‹ Contes de fées. With notes and complete vocabularyChapitre 5 sur 89 · V.— CENDPJLLON, OU LA PETITE PANTOUFLE DE VERRE · texte numérisé non relu

V.— CENDPJLLON, OU LA PETITE PANTOUFLE DE VERRE

Il était une fois un gentilhomme qui épousa en secondes noces une femme, la plus hautaine et la plus fîère qu'on eût jamais vue. Elle avait deux filles de son humeur, et qui lui ressemblaient eu toutes choses. Le mari avait de son côté, une jeune fille, mais d'une 5 douceur et d'une bonté sans exemple : elle tenait cela de sa mère, qui était la meilleure personne du monde. Les noces ne furent pas plus tôt faites, que la belle-mère fit éclater sa mauvaise humeur ; elle ne put souffrir les bonnes qualités de cette jeune enfant, qui rendaient ses 10 filles encore plus haïssables. Elle la chargea des plus viles occupations de la maison : c'était elle qui nettoyait la vaisselle et les montées, qui frottait la chambre de

madame et celle de mesdemoiselles ses filles ; elle couchait tout au haut de la maison, dans un grenier, sur une méchante paillasse, pendant que ses sœurs étaient dans des chambres parquetées, où elles avaient des lits 5 les plus à la mode, et des miroirs où elles se voyaient depuis les pieds jusqu'à la tête. La pauvre fille souffrait tout avec patience, et n'osait se plaindre à son père, qui l'aurait grondée parce que sa femme le gouvernait entièrement. Lorsqu'elle avait fait son ouvrage, elle

lo allait se mettre au coin de la cheminée et s'asseoir dans les cendres, ce qui faisait qu'on l'appelait communément Cucendron. La cadette, qui n'était pas si malhonnête que son aînée, l'appelait communément Cendrillon. Cependant, Cendrillon, avec ses méchants habits, ne

15 laissait pas d'être cent fois plus belle que ses sœurs, quoique vêtues magnifiquement.

Il arriva que le fils du roi donna un bal, et qu'il en pria toutes les personnes de qualité. Nos deux demoiselles en furent aussi priées, car elles faisaient grande

20 figure dans le pays. Les voilà bien aises, et bien occupées à choisir les habits et les coiffures qui leur siéraient le mieux. Nouvelle peine pour Cendrillon ; car c'était elle qui repassait le linge de ses sœurs et gaudronnait leurs manchettes. On ne parlait que de la

25 manière dont on s'habillerait. Moi, dit l'aînée, je mettrai mon habit de velours rouge et ma garniture d'Angleterre. Moi, dit la cadette, je n'aurai que ma jupe ordinaire, mais en récompense je mettrai mon manteau à fleurs d'or et ma barrière de diamants, qui

30 n'est pas des plus indifférentes. On envoya quérir la

ou LA PETITE PANTOUFLE DE VERRE. 27

bonne coiffeuse, pour dresser les cornettes à deux rangs, et on fit acheter des mouches de la bonne faiseuse. Elles appelèrent Cendrillon pour lui demander son avis, car elle avait le goût bon, Cendrillon les conseilla le mieux du monde, et s'offrit même à les coiffer, ce qu'elles 5 voulurent bien. En les coiffant, elles lui disaient : Cendrillon, serais-tu bien aise d'aller au bal ? — Hélas, mesdemoiselles, vous vous moquez de moi ; ce n'est pas là ce qu'il me faut. — Tu as raison ; on rirait bien si on voyait un Cucendron aller au bal. Une autre que 10 Cendrillon les aurait coiffées de travers ; mais elle était bonne, et elle les coiffa parfaitement bien. Elles furent près de deux jours sans manger, tant elles étaient transportées de joie. On rompit plus de douze lacets à force de les serrer pour leur rendre la taille plus menue ; 15 et elles étaient toujours devant leur miroir.

