AND NEW YORK
Allrights reserved
Printed by R. & R. Clark, Edinlurgh, May 1884.
RepfîntedOctoher 1S84; 1SS5 ; iSS-j.
New Edition, with Exercises, iSSS.
Reprinted iSSç.
L— LA BAKBE BLEUE.
Il était une fois \\n homme qui avait de belles maisons à la ville et à la campagne, de la vaisselle d'or et d'argent, des meubles en broderie et des carrosses tout dorés. Mais, par malheur, cet homme avait la barbe bleue ; cela le rendait si laid et si terrible, qu'il n'était ni femme 5 ni fille qui ne s'enfuit de devant lui. Une de ses voisines, dame de qualité, avait deux filles parfaitement belles. Il lui en demanda une en mariage, en lui laissant le choix de celle qu'elle voudrait lui donner. Elles n'en voulaient point toutes deux, et se le renvoyèrent l'une 10 à l'autre, ne pouvant se résoudre à prendre un homme qui eût la barbe bleue. Ce qui les dégoûtait encore, c'est qu'il avait déjà épousé plusieurs femmes, et qu'on ne savait ce que ces femmes étaient devenues. La Barbe (SB B
Bleue, pour faire connaissance, les mena avec leur mère et trois ou quatre de leurs meilleures amies, et quelques jeunes gens du voisinage, à une de ses maisons de campagne, où on demeura huit jours entiers. Ce n'étaient
5 que promenades, que parties de chasse et de pêche, que danses et festins, que collations : on ne dormait point, et on passait toute la nuit à se faire des malices les uns aux autres : enfin tout alla si bien que la cadette commença à trouver que le maître du logis n'avait plus
lo la barbe si bleue, et que c'était un fort honnête homme. Dès qu'on fut de retour à la ville, le mariage se conclut. Au bout d'un mois, la Barbe Bleue dit à sa femme qu'il était obligé de faire un voyage en province, de six semaines au moins, pour une affaire de conséquence ;
15 qu'il la priait de se bien divertir pendant son absence; qu'elle fît venir ses bonnes amies, qu'elle les menât à la campagne, si elle voulait ; que partout elle fît bonne chère. A^'oilà, lui dit-il, les clefs ^ de deux grands gardemeubles ; voilà celle de la vaisselle d'or et d'argent qui
20 ne sert pas tous les jours ; voilà celle de mes coffresforts, où est mon or et mon argent, celle de mes cassettes où sont mes pierreries : et voilà le passe-partout de tous les appartements. Pour cette petite clef-ci, c'est la clef du cabinet au bout de la grande galerie de l'apparte-
25 ment bas : ouvrez tout, allez partout, mais pour ce petit cabinet, je vous défends d'y entrer, et je vous le défends de telle sorte, que, s'il vous arrive de l'ouvrir, il n'y a rien que vous ne deviez attendre de ma colère. Elle promit d'observer ^ exactement tout ce qui lui venait
' l^onnnnee = rlé. - Proiiouiifio tlio .s lilco sa.
