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III

Les gardes rangés en haie, la carabine sur l'épaule, ronflaient de leur mieux. (Page 32.)

feu; il crut, sans balancer, qu'il mettrait fin à une si belle aventure ; et, poussé par l'amour et par

la gloire, il résolut de voir sur-le-champ ce qu'il en était. A peine s'avança-t-il vers le bois, que tous ces grands arbres, ces ronces et ces épines s'écartèrent d'eux-mêmes pour le laisser passer. Il marcha vers le château, qu'il voyait au bout d'une grande avenue, où il entra ; et, ce qui le surprit un peu, il vit que personne de ses gens ne l'avait pu suivre, parce que les arbres s'étaient rapprochés dès qu'il avait été passé. Il ne laissa pas de continuer son chemin : un prince jeune et amoureux est toujours vaillant. Il entra dans une grande avant-cour, où tout ce qu'il vit d'abord était capable de le glacer de crainte. C'était un silence affreux; l'image de la mort s'y présentait partout; et ce n'étaient que des corps étendus d'hommes et d'animaux qui paraissaient morts. Il reconnut pourtant bien, au nez bourgeonné et à la face vermeille des suisses, qu'ils n'étaient qu'endormis ; et leurs tasses, où ils avaient encore quelques gouttes de vin, montraient assez qu'ils ^l'étaient endormis en buvant. Il passe dans une grande cour pavée de marbre; il monte l'escalier; il entre dans la salle des gardes, qui étaient rangés en haie, la carabine sur l'épaule, et ronflant de leur mieux. Il traverse plusieurs chambres pleines de gentilshommes et de dames dormant tous, les uns debout, les autres assis. Il entra dans une chambre toute dorée, et il vit sur un

lit, dont les rideaux étaient ouverts de tous côtés, le plus beau spectacle qu'il eût jamais vu, une

iMMliInnni,. Il

II S8 mit à genoux auprès d'elle. (Page 34

princesse qui paraissait avoir quinze ou seize ans, et dont l'éclat resplendissant avait quelque chose de lumineux et de divin.

0 s'approcha en tremblant et en admirant, et se mit à genoux auprès d'elle. Alors, comme la In de l'enchantement était venue, la princesse s'éveilla; et, le regardant avec des yeux plus tendres qu'une première vue ne semblait le permettre :

« Est-ce vous, mon prince? lui dit-elle, vous ^oùs êtes bien fait attendre. »

Le prince, charmé de ces paroles, et plus encore de la manière dont elles étaient dites, ne savait comment lui témoigner sa joie et sa reconnaissance ; il l'assura qu'il l'aimait plus que luimême. Ses discours furent mal rangés ; ils en plurent davantage: peu d'éloquence, beaucoup d'amour. Il était plus embarrassé qu'elle, et l'on ne doit pas s'en étonner : elle avait eu le temps de songer à ce qu'elle aurait à lui dire ; car il y a apparence (l'histoire n'en dit pourtant rien) que la bonne fée, pendant un si long sommeil, lui avait procuré le plaisir des songes agréables. Enfin il y avait quatre heures qu'ils se pariaient, et ils ne s'étaient pas encore dit la moitié des choses qu'ils avaient à se dire.

Cependant tout le palais s'était réveillé avec la princesse : chacun songeait à faire sa charge ; et, comme ils n'étaient pas tous amoureux, ils mouraient de faim. La dame d'honneur, pressée comme les autres, s'impatienta, et ditr tout haut à

la princesse que la viande était servie. Le prince aida la princesse à se lever : elle était tout habillée, et fort magnifiquement ; mais il se garda bien de luî dire qu'elle était habillée comme ma mèregrand, et qu'elle avait un collet monté : elle n'en était pas moins belle. Ils passèrent dans un salon de miroirs, et y soupèrent, servis par les officiers de la princesse. Les violons et les hautbois jouèrent de vieilles pièces, mais excellentes, quoiqu'il y eût près de cent ans qu'on ne les jouait plus; et après souper, sans perdre de temps, le grand aumônier les maria dans la chapelle du château, et la dame d'honneur leur tira le rideau.

Ils dormirent peu : la princesse n'en avait pas grand besom, et le prince la quitta dès le matin pour retourner à la ville, où son père devait être en peine de lui. Le prince lui dit qu'en chassant, il s'était perdu dans la forêt, et qu'il avait couché dans la hutte d'un charbonnier, qui lui avait fait manger du pain noir et du fromage. Le roi son père, qui était bon homme, le crut ; mais sa mère n'en fut pas bien persuadée ; et, voyant qu'il ailait presque tous les jours à la chasse et qu'il avait toujours une raison en main pour s'excuser quand il avait couché deux ou trois nuits dehors, elle ne douta plus qu'il n'eût quelque amourette : car il vécut avec la princesse plus de deux ans entiers, et en eut deux enfants, dont le premier,

qui était une fille, fut nommé l'Aurore, et le second, un fils, quon nomma le Jour, parce qu'il paraissait encore plus beau que sa sœur.

La reine dit plusieurs fois à son fils, pour le faire expliquer, qu'il fallait se contenter dans la vie ; mais il n'osa jamais se fier à elle de son secret : il la craignait, quoiqu'il l'aimât; car elle était de race ogresse, et le roi ne l'avait épousée qu'à cause de ses grands biens.

On disait même tout bas à la cour qu'elle avait les inclinations des ogres, et qu'en voyant passer de petits enfants, elle avait toutes les peines du du monde à se retenir de se jeter sur eux. ♦ Ainsi le prince ne voulut jamais rien dire.

Mais quand le roi fut mort, ce qui arriva au bout de deux ans, et qu'il se vit le maître, il déclara publiquement son mariage, et alla en grande cérémonie quérir la reine sa femme dans son château. On lui fit une entrée magnifique dans la ville capitale, où elle entra au milieu de ses deux enfants.

Quelque temps après, le roi alla faire la guerre à l'empereur Cantalabutte , son voisin. Il laissa la régence du royaume à la reine sa mère, et lui recommanda fort sa femme et ses enfants.

11 devait être à la guerre tout Tété, et dès qu'il fut parti, la reine mère envoya sa bru et ses enfants aune maison de campagne , dans les bois,

pour pouvoir plus aisémentassouvir son horrible envie. Elle y alla quelques jours après, et dit uû soir a son maître d'hôtel :

Et je la veux manger à la sauce Robert. (Page 38.)

« Je veux manger demain à mon dîner la petite Aurore.

— Ah î madame 1 dit le maître d'hôtel.

— Je le veux, » dit la reine.

Et elle le dit d'un ton d'ogresse qui a envie de de manger de la chair fraîche.

« Et je veux la manger à la sauce Robert. »

Ce pauvre homme, voyant bien qu'il ne fallait pas se jouer à une ogresse, prit son grand couteau et monta à la chambre de la petite Aurore. Elle avait pour lors quatre ans, et vint en sautant et en riant se jeter à son cou et lui demander du bonbon. Il se mit à pleurer; le couteau lui tomba des mains, et il alla dans la basse-cour couper la gorge à un petit agneau, et lui fit une si bonne sauce que sa maîtresse l'assura qu'elle n'avait jamais rien mangé de si bon.

Il avait emporté en même temps la petite Aurore, et l'avait donnée à sa femme pour la cacher dans le logement qu'elle avait au fond de la basse-cour.

Huit jours après, la méchante reine dit à son maître d'hôtel :

« Je veux manger à mon souper le petit Jour.»

Il ne répliqua pas, résolu de la tromper comme l'autre fois. Il alla chercher le petit Jour, et le trouva avec un petit fleuret à la main, dont il faisait des armes avec un gros singe : il n'avait pourtant que trois ans. Il le porta à sa femme, qui le cacha avec la petite Aurore, et donna, à la place du petit Jour, un petit chevreau fort tendre, que l'ogresse trouva admirablement bon.

LA BELLE AU BOIS DORMaNT. 39

Cela était lort bien allé jusque-là; mais un soir, cette méchante reine dit au maître d'hôtel :

« Je veux manger la reine à la même sauce que ses enfants. »

Ce fut alors que le pauvre maître d'hôtel désespéra de la pouvoir encore tromper. La jeune reine avait vingt ans passés, sans compter les cent ans qu'elle avait dormi : sa peau était un peu dure, quoique belle et blanche ; et le moyen de trouver dans la ménagerie une bête aussi dure que cela? Il prit la résolution, pour sauver sa vie, de couper la gorge à la reine, et monta dans sa chambre dans l'intention de n'en pas faire à deux fois. Il s'excitait à la fureur, et entra, le poignard à la main, dans la chambre de la jeune reine ; il ne voulut pourtant point la surprendre, et lui dit avec beaucoup de respect l'ordre qu'il avait reçu de la reine mère.

« Faites , faites , lui dit-elle en lui tendant le cou, exécutez l'ordre qu'on vous a donné : j'irai revoir mes enfants, mes pauvres enfants, que j'ai tant aimés! »

Elle les croyait morts depuis qu'on les avait enlevés sans lui rien dire.

a Non, non, madame, lui répondit le pauvre maître d'hôtel tout attendri, vous ne mourrez point, et vous ne laisserez pas d'aller revoir vos enfants ; mais ce sera chez moi, où je les ai ca-

elles, et je tromperai encore la reine en lui faisant manger une jeune biche à votre place. »

Il la mena aussitôt à sa chambre, où, la laissant embrasser ses enfants et pleurer avec eux, il alla accommoder une biche que la reine mangea à son souper avec le même appétit que si c'eût été la jeune reine. Elle était bien contente de sa cruauté; elle se préparait à dire au roi, à son retour, que les loups enragés avaient mangé la reine sa femme et ses deux enfants.

Un soir qu'elle rôdait, à son ordinaire, dans les cours et basses-cours du château pour y haléner quelque viande fraîche, elle entendit, dans une salle basse, le petit Jour qui pleurait, parce que la reine sa mère le voulait faire fouetter à cause qu'il avait été méchant; et elle entendit aussi la petite Aurore qui demandait pardon pour son frère.

L'ogresse reconnut la voix de la reine et de ses enfants, et, furieuse d'avoir été trompée, elle commanda, le lendemain au matin, avec une voix épouvantable qui faisait trembler tout le monde, qu'on apportât au milieu de la cour une grande cuve, qu'elle fit remplir de vipères, de crapauds, de couleuvres et de serpents, pour y faire jeter la reine et ses enfants, le maître d'hôtel, sa femme et sa servante. Elle avait donné ordre de les amener les mains liées derrière le dos. ♦

Ils étaient là, et les bourreaux se préparaient à les jeter dans la cuve, lorsque le roi, qu'on n'attendait pas sitôt, entra dans la cour à cheval ; il était venu en poste, et demanda, tout étonné, ce que voulait dire cet horrible spectable. Personne n'osait l'en instruire, quand l'ogresse, enragée de voir ce qu'elle voyait, se jeta elle-même la tète la première dans la cuve, et fut dévorée en un instant par les vilaines bêtes qu'elle y avait fait mettre. Le roi ne laissa pas d'en être fâché, car elle était sa mère; mais il s'en consola bientôt avec sa belle femme et ses enfants.

MORALITÉ

Attendre quelque temps pour avoir un époux

Riche, bien fait, galant et doux,

La chose est assez naturelle ; Mais Tattendre cent ans, et toujours en dormant,

On ne trouve plus de femelle

Qui dormît si tranquillement.

La fable semble encor vouloir nous faire entendre Que souvent de Thymen les agréables nœuds, Pour être différés, n'en sont pas moins heureux,

Et qu'on ne perd rien pour attendre;

Mais le sexe avec tant d'ardeur

Aspire à la foi conjugale, Que je n'ai pas la force ni le cœur

De lui prêcher cette morale.

C'est à M. le marquis de CaraDas, dirent-ils. (Page 47.)

Un meunier ne laissa pour tous biens, à trois enfants qu'il avait, que son moulin, son âne et son chat. Les partages furent bientôt faits : ni le notaire ni le procureur n'y fu'-ent point appelés; ils auraient eu bientôt mangé tout le pauvre patrimoine.

L'aîné eut le moulin.

Le second eut l'âne.

Et le plus jeune n'eut que le chat.

Ce dernier ne pouvait se consoler d'avoir un si pauvre lot.

