‹ Contes de chasse et de pêcheChapitre 3 sur 16 · AO · texte numérisé non relu

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père n'aurait qu'à me renvoyer encore avec M. de M...; non, non, je ne veux pas. Ma mère a dû mettre dans ma carnassière du pain et du chocolat. Tu prendras le chocolat, Joseph, je me contenterai du pain; mangeons donc bien vite , et remettons-nous à tuer du gibier.

Malgré la grandeur d'âme dont je faisais preuve en lui attribuant son lot, Joseph ne fut pas ébloui. Le souvenir des plantureux déjeuners de la ferme faisait un tort considérable au chocolat.

— Ah! mais, mais, ça ne sera pas ça qui nous donnera des jambes pour arpenter les guérets et ferrailler dans les remises; faut faire mieux que ça, monsieur Georges. Voyez -vous, là-bas, cette petite maison isolée sur la route, c'est la Cabourde ; à la Cabourde, il y a du vin et on y fait de fameuses omelettes. Ça ne vaut pas les pigeons grillés de la mère Bisson, mais c'est de fameuses omelettes tout de môme , et il ne nous faut pas plus d'un quart d'heure pour y être.

Pour toute réponse, je le pris parie bras et je l'entrai* nai rapidement dans la direction qu'il m'avait indiquée. Nous arrivâmes bientôt à la Cabourde. Dès en entrant, nous eûmes la certitude que le beurre ne manquerait pas à la future omelette; la maîtresse du logis nettoyait sa baratte dans une petite pièce qui servait d'entrée à la salle ; dans un plat de bois , posé sur une chaise, s'étageaient quatre belles mottes d'un jaune d'or qu'elle venait de battre.

Je lui exposai ce que nous désirions, en ajoutant que j'étais pressé et que je désirais qu'elle nous servît le plus vite possible. Elle quitta aussitôt sa besogne pour mettre la table. Joseph l'eût volontiers laissé faire, mais

j'avais tant de hâte de retourner aux perdreaux qu'avec une abominable croauté je le contraignis à quitter la chaise sur laquelle il s'était déjà installé et à venir en aide à notre hôtesse. Grâce à son concours, en moins de rien les apprêts étaient terminés, la fameuse omelelte confectionnée, et je^talonnai Joseph de telle sorte qu'elle fut aussi promptement expédiée que servie. Pour terminer ce repas sommaire, je dis à la femrne de nous apporter un morceau du beurre appétissant que j'avais remarqué en entrant; elle'se mit en mesure de me donner satisfaction, mais elle n'eut pas plutôt passé la porte que nous l'entendîmes pousser des exclamations désespérées.

Je cherchaides yeux Phanor, et, ne l'apercevant plus, je ne doutai pas un instant qu'il ne fût pour quelque chose dans la catastrophe que ces cris devaient indiquer. Effectivement, en pénétrant dans la pièce d'entrée, j'aperçus d'un côté la femme tenant à la main son écuelle vide, et de l'autre mon chien se pourléchant devant une large place graisseuse du plancher, où quelques bribes de beurre indiquaient que c'était là que le forfait s'était perpétré.

— Quatre livres, il y en avait quatre livres, monsieur, s'écria la bonne femme : le bon Dieu le sait bien ! et votre scélérat de chien a tout mangé ! il ne m'en reste pas une miette pour porter demain au marché.

— Ce sera une corvée de moins, la mère, dis-je à l'hôtesse pour la consoler, car je vous le paierai, votre beurre, soyez tranquille.

En même temps, j'envoyai un coup de fouet à Phanor, qui l'esquiva et continua philosophiquement de

nettoyer quelques taches que ce festin pantagruélique avait laissées à son habit, sans s'épouvanter davantage d*une violente mercuriale que Joseph lui adressait sur sa gourmandise.

Le menu de Phanor enfla considérablement la carte à payer. Un quart d'heure ne s'était pas écoulé que je ne regrettais plus du tout les prodigalités ruineuses dont il avait été la cause.

