DE MADAME D'AULNOY
Il y avait une fois la fille d'un roi qui était si belle, qu'il n'y nvait rien de si beau au monde; et à cause qu'elle était si belle, on la nommait la Belle aux Cheveux d'Or : car ses cheveux étaient plus fins qiae de l'or, et blonds par merveille, tout frisés, qui lui tombaient jusque sur les pieds. Elle allait toujours couverte de ses cheveux bouclés, avec une couronne de fleurs sur la tète et des habits brochés de diamants et de perles ; tant y a qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer.
Il y avait un jeune roi de ses voisins qui n'était point marié, et qui était bien fait et bien riche Quand il eut appr". tout ce qu'on disait de la belle aux Cheve?ix d'Or, bien qu'il ne l'eût point encore
vue, il se prit à l'aimer si fort, qu'il en perdait le boire et le manger, et il se résolut de lui envoyer un ambassadeur pour la demander en mariage. Il fît faire un carrosse magnifique à son ambassadeur; il lui donna plus de cent chevaux et cent laquais, et lui recommanda bien de lui amener la princesse.
Quand il eut pris congé du roi et qu'il fut parti, toute la cour ne parlait d'autre chose; et le roi, qui ne doutait pas que la Belle aux Cheveux d'Or ne consentît à ce qu'il souhaitait, lui faisait déjà faire de belles robes et des meubles admirables. Pendant que les ouvriers étaient occupés à travailler, l'ambassadeur, arrivé chez la Belle aux Cheveux d'Or, lui fit son petit message; mais, soit qu'elle ne fût pas ce jour-là de bonne humeur, où que le compliment ne lui sembla pas à son gré, elle répondit à l'ambassadeur qu elle remerciait le roi, et qu'elle n'avait point envie de se marier.
L'ambassadeur partit de la cour de cette princesse, bien triste de ne la pas amener avec lui; il rapporta tous les présents qu'il lui avait portés de la part du roi : car elle était fort sage , et savait bien qu'il ne faut pas que les filles reçoivent rien des garçons ; aussi elle ne voulut jamais accepter les beaux diamants et le reste; et, pour ne pas mécontenter le roi, elle prit seulement un quarteron d'épingles d'Angleterre.
LA BELLE AUX CHEVEUX d'OR. )31
Quand l'ambassadeur arriva à la grande ville du roi, où il était attendu si impatiemment, chacun s'affligea de ce qu'il n'amenait point la Belle aux Cheveux d'Or, et le roi se mit à pleurer comme un enfant : on le consolait sans en pouvoir venir à bout.
Il y avait un jeune garçon à la cour qui était beau comme le soleil, et le mieux fait de tout le royaume : à cause de sa bonne grâce et de son esprit, on le nommait Avenant. Tout le monde l'aimait, hors les envieux, qui étaient fâchés que le roi lui fît du bien et qu'il lui confiât tous les jours ses affaires.
Avenant se trouva avec des personnes qui parlaient du retour de l'ambassadeur, et qui disaient qu'il n'avait rien fait qui vaille; il leur dit, sans y prendre garde : « Si le roi m'avait envoyé vers la Belle aux Cheveux d'Or, je suis certain qu'elle serait venue avec moi. »
Tout aussitôt ces méchantes gens vont dire au roi : '< Sire, vous ne savez pas ce que dit x\venant? Que, si vous l'aviez envoyé chez la Belle aux Cheveux d'Or, il l'aurait ramenée. Considérez bien sa malice, il prétend être plus beau que vous, et qu'elle l'aurait tant aimé, qu'elle l'aurait suivi partout. »
Voilà le roi qui se met en colère, en colère tant et tant, qu'il était hors de lui. « Ha! hal
dit-il, ce joli mignon se moque de mon malheur, et il se prise plus que moi ; allons, qu'on le mette dans ma grosse tour, et qu'il y meure de faim! »
Les gardes du roi furent chez Avenant, qui ne pensait plus à ce qu'il avait dit; ils le traînèrent en prison et lui firent mille maux. Ce pauvre garçon n'avait qu'un peu de paille pour se coucher; et il serait mort sans une petite fontaine qui coulait dans le pied de la tour, dont il buvait un peu pour se rafraîchir : car la faim lui avait bien séché la bouche.
Un jour qu'il n'en pouvait plus, il disait en soupirant : « De quoi se plaint le roi ? Il n'a point de sujet qui lui soit plus fidèle que moi, je ne l'ai jamais offensé. » Le roi, par hasard, passait proche de la tour : et, quand il entendit la voix de celui qu'il avait tant aimé, il s'arrêta pour l'écouter, malgré ceux qui étaient avec lui, qui haïssaient Avenant et qui disaient au roi : « A quoi vous amusez vous, sire? ne savez-vous pas que c'est un fripon? » Le roi répondit : « Laissez-moi là, je veux l'écouter. » Ayant ouï ses plaintes, les larmes lui en vinrent aux yeux ; il ouvrit la porte de la tour et l'appela.
Avenant vint tout triste se mettre à genoux devant lui, et baisa ses pieds : « Que vous ai-je fait, sire, lui dit-il, pour me traiter si durement?
— Tu t'es moqué de moi et de mon ambassa-
deur, dit le roi. Tu as dit que, si je t'avais envoyé chez la Belle aux Cheveux d'Or, tu l'aurais bien amenée.
— Il est vrai, sire, répondit Avenant, que je lui aurais si bien fait connaître vos grandes qualités, que je suis persuadé qu'elle n'aurait pu s'en défendre ; et en cela je n'ai rien dit qui ne vous dût être agréable.»
Le roi trouva qu'effectivement il n'avait point de tort ; il regarda de travers ceux qui lui avaient dit du mal de son favori, et il l'emmena avec lui, se repentant bien de la peine qu'il lui avait faite
Après l'avoir fait souper à merveille, il l'appela dans son cabinet, et lui dit : « Avenant, j'aime toujours la Belle aux Cheveux d'Or, ses refus ne m'ont point rebuté ; mais je ne sais comment m'y prendre pour qu'elle veuille m'épouser : j'ai envie de t'y envoyer pour voir si tu pourras réussir. »
Avenant répliqua qu'il était disposé à lui obéir en toutes choses , qu'il partirait dès le lendemain.
« Oh! dit le roi, je veux te donner un grand équipage.
— Cela n'est point nécessaire, répondit-il ; il ne me faut qu'un bon cheval, avec des lettres de votre part. »
Le roi l'embrassa , car il était ravi de le voir sitôt prêt.
Ce fut un lundi matin qu'il prit congé du roi et de ses amis, pour aller à son ambassade tout seul, sans pompe et sans bruit. Il ne faisait que rêver aux moyens d'engager la Belle aux Cheveux d'Or à épouser le roi. Il avait une écritoire dans sa poche, et, quand il lui venait quelque belle pensée à mettre dans sa harangue , il descendait de cheval et s'asseyait sous des arbres pour écrire, afin de ne rien oublier. Un matin qu'il était parti à la petite pointe du jour, en passant dans une grande prairie, il lui vint une pensée fort jolie ; il mit pied à terre, et se plaça contre des saules et des peupliers qui étaient plantés le long d'une petite rivière qui coulait au bord du pré. Après qu'il eut écrit, il regarda de tous côtés , charmé de se trouver en un si bel endroit. Il aperçut sur l'herbe une grosse carpe dorée qui bâillait et qui n'en pouvait plus, car, ayant voulu attraper de petits moucherons, elle avait sauté si hors de l'eau , qu'elle s'était élancée sur l'herbe, où elle était près de mourir. Avenant en eut pitié ; et, quoiqu'il fût jour maigre et qu'il eût pu l'emporter pour son dîner, il fut la prendre et la remit doucement dans la rivière. Dès que ma commère la carpe sent la fraîcheur de l'eau, elle commence à se réjouir, et se laisse couler jusqu'au fond ; puis revenant toute gaillarde au bord de la rivière : «Avenant, dit-elle, je vous remercie du
Il prit congé du roi et de ses amis. (Page 134.)
plaisir que vous venez de me faire; sans vous je serais morte, et vous m'avez sauvée; je vous le revaudrai. » Après ce petit compliment, elle s'enfonça dans l'eau ; et Avenant demeura bien surpris de l'esprit et de la grande civilité de la carpe.
Un autre jour qu'il continuait son voyage, il vit un corbeau bien embarrassé : ce pauvre oiseau était poursuivi par un gros aigle (grand mangeur de corbeaux) : il était près de l'attraper, et il l'aurait avalé comme une lentille , si Avenant n'eût eu compassion du mallieur de cet oiseau. «Voilà, dit- il , comme les plus forts oppriment les plus faibles : quelle raison a l'aigle de manger le corbeau?» Il prend son arc qu'il portait toujours, et une flèche; puis, mirant bien l'aigle, crocl il lui décoche la flèche dans le corps et le perce de part en part; il tombe mort, et le corbeau, ravi, vint se percher sur un arbre. «Avenant, lui dit-il, vous êtes bien généreux de m'avoir secouru, moi qui ne suis qu'un misérable corbeau; mais je ne demeurerai point ingrat, je vous le revaudrai. »
Avenant admira le bon esprit du corbeau et continua son chemin. En entrant dans un grand bois, si matin qu'il ne voyait qu'à peine à se conduire, il entendit un hibou qui criait en hibou désespéré. « Ouais 1 dit-il, voilà un hibou bien affligé ; il pourrait s'être laissé prendre dans quelque filet. » Il chercha de tous côtés , et enfm il
trouva de grands filets que des oiseleurs avaient endus la nuit pour attraper les oisillons. « Quelle pitié I dit-il ; les hommes ne sont faits que pour s'entre-tourmenter, ou pour persécuter de pauvres animaiix qui ne leur font ni tort ni dommage. »
Il tira son couteau et coupa les cordelettes. Le hibou prit l'essor ; mais , revenant à tire d'aile : «Avenant, dit-il, il n'est pas nécessaire que je vous fasse une longue harangue pour vous faire comprendre l'obligation que je vous ai; elle parle assez d'elle-même : les chasseurs allaient venir, j'étais pris, j'étais mort sans votre secours; j'ai le cœur reconnaissant, je vous le revaudrai. » Voilà .les trois plus considérables aventures qui arrivèrent à Avenant dans son voyage. Il était si pressé d'arriver, qu'il ne tarda pas à se rendre au palais de la Belle aux Cheveux d'Or. Tout y était admirable ; l'on y voyait les diamants entassés comme des pierres; les beaux habits, le bonbon, l'argent ; c'étaient des choses merveilleuses ; et il pensait en lui-même que, si elle quittait tout cela pour venir chez le roi son maître, il faudrait qu'il jouât bien de bonheur. 11 prit un habit de brocart, des plumes incarnates et blanches ; il se peigna, se poudra, se lava le visage; il mit une riche écharpe toute brodée à son cou, avec un petit panier, et dedans un beau petit chierr, quil avait
acheté en passant à Bologne. Avenant était si bien fait, si aimable, il faisait toute chose avec tant de grâce, que lorsqu'il se présenta à la porte du palais , tous les gardes lui firent une grande révérence ; et l'on courut dire à la Belle au Cheveux d'Or qu'Avenant, ambassadeur du roi son plus proche voisin, demandait à la voir. Sur ce nom d'Avenant, la princesse dit : « Gela me porte bonne signification ; je gagerais qu'il est joli et qu'il plaît à tout le monde.
— Vraiment oui, madame, lui dirent toutes ses filles d honneur : nous Tavons vu du grenier où nous accommodions votre filasse, et tant qu'il a demeuré sous les fenêtres nous n'avons pu rien faire.
— Voilà qui est beau , répliqua la Belle aux Cheveux d'Or, de vous amuser à regarder les garçons ! Çà, que l'on me donne ma grande robe de satin bleu brodée, et que l'on éparpille bien mes blonds cheveux ; que l'on me fasse des guirlandes de fleurs nouvelles ; que l'on me donne mes souliers hauts et mon éventail ; que l'on balaye ma chambre et mon trône : car je veux qu'il dise partout que je suis vraiment la Belle aux Cheveux d'Or. »
Voilà toutes ses femmes qui s'empressaient de la parer comme une reine ; elles étaient si hâtées qu'elles s'entre-coj^naient et n'avançaient guère.
Enfin la princesse passa dans sa galerie aux grands miroirs, pour voir si rien ne lui manquait ; et puis elle monta sur son trône d'or, d'ivoire et d'ébène, qui sentait comme baume , et elle commanda à ses filles de prendre des instruments et de chanter tout doucement pour n'étourdir personne.
On conduisit Avenant dans la salle d'audience ; il demeura si transporté d'admiration, qu'il a dit depuis bien des fois qu'il ne pouvait presque parler ; néanmoins il prit courage et fît sa harangue à merveille ; il pria la princesse qu'il n'eût pas le déplaisir de s'en retourner sans elle.
« Gentil Avenant, lui dit-elle, toutes les raisons que vous venez de me conter son fort bonnes, et je vous assure que je serais bien aise de vous favoriser plus qu'un autre. Mais il faut que vous sachiez qu'il y a un mois je fus me promener sur la rivière avec toutes mes dames ; et comme Ton me servit ma collation, en ôtant mon gant je tirai de mon doigt une bague qui tomba par malheur dans la rivière : je la chérissais plus que mon royaume. Je vous laisse à juger de quelle affliction cette perte fut suivie. J'ai fait serment de n'écouter jamais aucune proposition de mariage, que l'ambassadeur qui me proposera un époux ne me rapporte ma bague. Voyez à présent ce que vous avez à faire là-dessus ; car qiiand vous
me parleriez quinze jours et quinze nuits , vou^ ne me persuaderiez pas de changer de sentiment. »
Avenant demeura bien étonné de cette réponse ; il lui fit une profonde révérence et la pria de recevoir le petit chien, le panier et l'écharpe; mais elle lui répliqua qu'elle ne voulait point de présents, et qu'il songeât à ce qu'elle venait de lui dire.
Quand il fut retourné chez lui, il se coucha sans souper; et son petit chien, qui s'appelait Cabriole, ne voulut pas souper non plus : il vint se mettre auprès de lui. Tant que la nuit fut longue, Avenant ne cessa point de soupirer. « Où puis-je prendre une bague tombée depuis un mois dans une grande rivière ? disait-il : c'est toute folie de l'entreprendre. La princesse ne m'a dit cela que pour me mettre dans l'impossibilité de lui obéir. »
Il soupirait et s'affligeait très-fort. Cabriole, qui Técoutait, lui dit : «Mon cher maître, je vous prie, ne désespérez point de votre bonne fortune : vous êtes trop aimable pour n'être pas heureux. Allons, dès qu'il fera jour, au bord de la rivière. »
Avenant lui donna deux petits coups de la main et ne répondit rien; mais, tout accablé de tristesse, il s'endormit.
Cabriole, voyant le jour, cabriola tant qu'il l'éveilla, et lui dit : «Mon maître, habillez-vous, et sortons.» Avenant le voulut bien. Il se lève,
s'habille, et descend dans le jardin, et du jardin il va insensiblement au bord de la rivière , où il se promenait son chapeau sur ses yeux et ses bras croisés l'un sur l'autre, ne pensant qu'à son départ, quand tout d'un coup il entendit qu'oQ l'appelait :
« Avenant! Avenant I » Il regarde de tous côtés et ne voit personne ; il crut rêver. Il continue sa promenade; on le rappelle ; « Avenant 1 Avenant !
— Qui m'appelle?» dit-il.
Cabriole, qui était fort petit, et qui regardait de près de l'eau , lui répliqua : « Ne me croyez jamais, si ce n'est une carpe dorée que j'aperçois. »
Aussitôt la grosse carpe paraît, et lui dit : « Vous m'avez sauvé la vie dans le pré des Aliziers, où je serais restée sans vous; je vous promis de vous le revaloir. Tenez, cher Avenant, voici la bague de la Belle aux Cheveux d'Or. »
Il se baissa et la prit dans la gueule de ma commère la carpe, qu'il remercia mille fois.
Au lieu de retourner chez lui, il fut droit au palais avec le petit Cabriole, qui était bien aise d'avoir fait venir son maître au bord de l'eau. On alla dire à la princesse qu'il demandait à la voir. « Hélas I dit-elle, le pauvre garçon, il vient prendre congé de moi ; il a considéré que ce
que je veux est impossible , et il va le dire à son maître. »
On fit entrer Avenant, qui lui présenta sa bague et lui dit : « Madame la princesse, voilà votre commandement fait ; vous plaît-il recevoir le roi mon maître pour époux ? »
Quand elle vit sa bague où il ne manquait rien, elle resta si étonnée, si étonnée, qu'elle croyait rêver. « Vraiment, dit-elle, gracieux Avenant, il faut que vous soyez favorisé de quelque fée ; car naturellement cela n'est pas possible.
-— Madame, dit-il, je n'en connais aucune, mais j'avais bien envie de vous obéir.
— Puisque vous avez si bonne volonté, continua-t-elle, il faut que vous me rendiez un autre service, sans lequel je ne me marierai jamais. Il y a un prince, qui n'est pas éloigné d'ici, appelé Galifron, lequel s'était mis dans l'esprit de m'épouser. Il me fit déclarer son dessein avec des menaces épouvantables, que si je le refusais il désolerait mon royaume. Mais jugez si je pouvais i'accepter : c'est un géant qui est plus haut qu'une haute tour; il mange un homme comme un singe mange un marron. Quand il va à la campagne, il porte dans ses poches de petits canons, dont il se sert au lieu de pistolets; et, lorsqu'il parle bien haut, ceux qui sont près de lui deviennent sourds. Je lui mandai que je ne voulais point me marier,
et qu'il m'excusât ; cependant il n'a point laissé de me persécuter; il tue tous mes sujets, et, avant toutes choses, il faut vous battre contre lui et m'apporter sa tête. »
Avenant demeura un peu étourdi de cette proposition ; il rêva quelque temps, et puis il dit : «Eh bien, madame, je combattrai Galifron. Je crois que je serai vaincu; mais je mourrai en brave homme. »
La princesse resta bien étonnée : elle lui dit mille choses pour l'empêcher de faire cette entreprise. Gela ne servit de rien : il se retira pour aller chercher des armes et tout ce qu'il lui fallait. Quand il eut ce qu'il voulait, il remit le petit Cabriole dans son panier, il monta sur son beau cheval, et fut dans le pays de Galifron. Il demandait de ses nouvelles à ceux qu'il rencontrait, et chacun lui disait que c'était un vrai démon dont on n'osait approcher : plus il entendait dire cela, plus il avait peur. Cabriole le rassurait, en lui disant: «Mon cher maître, pendant que vous vous battrez, j'irai lui mordre les jambes; il baissera la tête pour me chasser, et vous le tuerez. » Avenant admirait l'esprit du petit chien? mais il savait assez que son secours ne suffirait pas.
Enfin, il arriva proche du château de Galifron; tous les chemins étaient couverts d'os et de carcasses d'hommes qu'il avait mangés ou mis en
pièces. Il ne l'attendit pas longtemps, qu'il le vit venir à travers un bois. Sa tête passait les plus grands arbres, et il ciiantait d'une voix épouvantable :
Où sont les petits enfants, Que je les croque à belles dents?
Il m'en faut tant, tant, et tant, Que le monde n'est suffisant.
Assitôt Avenant se mit à chanter sur le même air :
Approche : voici Avenant,
Qui t'arrachera les dents.
Bien qu'il ne soit pas des plus grands, Pour te battre il est suffisant.
Les rimes n'étaient pas bien régulières; mais il fit la chanson fort vite, et c'est même un miracle qu'il ne la fît pas plus mal, car il avait horriblement peur. Quand Galifron encendit ces paroles, il regarda de tous côtés, et il aperçut Avenant l'épée à la main, qui lui dit deux ou trois injures pour l'irriter. Il n'en fallut pas tant : il se mit dans une colère effroyable, et prenant une massue toute de fer, il aurait assommé du premier coup le gentil Avenant, sans un corbeau qui vint se mettre sur le haut de sa tête, et avec son bec lui donna si juste dans les yeux, qu'il les creva. Son sang coulait sur son visage ; il était comme un désespéré, frappant de tous côtés. Avenant
l'évilait et lui portait de grands coups d'épée qu il enfonçait jusqu'à la garde, et qui lui faisaient mille blessures, par où il perdit tant de sang qu'il tomba. Aussitôt Avenant lui coupa la tête, bien ravi d'avoir été si heureux ; et le corbeau, qui
s'était perche sur un arbre, lui dit : * Je n'ai pa-s cublié le service que vous me rendîtes en tuant l'aigle qui me poursuivait; je vous promis de m'er acquitter : je crois l'avoir fait aujourd'hui - • C'est moi qui vous doit tout, monsieur du
Le corbeau lui donna si juste dans les yeux qu'il les creva. (Page 145).
Corbeau, répliqua Avenant; je demeure votre serviteur. »
Il monta aussitôt à cheval, chargé de l'épouvantable tête de Galifron.
Quand il arriva dans la ville, tout le monde le suivait et criait : « Voici le brave Avenant qui vient de tuer le monstre ; » de sorte que la princesse, qui entendit bien du bruit et qui tremblait qu'on ne lui vînt apprendre la mort d'Avenant, n'osait demander ce qui lui était arrivé; mais elle vit entrer Avenant avec la tète du géant, qui ne laissa pas de lui faire encore peur, bien qu'il n'y eût plus rien à craindre.
«Madame, luidit-il, votre ennemi est mort ; j'espère que vous ne refuserez plus le roi mon maître ^
— Ah ! si fait, dit la Belle aux Cheveux d'Or, je le refuserai si vous ne trouvez moyen, avant mon départ, de m'apporter de l'eau de la grotte ténébreuse. Il y a proche d'ici une grotte profonde qui a bien six lieues de tour; on trouve à l'entrée deux dragons qui empêchent qu'on y entre; ils ont du feu dans la gueule et dans les yeux; puis, lorsqu'on est dans la grotte, on trouve un grand trou dans lequel il faut descendre : il est plein de crapauds, de couleuvres et de serpents. Au fond de ce trou, il y a une petite cave où coule la fontaine de beauté et de santé : c'est de cette eau que je veux absolument. Tout ce qu'on en lave de-
vient merveilleux : si l'on est belle, on demeurt: toujours belle; si l'on est laide, on devient belle; si l'on est jeune, on reste jeune; si l'on esl
/WiL
Madame, dit-il, votre ennemi est mon. (Page 149.)
vieille, on devient jeune. Vous jugez bien, Avenant, que je ne quitterai pas mon royaume sans en emporter.
— Madame, lui dit-il, vous êtes si belle que cette eau vous est bien inutile; mais je suis un malheureux ambassadeur dont vous voulez la mort : je vais vous aller chercher ce que vous désirez , avec la certitude de n en pouvoir revenir. » La Belle aux Cheveux d'Or ne changea point de dessein, et Avenant partit avec le petit chien Cabriole, pour aller à la grotte ténébreuse chercher de l'eau de beauté. Tous ceux qu'il rencontrait sur le chemin disaient : o C'est une pitié de voir un garçon si aimable s'aller perdre de gaieté de cœur; il va seul à la grotte, et quand il irait lui centième, il n'en pourrait venir à bout. Pourquoi la princesse ne veut-elle que des choses impossibles? » Il continuait de marcher, et ne disait pas un mot; mais il était bien triste.
Il arriva vers le haut d'une montagne où il s'assit pour se reposer un peu, et il laissa paître son cheval et courir Cabriole après des mouches. Il savait que la grotte ténébreuse n'était pas loin de là, il regardait s'il ne la verrait point ; enfin il aperçut un vilain rocher noir comme de l'encre, d'où sortait une grosse fumée, et au bout d'un moment un des dragons, qui jetait du feu par les yeux et par la gueule : il avait le corps jaune et vert, des griffes et une longue queue qui faisait plus de cent tours. Cabriole vit tout cela; il ne savait où se cacher, tant il avait peur.
Avenant, tout résolu de mourir, tira son épée, descendit avec une fiole que la Belle aux Cheveux d'Or lui avait donnée pour la remplir de l'eau de beauté. Il dit à son petit chien Cabriole : « C'est fait de moi! je ne pourrai jamais avoir de cette eau qui est gardée par des dragons; quand je serai mort, remplis la fiole de mon sang, et la porte à la princesse, pour qu'elle voie ce qu'elle me coûte; et puis va trouver le roi mon maître et lui conte mon malheur. •
Gomme il parlait ainsi, il entendit qu'on l'appelait : « Avenant ! Avenant ! »
Il dit : « Qui m'appelle? » et il vit un hibou dans le trou d'un vieux arbre, qui lui dit : « Vous m'avez retiré du filet des chasseurs où j'étais pris, et vous me sauvâtes la vie; je vous promis que je vous le revaudrais : en voici le temps. Donnezmoi votre fiole : je sais tous les chemins de la grotte ténébreuse ; je vais vous quérir de l'eau de beau ta. »
Damel qui fut bien aise? je vous le laisse à penser. Avenant lui donna vite sa fiole, et le hibou entra sans nul empêchement dans la grotte. En moins d'un quart d'heure, il revint rapporter la bouteille bien bouchée. Avenant fut ravi ; il le remercia de tout son cœur, et, remontant la montagne, il prit le chemin de la ville bien joyeux.
Il alla droit au palais ; il présenta la fiole à la Belle aux Cheveux d'Or, qui n'eut plus rien à dire : elle remercia Avenant, et donna ordre à tout ce qu'il lui fallait pour partir; puis elle se mit en voyage avec lui. Elle le trouvait bien aimable, et elle lui disait quelquefois : « Si vous aviez voulu, je vous aurais fait roi ; nous ne serions point partis de mon royaume. » Mais il répondit : « Je ne voudrais pas faire un si grand déplaisir à mon maître pour tous les royaumes de la terre, quoique je vous trouve plus belle que le soleil. »
Enfin ils arrivèrent à la grande ville du roi, qui sachant que la Belle aux Cheveux d'Or venait, alla au-devant d'elle et lui fit les plus beaux présents du monde. Il l'épousa avec tant de réjouissances, que l'on ne parlait d'autre chose ; mais la Belle aux Cheveux d'Or, qui aimait Avenant dans le fond de son cœur, n'était bien aise que quand elle le voyait, et le louait toujours. « Je ne serais point venue sans Avenant, dit-elle au roi; il a fallu qu'il ait fait des choses impossibles pour mon service . vous lui devez être obligé ; il m'a donné de Peau de beauté, je ne vieillirai jamais, je serai toujours belle. »
Les envieux qui écoutaient la reine dirent au roi : « Vous n'êtes point jaloux, et vous avez sujet de l'être. La reine aime si fort Avenant qu'elle en
perd le boire et le manger ; elle ne fait que parler de lui et des obligations que vous lui avez, comme si tel autre que vous auriez envoyé n'en eût pas fait autant. »
Le roi dit : « Vraiment, je m'en avise; qu'on aille le mettre dans la tour avec les fers aux pieds et aux mains. »
On prit Avenant, et, pour sa récompense d'avoir si bien servi le roi, on l'enferma dans la tour avec les fers aux pieds et aux mains. Il ne voyait personne que le geôlier, qui lui jetait un morceau de pain noir par un trou, et de l'eau dans une écuelle de terre. Pourtant son petit chien Cabriole ne le quittait point; il le consolait et venait lui dire toutes les nouvelles.
Quand la Belle aux Cheveux d'Or sut sa disgrâce, elle se jeta aux pieds du roi , et, tout en pleurs, elle le pria de faire sortir Avenant de prison. Mais plus elle le priait, plus il se fâchait, songeant : « C'est qu'elle laime; » et il n'en voulut rien faire. Elle n'en parla plus : elle était bien triste.
Le roi s'avisa qu'elle ne le trouvait peut-être pas assez beau ; il eut envie de se frotter le visage avec de l'eau de beauté, afin que la reine l'aimât plus qu'elle ne faisait. Cette eau était dans une fiole sur le bord de la cheminée de la chambre de la reine, elle l'avait mise là pour la regarder
LA BELLE AUX CHEVEUX D'OR. 15b
plus souvent ; mais une de ses femmes de chambré, voulant tuer une araignée avec un balai, jeta par malheur la fiole par terre, qui se cassa, et toute l'eau fut perdue. Elle balaya vitement, et, ne sachant que faire, elle se souvint qu'elle avait vu dans le cabinet du roi une fiole toute semblable pleine d'eau claire comme était l'eau de beauté ; elle la prit adroitement sans rien dire, et la porta sur la cheminée de la reine.
L'eau qui était dans le cabinet du roi servait à faire mourir les princes et les grands seigneurs quand ils étaient criminels ; au lieu de leur couper la tète ou de les pendre, on leur frottait le visage de cette eau : ils s'endormaient, et ne se réveillaient plus. Un soir donc, le roi prit la fiole et se frotta bien le visage, puis il s'endormit et mourut. Le petit chien Cabriole l'apprit des premiers et ne manqua pas de l'aller dire à Avenant, qui lui dit d'aller trouver la Belle aux Cheveux d'Or et de la faire souvenir du pauvre prisonnier.
Cabriole se glissa doucement dans la presse ; car il y avait grand bruit à la cour pour la mort du roi. Il dit à la reine : « Madame, n'oubliez pas le pauvre Avenant. » Elle se souvint aussitôt des peines qu'il avait souffertes à cause d'elle et de sa grande fidélité. Elle sortit sans parler à personne, et fut droit à la tour, où elle ôta elle-même les fers des pieds et des mains d'Avenant; et, lui
mettant une couronne d'or sur la tête et le manteau royal sur les épaules, elle lui dit : « Venez.
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aimable Avenant, je vous fais roi et vous prends pour mon époux. »
Il se jeta à ses pieds et la remercia. Chacun fut
ravi de l'avoir pour maître. Il se fit la plus belle noce du monde, et la Belle aux Cheveux d'Or vécut longtemps avec le bel Avenant, tous deux heureux et satisfaits.
MORALITÉ
Si par hasard un malheureux
Te demande ton assistance, Ne lui refuse point un secours généreux : Un bienfait tôt ou tard reçoit sa récompense.
Quand Avenant, avec tant de bonté, Servait carpe et corbeau ; quand jusqu'au hibou même, Sans être rebuté de sa laideur extrême,
Il conservait la liberté :
Aurait-on pu jamais le croire,
Que ces animaux quelque jour Le conduiraient au comble de la gloire. Lorsqu'il voudrait du roi servir le tendre amour? Malgré tous les attraits d'une beauté charmante, Qui commençait pour lui de sentir des désirs, Il conserve à son maître, étouffant ses soupirs,
Une fidélité constante. Toutefois, sans raison, il se voit accusé : Mais, quand à son bonheur il paraît plus d'obstacle,
Le ciel lui devait un miracle, Qu'à la vertu jamais le ciel n'a refusé.
Il était une fois un roi fort riche en terres et en argent; sa femme mourut, il en fut inconsolable. Il s'enferma huit jours entiers dans un petit cabinet, où il se cassait la tête contre les murs, tant il était affligé. On craignit qu'il ne se tuât : on mit des matelas entre la tapisserie et la muraille; de sorte qu'il avait beau se frapper, il ne se faisait plus de mal. Tous ses sujets résolurent entre eux de l'aller voir et de lui dire ce qu'ils pourraient de plus propre à soulager sa tristesse. Les uns préparaient des discours graves et sérieux, d'autres d'agréables, et même de réjouissants; mais cela ne faisait aucune impression sur son esprit : à peine entendait-il ce qu'on lui disait. Enfin, il se présenta devant lui une femme si couverte de crêpes noirs, de voiles, de mantes, de longs habits de deuil, et qui pleurait et sanglotait SI fort et si haut, qu il en demeura surpris. Elle
lui dit qu'elle n'entreprenait point comme les autres de diminuer sa douleur, qu'elle venait pour l'augmenter, parce que rien n'était plus juste que de pleurer une bonne femme ; que pour elle, qui avait eu le meilleur de tous les maris, elle faisait bien son compte de pleurer tant qu'il lui resterait des yeux à la tête. Là-dessus elle redoubla ses cris, et le roi, à son exemple, se mita hurler.
Il la reçut mieux que les autres ; il l'entretint des belles qualités de sa chère défunte, et elle renchérit celles de son cher défunt : ils causèrent tant et tant, qu'ils ne savaient plus que dire sur leur douleur. Quand la fine veuve vit la matière presque épuisée, elle leva un peu ses voiles, et le roi affligé se récréa la vue à regarder cette pauvre affligée, qui tournait et retournait fort à propos deux grands yeux bleus, bordés de longues paupières noires : son teint était assez fleuri. Le roi la considéra avec beaucoup d'attention ; peu à peu il parla moins de sa femme, puis il n'en parla plus du tout. La veuve disait qu'elle voulait toujours pleurer son mari ; le roi la pria de ne point immortaliser son chagrin. Pour conclusion, l'on fut tout étonné qu'il l'épousa, et que le noir se changea en vert et en couleur de rose : il suffit très-souvent de connaître le faible des gens pour entrer dans leur cœur et pour en faire tout ce que l'on veut.
160 L'OISEAU BLBtr.
Le roi n'avait eu qu'une fille de son premier mariage, qui passait pour la huitième merveille du monde, on la nommait Florine, parce qu'elle ressemblait à Flore, tant elle était fraîche, jeune et belle. On ne lui voyait guère d'habits magnifiques ; elle aimait les robes de taffetas volant, avec quelques agrafes de pierreries et force guirlandes de fleurs, qui faisaient un effet admirable
quand elles étaient placées dans ses beaux cheveux. Elle n'avait que quinze ans lorsque le roi se remaria.
La nouvelle reine envoya quérir sa fille, qui avait été nourrie chez sa marraine la fée Soussio ; mais elle n'en était ni plus gracieuse ni plus belle : Soussio y avait voulu travailler et n'avait rien gagné ; elle ne laissait pas de l'aimer chèrement.
On l'appelait Truitonne, car son visage avait autant de taches de rousseur qu'une truite; ses cneveux noirs étaient si gras et si crasseux que l'on n'y pouvait toucher, sa peau jaune distillait de l'huile. La reine ne laissait pas de l'aimer à la folie; elle ne parlait que de la charmante Truitonne, et, comme Florine avait toutes sortes d'avantages au-dessus d'elle, la reine s'en désespérait ; elle cherchait tous les moyens possibles de la mettre mal auprès du roi. Il n'y avait point de jour que la reine et Truitonne ne fissent quelque pièce à Florine. La princesse, qui était douce et spirituelle, tâchait de se mettre au-dessus des mauvais procédés.
Le roi dit un jour à la reine que Florine et Truitonne étaient assez grandes pour être mariées, et qu'aussitôt qu'un prince viendrait à la cour, il fallait faire en sorte de lui en donner une des deux.
« Je prétends, répliqua la reine, que ma fille soit la première établie : elle est plus âgée que la vôtre, et, comme elle est mille fois plus aimable, il n'y a pas à balancer là-dessus. » Le roi, qui n'aimait point la dispute, lui dit qu'il le voulait bien et qu'il l'en faisait la maîtresse.
A quelque temps de là, on apprit que le roi Charmant devait arriver. Jamais prince n'avait porté plus loin la galanterie et ia magnificence ;
son esprit et sa personne n'avaient rien qui ne répondît à son nom. Quand la reine sut ces nouvelles , elle employa tous les brodeurs, tous les tailleurs et tous les ouvriers à faire des ajustements à Truitonne. Elle pria le roi que Florine n'eût rien de neuf, et, ayant gagné ses femmes, elle lui fit voler tous ses habits, toutes ses coiffures et toutes ses pierreries le jour même que Charmant arriva, de sorte que, lorsqu'elle se voulut parer, elle ne trouva pas un ruban. Elle vit bien d'où lui venait ce bon office. Elle envoya chez les marchands pour avoir des étoffes ; ils répondirent que la reine avait défendu qu'on lui en donnât. Elle demeura donc avec une petite robe fort crasseuse, et sa honte était si grande, qu'elle se mit dans le coin de la salle lorsque le roi Charmant arriva.
La reine le reçut avec de grandes cérémonies : elle lui présenta sa fille, plus brillante que le soleil el plus laide par toutes ses parures qu'elle ne Tétait ordinairement. Le roi en détourna ses yeux: la reine voulait se persuader qu'elle lui plaisait trop et qu'il craignait de s'engager, de sorte qu'elle la faisait toujours mettre devant lui. Il demanda s'il n'y avait pas encore une autre princesse appelée Florine. « Oui, dit Truitonne en la montrant avec le doigt; la voilà qui se caclie, parce qu'elle n'est pas brave. »
11 se leva promptement et fit une profonde révérence à la princesse (Page 165.)
Florine rougit, et devint si belle, si belle, que le roi Charmant demeura comme un homme ébloui. 11 se leva promptement, et fit une profonde révérence à la princesse: « Madame, lui dit-il, votre incomparable beauté vous pare trop pour que vous ayez besoin d'aucun secours étranger.
— Seigneur, répliqua-t-elle, je vous avoue que je suis peu accoutumée à porter un habit aussi malpropre que l'est celui-ci; et vous m'auriez fait plaisir de ne vous pas apercevoir de moi.
— Il serait impossible , s'écria Charmant, qu'une si merveilleuse princesse pût être en quelque lieu, et que Ton eût des yeux pour d'autres que pour elle.
— Ah! dit la reine irritée, je passe bien mon temps à vous entendre. Croyez-moi , seigneur, l' lorine est déjà assez coquette, et elle n'a pas besoin qu'on lui dise tant de galanteries. «
Le roi Charmant démêla aussitôt les motifs qui faisaient ainsi parler la reine; mais, comme il n'était pas de condition à se contraindre, il laissa paraître toute son admiration pour Florine, et l'entretient trois heures de suite.
La reine au désespoir, et Truitonne inconsolable de n'avoir pas la préférence sur la princesse, firent de grandes plaintes au roi et l'obligèrent dconsentir que, pendant le séjour du roi Charma ni l'on enfermerait Florine dans une tour, où ils n*
se verraient point. En effet, aussitôt qu'elle fut retournée dans sa chambre , quatre hommes masqués la portèrent au haut de la tour, et l'y laissèrent dans la dernière désolation ; car elle vit bien que l'on n'en usait ainsi que pour l'empêcher de plaire au roi qui lui plaisait déjà fort, et qu'elle aurait bien voulu pour époux.
Gomme il ne savait pas les violences que l'on venait de faire à la princesse, il attendait l'heure de la revoir avec mille impatiences. Il voulut parler d'elle à ceux que le roi avait mis auprès de lui pour lui faire plus d'honneur; mais, par l'ordre de la reine, ils lui en dirent tout le mal qu'ils purent: qu'elle était coquette, inégale, de méchante humeur ; qu'elle tourmentait ses amis et ses domestiques ; qu'on ne pouvait être plus malpropre, et qu'elle poussait si loin l'avarice, qu'elle aimait mieux être habillée comme une petite bergère, que d'acheter de riches étoffes de l'argent que lui donnait le roi son père. A tout ce détail, Charmant souffrait et se sentait des mouvements de colère qu'il avait bien de la peine à modérer. » Non, disait-il en lui-même , il est impossible que le ciel ait mis une âme si mal faite dans le chef-d'œuvre de la nature. Je conviens qu'elle n'était pas proprement mise quand j^e l'ai vue, mais la honte qu'elle en avait prouve assez qu'elle n'était point accoutumée à se voir ainsi. Quoil elle serait mau-
vaise avec cet air de modestie et de douceur qui enchante? Ce n'est pas une chose qui me tombe sous le sens ; il m'est bien plus aisé de croire que c'est la reine qui la décrie ainsi : l'on n'est pas belle-mère pour rien ; et la princesse Truitonne est une si laide bête, qu'il ne serait point extraordinaire qu'elle portât envie à la plus parfaite de toutes les créatures. »
Pendant qu'il raisonnait là-dessus, les courtisans qui l'environnaient devinaient bien à son air qu'ils ne lui avaient pas fait plaisir de parler mal de Plorine. Il y en eut un plus adroit que les autres, qui, changeant de ton et de langage pour connaître les sentiments du prince, se mit à dire des merveilles de la princesse. A ces mots il se réveilla comme d'un profond sommeil, il entra dans la conversation, la joie se répandit sur son visage. Amour, amour, que l' on te cache difficilement ! tu parais partout, sur les lèvres d'un amant, dans ses yeux, au son de sa voix; lorsque l'on aime, le silence, la conversation, la joie ou la tristesse, tout parle de ce qu'on ressent.
La reine, impatiente de savoir si le roi Charmant était bien touché, envoya quérir ceux qu'elle avait mis dans sa confidence, et elle passa le reste de la nuit à les questionner. Tout ce qu'ils lui disaient ne servait qu'à confirmer l'opinion où elle était, que le roi aimait Florine. Mais que
VOUS dirai- je de la mélancolie de cette pauvre princesse ? Elle était couchée par terre dans le donjon de cette horrible tour où les hommes masqués l'avaient emportée. « Je serais moins à plaindre, disait-elle, si l'on m'avait mise ici avant que j'eusse vu cet aimable roi : l'idée que j'en conserve ne peut servir qu'à augmenter mes peines. Je ne dois pas douter que c'est pour m'empêcher de le voir davantage que la reine me traite si cruellement. Hélas ! que le peu de beauté dont le ciel m'a pourvue coûtera cher à mon repos I >> Elle pleurait ensuite si amèrement, si amèrement que sa propre ennemie en aurait eu pitié si elle avait été témoin de ses douleurs.
C'est ainsi que la nuit se passa. La reine, qui voulait engager le rai Charmant par tous les témoignages qu'elle pourrait lui donner de son attention, lui envoya des habits d'une richesse et d'une magnificence sans pareille, faits à la mode du pays, et l'ordre des chevaliers d'Amour qu'elle avait obligé le roi d'instituer le jour de leurs noces. C'était un cœur d'or émaillé de couleur de feu, entouré de plusieurs flèches, et percé d'une, avec ces mots : Une seule me blesse. La reine avait fait tailler pour Charmant un cœur d'un rubis gros comme un œuf d'autruche ; chaque flèche était d'un seul diamant, longue comme le doigt, et la chaîne où ce cœur tenait était faite de
perles, dont la plus petite pesait une livre : enfin, depuis que le monde est monde, il n'avait rien paru de tel.