« Mes frères, disait-il, pourront gagner leur vie lonnêtement en se mettant ensemble; pour moi, lorsque j'aurai mangé mon cliat et que je me serai fait un manchon de sa peau, il faudra que je meure de faim. »

Le Chat, qui entendait ce discours, mais qui n'en fit pas semblant, lui dit d'un air posé et sérieux :

« Ne vous affligez point, mon maître ; vous n'avez qu'à me donner un sac et me faire faire une paire de bottes pour aller dans les broussailles, et vous verrez que vous n'êtes pas si mal partagé que vous croyez. »

Quoique le maître du Chat ne fît pas grand fond là-dessus, il lui avait vu faire tant de tours de souplesse pour prendre des rats et des souris, comme quand il se pendait par les pieds ou qu'il se cachait dans la farine pour faire le mort, qu'il ne désespéra pas d'en être secouru dans sa misère.

Lorsque le Chat eut ce qu'il avait demandé, il se botta bravement, et, mettant son sac à son cou, il en prit les cordons avec ses pattes de devant, et s'en alla dans une garenne où il y avait grand nombre de laDins. 11 mit du son et des lacerons

dans son sac; et. s'étendant comme s'il eût été mort, il attendit que quelque jeune lapin peu instruit encore des ruses de ce monde vînt se

fourrer dans son sac pour y manger ce qu'il y avait mis.

A peine fut-il couché, qu'il eut contentement :

un jeune étourdi de lapin entra dans son sac; et le maître Chat, tirant aussitôt les cordons, le prit et le tua sans miséricorde.

Tout glorieux de sa proie, il s'en alla chez le roi et demanda à lui parler.

On le fit monter à l'appartement de Sa Majesté, où, étant entré, il fit une grande révérence au roi, et lui dit :

« Voilà, sire, un lapin de garenne que M. le marquis de Garabas (c'était le nom qu'il prit en gré de donner à son maître) m'a chargé de vous présenter de sa part.

— Dis à ton maître, répondit le roi, que je le remercie et qu'il me fait plaisir. »

Une autre fois, il alla se cacher dans un blé, tenant toujours son sac ouvert; et, lorsque deux perdrix y furent entrées, il tira les cordons et les prit toutes deux.

Il alla ensuite les présenter au roi, comme il avait fait du lapin de garenne. Le roi reçut encore avec plaisir les deux perdrix, et lui fit donner pour boire.

Le Chat continua ainsi, pendant deux ou trois mois à porter de temps en temps au roi du gibier de la chasse de son maître. Un jour qu'il sut que le roi devait aller à la promenade sur le bord de la rivière avec sa fille, la plu* belle princesse du inonde, il dit à son maître :

« Si VOUS voulez suivre mon conseil, votre for tune est faite ; vous n'avez qu'à vous baigner dans la rivière, à l'endroit que je vous montrerai, e ensuite me laisser faire. »

Le marquis de Carabas fit ce que son chat lui conseillait, sans savoir à quoi cela serait bon.

Dans le temps qu'il se baignait, le roi vint à passer; et le Chat se mit à crier de toute sa force :

r< Au secours ! au secours ! voilà M. le marquis de Carabas qui se noie 1 »

A ce cri, le roi mit la tête à la portière; et, reconnaissant le Chat qui lui avait apporté tant de fois du gibier, il ordonna à ses gardes qu'on allât vite au secours de M. le marquis de Carabas.

Pendant qu'on retirait le pauvre marquis de la rivière, le Chat, s'approchant du carrosse, dit au roi que, dans le temps que son maître se baignait, il était venu des voleurs qui avait emporté ses habits, quoiqu'il eût crié au voleur de toute sa force. Le drôle les avait cachés sous une grosse pierre.

Le roi ordonna aussitôt aux officiers de sa garderobe d'aller quérir un de ses plus beaux habits pour M. le marquis de Carabas.

Le roi lui fit mille caresses; et, comme les beaux habits qu'on venait de lui donner relevaient sa bonne mine (car il était beau et bien fait de sa personne), la fille du roi le trouva fort à son gré ;

et le marquis de Carabas ne lui eut pas plutôt jeté deux ou trois regards fort respectueux et un peu tendres qu'elle en devint amoureuse à la folie.

Le roi voulut qu'il montât dans son carrosse et qu'il fût de la promenade.

Le Chat, ravi de voir que son dessein commençait à réussir, prit les devants; et ayant rencontré des paysans qui fauchaient un pré, il leur dit:

« Bonnes gens qui fauchez, si vous ne dites au roi que le pré que vous fauchez appartient à M. le marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté. »

Le roi ne manqua pas à demander aux faucheurs à qui ce pré qu'ils fauchaient.

« C'est à M. le marquis de Carabas, dirent -ils tous ensemble; car la menace du Chat leur avait fait peur.

— Vous avez là un bel héritage, dit le roi au marquis de Carabas.

— Vous voyez, sire, répondit le marquis; c'est un pré qui ne manque point de rapporter abondamment toutes les années. »

Le maître Chat, qui allait toujours devant, rencontra des moissonneurs et leur dit :

« Bonnes gens qui moissonnez, si vous ne dites que tous ces blés appartiennent à M. le marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté. »

Le roi, qui passa un moment après, voulut savoir à qui appartenaient tous les blés qu'il voyait.

« C'est à M. le marquis de Carabas , » répondirent les moissonneurs.

Et le roi s'en réjouit avec le marquis.

Le Chat, qui allait devant le carrosse, disait toujours la même chose à tous ceux qu'il rencontrait; et le roi était étonné des grands biens de M. le marquis de Carabas.

Le maître Chat arriva enfin dans un beau château dont le maître était un Ogre, le plus riche qu'on eût jamais vu : car toutes les terres par où le roi avait passé étaient de la dépendance de ce château.

Le Chat eut soin de s'informer qui était cet Ogre, et ce qu'il savait faire, et demanda à lui parler, disant qu'il n'avait pas voulu passer si près de son château sans avoir l'honneur de lui faire la révérence.

L'Ogre le reçut aussi civilement que le peut un Ogre, et le fit reposer.

« On m'a assuré, dit le Chat, que vous aviez le don de vous changer en toute sorte d'animaux; que vous pouviez, par exemple, vous transformer en lion, en éléphant.

— Cela est vrai, répondit l'Ogre brusquement, et, pour vous le montrer, vous m allez voir devenir un lion. »

Le Chat fut si effrayé de voir un lion devant lui, qu'il gagna aussitôt les gouttières, non sans peine et sans péril, à cause de ses bottes, qui ne valaient rien pour marcher sur les tuiles.

Quelque temps après , le Chat , ayant vu que l'Ogre avait quitté sa première forme, descendit et avoua qu'il avait eu bien peur.

« On m'a assuré encore, dit le Chat, mais je ne saurais le croire, que vous aviez aussi le pouvoir de prendre la forme des plus petits animaux; par exemple, de vous changer en un rat, en une souris : je vous avoue que je tiens cela tout à fait impossible.

— Impossible I reprit l'Ogre, vous allez voir. » Et en même temps il se changea en une souris,

qui se mit à courir sur le plancher.

Le Chat ne l'eut pas plutôt aperçue qu'il se jeta dessus et la mangea.

Cependant le roi, qui vit en passant le beau château de l'Ogre, voulut entrer dedans.

Le Chat, qui entendit le bruit du carrosse qui passait sur le pont-levis du château, courut audevant et dit au roi :

« Votre Majesté soit la bienvenue dans ce château de M. le marquis de Carabas !

— Comment! monsieur le marquis, s'écria le roi, ce château est encore à vous ? Il ne se peut rien de plus beau que cette cour et que tous ces

bâtiments qui l'environnent : voyons le dedans,

s'il vous plaît. »

Le marquis donna la main à la jeune princesse ; et, suivant le roi qui montait le premier, ils entrèrent dans une grande salle, où Us trouvèrent une magnifique collation que l'Ogre avait fait préparer pour ses amis, qui le devaient venir voir ce même jour-là, mais qui n'avaient pas osé entrer, sacuant que le roi y était.

Le roi, charmé des bonnes qualités de M. le marquis de Carabas, de même que sa fille qui en était folle, et voyant les grands biens qu'il possédait, lui dit, après avoir bu cinq ou six coups :

« Il ne tiendra qu'à vous, monsieur le marquis, que vous ne soyez mon gendre. »

Le marquis, faisant de grandes révérences, accepta l'honneur que lui faisait le roi; et dès le jour même il épousa la princesse.

Le Chat devint grand seigneur, et ne courut plus après les souris que pour se divertir.

MORALITÉ

Quelque grand que soit l'avantage De jouir d'un riche héritage Venant à nous de père en fils, Aux jeunes gens pour l'ordinaire, L'industrie et le savoir faire Valent mieux que des biens acquis.

Quand elle lut ainsi parée, elle monta en carrosse. (Pag9 5(>.)

GENDRILLON,

0 était une fois un gentilhomme qui épousa en secondes noces une femme, la plus hautaine et la plus fière qu'on eût jamais vue. Elle avait deux filles de son humeur, et qui lui resemblaient en toute chose. Le mari avait de son côté une jeune fille, mais d'une douceur et d'une bonté sans exemple : elle tenait cela de sa mère, qui éUiit îa meilleure personne du monde.

58 GENDRILLON.

Les noces ne furent pas plutôt faites, que la belle-mère fit éclater sa mauvaise humeur : elle ne put souffrir les bonnes qualités de cette jeune enfant, qui rendaient ses filles encore plus haïssables.

Elle la chargea des plus viles occupations de la maison : c'était elle qui nettoyait la vaisselle et les montées, qui frottait la chambre de madame et celle de mesdemoiselles ses filles ; elle couchait tout au haut de la maison, dans un grenier, sur une méchante paillasse, pendant que ses sœurs étaient dans des chambres parquetées, où elles avaient des lits des plus à la mode, et des miroirs où elles se voyaient depuis les pieds jusqu'à la tête.

La pauvre fille souffrait tout avec patience et n'osait se plaindre à son père, qui l'aurait grondée, parce que sa femme le gouvernait entièrement. Lorsqu'elle avait fait son ouvrage, elle s'allait mettre au coin de la cheminée et s'asseoir dans les cendres, ce qui faisait qu'on l'appelait communément Cucendron. La cadette, qui n'était pas si malhonnête que son ainée, l'appelait Cendrillon. Cependant Cendrillon, avec ses méchants habits, ne laissait point d'être cent fois plus belle que ses sœurs, quoique vêtues très-magnifiquement.

Il arriva que le fils du roi donna un bal, et

qu'il en pria toutes les personnes de qualité. Nos deux demoiselles en furent aussi priées, car elles faisaient grande figure dans le pays. Les voilà bien aises, et bien occupées à choisir les habits e! les coiffures qui leur siéraient le mieux. Nouvelle peine pour Cendrillon, car c'était elle qui repassait le linge de ses sœurs et qui godronnait leurs manchettes. On ne parlait que de la manière dont on s'habillerait.

« Moi, dit l'aînée, je mettrai mon habit de velours rouge et ma garniture d'Angleterre.

— Moi, dit la cadette, je n'aurai que ma jupe ordinaire; mais en récompense je mettrai mon manteau à fleurs d'or et ma barrière de diamants, qui n'est pas des plus indiff'érentes. »

On envoya quérir la bonne coiffeuse pour dresser les cornettes à deux rangs, et on fit acheter des mouches de la bonne faiseuse. Elles appelèrent Cendrillon pour lui demander son avis, car elle avait le goût bon. Cendrillon les conseilla le mieux du monde, et s'offrit même à les coiffer, ce qu'elles voulurent bien.

En les coiffant, elles lui disaient :

« Cendrillon, serais-tu bien aise d'aller au bal?

— Hélas I mesdemoiselles, vous vous moquez de moi ; ce n'est pas là ce qu'il me faut.

— Tu as raison ; on rirait bien si on voyait un Cucendron aller au bal. »

54 CENDHILLON.

Une autre que Cendrillon les aurait coiffées de travers; mais elle 'tait bonne, et elle les coiffa parfaitement bien. Elles furent près de deux jours sans manger, tant elles étaient transportées de joie On rompit plus de douze lacets à force de les serrer, pour leur rendre la taille plus menue; et elles étaient toujours devant leur miroir.

Enfin l'heureux jour arriva : on partit, et Cendrillon les suivit des yeux le plus longtemps qu'elle put. Lorsqu'elle ne les vit plus, elle se mit à pleurer.

Sa marraine qui la vit tout en pleurs, lui demanda ce qu'elle avait.

« Je voudrais bien.... je voudrais bien.... »

Elle pleurait si fort, qu'elle ne put achever.

Sa marraine, qui était fée, lui dit :

« Tu voudrais bien aller au bal, n'est-ce pas?

— Hélas! oui, dit Cendrillon en soupirant.

— Eh bien, seras-tu bonne fille? dit sa marraine ; je t'y ferai aller. »

Elle la mena dans sa chambre et lui dit :

« Va dans le jardin et apporte-moi une citrouille. »

Cendrillon alla aussitôt cueillir la plus belle qu'elle put trouver, et la porta à sa marraine, ne pouvant deviner comment cette citrouille la pourrait faire aller au bal.

