SECONDE PARTIE
■AVANTAGE quC le
vin m'avoit donné sur la sœur de Mustapha avoit eu trop de charmes pour moi, pour que je néf gligeasse Toccasion d''en remporter de plus grands. Plein de cette douce espérance, je me rendis auprès d'elle la nuit suivante, avec de nouvelles provisions de vin et d'amour.
Zambak me reçut à son ordinaire : je lui versai de ma liqueur, qu'elle me jetta au visage : étonné de cette brusque incartade, je lui en de-
mandai la raison. Ses pleurs répondirent pour elle. Je me précipitai à ses pieds en la priant de m'instruire de la cause d'un traitement si rigoureux. Oses-tu bien me le demander, Douïurmak clif iki ïu\*, me dit-elle en redoublant ses larmes. Regarde, ajoùta-t'elle, ouvrant sa simare, regarde Tétat oit tu m'as mise? Qui voudra de moi à présent que, Si\i imi Karimak benum Wudgiud bir Koulakler **. Oserai-Je prendre un mari, qui me coupera le visage***, quand il aura reconnu que je l'aurai trompé? Sois donc le mien, continua-t'elle en se jettant à mon col, puisque je ne puis en avoir un autre.
Malgré mes résolutions, je me trouvai fort embarrassé. Zambak qui vit ma consternation, s'abandonna aux regrets et menaça de me dé-
* Traître a deux visages.
** Tu as percé mon corps comme un cure-oreiUe. *** Les Turcs en se mariant achettent chat en poche. Ils se rapportent de la beauté et de la virginité de la future à celles qui ont fait le mariage ; mais quand la mariée ne se trouve pas pucelle, ils sont en droit de la renvoyer a ses parens, après l'avoir défigurée. Cet affront est si sensible, qu'on voit souvent des pères et mères étrangler leurs filles après les avoir re^.ûes chez eux. Quand l'épousée est irréprochable, on a grand soin d'exposer a la fenêtre de la rué, le caleçon qui porte les marques de sa défunte virginité. Les Espagnols en usent de même, lis exposent en public les draps du lit de la mariée, et les duègnes crient à haute Toix Virgen la tenemos. Nous l'avons vierge. En France on agit plus prudemment.
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férer au Cadilesker. Je sçavois trop ce qu'une pareille menace produiroit, si elle avoit son effet, pour ne pas faire tous mes efforts pour la prévenir; c'est pourquoi j'employai tout mon sçavoir pour l'apaiser. Rien ne me réussit : enfin Je fus contraint de lui promettre de l'épouser, Zambak me le fit jurer par le tombeau du Prophète, et je fis gaïment un serment que j'étois bien résolu de violer. Cependant je mis une restriction à ma promesse, et ce fut, de n'embrasser sa croyance, que quand je serois parfaitement convaincu qu'elle valoit mieux que la mienne.
Cette précaution ne valoit pas le diable. On auroit eu bientôt résolu mes doutes par force, et si les raisons des Imans * ne m'avoient pas convaincu, le Sou-Bachi avoit un argument sans réplique; il falloit être circoncis, ou brûlé vif.
Après cette indiscrette promesse, Zambak essuya ses larmes et me dit amoureusement
* Prêtres turcs fort versés dans la science obscure de l'Alcoran, qu'ils interprètent à leur fantaisie, ou plutôt selon le besoin qu'ils en ont. Il n'est presque point de gens d'une ignorance plus crasse que les religieux turcs. Pour toute réponse à une objection qui les pousse a bout, ils disent, il faut que cela soit ainsi, puisque le Prophète l'a décidé. Sur cette assurance, un Turc croit tout fermement. Il est heureux pour l'ignorance des Imans que les étrangers n'osent disputer avec eux sur leur religion, sans courir de grands risques. Sans cela, ils se trouveroient souvent à quia.
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Bangnayap * . Il ne fallut pas me le répéter : je me plongeai dans une mer de délices, sans penser au naufrage que Je risquois de faire. Tout cela se passa en présence de Tonton qui en avoit bien vu d''autres.
Je trouvois trop de charmes dans la possession de la fille de Sulmen, pour que le destin m^en laissât jouir long-tems; mais si la fortune me fit un vilain tour dans cette occasion, je dois lui en sçavoir gré, puisqu'elle me tira du plus dangereux péril dans lequel un esclave Chrétien puisse tomber.
La maladie de Sulmen qui, d'abord ne paroissoit rien, devint en peu de tems considérable : Part des médecins Tenleva aux vœux de sa famille. Après lui avoir rendu les devoirs funèbres, Mustapha, qui se trouvoit en état d'agir, donna ses premiers soins à l'arrangement de ses affaires, et chercha à dissiper son chagrin dans les bras de Chécher para.
Rien ne nous gênoit dans nos entrevues : nous nous retirâmes à la maison de Galata, autant pour passer les premiers jours du deuil, que pour être plus en liberté de nous consoler mutuellement. Là, nous faisions une bonne chère, que le vin rendoit plus piquante. Mus-
* Faites-moi ce qu'il vous plaira. Ce sont les premières paroles qu'une nouvelle mariée dit à son époux, quand ses parens l'ont remise entre ses mains; il ne pourroit lui toucher sans cette espèce de permission.
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tapha ignoroit le secret de mon intrigue avec sa sœur. Tonton m'avoit Juré de ne lui en parler Jamais sans mon aveu. J'avois déclaré à cette fille, que mon intention n^étoitpas d'épouser Zamhak aux conditions qu'elle m'avoit imposé, et Je lui avois fait comprendre Timportance du secret. De son côté Zamba attendoit fort patiemment que le Prophète m'éclairât, et recevoit volontiers les à compte que Je lui donnois sur notre futur mariage. Quelques coups de bâton avoient rabattu les fumées amoureuses de nos rivaux, qui n'osoient plus se présenter crainte de pis. Ainsi nous ne songions qu'à nous réjouir à la campagne, oii nous nous proposions de demeurer long-tems ; mais le destin en avoit autrement ordonné.
Mustapha fut obligéd'aller à Constantinople, à propos de Je ne sçai quoi. Il me recommanda la garde de l'honneur de nos Infantes et partit. Il revint trois Jours après, et me raconta avec agitation, que s'étant trouvé la veille dans une débauche dont étoit un ancien A^amoglan*, on y avoit beaucoup parlé de beautés; que dans la chaleur du vin, il avoit vanté celle de Zambak; et que l'Azamoglan lui avoit fait une espèce de crime de retenir un bien qui appartenoit de droit à Sa Hautesse, et lui avoit dit, qu'il ne
* Jeunes gens pris à la guerre, achettés des Tartares, ou donnés en tribut dans la Morée, l'Albanie, etc. Les mieux faits servent au sérail où ils sont élevés, ou dans les janis. saires.
manqueroit pas d'en avertir le Kislar Aga:[i *; que le discours de Fenfant de tribut n'avoit pas fait dans le moment beaucoup d'impression sur lui; mais que depuis y ayant réfléchi, il appréhendoit qu'on ne vint de la part du Grand Seigneur lui enlever sa sœur.