d'être ordonné ; et lui, après l'avoir embrassée, monte dans son carrosse, et part pour son voyage. Les voisines et les bonnes amies n'attendirent pas qu'on les envoyât quérir pour aller chez la jeune mariée, tant elles avaient d'impatience de voir toutes les richesses de sa 5 maison, n'ayant osé y venir pendant que le mari y était, à cause de sa barbe bleue qui leur faisait peur. Les voilà aussitôt à parcourir les chambres, les cabinets, les garde-robes toutes plus belles les unes que les autres. Elles montèrent ensuite aux garde-meubles, où elles ne 10 pouvaient assez admirer le nombre et la beauté des tapisseries, des lits, des sophas, des cabinets, des guéridons, des tables et des miroirs où l'on se voyait depuis les pieds jusqu'à la tête, et dont les bordures, les unes de glace, les autres d'argent et de vermeil doré, étaient is les plus belles et les plus magnifiques qu'on eût jamais vues ; elles ne cessaient d'exagérer et d'envier le bonlieur de leur amie, qui cependant ne se divertissait point à voir toutes ces richesses, à cause de l'impatience qu'elle avait d'aller ouvrir le cabinet de l'appartement 20 bas. Elle fut si pressée de sa curiosité, que, sans considérer qu'il était malhonnête de quitter sa compagnie, elle descendit par un escalier dérobé, et avec tant de précipitation, qu'elle pensa se rompre le cou deux ou trois fois. Etant arrivée à la porte du cabinet, elle s'y 25 arrêta quelque temps, songeant à la défense que son mari lui avait faite, et considérant qu'il pourrait lui arriver malheur d'avoir été désobéissante ; mais la tentation était si forte, qu'elle ne put la surmonter ! Elle prit donc la petite clef, et ouvrit en tremblant la porte 30
du cabinet. D'abord elle ne vit rien, parce que les fenêtres étaient fermées ; après quelques moments, elle commença à voir que le plancher était tout couvert de sang caillé, dans lequel se miraient les corps de plusieurs
5 femmes mortes et attachées le long des murs : c'étaient toutes les femmes que la Barbe Bleue avait épousées, l'une après l'autre ! Elle pensa mourir de peur, et la clef du cabinet qu'elle venait de retirer de la serrure lui tomba de la main. Après avoir un peu repris ses sens,
lo elle ramassa la clef, referma la porte, et monta à sa chambre pour se remettre un peu; mais elle n'en pouvait venir à bout, tant elle était émue. Ayant remarqué que la clef du cabinet était tachée de sang, elle l'essuya deux ou trois fois, mais le sang ne s'en allait point : elle
15 eut beau la laver, et même la frotter avec du sable et du grès, il y demeura toujours du sang ; car la clef était fée, et il n'y avait pas moyen de la nettoyer tout à fait : quand on ôtait le sang d'un côté, il revenait de l'autre, La Barbe Bleue revint de son voyage dès le soir même,
20 et dit qu'il avait reçu des lettres en chemin, qui lui avaient appris que l'affaire pour laquelle il était parti venait d'être terminée à son avantage. Sa femme fit tout ce qu'elle put pour lui témoigner qu'elle était ravie de son prompt retour. Le lendemain, il lui redemanda
25 les clefs, et elle les lui donna : mais d'une main si tremblante, qu'il devina sans peine tout ce qui s'était passé. D'où vient, lui dit-il, que la clef du cabinet n'est point avec les autres? — Il faut, dit -elle, que je l'aie laissée là-haut sur ma table. — Ne manquez pas, dit la
30 Barbe Bleue, de me la donner tantôt. Après plusieurs