Sa marraine la creusa, et, n'ayant laissé que

l'écorce la frappa de sa baguette, et la citrouille fut aussitôt changée en un beau carrosse tout doré.

Ensuite elle alla regarder dans la souricière, oîi elle trouva six souris toutes en vie.

Elle dit à Gendrillon de lever un peu la trappe de la souricière, et à chaque souris qui sortait, elle lui donnait un coup de sa baguette, et la souris était aussitôt changée en un beau cheval : ce qui fit un bel attelage de six chevaux d'un beau gris de souris pommelé.

Gomme elle était en peine de quoi elle ferait un cocher :

«Je vais voir, dit Gendrillon, s'il n'y a point quelque rat dans la ratière , nous en ferons un cocher.

— Tu as raison, dit sa marraine; va voir. »

Gendrillon lui rapporta la ratière, où il y avait trois gros rats.

La fée en prit un d'entre les trois , à cause de sa maîtresse barbe ; et, l'ayant touché, il fut changé en un gros cocher , qui avait une des plus belles moustaches qu'on eût jamais vues.

Ensuite elle lui dit :

« Va dans le jardin , tu y trouveras six lézards derrière l'arrosoir; apporte-les-moi. -

Elle ne les eut pas plutôt apportés, que la marraine les changea en six laquais, qui montèrent

aussitôt derrière le carrosse, avec leurs habits chamarrés, 66 qui s'y tenaient attachés comme s'ils n'eussent fait autre chose de toute leur vie.

La fée dit alors à Cendrillon :

« Eh bien, voilà de quoi aller au bal; n'es-tu pas bien aise?

— Oui, mais est-ce que j'irai comme cela, avec mes vilains habits? »

Sa marraine ne fit que la toucher avec sa baguette, et en même temps ses habits furent changés en des habits de drap d'or et d'argent, tout chamarrés de pierreries ; elle lui donna ensuite une paire de pantoufles de verre les plus jolies du moDde.

Quand elle fut ainsi parée, elle monta en carrosse ; mais sa marraine lui recommanda sur toute chose de ne pas passer minuit, l'avertissant que , si elle demeurait au bal un moment davantage, son carrosse redeviendrait citrouille, ses chevaux des souris, ses laquais des lézards, et que ses vieux habits reprendraient leur première forme.

Elle promit à sa marraine qu'elle ne manquerait pas de sortir du bal avant minuit.

Elle part, ne se sentant pas de joie.

Le fils du roi, qu'on alla avertir qu'il venait d'arriver une grande princesse qu'on ne connaissait point, courut la recevoir ; il lui donna la main

à ia descente du carrosse, et la mena dans la salle où était la compagnie.

Il se fit alors un grand silence : on cessa de ianser, et les violons ne jouèrent plus, tant on :tait attentif à contempler les grandes beautés de *.ette inconnue. On n'entendait qu'un bruit confus:

« Ah ! qu'elle est belle ! »

Le roi même, tout vieux qu'il était, ne laissait pas de la regarder et de dire tout bas à la reine qu'il y avait longtemps qu'il n'avait vu une si belle et si aimable personne.

Toutes les dames étaient attentives à considérer sa coiffure et ses habits, pour en avoir, dès le lendemain, de semblables, pourvu qu'il se trouvât des étoffes assez belles et des ouvriers assez habiles.

Le fils du roi la mit à la place la plus honorable, et ensuite la prit pour la mener danser. Elle dansa avec tant de grâce , qu'on l'admira encore davantage.

On apporta une fort belle collation, dont le jeune prince ne mangea point, tant il était occupé à la considérer.

Elle alla s'asseoir auprès de ses sœurs , et leur ût mille honnêtetés ; elle leur fit part des oranges et des citrons que le prince lui avait donnés : ce qui les étonna fort, car elles ne la connaissaient point.

Lorsqu'elles causaient ainsi, Gendrillon entendit sonner onze heures trois quarts; elle fit aussitôt une grande révérence à la compagnie, et s en alla le plus vite qu'elle put.

Dès qu'elle fut arrivée, elle alla trouver sa marraine, et, après l'avoir remerciée, elle lui dit qu'elle souhaitait bien encore aller le lendemain au bal, parce que le fils du roi l'en avait priée.

Comme elle était occupée à raconter à sa marraine tout ce qui s'était passé au bal, les deux sœurs heurtèrent à la porte : Gendrillon leur alla ©uvrir.

« Que vous êtes longtemps à revenir ! >» leur ditelle en se frottant les yeux et en s'étendant comme si elle n'eût fait que de se réveiller.

Elle n'avait cependant pas eu envie de dormir depuis qu'elles s'étaient quittées.

« Si tu étais venue au bal , lui dit une de ses sœurs, tu ne t'y serais pas ennuyée : il est venu la plus belle princesse, la plus belle qu'on puisse jamais voir; elle nous a fait mille civilités; elle nous a donné des oranges et des citrons. »

Gendrillon ne se sentait pas de joie ; elle leur demanda le nom de cette princesse; mais elles lui répondirent qu'on ne la connaissait pas, que le fils du roi en était fort en peine, et qu'il donnerait toute chose au monde pour savoir qui elle était

Gendrillon sourit, et leur dit :

« Elle était donc bien belle! Mon Dieu, que vous êtes heureuses 1 ne pourrai-je point la voir? Hélas! mademoiselle Javotte, prêtez-moi votre habit jaune que vous mettez tous les jours

— Vraiment, dit Mlle Javotte, je suis de cet avis ; prêter mon habit à un vilain Gucendron comme cela! il faudrait que je fusse bien folle. »

Gendrillon s'attendait bien à ce refus, et elle en fut bien aise; car elle aurait été grandement embarrassée si sa sœur eût bien voulu lui prêter son habit.

Le lendemain les deux sœurs furent au bal, et Gendrillon aussi, mais encore plus parée que la première fois.

Le fils du roi fut toujours auprès d'elle et ne cessa de lui conter des douceurs.

La jeune demoiselle ne s'ennuyait point, et oublia ce que sa marraine lui avait recommandé, de sorte qu'elle entendit sonner le premier coup de minuit, lorsqu'elle ne croyait pas qu'il fût encore onze heures : elle se leva et s'enfuit aussi légèrement qu'aurait fait une biche.

Le prince la suivit et ne put l'attraper.

Elle laissa tomber une de ses pantoufles de verre, que le prince ramassa bien soigneusement.

Gendrillon arriva chez elle bien essoufflée, sans carrosse, sans laquais et avec ses méchants habits.

rien ne lui étant resté de toute sa magnificence qu'une de ses petites pantoufles, la pareille de celle qu'elle avait laissée tomber.

On demanda aux gardes de la porte du palais s'ils n'avaient point vu sortir une princesse; ils dirent qu'ils n'avaient vu sortir personne qu'une jeune fille fort mal vêtue, et qui avait plus l'air d'une paysanne que d'une demoiselle.

Quand ses deux sœurs revinrent du bal, Gendrillon leur demanda si elles s'étaient encore bien diverties et si la belle dame y avait été.

Elles lui dirent que oui, mais qu'elle s'était enfuie lorsque minuit avait sonné , et si promptement qu'elle avait laissé tomber une de ses petites pantoufles de verre, la plus jolie du monde; que le fils du roi l'avait ramassée, et qu'il n'avait fait que la regarder tout le reste du bal, et qu'assurément il était fort amoureux de la belle personne à qui appartenait la petite pantoufle.

Elles dirent vrai; car, peu de jours après, le fils du roi fit publier à son de trompe qu'il épouserait celle dont le pied serait bien juste à la pantoufle.

On commença à l'essayer aux princesses, ensuite aux duchesses et à toute la cour , mais inutilement.

On la porta chez les deux sœurs, qui firent tout leur possible pour faire entrer leur pied dans la

pantoufle ; mais elles ne purent en venir à bout. Gendrillon, qui les regardait et qui reconnut sa pantoufle, dit en riant :

« Que je voie si eile ne me serait pas bonne! y» Ses sœurs se mirent à rire et à se moquer d'elle.

Le gentilhomme qui faisait l'essai de la pantoufle, ayant regardé attentivement Gendrillon et la trouvant fort belle, dit que cela était très-juste, et qu'il avait ordre de l'essayer à toutes les filles. Il tit asseoir Gendrillon, et approchant la pantoufle de son petit pied, il vit qu'elle y entrait sans peine, et qu'elle y était juste comme de cire.

L'étonnement des deux sœurs fut grand , mais plus grand encore quand Gendrillon tira de sa poche l'autre petite pantoufle , qu'elle mit à son pied.

Là-dessus arriva la marraine, qui, ayant donné un coup de sa baguette sur les habits de Gendrillon, les fît devenir encore plus magnifiques que tous les autres.

Alors ses deux sœurs la reconnurent pour la belle personne qu'elles avaient vue au bal. Elles se jetèrent à ses pieds, pour lui demander pardon de tous les mauvais traitements qu'elles lui avaient fait souffrir.

, Gendrillon les releva et leur dit, en les embrassant, qu'elle leur pardonnait de bon cœur, et qu'elle les priait de Taimer bien toujours. ,

On la mena chez le jeune prince, parée comme elle était.

Il la trouva encore plus belle que jamais, et, peu de jours après, il l'épousa.

Gendrillon, qui était aussi bonne que belle fit

loger ses deux sœurs au palais, et les maria dès le jour même à deux grands seigneurs de la cour.

MORALITÉ

La beauté pour le sexe est un rare trésor; De l'admirer jamais on ne se lasse.

Mais ce qu'on nomme bonne grâce Est sans prix el vaut mieux encor.

C'est ce qu'à Cendrillon fit avoir sa marraine» En la dressant, et l'instruisant Tant et si bien, qu'elle en fît une reine. Car ainsi sur ce conte on va moralisant : Belles, ce don vaut mieux que d'être bien coiffées. Pour engager un cœur, pour en venir à bout,

La bonne grâce est le vrai don des fées : Sans elle on ne peut rien, avec elle on peut tout.

AUTRE MORALITÉ

C'est sans doute un grand avantage D'avoir de l'esprit, du courage, De la naissance, du bon sens, Et d'autres semblables talents Qu'on reçoit du ciel en partage ; Mais vous avez beau les avoir. Pour votre avancement ce seront choses vaines. Si vous n'avez pour les faire valoir Ou des parrains ou des marraines.

La terre s'ouvrit, etc. (Page 7S.|

li était une fois une reine qui accoucha d'un tîls si laid et si mal fait , qu'on douta longtemps s'il avait forme humaine. Une fée, qui se trouva à sa naissance, assura qu'il aurait beaucoup d'esprit: elle ajouta même qu'il pourrait, en vertu du don qu'elle venait de lui faire, donner autant d'esprit qu'il en aurait à la personne qu'il aimerait le mieux.

Tout cela consola un peu la pauvre reine ^ qui était bien affligée d'avoir mis au monde un si vilain marmot.

Il est vrai que cet enfant ne commença pas plutôt à parler qu'il dit mille choses, et qu'il avait dans toutes ses actions je ne sais quoi de si spirituel, qu'on en était charmé.

J'oubliais de dire qu'il vint au monde avec une petite houppe de cheveux sur la tête; ce qui fit qu'on le nomma Riquet à la Houppe : car Riquet était le nom de famille.

Au bout de sept ou huit ans, la reine d'un royaume voisin accoucha de deux filles.

La première qui vint au monde était plus belle que le jour : la reine en fut si aise qu'on appréhenda que la trop grande joie qu'elle en avait ne lui fît du mal.

La même fée qui avait assisté à la naissance du petit Riquet à la Houppe était présente; et, pour modérer la joie de la reine, elle lui déclara que cette petite princesse n'aurait point d'esprit, et qu'elle serait aussi stupide qu'elle était belle.

Gela mortifia beaucoup la reine ; mais elle eut, quelques moments après, un bien plus grand chagrin : car la seconde fille dont elle accoucha se trouva extrêmement laide.

« Ne vous affligez pas tant, madame, lui dit la fée : votre fille sera récompensée d'ailleurs, et

elle aura tant d'esprit qu'on ne s'apercevra presque pas qu'il lui manque de la beauté.

— Dieu le veuille, répondit la reine; mais ny aurait-il pas moyen de faire avoir un peu d'esprit à l'aînée qui est si belle?