Au départ , mon chien avait recommencé à battre la plaine à bride abattue, mais je ne tardai pas à reconnaître que maintenant il était quelque peu gêné dans ses terribles facultés de locomotion. Je le vis exéculer une petite halte, je n'ai pas besoin d'ajouter que ce n'était point pour se mettre en arrêt. Cinq minutes plus tard, il céda de nouveau à la nécessité d'opérer une seconde station, qui fut suivie d'une troisième. N'ayant pas mangé quatre livres de beurre, loin de songer à l'imiter, j'avançais toujours, et si bien que la distance qui me séparait de lui commença à se rétrécir. De plus, l'effet ayant persévéré, les pauses n'ayant point cessé de se multiplier et en même temps le jarret du patient ayant perdu quelque peu de sa vigueur, pendant le reste de la journée je conservai l'avantage que j'avais conquis* Cette purgation providentielle ayant tempéré l'exubérance de son tempérament, Phanor se montra ce qu'il était réellement, un chien d'élite aussi remarquable par la finesse de son odorat que par sa fermeté à l'arrêt. Dans les luzernes, pas une caille ne lui échappait; quand il avait des perdreaux devant lui, il les conduisait avec une sûreté, une prudence que je ne me lassais pas d'admirer. Bref, je tirai une cinquantaine de coups de fusil,

«et à six heures du soir, quand nous rentrâmes à la ferme, il y avait trois perdrix et une caille dans la carnassière de Joseph.

II est des jours de chance, même quand on tire les yeux fermés !

Ce qui décupla la volupté de mon triomphe , ce fut qu'en arrivant dans la cour, je rencontrai le Parfait Chasseur qui revenait, lui, parfaitement bredouille.

On m'eût donné un perdreau de plus que je n'aurais pas été aussi satisfait.

Le procédé qui avait si bien raccourci Phanor était sûr, mais trop dispendieux pour entrer dans une pratique quotidienne. Bien que mon père passât pour être à son aise , j'aurais été certainement mal reçu, si tous les matins je lui avais demandé quatre livres de beurre afin de jouir plus complètement des brillantes qualités de mon chien. On se trouva réduit, vis-à-vis de cet indomptable quadrupède, aux expédients ordinaires., et, bien que mis en œuvre par un chasseur aussi expérimenté que je l'étais peu, ils échouèrent les uns après les autres.

L'inefficacité relative du collier de force étant à peu près démontrée, mon père, qui avait pris la direction du sujet, fit doubler un autre collier avec des lames de plomb, espérant qu'allourdi par un poids de deux kilos dans son avant-main, Phanor rétrécirait quelque peu ses allures : il n'en courut que de plus belle. Comme dans cette période d'ouverture nous chassions tous les jours , tantôt chez un ami, tantôt chez un autre, au lieu de le faire monter dans la voiture, on le condamna à gagner pédestrement les rendez-vous et à revenir de même. Non-seulemenl il ne s'en montra pas le moins du monde affecté , mais il n'eut garde de laisser échapper cette oc-

casion de donner une large satisfaction à l'intempérance de ses pattes. Aussitôt que nous avions dépassé les dernières maisons de la ville, il pointait dans la plaine, quelquefois à perte de vue, quêtait à toute vapeur, marquait quelques arrêts, levait perdreaux ou cailles, revenait du même train à la voiture, pour repartir immédiatement. Nous avions le plus souvent quatre à cinq lieuesà parcourir pour gagner la ferme où nous nous rendions ; en tenant compte de ses allées et venues, Phanor en avait fait au moins dix. Ainsi lesté, à peine enchâsse, il se comportait exactement ainsi que je l'ai indiqué dans le paragraphe précédent.

Non-seulement une telle quête ne pouvait convenir à un aussi jeune débutant, mais elle avait d'autres inconvénients. Très-solide dans ses arrêts, quand il sentait son chasseur derrière lui, Phanor, quand il se trouvail émancipé, et en raison des mauvaises habitudes qu'il avait contractées, ne gardait plus la même réserve. Si le gibier faisait un mouvement, il avançait outre mesure et le mettait à l'essor. On ne pouvait donc, comme avec certains pointers, ainsi que lui grands batteurs d'estrade, s'en rapporter à sa fermeté.