Enfin l'heureux jour arriva : on partit, et Cendrillon les suivit des yeux le plus longtemps qu'elle put. Lorsqu'elle ne les vit plus, elle se mit à pleurer. Sa marraine, qui la vit tout en pleurs, lui demanda ce qu'elle avait. 20 Je voudrais bien ... je voudrais bien , . . Elle pleurait si fort, qu'elle ne put achever. Sa marraine, qui était fée, lui dit : Tu voudrais bien aller au bal, n'est-ce pas ? Hélas ! oui, dit Cendrillon en soupirant. Hé bien ! seras-tu bonne fille ? dit sa marraine ; je t'y ferai aller. 25 Elle la mena dans sa chambre, et lui dit : Va dans le jardin, et apporte-moi une citrouille. Cendrillon alla aussitôt cueillir la plus belle qu'elle put trouver, et la porta à sa marraine, ne pouvant deviner comment cette citrouille pourrait la faire aller au bal. Sa marraine la 3°

creusa, et, n'ayant laissé que l'écorce, la frappa de sa baguette, et la citrouille fut aussitôt changée en un beau carrosse tout doré ; ensuite elle alla regarder dans sa souricière, où elle trouva six souris toutes en vie. Elle s dit à Cendrillon de lever un peu la trappe de la souricière, et à chaque souris qui sortait, elle lui donnait un coup de sa baguette, et la souris était aussitôt changée en un beau cheval ; ce qui fit un bel attelage de six chevaux d'un beau gris de souris pommelé. Comme elle était

lo en peine de quoi elle ferait un cocher : Je vais voir, dit Cendrillon, s'il n'y a point quelque rat dans la ratière, nous en ferons un cocher. Tu as raison, dit sa marraine, va voir. Cendrillon lui apporta la ratière, où il y avait trois gros rats. La fée en prit un d'entre les trois, à

• 5 cause de sa maîtresse barbe; et l'ayant touché, il fut changé en un gros cocher, qui avait jLine des pliiaJaelles moustaches qu'on ait jamais vues. Ensuite elle lui dit: Va dans le jardin, tu y trouveras six lézards derrière l'arrosoir; apporte-les-moi. Elle ne les eut pas plus

20 tôt apportés, que la marraine les changea en six laquais, qui montèrent aussitôt derrière le carrosse, avec leurs habits chamarrés, et qui s'y tenaient attachés comme s'ils n'eussent fait autre chose de toute leur vie.

La fée dit alors à Cendrillon : Hé bien ! voilà de quoi

25 aller au bal ; n'es-tu pas bien aise ? — Oui, mais est-ce que j'irai comme cela, avec mes vilains habits? Sa marraine ne fit que la toucher avec sa baguette, et en même temps ses habits furent changés en des habits de drap d'or et d'argent, tout chamarrés de pierreries ; elle lui donna

30 ensuite une paire de pantoufles de verre, les ])lns jolies

ou LA PETITE PANTOUFLE DE VEPvRE. 29

du monde. Quand elle fut ainsi parée, elle monta en carrosse, mais sa marraine lui recommanda sur toutes choses de ne pas passer minuit, l'avertissant que si elle demeurait au bal un moment davantage, son carrosse redeviendrait citrouille, ses chevaux des souris, ses 5 laquais des lézards, et que ses beaux habits reprendraient leur première forme. Elle promit à sa marraine qu'elle ne manquerait pas de sortir du bal avant minuit. Elle part, ne se sentant pas de joie. Le fils du roi, qu'on alla avertir qu'il venait d'arriver une grande princesse 10 qu'on ne connaissait point, courut la recevoir; il lui donna la main à la descente du carrosse et la mena dans la salle où était la compagnie. Il se fit alors un grand silence; on cessa de danser, et les violons ne jouèrent plus, tant on était attentif à contempler les 15 grandes beautés de cette inconnue. On n'entendait qu'un bruit confus : Ah ! qu'elle est belle! Le roi même, tout vieux qu'il était, ne laissait pas de la regarder, et de dire tout bas à la reine qu'il y avait longtemps qu'il n'avait vu une si belle et si aimable personne. Toutes 20 les dames étaient attentives à considérer sa coiffure et ses habits, pour en avoir, dès le lendemain, de semblables, pourvu qu'il se trouvât des étoffes assez belles et des ouvriers assez habiles. Le fils du roi la mit à la place la plus honorable, et ensuite la prit pour la mener 25 danser. Elle dansa avec tant de grâce, qu'on l'admira encore davantage. On apporta une fort belle collation, dont le jeune prince ne mangea point, tant il était occupé à la considérer. Elle alla s'asseoir auprès de ses sœurs, et leur fit mille honnêtetés : elle leur fit part des 3°

oranges et des citrons que le prince lui avait donnés, ce qui les étonna fort, car elles ne la connaissaient point.