— Je ne puis rien pour elle, madame, du côté de l'esprit, lui dit la fée, mais je puis tout du côté de la beauté, et, comme il n'y a rien que je ne veuille pour votre satisfaction, je vais lui donner pour don de pouvoir rendre beau ou belle la personne qui lui plaira. »

A mesure que ces deux princesses devinrent grandes, leurs perfections crûrent aussi avec elles, et on ne parlait partout que de la beauté de l'aînée et de l'esprit de la cadette.

Il est vrai que leurs défauts augmentèrent beaucoup avec l'âge. La cadette enlaidissait à vue d'œil, et l'aînée devenait plus stupide de jour en jour : ou elle ne répondait rien à ce qu'on lui demandait, ou elle disait une sottise. Elle était avec cela si maladroite, qu'elle n'eût pu ranger quatre porcelaines sur le bord de la cheminée ans en casser une, ni boire un verre d'eau sans en répandre la moitié sur ses habits.

Quoique la beauté soit un grand avantage dans une jeune personne, cependant la cadette l'emportait presque toujours sur son aînée dans toutes les compagnies.

D'abord on allait du côté de la plus belle, pour la voir et pour l'admirer ; mais bientôt après on allait à celle qui avait le plus d'esprit, pour lui entendre dire mille choses agréables ; et on était étonné qu'en moins d'un quart d'heure l'aînée n'avait plus personne auprès d'elle et que tout le monde s'était rangé autour de la cadette.

L'aînée, quoique fort stupide, le remarqua bien; et elle eût donné sans regret toute sa beauté pour avoir la moitié de l'esprit de sa sœur.

La reine, toute sage qu'elle était, ne put s'empêcher de lui reprocher plusieurs fois sa bêtise : ce qui pensa faire mourir de douleur cette pauvre princesse.

Un jour qu'elle s'était retirée dans un bois pour y plaindre son malheur, elle vit venir à elle un petit homme fort laid et fort désagréable, mais vêtu très-magnifiquement.

C'était le jeune prince Riquet à la Houppe, qui, étant devenu amoureux d'elle sur ses portraits qui couraient par tout le monde, avait quitté le royaume de son père pour avoir le plaisir de la voir et de lui parler.

Ravi de la rencontrer ainsi toute seule, il l'aborde avec tout le respect et la politesse imaginables. Ayant remarqué, après lui avoir fait tous les compliments ordinaires, qu'elle était fort mélancolique, il lui dit :

« Je ne comprends point, madame, comment une personne aussi belle que vous Têtes peut être aussi triste que vous le paraissez; car, quoique je puisse me vanter d'avoir vu une infinité de J)('lles personnes, je puis dire que je n'en ai jamais vu dont la beauté approche de la vôtre.

— Gela vous plaît à dire, monsieur, lui répondit la princesse; et elle en demeura là.

— La beauté, reprit Riquet à la Houppe, est un si grand avantage, qu'il doit tenir lieu de tout le reste ; et, quand on le possède, je ne vois pas qu'il y ait rien qui puisse vous affliger beaucoup.

— J'aimerais mieux, dit la princesse, êti-e aussi laide que vous et avoir de l'esprit, que d'avoir de la beauté comme j'en ai, et être bête autant que je le suis.

— Il n'y a rien, madame, qui marque davantage qu'on a de l'esprit que de croire n'en pas avoir ; et il est de la nature de ce bien-là que plus on en a, plus on croit en manquer.

— Je ne sais pas cela, dit la princesse, mais je sais bien que je suis fort bête, et c'est de là que vient le chagrin qui me tue.

-— Si ce n'est que cela, madame, qui vous afflige, je puis aisément mettre fin à votre douleur.

— Et comment ferez-vous? dit la princesse.

— J'ai le pouvoir, madame , dit Riquet à la

Houppe, de donner de l'esprit autant qu'on en saurait avoir à la personne que je dois aimer le plus; et comme vous êtes, madame, cette per-

sonne, il ne tienira qu'à vous que vous n'ayez autant d'esprit qu'on en peut avoir, pourvu que vous vouliez bien m'épouser. »

La princesse demeura tout interdite et ne répondit rien.

« Je vois, reprit Riquet à la Houppe, que cette proposition vous a fait de la peine, et je ne m'en étonne pas; mais je vous donne un an tout entier pour vous y résoudre. »

La princesse avait si peu d'esprit, et en même temps une si grande envie d'en avoir, qu'elle s'imagina que la fin de cette année ne viendrait jamais : de sorte qu'elle accepta la proposition qui lui était faite. Elle n'eut pas plutôt promis à Riquet à la Houppe qu'elle l'épouserait dans un an à pareil jour, qu'elle se sentit tout autre qu'elle n'était auparavant : elle se trouva une facilité incroyable à dire tout ce qui lui plaisait, et à le dire d'une manière fine, aisée et naturelle. Elle commença dès ce moment une conversation galante et soutenue avec Riquet à la Houppe, où elle brilla d'une telle force, que Riquet à la Houppe crut lui avoir donné plus d'esprit qu'il ne s'en était réservé pour lui-même.

Quand elle fut retournée au palais, toute la cour ne savait que penser d'un changement si subit et si extraordinaire : car autant on lui avait ouï dire d'impertinences auparavant, autant lui entendait-on dire des choses bien sensées et infiniment spirituelles.

Toute la cour en eut une joie qui ne se peut

imaginer ; il n'y eut que sa cadette qui n'en fut pas bien aise, parce que, n'ayant plus sur son aînée l'avantage de l'esprit, elle ne paraissait plus auprès d'elle qu'une guenon fort désagréable.

Le roi se conduisait par ses avis et allait même quelquefois tenir le conseil dans son appartement.

Le bruit de ce changement s' étant répandu, tous les jeunes princes des royaumes voisins firent leurs efforts pour s'en faire aimer, et presque tous la demandèrent en mariage ; mais elle n'en trouvait point qui eût assez d'esprit , et elle les écoutait tous sans s'engager à pas un d'eux.

Cependant il en vint un si puissant, si riche, si spirituel et si bien fait, qu'elle ne put s'empêcher d'avoir de la bonne volonté pour lui.

Son père s'en étant aperçu , lui dit qu'il la faisait la maîtresse sur le choix d'un époux, et qu'elle n'avait qu'à se déclarer.

Comme plus on a d'esprit, et plus on a de peine à prendre une ferme résolution sur cette affaire, elle demanda, après avoir remercié son père, qu'il lui donnât du temps pour y penser.

Elle alla par hasard se promener dans le bois où elle avait trouvé Riquet à la Houppe, pour rêver plus commodément à ce qu'elle avait à faire.

Dans le temps qu'elle se promenait rêvant profondément, elle entendit un bruit sourd sous ses pieds, comme de plusieurs personnes qui vont et viennent et qui agissent.

Ayant prêté l'oreille plus attentivement, elle ouït que l'un disait : « Apporte-moi cette chaudière ; » l'autre : « Mets du bois dans ce feu. »

La terre s'ouvrit dans le même temps, et elle vit sous ses pieds comme une grande cuisine pleine de cuisiniers, de marmitons et de toute sorte d'officiers nécessaires pour faire un festin magnifique. Il en sortit une bande de vingt ou trente rôtisseurs, qui allèrent se camper dans une allée du bois, autour d'une table fort longue, et qui tous, la lardoire à la main et la queue de renard sur l'oreille, se mirent à travailler en cadence, au son d'une chanson harmonieuse.

La princesse, étonnée de ce spectacle, leur demanda pour qui ils travaillaient.

« C'est, madame, lui répondit le plus apparent de la bande, pour le prince Riquet à la Houppe, les noces se feront demain. »

La princesse, encore plus surprise qu'elle ne l'avait été, et se ressouvenant tout à coup qu'il y avait un an qu'à pareil jour elle avait promis d'épouser le prince Riquet à la Houppe, pensa tomber de son haut. Ce qui faisait qu'elle ne s'en souvenait pas, c'est que, quand elle fît cette pro-

messe, elle était une bête, et qu'en prenant le nouvel esprit que le prince lui avait donné, elle avait oublié toutes ses sottises.

Elle n'eut pas fait trente pas en continuant sa promenade, que Riquet à la Houppe se présenta à elle, brave, magnifique et comme un prince qui va se marier.

« Vous me voyez, dit-il, madame, exact à tenir ma parole, et je ne doute point que vous ne veniez ici pour exécuter la vôtre, et me rendre, en me donnant la main, le plus heureux de tous les hommes.

— Je vous avouerai franchement, répondit la princesse, que je n'ai pas encore pris ma résolution là-dessus, et que je ne crois pas pouvoir jamais la prendre telle que vous la souhaitez.

— Vous m'étonnez, madame, lui dit Riquet à la Houppe.

— Je le crois, dit la princesse; et assurément, si j'avais affaire à un brutal , à un homme sans esprit, je me trouverais bien embarrassée. Une princesse n'a que sa parole, me dirait-il, et il faut que vous m'épousiez, puisque vous me l'avez promis; mais comme celui à qui je parle est l'homme du monde qui a le plus d'esprit, je suis sûre qu'il entendra raison. Vous savez que, quand je n'étais qu'une bête, je ne pouvais néanmoins me résoudre à vous épouser-, comment voulez vous qu'ayant

l'esprit que vous m'avez donné, qui me rend encore plus difficile en gens que je n'étais, je prenne aujourd'hui une résolution que je n'ai pu prendre dans ce temps-là? Si vous pensiez tant à m'épouser, vous avez eu grand tort de m'ôter ma bêtise et de me faire voir plus clair que je ne voyais.

— Si un homme sans esprit, répondit Riquet à la Houppe, était bien reçu, comme vous venez de le dire, à vous reprocher votre manque de parole, pourquoi voulez-vous, madame, que je n'en use pas de même dans une chose où il y va de tout le bonheur de ma vie? Est-il raisonnable que les personnes qui ont de l'esprit soient d'une pire condition que ceux qui n'en ont pas ? Le pouvezvous prétendre, vous qui en avez tant et qui avez tant souhaité d'en avoir? Mais venons au fait, s'il vous plaît. A la réserve de ma laideur, y a-t-il quelque chose en moi qui vous déplaise? Êtesvous malcontente de ma naissance , de mon esprit, de mon humeur et de mes manières ?

— Nullement, répondit la princesse ; j'aime en vous tout ce que vous venez de me dire.

— Si cela est ainsi, répondit Riquet à la Houppe, je vais être heureux, puisque vous pouvez me rendre le plus aimable de tous les hommes.

— Comment cela se peut-il faire? lui dit la princesse.

— Gela se fera, répondit Riquet à la Houppe, si vous m'aimez assez pour souhaiter que cela soit; et afin, madame, que vous n'en doutiez pas, sachez que la même fée qui, au jour de ma naissance, me fit le don de pouvoir rendre spirituelle la personne qui me plairait, vous a aussi fait le don de pouvoir rendre beau celui que vous aimerez et à qui vous voudrez bien faire cette faveur.

— Si la chose est ainsi, dit la princesse, je souhaite de tout mon cœur que vous deveniez le prince du monde le plus beau et le plus aimable, et je vous en fais le don autant qu'il est en moi. «

La princesse n'eut pas plutôt prononcé ces paroles, que Riquet à la Houppe parut à ses yeux l'homme du monde le plus beau, le mieux fait et le plus aimable qu'elle eût jamais vu.

Quelques-uns assurent que ce ne furent point les charmes de la fée qui opérèrent, mais que l'amour seul fit cette métamorphose, ils disent que la princesse, ayant fait réflexion sur la persévérance de son amant, sur sa discrétion et sur toutes les bonnes qualités de son âme et de son esprit, ne vit plus la difformité de son corps ni la laideur de son visage ; que sa bosse ne lui sembla plus que le bon air d'un homme qui fait le gros dos; et qu'au lieu que jusqu'alors elle l'avait vu boiter effroyablement, elle ne lui trouva plus qu'un certain air penché qai la charmait. Ils di-

sent encore que ses yeux, qui étaient louches, ne lui en parurent que plus brillants ; que leur dérèglement passa dans son esprit pour la marque d'un violent excès d'amour; et qu'enfin son gros nez rouge eut pour elle quelque chose de martial et d'héroïque.

Quoi qu'il en soit, la princesse lui promit surle-champ de l'épouser, pourvu qu'il en obtînt le consentement du roi son père.

Le roi, ayant su que sa fille avait beaucoup d'estime pour Riquet à la Houppe, qu'il connais-

sait d'ailleurs pour un prince très-spirituel et très-sage, le reçut avec plaisir pour son gendre. Dès le lendemain, les noces furent faites, ainsi que Riquet à la Houppe l'avait prévu, et selon les ordres qu'il en avait donnés longtemps auparavant.

MORALITÉ

Ce que Ton voit dans cet écrit Est moins un conte en l'air que la vérité même, Tout est beau dans ce que Ton aime, Tout ce qu'on aime a de l'esprit.