Le roi, à cette vue, demeura si surpris qu'il fut quelque temps sans parler. On lui présenta en même temps un livre dont les feuilles étaient de vélin, avec des miniatures admirables, la couverture d'or, chargée de pierreries ; et les statuts de l'ordre des chevaliers d'Amour y étaient écrits d'un style fort tendre et fort galant. L'on dit au roi que la princesse qu'il avait vue le priait d'être son chevalier, et qu'elle lui envoyait ce présent. A ces mots, il osa se flatter que c'était celle qu'il aimait.
« Quoi ! la belle princesse Florine, s'écria-t-il, pense à moi d'une manière si généreuse et si engageante?
— Seigneur, lui dit-on, vous vous méprenez au nom, nous venons de la part de l'aimable Truitonne.
— C'est Truitonne qui me veut pour son chevalier ? dit le roi d'un air froid et sérieux : je suis fâché de ne pouvoir accepter cet honneur ; mais un souverain n'est pas assez maître de lui pour prendre les engagements qu'il voudrait. Je sais ceux d'un chevalier, je voudrais les remplir tous, et j'aime mieux ne pas recevoir la grâce qu'elle m'offre que de m'en rendre indigne. »
Il remit aussitôt le cœur, la chaîne et le livre dans la même corbeille ; puis il envoya tout chez la reine, qui pensa étouffer de rage avec sa fille, de la manière méprisante dont le roi étranger avait reçu une faveur si particulière.
Lorsqu'il put aller chez le roi et la reine, il se rendit dans leur appartement : il espérait que Florine y serait ; il regardait de tous côtés pour la voir. Dès qu'il entendait entrer quelqu'un dans la chambre, il tournait la tête brusquement vers la porte; il paraissait inquiet et chagrin. La malicieuse reine devinait assez ce qui se passait dans son âme, mais elle n'en faisait pas semblant. Elle ne lui parlait que de parties de plaisir ; il lui répondait tout de travers. Enfin il demanda où était la princesse Florine.
« Seigneur, lui dit fièrement la reine, le roi son père a défendu qu'elle sorte de chez elle, jusqu a ce que ma fille soit mariée.
— Et quelle raison, répliqua le roi, peut-on avoir de tenir cette belle personne prisonnière?
— Je l'ignore, dit la reine; et quand je le saurais, je pourrais me dispenser de vous le dire. »
Le roi se sentait dans une colère inconcevable ; il regardait Truitonne de travers, et songeait en lui-même que c'était à cause de ce petit monstre qu'on lui dérobait le plaisir de voIf la princesse.
Il quitta promptement la reine : sa présence lui causait trop de peine.
Quand il fut revenu dans sa chambre, il dit à un jeune prince qui l'avait accompagné, et qu'il aimait fort, de donner tout ce qu'on voudrait au monde pour gagner quelqu'une des femmes de la princesse, afin qu'il pût lui parler un moment. Ce prince trouva aisément des dames du palais qui entrèrent dans la confidence ; il y en eut une qui l'assura que le soir même Florine serait à une petite fenêtre basse qui répondait sur le jardin, et que par là elle pourrait lui parler, pourvu qu il prît de grandes précautions afin qu'on ne le sût pas, « car, ajouta-t-elle, le roi et la reine sont si sévères, qu'ils me feraient mourir s'ils découvraient que j'eusse favorisé la passion de Charmant. »
Le prince, ravi d'avoir amené l'affaire jusquelà, lui promit tout ce qu'elle voulait, et courut faire sa cour au roi, en lui annonçant l'heure du rendez-vous. Mais la mauvaise confidente ne manqua pas d'aller avertir la reine de ce qui se passait et de prendre ses ordres. Aussitôt elle pensa qu'il fallait envoyer sa fille à la petite fenêtre : elle l'instruisit bien ; et Truitonne ne manqua rien, quoiqu'elle fût naturellement une grande bête.
lia nuit était si noire, qu'il aurait été impossi-
ble au roi de s'apercevoir de la tromperie qu'on lui faisait, quand même il n'aurait pas été aussi prévenu qu'il l'était ; de sorte qu'il s'approcha de la fenêtre avec des transports de joie inexprimables. Il dit à Truitonne tout ce qu'il aurait dit à Florins pour la persuader de sa passion. Truitonne, profitant de la conjoncture, lui dit qu'elle se trouvait la plus malheureuse personne du monde d'avoir une belle- mère si cruelle, et qu'elle aurait toujours à souffrir jusqu'à ce que sa fille fût mariée. Le roi l'assura que, si elle le voulait pour son époux, il serait ravi de partager avec elle sa couronne et son cœur. Là-dessus, il tira sa bague de son doigt ; et, la mettant au doigt de Truitonne, il ajouta que c'était un gage éternel de sa foi, et qu'elle n'avait qu'à prendre l'heure pour partir en diligence. Truitonne répondit le mieux qu'elle put à ses empressements. Il s'apercevait bien qu'elle ne disait rien qui vaille ; et cela lui aurait fait de la peine, s'il ne se fût persuadé que la crainte d'être surprise par la reine lui ôtait la liberté de son esprit. Il ne la quitta qu'à la condition de revenir le lendemain à pareille heure; ce qu'elle lui promit de tout son cœur.
La reine ayant su l'heureux succès de cette entrevue, elle s'en promit tout. Et, en effet, le jour étant concerté, le roi vint la prendre dans une
chaise volante, traînée par des grenouilles ailées: un enchanteur de ses amis lui avait fait ce présent. La nuit était fort noire; Truitonne sortit mystérieusement par une petite porte, et le roi, qui l'attendait, la reçut dans ses bras et lui jura cent fois une fidélité éternelle. Mais comme il n'était pas d'humeur à voler longtemps dans sa chaise volante sans épouser la princesse qu'il aimait, il lui demanda où elle voulait que les noces se lissent. Elle lui dit qu'elle avait pour marraine une fée qu'on appelait Soussio, qui était fort célèbre; qu'elle était d'avis d'aller à son château. Quoique le roi ne sût pas le chemin, il n'eut qu'à dire à ses grosses grenouilles de l'y conduire : elles connaissaient la carte générale de l'univers et en peu de temps elles rendirent le roi et Truitonne chez Soussio. Le château était si bien éclairé, qu'en arrivant le roi aurait reconnu son erreur, si la princesse ne s'était soigneusement couverte de son voile. Elle demanda sa marraine; elle lui parla en particulier, et lui conta comme quoi elle avait attrapé Charmant, et qu'elle la priait de l'apaiser. « Ah! ma fille, dit la fée, la chose ne sera pas facile : il aime trop Florine; je suis certaine qu'il va nous faire désespérer. »
Cependant le roi les attendait dans une salle dont les murs étaient de diamants, si clairs et si nets, qu'il vit au travers Soussio et Truitonne
causer ensemble II croyait rêver. « Quoi ! disait-il, ai-je été trahi? les démons ont-ils apporté cette ennemie de notre repos? Vient-elle pour troubler mon mariage? Ma chère Florine ne paraît point! son père l'a peut-être suivie 1 »
Il pensait mille choses qui commençaient à le désoler. Mais ce fut bien pis quand elles entrèrent dans la salle et que Soussio lui dit d'un ton absolu : « Roi Charmant , voici la princesse Truitonne, à laquelle vous avez donné votre foi; elle est ma filleule, et je souhaite que vous l'épousiez tout à l'heure.
— Moi, s'écria-t-il , moi, j'épouserais ce petit monstre ! vous me croyez d'un naturel bien docile, quand vous me faites de telles propositions : sachez que je ne lui ai rien promis ; si elle dit autrement, elle en a....
— N'achevez pas, interrompit Soussio, et ne soyez jamais assez hardi pour me manquer de respect.
— Je consens, répliqua le roi, de vous respecter autant qu'une fée est respectable, pourvu que vous me rendiez ma princesse.
— Est-ce que je ne la suis pas, parjure? dit Truitonne en lui montrant sa bague. A qui as-tu donné cet anneau pour gage de ta foi ? A qui as-tu parlé à la petite fenêtre, si ce n'est à moi?
— Gomment doncl reprit-il, j'ai été déçu et
L'OfSEAU BLEU. 175
troîTiDé? Non, non, je n'en serai point la dupe. Allons, allons, mes grenouilles, mes grenouilles, je veux partir tout à l'heure.
— Oh 1 ce n'est pas une chose en votre pouvoir si je n'y consens, » dit Soussio. Elle le toucha, et ses pieds s'attachèrent au parquet, comme si on les y avait cloués.
« Quand vous me lapideriez , lui dit le roi, quand vous m'écorcheriez, je ne serais point à une autre qu'à Florine; j'y suis résolu, et vous pouvez après cela user de votre pouvoir à votre gré. »
Soussio employa la douceur, les menaces, les promesses , les prières. Truitonne pleura , cria, gémit, se fâcha, s'apaisa. Le roi ne disait pas un mot, et, les regardant toutes deux avec l'air du monde le plus indigné, il ne répondait rien à tous leurs verbiages.
Il se passa ainsi vingt jours et vingt nuits, sans qu'elles cessassent de parler, sans manger, sans dormir et sans s'asseoir. Enfin Soussio, à bout et fatiguée, dit au roi : « Eh bien, vous êtes un opiniâtre qui ne voulez pas entendre raison; choisissez, ou d'être sept ans en pénitence, pour avoir donné votre parole sans la tepir, ou d'épouser ma lilleule. »
Le roi, qui avait gardé un profond silence, s'écria tout d'un coup : « Faites de moi tout ce que
VOUS voudrez, pourvu que je sois délivré de cette maussade.
— Maussade vous-même , dit Truitonne en colère: je vous trouve un plaisant roitelet, avec V otre équipage marécageux, de venir jusqu'en mon pays pour me dire des injures et manquer à votre parole : si vous aviez quatre deniers d'honneur, en useriez-vous ainsi?
— Voilà des reproches touchants, dit le roi d'un ton railleur. Voyez-vous, qu'on a tort de ne pas prendre une aussi belle uersonne pour sa femme !
— Non, non, elle ne le sera pas, s'écria Soussio en colère. Tu n'as qu'à t'envoler par cette fenêtre, si tu veux, car tu seras sept ans Oiseau Bleu. »
En même temps le roi change de figure : ses bras se couvrent de plumes et forment des ailes ; ses jambes et ses pieds deviennent noirs et menus; il lui croît des ongles crochus; son corps s'apetisse, il est tout garni de longues plumes fines et mêlées de bleu céleste ; ses yeux s'arrondissent et brillent comme des soleils; son nez n'est plus qu'un bec d'ivoire; il s'élève sur sa tête une aigrette blanche, qui forme une couronne ; il chante à ravir, et parle de même. En cet état il jette un cri douloureux de se voir ainsi métamorphosé, et s'envole àtire-daiie pouriuir ie funesle calais de Soussio.
Dans la mélancolie qui l'accable, il voltige de branche en branche, et ne choisit que les arbres consacrés à Tamour ou à la tristesse, tantôt sur les myrtes, tantôt sur les cyprès; il chante des airs pitoyables, où il déplore sa méchante fortune et celle de Florine. « En quel lieu ses ennemis l'ont-ils cachée? disait-il. Qu'est devenue cette belle victime? La barbarie de la reine la laisset-elle encore respirer? Où la chercherai -je? Suis-je condamné à passer sept ans sans elle? Peut-être que pendant ce temps on la mariera, et que je perdrai pour jamais Tespérance qui soutient ma vie. » Ces différentes pensées affligeaient l'Oiseau Bleu à tel point, qu'il voulait se laisser mourir.
D'un autre côté, la fée Soussio renvoya Truitonne à la reine, qui était bien inquiète comment les noces se seraient passées. Mais quand elle vit sa fille, et qu'elle lui raconta tout ce qui venait d'arriver, elle se mit dans une colère terrible, dont le contre-coup retomba sur la pauvre Florine. « Il faut, dit-elle, qu'elle se repente plus d'une fois d'avoir su plaire à Charmant. »
Elle monta dans la tour avec Truitonne, qu'elle avait parée de ses plus riches habits : elle portait une couronne de diamants sur sa tête , et trois filles des plus riches barons de l'État tenaient la queue de son manteau royal ; elle avait au pouce
l'anneau du roi Charmant, que Florine remarqua le jour qu'ils parlèrent ensemble. Elle fut étrangement surprise de voir Truitonne dans un si pompeux appareil. « Voilà ma fille qui vient vous apporter des présents de sa noce, dit la reine ; le roi Charmant Ta épousée : il l'aime à la folie; il n'a jamais été de gens plus satisfaits. »
x\ussitôt on étale devant la princesse des étoffes d'or et d'argent, des pierreries, des dentelles, des rubans, qui étaient dans de grandes corbeilles de filigrane d'or. En lui présentant toutes ces choses, Truitonne ne manquait pas de faire briller l'anneau du roi ; de sorte que la princesse Florine ne pouvait plus douter de son malheur. Elle s'écria, d'un air désespéré, qu'on ôtât de ses yeux tous ces présents si funestes; qu'elle ne pouvait plus porter que du noir, ou plutôt qu'elle voulait présentement mourir. Elle s'évanouit; et la cruelle reine ravie d'avoir si bien réussi, ne permit pas qu'on la secourût : elle la laissa seule dans le plus déplorable état du monde, et alla conter malicieusement au roi que sa fille était si transportée de tendresse que rien n'égalait les extravagances qu'elle faisait ; qu'il fallait bien se donner de garde de la laisser sortir delà tour. Le roi lui dit qu'elle pouvait gouverner cette affaire à sa fantaisie et qu'il en serait toujours satisfait.
Lorsque la princesse revint de son évanouisse-
ment, et qu'elle réfléchit sur la conduite qu on tenait avec elle, aux mauvais traitements qu'elle recevait de son indigne marâtre, et à l'espérance qu'elle perdait pour jamais d'épouser le roi Charmant, sa douleur devint si vive, qu'elle pleura toute la nuit; en cet état elle se mit à sa fenêtre, où elle fit des regrets fort tendres et fort touchants. Quand le jour approcha, elle la ferma et continua de pleurer.
La nuit suivante , elle ouvrit la fenêtre , elle poussa de profonds soupirs et des sanglots, elle versa un torrent de larmes : le jour venu, elle se cacha dans sa chambre. Cependant le roi Charmant, ou pour mieux dire le bel Oiseau Bleu, ne cessait point de voltiger autour du palais; il jugeait que sa chère princesse y était enfermée, et, si elle faisait de tristes plaintes, les siennes ne l'étaient pas moins. Il s'approchait des fenêtres le plus qu'il pouvait, pour regarder dans les chambres; mais la crainte que Truitonne ne l'aperçût et ne se doutât que c'était lui, l'empêchait de faire ce qu'il aurait voulu. « Il y va de ma vie, disait-il en lui-même : si ces mauvaises découvraient où je suis, elles voudraient se venger; il faudrait que je m'éloignasse, ou que je fusse exposé aux derniers dangers. » Ces raisons l'obligèrent à garder de grandes mesures, et d'ordinaire iJ ne chantait que la nuit.
Il y avait vis-à-vis de la fenêtre où Florine se mettait, un cyprès d'une hauteur prodigieuse : l'Oiseau Bleu vint s'y percher. Il y fut à peine, qu'il entendit une personne qui se plaignait : « Souffrirai-je encore longtemps? disait-elle; la mort ne viendra-t-elle point à mon secours? Ceux qui la craignent ne la voient que trop tôt; je la désire et la cruelle me fuit. Ah I barbare reine, que t'ai-je fait, pour me retenir dans une captivité si affreuse? N'as-tu pas assez d'autres endroits pour me désoler? Tu n'as qu'à me rendre témoin du bonheur que ton indigne fille goûte avec le roi Charmant 1 »
L'Oiseau Bleu n'avait pas perdu un mot de cette plainte ; il en demeura bien surpris, et il attendit le jour avec la dernière impatience , pour voir la dame affligée; mais avant qu'il vînt, elle avait fermé la fenêtre et s'était retirée.
L'oiseau curieux ne manqua pas de revenir la nuit suivante : il faisait clair de lune. Il vit une fille à la fenêtre de la tour, qui commençait ses regrets : « Fortune , disait-elle, toi qui me flattais de régner, toi qui m'avais rendu l'amour de mon père, que t'ai-je fait pour me plonger tout d'un coup dans les plus amères douleurs? Est-ce dans un âge aussi tendre que le mien qu'on doit commencer à ressentir ton inconstance? Reviens, barbare, reviens, s'il est possible ; je te demande, pour
t/oiseau bleu. 181
toutes faveurs , de terminer ma fatale destinée. »
L'Oiseau Bleu écoutait; et plus il écoutait, plus il se persuadait que c'était son aimable princesse qui se plaignait. Il lui dit : « Adorable Florine, merveille de nos jours, pourquoi voulez-vous finir si promptement les vôtres? vos maux ne sont point sans remède.
— Hé! qui me parle, s'écria-t-elle, d'une manière si consolante?
— Un roi malheureux, reprit l'Oiseau, qui vous aime et n'aimera jamais que vous.
— Un roi qui m'aime ! ajouta-t-elle : est-ce ici un piège que me tend mon ennemie? Mais, au fond qu'y gagnera-t-elle? Si elle cherche à découvrir mes sentiments, je suis prête à lui en faire l'aveu.
— Non, ma princesse, répondit-il ; l'amant qui vous parie n'est point capable de vous trahir. »
En achevant ces mots , il vola sur la fenêtre. Florine eut d'abord grande peur d'un oiseau si extraordinaire , qui parlait avec autant d'esprit que s'il avait été homme, quoiqu'il conservât le petit son de voix d'un rossignol ; mais la beauté de son plumage et ce qu'il lui dit la rassura.
« M'est-il permis de vous revoir, ma princesse? s'écria-t-il. Puis-je goûter un bonheur si parfait
sans mourir de joie? Mais, hélas 1 que cette jo est troublée par votre captivité et l'état où la méchante Soussio m'a réduit pour sept ans !
— Et qui êtes-vous, charmant Oiseau? dit la princesse en le caressant.
— Vous avez dit mon nom, ajouta le roi, et vous feignez de ne pas me connaître.
— Quoi 1 le plus grand roi du monde, quoi I le roi Charmant, dit la princesse, serait le petit Oiseau que je tiens?
— Hélas! belle Florine , il n'est que trop vrai, reprit-il ; et, si quelque chose m'en peut consoler, c'est que j'ai préféré cette peine à celle de renoncer à la passion que j'ai pour vous.
— Pour moi ! dit Florine. Ah ! ne cherchez point à me tromper! Je sais, je sais que vous avez épousé Truitonne; j'ai reconnu votre anneau à son doigt: je l'ai vue toute brillante des diamants que vous lui avez donnés. Elle est venue m'insuller dans ma triste prison; chargée d'une riche couronne et d'un manteau royal qu'elle tenait de votre main pendant que j'étais chargée de chaînes et de fers.
— Vous avez vu Truitonne en cet équipage ? interrompit le roi ; sa mère et elle ont osé vous dire que ces joyaux venaient de moi? 0 ciel ! est-il possible que j'entende des mensonges si affreux, et que je ne puisse m'en venger aussitôt que je le
souhaite ! Sachez qu'elles ont voulu me décevoir, qu'abusant de votre nom, elles mont engagé d'enlever cette laide Truitonne; mais, aussitôt que je connus mon erreur, je voulus l'abandonner, et je choisis enfm d'être Oiseau Bleu sept ans de suite , plutôt que de manquer à la fidélité que je vous ai vouée. »
Florine avait un plaisir si sensible d'entendre parler son aimable amant, qu'elle ne se souvenait plus des malheurs de sa prison. Que ne lui ditelle pas pour le consoler de sa triste aventure, et pour le persuader qu'elle ne ferait pas moins pour lui qu'il avait fait pour elle? Le jour paraissait, la plupart des officiers étaient déjà levés , que l'Oiseau Bleu et la princesse parlaient encore ensemble. Ils se séparèrent avec mille peines, après s'être promis que toutes les nuits ils s'en • tretiendraient ainsi.
La joie de s'être trouvés était si extrême, qu'il n'est point de termes capables de l'exprimer ; chacun de son côté remerciait l'amour et la fortune. Cependant Florine s'inquiétait pour l'Oiseau Bleu : « Qui le garantira des chasseurs, disait-elle, ou de la serre aiguë de quelque aigle , ou de quelque vautour affamé, qui le mangerait avec autant d'appétit que si ce n'était pas un grand roi? 0 ciel ! que deviendrais-je si ses plumes légères et fines, poussées par le vent, venaient jusque dans ma
184 L*OISEAU Bleu.
prison m'annoncer le désastre que je crains? » Cette pensée empêcha que la pauvre princesse fermât les yeux; car, lorsque l'on aime, les illusions paraissent des vérités, et ce que l'on croyait impossible dans un autre temps semble aisé en celui-là, de sorte qu'elle passa le jour à pleurer, jusqu'à ce que l'heure fût venue de se mettre à sa fenêtre.
Le charmant Oiseau , caché dans le creux d'un arbre, avait été tout le jour occupé à penser à sa belle princesse. « Que je suis content, disait-il, de l'avoir retrouvée ! qu'elle est engageante 1 que je sens vivement les bontés qu'elle me témoigne î » Ce tendre amant comptait jusqu'aux moindres moments de la pénitence qui l'empêchait de l'épouser, et jamais l'on n'en a désiré la fin avec plus de passion. Comme il voulait faire à Florine toutes les galanteries dont il était capable, il vola jusqu'à la ville capitale de son royaume ; il alla à son palais, il entra dans son cabinet par une vitre qui était cassée ; il prit des pendants d'oreilles de diamants , si parfaits et si beaux qu'il n'y en avait point au monde qui en approchassent; il les apporta le soir à Florine , et la pria de s'en parer. « J'y consentirais, lui dit-elle, si vous me voyiez le jour; mais puisque je ne vous parle que la nuit, je ne les mettrai pas. » L'Oiseau lui promit de prendre si bien son temps, qu'il viendrait à la
tour à rheure qu'elle voudrait : aussitôt elle mit les pendants d'oreilles, et la nuit se passa à causer, comme s'était passée l'autre.
Le lendemain l'Oiseau Bleu retourna dans son royaume. Il alla à son palais; il entra dans son cabinet par la vitre rompue, et il en apporta les plus riches bracelets que l'on eût encore vus : ils étaient d'une seule émeraude , taillés en facettes creuses par le milieu , pour y passer la main et le bras.
c Pensez-vous, lui dit la princesse, que mes sentiments pour vous aient besoin d'être cultivés par des présents? Ahl que vous me connaîtriez mal.
— Non, madame, répliquait-il, je ne crois pas que les bagatelles que je vous offre soient nécessaires pour me conserver votre tendresse; mais la mienne serait blessée si je négligeais aucune occasion de vous marquer mon attention ; et, quand vous ne me voyez point, ces petits bijoux me rappellent à votre souvenir. »
Florine lui dit là-dessus mille choses obligeantes, auxquelles il repondit par mille autres qui ne l'étaient pas moins.
La nuit suivante, l'Oiseau amoureux ne manqua pas d'apporter à sa belle une montre d'une grandeur raisonnable, qui était dans une perle : l'excellence du travail surpassait celle de la matière.
« Il est inutile de me régaler d'une montre, dit-
elle galamment , quand vous êtes éloigné de moi, les heures me paraissent sans fin; quand vous êtes avec moi, elles passent comme un songe : ainsi je ne puis leur donner une juste mesure.
— Hélas! ma princesse, s'écria l'Oiseau Bleu, j'en ai la même opinion que vous, et je suis persuadé que je renchéris encore sur la délicatesse.
— Après ce que vous souffrez pour me conserver votre cœur, répliqua-t-elle, je suis en état de croire que vous avez porté l'amitié et l'estime aussi loin qu'elles peuvent aller. »
Dès que le jour paraissait, l'oiseau volait dans le fond de son arbre, où des fruits lui servaient de nourriture. Quelquefois encore il chantait de beaux airs : sa voix ravissait les passants, ils l'entendaient et ne voyaient personne ; aussi il était conclu que c'étaient des esprits. Cette opinion devint si commune, que l'on n'osait entrer dans le bois : on rapportait mille aventures fabuleuses qui s'y étaient passées, et la terreur générale fit la sûreté particulière de l'Oiseau Bleu.
Il ne se passait aucun jour sans qu'il fît un pré sent à Florine : tantôt un collier de perles, ou des bagues des plus brillantes et des mieux mises en œuvre, des attaches de diamants, des poinçons, des bouquets de pierreries qui imitaient la couleur des fleurs, des livres agréables, des médailhs; enfin, elle avait un amas dcvrichesses mer-
veilleuses. Elle ne s'en parait jamais que la nuit pour plaire au roi, et le jour, n'ayant pas d'endroit à les mettre, elle les cachait soigneusement dans sa paillasse
Deux années s'écoulèrent ainsi sans que Florins se plaignît une seule fois de sa captivité. Et comment s'en serait-elle plainte? elle avait la satisfaction de parler toute la nuit à ce qu'elle aimait : il ne s'est jamais tant dit de jolies choses. Bien qu'elle ne vît personne et que l'Oiseau passât le jour dans le creux d'un arbre, ils avaient mille nouveautés à se raconter: la matière était inépuisable, leur cœur et leur esprit fournissaient abondamment des sujets de conversation.
Cependant la malicieuse reine, qui la retenait si cruellement en prison, faisait d'inutiles efforts pour marier Truitonne. Elle envoyait des ambassadeurs la proposer à tous les princes dont elle connaissait le nom : dès qu'ils arrivaient, on les congédiait brusquement. « S'il s'agissait de la princesse Florine, vous seriez reçus avec joie, leur disait-on; mais pour Truitonne, elle peut rester vestale sans que personne s'y oppose. » A ces nouvelles, sa mère et elle s'emportaient de colère contre l'innocente princesse qu'elles persécutaient : « Quoi 1 malgré sa captivité, cette arrogante nous traverserai disaient-elles. Quel moyen de lui pardonneriez mauvais tours quelle
nous fait? Il faut qu'elle ait des correspondances secrètes dans les pays étrangers : c'est tout au moins une criminelle d'État; traitons-là sur ce pied, et cherchons tous les moyens possibles de la convaincre. »
Elles finirent leur conseil si tard, qu'il était plus de minuit lorsqu'elles résolurent de monter dans la tour pour l'interroger. Elle était avec l'Oiseau Bleu à la fenêtre, parée de ses pierreries, coiffée de ses beaux cheveux, avec un soin qui n'était pas naturel aux personnes affligées; sa chambre et son lit étaient jonchés de fleurs, et quelques pastilles d'Espagne qu'elle venait de brûler répandaient une odeur excellente. La reine écouta à la porte ; elle crut entendre chanter un air à deux parties : car Florine avait une voix presque céleste. En voici les paroles, qui lui parurent tendres :
Que notre sort est déplorable,
Et que nous souffrons de tourment
Pour nous aimer trop constamment!
Mais c'est en vain qu'on nous accable :
Malgré nos cruels ennemis.
Nos cœurs seront toujours unis.
Quelques soupirs finirent leur petit concert.
« Ah 1 ma Truitonne, nous sommes trahies, » s'écria la reine en ouvrant brusquement la porte^ et se jetant dans la chambre.
Que devint Florine à cette vue? Elle poussa promptement sa petite fenêtre, pour donner le temps à l'Oiseau royal de s'envoler. Elle était bien plus occupée de sa conservation que de la sienne propre; mais il ne se sentit pas la force de s'éloigner : ses yeux perçants lui avaient découvert I^
péril auquel sa princesse était exposée. Il avait Vu la reme et Truitonne; quelle affliction de n'être pas en état de détendre sa maîtresse! Elles s'approchèrent d'elle comme des furies qui voulaient la dévorer, e L'on sait vos intrigues contre l'Etat, s'écria
la reine; ne pensez pas que votre raiig vous sauve
des châtiments que vous méritez,
— Et avec qui, madame? répliqua la princesse. N'êtes-vous pas ma geôlière depuis deux ans? Ai-je vu d'autres personnes que celles que vous m'avez envoyées? »
Pendant qu'elle parlait, la reine et sa fille Texaminaient avec une surprise sans pareille, son admirable beauté et son extraordinaire parure les éblouissaient.
« Et d'où vous viennent, madame, dit la reine, ces pierreries (jui brillent plus que le soleil? Nous ferez-vous accroire qu'il y en a des mines dans cette tour?
— Je les y ai trouvées, répliqua Florine; c'est tout ce que j'en sais. »
La reine la regardait attentivement, pour pénétrer jusqu'au fond de son cœur ce qui s'y passait.
« Nous ne sommes pas vos dupes, dit-elle; vous pensez nous en faire accroire; mais, princesse, iious savons ce que vous faites depuis le matin jusqu'au soir. On vous a donné tous ces bijoux dans la seule vue de vous obliger à vendre le royaume de votre père.
— Je serais fort en état de le livrer I réponditelle avec un sourire dédaigneux : une princesse infortunée, qui languit dans les fers depuis si long*
temps, peut beaucoup dans un complot de cette nature!
— Et pour qui donc, reprit la reine, êtes vous >:o iffée comme une petite coquette, votre chambre
)1 eine d'odeurs, et votre personne si magnifique, ({ u'au milieu de la cour vous seriez moins parée?
— J'ai assez de loisir , dit la princesse : il n'est pas extraordinaire que j'en donne quelques moments à m'habiller; j'en passe tant d'autres à pleurer mes malheurs, que ceux-là ne sont pas à me reprocher.
— Çà, çà, voyons, dit la reine, si cette innocente personne n'a point quelque traité fait avec les ennemis. »
Elle chercha elle-même partout ; et venant à la paillasse, qu'elle lit vider, elle y trouva une si grande quantité de diamants, de perles, de rubis, d'émeraudes et de topazes, qu'elle ne savait d'où cela venait. Elle avait résolu de mettre en quelque lieu des papiers pour perdre la princesse ; dans le temps qu'on n'y prenait pas grade , elle en cacha dans la cheminée : mais par bonheur l'Oiseau Bleu était perché au-dessus, qui voyait mieux qu'un lynx, et qui écoutait tout. Il s'écria: « Prends garde à toi, Florine, voilà ton ennemie qui veut te faire une trahison. »
Cette voix si peu attendue épouvanta à tel point la reine, qu'elle n'osa faire ce qu'elle avait roé-
192 l'oiseau bleu.
dite. « Vous voyez, madame, dit la princesse, que
les esprits qui volent en l'air me sont favorables.
— Je crois, dit la reine outrée de colère, que les démons s'intéressent pour vous mais malgré eux votre père saura se faire justic
— Plîit au ciel, s'écria Florine, n'uvoir à craindre que la fureur de mon père 1 Mais la vôtre, madame, est plus terrible. *
La reine la quitta, troublée de tout ce qu'elle venait de voir et d'entendre. Elle tint conseil sur ce qu'elle devait faire contre la princesse : on lui dit que, si quelque fée ou quelque enchanteur la prenaient sous leur protection, le vrai secret pour les irriter serait de lui faire de nouvelles peines, et qu'il serait mieux d'essayer de découvrir son intrigue. La reine approuva cette pensée ; elle envoya coucher dans sa chambre une jeune fille qui contrefaisait l'innocente : elle eut ordre de lui dire qu'on la mettait auprès d'elle pour la servir. Mais quelle apparence de donner dans un panneau si grossier? La princesse la regarda comme son espionne, elle ne put ressentir une douleur plus violente. « Quoi I je ne parlerais plus à cet Oiseau qui m'est si cher! disait-elle. Il m'aidait à supporter mes malheurs, je soulageais les siens; notre tendresse nous suffisait. Que va-t-il faire? Que ferai-je moi-même? » En pensant à toutes ces choses, elle versait des ruisseaux de larmes.
Elle n'osait plus se mettre à la petite fenêtre, quoiqu'elle entendît voltiger autour : elle mourait d'envie de lui ouvrir, mais elle craignait d'exposer la vie de ce cher amant. Elle passa un mois entier sans paraître ; l'Oiseau Bleu se désespérait : quelles plaintes ne faisait-il pas! Comment vivre sans voir sa princesse? Il n'avait jamais mieux ressenti les maux de l'absence et ceux de sa métamorphose ; il cherchait inutilement des remèdes à l'un et à l'autre : après s'être creusé la tête, il ne trouvait rien qui le soulageât.
L'espionne de la princesse, qui veillait jour et nuit depuis un mois, se sentit si accablée de sommeil, qu'enfin elle s'endormit profondément. Florlne s'en aperçut; elle ouvrit sa petite fenêtre, et dit:
Oiseau Bleu, couleur du temps, Vole à moi promptement.
Ce sont là ses propres paroles, auxquelles l'on n'a rien voulu changer. L'Oiseau les entendit si bien, qu'il vint promptement sur la fenêtre. Quelle joie de se revoir! Qu'ils avaient de choses à se dire I Les amitiés et les protestations de fidélité se renouvelèrent mille et mille fois : la princesse n'ayant pu s'empêcher de répandre des larmes, son amant s'attendrit beaucoup et la consola de .^on mieux. Enfin l'heure de se quitter étant ve-
nue, sans que la geôlière se fût réveillée, ils se dirent l'adieu du monde le plus touchant. Le lendemain encore l'espionne s'endormit; la princesse diligemment se mit à la fenêtre, puis elle dit comme la première fois :
Oiseau Bleu, couleur du temps, Vole à moi promptement.
Aussitôt l'Oiseau vint, et la nuit se passa comme l'autre, sans bruit et sans éclat, dont nos amants étaient ravis : ils se flattaient que la surveillante prendrait tant de plaisir à dormir, qu'elle en ferait autant toutes les nuits. Effectivement, la troisième se passa encore très-heureusement; mais pour celle qui suivit, la dormeuse ayant entendu quelque bruit, elle écouta sans faire semblant de rien; puis elle regarda de son mieux, et vit au clair de la lune le plus bel oiseau de l'univers qui parlait à la princesse, qui la caressait avec sa patte, qui la becquetait doucement; enfin elle entendit plusieurs choses de leur conversation, et demeura très-étonnée : car l'Oiseau parlait comme un amant, et la belle Florine lui répondait avec tendresse.
Le jour parut, ils se dirent adieu ; et, comme s'ils eussent eu un pressentiment de leur prochaine disgrâce, ils se quittèrent avec une peine extrême. La princesse se jeta sur son lit toute baignée de
ses larmes, et le roi retourna dans le creux de son arbre. Sa geôlière courut chez la reine; elle lui apprit tout ce qu'elle avait vu et entendu. La reine envoya quérir Truitonne et ses confidentes; elles raisonnèrent longtemps ensemble, et conclurent que l'Oiseau Bleu était le roi Charmant. « Quel affront! s'écria la reine, quel aff'ront, ma Truitonne ! Cette insolente princesse, que je croyais si affligée, jouissait en repos des agréables conversations de notre ingrat! Ah! je me vengerai d'une manière si sanglante qu'il en sera parlé. » Truitonne la pria de n'y perdre pas un moment; et, comme elle se croyait plus intéressée dans l'afl'aire que la reine, elle mourait de joie lorsqu'elle pensait à tout ce qu'on ferait pour désoler l'amant et la maîtresse.
La reine renvoya l'espionne dans la tour; elle lui ordonna de ne témoigner ni soupçon, ni curiosité, et de paraître plus endormie qu'à l'ordinaire. Elle se coucha de bonne heure, elle ronfla de son mieux, et la pauvre princesse déçue, ouvrant la petite fenêtre, s'écria :
Oiseau Bleu, couleur du temps, Vole à moi promptement.
Mais elle l'appela toute la nuit inutilement, il ne parut point : car la méchante reine avait fait attacher au cyprès des épées, des couteaux, des
rasoirs, des poignards; et, lorsqu'il vint à tired'aile s'abattre dessus, ces armes meurtrières lui coupèrent les pieds ; il tomba sur d'autres, qui lui coupèrent les ailes; et enfin, tout percé, il se sauva avec mille peines jusqu'à son arbre, laissant une longue trace de sang.
Que n'étiez-vous là, belle princesse, pour soulager cet Oiseau royal? Mais elle serait morte, si elle l'avait vu dans un état si déplorable. Il ne voulait prendre aucun soin de sa vie, persuadé que c'était Florine qui lui avait fait jouer ce mauvais tour. « Ah! barbare, disait-il douloureusement, est-ce ainsi que tu payes la passion la plus pure et la plus tendre qui sera jamais? Si tu voulais ma mort, que ne me la demandais-tu toimême? Elle m'aurait été chère de ta main. Je venais te trouver avec tant d'amour et de confiance ! Je souffrais pour toi, et je souffrais sans me plaindre! Quoi! tu m'as sacrifié à la plus cruelle des femmes! Elle était notre ennemie commune; tu viens de faire ta paix à mes dépens. C'est toi, Florine, c'est toi qui me poignardes! Tu as emprunté la main de Truitonne, et tu l'as conduite jusque dans mon sein ! » Ces funestes idées l'accablèrent à un tel point qu'il résolut de mourir.
Mais son ami l'enchanteur, qui avait vu revenir chez lui les grenouilles volantes avec le chariot
sans que le roi parût, se mit si en peine de ce qui pouvait lui être arrivé, qu'il parcourut huit fois toute la terre pour le chercher, sans qu'il lui fût possible de le trouver. Il faisait son neuvième tour, lorsqu'il passa dans le bois où il était, et, suivant les règles qu'il s'était prescrites, il sonna du cor assez longtemps, et puis il cria cinq fois de toute sa force : « Roi Charmant, roi Charmant où êtes-vous? »
Le roi reconnut la voix de son meilleur ami :
« Approchez, lui dit-il, de cet arbre, et voyez le malheureux roi que vous chérissez, noyé dans son sang- »
L'enchanteur, tout surpris, regardait de tous côtés sans rien voir : « Je suis Oiseau Bleu, » dit le roi d'une voix faible et languissante. A ces mots, l'enchanteur le trouva sans peine dans son petit nid. Un autre que lui aurait été étonné plus qu'il ne le fut; mais il n'ignorait aucun tour de l'art nécromancien : il ne lui en coûta que quelques paroles pour arrêter le sang qui coulait encore ; et avec des herbes qu'il trouva dans le bois, et sur lesquelles il dit deux mots de grimoire, il guérit le roi aussi parfaitement que s'il n'avait pas été blessé.
Il le pria ensuite de lui apprendre par quelle aventure il était devenu Oiseau, et qui l'avait blessé si cruellement. Le roi contenta sa curiosité:
il lui dit que c'était Florine qui avait décelé le mystère amoureux des visites secrètes qu'il lui rendait, et que, pour faire sa paix avec la reine, elle avait consenti à laisser garnir le cyprès de poignards et de rasoirs, par lesquels il avait été presque haché ; il se récria mille fois sur l'infidélité de cette princesse, et dit qu'il s'estimerait heureux d'être mort avant que d'avoir connu son méchant cœur. Le magicien se déchaîna contre elle et contre toutes les femmes ; il conseilla au roi de l'oublier. « Quel malheur serait le vôtre, lui dit-il, si vous étiez capable d'aimer plus longtemps cette ingrate! Après ce qu'elle vient de vous faire, l'on en doit tout craindre. »
L'Oiseau Bleu n'en put demeurer d'accord, il aimait encore trop chèrement Florine ; et l'enchanteur, qui connut ses sentiments malgré le soin qu'il prenait de les cacher, lui dit d'une manière agréable :
Accablé d'un cruel malheur,
En vain Ton parle et Ton raisonne,
On n'écoute que sa douleur,
Et point les conseils qu'on nous donne.
Il faut laisser faire le temps ;
Chaque chose a son point de vue ;
Et, quand l'heure n'est pas venue.
On se tourmente vainement.
Le royal Oiseau en convint, et pria son ami de
le porter chez lui et de le mettre dans une cage où il fût à couvert de la patte du chat et de toute arme meurtrière. « Mais, lui dit l'enchanteur, resterez-vous encore cinq ans dans un état si déplorable et si peu convenable à vos affaires et à votre dignité? Car enfin, vous avez des ennemis qui soutiennent que vous êtes mort; ils veulent envahir votre royaume : je crains bien que vous ne l'ayez perdu avant d'avoir recouvré votre première forme.
— Ne pourrais-je pas, répliqua- t-il, aller dans mon palais et gouverner tout comme je faisais ordinairement?
— Oh ! s'écria son ami, la chose est difficile I Tel qui veut obéir à un homme ne veut pas obéir à un perroquet; tel vous craint étant roi, étant environné de grandeur et de faste, qui vous arrachera toutes les plumes, vous voyant un petit oiseau.
— Ah 1 faiblesse humaine I brillant extérieur ! s'écria le roi, encore que tu ne signifies rien pour le mérite et la vertu, tu ne laisses pas d'avoir des endroits décevants, dont on ne saurait presque se défendre! Eh bien! continua-t-il, soyons philosophe, méprisons ce que nous ne pouvons obtenir ! notre parti ne sera-point le plus mauvais.
— Je ne me rends pas sitôt, dit le magicien,"" j'espère trouver quelques bons expédients. »
200 L'OISEAU jtJi^U.
Florine, la triste Florine, désespérée de ne plus voir le roi, passait les jours et les nuits à la fenètre, répétant sans cesse :
Oiseau Bleu, couleur du temps, Vole à moi promptement.
La présence de son espionne ne l'en empêchait point; son désespoir était tel, qu'elle ne ménageait plus rien. « Qu'êtes-vous devenu, roi Charmant? s'écria-t-elle Nos communs ennemis vous ont-ils fait ressentir les cruels effets de leur rage? Avez-vous été sacrifié à leurs fureurs? Hélas! hélas I nêtes-vous plus? Ne dois-je plus vous voir? ou, fatigué de mes malheurs, m'avez-vous abandonnée à la dureté de mon sort? » Que de larmes, que de sanglots suivaient ces tendres plaintes! Que les heures étaient devenues longues par l'absence d'un amant si aimable et si cher I La princesse, abattue, malade, maigre et changée, pouvait à peine se soutenir; elle était persuadée que tout ce qu'il y a de plus funeste était arrivé au roi.