Lorsqu'elles causaient ainsi, Cendrillon entendit sonner onze heures trois quarts ; elle fit aussitôt une grande

s révérence à la compagnie, et s'en alla le plus vite qu'elle put. Dès qu'elle fut arrivée, elle alla trouver sa marraine, et, après l'avoir remerciée, elle lui dit qu'elle souhaiterait bien aller encore le lendemain au bal, parce que le fils du roi l'en avait priée. Comme elle était

lo occupée à raconter à sa marraine tout ce qui s'était passé au bal, les deux sœurs heurtèrent à la porte ; Cendrillon alla leur ouvrir : Que vous êtes longtemps à revenir ! leur dit-elle en bâillant, en se frottant les yeux et en s'étendant comme si elle n'eût fait que de se réveiller.

15 Elle n'avait cependant pas eu envie de dormir depuis qu'elles s'étaient quittées. Si tu étais venue au bal, lui dit une de ses sœurs, tu. ne t'y serais pas ennuyée : il est venu la plus belle princesse, la plus belle qu'on puisse jamais voir ; elle nous a fait mille civilités : elle

20 nous a donné des oranges et des citrons. Cendrillon ne se sentait pas de joie; elle leur demanda le nom de cette princesse ; mais elles lui répondirent qu'on ne la connaissait pas ; que le fils du roi en était fort en peine, et qu'il donnerait toute chose au monde pour savoir qui

25 elle était. Cendrillon sourit, et leur dit : Elle était donc bien beUe ? Mon Dieu ! que vous êtes heureuses ! Ne pourrais-je point la voir? Hélas! mademoiselle Javotte, prêtez-moi votre habit jaune que vous mettez tous les jours. Vraiment, dit mademoiselle Javotte, je suis de

30 cet avis ! Prêtez votre liabit à un vilain Cucendron

ou LA PETITE TANTOUFLE DE VERRE. 31

comme cela ! il faudrait que je fusse bien folle. Cendrillon s'attendait bien à ce refus, et elle en fut bien aise, car elle aurait été grandement embarrassée si sa sœur eût bien voulu lui prêter son habit.

Le lendemain, les deux sœurs furent au bal, et Cen- 5 drillon aussi, mais encore plus parée que la première fois. Le iîls du roi fut toujovirs auprès d'elle, et ne cessa de lui conter des douceurs. La jeune demoiselle ne s'ennuyait point, et oublia ce que sa marraine lui avait recommandé, de sorte qu'elle entendit sonner le premier coup de minuit, lo lorsqu'elle ne croyait pas qu'il fût encore onze heures ; elle se leva, et s'enfuit aussi légèrement qu'aurait fait une biche. Le prince la suivit, mais il ne put l'attraper. Elle laissa tomber une de ses pantoufles de verre, que le prince ramassa soigneusement. Cendrillon arrive is chez elle bien essoufflée, sans carrosse, sans laquais, et avec ses méchants habits, rien ne lui étant resté de toute sa magnificence qu'une de ses petites pantoufles, la pareille de celle qu'elle avait laissée tomber. On demanda aux gardes de la porte du palais s'ils n'avaient 20 point vu sortir une princesse : ils dirent qu'ils n'avaient vu sortir personne, qu'une jeune fille fort mal vêtue, et qui avait plus l'air d'une paysanne que d'une demoiselle.

Quand les deux sœurs revinrent du bal, Cendrillon leur demanda si elles s'étaient encore bien diverties, et si 25 la belle dame y avait été ; elles lui dirent que oui, mais qu'elle s'était enfuie lorsque minuit avait sonné, et si promptement qu'elle avait laissé tomber une de ses pantoufles de verre, la plus jolie du monde ; que le fils du roi l'avait ramassée, et qu'il n'avait fait que la 3°