Comme je l'ai dit, il faisait encore sa route à pied au» retour, plus tranquillement peut-être, mais non pas. sans s'abstenir de quelque fugue dans les ténèbres r tantôt à droite et tantôt à gauche; et tandis que ses camarades étaient réduits à garder la litière après deux ou trois jours de chasse , Phanor recommençait le lendemain, aussi frais, aussi dispos, aussi gaillard que la veille.

Si j'insiste sur ces derniers détails, rigoureusement exacts, c'est que ce phénomène d'une vigueur et d'un

fonds véritablement inexplicables , ce n'est pas la seule fois que j'ai eu à l'observer. J'en ai rencontré plusieurs exemples; je citerai, entre autres, un bâtard anglopoitevin du nom de Tapageau, qu'un maître d'équipage avait conservé malgré son pied excessif, en raison de ses qualités extraordinaires de recri. Ce chien, avec un collier de deux kilogrammes, chassa onze jours de suite avec deux meutes qui alternaient et dans Tune desquelles il comptait sept de ses frères et sœurs, dont trois de la même portée : à la onzième chasse, il tenait encore la tête de plus de cent mètres.

Quoi qu'il en soit, les soins, les peines que nous donnait Pbanor, les soucis qu'il nous causait, nuisirent considérablement aux succès d'ouverture de mon père. A bout de patience , décidé néanmoins à ne point recourir, comme on le lui conseillait, au bon coup de fusil dans la queue et ses alentours, moyen de répression barbare qu'il condamnait, il me proposa de vendre ce chien et de m'en acheter un d'allures plus rassises; mais je m'étais si bel et bien attaché à Phanor, que cette offre me bouleversa; je la rejetai avec toute l'énergie dont j'étais susceptible ; je crois bien avoir parodié, sans le savoir, une célèbre apostrophe, et déclaré à l'auteur de mes jours qu'on ne me séparerait de mon chien que par la force des baïonnettes.

Sur les entrefaites, nous nous rendîmes dans le Perche, où nous passions les automnes. Phanor fut, bien entendu, du voyage, et là il me ménagea la plus douce des surprises.

Le Perche d'aujourd'hui est un peu dégarni de ses clôtures; mais à cette époque il n'avait pas d'héritage, si étroit , si exigu qu'il fût , qui n'eût une haie sur toutes

ses faces, haies alors beaucoup plus épaisses, beaucoup plus difficiles à traverser qu'elles ne le sont à présent. Ces fortifications épineuses opérèrent instantanément la conversion que nous avions si vainement entreprise. Le lendemain de notre arrivée, mon père ayant été visiter les fermiers, je sortis seul avec Hoyau, le garde. Après avoir franchi un premier échalier, nous nous trouvâmes dans un guéret de deux hectares environ ; — ce qui là-bas, et dans ce temps-là, s'appelait une très-grande pièce, — mon chien, après avoir légèrement humé la brise , partit à son galop ordinaire ; en moins de rien il avait battu son champ, il se trouvait devant la haie qui le terminait; il s'arrêta, cette haie le déconcertait visiblement; il la longea quelque temps, espérant en trouver la fin; il ne rencontra. qu'une seconde haie; il revint sur ses pas , il reconnut que l'autre côté du quadrilatère était fermé comme les trois autres; alors il regarda de mon côté avec inquiétude; puis, sans essayer de franchir l'obstacle, sans que je l'eusse rappelé, il revint de lui-môme sous mon fusil.

C'était la première fois que cela lui arrivait. Élevé dans un pays de plaine, habitué à des horizons à perte de vue, il était complètement dérouté par la configuration topographique de celui où il se trouvait transporté. Peut-être, car avec le chien et même quand la démonstration est impossible, il faut toujours tailler largement la part de son intelligence, peut-être avait-il compris que s'il mettait entre lui et moi un de ces rideaux de verdure, nous ne pourrions ni l'un ni l'autre tirer profit du gibier qu'il rencontrerait.