La reine et Truitonne triomphaient; la vengeance leur faisait plus de plaisir que l'offense ne leur avait fait de peine. Et, au fond, de quelle offense s'agissait-il? Le roi Charmant n'avait pas voulu épouser un petit monstre qu'il avait mille sujets de haïr. Cependant le père^de Florine, qui
devenait vieux, tomba malade et mourut. La fortune de la méchante reine et de sa fille changea de face : elles étaient regardées comme des favorites qui avaient abusé de leur faveur, le peuple mutiné courut au palais demander la princesse Florine, la reconnaissant pour souveraine. La reine, irritée, voulut traiter l'affaire avec hauteur ; elle parut sur un balcon et menaça les mutins. En même temps la sédition devint générale ; on enfonce les portes de son appartement, on le pille, et on l'assomme à coups de pierres. Truitonne s'enfuit chez sa marraine la fée Soussio; elle ne courait pas moins de dangers que sa mère.
Les grands du royaume s'assemblèrent promptement et montèrent à la tour, où la princesse était fort malade : elle ignorait la mort de son père et le supplice de son ennemie. Quand elle entendit tant de bruit, elle ne douta pas qu'on ne vînt la prendre pour la faire mourir ; elle n'en fut point effrayée : la vie lui était odieuse depuis qu'elle avait perdu l'Oiseau Bleu. Mais ses sujets s'étant jetés à ses pieds, lui apprirent le changement qui venait d'arriver à sa fortune ; elle n'en fut point émue. Ils la portèrent dans son palais et la couronnèrent. Les soins infinis que l'on prit de sa santé, et l'envie qu'elle avait d'aller chercher l'Oiseau Bleu, contribuèrent beaucoup à la
rétablir, et lui donnèrent bientôt assez de force
pour nommer un conseil, afin d'avoir soin de son
royaume en son absence; et puis elle prit pour
des mille millions de pierreries, et elle partit une
nuit toute seule, sans que personne sût où elle
allait.
L'enchanteur qui prenait soin des affaires du roi Charmant, n'ayant pas assez de pouvoir pour détruire ce que Soussio avait fait, s'avisa de l'aller trouver et de lui proposer quelque accommodement, en faveur duquel elle rendrait au roi sa figure naturelle : il prit les grenouilles et vola chez la fée, qui causait dans ce moment avec Truitonne. D'un enchanteur aune fée il n'y a que la main ; ils se connaissaient depuis cinq ou six cents ans, et dans cet espace de temps ils avaient été mille fois bien et mal ensemble- Elle le reçut très-agréablement : « Que veut mon compère? lui dit-elle (c'est ainsi qu'ils se nomment tous). Y a-t-il quelque chose pour son service qui dépende de moil
— Oui, ma commère, dit le magicien ; vous pouvez tout pour ma satisfaction; il s'agit du meilleur de mes amis, d'un roi que vous ave rendu infortuné.
— Ah! ahl je vous entends, compère, s'écria Soussio; j'en suis fâchée, mais il n'y a point de grâce à espérer pour lui, s'il ne veut épouser ma
filleule ; la voilàbelle et jolie, comme vous voyez : quMl se consulte. »
L'enchanteur pensa demeurer muet, tant il la trouva laide; cependant il ne pouvait se résoudre à s'en aller sans régler quelque chose avec elle, parce que le roi avait couru mille risques depuis qu'il était en cage. Le clou qui l'accrochait s'était rompu; la cage était tombée, et Sa Majesté emplumée souffrit beaucoup de cette chute; Minet, qui se trouvait dans la chambre lorsque cet accident arriva, lui donna un coup de griffe dans l'œil dont il pensa rester borgne. Une autre fois on avait oublié de lui donner à boire ; il allait le grand chemin d'avoir la pépie, quand on l'en garantit par quelques gouttes d'eau. Un petit coquin de singe, s'étant échappé, attrapa ses plumes au travers des barreaux de sa cage, et il l'épargna aussi peu qu'il aurait fait un geai ou un merle. Le pire de tout cela, c'est qu'il était sur le point de perdre son royaume; ses héritiers faisaient tous les jours des fourberies nouvelles pour prouver qu'il était mort. Enfin l'enchanteur conclut avec sa commère Soussio qu'elle mènerait Truitonne dans le palais du roi Charmant; qu'elle y resterait quelques mois, pendant lesquels il prendrait sa résolution de l'épouser, et qu'elle lui rendrait sa figure ; quitte à reprendre celle d'oiseau, s'il ne voulait pas se marier.
204 L'OISEAU BIJEU.
La fée donna des habits tout d'or et d'argent à Truitonne, puis elle la fit monter en trousse derrière elle sur un dragon, et elles se rendirent au royaume de Charmant, qui venait d'y arriver avec son fidèle ami Tenchanteur. En trois coups de baguette il se vit le même qu'il avait été, beau, aimable, spirituel et magnifique ; mais il achetait bien cher le temps dont on diminuait sa pénitence :1a seule pensée d'épouser Truitonne le faisait frémir. L'enchanteur lui disait les meilleures raisons qu'il pouvait, elles ne faisaient qu'une médiocre impression sur son esprit; et il était moins occupé de la conduite de son royaume que des moyens de protéger le terme que Soussio lui avait donné pour épouser Truitonne,
Cependant la reine Florine, déguisée sous un habit de paysanne, avec ses cheveux épars et mêlés, qui cachaient son visage, un chapeau de paille sur la tête, un sac de toile sur son épaule, commença son voyage, tantôt à pied, tantôt à cheval, tantôt par mer, tantôt par terre : elle faisait toute la diligence possible; mais, ne sachant où elle devait tourner ses pas, elle craignait toujours d'aller d'un côté pendant que son aimable roi serait de l'autre. Un jour qu'elle s'était arrêtée au bord d'une fontaine dont l'eau argentée bondissait sur de petits cailloux, elle eut envie de se laver les pieds ; elle s'assit sur le gazon , elle re-
leva ses blonds cheveux avec un ruban, et mit ses pieds dans le ruisseau : elle ressemblait à Diaîie aui se baigne au retour d'une chasse. Il
Que faites-vous là, ma belle fille? (Page 206.)
passa dans cet endroit une petite vieille toute voûtée, appuyée sur un gros bâton; elle s'arrêta, et lui dit:
« Que faites- VOUS là, ma belle fille? vous êtes bien seule I
— Ma bonne mère, dit la reine, je ne laisse pas d'être en grande compagnie, car j'ai avec moi les chagrins, lès inquiétudes et les déplaisirs. »
A ces mots, ses yeux se couvrirent de larmes.
« Quoi! si jeune, vous pleurez, dit la bonne femme. Ah ! ma fille, ne vous affligez pas. Ditesmoi ce que vous avez sincèrement, et j'espère vous soulager. »
La reine le voulut bien ; elle lui conta ses en-
nuis, la conduite que la fée Soussio avait tenue dans cette affaire, et enfin comme elle cherchait l'Oiseau Bleu.
La petite vieille se redresse, s'agence, change tout d'un coup de visage, paraît belle, jeune, habillée superbement; et regardant la reine avec un sourire gracieux : <^ Incomparable Florine, lui dit-elle, le roi que vous cherchez n'est plus oiseau : ma sœur Soussio lui a rendu sa première figure, il est dans son royaume; ne vous affligez point; vous y arriverez, et vous viendrez à bout de votre dessein. Voici quatre œufs ; vous les casserez dans vos pressants besoins, et vous y trouverez des secours qui vous seront utiles. »
En achevant ces mots, elle disparut. Florine se sentit fort consolée de ce qu'elle venait d'entendre ; elle mit les œufs dans son sac, et tourna ses pas vers le royaume de Charmant.
Après avoir marché huit jours et huit nuits sans s'arrêter, elle arrive au pied d'une montagne prodigieuse par sa hauteur, toute d'ivoire, et si droite que l'on n'y pouvait mettre les pieds sans tomber. Elle fit mille tentatives inutiles ; elle glissait, elle se fatiguait, et, désespérée d'un obstacle si insurmontable, elle se coucha au pied de la montagne, résolue de s'y laisser mourir, quand elle se souvint des œufs que la fée lui avait donnés. Elle en prit un «Voyons, dit-elle, si elle ne
s'est point moquée de moi en me promettant les secours dont j'aurais besoin. » Dès qu'elle l'eut cassé, elle y trouva de petits crampons d'or, qu'elle mit à ses pieds et à ses mains. Quand elle les eut, elle monta la montagne d'ivoire sans aucune peine, car les crampons entraient dedans et l'empêchaient de glisser. Lorsqu'elle fut tout en haut, elle eut de nouvelles peines pour descendre : toute la vallée était d'une seule glace de miroir. Il y avait autour plus de soixante mille femmes qui s'y miraient avec un plaisir extrême, car ce miroir avait bien deux lieues de large et six de haut. Chacune s'y voyait selon ce qu'elle voulait être : la rouge y paraissait blonde, la brune avait les cheveux noirs, la vieille croyait être jeune, la jeune n'y vieillissait point; enfin, tous les défauts y étaient si bien cachés, que l'on y venait des quatre coins du monde. Il y avait de quoi mourir de rire, de voir les grimaces et les minauderies que la plupart de ces coquettes faisaient. Cette circonstance n'y attirait pas moins d'hommes ; le miroir leur plaisait aussi. Il faisait paraître aux uns de beaux cheveux, aux autres la taille plus haute et mieux prise, l'air martial et meilleure mine. Les femmes, dont ils se moquaient, ne se moquaient pas moins d'eux; de sorte que l'on appelait cette montagne de mille noms différents. Personne n'était jamais parvenu jusqu'au som-
met; et, quand on y vit Florins, les dames poussèrent de longs cris de désespoir : « Où va cette malavisée? disaient-elles. Sans doute qu'elle a assez d'esprit pour marcher sur notre glace ; du premier pas elle brisera tout. » Elles faisaient un bruit épouvantable.
La reine ne savait comment faire, car elle voyait un grand péril à descendre par là; elle cassa un autre œuf. dont il sortit deux pigeons et un chariot, qui devint en même temps assez grand pour s'y placer commodément; puis les pigeons descendirent doucement avec la reine , sans qu'il lui arrivât rien de fâcheux. Elle leur dit : « Mes petits amis, si vous vouliez me conduire jusqu au lieu où le roi Charmant tient sa cour, vous n'obligeriez point une ingrate. » Les pigeons, civils et obéissants, ne s'arrêtèrent ni jour ni nuit qu'ils ne fussent arrivés aux portes de la ville. Plorine descendit et leur donna à chacun un doux baiser plus estimable qu'une couronne.
Oh 1 que le cœur lui battit en entrant I elle se barbouilla le visage pour n'être point connue. Elle demanda aux passants où elle pouvait voir le roi. Quelques-uns se prirent à rire ! « Voir le roi? lui dirent-ils; ehl que lui veux-tu, ma mie Souillon? Va, va te décrasser, tu n'as pas les yeux assez bons pour voir un tel monarque. » La reine ne répondit rien : elle s'éloigna doucement et demanda en-
core à ceux qu elle rencontra où elle se pourrait mettre pour voir le roi. « Il doit venir demain au temple avec la princesse Truitonne, lui dit-on ; car enfin il consent à l'épouser. »
Ciel ! quelle nouvelle ! Truitonne, Findigne Truitonne sur le point d'épouser le roi ! Plorine pensa mourir ; elle n'eut plus de force pour parler ni pour marcher : elle se mit sous une porte, assise sur des pierres, bien cachée de ses cheveux et de son chapeau de paille. « Infortunée que je suis ! disait-elle, je viens ici pour augmenter le triomphe de ma rivale et me rendre témoin de sa satisfaction ! C'était donc à cause d'elle que l'Oiseau Bleu cessa de me venir voir! C'était pour ce petit monstre qu'il me faisait la plus cruelle de toutes les infidélités, pondant qu'abîmée dans la douleur je n^'inquiétais pour la conservation de sa vie ! Le traître avait changé; et, se souvenant moins (le moi que s'il ne m'avait jamais vue, il me laissait le soin de m'affliger de sa trop longue absence, sans se soucier de la mienne. »
Quand on a beaucoup de chagrin , il est rare d'avoir bon appétit; la reine chercha où se loger, et se coucha sans souper Elle se leva avec le jour, elle courut au temple ; elle n'y entra qu'après avoir essuyé mille rebuffades des gardes et des soldats. Elle vit le trône da roi et celui de Truitonne, qu'on regardait drijà comme lajeine. Quelle
douleur pour une personne aussi tendre et aussi délicate que Florine! Elle s'approcha du trône de sa rivale ; elle se tint debout, appuyée contre un pilier de marbre. Le roi vint le premier, plus beau et plus aimable <nï\\ eût été ae s? vie. Truitonne parut ensuite richement vêtue, et si laide, qu'elle en faisait peur. Elle regarda la roine en fronçant le sourcil. « Qui es-tu, lui dit-elle, pour oser Rapprocher de mon excellente figure, et si près de mon trône d'or?
— Je me nomme Mie-Souillon, répondit-elle ; je viens de loin pour vous vendre des raretés. »
Elle fouilla aussitôt dans son sac de toile ; elle en tira les bracelets d'émeraude que le roi Charmant lui avait donnés. « Ho I ho I dit Truitonne, voilà de jolies verrines ; en veux-tu une pièce de cinq sous?
— Montrez-les, madame, aux connaisseurs, dit la reine, et puis nous ferons notre marché. »
Truitonne, qui aimait le roi plus tendrement qu'une telle bête n'en était capable, étant ravie de trouver des occasions de lui parler, s'avança jusqu'à son trône et lui montra les bracelets, le priant de lui dire son sentiment. A la vue de ces bracelets, il se souvint de ceux qu'il avait donnés à Florine; il pâlit, il soupira, et fut longtemps sans répondre ; enfin, craignant qu'on ne s'aper-
çût de l'état où ses différentes pensées le réduisaient, il se fit un effort et lui répliqua :
« Ces bracelets valent, je crois, autant que mon royaume ; je pensais qu'il n'y en avait qu'une paire au monde, mais en voilà de semblables. »
Truitonne revint de son trôné, où elle avait moins bonne mine qu'une huître à l'écaillé; elle demanda à la reine combien, sans surfaire, elle voulait de ces bracelets.
« Vous auriez trop de peine à me les payer, madame, dit-elle ; il vaut mieux vous proposer un autre marché. Si vous me voulez procurer de coucher une nuit dans le cabinet des Échos qui est au palais du roi, je vous donnerai mes émeraudes.
— Je le veux bien, Mie-Souillon, » dit Truitonne en riant comme une perdue et montrant des dents plus longues que les défenses d'un sanglier.
Le roi ne s'informa point d'où venaient ces bracelets, moins par indifférence pour celle qui les présentait (bien qu'elle ne fût guère propre à faire naître la curiosité), que par un éloignement invincible qu'il sentait pour Truitonne. Or, il est à propos qu'on sache que, pendant qu'il était Oiseau Bleu, il avait conté à la princesse qu'il y avait sous son appartement un cabinet, qu'on appelait le cabinet des Échos, qui était si ingé-
nieusement fait, que tout ce qui s'y disait fort bas était entendu du roi lorsqu'il était couché dans sa chambre ; et, comme Florine voulait lui reprocher son infidélité elle n'en avait point imaginé de meilleur moyen
On la mena dans le cabinet par ordre de Truitonne : elle commença ses plaintes et ses regrets. « Le malheur dont je voulais douter n'est que trop certain, cruel Oiseau Bleu 1 dit-elle ; tu m'as oubliée, tu aimes mon indigne rivale ! Les bracelets que j'ai reçus de ta déloyale main n'ont pu me rappeler à ton souvenir, tant j'en suis éloignée ! » A-lors les sanglots interrompirent ses paroles, et, quand elle eut assez de force pour parler, elle se plaignit encore et continua jusqu'au jour. Les valets de chambre l'avaient entendue toute la nuit gémir et soupirer: ils le dirent à Truitonne, qui lui demanda quel tintamarre elle avait fait. La reine lui dit qu'elle dormait si bien, qu'ordinairement elle rêvait et qu'elle parlait très-souvent haut. Pour le roi, il ne l'avait point entendue, par une fatalité étrange : c'est que, depuis qu'il avait aimé Florine, il ne pouvait plus dormir, et, lorsqu'il se mettait au lit pour prendre quelque repos, on lui donnait de l'opium.
La reine passa une partie du jour dans une étrange inquiétude. « S'il m'a entendue, disaitelle, se peut-il une indifférence plus cruelle? S'il
ne m'a pas entendue, que ferai-je pour parvenir à me faire entendre? » Il ne se trouvait plus de raretés extraordinaires, car des pierreries sont toujours belles; mais il fallait quelque chose qui piquât la goût de Truitonne : elle eut recours à ses œufs. Elle en cassa un ; aussitôt il en sortit un petit carrosse d'acier poli, garni d'or de rapport : il était attelé de six souris vertes, conduites par un raton couleur de rose, et le postillon, qui était aussi de famille ratonnière, était gris de lin. Il y avait dans ce carrosse quatre marionnettes plus fringantes et plus spirituelles que toutes celles qui paraissent aux foires Saint-Germain et Saint-Laurent ; elles faisaient des choses surprenantes, particulièrement deux petites Égyptiennes qui, pour danser la sarabande et les passe-pieds, ne l'auraient pas cédé à Léance.
La reine demeura ravie de ce nouveau chefd'œuvre de l'art nécromancien : elle ne dit mot jusqu'au soir, qui était l'heure que Truitonne allait à la promenade ; elle se mit dans une allée, faisant galoper ses souris, qui traînaient le carrosse, les ratons et les marionnettes. Cette nouveauté étonna si fort Truitonne, qu'elle s'écria deux ou trois fois :
« Mie-Souillon, Mie-Souillon, veux-tu cinq souo du carrosse et de ton attelage souriquois ?
— Demandez aux gens de lettres et aux doc-
leurs de ce royaume, dit Florine, ce qu'une telle merveille peut valoir, et je m'en rapporterai à l'estimation du plus savant. »
Truitonne, qui était absolue en tout, lui répliqua: « Sans m'importuner plus longtemps de ta crasseuse présence, dis m'en le prix.
— Dormir encore dans le cabinet des Échos, ditelle, est tout ce que je demande.
— Va, pauvre bête, répliqua Truitonne, tu n'en seras pas refusée; » et se tournant vers ses dames : « Voilà une sotte créature, dit-elle, de retirer si peu d'avantages de ses raretés, »
La nuit vint. Florine dit tout ce qu'elle put imaginer de plus tendre, et elle le dit aussi inutilement qu'elle l'avait déjà fait, parce que le roi ne manquait jamais de prendre son opium. Les valets de chambre disaient entre eux : « Sans doute que cette paysanne est folle: qu'est-ce qu'elle raisonne toute la nuit ?
— Avec cela, disaient les autres, il ne laisse pas d'y avoir de l'esprit et de la passion dans ce qu'elle conte. »
Elle attendait impatiemment le jour, pour voir quel effet ses discours auraient produit. « Quoil ce barbare est devenu sourd à ma voix ! disaitelle. Il n'entend plus sa chère Florine? Ah ! quelle faiblesse de l'aimer encore! que je mérite bien les marques de mépris qu'il me donne ! »
Mais elle y pensait inutilement, elle ne pouvait se guérir de sa tendresse. Il n'y avait plus qu'un œuf dans son sac dont elle dût espérer du secours ; elle le cassa : il en sortit un pâté de six oiseaux qui étaient bardés, cuits et fort bien apprêtés ; avec cela ils chantaient merveilleusement bien, disaient la bonne aventure, et savaient mieux la médecine qu'Esculape. La reine resta charmée d'une chose si admirable; elle alla avec son pâté parlant dans l'antichambre de Truitonne.
Gomme elle attendait qu'elle passât, un des valets de chambre du roi s'approcha d'elle et lui dit:
« Ma Mie-Souillon, savez-vous bien que, si le roi ne prenait pas de l'opium pour dormir, vous l'étourdiriez assurément? car vous jasez la nuit d'une manière surprenante. »
Plorine ne s'étonna plus de ce qu'il ne l'avait pas entendue ; elle fouilla dans son sac et lui dit •
« Je crains si peu d'interrompre le repos du roi, que, si vous voulez ne point lui donner d'opium ce soir, en cas que je couche dans ce même cabinet, toutes ces perles et tous ces diamants seront pour vous. »
Le valet de chambre y consentit et lui en donna sa parole.
A quelques moments de là, Truitonne vint; elle aperçut la reine avec son pâté, qui feignait de le
lîn dos valets de chaml)re du roi 8ai)i>rocha d'elle. (Page '.Më.)
vouloir manger : « Que fais-tu là, Mie-Souillon? lui dit-elle.
— Madame, répliqua Florine, je mange des astrologues, des musiciens et des médecins. »
En même temps tous les oiseaux se mettent à chanter plus mélodieusement que des sirènes ; puis ils s'écrièrent : ^ Donnez la pièce blanche, et nous vous dirons votre bonne aventure. » Un canard, qui dominait, dit plus haut que les autres : « Gan, can, can, je suis médecin, je guéris de tous les maux et de toute sorte de folie, hormis de celle d'amour. »
Truitonne, plus surprise de tant de merveilles qu'elle l'eût été de ses jours, jura: « Par la vertuchou, voilà un excellent pâté ! je le veux avoir ; çà, çà, Mie-Souillon, que t'en donnerai-je?
— Le prix ordinaire, dit-elle : coucher dans le cabinet des Échos, et rien davantage.
— Tiens, dit généreusement Truitonne (car elle était de belle humeur par l'acquisition d'un tel pâté), tu en auras une pistole. »
Florine, plus contente qu'elle l'eût encore été , parce qu'elle espérait que le roi l'entendrait , se retira en la remerciant.
Dès que la nuit parut, elle se fit conduire dans le cabinet, souhaitant avec ardeur que le valet de chambre lui tint parole , et qu'au lieu de donner de Topium au roi il lui présentât quelque autre
chose qui pût le tenir éveillé. Lorsqu'elle crut que cnacun s'était endormi, elle commença ses plaintes ordinaires. «A combien de périls me suisje exposée, disait-elle, pour te chercher, pendant que tu me fuis et que tu veux épouser Truitonnel Que t'ai-je donc fait, cruel, pour oublier tes serments? Souviens-toi de ta métamorphose, de mes bontés , de nos tendres conversations. » Elle les répéta presque toutes, avec une mémoire qui prouvait assez que rien ne lui était plus cher que ce souvenir.
Le roi ne dormait point, et il entendait si distinctement la voix de Florine et toutes ses paroles, qu'il ne pouvait comprendre d'où elles venaient; mais son cœur, pénétré de tendresse, lui rappela si vivement l'idée de son incomparable princesse, qu'il sentit sa séparation avec la même douleur qu'au moment où les couteaux l'avaient blessé sur le cyprès. Il se mit à parler de son côté comme la reine avait fait du sien : « Ah I princesse, dit-il, trop cruelle pour un amant qui vous adorait 1 est-il possible que vous m'ayez sacrifié à nos communs ennemis ! »
Florine entendit ce qu'il disait , et ne manqua pas de lui répondre et de lui apprendre que, s'il voulait entretenir la Mie-Souillon, il serait éclairci de tous les mystères qu'il n'avait pu pénétrer jusqu'alors. A ces mots, le roi, impatient, appela un
de ses valets de chambre et lui demanda s'il ne pouvaitpoint trouver Mie-Souillon et l'amener. Le valet de chambre répliqua que rien n'était plus aisé, parce qu'elle couchait dans le cabinet des Échos.
Le roi ne savait qu'imaginer. Quel moyen de croire qu'une si grande reine que Florine fût déguisée en souillon? Et que4 moyen de croire que .Mie-Souillon eût la voix de la reine et sût des secrets si particuliers, à moins que ce ne fût ellemême? Dans cette incertitude il se leva, et, s'habillant avec précipitation, il descendit par un degré dérobé dans le cabinet des Échos, dont la reine avait ôté la clef; mais le roi en avait une qui ouvrait toutes les portes du palais.
Il la trouva avec une légère robe de taffetas blanc, qu'elle portait sous ses vilains habits ; ses beaux cheveux couvraient ses épaules; elle était couchée sur un lit de repos, et une lampe un peu éloignée ne rendait qu'une lumière sombre. Le roi entra tout d'un coup; et, son amour l'emportant sur son ressentiment, dès qu'il la reconnut il vint se jeter à ses pieds , il mouilla ses mains de ses larmes et pensa mourir de joie, de douleur et de mille pensées différentes qui lui passèrent en même temps dans l'esprit.
La reine ne demeura pas moins troublée; son cœur se serra, elle pouvait à peine soupirer. Elle regardait fixement le roi sans lui rien dire ; et,
quand elle eut la force de lui parler, elle n'eut pas celle de lui faire des reproches; le plaisir de le revoir lui fit oublier pour quelque temps les sujets de plainte qu'elle croyait avoir. Enfin, ils s'éclaircirent, ils se justifièrent; leur tendresse se réveilla; et tout ce qui les embarrassait, c'était la fée Soussio.
Mais dans ce moment, l'enchanteur, qui aimait le roi, arriva avec une fée fameuse : c'était justement celle qui donna les quatre œufs à Florine. Après les premiers compliments, l'enchanteur et la fée déclarèrent que, leur pouvoir étant uni en faveur du roi et de la reine, Soussio ne pouvait rien contre eux, et qu'ainsi leur mariage ne recevrait aucun retardement.
Il est aisé de se figurer la joie de ces deux jeunes amants : dès qu'il fut jour, on la publia dans tout le palais, et chacun était ravi de voir Florine. Ces nouvelles allèrent jusqu'à Truitonne ; elle accourut chez le roi; quelle surprise d'y trouver sa belle rivale 1 Dès qu'elle voulut ouvrir la bouche pour lui dire des injures , l'enchanteur et la fée parurent, qui la métamorphosèrent en truie, afin qu'il lui restât au moins une partie de son nom et de son naturel grondeur. Elle s'enfuit toujours grognant jusque dans la basse-cour, où de longs éclats de rire que l'on fit sur elle achevèrent de la désespérer.
Le roi Charmant et la reine Florine, délivrés
d'une personne si odieuse, ne pensèrent plus qu à
Elle s'enfuit toujours grognant (Page 222.;
la fête de leurs noces ; la galanterie et la magnificence y parurent également; il est aisé de juger de leur félicité, après de si longs malheurs.
Quand Truitonne aspirait à Thymen de Charmant,
Et que, sans avoir pu lui plaire, Elle voulait former ce triste engagement
Que la mort seule peut défaire,
Qu'elle était imprudente, hélas!
Sans doute elle ignorait qu'un pareil mariage
Devient un funeste esclavage.
Si Tamour ne le forme pas.
Je trouve que Charmant fut sage.
A mon sens, il vaut beaucoup mieux Être Oiseau Bleu, corbeau, devenir hibou même,
Que d'éprouver la peine extrême
D'avoir ce que l'on hait toujours devant les yeux. En ces sortes d'hymens notre siècle est fertile .-
Les hymens seraient plus heureux, Si Ton trouvait encor quelque enchanteur habile Qui voulût s'opposer à ces coupables nœuds, Et ne jamais souffrir que l'hyménée unisse,
Par intérêt ou par caprice, Deux cœurs infortunés, s'ils ne s'aiment tous deux.
^aO-^
Il les appela dans son cabinet.
Il était une fois un roi qui avait trois fils bien faits et courageux; il eut peur que l'envie de régner ne leur prît avant sa mort : il courait même certains bruits qu'ils cherchaient à s'acquérir des créatures, et que c'était pour lui ôter son royaume. Le roi se sentait vieux ; mais son esprit et sa capacité n'ayant point diminué, il n'avait pas envie de leur céder une place qu'il remplissait dignement. Il pensa donc que le meilleur moyen de vivre en repos, c'était de les amuser par des promesses dont il saurait toujours éluder l'effet.
Il les appela dans son cabinet , et , après leur avoir parlé avec beaucoup de bonté , il ajouta :
« Vous conviendrez avec moi, mes chers enfants, que mon grand âge ne permet pas que je m'applique aux affaires de mon État avec autant de soins que je le faisais autrefois; je crains que mes sujets n'en souffrent, je veux mettre ma couronne sur la tête d'un de vous autres ; mais il est bien juste que, pour un tel présent, vous cherchiez les moyens de me plaire dans le dessein que j'ai de me retirer à la campagne. Il me semble qu'un petit chien adroit, joli et fidèle, me tiendrait bonne compagnie; de sorte que, sans choisir mon fils aîné plutôt que mon cadet , je vous déclare que celui des trois qui m'apportera le plus beau petit chien sera aussitôt mon héritier. »
Ces princes demeurèrent surpris de l'inclination de leur père pour un petit chien ; mais les deux cadets y pouvaient trouver leur compte , et ils acceptèrent avec plaisir la commission d'aller en chercher un : l'aîné était trop timide ou trop respectueux pour représenter ses droits. Ils prirent congé du roi; il leur donna de l'argent et des pierreries, ajoutant que, dans un an, sans y manquer, ils revinssent, au même jour et à la même heure, lui apporter leurs petits chiens.
Avant de partir, ils allèrent dans un château qui n'était qu'à une lieue de la ville. Ils y menèrent leurs plus confidents, et firent de grands festins, où les trois frères se promirent une ami-
tié éternelle ; qu'ils agiraient dans l'aflaire en question sans jalousie et sans chagrin, et que le plus heureux ferait toujours part de sa fortune aux autres. Enfin ils partirent, réglant qu'ils se trouveraient à leur retour dans le même château, pour aller ensuite chez le roi. Ils ne voulurent être suivis de personne, et changèrent leurs noms pour n'être pas connus.
Chacun prit une route différente. Les deux aînés eurent beaucoup d'aventures; mais je ne m'attache qu'à celle du cadet. Il était gracieux; il avait l'esprit gai et réjouissant, la tête admirable, la taille noble, les traits réguliers , de belles dents, beaucoup d'adresse dans tous les exercices qui conviennent à un prince. Il chantait agréablement, il touchait le luth et le téorbe avec une délicatesse qui charmait ; il savait peindre ; en un mot, il était accompli, et pour la valeur, cela allait jusqu'à l'intrépidité.
Il n'y avait guère de jours qu'il n'achetât des chiens, de grands, de petits, des lévriers, des dogues, limiers, chiens de chasse, épagneuls, barbets, bichons. Dès qu'il en avait un beau et qu'il en trouvait un plus beau, il laissait aller le premier pour garder l'autre ; car il aurait été impossible qu'il eût mené tout seul trente ou quarante mille chiens, et il ne voulait ni gentilshommes , ni valets de chambre, ni pages à sa suite. Ilavan-
çait toujours son chemin, n'ayant point déterminé jusqu'où il irait, lorsqu'il fut surpris dans la nuit, du tonnerre et de la pluie, dans une forêt dont il ne pouvait plus reconnaître les sentiers. Il prit le premier chemin, et, après avoir marché longtemps, il aperçut un peu de lumière ; ce qui lui persuada qu'il y avait quelque maison proche, où il se mettrait à l'abri jusqu'au lendemain. Ainsi guidé par la lumière qu'il voyait, il arriva à la porte d'un château, le plus superbe qu'il se soit jamais imaginé. Cette porte était d'or, couverte d'escarboucles dont la lumière vive et pure éclairait tous les environs; c'était elle que le prince avait vue de fort loin. Les murs étaient d'une porcelaine transparente; mêlée de plusieurs couleurs qui représentaient l'histoire de toutes les fées , depuis la création du monde jusqu'alors; les fameuses aventures de Peau d'Ane , de Finette, de l'Oranger, de Gracieuse, de la Belle au bois dormant, de Serpentin vert, et de cent autres, n'y étaient pas oubliées. Il fut charmé d'y reconnaître le prince Lutin ; car c'était son oncle à la mode de Bretagne. La pluie et le mauvais temps l'empêchèrent de s'arrêter davantage dans un lieu où il se mouillait jusqu'aux os , outre qu'il ne voyait point du tout aux endroits où la lumière des escarboucles ne pouvait s'étendre.
Il revint à la porte d'or ; il vit un pied de chevreuil attaché à une chaîne toute de diamant ; il admira cette magnificence et la sécurité avec laquelle on vivait dans ce château. « Car enfin, disait-il, qui empêche les voleurs de venir couper cette chaîne et d'arracher les escarboucles ; ils se feraient riches pour toujours. »
Il tira le pied de chevreuil , et aussitôt il entendit sonner une cloche qui lui parut d'or ou d'argent, par le son qu'elle rendait. Au bout d'un moment, la porte fut ouverte, sans qu'il aperçût autre chose qu'une douzaine de mains en l'air , qui tenaient chacune un flambeau. Il demeura si surpris qu'il hésitait à s'avancer, quand il sentit d'autres mains qui le poussaient par derrière avec assez de violence. Il marcha donc fort inquiet, et, à tout hasard, il porta la main sur la garde de son épée ; mais en entrant dans un vestibule tout incrusté de porphyre et de lapis, il entendit deux voix ravissantes qui chantèrent ces paroles :
Des mains que vous voyez ne prenez pas d'ombrage, Et ne craignez en ce séjour Que les charmes d'un beau visage Si votre cœur veut fuir l'amour.
11 ne put croire qu'on l'invitât de si bonne grâce pour lui faire ensuite du mal; de sorte que,
se sentant poussé vers une grande porte de corail, qui s'ouvrit dès qu'il s'en fut approché, il entra dans un salon de nacre de parles, et ensuite dans plusieurs chambres ornées différemment, et si riches par les peintures et les pierreries , qu'il en était comme enchanté. Mille et mille lumières
Les mains le désbabillèrent. (Page23i.)
attachées depuis la voûte du salon jusqu'en bas éclairaient une partie des autres appartements, qui ne laissaient pas d'être remplis de lustres, de de girandoles et de gradins couverts de bougies, enfin la magnificence était telle qu'il n'était pas aisé de croire que ce fût chose possible. Après avoir passé dans soixante chambres, les
mains qui le conduisaient l'arrêtèrent; il vit un grand fauteuil de commodité qui s'approcha tout seul de la cheminée. En même temps le feu s'alluma ; et les mains, qui lui semblaient fort belles, blanches, petites, grasses et bien proportionnées, le déshabillèrent; car il était mouillé, comme je l'ai déjà dit, et l'on avait peur qu'il ne s'enrhumât. On lui présenta, sans qu'il vît personne, une chemise aussi belle que pour un jour de noces, avec une robe de chambre d'une étoffe glacée d'or brodée de petites émeraudes, qui formaient des chiffres. Les mains, sans corps, approchèrent de lui une table sur laquelle une toilette fut mise : rien n'était plus magnifique. Elles le peignèrent avec une légèreté et une adresse dont il fut fort content. Ensuite on le rhabilla; mais ce ne fut pas avec ses habits, on lui en apporta de beaucoup plus riches. Il admirait silencieusement tout ce qui se passait, et quelquefois il lui prenait de petits mouvements de frayeur dont il n'était pas tout à fait le maître.
Après qu'on l'eut poudré, frisé, parfumé, paré, ajusté et rendu plus beau qu'Adonis, les mains le conduisirent dans une salle superbe par ses dorures et ses meubles. On voyait autour l'histoire des plus fameux chats : Rodilardus pendu par les pieds au conseil des rats. Chat Botté, marquis de Garabas, le Chat qui écrit, la Chatte
devenue femme , les Sorciers devenus chats , le Sabbat et toutes ses cérémonies; enfin rien n'était plus singulier que ces tableaux.
Le couvert était mis ; il y en avait deux, chacun o-arni de son cadenas d'or; le buffet surprenait par la quantité de vases de cristal de roche et de mille pierres rares. Le prince ne savait pour qui ces deux couverts étaient mis, lorsqu'il vit des chats qui se placèrent dans un petit orchestre ménagé exprès : l'un tenait un livre avec des notes les plus extraordinaires du monde, l'autre un rouleau de papier dont il battait la mesure, et les autres avaient de petites guitares. Tout d'un coup chacun d'eux se mit à miauler sur différents tons et à gratter les cordes des guitares avec leurs ongles : c'était la plus étrange musique que l'on eût jamais entendue. Le prince se serait cru en enfer, s'il n'avait pas trouvé ce palais trop merveilleux pour donner dans une pensée si peu vraisemblable ; mais il se bouchait les oreilles et riait de toute sa force de voir les différentes postures et les grimaces de ces nouveaux musiciens.
Il rêvait aux différentes choses qui lui étaient déjà arrivées dans ce château, lorsqu'il vit entrer une petite figure qui n'avait pas une coudée de haut. Cette bamboche se couvrait d'un long voile de crêpe noir. Deux chats la menaient; ils étaient
vêtus de deuil, en manteau, et l'épée au côté; un nombreux cortège de chats venait après : les uns portaient des ratières pleines de rats, et les autres des souris dans des cages.
Le prince ne sortait point d'étonnement ; il ne savait que penser. La figurine s'approcha, et le-
B aperçut une belle petite chatte blanche.
vant son voile, il aperçut la plus belle petite Chatte blanche qui ait été et qui sera jamais. Elle avait l'air fort jeune et fort triste ; elle se mit à faire un miauUs si doux et si charmant, qu'il allait droit au cœur. Elle dit au prince ;
«Fils de roi, sois le bienvenu; ma Miauiarde Majesté te voit avec plaisir.
— Madame la Chatte, dit le prince, vous êtes bien généreuse de me recevoir avec tant d accueil; mais vous ne me paraissez pas une bestiole ordinaire; le don que vous avez de la parole et le superbe château que vous possédez en sont des preuves assez évidentes.
— Fils de roi, reprit la Chatte Blanche, je te prie, cesse de me faire des compliments; je suis simple dans mes discours et dans mes manières, mais j'ai un bon cœur. Allons, continua-t-elle, que l'on serve, et que les musiciens se taisent, car le prince n'entend pas ce qu'ils disent.
— Et disent-ils quelque chose, madame? reprit-il.
— Sans doute, continua-t-elle; nous avons ici des poètes qui ont infiniment d'esprit, et, si vous restez un peu parmi nous, vous aurez lieu d'en être convaincu.
— Il ne faut que vous entendre pour le croire, dit galamment le prince; mais aussi, madame, je vous regarde comme une Chatte fort rare. »
L'on apporta le souper; les mains dont les corps étaient invisibles servaient. L'on mit d'abord sur la table deux bisques, Tune de pigeonnaux et l'autre de souris fort grasses. La vue de l'une em.pêcha le prince de manger de l'autre, se figurant que le même cuisinier les avait accommodées; mais la petite Chatte, qui devina par la mine qu'il
faisait ce qu'il avait dans l'esprit, l'assura que sa cuisine était à part, et qu'il pouvait manger ce qu'on lui présenterait, avec certitude qu'il n'y aurait ni rats ni souris.
Le prince ne se le lit pas dire deux fois, croyant bien que la belle petite Chatte ne voudrait pas le tromper. Il remarqua qu'elle avait à sa patte un portrait fait en table ; cela le surprit. Il la pria de le lui montrer, croyant que c'était maître Minagrobis. Il fut bien étonné de voir un jeune homme si beau, qu'il était à peine croyable que la nature en pût former un tel, et qui lui ressemblait si fort, qu'on n'aurait pu le peindre mieux. Elle soupira, et, devenant encore plus triste, elle garda un profond silence. Le prince vit bien qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire là-dessous; cependant il n'osa s'en informer, de peur de déplaire à la Chatte ou de la chagriner. Il l'entretint de toutes les nouvelles qu'il savait, et il la trouva fort instruite des différents intérêts des princes et des autres choses qui se passaient dans le monde.
Après le souper, Chatte Blanche convia son hôte d'entrer dans un salon où il y avait un théâtre, sur lequel douze chats et douze singes dansèrent un ballet. Les uns étaient vêtus en Maures et les autres en Chinois. Il est aisé de juger des sauts et des cabrioles qu'ils faisaient, et de temps en
temps ils se donnaient des coups de griffe. C'est ainsi que la soirée finit. Chatte Blanche donna le bonsoir à son hôte; les mains qui l'avaient conduit jusque-là le reprirentet le menèrent dans un appartement tout opposé à celui qu'il avait vu. 11 était moins magnifique que galant : tout était tapissé d'ailes de papillons, dont les diverses couleurs formaient mille fleurs différentes. Il y avait aussi des plumes d'oiseaux très-rares et qui n'ont peut-être jamais été vus que dans ces lieux-là. Les lits étaient de gaze, rattachés par mille nœuds de rubans. C'étaient de grandes glaces depuis le plafond jusqu'au parquet, et les bordures d'or ciselé représentaient mille petits Amours.
Le prince se coucha sans dire mot, car il n'y avait pas moyen de faire conversation avec les mains qui le servaient; il dormit peu, et fut réveillé par un bruit confus. Les mains aussitôt le tirèrent de son lit et lui mirent un habit de chasse. Il regarda dans la cour du château; il aperçut plus de cinq cents chats dont les uns menaient des lévriers en laisse, les autres donnaient du cor. C'était une grande fête : Chatte Blanche allait à la chasse ; elle voulait que le prince y vint. Les officieuses mains lui présentèrent un cheval de bois qui courait à toute bride, et qui allait le pas à merveille. Il fit quelque difficulté d'y monter, disant qu'il s'en fallait de beaucoup qu'il fût cheva-
lier errant comme don Quichotte; mais sa résistance ne servit de rien ; on le planta sur le cheval de bois. Il avait une housse et une selle en broderie d'or et de diamants. Chatte Blanche montait un singe, le plus beau et le plus superbe qui se soit encore vu ; elle avait quitté son grand voile et portait un bonnet à la dragonne, qui lui donnait un petit air si résolu, que toutes les souris du voisinage en avaient peur. Il ne s'est jamais fait une chasse plus agréable; les chats couraient plus vite que les lapins et les lièvres : de sorte que, lorsqu'ils en prenaient, Chatte Blanche faisait faire la curée devant elle, et il s'y passait mille tours d'adresse très-réjouissants. Les oiseaux n'étaient pas, de leur côté, trop en sûreté; car les chatons grimpaient aux arbres, et le maître singe portait Chatte Blanche jusque dans le nid dès aigles, pour disposer à sa volonté des petites altesses aiglonnes.