32 CENDRILLOX,

regarder tout le reste du bal, et qu'assurément il était fort amoureux de la belle personne à f[ui appartenait la petite pantoufle. Elles dirent vrai, car peu de jours après, le fils du roi fit publier à son de trompe qu'il épou- 5 serait celle dont le pied serait bien juste à la pantoufle. On commença à l'essayer aux princesses, ensuite aux duchesses et à toute la cour, mais inutilement. On la porta chez les deux sœurs, qui firent tout leur possible pour faire entrer leur pied dans la pantoufle, mais elles )o ne purent en venir à bout. Cendrillon, qui les regardait, et qui reconnut sa pantoufle, dit en riant : Que je voie si elle ne me serait pas bonne ! Ses sœurs se mirent à rire et à se moquer d'elle. Le gentilhomme qui faisait l'essai de la pantoufle, ayant regardé attentivement Cents drillon, et la trouvant fort belle, dit que cela était trèsjuste, et qu'il avait ordre de l'essayer à toutes les filles. Il fit asseoir Cendrillon, et, approchant la pantoufle de son petit pied, il vit qu'elle y entrait sans peine et qu'elle y était juste comme de cire. L'étonnement des 20 deux sœurs fut grand, mais plus grand encore quand Cendrillon tira de sa poche l'autre petite pantoufle, qu'elle mit à son pied. Là-dessus arriva la marraine, qui, ayant donné un coup de sa baguette sur les habits de Cendrillon, les fit devenir encore plus magnifiques 25 que tous les autres.

Alors ses deux sœurs la reconnurent pour la belle

personne qu'elles avaient vue au bal. Elles se jetèrent à

ses pieds, pour lui demander pardon de tous les mauvais

traitements qu'elles lui avaient fait souffrir. Cendrillon

30 les releva, et leur dit en les embrassant qu'elle leur

ou LA PETITE PANTOUFLE DE VERRE. 33

pardonnait de bon cœur, et qu'elle les priait de l'aimer bien toujours. On la mena chez le jeune prince, parée comme elle était. Il la trouva encore plus belle que jamais, et, peu de jours après, il l'épousa. Cendrillon, qui était aussi bonne que belle, fit loger ses deux sœurs au palais, et les maria, dès le jour même, à deux grands seigneurs de la cour.

Il était une fois un bûcheron et une bûcheronne qui avaient sept enfants, tous garçons ; l'aîné n'avait que dix ans, et le plus jeune n'en avait que sept. Ils étaient fort pauvres, et leurs sept enfants les incom-

5 modaient beaucoup, parce qu'aucun d'eux ne pouvait encore gagner sa vie. Ce qui les chagrinait encore, c'est que le plus jeune était fort délicat et ne disait mot ; prenant pour bêtise ce qui était une marque de la bonté de son esprit. Il était fort petit, et quand il

lo Adnt au monde, il n'était guère plus gros que le pouce ; ce qui fit qu'on l'appela le petit Poucet.

Ce pauvre enfant était le souffre-douleur de la maison, et on lui donnait toujours le tort. Cependant il était le

LE PETIl POUCET.

plus fin et le jdIus avisé de ses frères, et s'il parlait peu,

il écoutait beaucoup. Il vint une année très-fâcheuse, et

la famine fut si grande, que ces pauvres gens résolurent

de se défaire de leurs enfants. Un soir que ces enfants

étaient couchés, et que le bûcheron était auprès du feu 5

avec sa femme, il lui dit, le cœur serré de douleur : Tu

vois bien que nous ne pouvons plus nourrir nos enfants ;

je ne saurais les voir mourir de faim devant mes yeux,

et je suis résolu de les mener perdre demain au bois ;

ce qui sera bien aisé, car tandis qu'ils s'amuseront à 10

fagoter, nous n'avons qu'à nous enfuir sans qu'ils nous

voient. Ah ! s'écria la bûcheronne, pourrais-tu bien

toi-même mener perdre tes enfants? Son mari avait

beau lui représenter leur grande pauvreté, elle ne

pouvait y consentir : elle était pauvre, mais elle était is

leur mère. Cependant, ayant considéré quelle douleur

ce lui serait de les voir mourir de faim, elle y consentit,

et alla se coucher en pleurant. Le petit Poucet ouït

tout ce qu'ils dirent ; car ayant entendu dans son lit

qu'ils parlaient d'affaires, il s'était levé doucement, et 2°

s'était glissé sous l'escabelle de son père pour les écouter

sans être vu. Il alla se recoucher, et ne dormit point

le reste de la nuit, songeant à ce qu'il avait à faire. Il

se leva de bon matin, et alla au bord d'un ruisseau, où

il remplit ses poches de petits cailloux blancs, et ensuite 25

revint à la maison. On partit, et le petit Poucet ne

découvrit rien de tout ce qu'il savait à ses frères.