reprises, il fallut apporter la clef. La Barbe Bleue, l'ayant considérée, dit à sa femme : Pourquoi y a-t-il du sang sur cette clef? — Je n'en sais rien, répondit la pauvre femme, plus pâle que la mort. — Vous n'en savez rien ! reprit la Barbe Bleue, je le sais bien, moi. Vous 5 avez voulu entrer dans le cabinet ! Eh bien ! madame, vous y entrerez, et irez prendre place auprès des dames que vous y avez vues. Elle se jeta aux pieds de son mari, en pleurant et en lui demandant pardon, avec toutes les marques d'un vrai repentir de n'avoir pas été 1° obéissante. Elle aurait attendri un rocher, belle et affligée comme elle était ; mais la Barbe Bleue avait un cœur plus dur qu'un rocher. Il faut mourir. Madame, lui dit-il, et tout à l'heure. — Puisqu'il faut mourir, répondit-elle en le regardant, les yeux baignés de larmes, 15 donnez-moi un peu de temps pour prier Dieu. — Je vous donne un demi-quart d'heure, reprit la Barbe Bleue, mais pas un moment de plus. Lorsqu'elle fut seule, elle appela sa sœur, et lui dit : Ma sœur Anne (car elle s'appelait ainsi), monte, je te prie, sur le haut de la tour, 2° pour voir si mes frères ne viennent point ; ils m'ont promis qu'ils viendraient me voir aujourd'hui, et, si tu les vois, fais-leur signe de se hâter. La sœur Anne monta sur le haut de la tour, et la pauvre affligée lui criait de temps en temps : Anne, ma sœur Anne, ne vois- 25 tu rien venir ? Et la sœur Anne lui répondait : Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l'hcrhe qui verdoie. Cependant la Barbe Bleue, tenant un grand coutelas à la main, criait de toute sa force : Descends vite, ou je monterai là-haut. — Encore un moment, s'il vous plaît, 3°
lui répondit sa l'eninie. Et aussitôt elle criait tout bas : Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? Et la sœur Anne répondait : Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l'herbe qui verdoie. — Descends donc vite,
5 criait la Barbe Bleue, ou je monterai là-haut. — Je m'en vais, répondit la femme; et puis elle criait: Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir? — Je vois, répondit la sœur Anne, une grande poussière qui vient de ce côtéci. — Sont-ce mes frères ? — Hélas ! non, ma sœur, je vois
lo un troupeau de moutons. — ISTe veux-tu pas descendre ? criait la Barbe Bleue. — Encore un petit moment, répondit sa femme, et puis-elle criait : Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? — Je vois, répondit-elle, deux cavaliers qui viennent de ce côté; mais ils sont bien loin
15 encore. — Dieu soit loué ! s'écria-t-elle un moment après, ce sont mes frères. — Je leur fais signe tant que je puis de se hâter. La Barbe Bleue se mit à crier si fort que toute la maison en trembla. La pauvre femme descendit, et alla se jeter à ses pieds tout éplorée et tout
2o échevelée. Cela ne sert de rien, dit la Barbe Bleue ; il faut mourir : puis, la prenant d'une main par les cheveux, et de l'autre levant le coutelas en l'air, il allait lui abattre la tête. La pauvre femme se tournant vers lui, et le regardant avec des yeux mourants, lui demanda
23 un petit moment pour se recueillir. Non, non, dit-il, recommande-toi bien à Dieu ; et levant son bras. . . . Dans ce moment, on heurta si fort à la porte, que la Barbe Bleue s'arrêta tout court: on ouvrit; et aussitôt on vit entrer deux cavaliers qui, mettant l'épée à la
30 main, coururent droit à la Barbe Bleue. Il reconnut
Il y avait une fois un roi et une reine qui étaient si fâchés de n'avoir point d'enfants, si fâchés, qu'on ne saurait dire. Ils allèrent à toutes les eaux du monde : vœux, pèlerinages, tout fut mis en œuvre, et rien n'y faisait. Enfin pourtant la reine eut une fiUe. On fit un beau baptême ; on donna pour marraines à la petite princesse toutes les fées qu'on put trouver dans le pays (il s'en trouva sept), afin que, chacune d'elles lui faisant un don, comme c'était la coutume des fées en ce tempslà, la princesse eût par ce moyen toutes les perfections imaginables. Après les cérémonies du baptême, toute la compagnie revint au palais du roi, où il y avait un grand