Un hasard acheva de le confirmer dans une retenue si nouvelle. En suivant une de ces haies, il rencontra

chaudement, pénétra dans le couvert et se mit en arrêt C'était un lièvre qui eut la malchance et l'esprit de sortir du côté opposé, où se trouvait le garde, qui, lui, ne tirait pas les yeux fermés. Le capucin fit le manchon; Phanor roula le chien de Hoyau qui s'était élancé, gueula le lièvre, et, inlrépide à ses débuts contre les ronces et les épines, traversa une seconde fois le massif pour me le rapporter. Un peu plus loin, nous eûmes la chance de remettre une compagnie de perdrix rouges dans une autre haie , où elles ne se levèrent que les unes après les autres , où mon chien en arrêta une demidouzaine coup sur coup.

Il s'avisa alors que ces fortifications végétales, qui lui avaient d'abord semblé si gênantes, étaient en réalité bonnes à quelque chose, et il adopta une tactique dont, pendant les six semaines que nous passâmes à Chapelle- Guillaume, il ne se départit plus une seule fois. Elle consistait à battre le champ, petit ou grand, dans lequel il entrait au galop et suivant son ancienne méthode, tombant en arrêt, s'il y trouvait du gibier. Quand il n'avait rien rencontré, il repartait à une allure mitigée, faisait rigoureusement le tour de la pièce en inventoriant ses quatre haies, s'arrétant quand elles lui semblaient sentir la chair fraîche, glissant son nez, quelquefois toute sa personne dans le fourré, et revenant toujours, si la reconnaissance n'avait pas abouti. Cette manière de procéder facilitait singulièrement la besogne du chasseur, et vous comprenez si elle dut m'enchanter. Mon père, qui le lendemain fut témoin de la transformation , ne pouvait en revenir.

— C'est un abominable coureur, disait-il, mais il est fièrement doué du côté de l'intelligence et de l'instinct

de la chasse , et tu as été bien inspiré en refusant de t'en défaire!

De ces heureux temps de vacances qui jalonnent les retours dans un passé si loin de moi, il n'en est pas que je ressuscite avec plus de satisfaction, et aussi plus, d'émotion , car il me reste , pour terminer ce récit déjà bien long, à vous raconter le lugubre drame qui fut le dénouement des joies sans nombre que je dus à la possession du pauvre et bien-aimé Phanor.

Grâce à sa collaboration, j'étais parvenu à accomplir de véritables exploits; j'avais complété ma douzaine de perdrix! — Ne souriez pas : on dit, tant vaut l'homme, tant vaut la terre ; on peut dire aussi , tant vaut l'émotion, tant vaut le gibier. J'ai participé depuis à bien des massacres en Belgique, en Allemagne, en Angleterre; mon vieil ami de la Rue m'a bien souvent ouvert ce paradis qu'on appelait le domaine de la liste civile. Lieutenant de louveterie, j'ai roulé des sangliers et de grands loups tout comme un autre; jamais, je vous le jure, hécatombes, fauves, bêtes noires, carnassiers, n'ont soulevé dans mon cœur les enivrantes sensations que je dus à la cueillette de ces douze humbles pièces, collectionnées une à une, dont chacune devenait l'objet d'un triomphe auquel rien ne manquait, ni les félicitations des domestiques, ni les baisers de ma mère attendrie, ni l'épanouissement radieux du père à l'idée que les traditions de la famille , sous ce rapport du moins, ne tomberaient pas en déshérence.

Malheureusement, comme toutes les médailles , cellelà avait son revers : elle m'avait rendu avantageux. Je m'étais figuré que je réussissais bien mieux quand j'étais seul que lorsque j'étais accompagné, ce qui,, quand il

s'agit du Perche , est une hérésie complète ; en raison de ta tendance des perdrix rouges à se remiser dans la haie, on ne réussit jamais mieux que lorsque deux tireurs s'entendent pour en battre chacun un côté. Mais soit que la solitude me parût plus digne d'un chasseur accompli, que je me croyais déjà, soit que ma prédilection pour elle fût dictée par quelque vague désir de n'inilier personne à la consommation de poudre et de plomb que me coûtaient mes hauts faits, je ne laissais jamais échapper une occasion de battre les champs sans mon père ou sans le garde.