Cétoit là le seul moyen de me tirer d'affaires. Cependant j'en ressentis un chagrin presque égal à celui de mon patron, qui ne pouvoit suporter Pidée de sa sœur au serrail, confondue, peut-être pour toute sa vie, dans le nombre des odaliques.
Nous aprîmes cette triste nouvelle à Zambak, qui ne pût dissimuler la joïe qu'elle en ressentit. L'ambitieuse n'étoit pas satisfaite du cœur de son esclave, il lui falloit celui du Monarque Ottoman.
Mustapha en fut scandalisé. Je pris la liberté de remontrer à sa sœur, que l'allégresse qu'elle faisoit voir augmentoit chez son frère le chagrin que lui causoit l'idée de leur séparation. Elle nous traita comme des nègres et n'auroit
* chef des eunuques noirs. Il a une autorité presque sans bornes dans le sérail, où il peut aller à cheval. Ces ministres des plaisirs du G. S. sont ordinairement aussi avares que riches. Les femmes du serrail les comblent de présents, soit pour jouir de plus de liberté, soit pour l'emporter sur leurs concurrentes, à quoi ils peuvent beaucoup contribuer en vantant leurs charmes au sultan. Ces messieurs châtient les sultanes de leurs fautes, comme on punit les enfants des leurs; mais dans un lieu toujours trés-obscur. Ils usent sobrement de ce privilège, parce qu'il suffiroit qu'une femme de
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pas fait voir plus de mépris pour nous, quand elle auroit déjà été sultane Hassaki *. Le fils de Sulmen avoit peine à modérer son indignation, et j'enrageois de grand cœur.
Plus Forgueilleuse Zambak nVévitoit, plus Je cherchois à la joindre seule. J'en trouvai enfin le moyen sur le midi du même jour, dans un endroit écarté du jardin où elle étoit profondément endormie. Je ne Tavois jamais vue si belle. La chaleur excessive qu'il faisoit alors permettoit de dormir au frais; et Zambak, couchée sur un lit de gazon, n' étoit qu'à demi couverte de sa seule simare. Je la considérois en réfléchissant douloureusement sur la perte que j'allois faire de tant de beauté, lorsqu'elle se réveilla. Je voulus prendre avec elle mes privautés ordinaires : un esclave, dit-elle en me repoussant avec dédain, ne doit pas prétendre à des faveurs dont le Grand Seigneur sera dorénavant le seul possesseur. Du moins, lui répondis-je d'un air piqué, vous ne lui porterez que mes restes ; et je doute qu'il en fasse grand cas.
mauvaise humeur, les accusa d'avoir pris quelques libertés, pour qu'il leur en coûta la tête, sans qu'on voulut entendre ce qu'ils auroient à dire pour leur justification. Ce monstre en chef a aussi les clefs du trésor du serrail. Il faut que les sultans ayent beaucoup de confiance en eux, pour leur abandonner si absolument ce qu'ils ont de plus cher, leurs femmes et leur argent.
* La mère de l'héritier de l'Empire.
Ce peu de mots déconcerta la prétendue Sultane, qui ne pût retenir quelques larmes en me lançant des regards foudroyans. Nous gardâmes un assez long silence, pendant lequel Je fis bien des réflexions.
Si PAzamoglan, me disois-Je, a parlé au Kizlar Agazi et qu^en effet on présente Zambak à Sa Hautesse, et qu'elle s'en accommode, elle ne peut manquer de découvrir qu'on lui aura donné une odalique de contrebande. Peut-être voudra-t'elle connoître Theureux mortel qui Ta précédée. Zambak pourra-f elle se défendre de le déclarer : de quelque façon que la chose tourne, j'en serai mauvais marchand; car, ou je payerai cher la préférence, ou il faudra arborer le turban. Ne vaut-il pas mieux se servir du secret dont Mustapha s'est si bien trouvé, que de courir aucun risque, en faisant connoître au Sultan qu'un esclave est son rival? Allons, allons, continuai-je, il ne faut point balancer. Reparons la brèche que nous avons faite à l'honneur de Zambak; et ne nous mettons pas dans le cas de nous marier sans le consentement de nos parens.
Sans une plus longue délibération, je quittai la fille de Sulmen et j'allai chercher Tonton, qui heureusement se trouvoit seule. Le patron renfermé dans son appartement y déploroit l'ingratitude de sa sœur.
J'instruisis ma compatriote du besoin que j'avois de son secours : elle n'avoit pas employé
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toute sa pommade, qui se conserve long-tems incorruptible ; je pris ce qui en restoit après qu'elle m'en eût enseigné l'application.
Je rejoignis Zambak qui se désespéroit.
A peine m'aperçiit-elle, qu'elle m'accabla d'un torrent d'injures, avec une volubilité de langue que je m'efforçois en vain d'arrêter ; elle fut enfin contrainte de reprendre haleine. Je saisis ce moment pour lui faire comprendre, que je sçavois les moyens de lui rendre les aparences de sa première innocence. Elle parut douter quelque tems de l'infaillibilité d'un si rare secret. Si j'avois osé lui citer l'exemple de Chécher para, je l'aurois fait; mais j'apréhendois de nuire à une fille dont les connoissances m'étoient d'une si grande utilité.
Ce ne fut pas sans peine que je persuadai Zambak de la bonté du remède que je lui vantois. Elle voulut sur le champ en faire l'épreuve • j'y consentis à une condition. Je vous remettrai, lui dis-je, dans l'état où je vous ai trouvée ; mais puisque je dois vous perdre pour toujours, souffrez que je goûte encore avec vous des plaisirs qui vont faire le bonheur d'un autre.
La future Sultane s'emporta à cette proposition ; je crus qu'elle me dévisageroit. Comment, lurek Pelin *, me dit-elle, qu'oses-tu me proposer ? Ugnum den gheth siin meïtiin * * ,.
* Cœur d'absinthe.
** Que ton corps mort passe devant moi.
plutôt que de consentir à cette infamie! Soit, lui répondis-je avec le plus de froideur que Je pus affecter, je n^aurai plus rien à appréhender, et vous aurez tout à craindre : Sa Hautesse, pour se venger de la tromperie que vous lui aurez faite, vous fera Jetter à la mer.
A ces mots je m^éloignai de Zambak, dans Tespérance qu^elle me rappelleroit; mais je fus trompé dans mon attente. Je fis quelques tours dans le jardin, sans qu"'il parût qu''elle sMnquiétât beaucoup de ma retraite. J'en fus si piqfté, que malgré la crainte des suites, je me raffermis dans la résolution de la laisser aller au serrail dans Tétat où elle se trouvoit.
Je revins insensiblement dans l'endroit où j'avois laissé Zambak. Je la trouvai dans un profond évanouissement : mon cœur en fut ému : je me hâtai de lui donner des secours, que son état actuel auroit exigé dePamelaplus féroce. A force de lui frapper dans les mains, et de la tourmenter, elle ouvrit de grands yeux noirs qui, se fixant sur les miens, sembloient demander que j'achevasse de la rapeller à la vie, en travaillant à la cure qu'elle attendoit de moi.