12 LA BELLE AU lîOLS DORMANT.
festin pour les fées. On mit devant chacune d'elles un couvert magnifique, avec un étui d'or massif, où il y avait une cuiller, une fourchette et un couteau de fin or, garnis de diamants et de rubis. Mais, comme chacun
5 prenait sa place à table, on vit entrer une vieille fée qu'on n'avait point priée, parce qu'il y avait plus de cinquante ans qu'elle n'était sortie d'une tour, et qu'on la croyait morte ou enchantée. Le roi lui fit donner un couvert ; mais il n'y eut pas moyen de lui donner un
lo étui d'or massif comme aux autres, parce que l'on n'en avait fait que sept pour les sept fées. La vieille crut qu'on la méprisait, et grommela quelques menaces entre ses dents. Une des jeunes fées, qui se trouva auprès d'elle, l'entendit, et, jugeant qu'elle pourrait donner
>5 quelque fâcheux don à la petite princesse, alla, dès qu'on fut sorti de table, se cacher derrière la tapisserie, afin de parler la dernière, et de pouvoir réparer, autant qu'il lui serait possible, le mal que la vieille aurait fait. Cependant les fées commencèrent à faire leur don à la princesse.
2o La plus jeune lui donna pour don qu'elle serait la plus belle personne du monde ; celle d'après, qu'elle aurait de l'esprit comme un ange ; la troisième, qu'elle aurait une grâce admirable à tout ce qu'elle ferait ; la quatrième, qu'elle danserait parfaitement bien; la cinquième, qu'elle
25 chanterait comme un rossignol, et la sixième, qu'elle jouerait de toutes sortes d'instruments dans la dernière perfection. Le rang de la vieille fée étant venu, elle dit en branlant la tête, encore plus de dépit que de vieillesse, que la princesse se percerait la main d'un fuseau, et
30 qu'elle en mourrait. Ce terrible don fit frémir toute la
compagnie, et il n'y eut personne qui ne pleurât. Dans ce moment, la jeune fée sortit de derrière la tapisserie, et dit tout haut ces paroles : Eassurez-vous, roi et reine, votre fille n'en mourra pas ; il est vrai que je n'ai pas assez de puissance pour défaire entièrement ce que mon 5 ancienne a fait : la princesse se percera la main d'un fuseau : mais, au lieu d'en mourir, elle tombera seulement dans un profond sommeil qui durera cent ans, au bout desquels le fils d'un roi viendra la réveiller. Le roi, pour tâcher d'éviter le malheur annoncé par la vieille, 10 fit publier aussitôt un édit par lequel il défendait à toutes personnes de filer au fuseau, ni d'avoir des fuseaux chez soi, sous peine de la vie. Au bout de quinze ou seize ans, le roi et la reine étant allés à une de leurs maisons de plaisance, il arriva que la jeune princesse, courant un 15 jour dans le château, et montant de chambre en chambre, alla jusqu'au bout d'un donjon, dans un petit galetas, où une bonne vieille était seule à filer sa quenouille. Cette bonne femme n'avait point ouï parler des défenses que le roi avait faites de filer au fuseau. Que faites-vous là, 2° ma bonne femme ? dit la princesse. Je file, ma belle enfant, lui répondit la vieille, qui ne la connaissait pas. Ah ! que cela est joli ! reprit la princesse ; comment faites-vous ? donnez-moi, que je voie si j'en ferais bien autant. Elle n'eut pas plus tôt pris le fuseau, que, 25 comme elle était fort vive, un peu étourdie, et que d'ailleurs l'arrêt des fées l'ordonnait ainsi, elle s'en perça la main et tomba évanouie. La bonne vieille, bien embarrassée, crie au secours : on vient de tous côtés, on jette de l'eau au visage de la princesse, ou la délace, on 3°