La chasse étant finie, elle prit un cor qui était long comme le doigt, mais qui rendait un son si clair et si haut, qu'on l'entendait aisément de dix lieues. Dès qu'elle eut sonné deux ou trois fanfares, elle fut environnée de tous les chats du pays : les uns paraissaient en l'air, montés sur des chariots; les autres, dans des barques, abordaient par eau; enfin, il ne s'en est jamais tant \u. Ils étaient presque tous habillés de différentes
manières. Elle retourna au château avec ce pompeux cortège, et pria le prince d'y venir. Il le voulut bien, quoiqu'il lui semblât que tant de chatonnerie tenait un peu du sabbat et du sorcier, et que la Chatte parlante l'étonnât plus que tout le reste
Dès qu'elle fut rentrée chez elle, on lui mit son grand voile noir. Elle soupa avec le prince ; il avait faim, et mangea d'un bon appétit. L'on apporta des liqueurs dont il but avec plaisir, et surle-champ elles lui ôtèrent le souvenir du petit chien qu'il devait porter au roi. Il ne pensa plus qu'à miauler avec Chatte Blanche, c'est-à-dire à lui tenir bonne et fidèle compagnie ; il passait les jours en fêtes agréables, tantôt à la pêche ou à la chasse ; puis on faisait des ballets, des carrousels et mille autres choses où il se divertissait trèsbien. Souvent même la belle Chatte composait des vers et des chansonnettes d'un style si passionné, qu'il semblait qu'elle avait le cœur tendre, et que l'on ne pouvait parler comme elle faisait sans aimer : mais son secrétaire, qui était un vieux ciiat, écrivait si mal, qu'encore que ses ouvrages aient été conservés, il est impossible de les lire. Le prince avait oublié jusqu'à son pays. Les mains dont j'ai parlé continuaient de le servir. Il regrettait quelquefois de n'être pas chat, pour passer sa vie dans cette bonne compagnie. « Hélas I
disait-iî à Chatte Blanche, que j'aurais de douleur de vous quitter I Je vous aime si chèrement ! Ou devenez tille, ou rendez-moi chat. » Elle trouvait son souhait fort plaisant, et ne lui faisait que des réponses obscures, où il ne comprenait presque rien.
Une année s'écoule bien vite, quand on n'a ni souci ni peine, qu'on se réjouit et qu'on se porte bien. Chatte Blanche savait le temps où il devait retourner; et comme il n'y pensait plus, elle l'en fit souvenir. « Sais-tu, dit-elle, que tu n'as que trois jours pour chercher le petit chien que le roi ton père souhaite, et que tes frères en ont trouvé de fort beaux? »
Le prince revint à lui, et, s'étonnant de sa négligence : « Par quel charme secret, s'écria-t-il, ai-je oublié la chose du monde qui m'est la plus importante? Il y va de ma gloire et de ma fortune. Où prendrai-je un chien tel qu'il le faut pour gagner le royaume, et un cheval assez diligent pour faire tant de chemin? » Il commença de s'inquiéter et s'affligea beaucoup.
Chatte Blanche lui dit, en s' adoucissant : « Fils de roi, ne te chagrine point, je suis de tes amies ; tu peux encore rester ici un jour, et, quoiqu'il y ait cinq cents lieues d'ici à ton pays, le bon cheval de bois t'y portera en moins de douze heures.
— Je vaus remercie, belle Chatte, dit le prince;
mais il ne me suffît pas de retourner vers mon père, il faut que je lui porte un petit chien.
— Tiens, lui dit Chatte Blanche, voici un gland où il y en a un plus beau que la Canicule.
— Oh ! dit le prince, madame la Chatte, Votre Majesté se moque de moi.
— Approche le gland de ton oreille, continuât-elle, et tu l'entendras japper. »
Il obéit: aussitôt le petit chien fitjap, jap, dont le prince demeura transporté de joie; car tel chien qui tient dans un gland doit être fort petit. Il voulait l'ouvrir, tant il avait envie de le voir; mais Chatte Blanche lui dit qu'il pourrait avoir froid par les chemins, et qu'il valait mieux attendre qu'il fût devant le roi son père. Il la remercia mille fois , et lui dit un adieu très-tendre. « Je vous assure, ajouta-t-il, que les jours m'ont paru si courts avec vous, que je regrette en quelque façon de vous laisser ici ; et, quoique vous y soyez souveraine et que tous les chats qui vous font leur cour aient plus d'esprit et de galanterie que les nôtres, je ne laisse pas de vous convier de venir avec moi. » La Chatte ne répondit à cette proposition que par un profond soupir.
Ils se quittèrent. Le prince arriva le premier ata château où le rendez-vous avait été réglé avec ses frères. Ils s'y rendirent peu après, et demeurèrent surpris de voir dans la cour un cheval de bois
LA CHATTE BLANCHE. 2(il
qui sautait mieux que tous ceux que l'on a dans les académies.
Le prince vint au-devant d'eux. Ils s'embrassèrent plusieurs fois et se rendirent compte de leurs voyages; mais notre prince déguisa à ses frères la vérité de ses aventures, et leur montra un méchant chien qui servait à tourner la broche, disant qu'il r avait trouvé si j oli , que c'était lui qu'il apportait au roi. Quelque amitié qui fût entre eux, les deux aînés sentirent une secrète joie du mauvais choix de leur cadet; ils étaient à table, et se marchaient sur le pied, comme pour se dire qu'ils n'avaient rien à craindre de ce côté-là.
Le lendemain ils partirent ensemble dans un même carrosse. Les deux fils aînés du roi avaient de petits chiens dans des paniers, sibeaux et si délicats, que l'on n'osait à peine les toucher. Le cadet portait le pauvre tournebroche, qui était si crotté que personne ne voulait le souffrir. Lorsqu'ils furent dans le palais , chacun les environna pour leur souhaiter la bienvenue ; ils entrèrent dans l'appartement du roi. Il ne savait en faveur duquel décider ; car les petits chiens qui lui étaient présentés par ses deux aînés étaient presque d'une égale beauté; et ils se disputaient déjà l'avantage de la succession, lorsque leur cadet les mit d'accord en tirant de sa poche le gland que Chatte Blanche lui avait donné. Il l'ouvrit proptement
puis chacun vit un petit chien couché sur ducolon. Il passait au milieu d'une bague sans y toucher. Le prince le mit par terre : aussitôt il commença de danser la sarabande avec des castagnettes, aussi légèrement que la plus célèbre Espagnole, Il était de mille couleurs différentes, ses soies et ses oreilles traînaient par terre. Le roi demeura fort confus ; car il était impossible de trouver rien à redire à la beauté du toutou.
Cependant il n'avait aucune envie de se défaire de sa couronne. Le plus petit fleuron lui était plus cher que tous les chiens de l'univers. Il dit donc à ses enfants qu'il était satisfait de leurs peines, mais qu'ils avaient si bien réussi dans la première chose qu'il avait souhaitée d'eux, qu'il voulait encore éprouver leur habileté avant de tenir parole ; qu'ainsi il leur donnait un an à chercher, par mer et par terre, une pièce de toile si fine, qu'elle passât par le trou d'une aiguille à faire du point de Venise. Ils demeurèrent tous trois très-affligés d'être en obligation de retourner à une nouvelle quête. Les deux princes dont les chiens étaient moins beaux que celui de leur cadet y consentirent. Chacun partit de son côté, sans se faire autant d'amitié que la première fois, car le tournebroche les avait un peu refroidis.
Notre prince reprit son cheval de bois et, sans vouloir chercher d'autres secours^ que ceux qu*il
pourrait espérer de l'amitié de Chatte Blanche, il partit en toute diligence, et retourna au château où elle l'avait si bien reçu. Il en trouva toutes les portes ouvertes, et les murs étaient bien éclairés de cent mille lampes qui faisaient un effet merveilleux. Les mains qui l'avaient si bien servi s'avancèrent au-devant de lui, prirent la bride de l'excellent cheval de bois, qu'elles menèrent à l'é-
Le prince lui fit mille caresses.
curie, pendant que le prince entra dans la chambre de Chatte Blanche.
Elle était couchée dans une petite corbeille, sur un matelas de satin blanc très- propre. Elle avait des cornettes négligées, et paraissait abattue ; mais quand elle aperçut le prince, elle fit mille sauts et autant de gambades, pour lui témoigner la joie qu'elle avait. « Quelque sujet que j'eusse, lui dit-
elle, d'espérer ton retour, je t'avoue, fils de roi, que je n'osais m'en flatter, et je suis ordinairement si malheureuse d.ans les choses que je souhaite, que celle-ci me surprend. »
Le prince reconnaissant lui fit mille caresses ; il lui conta le succès de son voyage, qu'elle savait peut-être mieux que lui, et que le roi voulait une pièce de toile qui pût passer par le trou d'une aiguille; qu'à la vérité il croyait la chose impossible, mais qu'il n'avait pas laissé de la tenter, se promettant tout de son amitié et de son secours. Chatte Blanche, prenant un air plus sérieux, lui dit que c'était une affaire à laquelle il fallait penser, que par bonheur elle avait dans son château des chattes qui filaient fort bien, qu'elle-même y mettrait la griffe , et qu'elle avancerait cette besogne; qu'ainsi il pouvait demeurer tranquille, sans aller bien loin chercher ce qu'il trouverait plus aisément chez elle qu en aucun lieu du monde.
Les mains parurent, elles portaient des flambeaux ; et le prince, les suivant avec Chatte Blanche, entra dans une magnifique galerie qui régnait le long d'une grande rivière, sur laquelle on tira un feu d'artifice surprenant. L'on y devait brûler quatre chats, dont le procès était fait dans toutes les formes. Ils étaient accusés d'avoir mangé le rôti du souper de la Chatte Blanche, son fromage,
son lait ; d'avoir même conspiré contre sa personne avec Martafax et Lhermite, fameux rats de la contrée, et tenus pour tels par La Fontaine, auteur très-véritable ; mais avec tout cela l'on savait qu'il y avait beaucoup de cabale dans cette affaire , et que la plupart des témoins étaient subornés. Quoi qu'il en soit, le prince obtint leur grâce. Le feu d'artifice ne fit de mal à personne, et l'on n'a encore jamais vu de si belles fusées.
L'on servit ensuite un médianoche très-propre, qui causa plus de plaisir au prince que le feu ; car il avait grand'faim , et son cheval de bois l'avait amené si vite , qu'il n'a jamais été de diligence pareille. Les jours suivants se passèrent comme ceux qui les avaient précédés, avec mille fêtes différentes , dont l'ingénieuse Chatte Blanche régalait son hôte. C'est peut-être le premier mortel qui se soit bien diverti avec des chats, sans avoir d'autre compagnie.
Il est vrai que Chatte Blanche avait l'esprit agréable, liant et presque universel. Elle était plus savante qu'il n'est permis à une chatte de l'être. Le prince s'en étonnait quelquefois.
« Non, lui disait-il, ce n'est point une chose naturelle que tout ce que je remarque de merveilleux en vous : si vous m'aimez , charmante Minette, apprenez-moi par quel prodige vous pensez et vous parlez si juste, qu'on pourrait vous rece-
voir dans les académies fameuses des plus beaux esprits.
— Cesse tes questions, fils de roi, lui dit-elle; il ne m'est pas permis de répondre , et tu peux pousser tes conjectures aussi loin que tu voudras, sans que je m'y oppose; qu'il te suffise que j'aie toujours pour toi patte de velours, et que je m'intéresse tendrement à tout ce qui te regarde. »
Insensiblement cette seconde année s'écoula comme la première. Le prince ne souhaitait guère de choses que les mains dihgentes ne lui apportassent sur-le-champ, soit des livres, des pierreries, des tableaux, des médailles antiques; enfin, il n'avait qu'à dire : « Je veux tel bijou qui est dans le cabinet du Mogol ou du roi de Perse, telle statue de Gorinthe ou de Grèce, » il voyait aussitôt devant lui ce qu'il désirait, sans savoir ni qui l'avait apporté ni d'où il venait. Gela ne laisse pas d'avoir ses agréments; et pour se délasser, l'on est quelquefois bien aise de se voir maître des plus beaux trésors de la terre.
Chatte Blanche, qui veillait toujours aux intérêts du prince, l'avertit que le temps de son départ approchait, qu'il pouvait se tranquilliser sur la pièce de toile qu'il désirait, et qu'elle lui en avait fait une merveilleuse; elle ajouta qu'elle voulait cette fois lui donner un équipage digne de sa naissance; et, sans attendre sa réponse, elle
l'obligea de regarder dans la cour du château. Il y avait une calèche découverte, d'or émaillé de couleur de feu, avec mille devises galantes qui satisfaisaient autant l'esprit que les yeux. Douze chevaux blancs comme la neige , attachés quatre à quatre de front , la traînaient , chargés de harnais de velours couleur de feu en broderie de diamants, et garnis de plaques d'or. La doublure de la calèche était pareille , et cent carrosses à huit chevaux, tous remplis de seigneurs de grande apparence très-superbement vêtus, suivaient cette calèche.
Elle était encore accompagnée par mille gardes du corps, dont les habits étaient si couverts de broderie, que l'on n'apercevait point l'étoffe; ce qui était singulier , c'est qu'on voyait partout le portrait de Chatte Blanche, soit dans les devises de la calèche, ou sur les habits des gardes du corps, ou attaché avec un ruban au justaucorps de ceux qui faisaient le cortège, comme un ordre nouveau dont elle les avait honorés.
« Va , dit-elle au prince , va paraître à la cour du roi ton père dune manière si somptueuse, que tes airs magnifiques servent à lui imposer , afin qu'il ne te refuse plus la couronne que tu mérites. Voilà une noix, garde-toi de la casser qu'en sa présence; tu y trouveras la pièce de toile que tu m'as demandée.
— Aimable Blanchette, lui dit-il, je vous avoue que je suis si pénétré de vos bontés, que, si vous y vouliez consentir, je préférerais de passer ma vie avec vous à toutes les grandeurs que j'ai lieu de me promettre ailleurs.
— Fils de roi, répliqua-t-elle, je suis persuadée de la bonté de ton cœur; c'est une marchandise rare parmi les princes : ils veulent être aimés de tout le monde, et ne veulent rien aimer ; mais tu montres assez que la règle générale a son exception. Je te tiens compte de l'attachement que tu témoignes pour une petite Chatte Blanche qui, dans le fond, n'est propre à rien qu'à prendre des souris. *
Le prince lui baisa la patte et partit.
L'on aurait de la peine à croire la diligence qu'il fit, si l'on ne savait déjà de quelle manière le cheval de bois l'avait porté, en moins de deux jours, à plus de cinq cents lieues du château, de sorte que le même pouvoir qui anima celui-là pressa si fort les autres, qu'ils ne restèrent que vingt-quatre heures sur le chemin. Ils ne s'arrêtèrent en aucun endroit, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés chez le roi, où les deux frères aînés du prince s'étaient déjà rendus; de sorte que, ne voyant pas paraître leur cadet, ils s'applaudissaient de sa néghgence, et se disaient tout bas l'un à l'autre : « Voilà qui est bieui heureux ; i]
est mort ou malade, il ne sera point notre rival dans l'affaire importante qui va se traiter. »
Aussitôt ils déployèrent leurs toiles, qui, à la vérité, étaient si fines, qu'elles passaient dans le trou d'une grosse aiguille, mais pour dans une petite, cela ne se pouvait; et le roi, très-aise de ce prétexte de dispute, leur montra l'aiguille qu'il avait proposée, et que les magistrats, par son ordre, apportèrent du trésor de la ville, où elle avait été soigneusement enfermée.
Il y avait beaucoup de murmure sur cette dispute.
Les amis des princes, et particulièrement ceux de l'aîné, car c'était sa toile qui était la plus belle, disaient que c'était là une franche chicane, où il entrait beaucoup d'adresse et denormanisme. Les créatures du roi soutenaient qu'il n'était point obligé de tenir les conditions qu'il n'avait pas proposées. Enfin, pour les mettre tous d'accord, l'on entendit un bruit charmant de trompettes, de timbales et de hautbois : c'était notre prince qui arrivait en pompeux appareil. Le roi et ses deux fils demeurèrent aussi étonnés les uns que les autres d'une si grande magnificence.
Après qu'il eut salué respectueusement son père, embrassé ses frères, il tira d'une boîte couverte de rubis la noix qu'il cassa. Il croyait y trouver la pièce de toile tant vantée ; mais il y avait au lieu
une noisette. Il la cassa encore et demeura surpris de voir un noyau de cerise. Chacun se regardait ; le roi riait tout doucement, et se moquait que son fils eût été assez crédule pour croire apporter dans une noix une pièce de toile; mais pourqaoi ne l'aurait-il pas cru, puisqu'il avait déjà donné un petit chien qui tenait dans un gland 1 II cassa donc le noyau de cerise, qui était rempli de son amande. Alors il s'éleva un grand bruit dans k chambre; l'on n'entendait autre chose, sinon : ot Le prince cadet est la dupe de l'aventure. » Il ne répondit rien aux mauvaises plaisanteries des courtisans. Il ouvre l'amande, et trouve un grain de blé, puis dans le grain de blé un grain de millet. Oh 1 c'est la vérité qu'il commença à se défier et marmotta entre ses dents : « Chatte Blanche 1 Chatte Blanche ! tu t'es moquée de moi. » Il sentit dans ce moment la griffe d'un chat sur sa main, dont il fut si bien égratigné qu'il en saignait. Il ne savait si cette griffade était faite pour lui donner du cœur ou pour lui faire perdre courage ; cependant il ouvrit le grain de millet, et Tétonnement de tout le monde ne fut pas petit quand il en tira une pièce de toile de quatre cents aunes, si merveilleuse, que tous les oiseaux, les animaux et les poissons y étaient peints avec les arbres, les fruits et les plantes de la terre, les rochers, les raretés et les coquUlages de la mer,
le soleil, la lune, les étoiles, les astres et les planètes des deux. Il y avait encore le portrait des rois et des autres souverains qui régnaient pour lors dans le monde; celui de leurs femmes, de leurs maîtresses, de leurs enfants et de tous leurs sujets, sans que le plus petit polisson y fût oublié. Chacun, dans son état, faisait le personnage qui lui convenait et était vêtu à la mode de son pays. Lorsque le roi vit cette pièce de toile, il devint aussi pâle que le prince était devenu rouge de la chercher si longtemps. L'on présenta l'aiguille, et elle y passa et repassa six fois. Le roi et les deux princes aînés gardaient un morne silence, quoique la beauté et la rareté de cette toile les forçassent de temps en temps de dire que tout ce qui était dans l'univers ne lui était pas comparable. Le roi poussa un profond soupir, et se tournant vers ses enfants : « Rien ne peut, leur dit-il, me donner tant de consolation dans ma vieillesse que de reconnaître votre déférence pour moi; je souhaite donc que vous vous mettiez à une nouvelle épreuve. Allez encore voyager un an, et celui qui, au bout de l'année, ramènera la plus belle fille, l'épousera et sera couronné roi à son mariage : c'est aussi bien une nécessité que mon successeur se marie. Je jure, je promets que je ne différerai plus de donner la récompense que j'ai promise. »
Toute l'injustice roulait sur notre prince. Le petit chien et la pièce de toile méritaient dix royaumes plutôt qu'un; mais il était si bien né, qu'il ne voulut point contrarier la volonté de son père, et, sans différer, il remonta dans sa calèche. Tout son équipage le suivit, et il retourna auprès de sa chère Chatte Blanche. Elle savait le jour et le moment qu'il devait arriver : tout étai( jonché de fleurs sur le chemin, mille cassolettes fumaient de tous côtés, et particulièrement dans le château. Elle était assise sur un tapis de Perse et sous un pavillon de drap d'or, dans une galerie où elle pouvait le voir revenir. Il fut reçu par les mains qui l'avaient toujours servi. Tous les chats grimpèrent sur les gouttières, pour le féliciter par un miaulage désespéré.
« Eh bienl fils de roi, lui dit-elle, te voilà donc encore revenu sans couronne?
— Madame, répliqua-t-il, vos bontés m'avaient mis en état de la gagner; mais je suis persuadé que le roi aurait plus de peine à s'en défaire que je n'aurais de plaisir à la posséder.
— N'importe, dit-elle, il ne faut rien négliger pour la mériter; je te servirai dans cette occasion, et, puisqu'il faut que tu mènes une belle fille à la cour de ton père, je t'en chercherai quelqu'une qui te fera gagner le prix; cependant réjouissons-nous, j'ai ordonné un combat naval
entre mes chats et les terribles rats de la contrée. Mes chats seront peut-être embarrassés, car il craignent l'eau ; mais aussi ils auraient trop d'avantage, et il faut, autant qu'on le peut, égaliser toutes choses. »
Le prince admira la prudence de Mme Minette. Il la loua beaucoup et alla avec elle sur une terrasse qui donnait sur la mer.
Les vaisseaux des chats consistaient en de grands morceaux de liège, sur lesquels ils voguaient assez commodément. Les rats avaient joint plusieurs coques d'œufs, et c'étaient là leurs navires. Le combat s'opiniâtra cruellement; les rats se jetaient dans l'eau, et nageaient bien mieux que les chats, de sorte que vingt fois ils furent vainqueurs et vaincus ; mais Minagrobis, amiral de la flotte chatonique, réduisait la gent ratonienne dans le dernier désespoir. Il mangea à belles dents le général de leur flotte : c'était un vieux rat expérimenté, qui avait fait trois fois le tour du monde dans de bons vaisseaux où il n'était ni capitaine ni matelot, mais seulement croque-lardon.
Chatte Blanche ne voulut pas qu'on détruisît absolument ces pauvres infortunés. Elle avait de la politique, et songeait que, s'il n'y avait plus ni rats ni souris dans le pays, ses sujets vivraient dans une oisiveté qui pourrait lui devenir préju-
diciable. Le prince passa cette année comme il avait fait les deux autres, c'est-à-dire à la chasse, à la pêche, au jeu; car Chatte Blanche jouait fort bien aux échecs. Il ne pouvait s'empêcher de temps en temps de lui faire de nouvelles questions, pour savoir par quel miracle elle parlait. Il lui demandait si elle était fée, on si par une métamorphose on l'avait rendue chatte; mais, comme elle ne disait jamais que ce qu'elle voulait bien dire, elle ne répondait que ce qu'elle voulait bien répondre, et c'était tant de petits mots qui ne signifiaient rien, qu'il jugea aisément qu'elle ne voulait pas partager son secret avec lui.
Rien ne s'écoule plus vite que des jours qui se passent sans peine et sans chagrin, et, si la chatte n'avait pas été soigneuse de se souvenir du temps qu'il fallait retourner à la cour, il est certain que le prince l'aurait absolument oublié. Elle l'avertit la veille qu'il ne tiendrait qu'à lui d'emmener une des plus belles princesses qui fût dans le monde, que l'heure de détruire le fatal ouvrage des fées était à la fin arrivée, et qu'il fallait pour cela qu'il se résolût à lui couper la tête et la queue, qu'il jetterait promptement dans le feu.
« Moi, s'écria- t-il, Blanchette mes amours 1 moi, dis-je, je serais assez barbare pour vous tuerl Ah! vous voulez sans doute éprouver mon cœur : mais soyez certaine qu'il n'est point capable de
manquer à l'amitié et à la reconnaissance qu'il vous doit.
— Non, fils de roi, continua-t-elle, je ne te soupçonne d'aucune ingratitude; je connais ton mérite; ce n'est ni toi ni moi qui réglons dans cette affaire notre destinée. Fais ce que je souhaite, nous commencerons l'un et l'autre d'être heureux, et tu connaîtras, foi de chatte de bien et d'honneur, que je suis véritablement ton amie , »
Les larmes vinrent deux ou trois fois aux yeux du jeune prince, à la seule pensée qu'il fallait couper la tête à sa petite Chatonne, qui était si jolie et si gracieuse. Il dit encore tout ce qu'il put imaginer de plus tendre pour qu'elle l'en dispensât : elle répondait opiniâtrement qu'elle voulait mourir de sa main, et que c'était l'unique moyen d'empêcher que ses frères n'eussent la couronne; en un mot, elle le pressa avec tant d'ardeur, qu'il tira son épée en tremblant, et d'une main mal assurée, il coupa la tête et la queue de sa bonne amie la Chatte : en même temps il vit la plus charmante métamorphose qui se puisse imaginer. Le corps de Chatte Blanche devint grand, et se changea tout d'un coup en fille; c'est ce qui ne saurait être décrit; il n'y eut que celle-là aussi accomplie. Ses yeux ravissaient les cœurs, et sa douceur les retenait; sa taille
était majestueuse, l'air noble et modeste, un esprit liant, des manières engageantes; enlin, elle était au-dessus de tout ce qu'il y a de plus aimable.
Le prince, en la voyant, demeura si surpris, et d'une surprise si agréable, qu'il se crut enchanté. Il ne pouvait parler, ses yeux n'étaient pas assez grands pour la regarder, et sa langue liée ne pouvait expliquer son étonnement. Mais ce fut bien autre chose lorsqu'il vit entrer un nombre extraordinaire de dames et de seigneurs, qui, tenant tous leurs peaux de chatte ou de chat jetées sur leurs épaules, vinrent se prosterner aux pieds de la reine, et lui témoigner leur joie de la revoir dans son état naturel. Elle les reçut avec des témoignages de bonté qui marquaient assez le caractère de son cœur ; et, après avoir tenu son cercle quelques moments, elle ordonna qu'on la laissât seule avec le prince, et lui parla ainsi :
« Ne pensez pas, Seigneur, que j'aie toujours été chatte, ni que ma naissance soit obscure parmi les hommes; Mon père était roi de six royaumes. Il aimait tendrement ma mère, et la laissait dans une entière liberté de faire tout ce qu'elle voulait. Son inclination dominante était de voyager; de sorte qu'étant grosse de moi, elle entreprit d'aller voir une certaine montagne dont elle avait entendu dire des choses surprenantes. Gomme elle
coupa lu IcLc cL lu queue de ^-a Itonue uiuie la cluille. (l'âge "Joj.
LA CHATTE BLANCHE. a59
était en chemin, on lui dit qu'il y avait proche du lieu où elle passait un ancien château de fées, le plus beau du monde, tout au moins qu'on le croyait tel par une tradition qui en était restée ; car d'ailleurs, comme personne n'y entrait, on n'en pouvait juger; mais qu'on savait très-sûrement que ces fées avaient dans leur jardin les meilleurs fruits, les plus savoureux et délicats qui se fussent jamais mangés.
« Aussitôt la reine, ma mère, eut une envie si violente d'en manger, qu'elle y tourna ses pas. Elle arriva à la porte de ce superbe édifice, qui brillait d'or et d'azur de tous les côtés; mais elle y frappa inutilement : qui que ce soit ne parut; il semblait que tout le monde y était mort. Son envie augmentant par les difficultés, elle envoya quérir des échelles, afin que l'on pût passer pardessus les murs du jardin, et l'on en serait venu à bout si ces murs ne se fussent haussés à vue d'œil, bien que personne n'y travaillât; l'on attachait des échelles les unes aux autres, elles rompaient sous le poids de ceux qu'on y faisait monter, et ils s'estropiaient ou se tuaient.
« La reine se désespérait. Elle voyait de grands arbres chargés de fruits qu'elle croyait délicieux, elle en voulait manger ou mourir; de sorte qu elle fit tendre des tentes fort riches devant le château, et elle y resta six semaines avec toute sa coar.
Elle ne dormait ni ne mangeait, elle soupirail sans cesse, elle ne parlait que des fruits du jardin inaccessible : enfin elle tomba dangereusement malade, sans que qui que ce fût pût apporter le moindre remède à son mal, car les inexorables fées n'avaient pas même paru depuis qu'elle s'était établie proche de leur château. Tous les officiers s affligeaient extraordinairement. L'on n'entendait que des pleurs et des soupirs, pendant que la reine mourante demandait des fruits à ceux qui la servaient ; mais elle n'en voulait point d'autres que ceux qu'on lui refusait.
« Une nuit qu'elle s'était un peu assoupie, elle vit, en se réveillant, une petite vieille, laide et décrépite, assise dans un fauteuil au chevet de son lit. Elle était surprisfe que ses femmes eussent laissé approcher si près d'elle une inconnue, lorsqu'elle lui dit : « Nous trouvons Ta Majesté 't bien importune de vouloir avec tant d'opiniâ- « treté manger de nos fruits; mais, puisqu'il y va « de ta précieuse vie, mes sœurs et moi consente tons à t'en donner tant que tu pourras en em- « porter, tant que tu resteras ici, pourvu que tu ^' nous fasses un don. — Ah! ma bonne mère. ce s'écria la reine, parlez, je vous donne mes « royaumes, mon cœur, mon âme, pourvu que «j'aie des fruits; je ne saurais les acheter trop « cher. — Nous voulons, dit-elle, que Ta Majesté
« nous donne la fille que tu portes dans ton sein. « Dès qu'elle sera née, nous la viendrons quérir ; « elle sera nourrie parmi nous; il n'y a point de « vertus, de beautés, de sciences, dont nous ne la * douions : en un mot, ce sera notre enfant, nous « la rendrons heureuse; mais observe que Ta Ma- « jesté ne la reverra plus qu'elle ne soit mariée. « Si la proposition t'agrée, je vais tout à l'heure « te guérir et te mener dans nos vergers ; malgré « la nuit, tu verras assez clair pour choisir ce que « tu voudras. Si ce que je te dis ne te plaît pas, « bonsoir, madame la reine, je vais dormir. — « Quelque rude que soit la loi que vous m'impo- « sez, répondit la reine, je l'accepte plutôt que de « mourir ; car il est certain que je n'ai pas un « jour à vivre : ainsi je perdrais mon enfant en me « perdant. Guérissez-moi, savante fée, continua- « t-elle, et ne me laissez pas un moment sans jouir « du privilège que vous venez de m'accorder. »
« La fée la toucha avec une petite baguette d'or, en disant: «Que Ta Majesté soit quitte de tous les « maux qui la retiennent dans ce lit. » Il lui sembla aussitôt qu'on lui ôtait une robe fort pesante et fort dure, dont elle se sentait comme accablée, et qu'il y avait des endroits où elle tenait davantage. C'était apparemment ceux où le mal était le plus grand. Elle fit appeler toutes ses dames, et leur dit avec un visage gai qu'elle se portait à
merveille, qu'elle allait se lever et qu'enfin ces portes si bien verrouillées et si bien barricadées du palais de féerie lui seraient ouvertes pour manger de beaux fruits et pour en emporter tant qu'il lui plairait.
« Il n'y eut aucune de ces dames qui ne crût la reine en délire, et que dans le moment elle rêvait à ces fruits qu'elle avait tant souhaités; de sorte qu'au lieu de lui répondre elles se prirent à pleurer, et firent éveiller tous les médecins pour voir en quel état elle était. Ce retardement désespérait la reine; elle demandait promptement ses habits, on les lui refusait; elle se mettait en colère et devenait fort rouge. L'on disait que c'était l'effet de sa fièvre; cependant les médecins étant entrés, après lui avoir touché le pouls et fait leurs cérémonies ordinaires, ne purent nier qu'elle ne fût dans une parfaite santé. Ses femmes, qui virent la faute que le zèle leur avait fait commettre, tâchèrent de la réparer en l'habillant promptement. Chacun lui demanda pardon, tout fut apaisé, et elle se hâta de suivre la vieille fée, qui l'avait toujours attendue.
« Elle entra dans le palais où rien ne pouvait être ajouté pour en faire le plus beau lieu du monde; vous le croirez aisément, seigneur, ajouta la reine Chatte Blanche, quand je vous aurai dit que c'est celui où nous sommes. Deux autres fées.
un peu moins vieilles que celle qui conduisait ma mère, la reçurent à la porte et lui firent un accueil très-favorable. Elle les pria de la mener promptement dans le jardin, et vers les espaliers où elle trouverait les meilleurs fruits. « Ils sont « tous également bons, » lui dirent-elles; « et, si « ce n'était que tu veux avoir le plaisir de les « cueillir toi-même, nous n'aurions qu'à les appe- « 1er pour les faire venir ici. — Je vous supplie, « mesdames, » dit la reine, « que j'aie la satisfac- « tion de voir une chose si extraordinaire. » La plus vieille mit ses doigts dans sa bouche, et siffla trois fois; puis elle cria : « Abricots, pêches, « pavies, brugnons, cerises, prunes, poires, bi- « garreaux, melons, muscats, pommes, oranges, a citrons, groseilles, fraises, framboises, accourez « à ma voix! — Mais, » dit la reine, « tout ce que « vous venez d'appeler vient en différentes sai- X sons. — Gela n'est pas ainsi dans nos vergers, » dirent-elles ; « nous avons de tous les fruits qui « sont sur la terre, toujours mûrs, toujours bons, « et qui ne se gâtent jamais. »
« En même temps ils arrivèrent roulant, rampant, pêle-mêle, sans se gâter ni se salir; de sorte que la reine , impatiente de satisfaire son envie, se jeta dessus et prit les premiers qui s'offrirent sous ses mains; elle les dévora plutôt qu'elle ne les mangea.
« Après s'être un peu rassasiée, elle pria les fées de la laisser aller aux espaliers pour avoir le plaisir de les choisir de l'œil avant que de les cueillir. « Nous y consentons volontiers. » dirent les trois fées; « mais souviens-toi de la promesse « que tu nous as faite ; il ne te sera plus permis « de t'en dédire. — Je suis persuadée, » répliquat-elle, « que l'on est si bien avec vous, et ce pa- « lais me semble si beau, que si je n'aimais pas « chèrement le roi mon mari, je m'offrirais d'y « demeurer aussi ; c'est pourquoi vous ne devez « point craindre que je rétracte mes paroles. » Les fées, très-contentes, lui ouvrirent tous leurs jardins et tous leurs enclos; elle y resta trois jours et trois nuits sans en vouloir sortir, tant elle les trouvait délicieux. Elle cueillit des fruits pour sa provision; et, comme ils ne se gâtent jamais, elle en fit charger quatre mille mulets qu'elle emmena. Les fées ajoutèrent à leurs fruits des corbeilles d'or d'un travail exquis; elles lui promirent de m' élever en princesse, de me rendre parfaite, et de me choisir un époux; qu'elle serait avertie de la noce , et qu'elles espéraient bien qu'elle y viendrait,
« Le roi fut ravi du retour de la reine, toute la cour lui en témoigna sa joie ; ce n'étaient que bals, mascarades, courses de bagues et festins, où les fruits de la reine étaient servis comme un ré-
gai délicieux. Le roi les mangeait préférablement à tout ce qu'on pouvait lui présenter. 11 ne savait point le traité qu'elle avait fait avec les fées , et souvent il lui demandait en quel pays elle était allée pour en rapporter de si bonnes choses. Elle lui répondait qu'ils se trouvaient sur une montagne presque inaccessible ; une autre fois, qu'ils venaient dans des vallons, puis au milieu d'un jardin ou dans une grande forêt. Le roi demeurait surpris de tant de contrariétés. Il questionnait ceux qui l'avaient accompagnée ; mais elle leur avait tant défendu de conter à personne son aventure, qu'ils n'osaient en parler. Enfm la reine, inquiète de ce qu'elle avait promis aux fées, voyant approcher le temps de ses couches, tomba dans une mélancolie affreuse ; elle soupirait à tout moment et changeait à vue d'œil. Le roi s'inquiéta, il pressa la reine de lui déclarer le sujet de sa tristesse, et, après des peines extrêmes, elle lui apprit tout ce qui s'était passé entre les fées et elle, et comme elle leur avait promis la fille qu'elle devait avoir : « Quoi! » s'écria le roi, « nous n'a- « vons point d'enfants, vous savez à quel point « j'en désire, et, pour manger deux ou trois pom- « mes. vous avez été capable de promettre votre « fille I II faut que vous n'ayez aucune amitié pour « moi.» Là-dessus il l'accabla de mille reproches, dont ma pauvre mère pensa mourir de douleur.
266 LA CHAT'r'E BLANCHE.
Mais il ne se contenta pas de cela : il la fit enfermer dans une tour, et mit des gardes de tous côtés pour empêcher qu'elle n'eût commerce avec qui que ce fût au monde que les officiers qui la servaient; encore changea-t-il ceux qui avaient été avec elle au château des fées.
« La mauvaise intelligence du roi et de la reine jeta la cour dans une consternation infinie. Chacun quitta ses riches habits pour en prendre de conformes à la douleur générale. Le roi, de son côté, paraissait inexorable; il ne voyait plus sa femme, et, sitôt que je fus née, il me fit apporter dans son palais, pour y être nourrie pendant qu'elle restait prisonnière et fort malheureuse. Les fées n'ignoraient rien de ce qui se passait : elles s'en irritèrent, elles voulaient m'avoir, elles me regardaient comme leur bien, et que c'était leur faire un vol que de me retenir. Avant que de chercher une vengeance proportionnée à leur chagrin, elles envoyèrent une célèbre ambasssade au roi pour l'avertir de mettre la reine en liberté et de lui rendre ses bonnes grâces, et pour le prier aussi de me donner à leurs ambassadeurs, afin d'être nourrie et élevée parmi elles. Les ambassadeurs étaient si petits et si contrefaits, car c'étaient des nains hideux, qu'ils n'eurent pas le don de persuader ce qu'ils voulaient au roi. Il les refusa rudement, et, s'ils n'étaient
partis en diligence, il leur serait peut-être arrivé pis.
« Quand les fées surent le procédé de mon père, elles s'indignèrent autant qu'on peut l'être; et, après avoir envoyé dans ses six roj^aumes tous les maux qui pouvaient les désoler, elles lâchèrent un dragon épouvantable, qui remplissait de venin les endroits par où il passait, qui mangeait les hommes et les enfants, et qui faisait mourir les arbres et les plantes du souffle de son haleine.
« Le roi se trouva dans la dernière désolation : il consulta tous les sages de son royaume sur ce qu'il devait faire pour garantir ses sujets des malheurs dont il les voyait accablés. Ils lui conseillèrent d'envoyer chercher par tout le monde les meilleurs médecins et les plus excellents remèdes, et, d'un autre côté, qu'il fallait promettre la vie aux criminels condamnés à mort, qui voudraient combattre le dragon. Le roi, assez satisfait de cet avis, l'exécuta et n'en reçut aucune consolation ; car la mortalité continuait, et personne n'allait contre le dragon qui n'en fût dévoré : de sorte qu'il eut recours à une fée dont il était protégé dès sa plus tendre jeunesse. Elle était fort vieille, et ne se levait presque plus; il alla chez elle, il lui fit mille reproches de souffrir que le destin le persécutât, sans le secourir. « Comment voulez-vous que je fasse? lui dit-elle:
« VOUS avez irrité mes sœurs; elles ont autant « de pouvoir que moi, et rarement nous agissons « les unes contre les autres. Songez à les apaiser « en leur donnant votre fille ; cette petite prince cesse leur appartient. Vous avez mis la reine « dans une étroite prison : que vous a donc fait « cette femme aimable pour la traiter si mal? « Résolvez-vous à tenir la parole qu'elle a don- « née; je vous assure aue vous serez comblé de « biens. »
a Le roi mon père m'aimait chèrement; mais ne voyant pas d'autres moyen de sauver ses royaumes et de se délivrer du fatal dragon, il dit à son amie qu'il était résolu de la croire, qu'il voulait bien me donner aux fées, puisqu'elle assurait que je serais chérie et traitée en princesse de mon rang ; qu'il ferait aussi revenir la reine, et qu'elle n'avait qu'à lui dire à qui il me confierait pour me porter au château de férié. » 11 « faut, » lui dit-elle, « la porter dans son ber- « ceau sur la montagne de Fleurs ; vous pourrez « même rester aux environs pour être spectateur « de la fête qui se passera. » Le roi lui dit que dans huit jours il irait avec la reine; qu'elle en avertît ses sœurs les fées, afin qu'elles fissent làdessus ce qu'elles jugeraient à propos.
« Dès qu'il fut de retour au palais, il envoya quérir la reine, avec autant de tendresse et de
pompe qu'il l'avait fait mettre prisonnière avec colère et emportement. Elle était si abattue et si changée, qu'il aurait eu peine à la reconnaître, si son cœur ne l'avait pas assuré que c'était cette même personne qu'il avait tant chérie. Il la pria, les larmes aux yeux, d'oublier les déplaisirs qu'il venait de lui causer, et que ce seraient les derniers qu'elle éprouverait jamais avec lui. Elle répliqua qu'elle se les était attirés par l'imprudence qu'elle avait eue de promettre sa fille aux fées, et que, si quelque chose la pouvait rendre excusable, c'était l'état où elle était ; enfin il lui déclara qu'il voulait me remettre entre leurs mains. La reine, à son tour, combattit ce dessein : il semblait que quelque fatalité s'en mêlait, et que je devrais être toujours un sujet de discorde entre mon père et ma mère. Après qu'elle eut bien gémi et pleuré, sans rien obtenir de ce qu'elle souhaitait (car le roi en voyait trop les funestes conséquences, et nos sujets continuaient de mourir comme s'ils eussent été coupables des fautes de notre famille), elle consentit à ce qu'il désirait, et l'on prépara tout pour la cérémonie.
