulait se placer, et comme je comptais parfaitement lui brûler la. politesse, après Tavoir mis en faction, il était essentiel qu'il ne pût nous apercevoir traversant la plaine.

— Vous n'avez donc pas remarqué que la remise est en pente? lui dis-je avec un aplomb qui m'épouvante lorsque je songe à l'âge que j'avais à cette époque.

— Mais si fait !

— Eh bien I vous ignorez donc , le Parfait Chasseur ne vous a donc pas appris qu'un lièvre levé cherche toujours les déclivités du terrain pour s'enfuir, afin de s'éloigner plus rapidement?

— Parbleu ! il n'est pas besoin du Parfait Chasseur pous savoir ça; le simple bon sens l'indique ; on court mieux en descendant qu'en montant , c'est mathématique.

— Eh bien ! c'est pour cela que vous devez rester ici , le comprenez-vous à présent?

— Mais certainement, certainement, mon cher garçon. — Toi , Joseph, ce n'est pas la peine d'emporter ces carniers, ces effets ; laisse tout cela derrière ce buisson, mon enfant. Je vous ai un petit peu rudoyés, tantôt, l'unet l'autre; mais, bast! je n'y pense plus. Battez bien le bois surtout!

— Et vous, ne manquez pas les lièvres!

Nous étions arrivés à l'angle du taillis, lorsque M. de H... héla encore une fois Joseph :

— Pourquoi diable n'as-lu pas déposé la carnassière de ton maître avec la mienne , tu serais plus à toi* aise? lui cria-t-il.

— C'est que, c'est que j'ai un brin fret dans le dos,, répondit Joseph après une seconde d'hésitation. Je ne suis point comme vous,, qui pour un rien pissez la sueurr monsieur de M... Moi, môme au soleil, j'ai toujours queuque chose d'engelé; et pis je suis frileux comme une pinlarde, la peur du fret suffit à m'enrhumerfc

Après celte justification ingénieuse de Joseph,. nou& tournâmes à gauche , et nous nous trouvâmes masqués* au regard de notre interlocuteur. Il était temps; vaille que vaille, je parvenais encore à retenir mon envie de rire, mais le petit domestique n'y tenait plus; il était réduit à marcher plié en deux comme un homme affligé de la colique, pour comprimer la gaieté avec laquelle il s'associait à ma gaminerie*

Nous longeâmes le bois en marchant rapidement;, arrivés à son extrémité , nous prîmes nos jambes à notre col,, pour traverser la partie de l'ondulation de terrain qui était découverte; nous franchîmes, à la même allure, deux kilomètres environ qui nous séparaient d'une autre remise, derrière laquelle nous nous abritâmes pour souffler et en nous congratulant, Joseph et moi,, d'être enfin débarrassés de ce tyrannique et ennuyeux, personnage,, et surtout du bon tour par Lequel nous nous étions vengés.

Notre affranchissement dûment constaté r je songeai tout de suite à en profiter pour me couvrir de gloire, et je déclarai à Joseph que nous allions immédiatement reprendre des opérations qui, avec le sous-ihtendant en, moins, ne pouvaient manquer de devenir aussi fructueu-

ses que, jusqu'alors, elles l'avaient été peu. Me souvenant de la belle conduite de Pbanor devant la compagnie de perdreaux, je décidai que nous lui remettrions son collier de force, et que Joseph se bornerait à poser le pied sur le cordeau, lorsque le chien céderait au vagabondage de son humeur. Malheureusement, ce fut en vain que nous cherchâmes cet engin; il était resté dans la carnassière de M. de M. ... En même temps je m'aperçus que mon jeune serviteur ne prêtait à mes recommandations qu'une attention fort distraite; le nez en l'air, sans trop parvenir à le fixer, — Joseph n'avait rien de l'aigle, — il s'abîmait dans la contemplation de l'astre du jour.

— Que diable cherches-tu donc comme ça en Pair, Joseph? lui demandai-je.

— Oh I j'ai trouvé ce que je cherchais , monsieur, c'était l'heure; je disais bien comme ça, il est trop haut pourqu'il ne soit pas midi, et il est bien midi en effet»

— Eh bien, après?

— Après? Ah dame! c'est que quand là-haut il est midi, sauf respect, il est toujours grand'faim dans mon ventre. C'est à midi qu'on déjeune, et monsieur n'a sans doute pas oublié que monsieur lui a recommandé ce matin d'être bien exactement rentré pour cette heure à la ferme. Nous n'avons que le temps, et encore, comme nous avons une grande lieue à faire, nous n'arriverons pas, c'est sûr.

— Si c'est aussi sûr que cela , Joseph , il est inutile de l'essayer; d'ailleurs, tiens-toi-le pour dit, je ne rentrerai pas avec un méchant perdreau, et puis, comme on chassera encore, bien entendu, après le déjeuner, mon

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