Un jour, je revenais d'une de ces.expédi lions, parfaitement bredouille , mais enchanté des beaux arrêts de Phanor, d'avoir tiré sur un canard sauvage, etc., etc.; je suivais un chemin creux et fortement encaissé qui devait me ramener à la petite porte du parc, lorsqu'à cent pas de moi à peu près, j'aperçus un chien venant dans ma direction, du côté du village. C'était un mauvais roquet noir et blanc, de très- petite taille; je n'y eusse fait aucune attention, si son allure ne m'eût semblé étrange. Il arrivait d'un trot saccadé, la tête basse, et en décrivant des zigzags continuels. A sa vue, Phanor, toujours en quête de batailles, s'élança en grondant; je l'appelai, il s'arrêta, regarda un instant le petit chien, et non-seulement il revint à moi, mais il se réfugia entre mes jambes. Le roquet, qui, de son côté, nous avait aperçus, ne sembla pas le moins du monde intimidé par la taille de son adversaire ; il se dirigea sur nous au galop. Je ne comprenais rien à cette furie, j'avais baissé le canon de mon fusil pour repousser l'agresseur, mais l'attaque fut si brusque, si impétueuse, que j'aurais probablement paré trop tard le coup de dent dont il sem-

blail disposé à me gratifier, si Phanor ne s'était précipité -entre lui et moi. La bataille ne dura qu'une seconde ; le hargneux roquet avait attaqué le premier, mais une terrible dentée l'avait aussitôt fait rouler dans la poussière ; il ne poussa pas un cri, il ne jeta pas une plainte, il s'enfuit, la queue entre les jambes, en reprenant son trot caractéristique, tandis que mon chien se secouait, sans essayer de le poursuivre.

Le moment de pusillanimité de Phanor m'avaitétonné ; •elle n'était pas dans ses habitudes ; deux jours auparavant, j'avais eu toutes les peines du monde à l'empêcher de se jeter sur le chien du boucher qui toutes les semaines apportait la viande au château, et dont l'aspect *eul m'avait fait frissonner pour lui; cependant je n'attachai point à cet incident une grande importance, et je .n'en parlai pas à la maison. Mes campagnes fournissaient de si nombreux thèmes à mes narrations de chaque soir, que j'étais bien excusable d'en oublier quelques-uns.

À Chapelle-Guillaume, où ma chambre communiquait avec l'escalier de service, on n'avait fait aucune difficulté pour me permettre de donner l'hospitalité à mon camarade. Phanor couchait sur mon tapis. Quatre semaines après le petit événement que je viens de raconter, il devint triste , abattu, je remarquai dans son humeur des modifications qui m'inquiétaient. Nous! -chassions tous les jours, il avait encore des démonstra-j tions joyeuses quand il me voyait décrocher mon fusil et prendre mon carnier; tant que nous battions les champs, il montrait la môme ardeur; ce n'était qu'au logis qu'il était morose et grognon. C'était en vain que j'essayais de jouer avec lui; au lieu de chercher mes

caresses, il semblait les fuir; dans ma chambre, il ne tenait pas en place ; à chaque instant il quittait son tapis pour le plancher, et puis le plancher pour le tapis. J'en parlai à mon père, mais tant de fois déjà je m'étais alarmé à propos de la santé de ce précieux animal qu'on ne fît pas grande attention à mes doléances.

Cependant les symptômes s'accentuaient. De plus en plus quinteux, Phanor allait et venait sans cesse dans notre chambre; sans avoir rien dans la gueule , il avalait avec effort comme s'il étranglait; il léchait les cuivres de la commode, les pelles, les pincettes, le devant de feu de marbre de la cheminée , comme s'il eût trouvé un soulagement dans la sensation de froid que ces objets lui procuraient. Un jour que je l'avais laissé seul, il déchira, il mit en mille pièces la descente de lit. Ne voulant pas qu'on me séparât de lui au moment où il avait tant besoin de mes soins, je dissimulai le méfait en prenant une autre carpette dans une chambre inhabitée et en cachant les débris de la mienne dans le grenier.