« Je fus mise dans un berceau de nacre de perle, orné de tout ce que l'art peut faire imaginer de plus galant. Ce n'étaient que guirlandes de fleurs et festons qui pendaient autour, et les fleurs en étaient de oierreries dont les différentes
couleurs, frappées par le soleil, réfléchissaient des rayons si brillants qu'on ne les pouvait regarder. La magnificence de mon ajustement surpassait, s'il se peut, celle du berceau : toutes lès bandes de mon maillot étaient faites de grosses perles. Vingt-quatre princesses du sang me portaient sur une espèce de brancard fort léger; leurs parures n'avaient rien de commun ; mais il ne leur fut permis de mettre d'autres couleurs que du blanc, par rapport à mon innocence. Toute la cour m'accompagna, chacun dans son rang.
« Pendant que l'on montait la montagne, on entendit une mélodieuse symphonie qui s'approchait. Enfin les fées parurent, au nombre de trente-six ; elles avaient prié leurs bonnes amies de venir avec elles : chacune était assise dans une coquille de perle plus grande que celle où Vénus était lorsqu'elle sortit de la mer; des chevaux marins, qui n'allaient guère bien sur la terre, les traînaient plus pompeuses que les premières reines de l'univers, mais d'ailleurs vieilles et laides avec excès. Elles portaient une branche d'olivier, pour signifier au roi que la soumission trouvait grâce devant elles; et, lorsqu'elles me tinrent, ce furent des caresses si extraordinaires, qu'il semblait qu'elles ne voulaient plus vivre que pour me rendre heureuse.
« Le dragon qui avait servi à les venger contre
mon père venait après elles, attaché avec des chaînes de diamants. Elles me prirent entre leurs bras, me firent mille caresses, me douèrent de plusieurs avantages, et commencèrent ensuite le branle des fées. C'est une danse fort gaie. Il n'est pas croyable combien ces vieilles dames sautèrent et gambadèrent; puis, le dragon qui avait mangé tant de personnes s'approcha en rampant. Les trois fées à qui ma mère m'avait promise s'assirent dessus, mirent mon berceau au milieu d'elles ; et frappant le dragon avec une baguette, il déploya aussitôt ses grandes ailes écaillées, plus fines que du crêpe ; elles étaient mêlées de mille couleurs bizarres. Elles se rendirent ainsi à leur château. Ma mère me voyant en l'air, exposée sur ce fameux dragon, ne put s'empêcher de pousser de grands cris. Le roi la consola par l'assurance que son amie lui avait donnée qu'il ne m'arriverait aucun accident, qu'on prendrait le même soin de moi qui si j'étais restée dans son propre palais. Elle s'apaisa, bien qu'il lui fût très-douloureux de me perdre pour si longtemps, et d'en être la seule cause ; car, si elle n'avait pas voulu manger des fruits du jardin, je serais demeurée dans le royaume de mon père, et je n'aurais pas eu tous les déplaisirs qui me restent à vous raconter.
« Sachez donc, fils de roi, que mes gardiennes
avaient bâti exprès une tour, dans laquelle on trouvait mille beaux appartements pour toutes les saisons de l'année, des meubles magnifiques, des livres agréables, mais il n'y avait point de porte, et il fallait toujours entrer par les fenêtres, qui étaient prodigieusement hautes. L'on trouvait un beau jardin sur la tour, orné de fleurs, de fontaines et de berceaux de verdure qui garantissaient de la chaleur dans la plus ardente canicule. Ce fut en ce lieu que les fée s m'élevèrent avec des soins qui surpassaient tout ce qu'elles avaient promis à la reine. Mes habits étaient des plus à la mode, et si magnifiques, que, si quelqu'un m'avait vue, l'on aurait cru que c'était le jour de mes noces. Elles m'apprenaient tout ce qui convenait à mon âge et à ma naissance. Je ne leur donnais pas beaucoup de peine, car il n'y avait guère de choses que je ne comprisse avec une extrême facilité ; ma douceur leur était fort agréable; et, comme je n'avais jamais rien vu qu'elles, je serais demeurée tranquille dans cette situation le reste de ma vie.
« Elles venaient toujours me voir, montées sur le furieux dragon dont j'ai déjà parlé ; elles ne m'entretenaient jamais ni du roi ni de la reine ; elles me nommaient leur fille et je croyais l'être. Personne au monde ne restait avec moi dans la tour qu'un perroquet et un petit chien qu'elles
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m'avaient donnés pour me divertir, car ils étaient doués de raison et parlaient à merveille.
« Un des côtés de la tour était bâti sur un chemin creux, plein d'ornières et d'arbres qui l'embarrassaient, de sorte qne je n'y avais aperçu personne depuis qu'on m'y avait enfermée. Mais un jour, comme j'étais à la fenêtre, causant avec mon perroquet et mon chien, j'entendis quelque bruit. Je regardai de tous côtés, et j'aperçus un jeune chevalier qui s'était arrêté pour écouter notre conversation; je n'en avais jamais vu qu'en peinture. Je ne fus pas fâchée qu'une rencontre inespérée fournit cette occasion; de sorte que, ne me défiant point du danger qui est attaché à la satisfaction de voir un objet aimable, je m'avançai pour le regarder, et plus je le regardais, plus j'y prenais de plaisir. Il me fit une profonde révérence, il attacha ses yeux sur moi, et me parut très en peine de quelle manière il pourrait m'entretenir; car ma fenêtre était fort haute, il craignait d'être entendu, et il savait bien que j'étais dans le château des fées.
« La nuit vint presque tout d'un coup, ou, pour parler plus juste, elle vint sans que nous nous en aperçussions; il sonna deux ou trois fois du cor, et me réjouit de quelques fanfares ; puis il partit sans que je pusse même distinguer de quel côté il allait, tant l'obscurité était grande. Je. .restai
très-rêveuse; je ne sentis plus le même plaisir que j'avais toujours pris à causer avec mon perroquet et mon chien. Ils me disaient les plus jolies choses du monde, car des bêtes fées deviennent spirituelles; mais j'étais occupée, et je ne savais point l'art de me contraindre. Perroquet le remarqua ; il était fin, il ne témoigna rien de ce qui lui roulait dans la tête.
a Je ne manquai pas de me lever .avec le jour. Je courus à ma fenêtre, je demeurai agréablement surprise d'apercevoir au pied de la tour le jeune chevalier. Il avait des habits magnifiques ; je me flattai que j'y avais un peu de part, et je ne me trompais point. Il me parla avec une espèce de trompette qui porte la voix; et, par son secours, il me dit qu'ayant été insensible jusqu'alors à toutes les beautés qu'il avait vues, il s'était senti tout d'un coup si vivement frappé de la mienne, qu'il ne pouvait comprendre comme quoi il se passerait, sans mourir, de me voir tous les jours de sa vie Je demeurai très-contente de son compliment, et très-inquiète de n'oser y répondre, car il aurait fallu crier de toute ma force, et me mettre dans le risque d'être mieux entendue encore des fées que de lui. Je tenais quelques fleurs que je lui jetai; il les reçut comme une insigne faveur, de sorte qu'il les baisa plusieurs fois et me remercia, il me demanda ensuite si je trouvais
bon qu'il vînt tous les jours à la même heure sous mes fenêtres, et que, si je le voulais bien, je lui jetasse quelque chose. J'avais une bague de turquoise, que j'ôtai brusquement de mon doigt, et que je lui jetai avec beaucoup de précipitation, lui faisant signe de s'éloigner en diligence : c'est que j'entendais de l'autre côté la fée Violente, qui montait sur son dragon pour m apporter à déjeuner.
« La première chose qu'elle dit en entrant dans ma chambre, ce furent ces mots : « Je sens ici la voix d'un homme; cherche, dragon. » Oh! que devins-je? j'étais transie de peur qu'il ne passât par l'autre fenêtre, et qu'il ne suivît le chevalier, pour lequel je m'intéressais déjà beaucoup. « En « vérité, « dis-je, » ma bonne maman, » car la « vieille fée voulait que je la nommasse ainsi, « vous plaisantez quand vous dites que vous sen- « tez la voix d'un homme ; est-ce que la voix sent « quelque chose ? et quand cela serait, quel est le « mortel assez téméraire pour hasarder de monte ter dans cette tour? — Ce que tu dis est vrai, « ma fille, » répondit-elle ; « je suis ravie de te - voir raisonner si joliment, et je conçois que c^ c'est la haine que j'ai pour tous les hommes ce qui me persuade quelquefois qu'ils ne sont pas « éloignés de moi. » Elle me donna mon déjeuner et ma quenouille. « Qu-and tu auras mangé,
« ne manque pas de filer ; car tu ne fis rien hier, » me dit-elle ; « et mes sœurs se fâcheront. » En eflet, je m'étais si fort occupée de l'inconnu, qu'il m'avait été impossible de filer.
« Dès qu'elle fut partie, je jetai la quenouille d'un petit air mutin, et montai sur la terrasse pour découvrir de plus loin dans la campagne J'avais une lunette d'approche excellente ; rien ne bornait ma vue ; je regardais de tous côtés, lorsque je découvris mon chevalier sur le haut d'une montagne. Il se reposait sous un riche pavillon d'étoffe d'or, et il était entouré d'une fort grosse cour, je ne doutai point que ce ne fût le fils de quelque roi voisin du palais des fées. Comme je craignais que, s'il revenait à la tour, il ne fût découvert par le terrible dragon, je vins prendre mon perroquet, et lui dis de voler jusqu'à cette montagne, qu'il y trouverait celui qui m'avait parlé, et qu'il le priât de ma part de ne plus revenir, parce que j'appréhendais la vigilance de mes gardiennes, et qu'elles ne lui fissent un mauvais tour.
« Perroquet s'acquitta de sa commission en perroquet d'esprit. Chacun demeura surpris de le voir venir à tire-d'aile se percher sur l'épaule du prince et lui parler tout bas à l'oreille. Le prince ressentit de la joie et de la peine de cette ambassade. Le soin que je prenais flattait son cœur;
mais les difficultés qui se rencontraient à me parler l'accablaient, sans pouvoir le détourner du dessein qu'il avait formé de me plaire. Il fit cent questions à Perroquet, et Perroquet lui en fit cent à son tour, car il était naturellement curieux. Le roi le chargea d'une bague pour moi, à la place
Il fit cent questions a Perroquet. (Page 279.)
de ma turquoise ; c'en était une aussi, mais beaucoup plus belle que la mienne ; elle était taillée en cœur avec des diamants. « Il est juste, » ajouta-t-il, « que je vous traite en ambassadeur : tt voilà mon portrait que je vous donne, ne le « montrez qu'à votre charmante maîtresse. » Il lui attacha sous son aile son portrait, et il apporta la bague dans son bec.
« J'attendais le retour de mon petit courrier vert avec une impatience que je n'avais point connue jusqu'alors. Il me dit que celui à qui je l'avais envoyé était un grand roi, qu'il l'avait reçu le mieux du monde, et que je pouvais m'assurer qu'il ne voulait plus vivre que pour moi, qu'encore qu'il y eût beaucoup de péril à venir au bas de ma tour, il était résolu à tout, plutôt que de renoncer à me voir. Ces nouvelles m'intriguèrent fort, je me pris à pleurer. Perroquet et Toutou me consolèrent de leur mieux, car ils m'aimaient tendrement. Puis Perroquet me présenta la bague du prince et me montra le portrait. J'avoue que je n'ai jamais été si aise que je fus de pouvoir considérer de près celui que je n'avais vu que de loin. Il me parut encore plus aimable qu'il ne m'avait semblé ; il me vint cent pensées dans l'esprit, dont les unes agréables et les autres tristes me donnèrent un air d'inquiétude extraordinaire. Les fées qui vinrent me voir s'en aperçurent. Elles se dirent lune à l'autre que sans doute je m'ennuyais et qu'il fallait songer à me trouver un époux de race fée. Elles parlèrent de plusieurs et s'arrêtèrent sur le petit roi Migonnet, dont le royaume était à cinq cent mille lieues de leur palais; mais ce n'était pas là une affaire. Perroquet entendit ce beau conseil ; il vint m'en rendre compte et me dit : « Ah ! que je vous plains, ma
« clière maîtresse, si vous devenez la reine Mi- 'c gonnettel c'est un magot qui fait peur ; j'ai re- « gret de vous le dire ; mais, en vérité, le roi qui » vous aime ne voudrait pas de lui pour son valet « de pied.— Est-ce que tu l'as vu. Perroquet? — ;< Je le crois vraiment, » continua-t-il, « j'ai été « élevé sur une branche avec lui. — Gomment, « sur une branche? » repris-je. — Oui, dit-il, « c'est qu'il a les pieds d'un aigle. »
« Un tel récit m'affligea étrangement. Je regardais le charmant portrait du jeune roi, je pensais bien qu'il n'en avait régalé Perroquet que pour me donner heu de le voir; et quand j'en faisais comparaison avec Migonnet , je n'espérais plus rien de ma vie, et je me résolvais plutôt à mourir qu'à l'épouser.
a Je ne dormis point tant que la nuit dura. Perroquet et Toutou causèrent avec moi. Je m'endormis un peu sur le matin, et, comme mon chien avait le nez bon, il sentit que le roi était au pied de la tour. Il éveilla Perroquet. « Je gage, » dit-il, « que le roi est là-bas. » Perroquet répondit : ce Tais-toi , babillard ; parce que tu as presque « toujours les yeux ouverts et l'oreille alerte, tu *< es fâché du repos des autres. — Mais gageons, » dit encore le bon Toutou; « je sais bien qu'il y « est. » Perroquet répliqua : « Et moi, je sais « bien qu'il n'y est point : ne lui ai-je pas défendu
(( d'y venir, de la part de notre maîtresse? — Ahl « vraiment ! tu me la donnes belle avec tes dé- « fenses, » s'écria mon chien : « un homme pas- « sionné ne consulte que son cœur. » Et là-dessus il se mit à lui tirailler si fort les ailes , que Perroquet se fâcha. Je m'éveillai aux cris de l'un et de l'autre ; ils me dirent ce qui en faisait le sujet; je courus, ou plutôt je volai à ma fenêtre; je vis le roi qui me tendait les bras, et qui me dit avec sa trompette qu'il ne pouvait plus vivre sans moi, qu'il me conjurait de trouver les moyens de sortir de ma tour ou de l'y faire entrer; qu'il attestait tous les dieux et tous les éléments qu'il m'épouserait aussitôt et que je serais une des plus grandes reines de l'univers.
« Je commandai à Perroquet de lui aller dire que ce qu'il souhaitait me semblait presque impossible : que cependant, sur la parole qu'il me donnait et les serments qu'il avait faits, j'allais oi'appliquer à ce qu'il désirait, que je le conjurais de ne pas venir tous les jours ; qu'enfin l'on pourrait s'e.n apercevoir, et qu'il n'y aurait point de quartier avec les fées.
« Il se retira, comblé de joie par l'espérance dont je le flattais, et je me trouvai dans le plus grand embarras du monde lorsque je fis réflexion à ce que je venais de promettre. Gomment sortir de cette tour, où il n'y avait point de portes? et
n'avoir pour tout secours que Perroquet et Toutou ; être si jeune, si peu expérimentée, si craintive! Je pris donc la résolution de ne point tenter une chose où je ne réussirais jamais, et je l'envoyai dire au roi par Perroquet. Il voulut se tuer à ses yeux ; mais enfin il le chargea de me persuader ou de le venir voir mourir, ou de le soulager. « Sire, » s'écria l'ambassadeur emplumé, « ma maîtresse est suffisamment persuadée, elle « ne manque que de pouvoir. »
« Quand il me rendit compte de tout ce qui s'était passé, je m'affligeai plus que je l'eusse encore fait. La fée Violente vint, elle me trouva les yeux enflés et rouges; elle dit que j'avais pleuré, et que, si je ne lui en avouais le sujet, elle me brûlerait : car toutes ses menaces étaient toujours terribles. Je répondis, en tremblant, que j'étais lasse de filer, et que j'avais envie de petits filets pour prendre des oisillons qui venaient becqueter les fruits de mon jardin. « Ce que tu souhaites, ma « fille, » me dit-elle, « ne te coûtera plus de « larmes : je t'apporterai des cordelettes tant que « tu en voudras. » Et, en effet, j'en eus le soir même. Mais elle m'avertit de songer moins à travailler qu'à me faire belle , parce que le roi Migonnet devait arriver dans peu. Je frémis à ces fâcheuses nouvelles, et ne répliquai rien.
« Dès qu'elle fut partie , je commençai deux ou
trois morceaux de filet; mais à quoi je m'appli» quai, ce fut à faire une échelle de corde, qui était très-bien faite, sans en avoir jamais vu. Il est vrai que la fée ne m'en fournissait pas autant qu'il m'en fallait, et sans cesse elle me disait ; « Mais, ma fille, ton ouvrage est semblable à « celui de Pénélope, il n'avance point, et tu ne te « lasses pas de me demander de quoi travailler a — Ohl ma bonne maman, » disais-je, « vous « en parlez bien à votre aise; ne voyez-vous pas « que je ne sais comment m'y prendre, et que je « brûle tout? Avez-vous peur que je vous ruine « en ficelle? » Mon air de simplicité la réjouissait, bien qu'elle fût d'une humeur très-désagréable et très-cruelle.
« J'envoyai Perroquet dire au roi de venir \^ soir sous les fenêtres de la tour, qu'il y trouverait l'échelle, et qu'il saurait le reste quand il serait arrivé. En effet, je l'attachai bien ferme, résolue à me sauver avec lui ; mais quand il la vit , sans attendre que je descendisse , il monta avec empressement , et se jeta dans ma chambre comme je préparais tout pour ma fuite.
« Sa vue me donna tant de joie, que j'en oubliai le péril où nous étions. Il me renouvela tous ses serments , et me conjura de ne point différer de îe recevoir pour mon époux. Nous prîmes Perroquet et Toutou pour témoins de notre mariage.
lA CHATTE BL^NCHE. 285
Jamais noces ne se sont faites, entre deux personnes si élevées, avec moins d'éclat et de bruit, et jamais cœurs n'ont été plus contents que les nôtres.
« Le jour n'était pas encore venu quand le roi me quitta. Je lui racontai l'épouvantable dessein des fées de me marier au petit Migonnet; je lui dépeignis sa figure, dont il eut autant d'horreur que moi. A peine fut-il parti, que les heures me semblèrent aussi longues que les années : je courus à la fenêtre, je le suivis des yeux malgré l'obscurité. Mais quel fut mon étonnement de voir en l'air un chariot de feu traîné par des salamandres ailées , qui faisaient une telle diligence que l'œil pouvait à peine les suivre ! Ce chariot était accompagné de plusieurs gardes montés sur des autruches. Je n'eus pas assez de loisir pour bien considérer le magot qui traversait ainsi les airs; mais je crus aisément que c'était une fée ou un enchanteur.
« Peu après , la fée Violente entra dans ma chambre. • Je t'apporte de bonnes nouvelles, » me dit-elle; « ton amant est arrivé depuis quelques « heures ; prépare-toi à le recevoir . voici des « habits et des pierreries. — Ehl qui vous a dit, » m'écriai-je, « que je voulais être mariée? ce n'est « point du tout mon intention' Renvoyez le roi «:\]igonnet, je n'en mettrai pas une épingle
«davantage; qu'il me trouve belle ou laide, je « ne suis point pour lui. -— Ouais! ouais! » dit la fée encore : « quelle petite révoltée, quelle « tête sans cervelle! je n'entends pas raillerie, et « je te.... — Que me ferez-vous? » répliquai -je, toute rouge des noms qu'elle m'avait donnés. « Peut-on être plus tristement nourrie que je le « suis, dans une tour, avec un perroquet et un « chien, voyant tous les jours plusieurs fois « l'horrible figure d'un dragon épouvantable? « — Ah! petite ingrate, » dit la fée, « méritais-tu « tant de soins et de peines? Je ne l'ai que trop « dit à mes sœurs, que nous en aurions une « triste récompense. » Elle alla les trouver, elle leur raconta notre différend : elles restèrent aussi surprises les unes que les autres.
« Perroquet et Toutou me firent de grandes remontrances, que, si je faisais davantage la mutine, ils prévoyaient qu'il m'en arriverait de cuisants déplaisirs. Je me sentais si fière de posséder le cœur d'un grand roi, que je méprisais les fées et les conseils de mes pauvres petits camarades. Je ne m'habillai point, et j'affectai de me coiffer de travers, afin que Migonnet me trouvât désagréable. Notre entrevue se fit sur la terrasse. Il y vint dans son chariot de feu. Jamais, depuis qu'il y a des nains , il ne s'en est vu un si petit. Il marchait sur ses pieds d'aigles et sur ses ge-
noux tout ensemble, car il n'avait point d'os aux jambes; de sorte qu'il se soutenait sur deux béquilles de diamant. Son manteau royal n'avait qu'une demi-aune de long, et traînait de plus d'un tiers. Sa tête était grosse comme un boisseau, et son nez si grand , qu'il portait dessus une demidouzaine d'oiseaux dont le ramage le réjouissait.
MigonncL
Il avait une si furieuse barbe , que les serins de .Ganarie y faisaient leurs nids, et ses oreilles passaient d'une coudée au-dessus de sa tête; mais on s'en apercevait peu, à cause d'une haute couronne pointue qu'il portait pour paraître plus grand. La flamme de son chariot rôtit les fruits , sécha les fleurs et tarit les fontaines de mon jardin. Il vint à moi , les bras ouverts pour m'em-
brasser; je me tins fort droite; il fallut que son premier écuyer le haussât. Mais, aussitôt qu'il s'approcha , je m'enfuis dans ma chambre, dont je fermai la porte et les fenêtres, de sorte que Migonnet se retira chez les fées , très-indigné contre moi.
« Elles lui demandèrent mille fois pardon de ma brusquerie; et pour l'apaiser, car il était redoutable, elles résolurent de Tamener la nuit dans ma chambre pendant que je dormirais, de m attacher les pieds et les mains , pour me mettre avec lui dans son brûlant chariot, afin qu'il m'emmenât. La chose ainsi arrêtée , elles me grondèrent à peine des brusqueries que j'avais faites. Elles dirent seulement qu'il fallait songer à les réparer. Perroquet et Toutou restèrent surpris d'une si grande douceur. « Savez-vous bien , « ma maîtresse, » dit mon chien, « que le cœur ne « m'annonce rien de bon? Mesdames les fées sont « d'étranges personnes, et surtout Violente. » Je me moquai de ses alarmes, et j'attendis mon cher époux avec mille impatiences : il en avait trop de me voir pour tarder; je lui jetai l'échelle de corde, bien résolue à m'en retourner avec lui; il monta légèrement, et me dit des choses si tendres, que je n'ose encore les rappeler à mon souvenir.
« Gomme nous parlions ensemble avec la même
tranquillité que nous aurions eue dans son palais, nous vîmes enfoncer tout d'un coup les fenêtres de ma chambre. Les fées entrèrent sur leur terrible dragon; Migonnet les suivit dans son chariot de feu , et tous ses gardes avec leurs autruches. Le roi, sans s'effrayer, mit l'épée à la main et ne songea qu'à me garantir de la plus furieuse aventure qui se soit jamais passée ; car enfin, vous le dirai-je, seigneur, ces barbares créatures poussèrent leur dragon sur lui , et à mes yeux il le dévora.
« Désespérée de son malheur et du mien , je me jetai dans la gueule de cet horrible monstre, voulant qu'il m'engloutît comme il venait d'engloutir tout ce que j'aimais au monde. Il le vou lait bien aussi; mais les fées, encore plus cruelles que lui, ne le voulurent pas. « Il faut, crièrentelles , « la réserver à de plus longues peines : « une prompte mort est trop douce pour cette « indigne créature. » Elles me touchèrent, je me vis aussitôt sous la forme d'une chatte blanche ; elles me conduisirent dans ce superbe palais qui était à mon père; elles métamorphosèrent tous les seigneurs et toutes les dames du royaume en chats et en chattes ; elles en laissèrent à qui on ne voyait que les mains, et me réduisirent dans le déplorable état où vous me trouvâtes , me faisant savoir ma naissance, la mort de mon père,
celle de ma mère, et que je ne serais délivrée de ma diatonique figure que par un prince qui ressemblerait parfaitement à l'époux qu'elles m'avaient ravi. C'est vous , seigneur , qui avez cette ressemblance, continua -t- elle : mêmes traits, même air, même son de voix; j'en fus frappée aussitôt que je vous vis; j'étais informée de tout ce qui devait arriver, et je le suis encore de tout ce qui arrivera : mes peines vont finir.
— Et les miennes , belle reine, dit le prince en se jetant à ses pieds, seront-elles de longue durée?
— Je vous aime plus que ma vie, seigneur : il faut partir pour aller vers votre père ; nous verrons ses sentiments pour moi, et s'il consentira à ce que vous désirez. »
Elle sortit , le prince lui donna la main ; elle monta dans un chariot avec lui : il était beaucoup plus magnifique que ceux qu'il avait eus jusqu'alors. Le reste de l'équipage y répondait à tel point, que tous les fers des chevaux étaient d'émeraudes, et les clous de diamants. Gela ne s'est peutêtre jamais vu que cette fois -là. Je ne dis point es agréables conversations que la reine et le prince avaient ensemble : si elle était unique en beauté, elle ne l'était pas moins en esprit, et ce jeune prince était aussi parfait qu'elle; de sorte qu'ils pensaient des choses toutes charaiantes.
Lorsqu'ils furent près du château , où les deux frères aînés du prince devaient se trouver, la reine entra dans un petit rocher de cristal , dont toutes les pointes étaient garnies d'or et de rubis. Il y avait des rideaux tout autour, afin qu'on ne la vît point, et il était porté par des jeunes hommes très-bien faits et superbement vêtus. Le prince demeura dans le beau chariot ; il aperçut ses frères qui se promenaient avec des princesses d'une excellente beauté. Dès qu'ils le reconnurent, ils s'avancèrent pour le recevoir, et lui demandèrent s'il amenait une maîtresse : il leur dit qu'il avait été si malheureux, que dans tout son voyage il n'en avait rencontré que de très-laides ; que ce qu'il apportait de plus rare, c'était une petite chatte blanche. Ils se prirent à rire de sa simplicité. « Une chatte I lui dirent-ils, avez-vous peur que les souris ne mangent notre palais? » Le prince répliqua qu'en effet il n'était pas sage de vouloir faire un tel présent à son père. Là-dessus chacun prit le chemin de la ville.
Les princes aînés montèrent avec leurs princesses dans des calèches toutes d'or et d'azur, leurs chevaux avaient sur la tête des plumes et des aigrettes ; rien n'était plus brillant que cette cavalcade. Notre jeune prince allait après, et puis le rocher de cristal que tout le monde regardait avec admiration.
Les courtisans s'empressèrent de venir dire au roi que les trois princes arrivaient.
« Amènent-ils de belles dames ? répliqua le roi.
— Il est impossible de rien voir qui les surpasse. »
A cette réponse, il parut fâché. Les deux princes s'empressèrent de monter avec leurs merveilleuses princesses. Le roi les reçut très-bien, et ne savait à laquelle donner le prix. Il regarda son cadet, et lui dit : « Cette fois ci, vous venez donc seul?
— Votre Majesté verra dans ce rocher une petite chatte blanche, répliqua le prince, qui miaule si doucement et qui fait si bien patte de velours, qu'elle lui agréera. »
Le roi sourit, et alla lui-mâme pour ouvrir le rocher. Mais aussitôt qu'il s'approcha, la reine, avec un ressort, en fit tomber toutes les pièces, et parut comme le soleil qni a été quelque temps enveloppé dans une nue, ses cheveux blonds étaient épars sur ses épaules; ils tombaient par grosses boucles jusqu'à ses pieds. Sa tête était ceinte de fleurs, sa robe, d'une légère gaze blanche, doublée de taffetas couleur de rose. Elle se leva et fit une profonde révérence au roi, qui ne put s*'empêcher, dans lexcès de son admiration, de s'écrier : « Voici l'incomparable et celle qui mérite ma couronne 1 »
— Seigneur, lui dit-elle, je ne suis pas venue pour vous arracher un trône que vous remplissez si dignement; je suis née avec six royaumes : permettez que je vous en offre un, et que j'en donne autant à chacun de vos fils. Je ne vous demande pour toute récompense que votre amitié, et ce jeune prince pour époux. Nous aurons encore assez de trois royaumes. »
Le roi et toute la cour poussèrent de longs cris de joie et d'étonnement. Le mariage fut célébré aussitôt, aussi bien que celui des deux princes; de sorte que toute la cour passa plusieurs mois dans les divertissements et les plaisirs. Chacun ensuite partit pour aller gouverner ses États ; la belle Chatte Blanche s'y est immortalisée, autant par ses bontés et ses libéralités, que par son rare mérite et sa beauté.
MORALITE
Ce jeune prince fut heureux De trouver en sa Chatte une auguste princesse, Digne de recevoir son encens et ses vœux. Et prête à partager ses soins et sa tendresse : Quand deux yeux enchanteurs veulent se faire aimer
On fait bien peu de résistance,
Surtout quand la reconnaissance
Aide encore à nous enflammer.
Tairai-je cette mère, et cette folle envie,
Qui fit à Chatte Blanche éprouver tant d'ennuis
Pour goûter de funestes fruits ?
Au pouvoir d'une fée elle la sacrifie.
Mères, qui possédez des objets pleins d'appas, Détestez sa conduite, et ïip. l'imitez pas.
Il était une fois un roi et une reine dont l'union était parfaite : ils s'aimaient tendrement, et leurs sujets les adoraient; mais il manquait à la satisfaction des uns et des autres de leur voir un héritier. La reine, qui était persuadée que le roi l'aimerait encore davantage si elle en avait un, ne manquait pas au printemps d'aller boire des eaux qui étaient excellentes. L'on y venait en foule; et le nombre d'étrangers était si grand, qu'il s'en trouvait là de toutes les parties du monde.
Il y avait plusieurs fontaines dans un grand bois où l'on allait boire ; elles étaient entourées de marbre et de porphyre, car chacun se piquait de les embellir. Un jour que la reine était assise au bord de la fontaine, elle dit à toutes ses dames de s'éloigner et de la laisser seule; puis elle commença ses plaintes ordinaires : « Ne suis-je pas bien malheureuse, dit-elle, de n'avoir point d'enfants ! Il y a cinq ans que j'en demande au
•i96 \.A BICHE AU BOiS.
ciel, je n'ai pu encore le toucher; mourrai-je sans avoir cette satisfaction? »
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Gomme elle parlait ainsi, elle remarqua que l'eau de la fontaine s'agitait; puis une grosse écrevisse parut et lui dit : « Grande reine, vous
aurez enfin ce que vous désirez. Je vous avertis qu'il y a ici proche un palais superbe que les fées ont bâti ; mais il est impossible de le trouv^er, parce qu'il est environné de nuées fort épaisses que l'œil d'une personne mortelle ne peut pénétrer; cependant, comme je suis votre très-humble servante, si vous voulez vous fier à la conduite d'une pauvre écrevisse, je m'offre de vous y mener. »
La reme l'écoutait sans l'interrompre, la nouveauté de voir parler une écrevisse l'ayant fort surprise; elle lui dit qu'elle accepterait avec plaisir ses oifres, mais qu'elle ne savait pas aller en reculant comme elle. L'écrevisse sourit, et sur-lechamp elle prit la figure d'une belle petite vieille. « Eh bien, madame, lui dit-elle, n'allons pas à reculons, j'y consens; mais surtout regardez-moi comme une de vos amies : je ne souhaite que ce qui peut vous être avantageux. »
Elle sortit de la fontaine sans être mouillée ; ses habits étaient blancs, doublés de cramoisi, et ses cheveux gris tout renoués de rubans verts. Il ne s'est guère vu de vieille dont l'air fut plus galant : elle salua la reine et elle en fut embrassée; et, sans tarder davantage, elle la conduisit dans une route du bois qui surprit cette princesse : car encore qu'elle y fût venue mille et mille fois, elle Détail iamais entrée dans celle-là. Comment y
serait-elle entrée? c'était le chemin des fées pour aller à la fontaine : il était ordinairement fermé de ronces et d'épines; mais, quand la reine et sa conductrice parurent, aussitôt les rosiers poussèrent des roses, les jasmins et les orangers entrelacèrent leurs branches pour faire un berceau couvert de feuilles et de fleurs ; la terre fut couverte de violettes ; mille oiseaux différents chantaient à l'envi sur les arbres.
La reine n'était pas encore revenue de sa surprise, lorsque ses yeux furent frappés par Féclat sans pareil d'un palais tout de diamants : les murs et les toits, les plafonds, les planchers, les degrés, les balcons, jusqu'aux terrasses, tout ébait de diamant. Dans l'excès de son admiration, elle ne put s'empêcher de pousser un grand cri et de demander à la galante vieille qui l'accompagnait si ce qu'elle voyait était un songe ou une réalité, tf Rien n'est plus réel, madame, » répliqua-t-elle.
Aussitôt les portes du palais s'ouvrirent, il en sortit six fées ; mais quelles fées 1 les plus belles et les plus magnifiques qui aient jamais paru dans leur empire. Elles vinrent toutes faire une profonde révérence à la reine, et chacune lui présenta une fleur de pierreries pour lui faire un bouquet ; il y avait une rose, une tulipe, une anémone, une ancolie, un œillet et une grenade. « Madame, lui dirent-elles, nous ne pouvons pas
VOUS donner une plus grande marque de notre considération qu'en vous permettant de nous venir voir ici; mais nous sommes bien aises de vous annoncer que vous aurez une belle princesse, que vous nommerez Désirée : car l'on doit avouer qu'il y a longtemps que vous la désirez. Ne manquez pas, aussitôt qu'elle sera au monde, de nous appeler, parce que nous voulons la douer de toute sorte de bonnes qualités ; vous n'aurez qu'à prendre le bouquet que nous vous donnons, et à nommer chaque fleur en pensant à nous : soyez certaine qu'aussitôt nous serons dans votre chambre. »
La reine transportée de joie, se jeta à leur cou, et les embrassades durèrent plus d'une grosse demi-heure. Après cela, elles prièrent la reine d'entrer dans leur palais , dont on ne peut faire UHe assez belle description; elles avaient pris pour le bâtir l'architecte du soleil : il avait fait en petit ce que celui du soleil est en grand. La reine, qui n'en soutenait l'éclat qu'avec peine, fermait à tous moments les yeux. Elles la conduisirent dans leur jardin; il n'a jamais été de si beaux fruits ; les abricots étaient plus gros que la tête, et l'on ne pouvait manger une cerise sans la couper en quatre, d'un goût si exquis, qu'après que la reine en eut mangé, elle ne voulut de sa vie en manger d'autres. 11 y avait un
verger tout d arbres factices qui ne laissaient pas
d'avoir vie et de croître comme les autres.
De dire tous les transports de la reine, combien elle parla de la petite princesse Désirée, combien elle remercia les aimables personnes qui lui an • nonçaient une si agréable nouvelle , c'est ce que je n'entreprendrai point; mais, enfin, il n'y eut aucuns termes de tendresse et de reconnaissance oubliés. La fée de la fontaine y trouva toute la part qu'elle méritait. La reine demeura jusqu'au soir dans le palais. Elle aimait la musique, on lui fit entendre des voix qui lui parurent célestes; on la chargea de présents ; et après avoir remercié ces grandes dames , elle revint avec la fée de la fontaine.
Toute la maison était fort en peine d'elle : on la cherchait avec beaucoup d'inquiétude, on ne pouvait s'imaginer en quel lieu elle était; ils craignaient même que quelques étrangers audacieux ne l'eussent enlevée , car elle avait de la beauté et de la jeunesse : de sorte que chacun témoigna une joie extrême de son retour; et, comme elle ressentait de son côté une satisfaction infinie des bonnes espérances qu'on venait de lui donner, elle avait une conversation agréable et brillante qui charmait tout le monde.
La fée de la fontaine la quitta proche de chez elle ; les compliments et les caresses redoublèrent
à leur séparation ; et la reine, étant restée encore huit jours aux eaux, ne manqua pas de retourner au palais des fées avec sa coquette vieille, qui paraissait d'abord en écrevisse, et puis qui prenait sa forme naturelle.
La reine partie, elle devint grosse, et mit au monde une princesse qu'elle nomma Désirée : aussitôt elle prit le bouquet qu'elle avait reçu , elle nomma toutes les fleurs l'une après l'autre ; et sur-le-champ on vit arriver les fées. Chacune avait son chariot de différente manière : l'un était d'ébène, tiré par des pigeons blancs; d'autres d'ivoire, que de petits corbeaux traînaient; d'autres encore de cèdre et de canambou. C'était là leur équipage d'alliance et de paix; car, lorsqu'elles étaient fâchées, ce n'étaient que des dragons volants, que des couleuvres qui jetaient le feu par la gueule et par les yeux ; que lions, que léopards, que panthères, sur lesquels elles se transportaient d'un bout du monde à l'autre, en moins de temps qu'il n'en faut pour dire bonjour ou bonsoir ; mais cette fois-ci , elles étaient de la meilleure humeur possible.
La reine les vit entrer dans sa chambre avec un air gai et majestueux; leurs nains et leurs naines les suivaient, tous chargés de présents. Après qu'elles eurent embrassé la reine et baisé la petite princesse, elles déployèrent sa layette,
dont la toile était si fine et si bonne , que l'on pouvait s'en servir cent ans sans Fuser : les fées la filaient à leurs heures de loisir. Pour les dentelles, elles surpassaient encore ce que j'ai dit de la toile : toute l'histoire du monde y était représentée, soit à l'aiguille ou au fuseau. Après cela, elles montrèrent les langes et les couvertures qu'elles avaient brodés exprès; l'on y voyait représentés mille jeux différents auxquels les enfants s'amusent : depuis qu'il y a des brodeurs et des brodeuses , il ne s'est rien vu de si merveilleux. Mais quand le berceau parut, la reine s'écria d'admiration; car il surpassait encore tout ce qu'elle avait vu jusqu'alors. Il était d'un bois si rare, qu'il coûtait cent mille écus la livre. Quatre petits Amours le soutenaient; c'étaient quatre chefs-d'œuvre où l'art avait tellement surpassé la matière, quoiqu'elle fût de diamants et de rubis, que l'on n'en peut assez parler. Ces petits Amours avaient été animés par les fées, de sorte que , lorsque l'enfant criait, ils le berçaient et l'endor maient; cela était d'une commodité merveilleuse pour les nourrices.
Les fées prirent elles-mêmes la petite princesse sur leurs genoux; elles l'emmaillottèrent et lui donnèrent plus de cent baisers : elle était déjà si belle, qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer. Elles remarquèrent qu'elle avait besoin de teter ; aus-
sitôt qu'elles frappèrent par terre avec leur baguette, il parut une nourrice telle qu'il le fallait pour cet aimable poupard. Il ne fut plus question que de douer l'enfant; les fées s'empressèrent de le faire; l'une le doua de vertu, et l'autre d'esprit ; la troisième d'une beauté miraculeuse ; celle d'après d'une heureuse fortune; la cinquième lui désira une longue santé ; et la dernière, quelle fît toutes les choses qu'elle entreprendrait.
La reine , ravie , les remerciait mille et mille fois des faveurs qu'elles venaient de faire à la petite princesse, lorsque l'on vit entrer dans la chambre une si grosse écrevisse, que la porte fut à peine assez large pour qu'elle pût passer. « Ah 1 trop ingrate reine, dit l'écrevisse; vous n'avez donc pas daigné vous souvenir de moi? Est-il possible que vous ayez sitôt oublié la fée de la fontaine, et les bons offices que je vous ai rendus en vous menant chez mes sœurs? Quoi! vous les avez toutes appelées ; je suis la seule que vous négligez? Il est certain que j'en avais un pressentiment, et c'est ce qui m'obligea de prendre la figure d'une écrevisse lorsque je vous parlai pour la première fois, voulant marquer par là que votre amitié, au lieu d'avancer, reculait. »
La reine, inconsolable de la faute qu'elle avait faite, l'interrompit et lui demanda pardon. Elle
lui dit qu'elle avait cru nommer sa fleur comme celle des autres; que c'était le bouquet de pierreries qui l'avait trompée; qu'elle n'était pas ca pable d'oublier les obligations qu'elle lui avait; qu'elle la suppliait de ne lui point ôter son amitié; et particulièrement d'être favorable à la princesse. Toutes les fées, qui craignaient qu'elle ne la douât de misères et d'infortunes , secondèrent la reine pour Tadoucir. « Ma chère sœur, disaient-elles, que Votre Altesse ne soit point fâchée contre une reine qui n'a jamais eu dessein de vous déplaire; quittez, de grâce, cette figure d'écrevisse ; faites que nous vous voyions avec tous vos charmes. »
J'ai déjà dit que la fée de la fontaine était assez coquette ; les louanges que ses sœurs lui donnèrent l'adoucirent un peu. « Eh bien! dit-elle, je ne ferai pas à Désirée tout le mal que j'avais résolu : car assurément j'avais envie de la perdre, et rien n'aurait pu m'en empêcher, cependant, je veux bien vous avertir que , si elle voit le jour avant l'âge de quinze ans , elle aura lieu de s'en repentir, il lui en coûtera peut-être la vie. »
Les pleurs de la reine et les prières des illustres fées ne changèrent point l'arrêt qu'elle venait ae prononcer. Elle se retira à reculons, car elle n'avait pas voulu quitter sa robe d'écrevisse. Dès qu'elle fut éloignée de la chambre, la triste
reine demanda aux fées un moyen pour préserver sa fille des maux qui la menaçaient. Elles tinrent aussitôt conseil ; et enfin, après avoir agité plusieurs avis différents, elles s'arrêtèrent à celui-ci qu'il fallait bâtir un palais sans portes ni fenêtres, y faire une entrée souterraine, et nourrir la princesse dans ce lieu jusqu'à l'âge fatal où elle était menacée.