Entièrement revenue à elle, Zambak me fit doucement asseoir à ses côtés. Ce préambule me fit croire qu'elle s'étoit enfin déterminée à subir la condition que je lui avois proposée. La sœur de Mustapha se penchant sur moi, arrosoit mon visage de ses larmes. Souffrirez-vous, me disoit-elle tendrement, que je renonce aux
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espérances les plus flateuses, ou que je sois livrée à une mort cruelle? dois-je recevoir une si triste récompense de ma complaisance à vos désirs? Vous avez différé jusqu^à présent notre mariage sous des prétextes si frivoles, que Je comprends facilement que vous n'avez jamais eu d'autre but que de triompher de ma foiblesse. J'eus l'impudence d'assurer Zambak que je persistois dans le dessein de l'épouser. Puisqu'il est ainsi, reprit-elle, allons devant le Cadi : viens confirmer tes promesses et ton serment en sa présence, ou ne t'oppose plus à ma grandeur.
Je crus devoir accepter l'alternative; et après quelques nouvelles tracasseries j'appliquai mon remède sur la partie affligée, sans exiger le prix du pansement, La malade me combla des plus tendres caresses, me nomma vingt fois le soleil de son ame; et me promit solennellement de se souvenir de moi au milieu des grandeurs qui l'attendoient. Je quittai la future odalique, après lui avoir donné la pommade et quelques petits documens qu'elle devoit mettre en pratique dans l'occasion.
Le lendemain à la pointe du jour on entendit frapper à la porte à coups redoublés. Je courus l'ouvrir à deux eunuques noirs, autant dCIchoglans * et quatre janissaires. Un des eunuques
* Pages du serrail. Ce sont aussi des enfans de tribut qui peuvent parvenir aux grandes charges de l'Empire, quand ils ont atteint l'âge de ±0 ans.
me demanda à parler à Mustapha. Je le conduisis avec son cortège jusqu'à la chambre de mon patron, à qui il dit en peu de mots, que le Grand Seigneur ayant entendu parler de la beauté de Zambak, souhaitoit en faire Tornement de son serrail.
Mustapha assura respectueusement Teunuque, que Pesclave de Sa Hautesse n'avoii rien en sa possession dont elle ne pût disposer à son gré. En achevant ces mots il conduisit les Affriqiiains * jusqu'à Tapartement de Zambak, dans lequel ils entrèrent seuls. Les Ichoglans et les Janissaires félicitèrent Mustapha de Fhonneur que le Sultan alloit répandre sur sa famille, et lui demandèrent celui de sa protection. Les eunuques reparurent une demie heure après, suivis de Zambak couverte d'un voile épais. Elle assura froidement son frère d'une amitié constante; et ne daigna pas se retourner du côté de son médecin, qui la laissa partir avec
* Les eunuques noirs sont les plus laids AfFriquains qu'on peut trouver. Ils sont prépares des l'enfance. Ces monstres sont extrêmement chers, ce qui fait que bien des gens s'en passent. Ce fut Amurath IV qui, le premier, s'avisa de faire entierrement mutiler les eunuques noirs ; à cette occasion. Ce prince revenant un jour de la promenade, vit dans la campagne un mulet qui sailloit une cavale. Cette vue le conduisit a une rellexion assez naturelle sur le compte de ses femmes. Arrive a son serrail, il n'eut rien de plus presse que de faire instrumenter les chirurgiens. La plus grande partie des misérables victimes de sa jalousie, qui etoit déjà avancée en âge, mourut après l'emputatioa.
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une indifférence mêlée de Tinquiéiude qu'il ne prit envie au Sultan de jetter le mouchoir à sa nouvelle favorite aussitôt qu'il la verroit.
Les ministres des plaisirs de Sa Hautesse partis avec leur proye, Mustapha s'abandonna à toute sa douleur, et apostropha son Souverain sans ménager les termes; il y joignit quelques petites imprécations contre Mahomet. J'aidai à mon patron à exhaler sa douleur, et je prodiguai de mon côté les épithétes, surtout au Prophète, dont je craignois bien moins la colère que celle du sultan. Tonton se présenta à propos pour fau^e cesser le duo d'injures. Je la laissai avec Mustapha, et f allai promener mes rêveries dans le jardin.
Je faisois les réflexions qu'exigeoit de moi la situation de mes affaires, lorsque Chécher para vint m'avertir que le patron vouloit m'entretenir. Je demandai à cette fille, si on pouvoit compter sur son secret; elle m'assura qu'il étoit immanquable, et que les plus habiles connoisseurs y demeureroient à quia. Qu'en composant sa pommade, qu'elle avoit remarqué que Zambak avoit emporté au serrail, elle l'avoit préparée de façon qu'elle pouvoit faire son etfet en moins de vingt-quatre heures. Cette assurance me tranquilisa, d'autant plus que je ne doutois pas, que la tille de Sulmen ne pratiquât les innocentes leçons que je lui avois données avec le remède.
Parisien, me dit Mustapha, quand il m'aper-
çut, j'ai vu quelquefois Tambitieuse Zambak recevoir avec joye tes empressemens ; vous en êtes-vous tenus ensemble aux simples témoignages de Tamitié, ou si vous avez poussé les choses plus loin? Ne me déguise point la vérité. Si le Tyran s'apercevoit qu'on Teùt trompé, nous péririons tous. J'assurai mon patron, qu'il ne s'étoit passé entre sa sœur et moi que rien que de très-innocent. J'étois même prêt d'en prendre le Temple de la Mecque à témoin, quand Mustapha me dit en soupirant, mon ingrate sœur ne connoîtpas leprixde ce qu'elle perd en nous quittant; elle auroit vécu plus heureuse avec toi qu'avec un maître impérieux, qui la regardera peut-être comme la dernière de ses esclaves. Je ne me consolerois pas de mon indiscrétion, si elle avoit parue plus sensible à notre séparation. Chécher para , continua-t'il, s'adressant à Tonton, tu étois présente quand les eunuques lui ont parlé ; raconte-nous de qu'elle manière elle a reçu l'infâme honneur qu'on destine à sa beauté ?
Seigneur, répondit le petit morceau de sucre, lorsque les eunuques sont entrés par l'apartement de Zambak, qui s'est d'abord doutée du sujet de leur visite, elle les a reçu avec la majesté d'une reine. A peine lui ont-ils signifié les ordres du Sultan , qu'elle a remercié le Prophète qui lui a fait trouver grâce devant les yeux de son Souverain ; et a dit, aux ministres de ses plaisirs secrets, qu'elle étoit prête à les
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suivre avec joie. Ils l'ont fait dépouiller; après ravoir bien considérée et s'être recriés sur chacune de ses beautés, ils m'ont ordonné de la revêtir; puis après s'être prosternés à ses pieds, ils l'ont respectueusement couverte d'un voile. Zambak sans me dire un seul mot les a suivis, emportant avec elle une petite cassette où sont renfermés quelques bijoux.