AUTRE MORALITÉ

Dans un objet où la nature Aura mis de beaux traits, et la vive peinture D'un teint où jamais l'art ne saurait arriver, Tous ces dons pourront moins pour rendre un cœur sensiWe

Qu'un seul agrément invisible

Que l'amour y fera trouver.

Il était une fois un bûcheron et une bûcheronne qui avaient sept enfants, tous garçons; l'aîné n'avait que dix ans, et le plus jeune n'en avait que sept. On s'étonnera que le bûcheron ait eu tant d'enfants en si peu de temps; mais c'est que sa femme allait vite en besogne, et n'en faisait pas moins de deux à la fois.

Ils étaient fort pauvres, et leurs sept enfants les incommodaient beau coup, parce qu'aucun d'eux ne pouvait encore gagner sa vie. Ce qui les chagrinait encore, c'est que le pluç jeune était fort

délicat et ne disait mot : prenant pour bêtise ce qui était une marque de la bonté de son esprit.

Il était fort petit, et, quand il vint au monde, il n'était guère plus gros que le pouce : ce qui fit qu'on l'appela le Petit Poucet. Ce pauvre enfant était le souffre-douleur de la maison, et on lui donnait toujours le tort. Cependant il était le plus fin et le plus avisé de ses frères; et, s'il parlait peu, il écoutait beaucoup.

Il vint une année très-fâcheuse, et la famine fut si grande, que ces pauvres gens se résolurent de se défaire de leurs enfants.

Un soir que ces enfants étaient couchés et que le bûcheron était au coin du feu avec sa femme, il lui dit le cœur serré de douleur :

« Tu vois bien que nous ne pouvons plus nourrir nos enfants ; je ne saurais les voir mourir de faim devant mes yeux, et je suis résolu de les mener perdre demain au bois ; ce qui sera bien aisé, car, tandis qu'ils s'amuseront à fagoter, nous n'avons qu'à nous enfuir sans qu'ils nous voient.

— - Ah 1 s'écria la bûcheronne, pourrais-tu bien toi-même mener perdre tes enfants? »

Son mari avait beau lui représenter leur grande pauvreté, elle ne pouvait y consentir : elle était pauvre, mais elle était leur mère. Cependant, ayant considéré quelle douleur ce lui serait de les

voir mourir de faim, elle y consentit et alla se

coucher en pleurant.

Le Petit Poucet ouït tout ce qu'ils dirent ; car, ayant entendu de dedans son lit qu'ils parlaient d'affaires, il s'était levé doucement, et s'était glissé sous l'escabelle de son père pour les écouter sans être vu.

Il alla se recoucher, et ne dormit point le reste de la nuit, songeant à ce qu'il avait à faire. Il se leva de bon matin, et alla au bord d'un ruisseau, où il remplit ses poches de petits cailloux blancs, et ensuite revint à la maison.

On partit, et le Petit Poucet ne découvrit rien de tout ce qu'il savait à ses frères.

Ils allèrent dans une forêt fort épaisse, où à dix pas de distance on ne se voyait pas l'un l'autre. Le bûcheron se mit à couper du bois, et ses enfants à ramasser des broutilles pour faire des fagots. Le père et la mère, les voyant occupés à travailler, s'éloignèrent d'eux insensiblement, et puis s'enfuirent tout à coup, par un petit sentier détourné.

Lorsque ces enfants se virent seuls, ils se mirent à crier et à pleurer de toute leur force. Le Petit Poucet les laissait crier, sachant bien par où ils reviendraient à la maison ; car en marchant il avait laissé tomber le long du chemin les petits cailloux blancs qu'il avait dans ses poches. Il leur dit donc :

« Ne craignez point, mes frères ; mon père et ma mère nous ont laissés ici, mais je vous ramènerai bien au logis ; suivez-moi seulement. »

Ils le suivirent, et il les mena jusqu'à leur maison par le même chemin qu'ils étaient venus dans la forêt. Ils n'osèrent d'abord entrer; mais ils se mirent tous contre la porte pour écouter tout ce que disaient leur père et leur mère.

Dans le moment que le bûcheron et la bûcheronne arrivèrent chez* eux, le seigneur du village leur envoya dix écus qu'il leur devait il y avait longtemps, et dont ils n'espéraient plus rien. Cela leur redonna la vie, car les pauvres gens mouraient de faim.

Le bûcheron envoya sur l'heure sa femme à la boucherie. Gomme il y avait longtemps qu'ils n'avaient mangé, elle acheta trois fois plus de viande qu'il n'en fallait pour le souper de deux personnes

Lorsqu'ils furent rassasiés, la bûcheronne dit :

« Hélas ! où sont maintenant nos pauvres enfants? Ils feraient bonne chère de ce qui nous reste là. Mais aussi, Guillaume, c'est toi qui lésas voulu perdre ; j'avais bien dit que nous nous en repentirions : que font-ils maintenant dans cette forêt? Hélas I mon Dieu! les loups les ont peutêtre déjà mangés : tu es bien inhumain d'avoir perdu ainsi tes enfants. »

Le bûcheron s'impatienta à la lin : car elle redit plus de vingt fois qu'il s'en repentirait et qu'elle l'avait bien dit. Il la menaça de la battre si elle ne se taisait pas.

Ce n'est pas que le bûcheron ne fût peut-être encore plus fâché que sa femme; mais c'est qu'elle lui rompait la tête, et qu'il était de l'humeur de beaucoup d'autres gens qui aiment fort les femmes qui disent bien , mais qui trouvent très-importunes celles qui -ont toujours bien dit.

La bûcheronne était tout en pleurs :

« Hélas 1 où sont maintenant mes enfants, mes pauvres enfants?

Elle le dit une fois si haut que les enfants, qui étaient à la porte, l'ayant entendue, se mirent à crier tous ensemble :

« Nous voilà! nous voilai »

Elle courut vite leur ouvrir la porte, et leur dit en les embrassant :

« Que je suis aise de vous revoir, mes chers enfants I Vous êtes bien las et vous avez bien faim ; et toi, Pierrot, comme te voilà crotté ! viens que je te débarbouille. »

Ce Pierrot était son fils aîné, qu'elle aimait plus que tous les autres, parce qu'il était un peu rousseau et qu'elle était un peu rousse.

Us se mirent à table, et mangèrent d'un appétit qui faisait plaisir au père et à Ja mère, à qui

ils racontaient la peur qu'ils avaient eue dans la forêt, en parlant presque tous ensemble.

Ces bonnes gens étaient ravis de revoir leurs enfants avec eux, et cette joie dura tant que les dix écus durèrent ; mais lorsque l'argent fut dépensé, ils retombèrent dans leur premier chagrin, résolurent de les perdre encore, et pour ne pas manquer le coup, de les mener bien plus loin que la première fois. Ils ne purent parler de cela si secrètement qu'ils ne fussent entendus par le Petit Poucet, qui fît son compte de sortir d'affaire comme il avait déjà fait; mais, quoiqu'il se fût levé de bon matin pour aller ramasser des petits cailloux, il ne put en venir à bout, car il trouva la porte de la maison fermée à double tour.

Il ne savait que faire, lorsque la bûcheronne leur ayant donné à chacun un morceau de pain pour leur déjeuner, il songea qu'il pourrait se servir de son pain au lieu de cailloux, en le jetant par miettes le long du chemin où ils passe^ raient : il le serra donc dans sa poche.

Le père et la mère les menèrent dans l'endroit de la forêt le plus épais et le plus obscur; et, dès qu'ils y furent, ils gagnèrent un faux-fuyant et les laissèrent là.

Le Petit Poucet ne s'en chagrina pas beaucoup, parce qu'il croyait retrouver aisément son chemin par le moyen de son pain qu'il avait semé partout

OÙ il avait passé ; mais il fut bien surpris lorsqu'il ne put en retrouver une seule miette : les oiseaux étaient venus, qui avaient tout mangé.

Les voilà donc bien affligés; car, plus ils marchaient, plus ils s'égaraient, plus ils s'enfonçaient dans la forêt. La nuit vint, et il s'éleva un grand vent qui leur faisait des peurs épouvantables. Ils pensaient n'entendre de tous côtés que des hurlements de loups qui venaient à eux pour les manger. Ils n'osaient presque se parler ni tourner la tête.

Il survint une grosse pluie qui les perça jusqu'aux os ; ils glissaient à chaque pas, tombaient dans la boue, d'où ils se relevaient tout crottés, ne sachant que faire de leurs mains.

Le Petit Poucet grimpa au haut d'un arbre pour voir s'il ne découvrirait rien : tournant la tête de tous côtés, il vit une petite lueur comme d'une chandelle, mais qui était bien loin par delà la forêt. Il descendit de l'arbre, et lorsqu'il fut à terre il ne vit plus rien : cela le désola.

Cependant, ayant marché quelque temps avec ses frères du côté qu'il avait vu la lumière, il la revit en sortant du bois. Ils arrivèrent enfin à la maison où était cette chandelle, non sans bien des frayeurs, car souvent ils la perdaient de vue: ce qui leur arrivait toutes les fois qu'ils descendaient dans quelque fond.

Les voilà donc bien affligés. (Page 84.)

Ils heurtèrent à la porte, et une bonne femme vint leur ouvrir. Elle leur demanda ce qu'ils voulaient.

Le Petit Poucet lui dit qu'ils étaient de pauvres enfants qui s'étaient perdus dans la forêt, et qui demandaient à coucher par charité.

Cette femme les voyant tous si jolis, se mit à pleurer, et leur dit :

« Hélas! mes pauvres enfants, où êtes-vous venus ? Savez-vous bien que c'est ici la maison d'un orgre qui mange les petits enfants ?

— Hélas! madame, lui répondit le Petit Poucet, qui tremblait de toute sa force aussi bien que ses frères, que ferons-nous? H est bien sûr que les loups de la forêt ne manqueront pas de nous manger cette nuit, si vous ne voulez pas nous retirer chez vous; et, cela étant, nous aimons mieux que ce soit monsieur qui nous mange : peut-être qu'il aura pitié de nous, si vous voulez bien l'en prier. »

La femme de l'ogre, qui crut qu'elle pourrait les cacher à son mari jusqu'au lendemain matin, les laissa entrer et les mena se chauffer auprès d'un bon feu ; car il y avait un mouton tout entier à la broche pour le souper de l'ogre.

Gomme ils commençaient à se chauffer, ils entendirent heurter trois ou quatre grands coups à la porte : c'était l'ogre qui revenait. Aussitôt sa

femme les fit cacher sous le lit et alla ouvrir la

porte.

[ïogre demanda d'abord si le souper était prêt gf si on avait tiré du vin ; et aussitôt il se mit à table. Le mouton était encore tout sanglant, mais il ne lui sembla que meilleur. Il flairait à droite st à gauche, disant qu'il sentait la chair fraîche.

fe- Il faut, lui dit sa femme, que ce soit ce veau que je viens d'habiller, que vous sentez.

— Je sens la chair fraîche, le dis-je encore une fois, reprit l'ogre en regardant sa femme de travers, et il y a ici quelque chose que je n'entends pas. »

En disant ces mots, il se leva de table et alla droit au lit.

« Ah! dit-il, voilà donc comme tu veux me tromper, maudite femme ! Je ne sais à quoi il tient que je ne te mange aussi : bien t'en prend d'être une vieille bête ! Yoilà du gibier qui vient bien à propos pour traiter trois ogres de mes amis qui doivent me venir voir ces jours-ci. »

Il les tira de dessous le lit l'un après l'autre.

Ces pauvres enfants se mirent à genoux en lui demandant pardon ; mais ils avaient affaire au plus cruel de tous les ogres, qui, bien loin d'avoir de la pitié, les dévorait déjà des yeux, et disait à sa femme que ce serait là de friands morceaux lorsqu'elle leur aurait fait une bonne sauce.

Il alla prendre un grand couteau, et, en approchant de ces pauvres enfants, il l'aiguisait sur une longue pierre qu'il tenait à sa main gauche.

Il en avait déjà empoigné un, lorsque sa femme lui dit :

« Que voulez-vous faire à l'heure qu'il est? N'aurez-vous pas assez de temps demain?

— Tais-toi! reprit l'ogre; ils en seront plus mortifiés.

— Mais vous avez encore tant de viande! reprit sa femme ; voilà un veau, deux moutons et la moitié d'un cochon.

— Tu as raison, dit l'ogre : donne-leur bien à souper, afin qu'ils ne maigrissent pas, et va les mener coucher. »

La bonne femme fut ravie de joie et leur porta bien à souper; mais ils ne purent manger, tant ils étaient saisis de peur.