Trois coups de baguette commencèrent et finirent ce grand édifice. Il était de marbre blanc et vert par dehors ; les plafonds et les planchers, de diamants et d'émeraudes qui formaient des fleurs, des oiseaux, et mille choses agréables. Tout était tapissé de velours de différentes couleurs, brodé de la main des fées; et comme elles étaient savantes dans l'histoire, elles s'étaient fait un plaisir d'en tracer les plus belles et les plus remarquables pages; l'avenirn'y était pas moins présent que le passé; les actions héroïques du plus grand roi du monde remplissaient plusieurs tentures :
Ici du démon de la Thrace
Il a le port victorieux; Les éclairs redoublés qui partent ûe ses yeux
Marquent sa belliqueuse audace.
Là, plus tranquille et plus serein, Il gouverne la France en une paix profonde : Il fait voir par ses lois que le reste du monde
Lui doit envier son destin.
Par les peintres les plus habiles il y paraissait peint avec ces divers traits Redoutable en prenant des villes, Généreux en faisant la paix.
Ces sages fées avaient imaginé ce moyen pour apprendre plus aisément à la jeune princesse les divers événements de la vie des héros et des autres hommes.
L'on ne voyait chez elle que par la lumière des bougies ; mais il y en avait une si grande quantité, qu'elles faisaient un jour perpétuel. Tous les maîtres dont elle avait besoin pour se rendre parfaite furent conduits en ce lieu : son esprit, sa vivacité et son adresse prévenaient presque toujours ce qu'ils voulaient lui enseigner; et chacun d'eux demeurait dans une admiration continuelle des choses surprenantes qu'elle disait, dans un âge où les autres savent à peine nommer leur nourrice ; aussi n'est-on pas douée par les fées pour demeurer ignorante et stupide.
Si son esprit charmait tous ceux qui l'approchaient, sa beauté n'avait pas des effets moins puissants ; elle ravissait les plus insensibles, et la reine sa mère ne l'aurait jamais quittée de vue, si son devoir ne l'avait pas attachée auprès du roi. Les bonnes fées venaient voir la princesse de temps ezi temps; elles lui apportaient des raretés sans pareilles, des habits si bien, entendus, si
riches et si galants, qu'ils semblaient avoir été laits pour la noce d'une jeune princesse, qui n'est pas moins aimable que celle dont je parle. Mais, entre toutes les fées qui la chérissaient, Tulipe l'aimait davantage et recommandait soigneusement à la reine de ne pas lui laisser voir le jour avant qu'elle eût quinze ans. « Notre sœur de la fontaine est vindicative, lui disait-elle : quelque intérêt que nous prenions à cet enfant, elle lui fera du mal, si elle peut ; ainsi, madame, vous ne sauriez être trop vigilante là -dessus. »
La reine lui promettait de veiller sans cesse à une affaire si importante. Mais, comme sa chère fille approchait du temps où elle devait sortir de ce château, elle la fit peindre; son portrait fut porté dans les grandes cours de l'univers. A sa vue il n'y eut aucun prince qui se défendît de l'admirer; mais il y en eut un qui en fut si touché, qu'il ne pouvait plus s'en séparer. Tl le mit dans son cabinet, il s'enfermait avec lui; et lui parlant comme s'il eût été sensible, qu'il eût pu l'entendre, il lui disait les choses du monde les plus passionnées.
Le roi, qui ne voyait presque plus son fils, s'informa .de ses occupations et de ce qui pouvait l'empêcher de paraître aussi gai qu'à son ordinaire. Quelques courtisans, trop empressés de parler, car il y en a plusieurs de ce caractère.
lui dirent qu'il était à craindre que le prince ne perdît l'esprit, parce qu'il demeurais des jours entiers enfermé dans son cabinet, où l'on entendait qu'il parlait seul comme s'il eût été avec quelqu'un.
Le roi reçut cet avis avec inquiétude. « Est-il possible, disait-il à ses confidents, que mon fils perde la raison ? il en a toujours tant marqué 1 Vous savez l'admiration qu'on a eue pour lui jusqu'à présent, et je ne trouve encore rien d'égaré dans ses yeux; il me paraît seulement plus triste; il faut que je l'entretienne : je démêlerai peut-être de quelle sorte de folie il est attaqué. »
En effet, il l'envoya quérir ; il commanda qu'on se retirât; et, après plusieurs choses auxquelles il n'avait pas une grande attention et auxquelles aussi il répondit assez mal, le roi lui demanda ce qu'il pouvait avoir pour que son humeur et sa personne fussent si changées. Le prince, croyant ce moment favorable, se jeta à ses pieds. «Vous avez résolu, lui dit-il, de me faire épouser la princesse Noire : vous trouverez des avantages dans son alliance, que je ne puis vous promettre dans celle de la princesse Désirée; mais, seigneur, je trouve des charmes dans celle-ci, que je ne rencontrerai point dans l'autre.
— Et où les avez-vous vues? dit le roi.
— Les portraits de l'une et de l'autre m'ont été
apportés, répliqua le prince Guerrier (c'est ainsi qu'on le nommait depuis qu'il avait gagné trois grandes batailles) ; je vous avoue que j'ai pris une si forte passion pour la princesse Désirée, que, si vous ne retirez les paroles que vous avez données
/^^i^jW'
La princesse Désirée.
à la Noire, il faut que je meure, heureux de cesser de vivre en perdant l'espérance d'être à celle que j'aime.
— C'est donc avec son portrait, reprit gravement le roi, que vous prenez en gré de faire des conversations qui vous rendent ridicule à tous les
courtisans? ils vous croient insensé, et, si vous saviez ce qui m'est revenu là-dessus, vous auriez honte de marquer tant de faiblesse.
— Je ne puis me reprocher une si belle flamme, répondit-il ; lorsque vo\is aurez vu le portrait de cette charmante princesse, vous approuverez ce que je sens pour elle.
— Allez donc le quérir tout à l'heure, » dit le roi avec un air d'impatience qui faisait assez connaître son chagrin.
Le prince en aurait eu de la peine, s'il n'avait pas été certain que rien au monde ne pouvait égaler la beauté de Désirée. Il courut dans son cabinet, et revint chez le roi ; il demeura presque aussi enchanté que son lîls. « Ah ! dit-il, mon cher Guerrier, je consens à ce que vous souhaitez; je rajeunirai lorsque j'aurai une si aimable princesse à ma cour; je vais dépécher sur-lechamp des ambassadeurs à celle de la Noire, pour retirer ma parole : quand je devrais avoir une rude guerre contre elle, j'aime mieux m'y résoudre. »
Le prince baisa respectueusement les mains de son père, et lui embrassa plus d'une fois les genoux. Il avait tant de joie, qu'on le reconnaissait à peine; il pressa le roi de dépêcher des ambassadeurs non-seulement à la Noire, mais aussi à la Désirée, et il souhaita qu'il choisît pour cette
dernière l'homme le plus capable et le plus riche, parce qu'il fallait paraître dans une occasion si célèbre, et persuader ce qu'il désirait. Le roi jeta les yeux sur Bécafigue : c'était un jeune seigneur très-éloquent, qui avait cent millions de rente. Il aimait passionnément le prince Guerrier ; il fit, four lui plaire, le plus grand équipage et la plus belle livrée qu'il put imaginer. Sa diligence fui extrême; car l'amour du prince augmentait chaque jour, et sans cesse il le conjurait de partir. « Songez, lui disail-il confidemment, qu'il y va de ma vie, que je perds l'esprit lorsque je pense que le père de cette princesse peut prendre des engagements avec quelque autre, sans vouloir les rompre en ma faveur, et que je la perdrais poui jamais. »
Bécafigue le rassurait atin de gagner du temps, car il était bien aise que sa dépense lui fît honneur. Il mena quatre-vingts carrosses tout brillants d'or et de diamants; la miniature la mieux finie n'approche pas de celle qui les ornait ; il y avait cinquante autres carrosses; vingt-quatre mille pages à cheval, plus magnifiques que des princes; et le reste de ce grand cortège ne se démentait en rien.
Lorsque l'ambassadeur prit son audience de congé du prince, il l'embrassa étroitement. « Souvenez-vous, mon cher Bécafigue, lui dit-il, que
ma vie dépend du mariage que vous allez négocier; n'oubliez rien pour persuader, et amenez l'aimable princesse que j'adore. » Il le chargea aussitôt de mille présents, où la galanterie égalait la magnificence : ce n'étaient que des devises amoureuses, gravées sur des cachets de diamants; des montres dans des escarboucles, chargées des chiffres de Désirée ; des bracelets de rubis taillés en cœur; enfin, que n'avait-il pas imaginé pour lui plaire !
L'ambassadeur portait le portrait ae ce jeune prince, qui avait été peint par un homme si savant, qu'il parlait et faisait de petits compliments pleins d'esprit. A la vérité, il ne répondait pas à tout ce qu'on lui disait, mais il ne s'en fallait guère. Bécafigue promit au prince de ne rien négliger pour sa satisfaction, et il ajouta qu'il portait tant d'argent, que, si on lui refusait la princesse, il trouverait le moyen de gagner quelqu'une de ses femmes, et de Tenlever. « Ahl s'écria le prince, je ne puis m'y résoudre, elle serait offensée d'un procédé si peu respectueux. »
Bécafigue ne répondit rien là-dessus, et partit.
Le bruit de son voyage prévint son arrivée; l8 roi et la reine en furent ravis ; ils estimaient beaucoup son maître, et savaient les grandes actions du prince Guerrier; mais ce qu'ils connaissaient encore mieux, c'était son mérite personnel, de
L'amour du prince augmentait chaque jour. (Page 311.)
sorte que, quand ils auraient cherché dans tout l'univers un mari pour leur fille, ils n'auraient su en trouver un plus digne d'elle. On prépara un palais pour loger Bécafigue, et l'on donna tous les ordres nécessaires, pour que la cour parût dans la dernière maj^nificence.
La fée Tulipe,
Le roi et la reine avaient résolu que l'ambassadeur verrait Désirée; mais la fée Tulipe vint trouver la reine, et lui dit : « Gardez-vous bien, madame, de mener Bécafigue chez notre enfant (c'est ainsi qu'elle nommait la princesse) ; il ne faut pas
qu'il la voie sitôt, et ne consentez point à l'envoyer chez le roi qui la demande, qu'elle n'ait passé quinze ans; car je suis assurée que, si elle part plus tôt, il lui arrivera quelque malheur. »
La reine embrassant la bonne Tulipe, elle lui promit de suivre ses conseils, et sur-le-champ elles allèrent voir la princesse.
L'ambassadeur arriva : son équipage demeura vingt-trois heures à passer, car il avait six cent mille mulets, dont les clochettes et les fers étaient d'or, leurs couvertures de velours et de brocart en broderie de perle; c'était un embarras sans pareil dans les rues ; tout le monde était accouru pour le voir. Le roi et la reine allèrent au-devant de lui, tant ils étaient aises de sa venue. Il est inutile de parler de la harangue qu'il fit, et des cérémonies qui se passèrent de part et d'autre, on peut assez les imaginer; mais lorsqu'il demanda à saluer la princesse, il demeura bien surpris que cette grâce lui fût déniée
« Si nous vous refusons, lui dit le roi, seigneur Bécafigue, une chose qui paraît si juste, ce n'est point par un caprice qui nous soit particulier ; il faut vous raconter l'étrange aventure de notre fille, afin que vous y preniez part. Une fée, au moment de sa naissance, la prit en aversion, et la menaça d'une très-grande infortune si elle voyait le jour avant l'âge de quinze ans; nous la
tenons dans un palais où les plus beaux appartements sont sous terre. Gomme nous étions dans la résolution de vous y mener, la fée Tulipe nous a prescrit de n'en rien faire.
— Eh quoil sire, répliqua l'ambassadeur, aurai-je le chagrin de m'en retourner sans elle? Vous l'accordez au roi mon maître pour son fils ; elle est attendue avec mille impatiences : est-il possible que vous vous arrêtiez à des bagatelles comme sont les prédictions des fées? Voilà le portrait du prince Guerrier, que j'ai ordre de lui présenter : il esl si ressemblant, que je crois le voir lui-même lorsque je lo regarde ! »
Il le déploya aussitôt; le portrait, qui n'était instruit que pour parler à la princesse, dit : « Belle Désirée, vous ne pouvez imaginer avec quelle ardeur je vous attends; venez bientôt dans notre cour, l'orner des grâces qui vous rendent incomparable. »
Le portrait ne dit plus rien ; le roi et la reine demeurèrent si surpris, qu'ils prièrent Bécafigue de le leur donner pour le porter à la princesse ; 1 en fut ravi, et le remit entre leurs mains.
La reine n'avait point parlé jusqu'alors a sa fille de ce qui se passait ; elle avait même défendu aux dames qui étaient auprès d'elle de lui rien dire de l'arrivée de l'ambassadeur; elles ne lui avaient pas obéi, et la princesse savait qu'il s'a-
gissait d'un grand mariage ; mais elle était si pru» dente, qu'elle n'en avait rien témoigné à sa mère Quand elle lui montra le portrait du prince qui parlait et qui lui fit un compliment aussi tendre que galant, elle en fut fort surprise; car elle n'avait rien vu d'égal à cela, et la bonne mine du prince, l'air d'esprit, la régularité de ses traits, ne l'étonnaient pas . moins que ce que disait le portrait.
« Seriez-vous fâchée, lui dit la reine en riant, d'avoir un époux qui ressemblât à ce prince?
— Madame, repli qua-t-elle, ce n'est point à moi à faire un choix; ainsi je serai toujours contente de celui que vous me destinerez.
— Mais enfin, ajouta la reine, si le sort tombait sur lui, ne vous estiraeriez-vous pas heureuse? »
Elle rougit, baissa les yeux, et ne répondit rien. La reine la prit entre ses bras et la baisa plusieurs fois : elle ne put s'empêcher de verser des larmes lorsqu'elle pensa qu'elle était sur le point de la perdre : car il ne s'en fallait plus que trois mois qu'elle n'eût quinze ans ; et cachant son déplaisir, elle lui déclara tout ce qui la regardait dans l'ambassade du célèbre Bécafîgue ; elle lui donna même les raretés qu'il avait apportées pour lui présenter. Elle les admira; elle loua avec beaucoup de goût ce qu'il y avait de plus curieux;
ÎJl biche au bois. 319
mais de temps en temps ses regards s'échappaient pour s'attacher sur le portrait du prince, avec un plaisir qui lui avait été inconnu jusqu'alors.
L'ambassadeur, voyant qu'il faisait des instances inutiles pour qu'on lui donnât la princesse, el qu'on se contentait de la lui promettre, mais si solennellement, qu'il n'y avait pas lieu d'en douter, demeura peu auprès du roi, et retourna en poste rendre compte à ses maîtres de sa négociation.
Quand le prince sut qu'il ne pouvait espérer sa chère Désirée de plus de trois mois, il fit des plaintes qui affligèrent toute la cour; il ne dormait plus, il ne mangeait point: il devint triste et rêveur , la vivacité de son teint se changea en couleur de souci; il demeurait des jours entiers couché sur un canapé dans son cabinet, à regarder le portrait de sa princesse ; il lui écrivait à tout moment, et présentait les lettres à ce portrait, comme s'il eût été capable de les lire. Enfin ses forces diminuèrent peu à peu, il tomba dangereusement malade ; et, pour en deviner la cause, il ne fallait ni médecin ni docteur.
Le roi se désespérait; il aimait son fils plus tendrement que jamais père n'a aimé le sien. Il se trouvait sur le point de le perdre : quelle douleur pour un père 1 II ne voyait aucun remède qui pût guérir le prince; il souhaitait Désirée, sans eue
il fallait mourir. Il prit donc la résolution, dans une si grande extrémité , d'aller trouver le roi et la reine, qui l'avaient promise , pour les conjurer d'avoir pitié de Tétat où le prince était réduit et de ne plus différer un mariage , qui ne se ferait jamais s'ils voulaient obstinément attendre que la princesse eût quinze ans.
Cette démarche était extraordinaire; mais elle l'aurait été bien davantage s'il eût laissé périr un fils si aimable et si cher. Cependant il se trouva une difficulté qui était insurmontable : c'est que son grand âge ne lui permettait que d'aller en litière, et cette voiture s'accordait mal avec Fimpatience de son fils; de sorte qu'il envoya en poste le fidèle Bécafigue, et il écrivit les lettres du monde les plus touchantes, pour engager le roi et la reine à ce qu'il souhaitait.
Pendant ce temps , Désirée n'avait guère moins de plaisir à voir le portrait du prince qu'il en avait à regarder le sien. Elle allait à tout moment dans le lieu où il était, et, quelque soin qu'elle prît de cacher ses sentiments, on ne laissait pas de les pénétrer: entre autres. Giroflée et Longue - Épine, qui étaient ses filles d'honneur, s'aperçurent des petites inquiétudes qui commençaient à la tourmenter. Giroflée l'aimait passionnément et lui était fidèle. Longue-Épine de tout temps sentait une jalousie secrète de son mérite et de sou
rang; sa mère avait élevé la princesse; après avoir été sa gouvernante, elle devint sa dame d'honneur : elle aurait dû l'aimer comme la chose du monde la plus aimable ; mais elle chérissait sa fille jusqu'à la folie, et, voyant la haine qu'elle avait pour la belle princesse , elle ne pouvait lui vouloir du bien.
L'ambassadeur que l'on avait dépêché à la cour de la princesse Noire ne fut pas bien reçu lorsqu'on apprit le compliment dont il était chargé. Cette Éthiopienne était la plus vindicative créature du monde ; elle trouva que c'était la traiter cavalièrement, après avoir pris des engagements avec elle, de lui envoyer dire ainsi qu'on la remerciait. Elle avait vu un portrait du prince dont elle s'étc^it entêtée , et les Éthiopiennes , quand elles se mêlent d'aimer, aiment avec plus d'extravagance que les autres.
« Comment I monsieur l'ambassadeur, dit-elle, est-ce que votre maître ne me croit pas assez riche et assez belle? Promenez-vous dans mes États, vous trouverez qu'il n'en estguère de plus vastes; venez dans mon trésor royal voir plus d'or que toutes les mines du Pérou n'en ont jamais fourni ; enfin, regardez la noirceur de mon teint , ce nez écrasé, ces grosses lèvres , n'est-ce pas ainsi qu'il faut être pour être belle?
— Madame, répondit l'ambassadeur, qui crai-
gnait les bastonnades plus que tous ceux qu'on envoie à la Porte, je blâme mon maître, autant qu'il est permis à un sujet; et, si le ciel m'avait mis sur le premier trône de l'univers, je sais vraiment bien à qui je l'offrirais.
— Cette parole vous sauvera la vie, lui dit-elle ; j avais résolu de commencer ma vengeance sur vous, mais il y aurait de l'injustice, puisque vous n'êtes pas cause du mauvais procédé de votre prince : allez lui dire qu'il me fait plaisir de rompre avec moi, parce que je n'aime pas les malhonnêtes gens. »
L'ambassadeur, qui ne demandait pas mieux que son congé, l'eut à peine obtenu qu'il en profita.
Mais l'Ethiopienne était trop piquée contre le prince Guerrier pour lui pardonner; elle monta dans un char d'ivoire, traîné par six autruches qui faisaient dix lieues par heure. Elle se rendit au palais de la fée de la fontaine : c'était sa marraine et sa meilleure amie; elle lui raconta son aventure et la pria, avec les dernières instances, de servir son ressentiment. La fée fut sensible à la douleur de sa filleule; elle regarda dans le livre qui dit tout, et elle connut aussitôt que le prince Guerrier ne quittait la princesse Noire que pour la princesse Désirée, qu'il aimait éperdument, et qu'il était môme malade de la seule impatience
de la voir. Cette connaissance ralluma sa colère, qui était presque éteinte ; et, comme elle ne l'avait pas vue depuis le moment de sa naissance, il est à croire qu'elle aurait négligé de lui faire du mal, si la vindicative Noiron ne l'en avait pas conjurée. «Quoi ! s'écria-t-elle, cette malheureuse Désirée veut donc toujours me déplaire? Non, charmante princesse, non, ma mignonne, je ne souffrirai pas qu'on te fasse un affront ; les cieux et tous les éléments s'intéressent dans cette affaire; retourne chez toi, et te repose sur ta chère marraine. » La princesse Noire la remercia; elle lui fit des présents de fleurs et de fruits qu'elle reçut fort agréablement.
L'ambassadeur Bécafigue s'avançait en toute diligence vers la ville capitale où le père de Désirée faisait son séjour; il se jeta aux pieds du roi et de la reine : il versa beaucoup de larmes, et leur dit, dans les termes les plus touchants , que le prince Guerrier mourrait s'ils lui retardaient plus longtemps le plaisir de voir la princesse leur fille ; qu'il ne s'en fallait plus que trois mois qu'elle n'eût quinze ans; qu'il ne lui pouvait rien arriver de fâcheux dans un espace si court; qu'il prenait la liberté de les avertir qu'une grande crédulité pour de petites fées faisait tort à la majesté royale ; enfin il harangua si bien, qu'il eut le don de persuader. On pleura avec lui, se représentant le
triste état où le jeune prince était réduit, et puis on lui dit qu'il fallait quelques jours pour se déterminer et lui répondre. Il repartit qu'il ne pouvait donner que quelques heures ; que son maître était à l'extrémité ; qu'il s'imaginait que la princesse le haïssait, et que c'était elle qui retardait son voyage. On l'assura donc que le soir il saurait ce qu'on pouvait faire.
La reine courut au palais de sa chère fille; elle lui conta tout ce qui se passait. Désirée sentit alors une douleur sans pareille, son cœur se serra, elle s'évanouit ; et la reine connut les sentiments qu'elle avait pour le prince.
« Ne vous affligez point, ma chère enfant, lui dit-elle, vous pouvez tout pour sa guérison ; je ne suis inquiète que pour les menaces que la fée de la fontaine fit à votre naissance.
— Je me flatte, madame, répliqua-t-elle, qu'en prenant quelques mesures nous tromperons la méchante fée. Par exemple, ne pourrais-je pas aller dans un carrosse tout fermé où je ne verrais point le jour? on l'ouvrirait la nuit pour nous donner à manger; ainsi j'arriverais heureusement chez le prince Guerrier. »
La reine goûta beaucoup cet expédient ; elle en fit part au roi, qui l'approuva aussi : de sorte qu'on envoya dire à Bécafigue de venir promptement, et il reçut des assurances certaines que la
princesse partirait au plus tôt; qu'ainsi il n'avait qu'à s'en retourner pour donner cette bonne nouvelle à son maître, et que , pour se hâter davantage, on négligerait de lui faire l'équipage et les riches habits qui convenaient à son rang. L'ambassadeur, transporté de joie, se jeta encore aux pieds de leurs majestés pour les remercier; il parpartit ensuite sans avoir vu la princesse.
La séparation du roi et de la reine lui aurait semblé insupportable si elle avait été moins pré* venue en faveur du prince ; mais il est de certains sentiments qui étouffent presque tous les autres. On lui fît un carrosse de velours vert par dehors, orné de grandes plaques d'or, et par dedans de brocart d'argent et couleur de rose rebrodé. Il n'y avait aucune glace ; il était fort grand, il fermait mieux qu'une boîte, et un seigneur des premiers du royaume fut chargé des clefs qui ouvraient les serrures qu'on avait mises aux portières.
Autour d'elle on voyait les Grâces, Les Ris, les Plaisirs et les Jeux, Et les Amours respectueux, Empressés à suivre ses traces.
Elle avait l'air majestueux, Avec une douceur céleste.
Elle s'attirait tous les vœux, Sans conter ici tout le reste.
Elle avait les mêmes attraits
Que fit briller Adélaïde Quand THymen lui servant de guide.
Elle vint dans ces lieux pour cimenter la paix.
On nomma peu d'officiers pour l'accompagnor, afin qu'une nombreuse suite n'embarrassât point; et, après lui avoir donné les plus belles pierreries du monde et quelques habits très-riches; après, dis-je, des adieux qui pensèrent faire étouffer le roi, la reine et toute la cour à force de pleurer, on l'enferma dans le carrosse sombre avec ses dames d'honneur, Longue-Épine et Giroflée.
On a peut-être oublié que Longue-Épine n'aimait point la princesse Désirée ; mais elle aimait fort le prince Guerrier, car elle avait vu son portrait parlant. Le trait qui l'avait blessée était si vif, qu'étant sur le point de partir, elle dit à sa mère qu'elle mourrait si le mariage de la princesse s'accomplissait, et que, si elle voulait la conserver, il fallait absolument qu'elle trouvât un moyen de rompre cette affaire. La dame d'honneur lui dit de ne se point affliger; qu'elle tâcherait de remédier à sa peine en la rendant heureuse.
Lorsque la reine envoya sa chère enfant, elle la recommanda au delà de tout ce qu'on peut dire à cette mauvaise femme. « Quel dépôt ne vous confié-je pas! lui dit-elle: c'est plus ^que ma vie.
Prenez soin de la santé de ma fille ; mais surtout soyez soigneuse d'empêcher qu'elle ne voie le jour : tout serait perdu. Vous savez de quels maux elle est menacée, et je suis convenue avec l'am bassadeur du prince Guerrier que, jusqu'à ce qu'elle ait quinze ans, on la mettrait dans un château où elle ne verra aucune lumière que celle des bougies. » La reine combla cette dame de présents, pour l'engager à une plus grande exactitude. Elle lui promit de veiller à la conservation de la princesse, et de lui en rendre bon compte aussitôt qu'elles seraient arrivées.
Ainsi le roi et la reine, se reposant sur ses soins, n'eurent point d'inquiétude pour leur chère fille ; cela servit en quelque façon à modérer la douleur que son éloignement leur causait ; mais Longue- Épine, qui apprenait tous les soirs, par les officiers de la princesse qui ouvraient le carrosse pour lui servir à souper, que l'on approchait de la ville où elles étaient attendues, pressait sa mère d'exécuter son dessein, craignant que le roi ou le prince ne vinssent au-devant d'elle, et qu'il ne fût plus temps ; de sorte qu'environ l'heure de midi, où le soleil darde ses rayons avec force, elle coupa tout d'un coup l'impériale du carrosse où elles étaient renfermées, avec un grand couteau fait exprès, qu'elle avait apporté. Alors, pour la première fois, la *drincesse Désirée vit le jour.
A peine l'eut-elle regardé et poussé un profond soupir, qu'elle se précipita du carrosse sous la l'orme d'une biche blanche, et se mit à courir jusqu'à la forêt prochaine, où elle s'enfonça dans un lieu sombre, pour y regretter sans témoin la charmante figure qu'elle venait de perdre.
La fée de la fontaine , qui conduisait cette
Longue-Épine et sa mèro
étrange aventure, voyant que tous ceux qui accompagnaient la princesse se mettaient en devoir, les uns de la suivre et les autres d'aller à la ville pour avertir le prince Guerrier du malheur qui venait d'arriver, sembla aussitôt bouleverser la nature ; les éclairs et le tonnerre effrayèrent les plus assurés, et par son merveilleux savoir elle
transporta tous ces gens fort loin, afin de les éloigner du lieu où leur présence lui déplaisait.
Il ne resta que la dame d'honneur, Longue- Épine et Giroflée. Celle-ci courut après sa maîtresse, faisant retentir les bois et les rochers de son nom et de ses plaintes. Les deux autres, ravies d'être en liberté, ne perdirent pas un moment à faire ce qu'elles avaient projeté. Longue-Épine mit les plus riches habits de Désirée. Le manteau royal qui avait été fait pour ses noces était d'une richesse sans pareil, et la couronne avait des diamants deux ou trois fois gros comme le poing. Son sceptre était d'un seul rubis ; le globe qu'elle tenait de l'autre main, d'une perle plus grosse que la tête. Cela était rare et très-lourd à porter ; mais il fallait persuader qu'elle était la princesse, et ne rien négliger de tous les ornements royaux.
En cet équipage, Longue-Épine, suivie de sa mère, qui portait la queue de son manteau, s'achemine vers la ville. Cette fausse princesse marchait gravement. Elle ne doutait pas que l'on ne vînt les recevoir ; et en effet elles n'étaient guère avancées, quand elles aperçurent un gros de cavalerie, et au milieu deux litières brillantes d'or et de pierreries, portées par des mulets ornés de longs panaches de plumes vertes (c'était la couleur favorite de la princesse). Le roi, qui était dans l'une, et le prince malade dans l'autre, ne savaient que
juger de ces clames qui venaient à eux. Les plus empressés galopèrent vers elles et jugèrent, par la magnificence de leurs habits, qu'elles devaient être des personnes de distinction. Ils mirent pied à terre et les abordèrent respectueusement. « Obligez-moi de m' apprendre, leur dit Longue- Épine, qui est dans ces litières.
— Mesdames, répliquèrent-ils, c'est le roi et le prince son fils, qui viennent au-devant de la princesse Désirée,
— Allez, je vous prie, leur dire, continua-t-elle, que la voici. Une fée jalouse de mon bonheur a dispersé tous ceux qui m'accompagnaient, par une centaine de coups de tonnerre, d'éclairs et de prodiges surprenants ; mais voici ma dame d'honneur, qui est chargée des lettres du roi mon père et de mes pierreries. »
Aussitôt ces cavaliers baisèrent le bas de sa robe, et allèrent en diligence annoncer au roi que la princesse approchait. « Comment ! s'écria-t-il, elle vient à pied en plein jour ! » Ils lui racontèrent ce qu'elle leur avait dit. Le prince, brûlant d'impatience, les appela, et sans leur faire aucune question : « Avouez, leur dit-il, que c'est un prodige de beauté, un miracle, une princesse tout accomplie. » Ils ne répondirent rien, et surprirent le prince. « Pour avoir trop à louer, continuat-il, vous aimez mieux vous taire ?
— Seigneur, vous l'allez voir, lui dit le plus hardi d'entre eux : apparemment que la fatigue du voyage l'a changée. »
Le prince demeura surpris ; s'il avait été moins faible, il se serait précipité de la litière pour sa^ tisfaire son impatience et sa curiosité. Le roi descendit de la sienne, et s'avançant avec toute la cour, il joignit la fausse princesse; mais aussitôt qu'il eut jeté les yeux sur elle, il poussa un grand cri, et reculant de quelques pas: « Que vois-je? dit-il. Quelle perfidie 1
— Sire, dit la dame d'honneur en s'avançant hardiment, voici la princesse Désirée, avec les lettres du roi et de la reine ; je remets aussi entre vos mains la cassette de pierreries dont ils me chargèrent en partant. »
Le roi gardait à tout cela un morne silence, et le prince, s'appuyant sur Bécafigue, s'approcha de Longue-Épine. 0 dieux ! que devint-il après avoir considéré cette fille, dont la taille extraordinaire faisait peur! Elle était si grande, que les habits de la princesse lui couvraient à peine les genoux. Sa maigreur était affreuse. Son nez, plus crochu que celui d'un perroquet, brillait d'un rouge luisant. Il n'a jamais été de dents plus noires et plus mal rangées. Enfin elle était aussi laide que Désirée était belle.
Le prince, qui n'était occupé que de la char-
mante idée de sa princesse, demeura transi et comme immobile à la vue de celle-ci; il n'avait pas la force de proférer une parole, il la regardait avec étonnement, et s'adressant ensuite au roi : « Je suis trahi, lui dit-il. Ce merveilleux portrait sur lequel j'engageai ma liberté n'a rien de la personne qu'on nous envoie ; l'on a cherché à nous tromper? l'on y a réussi, il m'en coûtera la vie.
— Comment l'entendez-vous, seigneur? dit Longue-Épine : on a cherché à vous tromper? Sachez que vous ne le serez jamais en m'épousant. »
Son effronterie et sa fierté n'avaient pas d'exemple. La dame d'honneur renchérissait encore pardessus. «Ah! ma belle princesse 1 s'écriait-elle, où sommes-nous venues? Est-ce ainsi que l'on reçoit une personne de votre rang? Quelle inconstance ! quel procédé 1 Le roi votre père en saura bien tirer raison.
— C'est nous qui nous la ferons faire, répliqua le roi. Il nous avait promis une belle princesse, il nous envoie un squelette, une momie qui fait peur : je ne m'étonne plus qu'il ait gardé ce beau trésor caché pendant quinze ans, il voulait attraper quelque dupe, c'est sur nous que le sort u tombé ; mais il n'est pas impossible de s'en venger.
— Quels outrages! s'écria la^ fausse princesse :
ne suis-je pas bien malheureuse d'être venue sur la parole de telles gens? Voyez que l'on a grand tort de s'être fait peindre un peu plus belle que l'on n'est: cela n'arrive-t-il pas tous les jours? Si pour tels inconvénients les princes renvoyaient leurs fiancées, peu se marieraient. »
Le roi et le prince, transportés de colère, ne daignèrent pas lui répondre : ils remontèrent chacun dans leur litière, et, sans autre cérémonie, un garde du corps mit la princesse en trousse derrière lui, et la dame d'honneur fut traitée de même; on les mena dans la ville, et par ordre du roi elles furent renfermées dans le château des Trois-Pointes
Le prince Guerrier avait été si accablé du coup qui venait de le frapper, que son affliction s'était toute renfermée dans son cœur. Lorsqu'il eut assez de force pour se plaindre, que ne dit-il pas sur sa cruelle destinée! Il était toujours amoureux, et n'avait pour tout objet de sa passion qu'un portrait. Ses espérances ne subsistaient plus; toutes les idées si charmantes qu'il s'était faites sur la princesse Désirée se trouvaient échouées; il aurait mieux aimé mourir que d'épouser celle qu'il prenait pour elle; enfin jamais désespoir n'a été égal au sien. Il ne pouvait plus souffrir la cour, et il résolut, dès que sa santé put le lui permettre, de s'en aller secrètement et
de se rendre dans quelque lieu solitaire pour y passer le reste de sa triste vie.
Il ne communiqua son dessein qu'au fidèle Bécafigue; il était bien persuadé qu'il le suivrait partout, et il le choisit pour parler avec lui plus souvent qu'avec un autre du mauvais tour qu'on lui avait joué. A peine commençait-il à se porter mieux, qu'il partit, et laissa une grande lettre pour le roi, sur la table de son cabinet, l'assurant qu'aussitôt que son esprit serait un peu tranquillisé, il reviendrait auprès de lui; mais qu'il le suppliait, en attendant, de penser à leur commune vengeance et de retenir toujours la laide princesse prisonnière.
Il est aisé de juger de la douleur qu'eut le roi lorsqu'il reçut cette lettre. La séparation d'un fils si cher pensa le faire mourir. Pendant que tout le monde était occupé à le consoler, le prince et Bécafigue s'éloignaient, et au bout de trois jours ils se trouvèrent dans une vaste forêt, si sombre par l'épaisseur des arbres, si agréable par la fraicheur de Therbe et des ruisseaux qui coulaient de tous côtés, que le prince, fatigué de la longueur du chemin, car il était encore malade, descendit de cheval et se jeta tristement sur la terre, sa main sous sa tète, ne pouvant presque parler, tant il était faible. « Seigneur, lui dit Bécafigue, peiidanl que vous allez vous reposer, je vais cher-
cher quelques fruits pour vous rafraîchir, et reconnaître un peu où nous sommes. » Le prince ne lui répondit rien ; il lui témoigna seulement par un signe qu'il le pouvait.
Il y a longtemps que nous avons laissé la Biche au Bois ; je veux parler de l'incomparable princesse. Elle pleura en biche désolée, lorsqu'elle vit sa figure dans une fontaine qui lui servait de miroir. « Quoi! c'est moi! dit-elle; c'est aujourd'hui que je me trouve réduite à subir la plus étrange aventure qui puisse arriver du règne des fées à une innocente princesse telle que je suis! Combien durera ma métamorphose? Où me retirer pour que les lions, les ours et les loups ne me dévorent point? Comment pourrai-je manger de l'herbe? » Enfin elle se faisait mille questions, et ressentait la plus cruelle douleur qu'il est possible. Il est vrai que, si quelque chose pouvait la consoler, c'est qu'elle était une aussi belle biche qu'elle avait été belle princesse.
La faim pressant Désirée, elle brouta l'herbe de bon appétit, et demeura surprise que cela pu* être. Ensuite elle se coucha sur la mousse ; la nuit la surprit ; elle la passa avec des frayeurs inconcevables. Elle entendait les bêtes féroces proche d'elle; et souvent, oubliant qu'elle était biche, elle essayait de grimper sur un arbre. La clarté du jour la rassura un peu ; elle admirait sa
beauté ; et le soleil lui paraissait quelque chose de si merveilleux, qu'elle ne se lassait point de le regarder : tout ce qu'elle en avait entendu dire lui semblait fort au-dessous de ce qu'elle voyait: c'était l'unique consolation qu'elle pouvait trouver dans un lieu si désert. Elle y resta toute seule pendant plusieurs jours.
La fée Tulipe, qui avait toujours aimé cette princesse, ressentait vivement son malheur; mais elle avait un véritable dépit que la reine et elle eussent fait si peu de cas de ses avis : car elle leur dit plusieurs fois que, si la princesse partait avant que d'avoir quinze ans, elle s'en trouverait mal. Cependant elle ne voulait point Fabandonner aux furies de la fée de la fontaine, et ce fut elle qui conduisit les pas de Giroflée vers la forêt, afin que cette nouvelle confidente pût la consoler dans sa terrible disgrâce.
Cette belle Biche paissait doucement le long d'un ruisseau, quand Giroflée, qui ne pouvait presque plus marcher, se coucha pour se reposer. Elle rêvait tristement de quel côté elle pourrait aller pour trouver sa chère princesse. Lorsque la Biche l'aperçut, elle franchit tout d'un coup le ruisseau, qui était large et profond; elle vint se jeter sur Giroflée et lui faire mille caresses. Elle en demeura surprise : elle ne savait si les bêtes de ce canton avaient quelque amitié particulière
pour les hommes, qui les rendissent humaines, ou si elle la connaissait; car enfin il était fort singulier qu'une biche s'avisât de faire si bien les honneurs de la forêt.
Elle la regarda attentivement, et vit, avec une extrême surprise, deux grosses larmes qui coulaient de ses yeux : elle ne douta plus que ce ne fût sa chère princesse. Elle prit ses pieds, elle les baisa avec autant de respect et de tendresse qu'elle aurait baisé ses mains. Elle lui parla, et connut que la Biche l'entendait, mais qu'elle ne pouvait lui répondre ; les larmes et les soupirs redoublèrent de part et d'autre. Giroflée promit à sa maîtresse qu'elle ne la quitterait point; la Biche lui fit mille petits signes de la tête et des yeux, qui marquaient qu'elle en serait très-aise et qu'elle la consolerait d'une partie de ses peines.
Elles étaient demeurées presque tout le jour ensemble. Bichette eut peur que sa fidèle Giroflée n'eût besoin de manger : elle la conduisit dans un endroit de la forêt où elle avait remarqué des fruits sauvages, qui ne laissaient pas d'être bons. Elle en prit quantité, car elk mourait de faim; mais après que sa collation fut finie, elle tomba dans une grande inquiétude, ne sachant où elles se retireraient pour dormir : car de rester au milieu de la forêt, exposées à tous les périls qu'elles pouvaient courir, il n'était pas possible de s'y ré-
soudre. « N'êtes-vous point effrayée, charmante Biche, lui dit-elle, de passer la nuit ici? » La Biche leva les yeux vers le ciel et soupira. « Mais, continua Giroflée, vous avez déjà parcouru une partie de cette vaste solitude : n'y a-t-il point de maisonnettes, un charbonnier, un bûcheron, un ermitage? »
La Biche marqua, par les mouvements de sa tête, qu'elle n'avait rien vu. «0 Dieux! s'écria Giroflée, je ne serai pas en vie demain : quand j'aurais le bonheur d'éviter les tigres et les ours, je suis certaine que la peur suffit pour me tuer, fit ne croyez pas, au reste, ma chère princesse, que je regrette la vie par rapport à moi ; je la regrette par rapport à vous. Hélas I vous laisser dans ces lieux dépourvue de toute consolation ! se peut-il rien de plus triste ? »
La petite Biche se prit à pleurer ; elle sanglotait presque comme une personne. Ses larmes touchèrent la fée Tulipe, qui l'aimait tendrement; malgré sa désobéissance, elle avait toujours veillé à sa conservation, et paraissant tout d'un coup: « Je ne veux point vous gronder, lui dit-elle; l'état où je vous vois me fait trop de peine. »
Bichette et Giroflée l'interrompirent en se jetant à ses genoux : la première lui baisait les mains, et la caressait le plus joliment du monde; l'autre la conjurait d'avoir pitié de la princesse et de lui
rendre sa figure naturelle. « Cela ne dépend pas de moi, dit Tulipe, celle qui lui fait tant de mal a beaucoup de pouvoir; mais j'accourcirai le temps de sa pénitence, et pour l'adoucir, aussitôt que la nuit remplacera le jour, elle quittera sa forme de Biche; mais à peine l'aurore paraîtra- t-elle, qu'il faudra qu'elle la reprenne, qu'elle coure les plaines et les forêts comme les autres. »
C'était déjà beaucoup de cesser d'être Biche pendant la nuit ; la princesse témoigna sa joie par des sauts et des bonds qui réjouirent Tulipe. « Avancez-vous, leur dit-elle, dans ce petit sentier, vous y trouverez une cabane assez propre pour un endroit champêtre. »
En achevant ces mots, elle disparut : Giroflée obéit; elle entra avec Bichette dans la route qu'elles voyaient, elles trouvèrent une vieille femme assise sur le pas de la porte, qui achevait un panier d'osier fin. Giroflée la salua : « Voudriez-vous, ma bonne mère, lui dit-elle, me retirer avec ma Biche? Il me faudrait une petite chambre.
— Oui, ma belle fille , répondit-elle , je vous donnerai volontiers une retraite ici : entrez avec votre Biche. »
Elle les mena aussitôt dans une chambre trèsjolie, toute boisée de merisier; il y avait deux petits lits de toile blanche, des draps fins, et tout
paraissait si simple et si propre, que la princesse a dit depuis qu'elle n'avait rien trouvé de plus à son gré.
Dès que la nuit fut entièrement venue, Désirée cessa d'être Biche : elle embrassa cent fois sa dière Giroflée; elle la remercia de l'affection qui.