Père des vrais croïans, s'écria alors Mustapha, n'impute donc pas à l'indiscrétion de ma langue les malheurs où peut tomber Zambak! Patron, lui dis-je, consolez-vous : la fortune qui attend votre sœur au serrail ne peut manquer de répandre aussi sur vous ses bienfaits : vous allez être caressé, respecté de tout l'empire : quel plaisir pour vous d'être l'oncle du Che\ade* l
Mon ami, répondit Mustapha, ces grandeurs ne me touchent point; content de la médiocrité de ma fortune, je n'ai d'autre ambition que d'en jouir paisiblement. Ce sentiment n'étoit pas d'un Turc (car les Turcs ne sont pas moins ambitieux qu'avares) ; aussi le patron n'en avoit il que l'extérieur.
Nous fîmes un si bon usage de nos différentes façons de le consoler, le Tonton et moi, que le patron étourdit sa douleur dans les bras de son esclave, et la noya dans les flots devin, dont je le faisois boire copieusement. Je me servois de la même recette pour dissiper mes inquiétudes
* Héritier présomptif de l'Empire.
et me consoler de la perte de Zambak. Nous passions la nuit à table et nous dormions le jour.
Nous retournâmes cependant à la ville impériale, pour être plus à portée de sçavoir ce qui se passoit au serrail ; mais nous n'apprîmes rien qui nous intéressât. Environ un mois après notre retour, un capigis vint prendre Mustapha pour le conduire au serrail: le Sultan vouloit lui parler. Il y alla sans crainte, et ce ne fut pas sans émotion que je le vis partir. Tonton faisoit tous ses efforts pour remettre mes esprits dans la tranquilité dont ce message les avoit tirés : on se doute du sujet de mes frayeurs, dont Mustapha me guérit radicalement peu de momens après.
Voici ce qu'il nous raconta de son entrevue avec son souverain. Il avoit paru devant le monarque ottoman, desarmé et dans la posture ordinaire, c'est-à-dire le corps incliné, les mains croisées sur le ventre * et soutenu, ou pour mieux dire, gardé par deux Ichoglans.
Mon amour pour ma favorite, lui dit Sa Hautesse dMn air gracieux, ne m'a pas permis de
* Il n'y a que l'aga des janissaires qui ait le geste libre en parlant au sultan. L'usage de tenir les bras à tous ceux qui approchent du G. S. fut introduit sous Bajazet II, qui fut blessé, sur le chemin d'Andrinople, par un dervich, ou religieux turc qui s'approcha de lui sous prétexte de demander l'aumône à ce prince ; mais en effet dans le dessein de le tuer.
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jetter les yeux sur ta sœur. J^aime Sultane Z,(^/e * si tendrement, que je ne veux pas augmenter ses sujets de jalousie : je te rends Zambak; cependant j'en ai disposé en faveur du Kiaia * * du capitan Bâcha, qui sur le récit qu'on lui a fait de sa beauté, désire Tépouser et te donner sa fille.
Prends ce Katachérif***, ajoùta-t'il, et va trouver mon Tester dar ****.
Un des Ichoglans prit Tordonnance des mains du Sultan et la remit à Mustapha qu'on fît sortir, après avoir remercié Sa Hautesse en se prosternant à ses pieds. Le retour de Zambak me fit présumer que j'allois rentrer dans mes anciens droits ; et je conçus par la nouvelle de son futur mariage, que je la perdrois peut-être avant de la revoir.
Malgré FindifFérence que la sœur avoit fait paroître pour le frère, celui-ci se faisoit un vrai plaisir de l'embrasser. Dès le soir même il eut cette satisfaction. Le grand Seigneur renvoya Zambak chez son frère, avec le même cortège qu'il l'en avoit fait sortir. Nous nous rangeâmes autour de la Sultane manquée, qui, après les premières embrassades essuyées, prit la parole et nous dit ; qu'en entrant au serrail intérieur,
* Éclatante comme une tulipe.
** Lieutenant.
*** Mandement impérial.
n,** Grand trésorier de l'Empire.
on Tavoit d'abord conduite à la Chuchuk-oda * qui lui étoit destinée. Que là, elle avoit reçu les visites et les complimens de ses concurrentes, qui vouloient en même tems juger de sa beauté; que la favorite poussée du même esprit, lui avoit fait aussi Fhonneur de la visiter et de la louer sur ses charmes; mais, que Payant prise en particulier, elle Pavoit menacée de la faire étrangler, si elle avoit le bonheur de plaire au Sultan **. Que la crainte de la mort, lui avoit fait répondre à ce barbare compliment; que n'ayant pas brigué Phonneur qu'on lui destinoit, elle s'en verroit privée sans peine; et qu'elle avoit prié la favorite de la faire sortir d'un lieu, où elle avoit tant à craindre pour ses jours.
A ces mots la jalouse Sultane, continua Zam-
* chambre des nouvelles odaliques. Ces chambres sont fort grandes et contiennent plusieurs lits où les odaliques couchent séparément. Elles sont fort éclairées pendant la nuit ; et il y a des vieilles qui veillent continuellement à ce qu'il ne se passe rien d'indécent entre ces pauvres récluses. 3'ai lu, dans je ne scai quelle relation; qu'autrefois on donnoit aux odaliques leur portion de concombres (mets exquis chez les Turcs) crus et entiers, mais qu'à présent on les leur distribue coupés par roiielles, pour les empêcher d'en faire l'usage auquel on supose qu'elles les employoient alors.
** En 1667, Zachi, Candiotte et Hassaki, lit étrangler une jeune Géorgienne d'une rare beauté, qui lui disputoit le cœur de Mahomet IV. Ce prince après de grands emportemens contre Zachi, laissa son crime impuni.
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bak, nVa comblée de caresses, en nVassurant de son amitié et d"un établissement considérable. En effet, cette adroite femme a engagé le Sultan à reconnoître les services du Kiaia de la mer, en lui donnant une épouse prise dans son serrail \ Enfin hier, Sultane Lalé à pris la peine de me venir annoncer ma sortie, pour épouser rhomme qu^elle nVa destiné. Elle m'a fait des présens considérables ; et m'a assuré que Sa Hautesse auroit soin de ma dot.
Voilcà, dit Zambak en finissant, ce qui nVest arrivé de plus remarquable dans un lieu où je comptois faire la plus éclatante figure. Cest sans doute le Prophète, ajoûta-f elle en se jettant au col de Mustapha, qui me punit d'avoir souhaitté de quitter un frère qui mérite si bien toute ma tendresse.
Mustapha est bien la meilleure pâte de Turc qui soit dans Tempire; aussi fut-il attendri du repentir de sa sœur qu'il tint longtems embrassée. Je ne fus pas tout à fait si dupe que mon patron; mais à la place où j'étois je devois passer sur bien des choses. Nous nous livrâmes entièrement au plaisir de nous voir réunis; et nous passâmes une partie de la nuit tant à table, qu'en joïeux propos.
Le lendemain j'annonçai à mon patron la visite de son futur beau-frere. Curgi Nébi,
* C'est un des plus grands honneurs où un Turc puisse aspirer, la mariée eût-elle servi aux plaisirs du sultan.