Ils allèrent dans une forêt fort épaisse, où, à dix pas

de distance, on ne se voyait pas l'un l'autre. Le bûcheron

se mit à couper du bois, et ses enfants à ramasser des 3°

ijroutillcs pour faire des fagots. Le père et la mère, les voyant occupés à travailler, s'éloignèrent d'eux insensiblement, et puis s'enfuirent tout à coup par un petit sentier détourné. Lorsque ces enfants se virent seuls,

5 ils se mirent à crier et à pleurer de toute leur force. Le petit Poucet les laissait crier, sachant bien par où ils reviendraient à la maison ; car en marchant il avait laissé tomber le long du chemin les petits cailloux blancs qu'il avait dans ses poches. Il leur dit donc :

lo Ne craignez point, mes frères ; mon père et ma mère nous ont laissés ici, mais je vous ramènerai bien au logis ; suivez-moi seulement. Ils le suivirent, et il les mena jusqu'à leur maison par le même chemin qu'ils étaient venus dans la forêt. Ils n'osèrent d'abord

is entrer ; mais ils se mirent tous contre la porte pour écouter tout ce que disaient leur père et leur mère.

Dans le moment que le bûcheron et la bûcheronne arrivèrent chez eux, le seigneur du village leur envoya dix écus qu'il leur devait il y avait longtemps, et dont

20 ils n'espéraient plus rien. Cela leur redonna la vie, car les pauvres gens mouraient de faim. Le bûcheron envoya sur l'heure sa femme à la boucherie. Comme il y avait longtemps qu'ils n'avaient mangé, elle acheta trois fois plus de viande qu'il n'en fallait pour le souper

25 de deux personnes. Lorsqu'ils furent rassasiés, la bûcheronne dit : Hélas ! où sont maintenant nos pauvres enfants ? Ils feraient bonne chère de ce qui nous reste là. Mais aussi, Guillaume, c'est toi qui as voulu les perdre ; j'avais bien dit que nous nous en repentirions :

30 que font-ils maintenant dans cette forêt ? Hélas ! mon

Dieu, les loups les ont peut-être déjà mangés : tu es bien inhumain d'avoir perdu ainsi tes enfants.

Le bûcheron s'impatienta à la fin ; car elle redit plus de vingt fois qu'il s'en repentirait, et qu'elle l'avait bien dit. Il la menaça de la battre, si elle ne se taisait. Ce s n'est pas que le bûcheron ne fût peut-être encore plus fâché que sa femme, mais c'est qu'elle lui rompait la tête.

La bûcheronne était tout en pleurs : Hélas ! où sont maintenant mes enfants, mes pauvres enfants ? lo Elle le dit une fois si haut, que les enfants, qui étaient à la porte, l'ayant entendue, se mirent à crier tous ensemble : Nous voilà ! nous voilà ! Elle courut vite leur ouvrir la porte, et leur dit en les embrassant : Que je suis aise de vous revoir, mes chers enfants ! Vous 15 êtes bien las et vous avez bien faim ; et toi. Pierrot, comme te voilà crotté ? viens que je te débarbouille. Ce Pierrot était son fils aîné, qu'elle aimait plus que tous les autres, parce qu'il était un peu rousseau, et qu'elle était un peu rousse. Ils se mirent à table, et 2° mangèrent d'un appétit qui faisait plaisir au père et à la mère, à qui ils racontaient la peur qu'ils avaient eue dans la forêt, en parlant presque tous ensemble. Ces bonnes gens étaient ravis de revoir leurs enfants avec eux, et cette joie dura tant que les dix écus durèrent, ^5 mais lorsque l'argent fut dépensé, ils retombèrent dans leur premier chagrin, et résolurent de les perdre encore, et, pour ne pas manquer le coup, de les mener bien plus loin que la première fois.

Ils ne purent parler de cela si secrètement, qu'ils 3°

ne fussent entendus par le petit Poucet, qui fit sou compte de sortir d'affaire comme il avait déjà fait : mais quoiqu'il se fût levé de bon matin pour aller ramasser de petits cailloux, il ne put en venir à bout,

5 car il trouva la porte de la maison fermée à double tour. Il ne savait que faire, lorsque, la bûcheronne leur ayant donné à chacun un morceau de pain pour leur déjeuner, il songea qu'il pourrait se servir de son pain au lieu de cailloux, en le jetant par miettes le

lo long des chemins où ils passeraient : il le serra donc dans sa poche.