Elles trouvèrent une vieille femme. (Page 339.»
l'engageait à suivre sa fortune , et lui promit qu'elle rendrait la sienne très-heureuse dès que sa pénitence serait finie.
La vieille vint frapper c mcement à leur porte, et, sans entrer, elle donna des fruits excellents à Giroflée, dont la princesse mangea avec grand
appétit ; ensuite elles se couchèrent, et sitôt que le jour parut, Désirée étant devenue Biche, se mit à gratter à la porte , afin que Giroflée lui ouvrît. Elles se témoignèrent un sensible regret de se séparer, quoique ce ne fût pas pour longtemps, et Bichette s'étant élancée dans le plus épais du bois, elle commença d'y courir à son ordinaire.
J'ai déjà dit que le prince Guerrier s'était arrêté dans la forêt, et que Bécafigue la parcourait pour trouver quelques fruits. Il était assez tard lorsqu'il se rendit à la maisonnette de la bonne vieille dont j'ai parlé. Il lui parla civilement et lui demanda des choses dont il avait besoin pour son maître. Elle se hâta d'emplir une corbeille et la lui donna : « Je crains, dit-elle, que si vous passez la nuit ici sans retraite, il ne vous arrive quelque accident : je vous en offre une bien pauvre, mais au moins elle met à l'abri des. lions. »
Il la remercia, et lui dit qu'il était avec un de ses amis , qu'il allait lui proposer de venir chez elle. En eff^et, il sut si bien persuader le prince, qu'il se laissa conduire chez cette bonne femme. Elle était encore à sa porte, et sans faire aucun bruit, elle les mena dans une chambre semblable à celle que la princesse occupait, si proches l'une de l'autre, qu'elles n'étaient séparées que par une cloison.
Le prince passa la nuit avec ses inquiétudes ordinaires : dès que les premiers rayons du soleil eurent brillé à ses fenêtres, il se leva ; et, pour divertir sa tristesse, il sortit dans la forêt, disant à Bécafigue de ne point venir avec lui. Il marcha longtemps sans tenir aucune route certaine ; enfin il arriva dans un lieu assez spacieux, couvert d'arbres et de mousses. Aussitôt une Biche en partit. Il ne put s'empêcher de la suivre : son penchant dominant était pour la chasse ; mais il n'était plus si vif depuis la passion qu'il avait dans le cœur. Malgré cela, il poursuivit la pauvre Biche, et de temps en temps il lui décochait des traits qui la faisaient mourir de peur, quoiqu'elle n'en fût pas blessée : car son amie Tulipe la garantissait, et il ne fallait pas moins que la main secourable d'une fée pour la préserver de périr sous des coups si justes. On n'a jamais été si lasse que l'était la princesse des biches : l'exercice qu'elle faisait lui était bien nouveau. Enfin elle se détourna à un sentier si heureusement, que le dangereux chasseur, la perdant de vue et se trouvant lui-même extrêmement fatigué, ne s'obstina pas à la suivre.
Le jour s'étant passé de cette manière, la Biche vit avec joie l'heure de se retirer; elle tourna ses pas vers la maison où Giroflée l'attendait impatiemment. Dès qu'elle fut dans sa chambre, elle
se jeta sur le lit, haletante : elle était tout en nage. Giroflée lui fit mille caresses. Elle mourait denvie de savoir ce qui lui était arrivé. L'heure de se débichonner étant venue, la belle princesse reprit sa forme ordinaire, et jetant les bras au cou de sa favorite : « Hélas! lui dit-elle, je croyais n'avoir à craindre que la fée de la fontaine et les cruels hôtes des forêts; mais j'ai été poursuivie aujourd'hui par un jeune chasseur, que j'ai vu à peine, tant j'étais pressée de fuir: mille traits décochés après moi me menaçaient d'une mort inévitable; j'ignore encore par quel bonheur j'ai pu m'en sauver.
— Il ne faut plus sortir, ma princesse, répliqua Giroflée : passez dans cette chambre le temps fatal de votre pénitence; j'irai dans la ville la plus proche acheter des livres pour vous divertir ; nous lirons les contes nouveaux que l'on a faits sur les fées , nous ferons des vers et des chansons.
— Tais-toi, ma chère fille, reprit la princesse; la charmante idée du prince Guerrier suffit pour m' occuper agréablement; mais le même pouvoir qui me réduit pendant le jour à la triste condition Je biche me force malgré moi de faire ce qu'elles font : je cours, je saute et je mange l'herbe comme elles. Dans ce temps-là une chambre me serait insupportable. »
Elle était si harassée de la chasse, qu'elle demanda promptement à manger; ensuite ses beaux yeux se fermèrent jusqu'au lever de l'aurore. Dès qu'elle l'aperçut, la métamorphose ordinaire se fit, et elle retourna dans la forêt.
Le prince, de son côté, était venu sur le soir rejoindre son favori. « J'ai passé le temps, lui ditil, à courir après la plus belle biche que j'aie jamais vue; elle m'a trompé cent fois avec une adresse merveilleuse; j'ai tiré si juste, que je ne comprends point comment elle a évité mes coups : aussitôt qu'il sera jour, j'irai la chercher encore, et ne la manquerai point. »
En effet, ce jeune prince, qui voulait éloigner de son cœur une idée qu'il croyait chimérique, n'étant pas fâché que la passion de la chasse l'occupât, se rendit de bonne heure dans le même endroit où il avait trouvé la Biche ; mais elle se garda bien d'y aller, craignant une aventure semblable à celle qu'elle avait eue. Il jeta les yeux de tous côtés; il marcha longtemps, et, comme il s était échauffé, il fut ravi de trouver des pommes dont la couleur lui fit plaisir : il en cueillit, il en mangea, et presque aussitôt il s'endormit d'un profond sommeil; il se jeta sur l'herbe fraîche, sous des arbres où mille oiseaux semblaient s'être donné rendez-vous.
Dans le temps qu'il dormait, notre craintive
Biche, avide des lieux écartés, passa dans celui où il était. Si elle l'avait aperçu plus tôt, elle l'aurait fui ; mais elle se trouva si proche de lui, qu'elle ne put s'empêcher de le regarder ; et son assoupissement la rassura si bien, qu'elle se donna le loisir de considérer tous ses traits. 0 dieux 1 que devint-elle quand elle le reconnut ? Son esprit était trop rempli de sa charmante idée pour l'avoir perdue en si peu de temps. Amour, amour, que veux-tu donc? faut-il que Bichette s'expose à perdre la vie par les mains de son amant? Oui, elle s'y expose, il n'y a plus moyen de songer à sa sûreté. Elle se coucha à quelques pas de lui, et ses yeux, ravis de le voir, ne pouvaient s'en détourner un moment : elle soupirait, elle poussait de petits gémissements ; enfin, devenant plus hardie, elle s'approcha encore davantage, elle le touchait lorsqu'il s'éveilla.
Sa surprise parut extrême ; il reconnut la même Biche qui lui avait donné tant d'exercice et qu'il avait cherchée longtemps ; mais la trouver si familière lui paraissait une chose rare. Elle n'attendit pas qu'il eût essayé de la prendre; elle s'enfuit de toute sa force, et il la suivit de toute la sienne. De temps en temps ils s'arrêtaient pour reprendre haleine ; car la Belle Biche était encore lasse d'avoir couru la veille, et le prince ne Tétait pas moins qu'elle : mais ce qui ralentissait le
plus la fuite de Bichette, hélas! faut-il le dire? c'était la peine de s'éloigner de celui qui l'avait plus blessée par son mérite que par les traits qu'il tirait sur elle. Il la voyait très-souvent qui tournait la tète sur lui, comme pour lui demander s'il voulait qu'elle pérît sous ses coups ; et, lorsqu'il était sur le point de la joindre, elle faisait de nouveaux efforts pour se sauver. « Ah ! si tu pouvais m'entendre , petite Biche , lui cria-t-il , tu ne m'éviterais pas. Je t'aime, je te veux nourrir. Tu es charmante : j'aurai soin de toi. » L'air emportait ses paroles, elles n'allaient point jusqu'à elle.
Enfin, après avoir fait tout le tour de la forêt, notre Biche, ne pouvant plus courir, ralentit ses pas, et le prince, redoublant les siens, la joignit avec une joie dont il ne croyait plus être capable. Il vit bien qu'elle avait perdu toutes ses forces; elle était couchée comme une pauvre petite bête demi-morte , et elle n'attendait que de voir finir sa vie par les mains de son vainqueur : mais au lieu de lui être cruel , il se mit à la caresser. « Belle Biche, lui dit-il, n'aie point de peur; je veux t'emmener avec moi , et que tu me suives partout. »
Il coupa exprès des branches d'arbres , il les plia adroitement, il les couvrit de mousses, il jeta des roses dont quelques buissons étaient chargés. Ensuite il prit la Biche entre ses bras, il
Devoiiaiil [.iiis har.lie elle s approclui davantage. (Page 345.)
appuya sa tête sur son cou, et vint la coucher doucement sur ces ramées ; puis il s'assit auprès d'elle, cherchant de temps en temps des herbes fines, qu'il lui présentait et qu'elle mangeait dans sa main.
Le prince continuait de lui parler, quoiqu'il fût persuadé qu'elle ne l'entendait pas ; cependant, quelque plaisir qu'elle eût de le voir, elle s'inquiétait, parce que la nuit approchait. Que seraitce, disait-elle en elle-même, s'il me voyait changer tout d'un coup de forme? il serait effrayé et me fuirait; ou, s'il ne me fuyait pas, que n'auraisje pas à craindre ainsi seule dans une forêt? Elle ne faisait que penser de quelle manière elle pourrait se sauver, lorsqu'il lui en fournit le moyen ; car, ayant peur qu'elle n'eût besoin de boire, il alla voir où il pourrait trouver quelque ruisseau, afin de l'y conduire : pendant qu'il cherchait, elle se déroba promptement, et vint à la maisonnette où Giroflée l'attendait. Elle se jeta encore sur son lit; la nuit vint, sa métamorphose cessa, elle lui apprit son aventure.
« Le croirais-tu , ma chère , lui dit-elle ; mon prince Guerrier est dans cette forêt : c'est lui qui m'a chassée depuis deux jours, et qui, m'ayant prise, m'a fait mille caresses. Ahl que le portrait qu'on m'en apporta est peu fidèle! il est cent fois mieux fait : tout le désordre où l'on voit les chas-
seurs ne dérobe rien à sa bonne mine, et lui conserve des agréments que je ne saurais t'exprimer. Ne suis-je pas bien malheureuse d'être obligée de fuir ce prince, lui qui m'est destiné par mes plus proches, lui qui m'aime et que j'aime ? Il faut qu'une méchante fée me prenne en aversion le jour de ma naissance et trouble tous ceux de ma vie. »
Elle se prit à pleurer : Giroflée la consola , et lui fit espérer que dans quelque temps ses peines seraient changées en plaisir.
Le prince revint vers sa chère Biche dès qu'il eut trouvé une fontaine ; mais elle n'était plus au lieu où il l'avait laissée. Il la chercha inutilement partout, et sentit autant de chagrin contre elle que si elle avait dû avoir de la raison. « Quoi! s'écria-t-il, je n'aurai donc jamais que des sujets de me plaindre de ce sexe trompeur et infidèle?»
Il retourna chez la bonne vieille, plein de mélancolie : il conta à son confident l'aventure de Bichette, et l'accusa d'ingratitude. Bécafigue ne put s'empêcher de sourire de la colère du prince; il lui conseilla de punir la Biche quand il la rencontrerait. « Je ne reste plus ici que pour cela, répondit le prince ; ensuite nous partirons pour aller plus loin. »
Le jour revint, et avec lui la princesse reprit sa figure de Biche blanche. Elle ne savait à quoi se
résoudre, ou d'aller dans les mêmes lieux que le prince parcourait ordinairement , ou de prendre une route opposée pour l'éviter. Elle choisit ce dernier parti, et s'éloigna beaucoup; mais le jeune prince, qui était aussi iin qu'elle , en usa tout de même, croyant bien qu'elle aurait cette petite ruse, de sorte qu'il la découvrit dans le plus épais de la forêt. Elle s'y trouvait en sûreté, lorsqu'elle l'aperçut : aussitôt elle bondit, elle saute par-dessus les buissons ; et, comme si elle l'eût appréhendé davantage à cause du tour qu'elle lui avait fait le soir, elle fuit plus légère que les vents ; mais dans le moment qu'elle traversait un sentier, il la mire si bien, qu'il lui enfonce une flèche dans la jambe. Elle sentit une douleur violente, et, n'ayant plus assez de force pour fuir, elle se laissa tomber.
Amour cruel et barbare, où étais-tu donc? Quoi I tu laisses blesser une fille incomparable par son tendre amant ! Cette triste catastrophe était inévitable, car la fée de la fontaine y avait attaché la fin de l'aventure. Le prince s'approcha; il eut un sensible regret de voir couler le sang de la Biche : il prit des herbes, il les lia sur sa jambe pour la soulager, et lui fit un nouveau lit de ramée. Il tenait la tête de Bichette appuyée sur ses genoux. « N'es-tu pas cause, petite volage, lui disait-il, de ce qui t'est arrivé? que t'a-
vais-je fait hier pour m'abandonner ? Il n'en sera pas aujourd'hui de même, je t'emporterai. »
La Biche ne répondit rien : qu'aurait-elle dit? elle avait tort et ne pouvait parler; car ce n'est pas toujours une conséquence que ceux qui ont tort se taisent. Le prince lui faisait mille caresses. « Que je souffre de t'avoir blessée I lui disait-il : tu me haïras, et je veux que tu m'aimes. »
Il semblait, à l'entendre, qu'un secret génie lui inspirait tout ce qu'il disait à Bichette. Enfin l'heure de revenir chez sa vieille hôtesse approchait : il se chargea de sa chasse, et n'était pas médiocrement embarrassé à la porter, à la mener, et quelquefois à la traîner. Elle n'avait aucune envie d'aller avec lui. « Qu'est-ce que je vais devenir? disait-elle. Quoi! je me trouverai toute seule avec ce prince 1 Ah ! mourons plutôt 1 »
Elle faisait la pesante et l'accablait; il était tout en eau de tant de fatigue, et, quoiqu'il n'y eût pas loin pour se rendre à la petite maison, il sentait bien que sans quelque secours il n'y pourrait arriver. Il fut quérir son fidèle Bécafigue ; mais, avant que de quitter sa proie, il l'attacha avec plusieurs rubans au pied d'un arbre, dans la crainte qu'elle ne s'enfuît.
Hélas 1 qui aurait pu penser que la plus belle princesse du monde serait un jour traitée ainsi par un prince qui l'adorait? Elle essaya inutile-
ment d'arracher les rubans ; ses efforts les nouèrent plus serrés, et elle était près de s'étrangler avec un nœud coulant qu'il avait malheureusement fait, lorsque Giroflée, lasse d'être toujours enfermée dans sa chambre, sortit pour prendre l'air et passa dans le lieu où était la Biche blanche, qui se débattait. Que devint-elle quand elle aperçut sa chère maîtresse! Elle ne pouvait se hâter assez de la défaire ; les rubans étaient noués par différents endroits. Enfin le prince arriva avecBécafigue comme elle allait emmener la biche.
« Quelque respect que j'aie pour vous, madame, lui dit le prince, permettez-moi de m'opposer au larcin que vous voulez me faire ; j'ai blessé cette biche, elle est à moi ; je l'aime, je vous sup* plie de m'en laisser le maître.
— Seigneur, répliqua civilement Giroflée (car elle était bien faite et gracieuse), la biche que voici est à moi avant que d'être à vous ; je renoncerais aussitôt à ma vie qu'à elle; et, si vous voulez voir comme elle me connaît, je ne vous demande que de lui donner un peu de liberté. Allons, ma petite blanche, dit-elle, embrassez-moi. » Bichette se jeta à son cou. « Baisez-moi la joue droite. » Elle obéit. « Touchez mon cœur. » Elle y port^ le pied. « Soupirez. » Elle soupira.
Il ne fut plus permis au prince de douter de ce
que Giroflée lui disait. « Je vous la rends, lui dit-il honnêtement; mais j'avoue que ce n'est pas sans chagrin » Elle s'en alla aussitôt avec sa Biche.
Elles ignoraient que le prince demeurait dans leur maison ; il les suivait d'assez loin, et demeura surpris de les voir entrer chez la vieille bonne femme. Il s'y rendit fort peu après elles ; et, poussé d'un mouvement de curiosité, dont Biche blanche était cause, il lui demanda qui était cette jeune personne; elle répliqua qu'elle ne la connaissait pas, qu'elle l'avait reçue chez elle avec sa biche, qu'elle la payait bien, et qu'elle vivait dans une grande solitude. Bécafigue s'informa en quel lieu était sa chambre : elle lui dit que c'était si proche de la sienne, qu'elle n'était séparée que par une cloison.
Lorsque le prince fût retiré, son confident lui dit qu'il était le plus trompé des hommes, ou que cette fille avait demeuré avec la princesse Désirée, qu'il l'avait vue au palais quand il y était allé en ambassade.
« Quel funeste souvenir me rappelez-vous I lui dit le prince, et par quel hasard serait-elle ici?
— C'est ce que j'ignore, seigneur, ajouta Bécafigue, mais j'ai envie de la voir encore, et puisqu'une simple menuiserie nous sépare, j'y vais faire un trou.
— Voilà une curiosité bien inutile, » dit le prince tristement; car les paroles de Bécafigue avaient renouvelé toutes ses douleurs. En effet, il ouvrit sa fenêtre, qui regardait dans la forêt, et se mit à rêver.
Cependant Bécafigue travaillait, et il eut bientôt fait un assez grand trou pour voir la charmante
Les paroles de Bécafigue avaient renouvelé toutes ses douleurs.
princesse vêtue d'une robe de brocart d'argent mêlé de quelques fleurs incarnates brodées d'or avec des émeraudes : ses cheveux tombaient par grosses boucles sur la plus belle gorge du monde; son teint brillait des plus vives couleurs, et ses yeux ravissaient. Giroflée était à genoux devant elle, qui lui bandait le bras, dont le sang coulait
avec abondance ; elles paraissaient toutes deux
assez embarrassées de cette blessure.
« Laisse-moi mourir, disait la princesse ; la mort me sera plus douce que la déplorable vie que je mène. Quoi ! être biche tout le jour! voir celui à qui je suis destinée sans lui parler, sans lui apprendre ma fatale aventure ! Hélas ! si tu savais tout ce qu'il m'a dit de touchant sous ma métamorphose, quel son de voix il a, quelles manières nobles et engageantes, tu me plaindrais encore plus que tu ne fais de n'être point en état de l'éclaircir de ma destinée. »
On peut assez juger de l'étonnement de Bécafigue par tout ce qu'il venait de voir et d'entendre ; il courut vers le prince, il l'arracha de la fenêtre avec des transports de joie inexprimables. « Ah! seigneur, lui dit-il, ne différez pas de vous approcher de cette cloison ! vous verrez le véritable original du portrait qui vous a charmé. »
Le prince regarda et reconnut aussitôt sa princesse ; il serait mort de plaisir, s'il n'eut craint d'être déçu par quelque enchantement, car enfin, comment accommoder une rencontre si surprenante avec Longue-Épine et sa mère, qui étaient renfermées dans le château des Trois-Pointes, et aui prenaient le nom, l'une de Déshée, l'autre de sa dame d'honneur?
Cependant sa passion le flattait, l'on a un pen-
chant naturel à se persuader ce que l'on souhaite; et, dans une telle occasion, il fallait mourir d'impatience ou s'éclaircir. Il alla sans diflërer frapper doucement à la porte de la chambre où était la princesse. Giroflée, ne doutant pas que ce ne fût la bonne vieille, et ayant même besoin de son secours pour lui aider à bander le bras de sa maîtresse, se hâta d'ouvrir, et demeura bien surprise de voir le prince, qui vint se jeter aux pieds de Désirée. Les transports qui l'animaient lui permirent si peu de faire un discours suivi, que, quelque soin que j'aie eu de m'informer de ce qu'il lui dit, dans ces premiers moments, je n'ai trouvé personne qui m'en ait bien éclaircie. La princesse ne s'embarrassa pas moins dans ses réponses; mais l'amour, qui sert souvent d'interprète aux muets, se mit en tiers, et persuada à l'un et à l'autre qu'il ne s'était jamais rien dit de plus spirituel : au moins ne s'était-il jamais rien dit de plus touchant et de plus tendre. Les larmes, les soupirs, les serments, et même quelques sourires gracieux, tout en fut. La nuit se passa ainsi ; le jour parut sans que Désirée y eût fait aucune réflexion, et elle ne devint plus Biche. Elle s'en aperçut; rien n'était égal à sa joie : le prince lui était trop cher pour différer de la partager avec lui ; au même moment elle commença le récit de son histoire, qu'elle fît avec grâce et une élo-
quence naturelle qui surpassait celle des plus habiles.
« Quoi! s'écria-t-il, ma charmante princesse c'est vous que j'ai blessée sous la figure d'une Biche blanche I Que ferai-je pour expier un si grand crime? suffira-t-il d'en mourir de douleur à vos yeux ? »
Il était tellement affligé, que son déplaisir se voyait peint sur son visage. Désirée en souffrit plus que de sa blessure; elle l'assura que ce n'était presque rien, et qu'elle ne pouvait s'empêcher d'aimer un mal qui lui procurait tant de bien.
La manière dont elle lui parla était si obligeante, qu'il ne put douter de ses bontés. Pour l'éclaircir à son tour de toute choses, il lui raconta la supercherie que Longue-Épine et sa mère avaient faite, ajoutant qu'il fallait se hâter d'envoyer dire au roi son père le bonheur qu'il avait eu de la trouver, parce qu'il allait faire une terrible guerre pour tirer raison de l'affront qu'il croyait avoir reçu. Désirée le pria d'écrire par Bécafigue; il voulait lui obéir, lorsqu'un bruit perçant de trompettes, clairons, timbales et tambours se répandit dans la forêt; il leur sembla même qu'ils entendaient passer beaucoup de monde proche de la petite maison. Le prince regarda par la fenêtre, il reconnut plusieurs officiers, ses drapeaux et ses
guidons : il leur commanda de s'arrêter et de l'attendre.
Jamais surprise n'a été plus agréable que celle de cette armée ; chacun était persuadé que leur prince allait la conduire, et tirer vengeance du père de Désirée. Le père du prince les menait luimême, malgré son grand âge. Il venait dans une litière de velours en broderie d'or ; elle était suivie d'un chariot découvert. Longue-Épine y était avec sa mère. Le prince Guerrier, ayant vu la litière, y courut, et le roi, lui tendant les bras, l'embrassa avec mille témoignages d'un amour paternel.
« Ehl d'où venez- vous, mon cher fils? s'écriatril. Est-il possible que vous m'ayez livré à la douleur que votre absence me cause?
— Seigneur, dit le prince, daignez m'écouter. »
Le roi aussitôt descendit de sa litière, et se retirant dans un lieu écarté, son fils lui apprit l'heureuse rencontre qu'il avait faite, et la fourberie de Longue-Épine.
Le roi, ravi de cette aventure, leva les mains et les yeux au ciel pour lui en rendre grâces ; dans ce moment il vit paraître la princesse Désirée, plus belle et plus brillante que tous les astres ensemble. Elle montait un superbe cheval, qui n'allait que par courbettes; cent plumes de différentes couleurs paraient sa tête, et les plus gros
diamants du monde avaient été mis à son habit , elle était vêtue en chasseur. Giroflée, qui la suivait, n'était guère moins parée qu'elle. C'étaient là des effets de la protection de Tulipe; elle avait tout conduit avec soin et avec succès. La jolie maison du bois fut faite en faveur de la princesse, et sous la figure d'une vieille, elle l'avait régalée pendant plusieurs jours.
Dès que le prince reconnut ses troupes et qu'il alla trouver le roi son père, elle entra dans la chambre de Désirée ; elle souffla sur son bras pour guérir sa blessure : elle lui donna ensuite les riches habits sous lesquels elle parut aux yeux du roi, qui demeura si charmé, qu'il avait bien de la peine à la croire une personne mortelle. Il lui dit tout ce qu'on peut imaginer de plus obligeant dans une semblable occasion, et la conjura de ne point différer à ses sujets le plaisir de l'avoir pour reine :
a Car je suis résolu, continua-t-il, de céder mon royaume au prince Guerrier, afin de le rendre plus digne de vous. »
Désirée lui répondit avec toute la politesse qu'on devait attendre d'une personne si bien élevée; puis, jetant les yeux sur les deux prisonnières qui étaient dans le chariot, et qui se cachaient le visage de leurs mains, elle eut la générosité de demander leur grâce, et que le même cha-
riot OÙ elles étaient servît à les conduire où elles voudraient aller. Le roi consentit à ce qu'elle souhaitait : ce ne fut pas sans admirer son bon cœur et sans lui donner de grandes louanges.
On ordonna que l'armée retournerait sur ses pas; le prince monta à cheval pour accompagner sa belle princesse : on les reçut dans la ville capitale avec mille cris de joie; l'on prépara tout pour le jour des noces, qui devint très-solennel par la présence de six bénignes fées qui aimaient la princesse. Elles lui firent les plus riches présents qui se soient jamais imaginés; entre autres, ce magnifique palais où la reine les avait été voir, parut tout d'un coup en l'air, porté par cinquante mille Amours, qui le posèrent dans une belle plaine au bord de la rivière : après un tel don, il ne s'en pouvait plus faire de considérable.
Le fidèle Bécafigue pria son maître de parler à Giroflée et de l'unir avec elle lorsqu'il épouserait la princesse ; il le voulut bien. Cette aimable fille fut très -aise de trouver un établissement si avantageux en arrivant dans un royaume étranger. La fée Tulipe, qui était encore plus libérale que ses sœurs, lui donna quatre mines d'or dans les Indes, afin que son mari n'eût pas l'avantage de se dire plus riche qu'elle.
Les noces du prince durèrent plusieurs mois ; chaque jour fournissait une fête nouvelle, et les
aventures de Biche Blanche ont été chantées par tout le monde
MORALITÉ
La princesse trop empressée
De sortir de ces sombres lieux,
Où voulait une sage fée
Lui cacher la clarté des cieux ;
Ses malheurs, sa métamorphose,
Font assez voir en quel danger
Une jeune beauté s'expose, Quand trop tôt dans le monde elle ose s'engager, 0 vous, à qui l'Amour, d'une main libérale, A donné des attraits capables de toucher,
La beauté souvent est fatale ;
Vous ne sauriez trop la cacher.
Vous croyez toujours vous défendre.
En vous faisant aimer, de ressentir l'amour;
Mais sachez qu'à son tour, A force d'en donner, on peut souvent en prendre.
CONTES
DB MADAMB
LBPRINGE DE BBAUMONT
Il y avait une fois un roi qui était si honnête homme que ses sujets l'appelaient le Roi bon. Un jour qu'il était à la chasse, un petit lapin que les chiens allaient tuer se jeta dans ses bras. Le roi caressa ce petit lapin et dit : « Puisqu'il s'est mis sous ma protection, je ne veux pas qu'on lui fasse du mal. » Il porta ce petit lapin dans son palais, et il lui fit donner une jolie petite maison, et de bonnes herbes à manger
La nuit, quand il fut seul dans sa chambre, il vit paraître une belle dame : elle n'avait point d'habits d'or et d'argent; mais sa robe était blanche comme la neige; et au lieu de coiffure, elle avait une couronne de roses blanches sur la tête. Le bon roi fut bien étonné de voir cette dame; car sa porte était fermée, et il ne savait pas comment elle était entrée. Elle lui dit : * Je suis la
fée Candide ; je passais dans le bois pendant que vous chassiez, et j'ai voulu voir si vous étiez bon, comme tout le monde le dit. Pour cela, j'ai pris la figure d'un petit lapin, et je me suis sauvée dans vos bras; car je sais que ceux qui ont de la pitié pour les bêtes en ont encore plus pour les hommes ; et, si vous m'aviez refusé votre secours, j'aurais cru que vous étiez méchant. Je viens vous remercier du bien que vous m'avez fait, et vous assurer que je serai toujours de vos amies. Vous n'avez qu'à me demander tout ce que vous voudrez, je vous promets de vous l'accorder.
— Madame, dit le bon roi, puisque vous êtes une fée, vous devez savoir tout ce que je souhaite. Je n'ai qu'un fils, que j'aime beaucoup, et pour cela, on l'a nommé le prince Chéri : si vous avez quelque bonté pour moi, devenez la bonne amie de mon fils.
— De bon cœur, lui dit la fée ; je puis rendre votre fils le plus beau prince du monde, ou le plus riche, ou le plus puissant; choisissez ce que vous voudrez pour lui.
— Je ne désire rien de tout cela pour mon fils, répondit le bon roi ; mais je vous serai bien obligé si vous voulez le rendre le meilleur de tous les princes. Que lui servirait-il d'être beau, riche, d'avoir tous les royaumes du monde, s'il était méchant? Vous savez bien qu'il serait malheu-
reux, et qu'il n'y a que la vertu qui puisse le rendre content.
— - Vous avez bien raison, lui dit Candide; mais il n'est pas en mon pouvoir de rendre le princt Chéri honnête homme malgré lui, il faut qu'il travaille lui-même à devenir vertueux. Tout ce que je puis vous promettre, c'est de lui donner de bons conseils, de le reprendre de ses fautes, et de le punir, s"il ne veut pas se corriger et se punir lui-même. »
Le bon roi fut fort content de cette promesse, et il mourut peu de temps après. Le prince Chéri pleura beaucoup son père, car il l'aimait de tout son cœur, et il aurait donné tous ses royaumes, son or et son argent, pour le sauver ; mais cela n'était pas possible.
Deux jours après la mort du bon roi, Chéri étant couché. Candide lui apparut : « J'ai promis à votre père, lui dit-elle, d'être de vos amies, et pour tenir ma parole, je viens vous faire un présent. » En même temps elle mit au doigt de Chéri une petite bague d'or, et lui dit : « Gardez bien cette bague, elle est plus précieuse que les diamants : toutes les fois que vous ferez une mauvaise action, elle vous piquera le doigt; mais si, malgré sa piqûre, vous continuez cette mauvaise action, vous perdrez mon amitié, et je deviendrai votre ennemie. »
En finissant ces paroles , Candide disparut , et laissa Chéri fort étonné. Il fut quelque temps si sage, que la bague ne le piquait point du tout ; et cela le rendait si content, qu'on ajouta au nom de Chéri, qu'il portait, celui d'Heureux. Quelque temps après, il alla à la chasse, et il ne prit rien, ce qui le mit de mauvaise humeur : il lui sembla alors que sa bague lui pressait un peu le doigt; mais comme elle ne le piquait pas, il n'y fit pas beaucoup d'attention. En rentrant dans sa chambre, sa petite chienne Bibi vint à lui en sautant pour le caresser; il lui dit : « Retire-toi; je ne suis pas d'humeur à recevoir tes caresses. » La pauvre petite chienne, qui ne l'entendait pas, le tirait par son habit pour l'obliger à la regarder au moins. Gela impatienta Chéri , qui lui donna un grand coup de pied. Dans ce moment la bague le piqua comme si c'eût été une épingle : il fut bien étonné, et s'assit tout honteux dans un coin de sa chambre.
Il disait en lui-même : '< Je crois que la fée se moque de moi ; quel grand mal ai-je fait pour donner un coup de pied à un animal qui m'importune? à quoi me sert d'être maître d'un grand empire, puisque je n'ai pas la liberté de battre mon chien?
- Je ne me moque pas de vous , dit une voit qui répondait à la pensée de Chéri; vous avez
LE PRINCE GHÊRI. 369
fait trois fautes au lieu d'une. Vous avez été de mauvaise humeur parce que vous n'aimez pas à être contredit, et que vous croyez que les bêtes et les hommes sont faits pour obéir. Vous vous êtes mis en colère, ce qui est fort mal; et puis, vous avez été cruel à un pauvre animal qui ne méritait pas d'être maltraité. Je sais que vous êtes beaucoup au-dessus d'un chien ; mais si c'était une chose raisonnable et permise, que les grands pussent maltraiter tout ce qui est au-dessous d'eux, je pourrais à ce moment vous battre, vous tuer, puisqu'une fée est plus qu'un homme. L'avantage d'être maître d'un grand empire ne consiste pas à pouvoir faire le mal qu'on veut; mais tout le bien qu'on peut. »
Chéri avoua sa faute, et promit de se corriger; mais il ne tint pas sa parole. Il avait été élevé par une sotte nourrice, qui l'avait gâté quand il était petit. S'il voulait avoir une chose, il n'avait qu'à pleurer, se dépiter, frapper du pied; cette femme lui donnait tout ce qu'il demandait, et cela l'avait rendu opiniâtre. Elle lui dit aussi, depuis le matin jusqu'au soir, qu'il serait roi un jour, et que les rois étaient fort heureux, parce que tous les hommes devaient leur obéir, les respecter, et qu'on ne pouvait pas les empêcher défaire ce qu'ils voulaient. Quand Chéri avait été grand garçon et raisonnable, il avait bien reconnu qu'il
n'y avait rien de si vilain que d'être fier, orgueilleux, opiniâtre. Il avait fait quelques efforts pour se corriger; mais il avait pris la mauvaise habitude de tous ces défauts , et une mauvaise habitude est bien difficile à détruire. Ce n'est pas qu'il eût naturellement le cœur méchant. Il pleurait de dépit quand il avait fait une faute , et il disait : <t Je suis bien malheureux d'avoir à combattre tous les jours contre ma colère et mon orgueil ; si on m'avait corrigé quand j'étais jeune, je n'aurais pas tant de peine aujourd'hui. »
Sa bague le piquait bien souvent; quelquefois il s'arrêtait tout court; d'autres fois il continuait, et ce qu'il y avait de singulier, c'est qu elle ne le piquait qu'un peu pour une légère faute; mais quand il était méchant, le sang sortait de son doigt. A la fin cela l'impatienta, et voulant être mauvais tout à son aise, il jeta sa bague. Il se crut le plus heureux de tous les hommes quand il se fut débarrassé de ses piqûres. Il s'abandonna à toutes les sottises qui lui venaient dans l'esprit; en sorte qu'il devint très-méchant, et que personne ne pouvait plus le souffrir.
Un jour que Chéri était à la promenade , il vit une fille qui était si belle qu'il résolut de l'épouser. Elle se nommait Zélie, et elle était aussi sage que belle. Chéri crut que Zélie se croirait fort heureuse de devenir une grande reine; mais
cette fille lui dit avec beaucoup de liberté:» Sire, je ne suis qu'une bergère, je n'ai point de fortune; mais malgré cela, je ne vous épouserai jamais.
— Est-ce que je vous déplais? lui demanda Chéri un peu ému.
— Non, mon prince, lui répondit Zélie. Je vous trouve tel que vous êtes, c'est-à-dire fort beau; mais que me serviraient votre beauté, vos richesses, les beaux habits, les carrosses magnifiques, que vous me donneriez, si les mauvaises actions que je vous verrais faire chaque jour me forçaient à vous mépriser et à vous haïr. »
Chéri se mit fort en colère contre Zélie, et commanda à ses officiers de la conduire de force dans son palais. 11 fut occupé toute la journée du mépris que cette fille lui avait montré ; mais, comme il l'aimait, il ne pouvait se résoudre à la maltraiter.
Parmi les favoris de Chéri, il y avait son frère de lait, auquel il avait donné toute sa confiance cet homme, qui avait les inclinations aussi basses que sa naissance, flattait les passions de son maître et lui donnait de fort mauvais conseils Comme il vit Chéri fort triste, il lui demanda la sujet de son chagrin. Le prince lui ayant répond^i qu'il ne pouvait souffrir le mépris de Zélie, et qu'il était résolu de se. corriger de ses défauts
puisqu'il fallait être vertueux pour lui plaire, ce méchant homme lui dit : «Vous êtes bien bon. de vouloir vous gêner pour une petite fille ; si j'étais à votre place, ajouta-t il, je la forcerais bien à m'obéir. Souvenez-vous que vous êtes roi, et qu'il serait honteux de vous soumettre aux volontés d'une bergère, qui serait trop heureuse d'être reçue parmi vos esclaves. Faites-la jeûner au pain et à l'eau ; mettez-la dans une prison, et, si elle continue à ne pas vouloir vous épouser, faites-la mourir dans les tourments, pour apprendre aux autres à céder à vos voloatés. Vous serez déshonoré si l'on sait qu'une fille vous résiste; et tous vos sujets oublieront qu'ils sont au monde pour vous servir.
— Mais, dit Chéri, ne serai-je pas déhonoré, si je fais mourir une innocente? car, enfin, Zélie n'est coupable d'aucun crime.
— On n'est point innocent quand on refuse d'exécuter vos volontés, reprit le confident. Mais je suppose que vous commettiez une injustice, il vaut bien mieux qu'on vous en accuse que d'apprendre qu'il est quelquefois permis de vous manquer de respect et de vous contredire. »
Le courtisan prenait Chéri par son faible ; et la crainte de voir diminuer son autorité fit tant d'impression sur le roi, qu'il étouffa le bon mouvement qui lui avait donné envie de se corri-
ger. Il résolut d'aller le soir même dans la chambre de la bergère, et de la maltraiter si elle continuait à refuser de l'épouser. Le frère de lait de Chéri, qui craignait encore quelques bons mouvements, rassembla trois jeunes seigneurs aussi méchants que lui, pour faire la débauche avec le roi; ils soupèrent ensemble, et ils eurent soin d'achever de troubler la raison de ce pauvre prince en le faisant boire beaucoup. Pendant le souper, ils excitèrent sa colère contre Zélie, et lui firent tant de honte de la faiblesse qu'il avait eue pour elle, qu'il se leva comme un furieux, en jurant qu'il allait la faire obéir, ou qu'il la ferait vendre le lendemain comme une esclave.
Chéri, étant entré dans la chambre où était cette fille, fut bien surpris de ne pas la trouver ; car il avait la clef dans sa poche. Il était dans une colère épouvantable, et jurait de se venger sur tous ceux qu'il soupçonnerait d'avoir aidé Zélie à s'échapper. Ses confidents, l'entendant parler ainsi, résolurent de profiter de sa colère pour perdre un seigneur qui avait été gouverneur de Chéri. Cet honnête homme avait pris quelquefois la liberté d'avertir le roi de ses défauts ; car il l'aimait comme si c'eût été son fils. D'abord Chéri le remerciait : ensuite il s'impatienta d'être contredit, et puis il pensa que c'était par esprit de contradiction que son gouverneur lui trouvait des
défauts, pendant que tout le monde lui donnait des louanges. Il lui commanda donc de se retirer de la cour ; mais, malgré cet ordre, il disait de temps en temps que c'était un honnête homme, qu'il ne l'aimait plus, mais qu'il l'estimait malgré lui-même. Ses confidents craignaient toujours qu'il ne prît fantaisie au roi de rappeler son gouverneur, et ils crurent avoir trouvé une occasion favorable pour se débarrasser de lui. Us firent entendre au roi que Suliman (c'était le nom de ce digne homme) s'était vanté de rendre la liberté à Zéiie : trois hommes corrompus par des présents dirent qu'ils avaient ouï tenir ee discours à Suliman; et le prince, transporté de colère, commanda à son frère de lait d'envoyer des soldats pour lui amener son gouverneur, enchaîné comme un criminel
Après avoir donné ces ordres, Chéri se retira dans sa chambre ; mais à peine y lut-il entré, que la terre trembla ; il se fit un grand coup de tonnerre, et Candide parut à ses yeux : « J'avais promis à votre père, lui dit-elle d'un ton sévère, de vous donner des conseils, et de vous punir si vous refusiez de les suivre : vous les avez méprisés, ces conseils; vous n'avez conservé que la figure d'homme, et vos crimes vous ont changé en un monstre, l'horreur du ciel et de la terre. Il est temps que j'achève de satisfaire à. ma promesse
avait la tête d'un lion, les cornes d'un taureau, les pieds dun loup et la queue d'une vipère. (Page 378.)
en vous punissant. Je vous condamne à devenir semblable aux bêtes, dont vous avez pris les inclinations. Vous vous êtes rendu semblable au lion par la colère, au loup par la gourmandise, au serpent en déchirant celui qui avait été votre second père, au taureau par votre brutalité. Portez dans votre nouvelle figure le caractère de tous ces animaux. »
A peine la fée avait-elle achevé ces paroles, que Chéri se vit avec horreur tel qu'elle l'avait souhaité. Il avait la tête d'un lion, les cornes d'un taureau, les pieds d'un loup et la queue d'une vipère. En même temps, il se trouva dans une grande forêt, sur le bord d'une fontaine, où il vit son horrible figure, et il entendit une voix qui lui dit : « Regarde attentivement l'état où tu t'es réduit par tes crimes. Ton âme est devenue mille fois plus affreuse que ton corps. »
Chéri reconnut la voix de Candide, et dans sa fureur, il se retourna, pour s'élancer sur elle et la dévorer, s'il lui eût été possible; mais il ne vit personne, et la même voix lui dit : « Je me moque de ta faiblesse et de ta rage. Je vais confondre ton orgueil en te mettant sous la puissance de tes propres sujets. »
Chéri pensa qu'en s'éloignant de cette fontaine il trouverait du remède à ses maux, puisqu'il n'aurait point devant les yeux sa laideur et sa
difformité : il s'avançait donc dans le bois ; mais à peine y eut-il fait quelques pas, qu'il tomba dans un trou qu'on avait fait pour prendre les ours : en même temps, des chasseurs qui étaient cachés sur des arbres descendirent, et, l'ayant enchaîné, le conduisirent dans la ville capitale de son royaume. Pendant le chemin, au lieu de reconnaître qu'il s'était attiré ce châtiment par sa faute, il maudissait la fée, il mordait ses chaînes et s'abandonnait à la rage. Lorsqu'il approcha de la ville où on le conduisait, il vit de grandes réjouissances; et les chasseurs ayant demandé ce qui était arrivé de nouveau, on leur dit que le prince Chéri, qui ne se plaisait qu'à tourmenter son peuple, avait été écrasé dans sa chambre par un coup de tonnerre ; car on le croyait ainsi. «Les dieux, ajouta-t-on, n'ont pu supporter l'excès de ses méchancetés, ils en ont délivré la terre. Quatre seigneurs, complices de ses crimes, croyaient en profiter et partager son empire entre eux; mais le peuple, qui savait que c'étaient leurs mauvais conseils qui avaient gâté le roi, les a mis en pièces, et a été offrir la couronne à Suliman, que le méchant Chéri voulait faire mourir. Ce digne seigneur vient d'être couronné, et nous célébrons ce jour comme celui de la délivrance du royaume; car il est vertueux et va ramener parmi nous la paix et l'abondance. »
Chéri soupirait de rage en écoutant ce discours; mais ce fut bien pis lorsqu'il arriva dans la grande place qui était devant son palais. Il vit Suliman sur un trône superbe, et tout le peuple qui lui souhaitait une longue vie, pour réparer
On l'enctialna et on le conduisit à la ville. (Page 378.)
tout le mal qu'avait fait son prédécesseur. Suliman fit signe de la main pour demander silence, et il dit au peuple : > J'ai accepté la couronne que vous m'avez offerte, mais c'est pour la conserver au prince Chéri : il n'est point mort, comme
VOUS le croyez, une fée me l'a révélé, et peut-être qu'un jour vous le reverrez vertueux, comme il était dans ses premières années. Hélas 1 continuat-il en versant des larmes , les flatteurs l'avaient séduit. Je connaissais son cœur, il était fait pour la vertu; et sans les discours empoisonnés de ceux qui l'approchaient, il eût été votre père à tous. Détestez ses vices, mais plaignez-le, et prions tous ensemble les dieux qu'ils nous le rendent. Pour moi , je m'estimerais trop heureux d'arroser ce trône de mon sang, si je pouvais l'y voir remonter avec des dispositions propres à le lui faire remplir dignement.