Kiaia de la mer, étoit un homme de soixante ans, encore vigoureux, mais de mauvaise mine. Avec une phisionomie de réprouvé, il avoit tous les vices des Turcs, sans posséder aucune de leurs bonnes qualités. Comme Mustapha n'étoit point homme de cour, il ne connoissoit pas cet officier, qui débuta avec lui par un magnifique étalage de sa puissance et de ses richesses. Il ajouta, cependant d^un air qu'il s'efforçoit en vain de rendre galant, qu'il espéroit avoir lieu d'être plus satisfait du mérite de Zambak que de sa dot.
Imaginez-vous un seigneur ruiné qui cajole un financier pour avoir sa fille et ses espèces. Le Katachérif, qui faisoit partie de la dot de Zambak, étoit de vingt bourses *, et THassaki lui en avoit donné presqu'autant en pierreries.
Mustapha reçut le compliment de Curgi avec politesse, et si dans le fonds du cœur, il fut fâché d'avoir un tel beau-frere, la politique lui fit faire extérieurement des avances d'amitié à un homme qu'il méprisoit déjà beaucoup sans le connoître.
Curgi parla ensuite dô' sa fille et dit au patron,
* 30,000 liv. Quand le G. S. marie une fille du serrail à un particulier, ce prince fournit une dot, dont l'époux ne peut disposer qu'en donnant caution ; afin qu'elle retourne a la veuve, s elle le devient, ou au trésor impérial, au cas qu'elle meure sans enfans mâles. Par cette loi, le mari n'est, le plus souvent, que le dépositaire du bien de sa femme.
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qu'il se contenteroit de telle dot qu'il lui plairoit de lui assigner *. Ils se séparèrent en se faisant réciproquement des complimens et des offres de services aussi peu sincères d'une part que de l'autre.
A peine le Kiaia de la mer fut-il sorti, que Zambak qui, cachée, avoit entendu la conversation, vint se jetter aux genoux de son frère en le suppliant de ne la point livrer à un homme si desagréable. Je la vis prête à se porter au plus grand désespoir, quand Mustapha lui eut dit, qu'il n'étoit point en son pouvoir de détourner ce malheur, après les ordres qu'il avoit reçus de son maître.
J'essayai de résoudre Zambak à subir de bonne grâce la loi du plus fort. Mes raisons ne pouvoient rien sur son esprit. Je passai la nuit avec elle : il fut des momens où je sçavois bon gré à la Sultane de sa jalousie, qui me convainquoit de l'excellence du secret de Chécher
* Lorsqu'un lùche se marie, il est obligé d'assurer à la future une dot, dont elle, ou ses parens ne manquent jamais de s'emparer dans le cas de répudiation, ou quand l'époux meurt sans enfans mâles auxquels elle retourne (les filles n'héritent jamais) sans qu'on s'embarrasse de ce que deviendra la mère. Les gens d'une médiocre condition se marient but à but; mais quand le mari répudie sa femme, il est obligé de lui fournir les besoins de la vie, tant qu'elle ne se remarie point avec un autre, ce qui arrive rarement parce qu'elle jouit alors de toute liberté. Ainsi, le divorce n'a pas souvent lieu, chez les petits ; les seuls grands jouissent d'un si beau privilège.
para. Ce n^étoit pas sans raison qu'elle m^avoit assuré que les plus fins y étoient trompés. Cette fleur qu^un instant voit périr pour toujours, sembloit n'avoir repris naissance, que pour se faire cueillir plus difficilement la seconde fois que la première.
Après un de ces doux instants qui, nous ensevelissant dans un profond oubli de nous-mêmes, ne nous laissent que Fardeur de satisfaire nos désirs, sans pouvoir les exprimer autrement que par les doux élans de nos âmes ; Je promis à Zambak de la suivre chez Tépoux qu'elle ne pouvoil refuser. Ce ne fut pas sans peine que Mustapha consentit au changement de mon esclavage. Il vouloit me donner un Kébin *; mais sa sœur s'y opposa souhaittant, disoit-elle, me faire elle-même présent de ma liberté, quand j'aurois été encore quelque tems à son service : j'y donnai sottement les mains.
Mustapha, qui comprit l'intention de sa sœur et la mienne, nous remontra sagement à quoi nous nous exposions avec un homme du caractère de Curgi. Ce fut en vain, il étoit dit que je serois misérable comme un chien, après avoir été le plus fortuné des esclaves.
Zambak avoit différé son mariage sous divers prétextes. Il fallut enfin paroître devant le Cadilescher, qui n'unit Curgi à ma patrone qu'après
Lettres d'afTranchissement.
Le Cousin de Mahomet. 153
que celle-ci eût pris des précautions pour ne se pas faire défigurer.
Le nouvel époux avoit eu raison de vanter son opulence; les richesses brilloient chez lui de toutes parts. Outre un grand nombre d^esclaves de l'un et de Tautre sexe, le bruit public étoit qu'il possédoit des trésors immenses, dont la source étoit la piraterie qu'il exerçoit encore quelquefois.
Loin de l'attente de Zambak et de la mienne, je fus confondu avec les captifs destinés à ramer dans ses galères. Mon air robuste m'avoit attiré cette distinction. Je languis quelque temps dans le bagne de Curgi, avec une chaîne d'environ vingt livres à la jambe. Cette charge me gênoit d'autant plus, que celles que j'avois portées jusques-là n"avoient jamais excédé le poids de deux livres, encore n'en avois-je été décoré chez Mustapha que ad honores, c'est-à-dire quand j'allois en ville.
Mal nourri, plus mal couché, mais régulièrement bien battu, j'avois tout le temps de me repentir de la sottise que j'avois faite en abandonnant Mustapha pour suivre sa sœur.
Après avoir été un mois dans ce lieu de plaisance, j'en fus tiré pour porter chez mon ancien patron une partie du trousseau de la fille de Curgi qu'il avoit épousé. J'eus occasion de voir Tonton, qui ne me reconnut qu'à peine, tant j'étois déjà défiguré. Je racontai sommairement mes malheurs à cette fille : elle avoit toujours
été trop compatissante aux peines de son prochain, pour ne pas donner des larmes au récit des miennes. Par son moyen je parlai à Mustapha dont elle possédoit toujours la tendresse.
Cet aimable musulman m'embrassa, en joignant ses larmes à celles que je ne pus retenir à la vue d^un homme qui m'avoit fait un sort si différent de celui que je subissois alors. Mustapha me promit de faire tous ses efforts pour me revoirchez lui. En effet, ilvintdès le lendemain me demander à Curgi qui le refusa brutalement, disant pour toute réponse qu'il n'avoit pas encore assez d'esclaves pour remplir les chiourmes de deux galères, qu'il alloit mettre en mer.
Le généreux Mustapha lui offrit en ma place deux esclaves vogueurs à son choix. Le maudit Sarrasin avoit mis dans sa tête de me faire ramer, il n'en voulut pas démordre; et de crainte qu'il ne me prit envie de me réfugier chez son gendre, il me confina dans un endroit écarté de son palais, où je fus employé avec une douzaine d'autres malheureux, à nettoyer un égoùt infect qui recevoit toutes les ordures de la maison.