Le père et la mère les menèrent dans l'endroit de la forêt le plus épais et le plus obscur ; et dès qu'ils y furent, ils gagnèrent un faux -fuyant et les

15 laissèrent là. Le petit Poucet ne s'en chagrina pas beaucoup, parce qu'il croyait retrouver aisément son chemin par le moyen de son pain qu'il avait semé partout où il avait passé ; mais il fut bien surpris lorsqu'il ne put en retrouver une seule miette : les

20 oiseaux étaient venus, qui avaient tout mangé.

Les voilà donc bien affligés ; car, plus ils s'égaraient, plus ils s'enfonçaient dans la forêt. La nuit vint, et il s'éleva un grand vent qui leur faisait des peurs épouvantables. Ils pensaient n'entendre de tous côtés que des

25 hurlements de loups qui venaient à eux pour les manger. Ils n'osaient presque se parler ni tourner la tête. Il survint une grosse pluie qui les perça jusqu'aux os ; ils glissaient à chaque pas, tombaient dans la boue, d'où ils se relevaient tous crottés, ne sachant que faire de

30 leurs mains. Le petit Poucet grimpa au haut d'un

arbre pour voir s'il ne découvrirait rien : tournant la tête de tous côtés, il vit une petite lueur comme d'une chandelle, mais qui était bien loin par delà la forêt. Il descendit de l'arbre, et lorsqu'il fut à terre, il ne vit plus rien : cela le désola. Cependant ayant marché quelque 5 temps avec ses frères du côté qu'il avait vu la lumière, il la revit en sortant du bois.

Ils arrivèrent enfin à la maison où était cette chandelle, non sans bien des frayeurs, car souvent ils la perdaient de vue ; ce qui leur arrivait toutes les fois qu'ils descendaient 10 dans quelque fond. Ils heurtèrent à la porte, et une bonne femme vint leur ouvrir. Elle leur demanda ce qu'ils voulaient. Le petit Poucet lui dit qu'ils étaient de pauvres enfants qui s'étaient perdus dans la forêt et qui demandaient à coucher par charité. Cette femme, les 15 voyant tous si jolis, se mit à pleurer, et leur dit : Hélas ! mes pauvres enfants, où êtes-vous venus ? Savez-vous bien que c'est ici la maison d'un ogre, qui mange les petits enfants ? Hélas ! Madame, lui répondit le petit Poucet, qui tremblait de toute sa force aussi bien que 20 ses frères, que ferons-nous ? Il est bien sûr que les loups de la forêt ne manqueront pas de nous manger cette nuit, si vous ne voulez pas nous recevoir chez vous ; et cela étant, nous aimons mieux que ce soit Monsieur qui nous mange ; peut-être qu'il aura pitié de 25 nous, si vous voulez bien l'en prier.

La femme de l'ogre, qui crut qu'elle pourrait les cacher à son mari jusqu'au lendemain matin, les laissa entrer, et les mena se chauffer auprès d'un bon feu ; car il y avait un mouton tout entier à la broche pour le souper de l'ogre. 30

Comme ils commençaient à se chauÊfer, ils entendirent heurter trois ou quatre grands coups à la porte ; c'était l'ogre qui revenait. Aussitôt sa femme les fit cacher sous le lit, et alla ouvrir la porte. L'ogre demanda s d'abord si le souper était prêt, et si on avait tiré du vin : et aussitôt il se mit à table. Le mouton était encore tout sanglant ; mais il ne lui sembla que meilleur. Il flairait à droite et à gauche, disant qu'il sentait la chair fraîche. Il faut, lui dit sa femme, que ce soit ce

lo veau que je viens d'habiller, que vous sentez. Je sens la chair fraîche, te dis-je encore une fois, reprit l'ogre, en regardant sa femme de travers, et il y a ici quelque chose que je n'entends pas. En disant ces mots, il se leva de table et alla droit au lit.

15 Ah ! dit-il, voilà donc comme tu veux me tromper, maudite femme ! Je ne sais à quoi il tient que je ne te mange aussi : bien t'en prend d'être une vieille bête. Voilà du gibier qui me vient bien à propos pour traiter trois ogres de mes amis, qui doivent venir me voir ces

20 jours -ci.