Pour l'ogre, il se remit à boire, ravi d'avoir de quoi si bien régaler ses amis. Il but une douzaine de coups plus qu'à l'ordinaire : ce qui lui donna un peu dans la tête, et l'obligea de s'aller coucher.

L'ogre avait sept filles qui n'étaient encore que des enfants : ces petites ogresses avaient toutes le teint fort beau, parce qu'elles mangeaient de la chair fraîche comme leur père ; mais elles avaient des petits yeux gris et tout ronds, le nez crochu, et une fort grande bouche avec de longues dents fort aiguës et fort éloignées l'une de l'autre ; elles n'étaient pas encore fort méchantes, mais elles promettaient beaucoup, car elles mordaient déjà les petits enfants pour en sucer le sang.

On les avait fait coucher de bonne heure, et elles étaient toutes sept dans un grand lit, ayant chacune une couronne d'or sur la tête.

Il y avait dans la même chambre un autre lit de la même grandeur : ce fut dans ce lit que la femme de l'ogre mit coucher les sept petits garçons ; après quoi elle alla se coucher auprès de son mari.

Le Petit Poucet, qui avait remarqué que les filles de l'ogre avaient des couronnes d'or sur la tête, et qui craignait qu'il ne prît à l'ogre quelque remords de ne les avoir pas égorgés dès le soir môme, se leva vers le milieu de k nuit ; et, prenant les bonnets de ses frères et le sien, il alla doucement les mettre sur la tête des sept filles de l'ogre après leur avoir ôté leurs couronnes d'or, qu'il mit sur la tête de ses frères et sur la sienne, afin que l'ogre les prit pour ses filles, et ses filles pour les garçons qu'il voulait égorger.

La chose réussit comme il l'avait pensé; car /ogre, s étant éveillé sur le minuit, eut regret d'avoir différé au lendemain ce qu'il pouvait exécuter la veille.

Il se jeta donc brusquement hors du lit, et prenant son couteau :

« Allons voir, dit-il, comment se portent nos petits drôles; n'en faisons pas à deux foisl »

Il monta donc à tâtons à la chambre de ses filles, et s'approcha du lit où étaient les petits garçons, qui dormaient tous, excepté le Petit Poucet, qui eut bien peur lorsqu'il sentit la main de l'ogre qui lui tâtait la tête, comme il avait tâté celle de tous ses frères.

L'ogre, qui sentit les couronnes d'or :

« Vraiment, dit-il, j'allais faire là un bel ouvrage I je vois bien que j'ai bu trop hier au soir. »

Il alla ensuite au lit de ses filles, où ayant senti les petits bonnets des garçons :

« Ah 1 les voilà, dit-il, nos gaillards ! travaillons hardiment. »

En disant ces mots, il coupa, sans balancer, la gorge à ses sept filles.

Fort content de cette expédition, il alla se recoucher auprès de sa femme.

Aussitôt que le Petit Poucet entendit ronfler l'ogre, il réveilla ses frères, et leur dit de s'habiller promptement et de le suivre. Ils descendirent doucement dans le jardin et sautèrent par-dessus les murailles. Ils coururent presque toute la nuit, toujours en tremblant et sans savoir où ils allaient.

L'ogre s'étant éveillé, dit à sa femme :

« Va-t'en là-haut habiller ces petits drôles d'hier au soir. »

L'ogresse fut fort étonnée de la bonté de son mari, ne se doutant point de la manière qu'il entendait qu'elle les habillât, et croyant qu'il lui ordonnait de les aller vêtir : elle monta en haut, où elle fut bien surprise lorsqu'elle aperçut ses sept filles égorgées et nageant dans leur sang. Elle commença par s'évanouir ; car c'est le premier expédient que trouvent presque toutes les femmes en pareille rencontre.

L'ogre, craignant que sa femme ne fût trop longtemps à faire la besogne dont il l'avait chargée, monta en haut pour lui aider : il ne fut pas moins étonné que sa femme lorsqu'il vit cet affreux spectacle.

« Ahl qu'ai-je fait là? s'écria-t-il. Ils me le payeront, les malheureux, et tout à l'heure 1 «

Il jeta aussitôt une potée d'eau dans le nez de sa femme, et l'ayant fait revenir : « Donnez-moi vite mes bottes de sept lieues, lui dit-il, afin que j'aille les attraper. »

Il se mit en campagne , et , après avoir couru de tous côtés, il entra enfin dans le chemin où marchaient ces pauvres enfants, qui n'étaient plus qu'à cent pas du logis de leur père.

Ils virent l'ogre qui allait de montagne en montagne, et qui traversait des rivières aussi aisément qu'il aurait fait du moindre ruisseau.

Le Petit Poucet, qui vit un rocher creux proche

le lieu où ils étaient, y fit cacher ses six frères, et s'y fourra aussi, regardant toujours ce que l'ogre deviendrait.

'"^Sx^. ?

L*ogre, qui se trouvait fort las du chemin qu'il avait fait inutilement (car les bottes de sept lieues fatiguent fort leur homme), voulut se reposer;

et, par hasard, il alla s'asseoir sur la roche où les petits garçons s'étaient cachés.

Gomme il n'en pouvait plus de fatigue, il s'endormit après s'être reposé quelque temps, et vint à ronfler si effroyablement que les pauvres enfants n'en eurent pas moins de peur que quand il tenait son grand couteau pour leur couper la gorge.

Le Petit Poucet en eut moins de peur; il dit à ses frères de s'enfuir promptement à la maison pendant que l'ogre dormirai=t bien fort, et qu'ils ne se missent point en peine de lui. Ils crurent son conseil, et gagnèrent vite la maison.

Le Petit Poucet, s'étant approché de l'ogre, lui tira doucement ses bottes et les mit aussitôt.

Les bottes étaient fort grandes et fort larges ; mais, comme elles étaient fées, elles avaient le don de s'agrandir et de s'apetisser selon la jambe de celui qui les chaussait, de sorte qu'elles se trouvèrent aussi justes à ses pieds et à ses jambes que si elles eussent été faites pour lui.

Il alla droit à la maison de l'ogre, où il trouva sa femme qui pleurait auprès de ses filles égorgées.

« Votre mari, lui dit le Petit Poucet, est y^ grand danger; car il a été pris par une troupe de voleurs, qui ont juré de le tuer s'il ne leur donne tout son or et tout son argent. Dans le moment

qu'ils lui tenaient le poignard sur la gorge, il m'a aperçu et m'a prié de vous venir avertir de l'état où il est, et de vous dire de me donner tout ce qu'il a vaillant, sans en rien retenir, parce qu'autrement ils le tueront sans miséricorde. Gomme la chose presse beaucoup, il a voulu que je prisse ses bottes de sept lieues que voilà, pour faire diligence, et aussi afin que vous ne croyiez pas que je suis un affronteur. »

La bonne femme, fort effrayée, lui donna aussitôt tout ce qu'elle avait; car cet ogre ne laissait pas d'être bon mari, quoiqu'il mangeât les petits enfants.

Le Petit Poucet étant donc chargé de toutes les richesses de l'ogre, s'en revint au logis de son père, où il fut reçu avec bien de la joie.

Il y a bien des gens qui ne demeurent pas d'accord de cette dernière circonstance, et qui prétendent que le Petit Poucet n'a jamais fait ce vol à l'ogre; qu'à la vérité il n'avait pas fait conscience de lui prendre ses bottes de sept lieues, parce qu'il ne s'en servait que pour courir après les petits enfants.

Ces gens-là assurent le savoir de bonne part, et même pour avoir bu et mangé dans la maison du bûcheron. Ils assurent que, lorsque le Petit Poucet eut chaussé les bottes de Togre, il s'en alla à la cour, où il savait qu'on était fort en

peine d'une armée qui était à deux cents lieues de là et du succès d'une bataille qu'on avait donnée.

Il alla, disent-ils, trouver le roi, et lui dit que, s'il le souhaitait, il lai rapporterait des nouvelles de l'armée avant la fin du jour. Le roi lui promit une grosse somme d'argent, s'il en venait à bout.

Le Petit Poucet rapporta des nouvelles dès le soir même ; et cette première course l'ayant fait connaître, il gagnait tout ce qu'il voulait : car le roi le payait parfaitement pour porter ses ordres à l'armée, et une infinité de dames lui donnaient tout ce qu'il voulait pour avoir des nouvelles de leurs amants ; et ce fut là son plus grand gain. Il se trouvait quelques femmes qui le chargeaient de lettres pour leurs maris; mais elles le payaient si mal, et cela allait à si peu de chose, qu'il ne daignait pas mettre en ligne de compte ce qu'il gagnait de ce côté-là.

Après avoir fait pendant quelque temps le métier de courrier et y avoir amassé beaucoup de bien, il revint chez son père, où il n'est pas possible d'imaginer la joie qu'on eut de le revoir.

Il mit toute sa famille à son aise. Il acheta des offices de nouvelle création pour son père et pour ses frères, et par là il les établit tous ; et fit parfaitement bien sa cour en même temps.

MORALITÉ

On ne s'afflige point d'avoir de beaux enfants, ijuand ils sont tous beaux, bien faits et bien gri\naa,

Et d'an extérieur qui brille; Mais si l'un d'eux est faible, on ne dit mot, On le méprise, on le raille, on le pille : Quelquefois cependant c'est ce petit marmot Qui fera lo bonheur de toute la famille.

Il était une fois un roi, si grand, si aimé de ses peuples, si respecté de tous ses voisins et de ses alliés, qu'on pouvait dire qu'il était le plus Ijeureux de tous les monarques. Son bonheur était encore confirmé par le choix qu'il avait fait d une princesse aussi belle que vertueuse ; et ces heureux époux vivaient dans une union parfaite. De leur chaste hymen était née une fille douée de tant de grâces et de charmes, qu'ils ne regrettaient point de n'avoir pas une plus ample lignée.

Lamag-nificencejlegoûtetrabondance régnaient dans son palais; les ministres étaient sages et habiles ; les courtisans, vertueux et attachés ; les domestiques, fidèles et laborieux; les écuries, vastes et remplies des plus beaux chevaux du monde, couverts de riches caparaçons. Mais ce qui étonnait les étrangers qui venaient admirer ces belles écuries, c'est qu'au lieu le plus apparent un maître âne étalait de longues et grandes oreilles. Ce n'était pas par fantaisie, mais avec raison, que le roi lui avait donné une place particulière et distinguée ; les vertus de ce rare animal méritaient cette distinction, puisque la nature l'avait formé si extraordinaire, que sa litière, au lieu d'être malpropre, était couverte tous les matins, avec profusion, de beaux écus au soleil et de louis d'or de toute espèce, qu'on allait recueillir à son réveil

Or, comme les vicissitudes de la vie s'étendent aussi bien sur les rois que sur les sujets, et que toujours les biens sont mêlés de quelques maux, le ciel permit que la reine fût tout à coup attaquée d'une âpre maladie, pour laquelle, malgré la science et l'habileté des médecins, on ne put trouver aucun secours. La désolation fut générale.

Le roi, sensible et amoureux, malgré le proverbe fameux qui dit que l'hymen est le tombeau

Les vertus de ce rare animal luérilaient cette distinction. (Page 100.)

PEAU D'ÀNE. 103

de l'amour, s'affligeait sans modération, faisait des vœux ardents à tous les temples de son royaume, offrait sa vie pour celle d'une épouse si chérie ; mais les dieux et les fées étaient invoqués en vain.

La reine, sentant sa dernière heure approcher, dit à son époux qui fondait en larmes :

« Trouvez bon, avant que je meure, que j'exige une chose de vous : c'est que, s il vous prenait envie de vous remarier.... »

A ces mots le roi fit des cris pitoyables*, prit les mains de sa femme, les baigna de pleurs ; et l'assurant qu'il était superflu de lui parler d'un second hyménée :

« Non, non, dit-il enfin, ma chère reine, parlezmoi plutôt de vous suivre 1

— L'État, reprit la reine avec une fermeté qui augmentait les regrets de ce prince, l'État, qui doit exiger des successeurs, voyant que je ne vous ai donné qu'une fille doit vous presser d'avoir des fils qui vous ressemblent ; mais je vous demande instamment, par tout l'amour que vous avez eu pour moi, de ne céder à l'empressement de vos peuples que lorsque vous aurez trouvé une princesse plus belle et mieux faite que moi ; j'en veux votre serment, et alors je mourrai contente. »

On présume que la reine, qui ne manquait pas

d'amour-propre, avait exigé ce serment, pensant bien que, ne croyant pas qu'il fût au monde personne qui pût l'égaler, c'était s'assurer que le roi ne se remarierait jamais.