Le lendemain, il pleuvait à verse, nous n'allâmes pas à la chasse. Après le déjeuner, je me fis donner un bol de lait à l'office et je le montai à mon chien, qui la veille avait absolument refusé sa soupe. Quand je le lui présentai, il détourna la tête, alors je m'aperçus que ses yeux étaient injectés de sang et qu'une bave mousseuse s'échappait de sa gueuje; je pris mon éponge pour l'essuyer, mais Phanor n'en eut pas plutôt senti le contact qu'il m'échappa pour se réfugier en grondant dans l'angle que la commode formait avec le rideau de la fenêtre.

Je l'y suivis, en donnant à ma voix ses inflexions les plus caressantes; à plusieurs reprises je promenai ma main sur sa tête ; il fixa sur moi ses grands yeux bruns

sanguinolents avec une expression indéfinissable, souffla plusieurs fois avec de douloureux efforts, puis, m'échappant par un mouvement brusque , violent, qui montrait combien il était décidé à me fuir, il alla se réfugier sous le lit.

Pauvre Phanor ! quand je songe à l'effroyable danger qui me fut épargné par la persistance de ton dévouement au milieu de tes tortures, mes yeux fatigués trouvent encore une larme pour honorer ta mémoire.

Avec l'inconsciente témérité de l'enfant, j'allai encore le relancer dans sa retraite ; j'engageai ma tête sous le lit, j'allongeai le bras pour le flatter; le chien gronda sourdement, montra ses dents, s'élança, mais ne toucha pas la main que je lui tendais; il se rejeta vivement en arrière dans le coin de la muraille, et, relevant la lêle, il jeta un cri rauque qui commençait comme un aboi et finissait comme un hurlement, cri sinistre que Ton n'oublie plus lorsqu'une fois on Ta entendu.

Je m'étais retiré avec vivacité. J'avais peur, non du chien, mais de ce cri qui avait soulevé un frisson qui m'enveloppait depuis les pieds jusqu'à la tête; j'allai à la porte et je l'ouvris. Au bruit qu'elle fit, le chien sortit impétueusement de sa cachette, et, passant entre mes jambes, sans me faire le moindre mal, il s'enfuit.

De mon côté, je courus au salon, où je racontai ce qui venait de se passer ; à mesure que je parlais , mon père devenait livide; ma mère n'attendit pas la fin de mon récit, elle se précipita sur moi, elle me saisit dans ses bras, en s'écriant avec une indicible angoisse :

— Il ne t'a pas mordu ? tu es bien sûr qu'il ne t'a pas mordu?

Et, tout en me couvrant de ses baisers, de ses larmes,

la pauvre femme sç livrait à une minutieuse inspection de mes mains, de mon visage.

— Non, il ne m'a pas mordu, maman; et pourquoi m'aurait-il mordu, mon pauvre Phanor?.

— Mais il est enragé, mon enfant !

En ce moment, Hoyau arrivait et racontait que le malheureux chien était arrivé dans la basse-cour en proie à un horrible accès, au moment même où le berger sortait son troupeau, qu'il en avait mordu les chiens et plusieurs moutons , mais que Ton était parvenu à fermer sur lui là porte de la bergerie.

Mon père fit un signe- à ma mère , qui me prit par la main et m'entraîna d^ns la serre située fort loin de la maison. Nous étions là depuis deux minutes à peine , qu'une sourde détonation fit résonner le vitrage. Je devinai le dénoûment suprême dont on avait voulu m'épargner le spectacle, je me jetai dans les bras de ma mère en éclatant en sanglots.

Je fus deux ans sans oser demander de détails sur la fin de mon premier chien, dont on évitait également de me parler. Puis , sans me le faire oublier, Mirrha me consola de Phanor. Un clou chasse l'autre en ce bas monde !

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