Il les tira de dessous le lit l'un après l'autre. Ces pauvres enfants se mirent à genoux en lui demandant pardon ; mais ils avaient affaire au plus cruel de tous les ogres, (pii, bien loin d'avoir de la pitié, les dévorait

25 déjà des yeux, et disait à sa femme que ce serait là de friands morceaux, lorsqu'elle leur aurait fait une bonne sauce.

Il alla prendre un grand couteau ; et, en approchant de ces pauvres enfants, il l'aiguisait sur une longue pierre

30 qu'il tenait à sa main gauche. Il en avait déjà empoigné

un, lorsque sa femme lui dit : Que voulez-vous faire à l'heure qu'il est? N'aurez- vous pas assez de temps demain ? Tais-toi, reprit l'ogre ; ils en seront plus mortifiés. ]\Iais vous avez encore tant de viande, reprit sa femme : voilà un veau, deux moutons et la moitié 5 d'un cochon. Tu as raison, dit l'ogre, donne-leur bien à souper, afin qu'ils ne maigrissent pas, et va les mener coucher,

La bonne femme fut ravie de joie et leur porta bien à souper ; mais ils ne purent manger, tant ils 10 étaient saisis de peur. Pour l'ogre, il se mit à boire, ravi d'avoir de quoi si bien régaler ses amis. Il but une douzaine de coups de plus qu'à l'ordinaire, ce qui lui donna un peu dans la tête, et l'obligea d'aller se coucher. ^s

L'ogre avait sept filles, qui n'étaient encore que des enfants. Ces petites ogresses avaient toutes le teint fort beau, parce qu'elles mangeaient de la chair fraîche, comme leur père ; mais elles avaient de petits yeux gris et tout ronds, le nez crochu, et une fort grande 20 bouche avec de longues dents fort aiguës et fort éloignées l'une de l'autre. Elles n'étaient pas encore méchantes, mais elles promettaient beaucoup, car elles mordaient déjà les petits enfants pour en sucer le sang. On les avait fait coucher de bonne heure, et elles étaient toutes 25 sept dans un grand lit, ayant chacune une couronne d'or sur la tête. Il y avait dans la même chambre un autre lit de la même grandeur ; ce fut dans ce lit que la femme de l'ogre mit coucher les sept petits garçons ; après quoi elle alla se coucher auprès de son mari. 3°

Le petit Poucet, qui avait remarquo que les tilles de l'ogre avaient des couronnes d'or sur la tête, et qui craignait qu'il ne prît à l'ogre quelques remords de ne les avoir pas ëgorgés dès le soir même, se leva vers le milieu de

5 la nuit, et, prenant les bonnets de ses frères et le sien, il alla doucement les mettre sur la tête des sept filles de l'ogre, après leur avoir ôté leurs couronnes d'or, qu'il mit sur la tête de ses frères et sur la sienne, afin que l'ogre les prit pour ses filles, et ses filles pour les

lo garçons qu'il voulait égorger. La chose réussit comme il l'avait pensé ; car l'ogre s'étant éveillé sur le minuit, eut regret d'avoir diôeré au lendemain ce qu'il pouvait exécuter la veille. Il se jeta donc brusquement hors du lit, et prenant son grand couteau : Allons voir, dit-

15 il, comment se portent nos petits drôles ; n'en faisons pas à deux fois.

Il monta donc à tâtons à la chambre de ses filles, et s'approcha du lit où étaient les petits garçons, qui dormaient tous, excepté le petit Poucet, qui eut bien

20 peur lorsqu'il sentit la main de l'ogre qui lui tâtait la tête, comme il avait tâté celle de tous ses frères. L'ogre qui sentit les couronnes d'or : Vraiment, ditil, j'allais faire là un bel ouvrage ! je vois bien que j'ai bu trop hier soir. Il alla ensuite au lit de ses

25 filles, ou ayant senti les petits bonnets des garçons : Ah ! les voilà, dit-il, nos gaillards ; travaillons hardiment. En disant ces mots il coupa, sans balancer, là gorge à ses sept filles. Fort content de cette expédition, il alla se recoucher auprès de sa femme.