lui frappe dans les mains, on lui frotte les tempes avec de l'eau de la reine de Hongrie : mais rien ne la faisait revenir. Alors le roi, qui était monté au bruit, se souvint de la prédiction des fées, et, jugeant bien qu'il fallait 5 que cela arrivât, puisque les fées l'avaient dit, il fit mettre la princesse dans le plus bel appartement du palais, sur un lit en broderies d'or et d'argent. On eût dit un ange, tant elle était belle ; car son évanouissement n'avait point ôté les couleurs vives de son teint ; ses joues
lo étaient incarnates, et ses lèvres comme du corail ; elle avait seulement les yeux fermés, mais on l'entendait respirer doucement, ce qui faisait voir qu'elle n'était pas morte. Le roi ordonna qu'on la laissât dormir en repos, jusqu'à ce que son heure de se réveiller fût venue. La
15 bonne fée qui lui avait sauvé la vie en la condamnant à dormir cent ans, était . dans le royaume de Mataquin, à douze mille lieues de là, lorsque l'accident arriva à la princesse : mais elle en fut avertie en un instant par un petit nain qui avait des bottes de sept lieues (c'étaient
20 des bottes avec lesquelles on faisait sept lieues d'une seule enjambée). La fée partit aussitôt, et on la vit au bout d'une heure arriver dans un chariot de feu, traîné par des dragons. Le roi alla lui présenter la main à la descente du chariot. Elle approuva tout ce qu'il avait
23 fait ; mais comme elle était grandement prévoyante, elle pensa que, quand la princesse viendrait à se réveiller, elle serait bien embarrassée toute seule dans ce vieux château : voici ce qu'elle fît. Elle toucha de sa baguette tout ce qui était dans ce château (hors le roi et la reine), gouver-
30 nantes, filles d'honneur, femmes de chambre, gentils-
LA lîELLE AU BOIS DORMANT. 15
hommes, officiers, maîtres-d'hôtel, cuisiniers, marmitons, galopins, gardes, suisses, pages, valets de pied ; elle toucha aussi tous les chevaux qui étaient dans les écuries, avec les palefreniers, les gros mâtins de la basse-cour, et la petite Povjfle, petite chienne de la 5 princesse, qui était auprès d'elle sur son lit. Dès qu'elle les eut touchés, ils s'endormirent tous, pour ne s'éveiller qu'en même temps que leur maîtresse, afin d'être toujours prêts à la servir quand elle en aurait besoin. Les broches mêmes qui étaient au feu toutes pleines de 10 perdrix et de faisans, s'endormirent, et le feu aussi. Tout cela se fit en un moment : les fées n'étaient pas longues à leur besogne. Alors le roi et la reine, après avoir baisé leur chère enfant sans qu'elle s'éveillât, sortirent du château, firent publier des défenses à qui is que ce fût d'en approcher. Ces défenses n'étaient pas nécessaires ; car il ci'iit dans un quart d'heure tout autour du parc une si grande quantité de grands arbres et de petits, de ronces et d'épines entrelacées les unes dans les autres, que bête ni homme n'y aurait pu passer ; 20 en sorte qu'on ne voyait plus que le haut des tours du château, encore n'était-ce que de bien loin. On ne douta point que la fée n'eût encore fait là un tour de son métier, afin que la princesse, pendant qu'elle dormirait, n'eût rien à craindre des curieux. 25
Au bout de cent ans, le fils du roi qui régnait alors, et qui était d'une autre famille que la princesse endormie, étant allé à la chasse de ce côté-là, demanda ce que c'était que des tours qu'il voyait au-dessus d'un grand bois fort épais. Chacun lui répondit selon qu'il 30