Ce sont les juifs qui sont ordinairement chargés de ce travail; mais Curgi, qui sçavoit faire argent de tout, les avoit exemptés de la corvée moyennant une somme; et en avoit chargé ceux de ses esclaves qui n'étoient pas en état de s'en rachetter comme les juifs.
Le Cousin de Mahomet. 155
Ce misérable Turc aurojt donné des leçons d'avarice aux Harpagons. Nous disions communément entre nous, pour exprimer son attention à ne rien perdre, qu'il bouchoit le trou de son souflet, quand il n'en faisoit pas usage, afin que le vent ne se perdit pas inutilement.
Je ne manquois pas d'argent, j'en avois même offert pour ne point travailler à l'égoùt; mais pour la première fois de sa vie, Curgi n'en voulut point prendre. J'ignorois la cause de ce refus, et ce ne fut que quelque tems après, que j'appris, qu'il avoit conçu de violens soupçons de mon intelligence avec Zambak. C'étoit pour me punir d'un crime dont il n'étoit pas encore sûr que je fusse coupable, qu'il n'avoit pas voulu me vendre à Mustapha et qu'il m'employoit aux plus rudes travaux, en attendant qu'il trouvât jour à me faire brûler vif.
Mes épaules et la plante de mes pieds ont quelquefois pâti des sottises de mon cœur ; et je n'ai jamais goûté tant de douceurs dans la possession de Zambak, que les coups que son mari m'a fait donner m'ont causé de douleur.
Un soir que, retournant du travail, j'étois prêt d'entrer au bagne, une femme couverte de son Feradg-é * me tirant à l'écart, se fit connoître sans se dévoiler pour Tonton. Elle me
* Le feradgé est une espèce de manteau ordinairement de camelot, avec un capuchon. Il n'y a gueres que les femmes du commun qui s'en servent pour aller par la ville.
dit succintement, en me mettant une bourse dans la main, de la donner au plus jeune des deux gardiens du bagne. Que c'étoit la récompense qu^on lui avoit promise, pour me faire parvenir jusqu'à Zambak; ce qu^il pouvoît faire d'autant plus facilement, qu'il étoit eunuque, attendant un emploi dans le Harem de Curgi Nébi : aussitôt elle disparut.
Je songeai une partie de la nuit à ce que je devois faire. Il me sembloit extrêmement périlleux de risquer une entrevue avec Zambak, toujours entourée d'eunuques et d'esclaves dévoués aux volontés de son mari. Je ne m'apercevois que trop de sa mauvaise humeur contre moi, sans lui donner encore de nouveaux sujets de l'augmenter. Cet homme impitoyable, qui me faisoit accabler de coups sans les mériter, pouvoit me condamner à de plus grands maux, en ayant une raison légitime. Mon mauvais destin l'emporta sur de si salutaires réflexions ; et je résolus de me venger de Curgi, comme d'Ibrahim, quelques risques qu'il y eût à courir. Le lendemain je joignis mon homme, et je lui donnai en secret la bourse qui m'avoit été remise. 11 la prit aussi mystérieusement que je la lui donnois, et me fit travailler à Tordinaire jusque sur le midi que, sous prétexte de m'envoyer chercher quelque chose à son usage, il me tira à l'écart et me dit de me préparer la nuit suivante à le suivre.
On juge bien qu'avec le travail que je faisois.
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je ne devois pas être fort ragoûtant ; je me netto-yai le mieux quMl me fut possible. Au milieu de la nuit on ouvrit la porte du bagne, et je m'entendis appeller à haute voix. Je feignis de m'éveiller, en murmurant contre Tennemi de mon repos, à qui je donnai la peine de m'appeller à différentes reprises. Voyant que je nemepressoispas, il alla chercher de la lumière, et m'ayant distingué des autres, il me donna quelques coups de poing, pour dissiper entièrement le sommeil dont il paraissoit e^ue j'avois tant de peine à me tirer.
Cette scène fut fort bien jouée. J'aurois seulement souhaitté que Facteur qui me secondoit, eût modéré son geste ; mais il devenoit inséparable de l'action pour mieux donner le change aux spectateurs.
Nous sortîmes du bagne qui joignoit les jardins du patron, et nous escaladâmes, non sans peine de ma part, à cause de ma chaîne, une assez haute muraille. Descendus dans le jardin, Peunuque me cacha sous un berceau et alla à la découverte. Il revint peu après, et me prenant la main; je me laissai conduire en grand silence. Comme nous traversions un parterre, nous nous figurâmes quelqu'un qui venoit à notre rencontre. Mon guide me quitta brusquement et s'enfuit à toutes jambes : en voulant rimiter, je tombai tout de mon long dans un bassin rempli d'eau. Quelque besoin que j'eusse de me décrasser, je ne restai pas longtems dans
ce bain, dont cependant la fraîcheur m'occasionna presque aussitôt une toux si violente, que les efforts que je fis pour la retenir manquèrent de m'étouffer.
Il n'y avoit pas apparence de s'embarquer plus avant avec un pareil meuble; aussi je dis à mon guide, qui étoit venu me rejoindre, que j'aimois mieux aller ailleurs tousser à mon aise, que de risquer de mourir en me contraignant, ou d'être découvert en laissant un libre cours à mon rhume. Il approuva ma pensée, et nous regagnâmes notre escalade.
L'eunuque, qui avoit plus de soin de sa conservation que de la mienne, monta et descendit le premier fort heureusement, ce que je ne fis pas ; puisqu'en descendant ma chaîne s'étant acrochée à l'échelle dont nous nous servions , et voulant la détacher avec mes deux mains, une ne suffisant pas, je tombai à la renverse, et ma jambe droite qui se trouva prise, se cassa entre deux échellons : je demeurai suspendu la tête en bas.
Je poussai un cri terrible et qui auroit dû nous faire découvrir. L'eunuque qui, malgré sa timidité, ne manquoit pas de présence d'esprit, tira son poignard et me menaça de me le plonger dans le cœur au moindre cri que je ferois encore. La crainte de la mort l'emporta sur la douleur et le besoin de tousser. Il me décrocha le mieux qu'il pût; me fit asseoir à terre. Après avoir caché l'échelle il me chargea sur son dos
Le Cousin de Mahomet. 159
et me porta à vingt pas de la porte du bagne : là, il me permit de crier et de tousser à mon aise.
Mesgémissemensattirèrent bientôt du monde. On vint à moi avec de la lumière, et l'eunuque dit à ceux qui m'entouroient, qu'il ne comprenoit pas, comnient en marchant à côté de lui j'avois pu me casser la jambe ; s'il ajouta quelques raisons pour colorer ma sortie du bagne, je n'étois pas en état de les entendre. On me porta évanoui parmi mes compagnons, qui s'empressèrent à me soulager avec une charité vraiment chrétienne que je ne méritois guéres, puisque la cause de mon malheur Tétoit si peu.