30 Aussitôt que le petit Poucet entendit ronfler l'ogre,

il réveilla ses frères, et leur dit de s'habiller promptement et de le suivre. Ils descendirent doucement dans le jardin et sautèrent pas-dessus les murailles. Ils coururent presque toute la nuit, toujours en tremblant et sans savoir où ils allaient. L'ogre s'étant éveillé, dit s à sa femme : Va-t'en là-haut habiller ces petits drôles d'hier au soir. L'ogresse fut fort étonnée de la bonté de son mari, ne se doutant point de la manière qu'il entendait qu'elle les habillât, et croyant qu'il lui ordonnait de les aller vêtir. Elle monta en haut, où elle lo fut bien surprise, lorsqu'elle aperçut ses sept filles égorgées et nageant dans leur sang. Elle commença par s'évanouir (car c'est le premier expédient que trouvent presque toujours les femmes en pareilles rencontres). L'ogre, craignant que sa femme ne fût trop 15 longtemps à faire la besogne dont il l'avait chargée, monta en haut pour lui aider. Il ne fut pas moins étonné que sa femme, lorsqu'il vit cet affreux spectacle. Ah ! qu'ai-je fait là ? s'écria-t-il. Ils me le payeront, les malheureux, et tout à l'heure. 20

Il jeta aussitôt une potée d'eau dans le nez de sa femme ; et l'ayant fait revenir : Donne-moi vite mes bottes de sept lieues, lui dit-il, afin que j'aille les attraper. Il se mit en campagne, et, après avoir couru de tous côtés, il entra enfin dans le chemin où march- 25 aient ces pauvres enfants, qui n'étaient plus qu'à cent pas du logis de leur père. Ils virent l'ogre qui allait de montagne en montagne, et qui traversait des rivières aussi aisément qu'il aurait fait du moindre ruisseau. Le petit Poucet, qui vit un rocher creux 30

proche le lieu où ils étaient, y fit cacher ses six frères, et s'y fourra aussi, regardant toujours ce que l'ogre deviendrait. L'ogre, qui se trouvait fort las du chemin qu'il avait fait inutilement (car les bottes de sept

s lieues fatiguent fort leur homme), voulut se reposer ; et par hasard, il alla s'asseoir sur la roche où les petits garçons s'étaient cachés. Comme il n'en pouvait plus de fatigue, il s'endormit après s'être reposé quelque temps, et vint à ronfler si effroyablement, que les pauvres

lo enfants n'en eurent pas moins de peur que quand il tenait son grand couteau pour leur couper la gorge.

Le petit Poucet en eut moins de peur, et dit à ses frères de s'enfuir promptement à la maison pendant que l'ogre dormirait bien fort, et qu'ils ne se missent

15 point en peine de lui. Ils crurent son conseil, et gagnèrent vite la maison.

Le petit Poucet s'étant approché de l'ogre, lui tira doucement ses bottes, et les mit aussitôt. Les bottes étaient fort grandes et fort larges ; mais comme elles

20 étaient fées, elles avaient le don de s'agrandir et de

s'apetisser selon la jambe de celui qui les chaussait ;

de sorte qu'elles se trouvèrent aussi justes à ses pieds

et à ses jambes que si elles eussent été faites pour lui.

Lorsque le petit Poucet eut chaussé les l)ottcs de

25 l'ogre, il s'en alla à la cour, où il savait qu'on était fort en peine d'une armée qui était à deux cents lieues de là, et du succès d'une bataille qu'on avait donnée. 11 alla trouver le roi, et lui dit que, s'il le souhaitait, il lui rapporterait des nouvelles de l'armée avant la fin du jour. Le roi

30 lui promit une grosse somme d'argent, s'il en venait à

bout. Le petit Poucet rapporta des nouvelles dès le soir même ; et cette première course l'ayant fait connaître, il gagnait tout ce qu'il voulait : car le roi le payait parfaitement pour porter ses ordres à l'armée, et une infinité de dames lui donnaient tout ce qu'il voulait pour 3 avoir des nouvelles de leurs amants : et ce fut là son plus grand gain.

Après avoir fait pendant quelque temps le métier de courrier, et avoir amassé beaucoup de bien, il revint chez son père, où il n'est pas possible d'imaginer la joie 10 qu'on eut de le revoir. Il mit toute sa famille à son aise. Il acheta des offices pour son père et pour ses frères ; et par là il les établit tous, et fit parfaitement bien sa cour en même temps.

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