16 LA lîELLE AU liOIS DOKMANT.
en avait ouï parler ; les uns disaient que c'était un vieux château où il revenait des esprits ; les autres, que tous les sorciers de la contrée y faisaient leur sabbat. La plus commune opinion était qu'un ogre y demeurait,
5 et que là il emportait tous les enfants qu'il pouvait attraper, pour pouvoir les manger à son aise et sans qu'on pût le suivre, ayant seul le pouvoir de se faire un passage au travers du bois. Le prince ne savait qu'en croire, lorsqu'un vieux paysan prit la parole, et dit :
lo Mon prince, il y a plus de cinquante ans que j'ai ouï dire à mon père qu'il y avait dans ce château une princesse, la plus belle qu'on eût pu voir ; qu'elle devait y dormir cent ans, et quelle serait réveillée par le fils d'un roi, à qui elle était réservée. Le jeune prince, à
15 ce discours, se sentit tout de feu ; il crut, sans balancer, qu'il mettrait fin à une si belle aventure ; et, poussé par l'amour et par la gloire, il résolut de voir sur-lechamp ce qu'il en était. A peine s'avança-t-il vers le bois, que tous ces grands arbres, ces ronces et ces
2o épines s'écartèrent d'eux-mêmes pour le laisser passer. Il marche vers le château qu'il voyait au bout d'une grande avenue où il entra ; et, ce qui le surprit un peu, il vit que personne de ses gens n'avait pu le suivre, parce que les arbres s'étaient rapprochés dès qu'il eut
25 passé. Il ne laissa pas de continuer son chemin : un prince jeune et amoureux est toujours vaillant. Il entra dans une grande avant-cour, où tout ce qu'il vit d'abord était capable de le glacer de crainte. C'était un silence affreux : l'image de la mort s'y présentait
30 partout ; et ce n'étaient que des corps étendus d'hommes
et d'animaux qui paraissaient morts. Il reconnut pourtant bien au nez bourgeonné et à la face vermeille des suisses, qu'ils n'étaient qu'endormis : et leurs tasses, où il y avait encore quelques gouttes de vin, montraient assez qu'ils s'étaient endormis en buvant. Il passa 5 dans une grande cour pavée de marbre : il monte l'escalier ; il entre dans la salle des gardes, qui étaient rangés en haie la carabine sur l'épaule, et ronflant de leur mieux. Il traverse plusieurs chambres pleines de gentilshommes et de dames dormant tous, les uns 10 debout, les autres assis. Il entre dans une chambre toute dorée ; et il vit sur un lit, dont les rideaux étaient ouverts de tous côtés, le plus beau spectacle qu'il eût jamais vu, une princesse qui paraissait avoir quinze ou seize ans, et dont l'éclat resplendissant avait quelque 15 chose de lumineux et de divin. Il s'approcha en tremblant et en admirant, et se mit à genoux auprès d'elle. Alors, comme la fin de l'enchantement était venue, la princesse s'éveilla ; et, le regardant avec des yeux plus tendres qu'une première vue ne semblait le 20 permettre : Est-ce vous, mon prince ? lui dit-elle ; vous vous êtes bien fait attendre. Le prince, charmé de ces paroles, et plus encore de la manière dont elles étaient dites, ne savait comment lui témoigner sa joie et sa reconnaissance ; il l'assura qu'il l'aimait plus que lui- 25 même. Ses discours furent mal rangés ; ils en plurent davantage. Il était plus embarrassé qu'elle, et l'on ne doit pas s'en étonner : elle avait eu le temps de songer à ce qu'elle aurait à lui dire ; car il y a apparence (l'histoire n'en dit pourtant rien) que la bonne fée, 3°
pendant un si long sommeil, lui avait procure le plaisir des songes agréables. Enfin il y avait quatre heures qu'ils se parlaient, et ils ne s'étaient pas encore dit la moitié des choses qu'ils avaient à se dire.
s Cependant tout le palais s'était réveillé avec la princesse ; chacun songeait à faire sa charge ; et, comme ils n'étaient pas tous amoureux, ils mouraient de faim. La dame d'honneur, pressée comme les autres, s'impatienta, et dit tout haut à la princesse que la viande
lo était servie. Le prince aida la princesse à se lever : elle était tout habillée, et fort magnifiquement : mais il se garda bien de lui dire qu'elle était habillée comme sa mère-grand, et qu'elle avait un collet monté : elle n'en était pas moins belle. Ils passèrent dans un salon
15 de miroirs, et y soupèrent servis par les officiers de la princesse. Les violons et les hautbois jouèrent de vieilles pièces, mais excellentes, quoiqu'il y eût plus de cent ans qu'on ne les jouait plus, et après souper, sans perdre de temps, le grand aumônier les maria dans la
30 chapelle du château.