Eniin elle mourut. Jamais mari ne fit tant de vacarme : pleurer, sangloter jour et nuit, menus droits de veuvage, furent son unique occupation.

Les grandes douleurs ne durent pas. D'ailleurs les grands de l'État s'assemblèrent, et vinrent en coi-ps demander au roi de se remarier. Cette proposition lui parut dure et lui fit répandre de nouvelles larmes. Il allégua le serment qu'il avait fait à la reine, déliant tous ses conseillers de pouvoir trouver une princesse plus belle et mieux faite que feu sa femme, pensant que cela était impossible.

Mais le conseil traita de babiole une telle promesse, et dit qu'il importait peu de la beauté, pourvu qu'une reine fût vertueuse et point stérile; que l'État demandait des princes pour son repos et sa tranquilité ; qu'à la vérité l'infante avait toutes les qualités requises pour faire une grande reine, mais qu'il fallait lui choisir un étranger pour époux ; et qu'alors, ou cet étranger l'emmènerait chez lui, ou, s'il régnait avec elle, ses enfants ne seraient plus réputés du même sang; et que, n'y ayant point de prince de son nom, les peuples voisins pouvaient leur susciter

des guerres qui entraîneraient la ruine du royaume.

Le roi, frappé de ces considérations, promit qu'il songerait à les contenter. Effectivement, il chercha, parmi les princesses à marier, qui serait celle qui pourrait lui convenir. Chaque jour on lui apportait des portraits charmants; mais aucun n'avait les grâces de la feue reine : ainsi il ne se déterminait point.

Malheureusement il devint tout à fait fou, quoiqu'il eût beaucoup d'esprit, et s'avisa de trouver que l'infante sa fille surpassait de beaucoup la reine sa mère en esprit et en agrément, et lui dit qu'il était résolu de l'épouser puisqu'elle seule pouvait le dégager de son serment.

La jeune princesse, remplie de vertu et de pudeur, pensa s'évanouir à cette horrible proposition. Elle se jeta aux pieds du roi son père, et le conjura, avec toute la force qu'elle put trouver dans son esprit, de ne pas la contraindre à commetlre un tel crime.

Le roi, qui s'était mis en tête ce bizarre projet, avait consulté un vieux druide pour mettre la conscience de la jeune princesse en repos. Ce druide, moins religieux qu'ambitieux, sacrifia à l'honneur d'être le confident d'un grand roi l'intérêt de l'innocence et de la vertu, et s'insinua avec tant d'adresse dans l'esprit du roi, lui adou-

cit tellement le crime qu'il allait commettre, qu'il lui persuada même que c'était une œuvre pie que d'épouser sa fille.

Ce prince, flatté par le discours de ce scélérat, l'embrassa et revint d'avec lui plus entêté que jamais de son projet : il fit donc ordonner à l'infante de se préparer à lui obéir.

La jeune princesse, outrée d'une vive douleur, n'imagina rien autre chose que d'aller trouver la fée des Lilas, sa marraine. Pour cet effet, elle partit la même nuit dans un joli cabriolet, attelé d'un gros mouton qui savait tous les chemins. Elle y arriva heureusement.

La fée, qui aimait l'infante, lui dit qu'elle savait tout ce qu'elle venait lui dire, mais qu'elle n'eût aucun souci, rien ne lui pouvant nuire si elle exécutait fidèlement ce qu'elle allait lui prescrire.

« Car, ma chère enfant, lui dit-elle, ce serait une grande faute que d'épouser votre père ; mais, sans le contredire, vous pouvez l'éviter : dites-lui que, pour remplir une fantaisie que vous avez, il faut qu'il vous donne une robe de la couleur du temps ; jamais, avec tout son pouvoir, il ne pourra y parvenir. »

La princesse remercia bien sa marraine, et, dès le lendemain matin, elle dit au roi son père ce que la fée lui avait conseillé, et protesta qu'on

ne tirerait d'elle aucun aveu, qu'elle n'eût la robe couleur du temps.

Le roi, ravi de l'espérance qu'elle lui donnait, assembla les plus fameux ouvriers et leur commanda cette robe, sous la condition que, s'ils ne pouvaient réussir, il les ferait tous pendre. II n'eut pas le chagrin d'en venir à cette extrémité. Dès le second jour ils apportèrent la robe si désirée : l'empirée n'est pas d'un plus beau bleu, lorsqu'il est ceint de nuages d'or, que cette belle robe lorsqu'elle fut étalée.

L'infante en fut toute contristée, et ne savait comment se tirer d'embarras. Le roi pressait la :onclusion. Il fallut recourir encore à la marraine, qui, étonnée de ce que son secret n'avait pas réussi, lui dit d'essayer d'en demander une de la couleur de la lune.

Le roi, qui ne pouvait lui rien refuser, envoya cliercher les plus habiles ouvriers, et leur commanda si expressément une robe couleur de la lune, que, entre ordonner et l'apporter, il n'y eut pas vingt-quatre heures L'infante, plus charmée de cette superbe robe que des soins du roi son père, s'affligea immodérément lorsqu'elle fut avec ses femmes et sa nourrice.

La fée des Lilas, qui savait tout, vint au secours de l'affligée princesse, et lui dit :

« Ou je me trompe fort, ou je crois que, si vous

demandez une robe couleur du soleil, nous viendrons à bout de dégoûter le roi, votre père; car jamais on ne pourra parvenir à faire une pareille robe : ou nous gagnerons toujours du du temps. »

L'infante en convint, demanda la robe ; et l'amoureux roi donna sans regrettons les diamants et les rubis de sa couronne pour aider à ce superbe ouvrage, avec ordre de ne rien épargner pour rendre cette robe égale au soleil : aussi, dès qu'elle parut, tous ceux qui la virent déployée furent obligés de fermer les yeux, tant ils furent éblouis. C'est de ce temps que datent les lun^^les vertes et les verres noirs.

Que devint l'infante à cette vue? Jamais on n'avait rien vu de si beau et de si artistement ouvré. Elle était confondue ; et, sous prétexte d'en avoir mal aux yeux, elle se retira dans sa chambre, où la fée l'attendait, plus honteuse qu'on ne peut dire. Ce fut bien pis; car, en voyant la robe couleur du soleil, elle devint rouge de colère.

« Oh ! pour le coup, ma fille, dit-elle à l'infante, nous allons mettre l'indigne amour de votre père à une terrible épreuve. Je le crois bien entêté de ce mariage, qu'il croit si prochain ; mais je pense qu'il sera un peu" étourdi de la demande que je vous conseille de faire : c'est la peau de cet âne qu'il aime si passionnément et qui fournit à toutes

ses dépenses avec tant de profusion. Allez et ne manquez pas de lui dire que vous désirez cette peau. »

L'infante ravie de trouver encore un moyen d'éluder un mariage qu'elle détestait, et qui pensait en même temps que son père ne pourrait jamais se résoudre à sacrifier son âne, vint le trouver et lui exprima son désir pour la peau de ce bel animal.

Quoique le roi fût étonné de cette fantaisie, il ne balança pas à la satisfaire. Le pauvre âne fut sacrifié, et la peau galamment apportée à l'infante, qui, ne voyant plus aucun moyen d'éluder son malheur, s'allait désespérer, lorsque sa marraine accourut.

« Que faites-vous, ma fille? dit-elle, voyant la princesse déchirant ses cheveux et meurtrissant ses belles joues; voici le moment le plus heureux de votre vie. Enveloppez-vous de cette peau, sortez de ce palais, et allez tant que terre vous pourra porter : lorsqu'on sacrifie tout à la vertu, les dieux savent en récompenser. Allez, j'aurai soin que votre toilette vous suive partout ; en quel que lieu que vous vous arrêtiez, votre cassette où seront vos habits et vos bijoux suivra vos pas sous terre; et voici ma baguette que je vous donne : en frappant la terre quand vous aurez besoin de cette cassette, elle paraîtra devant vos

yeux; mais hâtoz-voiis de partir, et ne tardez

pas. »

L'infante embrassa mille fois sa marraine, la pria de ne pas l'abandonner, s'affubla de cette vilaine peau, après s'être barbouillée de suie de cheminée, et sortit de ce riche palais sans être reconnue par personne.

L'absence de l'infante causa une grande rumeur. Le roi, au désespoir, qui avait fait préparer une fête magnifique, était inconsolable. Il fit partir plus de cent gendarmes et plus de mille mousquetaires pour aller à la quête de sa fille ; mais la fée qui la protégeait la rendait invisible aux plus habiles recherches : ainsi, il fallut bien s'en consoler.

Pendant ce temps, l'infante cheminait. Elle alla bien loin, bien loin, encore plus loin, et cherchait partout une place; mais quoique, par charité, on lui donnât à manger, on la trouvait si crasseuse, que personne n'en voulait.

Cependant elle entra dans une belle ville, à la porte de laquelle était une métairie dont la fermière avait besoin d'un souillon pour laver les torchons et nettoyer les dindons et l'auge des cochons. Cette femme, voyant cette voyageuse si malpropre, lui proposa d'entrer chez elle ; ce que l'infante accepta de grand cœur, tant elle était lasse d'avoir tant marché.

Cette femme lui proposa d'entrer 'chez elle. (Page 110.

On la mit dans un coin reculé de la cuisine, où elle fut les premiers jours en butte aux plaisan taries grossières de la valetaille, tant sa peau d'âne la rendait sale et dégoûtante. Enfin on s'y accoutuma : d'ailleurs elle était si soigneuse de remplir ses devoirs, que la fermière la prit sous sa protection.

Elle conduisait les moutons, les faisait parquer au temps où il le fallait ; elle menait les dindons paître avec une telle intelligence, qu'il semblait qu'elle n'eût jamais fait autre chose: aussi tout fructifiait sous ses belles mains.

Un jour qu'assise près d'une claire fontaine, où elle déplorait souvent sa triste condition, elle s'avisa de s'y mirer, l'effroyable peau d'âne qui faisait sa coiffure et son habillement l'épouvanta. Honteuse de cet ajustement, elle se décrassa le visage et les mains, qui devinrent plus blanches que l'ivoire, et son beau teint reprit sa fraîcheur naturelle. La joie de se trouver si belle lui donna envie de s'y baigner, ce qu'elle exécuta; mais il fallut remettre son indigne peau pour retourner à la métairie. Heureusement, le lendemain était un jour de fête ; ainsi elle eut le loisir de tirer sa cassette, d'arranger sa toilette, de poudrer ses beaux cheveux et de mettre sa belle robe couleur du temps. Sa chambre était si petite, que la queue de cette belle robe ne pouvait pas s'éten-

iU PEAU D'ÂNE.

dre. La belle princesse se mira et s'admira ellemême, avec raison, si bien qu'elle résolut, pour se désennuyer, de mettre tour à tour ses belles robes, les fêtes et les dimanches ; ce qu'elle exécuta ponctuellement.

Elle mêlait des fleurs et des diamants dans ses beaux cheveux avec un art admirable ; et souvent elle soupirait de n'avoir pour témoins de sa beauté que ses moutons et ses dindons, qui 1 aimaient autant avec son horrible peau d ane, dont on lui avait donné le nom dans cette ferme.

Un jour de fêle que Peau d'Ane avait mis la robe couleur du soleil, le fils du roi, à qui cette ferme appartenait, vint y descendre pour se reposer en revenant de la chasse.

Ce prince était jeune, beau et admirablement bien fait, l'amour de son père et de la reine sa mère, adoré des peuples. On offrit à ce jeune prince une collation champêtre, qu'il accepta ; puis il se mit à parcourir les basses-cours et tous leurs recoins.

En courant ainsi de lieu en lieu, il entra dans une sombre allée, au bout de laquelle il vit une porte fermée. La curiosité lui fit mettre l'œil à la serrure. Mais que devint-il en apercevant la princesse si belle et si richement vêtue, qu'à son air noble et modeste il la prit pour une divinité! L'impétuosité du sentiment qu'il éprouva dans ce

PEAU D'ÂNE. il5

moment l'aurait porté à enfoncer la porte, sans le respect que lui inspira cette ravissante personne.

Il sortit avec peine de cette allée sombre et obscure, mais ce fut pour s'informer quelle était U personne qui demeurait dans celte petite chan)"

bre. On lui répondit que c'était un souillon qu^on nommait Peau d'Ane, à cause de la peau dont elle s'habillait; et qu'elle était si sale et si crasseuse, que personne ne la regardait ni ne lui parlait, et qu'on ne l'avait prise que par pitié, pour garder les moulons et les dindons.