Les paroles de Suliman allèrent jusqu'au cœur de Chéri. 11 connut alors combien l'attachement et la fidélité de cet homme avaient été sincères, et se reprocha ses crimes pour la première fois. A peine eut- il écouté ce bon mouvement, qu'il sentit se calmer la rage dont il était animé : il réfléchit sur tous les crimes de sa vie et trouva qu'il n'était pas puni aussi rigoureusement qu'il l'avait mérité. Il cessa donc de se débattre dans sa cage de fer, où il était enchaîné, et devint doux comme un mouton. On le conduisit dans une grande maison où l'on gardait tous les monstres et les bêtes féroces, et on l'attacha avec les autres.
Chéri, alors, prit la résolution de commencer à réparer ses fautes, en se montrant bien obéissant
à l'homme qui le gardait. Cet homme était un brutal, et quoique le monstre fût fort doux, quand il était de mauvaise humeur, il le battait sans crime ni raison. Un jour que cet homme s'était endormi, un tigre, qui avait rompu sa chaîne, se jeta sur lui pour le dévorer : d'abord Chéri sentit un mouvement de joie de voir qu'il allait être délivré de son persécuteur; mais aussitôt il condamna ce mouvement, et souhaita d'être libre. « Je rendrais , dit-il , le bien pour le mal en sauvant la vie de ce malheureux. »
A peine eut-il formé ce souhait, qu'il vit sa cage de fer ouverte; il s'élança aux côtés de cet homme, qui s'était réveillé et qui se défendait contre le tigre. Le gardien se crut perdu lorsqu'il vit le monstre; mais sa crainte fut bientôt changée en joie : ce monstre bienfaisant se jeta sur le tigre , l'étrangla, et se coucha ensuite aux pieds de celui qu'il venait de sauver. Cet homme pénétré de reconnaissance, voulut se baisser pour caresser le monstre qui lui avait rendu un si grand service, mais il entendit une voix qui disait : « Une bonne action ne demeure point sans récompense ; » et en même temps il ne vit plus qu'un joli chien à ses pieds. Chéri, charmé de sa métamorphose, fit mille caresses à son gardien, qui le prit entre ses bras , et le porta au roi , auquel il raconta cette merveille. La reine voulut avoir le chien, et
Chéri se fût trouvé heureux dans sa nouvelle condition, s'il eût pu oublier qu'il était homme et roi. La reine l'accablait de caresses ; mais dan»s la peur qu'elle avait qu'il ne devînt plus grand qu'il n'était, elle consulta ses médecins, qui lui dirent qu'il ne fallait le nourrir que de pain , et ne lui en donner qu'une certaine quantité. Le pauvre Chéri mourait de faim la moitié de la journée; mais il fallait prendre patience.
Un jour qu'on venait de lui donner son petit pain pour déjeuner, il lui prit fantaisie d'aller le manger dans le jardin du palais ; il le prit dans sa gueule, et marcha vers un canal qu'il connaissait, et qui était un peu éloigné : mais il ne trouva plus ce canal, et vit à la place une grande maison, dont les dehors brillaient d'or et de pierreries. Il y voyait entrer une grande quantité d'hommes et de femmes magnifiquement habillés ; on chantait ; on dansait dans cette maison , on y faisait bonne chère, mais tous ceux qui en sortaient étaient pâles, maigres, couverts de plaies, et presque tout nus, car leurs habits étaient déchirés par lambeaux. Quelques-uns tombaient morts en sortant, sans avoir la force de se traîner plus loin; dautres s'éloignaient avec beaucoup de peine; d'autres restaient couchés contre terre mourant de laim; ils demandaient un morceau Je pain à ceux qui eLtraient dans cette maison , mais ceux-ci ne
les regardaient pas seulement. Chéri s'approcha d'une jeune fille qui tâchait d'arracher des herbes pour les manger; touché de compassion, le prince dit en lui-même : « J'ai bon appétit, mais je ne mourrai pas de faim jusqu'au temps de mon dîner; si je sacrifiais mon déjeuner à cette pauvre créature, peut-être lui sauverais -je la vie. »
Il résolut de suivre ce bon mouvement, et mit son pain dans la main de cette fille , qui le porta à sa bouche avec avidité. Elle parut bientôt entièrement remise, et Chéri, ravi de joie de l'avoir secourue si à propos , pensait à retourner au palais lorsqu'il entendit de grands cris ; c'était Zélie entre les mains de quatre hommes qui l'entraînaient vers cette belle maison, où ils la forcèrent d'entrer. Chéri regretta alors sa figure de monstre , qui lui aurait donné les moyens de secourir Zélie; mais faible chien, il ne put qu'aboyer contre ses ravisseurs, et s'efforça de les suivre. On le chassa à coups de pied , et il résolut de ne point quitter ce lieu, pour savoir ce que deviendrait" Zélie. Il se reprochait les malheurs de cette belle fille, a Hélas! disait-il en lui-même, je suis irrité contre ceux qui l'enlèvent; n'ai-je pas commis le même crime? et si la justice des dieux n'avait prévenu mon attentat, ne l'aurais-je pas traitée avec autant d'indignité?»
Les réflexions de Chéri furent interrompues pat
un bruit qui se faisait au-dessus de sa tête. Il vi qu'on ouvrait une fenêtre, et sa joie fut extrême lorsqu'il aperçut Zélie qui jetait par cette fenêtre un plat plein de viandes si bien apprêtées quelles donnaient appétit à voir. On referma la fenêtre aussitôt, et Chéri, qui n'avait pas mangé de toute la journée, crut qu'il devait profiter de l'occasion. Il allait donc manger de ces viandes, lorsque la jeune fille à laquelle il avait donné son pain jeta un cri , et l'ayant pris dans ses bras : « Pauvre petit animal , lui dit-elle , ne touche point à ces viandes : cette maison est le palais de la Volupté, tout ce qui en sort est empoisonné. »
En même temps, Chéri entendit une voix qui disait :
« Tu vois qu'une bonne action ne demeure point sans récompense. »
Et aussitôt il fut changé en un beau petit pigeon blanc. Il se souvint que cette couleur était celle de Candide et commença à espérer qu'elle pourrait enfin lui rendre ses bonnes grâces. Il voulut d'abord s'approcher de Zélie, et, s'étant élevé en l'air, il vola tout autour de la maison, et vit avec joie qu'il y avait une fenêtre ouverte : mais il eut beau parcourir toute la maison, il n'y trouva point Zélie, et, désespéré de sa perte, il résolut de ne point s'arrêter qu'il ne l'eût rencontrée. Il vola pendant plusieurs jours, et, étant
entré dans un désert , il vit une caverne de laquelle il s'approcha. Quelle fut sa joie ! Zélie y était assise à côté d'un vénérable ermite, et prenait avec lui un frugal repas. Cliéri , transporté, vola sur l'épaule de cette charmante bergère, et exprimait par ses caresses le plaisir qu'il avait de la voir. Zélie, charmée de la douceur de ce petit animal, le flattait doucement avec la main; et, quoiqu'elle crût qu'il ne pouvait l'entendre, elle lui dit qu'elle acceptait le don qu'il lui faisait de lui-même, et qu'elle l'aimerait toujours.
« Qu'avez-vous fait, Zélie? lui dit l'ermite; vous venez d'engager votre foi.
— Oui, charmante bergère, lui dit Chéri, qui reprit à ce moment sa forme naturelle, la fin de ma métamorphose était attachée au consentement que vous donneriez à notre union. Vous m'avez promis de m'aimer toujours, confirmez mon bonheur, et je vais conjurer la fée Candide, ma protectrice, de me rendre la figure sous laquelle j'ai eu le bonheur de vous plaire.
— Vous n'avez point à craindre son inconstance, lui dit Candide, qui, quittant la forme de l'ermite, sous laquelle elle s'était cachée, parut à leurs yeux telle qu'elle était en effet. Zélie vous aima aussitôt qu'elle vous vit; mais vos vices la contraignirent à vous cacher le penchant que vous lui aviez inspiré. Le changement de votre cœur
lui donne la liberté de se livrer à toute sa tendresse. Vous allez vivre heureux, puisque votre union sera fondée sur la vertu.»
Chéri et Zélie s'étaient jetés aux pieds de Candide, Le prince ne pouvait se lasser de la remercier de ses bontés, et Zélie, enchantée d'apprendre que le prince détestait ses égarements, lui confirmait l'aveu de sa tendresse. « Levez-vous, mes enfants, leur dit la fée, je vais vous transporter dans votre palais, pour rendre à Chéri une couronne de laquelle ses vices l'avaient rendu indigne. »
A peine eut-elle cessé de parler qu'ils se trouvèrent dans la chambre de Suliman, qui, charmé de revoir son cher maître devenu vertueux, lui abandonna le trône et resta le plus fidèle de ses sujets. Chéri régna longtemps avec Zélie, et on dit qu'il s'appliqua tellement à ses devoirs, que la bague qu'il avait reprise ne le piqua pas une seule fois jusqu'au sanp:.
Il y avait une fois un marchand qui était extrêmement riche. Il avait six enfants, trois garçons et trois filles ; et, comme ce marchand était un homme d'esprit, il n'épargna rien pour l'éducation de ses enfants, et leur donna toute sorte de maîtres. Ses filles étaient très-belles; mais la cadette surtout se faisait admirer, et l'on ne l'appelait, quand elle était petite, que la belle enfant; en sorte que le nom lui en resta : ce qui donna beaucoup de jalousie à ses sœurs. Cette cadette qui était plus belle que ses sœurs, était aussi meilleure qu'elles. Les deux aînées avaient beaucoup d'orgueil, parce qu'elles étaient riches ; elles faisaient les dames, et ne voulaient pas recevoir les visites des autres filles de marchands ; il leur fallait des gens de qualité pour leur compagnie . Elles allaient tous les jours au bal, à la comédie, à la promenade, et se moquaient de leur cadette, qui employait la plus grande partie de son temps à lire de bons livres. Gom.me on savait que ces
filles étaient fort riches, plusieurs gros marchands les demandèrent en mariage ; mais les deux aînées répondirent qu'elles ne se marieraient jamais, à moins qu'elles ne trouvassent un duc, ou tout au moins un comte. La Belle (car je vous ai dit que c'était le nom de la plus jeune), la Belle, dis-je, remercia bien honnêtement ceux qui voulaient l'épouser ; mais elle leur dit qu'elle était trop jeune et qu'elle souhaitait de tenir compagnie à son père pendant quelques années.
Tout d'un coup, le marchand perdit son bien, et il ne lui resta qu'une petite maison de campagne, bien loin de la ville. Il dit en pleurant à ses enfants qu'il fallait aller demeurer dans cette maison, et qu'en travaillant comme des paysans, ils y pourraient vivre. Ses deux filles aînées ré> pondirent qu'elles ne voulaient pas quitter la ville, et qu'elles avaient plusieurs amants qui seraient trop heureux de les épouser, quoiqu'elles n'eussent plus de fortune. Les bonnes demoiselles se trompaient ; leurs amants ne voulurent plus les regarder quand elles furent pauvres. Gomme personne ne les aimait, à cause de leur fierté, on disait : « Elles ne méritent pas qu'on les plaigne; nous sommes bien aises de voir leur orgueil abaissé ; qu'elles aillent faire les dames en gardant les moutons. » Mais, en même temps, tout le monde disait : « Pour la Belle, nous sommes
bien fâchés de son malheur; c'est une si bonne fille ! elle parlait aux pauvres gens avec tant de bonté 1 elle était si douce, si honnête ! »
Il y eut même plusieurs gentilshommes qui voulurent l'épouser, quoiqu'elle n'eût pas un sou; mais elle leur dit qu'elle ne pouvait se résoudre à abandonner son pauvre père dans son malheur et qu'elle le suivrait à la campagne pour le consoler et lui aider à travailler. La pauvre Belle avait été bien affligée d'abord de perdre sa fortune, mais elle s'était dit à elle-même : « Quand je pleurerai bien fort, cela ne me rendra pas mon bien ; il faut tâcher d'être heureuse sans fortune.
Quand ils furent arrivés à leur maison de campagne, le marchand et ses trois filles s'occupèrent à labourer la terre. La Belle se levait à quatre heures du matin, et se dépêchait de nettoyer la maison, d'apprêter à dîner pour la famille. Elle eut d'abord beaucoup de peine, car elle n'était pas accoutumée à travailler comme une servante; mais au bout de deux mois elle devint plus forte, et la fatigue lui donna une santé parfaite. Quand elle avait fait son ouvrage, elle lisait, elle jouait du clavecin, ou bien elle chantait en filant. Ses deux sœurs au contraire s'ennuyaient à la mort; elles se levaient à dix heures du matin, se promenaient toute la journée et s'amusaient à regretter leurs beaux habits et les compagnies.
<' Voyez notre cadette, disaient-elles entre elles ; elle a l'âme basse, et est si stupide, qu'elle est contente de sa malheureuse situation. » Le bon marchand ne pensait pas comme ses filles. Il savait que la Belle était plus propre que ses sœurs à briller dans les compagnies. 11 admirait la vertu de cette jeune fille, et surtout sa patience ; car ses sœurs, non contentes de lui laisser faire tout l'ouvrage de la maison , l'insultaient à tout moment.
Il y avait un an que cette fami le vivait dans la solitude, lorsque le marchand reçut une lettre par laquelle on lui mandait qu'un vaisseau, sur lequel il avait des marchandises, venait d'arriver heureusement. Cette nouvelle pensa tourner la tête aux deux aînées, qui croyaient qu'à la fin elles pourraient quitter cette campagne, où elles s'ennuyaient tant; et, quand elles virent leur père prêt à partir, elles le prièrent de leur apporter des robes, des palatines, des coiffures et toutes sortes de bagatelles. La Belle ne lui demandait rien ; car elle pensait en elle-même que tout l'argent des marchandises ne suffirait pas pour acheter ce que ses sœurs souhaitaient.
«Tune me pries pas de t'acheter quelque chose, lui dit son père.
— Puisque vous avez la bonté de penser à moi, lui dit-elle, je vous prie de m'apporter une rose, car il n'en vient point ici. »
Ce n'est pas que la Belle se souciât d'une rose : mais elle ne voulait pas condamner par son exemple la conduite de ses sœurs, qui auraient dit que c'était pour se distinguer qu'elle ne demandait rien. Le bonhomme partit; mais, quand il fut arrivé, on lui fit un procès pour ses marchandises; et, après avoir eu beaucoup de peine, il revint aussi pauvre qu'il était auparavant. Il n'avait plus que trente milles pour arriver à sa maison, et ij se réjouissait déjà du plaisir de voir ses enfants; mais, comme il fallait passer un grand bois avant de trouver sa maison, il se perdit. Il neigeait horriblement; le vent était si grand, qu'il le jeta deux fois en bas de son cheval ; et la nuit étant venue, il pensa qu'il mourrait de faim ou de froid, ou qu'il serait mangé par les loups, qu'il entendait hurler autour de lui. Tout d'un coup, en regardant au bout d'une longue allée d'arbres, il vit une grande lumière, mais qui paraissait bien éloignée. Il marcha de ce côté-là, et vit que cette lumière sortait d'un grand palais qui était tout illuminé. Le marchand remercia Dieu du secours qu'il lui envoyait, et se hâta d'arriver à ce château ; mais il fut bien surpris de ne trouver personne dans les cours. Son cheval, qui le suivait, voyant une grande écurie ouverte, entra dedans, et ayant trouvé du foin et de l'avoine, le pauvre animal, qui mourait de faim, se jeta des-
SUS avec beaucoup d'avidité. Le marcliand l'attacha dans l'écurie, et marcha vers la maison, où il ne trouva personne ; mais étant entré dans une grande salle, il y trouva un bon feu, et une table chargée de viandes, où il n'y avait qu'un couvert. Comme la pluie et la neige l'avaient mouillé jusqu'aux os, il s'approcha du feu pour se sécher, et disait en lui-même : « Le maître de la maison ou ses domestiques me pardonneront la liberté que j'ai prise, et sans doute ils viendront bientôt. »
Il attendit pendant un temps considérable ; mais onze heures ayant sonné sans qu'il vît personne, il ne put résister à la faim, et prit un poulet, qu'il mangea en deux bouchées et en tremblant. Il but aussi quelques coups de vin, et, devenu plus hardi, il sortit de la salle et traversa plusieurs grands appartements, magnifiquement meublés. A la fin, il trouva une chambre où il y avait un bon lit, et, comme il était minuit passé et qu'il était las, il prit le parti de fermer la porte et de se coucher.
11 était dix heures du matin quand il se leva le lendemain, et il fut bien surpris de trouver un habit fort propre à la place du sien, qui était tout gâté. « Assurément, dit-il en lui-même, ce palais appartient à quelque bonne fée, qui a eu pitié de ma situation. »
Il regarda par la fenêtre, et ne vit plus de neige, mais des berceaux de fleurs qui enchantaient la vue. Il rentra dans la grande saiie où il avait soupe la veille, et vit une petite table où il y avait du chocolat. « Je vous remercie, madame la fée, dit-il tout haut, d'avoir eu la bonté de penser à mon déjeuner. »
Le bonhomme, après avoir pris son chocolat, sortit pour aller chercher son cheval, et, comme il passait sous un berceau de roses, il se souvint que la Belle lui en avait demandé, et cueillit une branche où il y en avait plusieurs. En même temps, il entendit un grand bruit, et vit venir à lui une bête si horrible, qu'il fut tout près de s'évanouir. « Vous êtes bien ingrat 1 lui dit la bête d'une voix terrible ; je vous ai sauvé la vie en vous recevant dans mon château, et, pour ma peine, vous me volez mes roses, quej'aime mieux que toutes choses au monde I il faut mourir pour réparer cette faute ; je ne vous donne qu'un quart d'heure pour demander pardon à Dieu. »
Le marchand se jeta à genoux, et dit à la bête, enjoignant les mains : « Monseigneur, pardonnezmoi, je ne croyais pas vous offenser en cueillant uhe rose pour une de mes lilles qui m'en avait demandé.
— Je ne m'appelle point monseigneur, répondit le monstre, mais la Bete. Je n'aime pas les com-
pliments, moi, je veux qu'on dise ce que l'on pense : ainsi, ne croyez pas me toucher par vos flatteries. Mais vous m'avez dit que vous aviez des filles ; je veux bien vous pardonner, à condition qu'une de vos filles vienne volontairement pour mourir à votre place. Ne me raisonnez pas ; partez ; et, si vos filles refusent de mourir pour vous, jurez que vous reviendrez dans trois mois. »
Le bonhomme n'avait pas dessein de sacrifier une de ses filles à ce vilain monstre ; mais il pensa : « Au moins, j'aurai le plaisir de les embrasser encore une fois. »
Il jura donc de revenir, et la Bête lui dit qu'il pouvait partir quand il voudrait. « Mais, ajoutât-elle, je ne veux pas que tu t'en ailles les mains vides. Retourne dans la chambre où tu as couché : tu y trouveras un grand coffre vide ; tu peux y mettre tout ce qu'il te plaira, je le ferai porter chez toi. »
En même temps la Bête se retira ; et le bonhomme dit en lui-même : « S'ilfaut que je meure, j'aurai la consolation de laisser du pain à mes pauvres enfants. »
Il retourna dans la chambre où il avait couché, et y ayant trouvé une grande quantité de pièces d'or, il en remplit le grand coffre dont la Bête lui avait parlé, le ferma, et ayant repris son cheval, qu'il retrouva dans l'écurie il sortit de ce palais
avec une tristesse égale à la joie qu'il avait lorsqu'il y était entré. Son cheval prit de lui-même une des routes de la forêt, et en peu d'heures le bonhomme arriva dans sa petite maison. Ses enfants se rassemblèrent autour de lui ; mais, au lieu d'être sensible à leurs caresses, le marchand se mit à pleurer en les regardant. Il tenait à la main la branche de roses, qu'il apportait à la Belle. Il la lui donna, et lui dit : « La Belle, prenez ces roses, elles coûteront bien cher à votre malheureux père. » Et tout de suite il raconta à sa famille la funeste aventure qui lui était arririvée. A ce récit, ses deux aînées jetèrent de grands cris et dirent des injures à la Belle, qui ne pleurait point. « Voyez ce que produit l'orgueil de cette petite créature, disaient-elles; que ne demandait-elle des ajustements comme naus? Mais non, mademoiselle voulait se distinguer. Elle va causer la mort de notre père, et elle ne pleure pas.
— Gela serait fort inutile, reprit la Belle; pourquoi pleurerais-je la mort de mon père? il ne périra point. Puisque le monstre veut bien accepter une de ses lilles, je veux me livrer à toute sa furie, et je me trouve fort heureuse, puisqu'en mourant j'aurai la joie de sauver mon père et de lui prouver ma tendresse.
— - Non, ma sœur, lui dirent ses trois frères,
VOUS ne mourrez pas; nous irons trouver ce monstre, et nous périrons sous ses coups, si nous ne pouvons le tuer.
— Ne l'espérez pas, mes enfants, leur dit le marchand ; la puissance de cette Bête est si grande, qu'il ne me reste aucune espérance de la faire périr. Je suis charmé du bon cœur de la Belle ; mais je ne veux pas l'exposer à la mort. Je suis vieux, il ne me reste que peu de temps à vivre; ainsi, je ne perdrai que quelque années de vie, que je ne regrette qu'à cause de vous, mes chers enfants.
- Je vous assure, mon père, lui dit la Belle, que vous n'irez pas à ce palais sans moi ; vous ne pouvez m'empècher de vous suivre. Quoique je sois jeune, je ne suis pas fort attachée à la vie, et j'aime mieux être dévorée par ce monstre que de mourir du chagrin que me donnerait votre perte. »
On eut beau dire, la Belle voulut absolument partir pour le beau palais, et ses sœurs en étaient charmées, parce que les vertus de cette cadette leur avaient inspiré beaucoup de jalousie. Le marchand était si occupé de la douleur de perdre sa fille, qu'il ne pensait pas au coffre qu'il avait rempli d'or; mais, aussitôt qu'il se fut enfermé dans sa chambre pour se coucher, il fut bien étonné de le trouver à la ruelle de son lit. Il ré-
solut de ne point dire à ses enfants qu'il était devenu si riche, parce que ses filles auraient voulu retourner à la ville, et qu'il était résolu de mourir dans cette campagne; mais il confia ce secret à la Belle, qui lui apprit qu'il était venu quelques
On eut beau dire, la Belle voulut absolument partir. (P. 396.
gentilshommes pendant son absence, et qu'il y en avait deux qui aimaient ses sœurs. Elle pria son père de les marier ; car elle était si bonne qu'elle les aimait et leur pardonnait de tout son cœur le mal qu'elles lui avaient fait. Ces deux méchantes filles se frottèrent les yeux avec un oignon pour
pleurer lorsque la Belle partit avec son père; mais ses frères pleuraient tout de bon, aussi bien que le marchand : il n'y avait que la Belle qui ne pleurait point, parce qu'elle ne voulait pas augmenter leur douleur. Le cheval prit la route du palais, et, sur le soir, ils l'aperçurent illuminé comme la première fois. Le cheval fut tout seul à l'écurie, et le bonhomme entra avec sa fille dans la grande salle, où ils trouvèrent une table magnifiquement servie, avec deux couverts. Le marchand n'avait pas le cœur de manger; mais la Belle, s'efforçant de paraître tranquille, se mit à table et le servit ; puis elle disait en ellemême :
« La Bête veut m*engraisser avant de me manger, puisqu'elle me fait si bonne chère. »
Quand ils eurent soupe, ils entendirent un grand bruit, et le marchand dit adieu à sa pauvre fille en pleurant, car il pensait que c'était la Bête. La Belle ne put s'empêcher de frémir en voyant cette horrible figure : mais elle se rassura de son mieux ; et le monstre lui ayant demandé si c'était de bon cœur qu'elle était venue, elle lui dit en tremblant, que oui.
« Vous êtes bien bonne, dit la Bête, et je vous suis bien obligée. Bonhomme, partez demain matin, et ne vous avisez jamais de revenir ici. Adieu, la Belle.
La belle ne put s'empêcher de frémir en voyant cette horrible figure, (Page 398.)
— Adieu, la Bête, » répondit-elle.
Et tout de suite le monstre se retira.
« Ahl ma fille, dit le marchand en embrassant le Belle, je suis à demi mort de frayeur. Croyezmoi, laissez-moi ici.
— Non, mon père, lui dit la Belle avec fermeté, vous partirez demain matin, et vous m'abandonnerez au secours du ciel ; peut-être aura-t-il pitié de moi. »
Ils furent se coucher, et croyaient ne pas dormir de toute la nuit; mais à peine furent-ils dans leurs lits, que leurs yeux se fermèrent. Pendant son sommeil la Belle vit une dame, qui lui dit : « Je suis contente de votre bon cœur, la Belle; la bonne action que vous faites en donnant votre vie pour sauver celle de votre père ne demeurera point sans récompense. » La Belle, en s'éveillant, raconta ce songe à son père ; et, quoiqu'elle le consolât un peu, cela ne l'empêcha pas de jeter de grands cris quand il fallut se séparer de sa chère fille.
Lorsqu'il fut parti, la Belle s'assit dans la grande salle et se mit à pleurer aussi ; mais, .comme elle avait beaucoup de courage, elle se recommanda à Dieu, et résolut de ne point se chagriner pour le peu de temps qu'elle avait à vivre, car elle croyait fermement que la Bête 3a mangerait le soir. Elle résolut de se promener en
attendant et de visiter ce beau château. Elle ne pouvait s'empêcher d'en admirer la beauté. Mais elle fut bien surprise de trouver une porte sur laquelle il y avait écrit : Appartement de la Belle. Elle ouvrit cette porte avec précipitation et elle fut éblouie de la magnificence qui y régnait ; mais ce qui frappa le plus sa vue, ce fut une grande bibliothèque, un clavecin, et plusieurs livres de musique. « On ne veut pas que je m'ennuie, » dit-elle tout bas ; elle pensa ensuite : « Si je n'avais qu'un jour à demeurer ici, on ne m'aurait pas fait une telle provision. »
Cette pensée ranima son courage. Elle ouvrit la bibliothèque, et vit un livre où il y avait écrit en lettres d'or : Souhaitez, commandez ; vous êtes ici la dame et la maîtresse. «Hélas! dit-elle en soupirant, je ne souhaite rien que de voir mon pauvre père, et de savoir ce qu'il fait à présent »
Elle avait dit cela en elle-même. Quelle fut sa surprise, en jetant les yeux sur un grand miroir, d'y voir sa maison, où son père arrivait avec un visage extrêmement triste! Ses sœurs venaient au-devant de lui ; et, malgré les grimaces qu'elles faisaient pour paraître affligées, la joie qu'elles avaient de la perte de leur sœur paraissait sur leur visage. Un moment après, tout cela disparut, et la Belle ne put s'empêcher de penser que la bête était bien complaisante, et qu'elle n'avait
rien à craindre d'elle. A midi, elle trouva la table mise, et pendant son dîner elle entendit un excellent concert, quoiqu'elle ne vît personne. Le soir, comme elle allait se mettre à table, elle entendit le bruit que faisait la Bête, et ne put s'empêcher de frémir.
« La Belle, lui dit ce monstre, voulez-vous bien que je vous voie souper?
— Vous êtes le maître, répondit la Belle en tremblant.
— Non, répondit la Bête, il n'y a ici de maîtresse que vous. Vous n'avez qu'à me dire de m'en aller, si je vous ennuie ; je sortirai tout de suite. Dites-moi, n'est ce pas que vous me trouvez bien laid?
— Gela est vrai, dit la Belle, car je ne sais pas mentir; mais je crois que vous êtes fort bon.
— Vous avez raison, dit le monstre; mais outre que je suis laid, je n'ai point d'esprit : je sais bien que je ne suis qu'une bête.
— On n'est pas bête, reprit la Belle, quand on croit n'avoir point d'esprit : un sot n'a jamais su cela.
— Mangez donc, la Belle, lui dit le monstre, et tâchez de ne vous point ennuyer dans votre maison; car tout ceci est à vous, et j'aurais du chagrin si vous n'étiez pas contente.
— Vous avez bien de la bonté, dit la Celle, h
VOUS avoue que je suis bien contente de votre cœur; quand j'y pense, vous ne me paraissez plus si laid
xjE Belle, lui dit ce monstre, voulez-vous que Je vous voie souper? (Page 403.)
— Ohl dame, oui, répondit la Bêie, j'ai le cœur bon ; mais je suis un monstre.
— Il y a bien des hommes qui sont plus mons-
très que vous, dit la Belle, et je vous aime mieux avec votre figure que ceux qui avec la figure d'hommes cachent un cœur faux, corrompu, ingrat.
— Si j'avais de l'esprit, dit la Bête, je vous ferais un grand compliment pour vous remercier; mais je suis un stupide , et tout ce que je puis vous dire c'est que je vous suis bien obligé. »
La Belle soupa de bon appétit. Elle n'avait presque plus peur du monstre; mais elle manqua mourir de frayeur lorsqu'il lui dit : « La Belle, voulez-vous être ma femme? » Elle fut quelque temps sans répondre; elle avait peur d'exciter la colère du monstre en. le refusant; elle lui dit pourtant en tremblant : « Non, la Bête. »
Dans le moment ce pauvre monstre voulut soupirer, et il fît un sifflement si épouvantable, que tout le palais en retentit ; mais la Belle fut bientôt rassurée, car la Bête, lui ayant dit tristement : « Adieu donc, la Belle, » sortit de la chambre, en se retournant de temps en temps pour la regarder encore. La Belle , se voyant seule, sentit une grande compassion pour cette pauvre Bête : « Hélas! disait-elle, c'est bien dommage qu'elle soit si laide, elle est si bonne 1 »
La Belle passa trois mois dans ce palais avec assez de tranquiUité. Tous les soirs, la Bête lui rendait visite, l'entretenait pendant le souper avec
assez de bon sens, mais jamais avec ce qu'on appelle esprit dans le monde. Chaque jour, la Belle découvrait de nouvelles bontés de ce monstre. L'habitude de le voir l'avait accoutumée à sa laideur, et, loin de craindre le moment de sa visite, elle regardait souvent à sa montre pour voir s'il était bientôt neuf heures, car la Bête ne manquait jamais de venir à cette heure-là. Il n'y avait qu'une chose qui faisait de la peine à la Belle : c'est que le monstre, avant de se coucher, lui demandait toujours si elle voulait être sa femme, et paraissait pénétré de douleur lorsqu'elle lui disait que non. Elle lui dit un jour : « Vous me chagrinez, la Bête ; je voudrais pouvoir vous épouser, mais je suis trop sincère pour vous faire croire que cela arrivera jamais. Je serai toujours votre amie, tâchez de vous contenter de cela.
— Il le faut bien, reprit la Bête; je me rends justice. Je sais que je suis bien horrible, mais je vous aime beaucoup ; cependant je suis trop heureux de ce que vous voulez bien rester ici ; promettez-moi que vous ne me quitterez jamais. »
La Belle rougit à ces paroles. Elle avait vu dans son miroir que son père était malade de chagnn de l'avoir perdue , et elle souhaitait de le revoir. « Je pourrais bien vous promettre, dit-elle à la Bête, de ne vous jamais quitter tout à fait; mais
j'ai tant d'envie de revoir mon père que je mourrai de douleur si vous me refusez ce plaisir.
— J'aime mieux mourir moi-même, dit ce monstre, que de vous donner du chagrin. Je vous enverrai chez votre père ; vous y resterez, et votre uêLe en mourra de douleur.
— Non, lui dit la Belle en pleurant, je vous aime trop pour vouloir causer votre mort. Je vous promets de revenir dans huit jours. Vous m'avez fait voir que mes sœurs sont mariées et que mes frères sont partis pour l'armée. Mon père est tout seul ; souffrez que je reste chez lui une semaine.
— Vous y serez demain au matin, dit la Bête; mais souvenez-vous de votre promesse. Vous n'aurez qu'à mettre votre bague sur une table en vous couchant, quand vous voudrez revenir. Adieu, la Belle. »
La Bête soupira , selon sa coutume , en disant ^es mots, et la Belle se coucha toute triste de lavoir affligée. Quand elle se réveilla le matin, elle se trouva dans la maison de son père; et, ayant sonné une clochette qui était à côté de son ht, elle vit venir la servante, qui fît un grand cri en 'a voyant- Le bonhomme accourut à ce cri, et naanqua mourir de joie en revoyant sa chère fille, et ils se tinrent embrassés plus d'un quart d'heure. La Belle, après les premiers transports , pensa
qu'elle n'avait point d'habits pour se lever; mais la servante lui dit qu'elle venait de trouver dans la chambre voisine un grand coffre plein de robes toutes d'or, garnies de diamants. La Belle remercia la bonne Bête de ses attentions; elle prit la moins riche de ces robes, et dit à la servante de serrer les autres, dont elle voulait faire présent à ses sœurs; mais à peine eut- elle prononcé ces paroles que le coffre disparut. Son père lui dit que la Bête voulait qu'elle gardât tout cela pour elle, et aussitôt les robes et le coffre revinrent à la même place. La Belle s'habilla; et pendant ce temps on fut avertir ses sœurs, qui accoururent avec leurs maris. Elles étaient toutes deux fort malheureuses. L'aînée avait épousé un gentilhomme beau comme l'Amour; mais il était si amoureux de sa propre figure, qu'il n'était occupé que de cela depuis le matin jusqu'au soir, et méprisait la beauté de sa femme. La seconde avait épousé un homme qui avait beaucoup d'esprit; mais il ne s'en servait que pour faire enrager tout le monde, et sa femme toute la première. Les sœurs de la Belle manquèrent mourir de douleur quand elles la virent habillée comme une princesse, et plus belle que le jour. Elle eut beau les caresser, rien ne put étouffer leur jalousie, qui augmenta beaucoup quand elle leur eut conté combien elle était heureuse. Ces deux jalouses
descendirent dans le jardin, pour y pleurer tout à leur aise, et elles se disaient :
« Pourquoi cette petite créature est-elle plus heureuse que nous? Ne sommes-nous pas plus aimables qu'elle?
— Ma sœur, dit l'aînée, il me vient une pensée : tâchons de l'arrêter ici plus de huit jours; sa sotte Bête se mettra en colère de ce qu'elle lui aura manqué de parole, et peut-être qu'elle la dévorera.
— Vous avez raison, ma sœur, répondit l'autre. Pour cela, il lui faut faire de grandes caresses. »
Et ayant pris cette résolution, elles remontèrent et firent tant d'amitiés à leur sœur, que la Belle en pleura de joie. Quand les huit jours furent passés, les deux sœurs s'arrachèrent les cheveux et firent tant les affligées de son départ, qu'elle promit de rester encore huit jours.
Cependant la Belle se reprochait le chagrin qu'elle allait donner à sa pauvre Bête, qu'elle aimait de tout son cœur, et elle s'ennuyait de ne la plus voir. La dixième nuit qu'elle passa chez son père, elle rêva qu'elle était dans le jardin du palais, et qu'elle voyait la Bête couchée sur l'herbe et prête à mourir, qui lui reprochait son ingratitude. La Belle se réveilla en sursaut et versa des larmes. « Ne suis-je pas bien méchante,
disait-elle, de donner du chagrin à une bête qui a pour moi tant de complaisance? Est-ce sa faute si elle est si laide et si elle a si peu d'esprit? Elle est bonne, cela vaut mieux que tout le reste. Pourquoi n'ai-je pas voulu l'épouser? Je serais plus heureuse avec elle que mes sœurs avec leurs maris. Ce n'est ni la beauté ni l'esprit d'un mari qui rendent une femme contente : c'est la bonté du caractère, la vertu, la complaisance; et la Bête a toutes ces bonnes qualités. Je n'ai point d'amour pour elle; mais j'ai de l'estime, de l'amitié et de la reconnaissance. Allons, il ne faut pas la rendre malheureuse; je me reprocherais toute mr. vie mon ingratitude. »
A ces mots, la Belle se lève, met sa bague sur la table et revient se coucher. A peine fut-elle dans son lit, qu'elle s'endormit, et quand elle se réveilla le matin, elle vit avec joie qu'elle était dans le palais de la Bête. Elle s'habilla magnifiquement pour lui plaire, et s'ennuya à mourir toute la journée, en attendant neuf heures du soir; mais l'horloge eut beau sonner, la Bête ne parut point. La Belle, alors, craignit d'avoir «ausé sa mort. Elle courut tout le palais en jetant de grands cris; elle était au désespoir. Après avoir cherché partout, elle se souvint de son rêve, et courut dans le jardin vers le canal, où elle l'avait vue en dormant. Elle trouva la pauvre Bête éten-
due sans connaissance, et elle crut qu'elle était morte. Elle se jeta sur son corps, sans avoir horreur de sa figure; et sentant que son cœur battait encore, elle prit de l'eau dans le canal, et lui en jeta sur la tête.
La Bête ouvrit les yeux, et dit à la Belle : « Vous avez oublié votre promesse : le chagrin de vous avoir perdue m'a fait résoudre à me laisser mourir de faim ; mais je meurs content, puisque j'ai le plaisir de vous revoir encore une fois.
— Non, ma chère Bête, vous ne mourrez point, lui dit la Belle; vous vivrez pour devenir mon époux; dès ce moment, je vous donne ma main, et je jure que je ne serai qu'à vous. Hélas ! je croyais n'avoir que de l'amitié pour vous, mais la douleur que je sens me fait voir que je ne pourrais vivre sans vous voir. >
A peine la Belle eut-elle prononcé ces paroles qu'elle vit le château brillant de lumières : les feux d'artifice, la musique, tout lui annonçait une fête; mais toutes ces beautés n'arrêtèrent point sa vue ; elle se retourna vers sa chère Bête, dont le danger la faisait frémir. Quelle fut sa surprise! la Bête avait disparu, elle ne vit plus à ses pieds qu'un prince plus beau que l'Amour, qui la remerciait d'avoir fini son enchantement. Quoique ce prince méritât toute son attention, elle ne put s'empêcher de lui demander où était la Bête.
«« Vous la voyez à vos pieds, lui dit le prince. Une méchante fée m'avait condamné à rester sous cette figure jusqu'à ce qu'une belle fille consentît à m'épouser, et elle m'avait défendu de faire paraître mon esprit. Ainsi, il n'y avait que vous dans le monde assez bonne pour vous laisser toucher à la bonté de mon caractère ; et en vous offrant ma couronne, je ne puis m'acquitter des obligations que je vous ai. »
La Belle, agréablement surprise, donna la main à ce beau prince pour le relever. Ils allèrent ensemble au château, et la Belle manqua mourir de joie en trouvant dans la grande salle son père et toute sa famille, que la belle dame qui lui était apparue en songe avait transportés au château.
« Belle, lui dit cette dame, qui était une grande fée, venez recevoir la récompense de votre bon choix : vous avez préféré la vertu à la beauté et à l'esprit, vous méritez de trouver toutes ces qualités réunies en une seule personne. Vous allez devenir une grande reine : j'espère que le trône ne détruira pas vos vertus. Pour vous, mesdames, dit la fée aux deux sœurs de la Belle, je connais votre cœur et toute la malice qu'il renferme. Devenez deux statues; mais conservez toute votre raison sous la pierre qui vous enveloppera. Vous demeurerez à la porte du palais de votre sœur
et je ne vous impose point d'autre peine que détre témoins de son bonheur. Vous ne pourrez revenir dans votre premier état qu'au moment où vous reconnaîtrez vos fautes ; mais j'ai bien peur que vous ne restiez toujours statues. On se corrige de l'orgueil, de la colère, de la gourmandise et de la paresse; mais c'est une espèce de miracle que la conversion d'un cœur méchant et envieux. «
Dans le moment, la fée donna un coup de baguette qui transporta tous ceux qui étaient dans cette salle dans le royaume du prince. Ses sujets le revirent avec joie ; et il épousa la Belle, qui vécut avec lui fort longtemps et dans un bonheur parfait, parce qu'il était fondé sur la vertu.