Un esclave de Hambourg, bon chirurgien, me tira de mon évanouissement et me fit oublier que j'étois enrhumé, par les cruelles douleurs qu'il me fit souffrir en racommodantma jambe. Je fis sçavoir mon malheur à Mustapha, qui vint me consoler, et me donner l'argent nécessaire pour avoir les drogues qui pouvoient accélérer ma guérison. Il me tourna de tant de façons, qu'il découvrit une partie de la cause de mon accident, et je lui avouai le reste. Ce fut de lui que j'appris les sujets de soupçons, que Curgi avoit de mon intelligence avec sa femme; ce qu'il sçavoit lui-même de Tonton, qui la voyant librement, avoit apris d'elle, que son mari ne lui avoit pas caché que son dessein étoit de me faire périr de misère.
i6o Contes de Fromaget.
Cependant mon patron, qui fut informé de mon accident sans en apprendre la cause, ne parut pas s^en embarrasser beaucoup. Le Hambourgeois me pansoit régulièrement, et je le payois à chaque fois, afin de Texciter à me tirer plus promptement d'affaires. Mustapha m'apportoit quelquefois, mais en secret, des consolations et des douceurs; il me donnoit des nouvelles de Zambak, qu"'il recevoit lui-même par le canal de Chécher Para.
L'épouse de Curgi avoit été fort sensible à mon accident, et s'étoit résolue, malgré elle, à ne plus risquer d'entrevue. J'aurois voulu être aussi bien guéri de ma jambe, comme de Tenvie de la revoir.
Le temps de se mettre en mer étant venu, Curgi fit la revue de ses chiourmes. Je passai devant lui, et comme je ne marchois encore qu'avec peine, je pris la liberté de lui remontrer, que je ferois un membre fort inutile sur ses galères. Je n'ai pas besoin de tes jambes, me réponditil d'un air farouche, il me suffit que tu ayes deux bras; en même tems il m'appliqua dessus cinq ou six coups de nerfs de bœuf, comme s"il eut voulu essayer s'ils étoient propres à la fatigue.
Mustapha qui, sous un nom emprunté, avoit voulu traiter de ma rançon et n'avoit pas réussi, vint me voir quelques jours avant rembarquement, et me fit présent de vingt séquins.
Eage iGi
.éunM Curç,. conu..uui. ,u oa apporte tu laU.pu- .1 me fhU .hn,.r ,ïm.T. cents coups sous IcL pUnte. des pieds
Le Cousin de Mahomet. i6i
Nous appareillâmes pour croiser* sur la Méditerranée. Le rude métier que celui de forçat ! Le ciel en préserve tout honnête homme qui a eu récemment la jambe cassée ! Je ne pouvois avec cette incommodité ramer d^aussi bonne grâce qu'un autre; aussi les coups de gourdin me manquoient d'autant moins, que J'ctois mieux recommandé.
Un jour que nous allions à la voile, je dormois sur notre banc, quand un chien, qui appartenoit à Curgi, vint flairer les linges qui enveloppoient ma jambe malade. Soit qu'il fut affamé, ou qu'il trouvât c[uelque ragoût aux onguens dont ils étoient imbibés, il me mordit si fort, que, m'éveillant en sursaut, je laissai tomber sur son corps ma bonne jambe garnie de sa chaîne. Le chien se sauva, en criant, sur le coursier où étoit son maître, qui demanda ce qu'on avoit fait à cet animal. Un renégat Génois qui, malheureusement pour moi, avoit vu l'action du chien, raconta le fait à mon desavantage. Aussitôt Curgi commande qu'on apporte la Falaque, et me fait donner deux cent coups sous la plante des pieds, avec promesse d'autant d'autres, quand je serois guéri de ceux-là.
Jamais on n'a souffert un plus rude supplice. La douleur excessive que je ressentois m'avoit
* Aller et revenir à certaines hauteurs, en attendant les navires qu'on veut attaquer.
i62 Contes de Fromaget.
ôté toute sensibilité. J'ai reçu nombre de coups de bâton et de nerfs de bœuf en différentes occasions; ce n'étoit que des chatouillemens en comparaison de ceux-ci.
A peine cette exécution étoit-elle ilnie, qu'on découvrit deux galères qui arrivoient sur nous, faisant force de voiles et de rames. Chacun se prépara au combat, et je fus jette dessous notre banc comme une bête morte. Quand les galères furent à vùë, elles se reconnurent pour ennemies. Mes camarades renfermèrent en euxmêmes la joïe qu'ils ressentirent en découvrant le pavillon de Malthe; moi-même qui n'attendois que la mort, je me livrai à Tespérance de sortir d'esclavage d'une façon ou de l'autre.
Il ne peut y avoir que des chevaliers de Malthe, capables de faire un abordage, avec une intrépidité semblable à celle dont ceux-ci en vinrent aux mains avec les Turcs. Nous fûmes dans un instant tous couverts de feu et de fumée. Curgi Nébi avoit une valeur féroce, qui méprisant les plus grands périls, lui faisoit donner ses ordres avec un sang froid admirable.
Ceux des rameurs qui étoient accoutumés aux combats de mer, avoient l'espérance peinte sur le visage. Quant à moi, qui ne m'étois jamais trouvé à pareille fête, l'horrible fracas que j'entendois, joint à la douleur de la bastonnade, ne me laissoit que la liberté d'invoquer intérieurement tous les saints du calendrier. Je n'ai jamais été si dévot que dans cette occasion.
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Il y avoit à peu près une heure que le combat se soutenoit également, quand un boulet de canon emporta Curgi Nébi. Les forçats en poussèrent un cri d^allégresse. Le chien est mort, dirent, pour toute oraison funèbre, ceux qui virent ce favorable coup. Malgré les sentimens de piété dont j^étois pénétré dans ce moment, je ne ptîs modérer ma joïe, en apprenant Teffet de ce béni coup de canon.
Aussitôt qu^on s''aperçut de la mort du Kiaia, la peur s^empara des esprits : il ne fut plus question que de songer à fuir : Tenvie d''être pris par les Malthois ne nous fit pas obéir exactement, et quittant les rames nous donnâmes le tems à la galère de la religion de venir à l'abordage.
C'est parler improprement que de dire nous ; mais quoique je fusse un membre inutile du corps des vogueurs, je crois pouvoir me servir de cette expression; puisque si je n'avois ni bras ni jambes dont je pusse faire usage, je secondois du moins mes camarades par des vœux ardens pour la commune liberté.
La MaJthoise, qui avait eu affaire à l'autre galère de Curgi, en avoit été maltraitée; et celle-ci, qui vit la nôtre prendre la fuite, la prit aussi de son côté, pendant que son adversaire se remettoit de son désordre. Les coups de sabre, dont les Turcs massacrèrent quelquesuns de nous, ne purent obliger les autres à reprendre les rames; de sorte que notre galère,
qui n alloit qu'à la voile, fut bientôt Jointe par celle de Malthe. Quelques chevaliers avoient déjà sauté à bord Fépée à la main, quand l'autre galère de la religion mit pavillon en berne et tira un coup de canon*.
Ce fut avec la dernière douleur que nous nous vîmes abandonnés de nos libérateurs, qui préférèrent, à une victoire certaine, le charitable soin de secourir leurs gens qui couloient bas.