Le prince, peu satisfait de cet éclaircissemeal.

vit bien que ces gens grossiers n'en savaient pas davantage, qu'il était inutile de les questionner. Il revint au palais du roi son père, plus amoureux qu'on ne peut dire, ayant continuellement devant les yeux la belle ima^e de cette divinité qu'il avait vue par le trou de la serrure. Il se repentit de n'avoir pas heurté à la porte, et se promit bien de n'y pas manquer une autre fois.

Mais l'agitation de son sang causée par l'ardeur de son amour, lui donna dans la même nuit une fièvre si terrible, que bientôt il fut réduit à l'extrémité. La reine sa mère, qui n'avait que lui d'enfant, se désespérait de ce que tous les remènes étaient inutiles : elle promettait en vain les plus grandes récompenses aux médecins ; ils y employaient tout leur art, mais rien ne guérissait le prince.

Enfm ils devinereiu qu'un mortel chagrin causait tout ce ravage; ils en avertirent la reine, qui, toute pleine de tendresse pour son fils, vint le conjurer de dire la cause de son mal, et que, quand il s'agirait de lui céder la couronne, le roi son père descendrait de son trône sans regret pour l'y faire monter; que, s'il désirait quelque princesse, quand même on serait en guerre avec le roi son père et qu'on eût de justes sujets de s'en plaindre, on sacrifierait tout pour obtenir ce qu'il désirait; mais qu'elle le conjurait de ne pas

se laisser mourir, puisque de sa vie dépendait la leur.

La reine désolée n'acheva pas ce touchant dis° cours sans mouiller le visage du prince d'un torrent de larmes.

c( Madame, lui dit enfin le prince avec une voix très-faible, je ne suis pas assez dénaturé pour désirer la couronne de mon père ; plaise au ciel qu'il vive de longues années et qu'il veuille bien que je sois longtemps le plus fidèle et le plus respectueux de ses sujets 1 Quant aux princesses que vous m'offrez, je n'ai point encore pensé à me marier ; et vous pensez bien que, soumis comme je le suis à vos volontés, je vous obéirai toujours, quoi qu'il m'en coûte.

— Ahl mon fils, reprit la reine, rien ne nous coûtera pour te sauver la vie ; mais, mon cher fils, sauve la mienne et celle du roi ton père en me déclarant ce que tu désires, et sois bien assuré qu'il te sera accordé.

— Eh bien, madame, diWl, puisqu'il faut vous déclarer ma pensée, je vais vous obéir, je me ferais un crime de mettre en danger deux êtres qui me sont si chers. Oui, ma mère, je désire que Peau d'Ane me fasse un gâteau, et que, dès qu'il sera fait, on me l'apporte. »

La reine, étonnée de ce nom bizarre, demanda qui était cette Peau d'Ane.

« C'est, madame, reprit un de ses officiers qui avait par hasard vu cette fille, c'est la plus vilaine béte après le loup : une noire peau, une crasseuse qui loge dans votre métairie et qui garde vos dindons.

Il lîli,f/>^

Elle prit de la plus pure farine, des œufs et du beurre bien frais. (Page 119.)

— N'importe, dit la reine ; mon fils, au retour de la chasse, a peut-être mangé de sa pâtisserie ; c'est une fantaisie de malade; en un mot, je veux que Peau d'Ane (puisque Peau d'Ane il y a) lui fasse promptement un gâteau. »

On courut à la métairie, et l'on fû venir Peau

J'Ane pour lui ordonner de faire de son mieux jn gâteau pour le prince.

Quelques auteurs ont assuré qu'au moment que le prince avait mis l'œil à la serrure, les yeux de Peau d'Ane l'avaient aperçu; et puis que, regardant par sa petite fenêtre, elle avait vu ce prince si jeune, si beau et si bien fait, que l'idée lui er était restée, et que souvent ce souvenir lui avait coûté quelques soupirs.

Quoi qu'il en soit. Peau d'Ane, l'ayant vu ou en ayant beaucoup entendu parler avec éloge, ravie de pouvoir trouver un moyen d'être connue, s'enferma dans sa chambrette, jeta sa vilaine peau, se décrassa le visage et les mains, se coiffa de ses blonds cheveux, mit un beau corset d'argent brillant, un jupon pareil, et se mit à faire le gâteau tant désiré : elle prit de la plus pure farine, des œufs et du beurre bien frais. En travaillant, soit de dessein ou autrement, une bague qu'elle avait au doigt tomba dans la pâte, s'y mêla ; et dès que le gâteau fut cuit, s'affublant de son horrible peau, elle donna le gâteau à l'officier, à qui elle demanda des nouvelles du prince ; mais cet homme, ne daignant pas im répondre, courut chez le prince lui porter ce gâteau

Le prince le prit avidement des mams de cet homme, et le mangea avec une telle vivacilé, que les médecins qui étaient présents ne manquèrent

pas de dire que cette fureur n'était pas un si bon signe. Effectivement, le prince pensa s'étrangler par la bague qu'il trouva dans un des morceaux di2 gâteau; mais il la retira adroitement de sa 0 uche, et son ardeur à dévorer ce gâteau se ra- \entit en examinant cette fine émeraude montée sur un jonc d'or, dont le cercle était si étroit, qu'il jugea ne pouvoir servir qu'au plus joli doigt du monde.

Il baisa mille fois cette bague, la mit sous son chevet, et l'en tirait à tout moment quand il croyait n'être vu de personne. Le tourment qu'il se donna pour imaginer comment il pourrait voir celle à qui cette bague pouvait aller, et n'osant croire, s'il demandait Peau d'Ane qui avait fait ce gâteau qu'il avait demandé, qu'on lui accordât de la faire venir; n'osant non plus dire ce qu'il avait vu par le trou de cette serrure, de crainte qu'on ne se moquât de lui et qu'on ne le prît pour un visionnaire ; toutes ces idées le tourmentant à la fois, la fièvre le reprit fortement ; et les médecins, ne sachant plus que faire, déclarèrent à la reine que le prince était malade d'amour. La reine accourut chez son fils avec le roi qui se désolait.

« Mon fils, mon cher fils, s'écria le monarque affligé, nomme-nous celle que tu veux : nous jurons que nous te la donnerons, fût-elle la plus vile des esclaves. »

La reine, en l'embrassant, lui confirma le serment du roi. Le prince, attendri par les larmes et les caresses des auteurs de ses jours :

« Mon père et ma mère, leur dit-il, je n'ai point dessein de faire une alliance qui vous déplaise ; et, pour preuve de cette vérité, dit-il en tirant l'émeraude de dessous son chevet, c'est que j'épouserai celle à qui cette bague ira, quelle qu'elle soit; et il n'y a pas apparence que celle qui aura ce joli doigt soit une rustaude ou une paysanne. »

Le roi et la reine prirent la bague, l'examinèrent curieusement, et jugèrent, ainsi que le prince, que cette bague ne pouvait aller qu'à quelque fille de bonne maison. Alors le roi, ayant embrassé son fils en le conjurant de guérir, sortit, fit sonner les tambours, les fifres et les trompettes par toute la ville, et crier par ses hérauts que l'on n'avait qu'à venir au palais essayer une bague, et que celle à qui elle irait juste épouserait l'héritier du trône.

Les princesses d'abord arrivèrent, puis les duchesses, les marquises et les baronnes; mais elles eurent beau toutes s'amenuiser les doigts, aucune ne put mettre la bague. Il en fallut venir aux grisettes, qui , toutes jolies qu'elles étaient, avaient toutes les doigts trop gros. Le prince, qui se portait mieux, faisait lui-même l'essai. Enfin, un en vint aux filles de chambre : elles ne réussi-

rent pas mieux. Il n'y avait plus personne qui n'eût essayé cette bague sans succès , lorsque le prince demanda les cuisinières, les marmitonnes, les gardeuses de moutons : on amena tout cela; mais leurs gros doigts rouges et courts ne purent seulement aller par delà l'ongle.

« A-t-on fait venir cette Peau d'Ane qui m'a fait un gâteau ces jours derniers? » dit le prince.

Chacun se prit à rire et lui dit que non, tant elle était sale et crasseuse.

a Qu'on l'aille chercher tout à l'heure, dit le roi ; il ne sera pas dit que j'aie excepté quelqu'un. »

On courut, en riant et se moquant, chercher la dindonnière.

L'infante, qui a\^ait entendu les tambours et le cri des hérauts d'armes, s'était bien doutée que sa bague faisait ce tintamarre : elle aimait le prince ; et, comme le véritable amour est craintif et n a point de vanité, elle était dans la crainte continuelle que quelque dame n'eût le doigt aussi menu que le sien. Elle eut donc une grande joie quand on vint la chercher et qu'on heurta à sa porte.

Depuis qu'elle avait su qu'on cherchait un doigt prt)pre à mettre sa bague, je ne sais quel espoir l'avait portée à se coiffer plus soigneusement et à mettre son beau corset d'argent, avec le jupon plein de falbalas, de dentelles d'argent, semé d'é-

meraudes. Sitôt qu'elle entendit qu'on heurtait à la porte et qu'on l'appelait pour aller chez le prince, elle remit promptement sa peau d'âne, ouvrit sa porte ; et ces gens , en se moquant d'elle, lui dirent que le roi la demandait pour lui faire épouser son fils; puis, avec de longs éclats de rire, ils la menèrent chez le prince, qui, luimême étonné de raccoutrement de cette fille, n'osa croire que ce fût celle qu'il avait vue si pompeuse et si belle. Triste et confus de s'être si lourdement trompé :

— Est-ce vous, lui dit-il, qui logez au fond de cette allée obscure, dans la troisième basse-cour de la métairie ?

— Oui, seigneur, répondit-elle.

— Montrez-moi votre main, » dit-il en tremblant et poussant un profond soupir.

Dame! qui fut bien surpris? Ce fut le roi et la reine, ainsi que tous les chambellans et les grands de la cour, lorsque de dessous cette peau noire et crasseuse sortit une petite main délicate, blanche et couleur de rose , où la bague s'ajusta sans peine au plus joli petit doigt du monde; et, par un petit mouvement que l'infante se donna, la peau tomba; elle parut d'une beauté si ravissante, que le prince, tout faible qu'il était, se mit à ses genoux et les serra avec une ardeur qui la fit rougir ; mais on ne s'en aperçut presque pas^

parce que le roi et la reine vinrent l'embrasser de toute leur force et lui demander si elle voulait bien épouser leur fils.

La princesse, confuse de tant de caresses et de l'amour que lui marquait ce beau jeune prince, allait cependant les en remercier, lorsque le plafond du salon s'ouvrit , et que la fée des Lilas, descendant dans un char fait de branches et de fleurs de son nom, conta avec une grâce infinie l'histoire de l'infante. Le roi et la reine, charmés de voir que Peau d'Ane était une grande princesse, redoublèrent leurs caresses ; mais le prince fut encore plus sensible à la vertu de la princesse, et son amour s'accrut par cette connaissance.

L'impatience du prince pour épouser la princesse fut telle, qu'à peine donna- t-il le temps de faire les préparatifs convenables pour cet auguste hyménée. Le roi et la reine, qui étaient affolés de leur belle -fille, lui faisaient mille caresses et la tenaient incessamment dans leurs bras. Elleavait déclaré qu'elle ne pouvait épouser le prince sans le consentement du roi son père : aussi fut- il le premier auquel on envoya une invitation, sans lui dire quelle était l'épousée; la fée des Lilas qui présidait à tout, comme de raison, l'avait exigé, à cause des conséquences.

Il vint des rois de tous les pays : les uns en

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chaise à porteurs, d'autres en cabriolet; les plus éloignés montés sur des éléphants, sur des tigres, sur des aigles ; mais le plus magnifique et le plus puissant fut le père de l'infante, qui heureusement avait oublié son amour déréglé et avait épousé une reine veuve fort belle, dont il n'avait point eu d'enfants. L'infante courut au devant de lui : il la reconnut aussitôt , et l'embrassa avec une grande tendresse avant qu'elle eût le temps de se jeter à ses genoux. Le roi et la reine lui présentèrent leur fils, qu'il combla d'amitiés. Les noces se firent avec toute la pompe imaginable. Les jeunes époux, peu sensibles à ces magnificences, ne virent et ne regardèrent qu'eux.

Le roi, père du prince, fit couronner son fils ce même jour, et, lui baisant la main, le plaça sur son trône, malgré la résistance de ce fils bien né : mais il lui fallut obéir. Les fêtes de cet illustre mariage durèrent près de trois mois; mais l'amour de ces deux époux durerait encore, tant ils s'aimaient, s'ils n'étaient pas morts cent ans après.

MORALITÉ

Le conte de Peau d'Ane est difficile à croire ; Mais, tant que dans le monde on aura des enfants.

Des mères et des mères-grands,

On en gardera la mémoire.

CONTES

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