Alors, force fut de reprendre les rames et le chemin de Constantinople. Les galères entrèrent dans le canal en voguant lentement, La nôtre avoit arboré pavillon noir, et les Turcs qui étoient sur le port, nous virent arriver avec beaucoup moins de tristesse que nous n"'en ressentions nous-mêmes.
Le grand seigneur, le prince du monde le plus habile à succéder, s'empare toujours du bien des grands de sa Porte, soit qu'ils meurent par ses ordres, soit à son service ou autrement. Il assure seulement une médiocre subsistance aux veuves et prend les enfans dans son serrail, où ils soilt élevés, les filles parmi les Odaliques, si elles en valent la peine, et les garçons avec les Azamoglans. C'est à eux de s'y gouverner de façon, qu'ils puissent parvenir à quelque emploi, par leur patience et leurs services. Il faut, dans ce pais, être soi-même l'artisan de sa fortune.
' signal pour demander un pressant secours.
Le Cousin de Mahomet. 165
Cette politique qui, en les ruinant, les tient toujours dans la dépendance, les empêche de devenir trop puissans et d'entreprendre quelque chose contre le service de Sa Hautesse.
Gomme les esclaves font partie des biens, nous fûmes dévolus de plein droit au grand seigneur qui, pour punir notre désobéissance dans une occasion si importante, nous condamna à être tous jettes à la mer.* Cependant il se radoucit et se contenta de nous faire décimer.
J'échappai à ce nouveau genre de mort, après avoir passé la nuit dans une cruelle attente de ma destinée. Les malheureux sur qui le sort tomba furent noïés, et les autres renfermés étroitement. Par bonheur que mon chirurgien n'avoit pas été compris dans le nombre des décimés ; et que nous demeurâmes ensemble quelques jours, qu'il employa à panser mes blessures, tant vieilles que nouvelles.
Je restai le dernier à vendre des esclaves de Curgi; il est facile de croire que je n'étois pas
* Autrefois quand on jettoit quelqu'un a la mer, on l'enfermoit dans un sac de peau bien exactement fermé. Et par un rafinement de cruauté, on lui donnoit pour compagnie un chat, un chien et des vivres, c'est-a-dire du pain et de l'eau pour trois jours. A présent on n'y fait plus tant de façons. Avant de lancer le criminel à la mer, on se contente de lui lier les mains et les pieds, et de lui attacher une pierre au col. Ce supplice est ordinairement celui des femmes surprises en galanterie sérieuse.
i66 Contes de Fromaget.
de défaite, J'avois fait sçavoir ma situation à Mustapha, qui étoit malade à Galata. Ne pouvant venir à Constantinople, il avoit prié un ami d'achetter celui des esclaves de Curgi qui senommoit Parisien l'Ecolier. Cet homme, qui vint pour me marchander, crut, en me voiant, que Mustapha s^étoit moqué de lui; il sortit sans daigner s^informer du prix qu'on me vouloit vendre; et fit sçavoir à son ami, qu''il ne pouvoit faire une plus mauvaise acquisition, que celle dont il Tavoit chargé. Le fils de Sulmen lui fit dire, par un exprès, qu'il m'achettât sans retardement et à quelque prix que ce fut.
Pendant ces allées et venues, un Schérif* fit marché de ma personne à douze sequins, et me fit porter chez lui : je n'étois pas en état de m'y transporter moi-même.
Le parent de Mahomet me traita fort doucement. Il eut soin de me faire panser si bien et si régulièrement, qu'au bout d'un mois j'étois en état d'agir à l'ordinaire. Je ne sçavois à quoi attribuer les bontés de cet homme, n'ayant encore rien fait qui méritât tant d'attention. Mustapha qui, après sa guérison, étoit revenu à Constantinople et me voyoit facilement chez Omar Fétatz mon patron, ne pouvoit, non plus
* Descendant de Mahomet. Ils ont seuls le privilège de porter des turbans verds, qu'ils font faire extrêmement gros.
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que moi, concevoir les motifs qui faisoient agir ce Turc si différemment des autres.
Le fils de Sulmen m^avoit appris le retour de sa sœur chez lui après la mort de son époux; et me faisoit confidence des sujets de chagrin que lui donnoit la fille de Curgi Nébi qui, du côté du caractère, étoit bien la fille de son père. Il avoit beaucoup à souffrir de ses hauteurs et de ses caprices, qui l'avoient contraint, de confiner sa sœur et Tonton à Galata où toute sa consolation étoit d^aller les voir.
Mustapha avoit proposé à Fétatz de lui rendre le double de ce qu'il m'avoit achetté ; mais celui-ci, qui n^ voulut point entendre, lui confia les raisons de son refus, qui ne venoit que d'un excès de zèle pour la propagation de la loi du prophète. Il avoit, lui dit-il, trouvé en moi un esprit docile, qui lui faisoit espérer de m'amener par ses bons traitemens et ses exhortations au point de me faire embrasser le mahométisme,
Mustapha auroit été un impie, s'il avoit entrepris de s'oposer à ma conversion. Aussi louat'il beaucoup et sincèrement le zèle qui animoit Omar, dont la maxime étoit plus sûre en fait de prosélites, que les coups de bâton qu'emploïoient les autres convertisseurs. Le frère de Zambak m'apprit avec joïe les bonnes intentions de Fétatz, et me convia de ne point résister à la voix du prophète, qui ne dédaignoit pas de m'appeler à lui par le ministère de son cousin.
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Il n^ avoit donc plus à douter que ce motif de religion ne fût celui des bontés d'Omar qui, peu après, me le confirma par un discours qu''il avoit eu le tems de préparer depuis que J'étois chez lui. Son commencement roula sur Texcellence de la mission du prophète; ensuite Fétatz s'étendit sur les mistérieuses obscurités du Livre expressément envoyé du ciel à Mahomet. *
Si je n'avois pas été prévenu, qu'il ne faut pas badiner avec les Turcs sur le chapitre de leur religion, je n'aurois pu m'empêcher de rire de l'air de gravité dont Omar me détailloit les rêveries de son parent.
En eflfet qui pourroit garder son sérieux, en entendant dire avec emphase, que Mahomet parcourut sept paradis avec une si prodigieuse rapidité, qu'après les avoir cependant exactetement examinés, il retourna assez promptement dans sa chambre, pour empêcher qu'un pot plein d'eau, que l'ange Gabriel avoit choqué de son aile en l'enlevant, ne fût entièrement renversé.
Que de ces sept paradis le premier est d'ar-
* Hali gendre et compagnon de Mahomet, dit, que l'Alcoran lui etoit destiné; mais que l'ange Gabriel, par un quiproquo, l'ayoit donné à son beau-père. L'ange Gabriel, à ce qu'assure Mahomet, lui apporta pendant vingt-trois ans l'Alcoran partie à partie. Il faut être bien imbécile pour croire qu'une intelligence céleste ait pu faire un si long quiproquo.
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gent fin, le second d'or pur, le troisième de pierres précieuses, le quatrième d'émeraudes, le cinquième de cristal, le sixième couleur de feu, et enfin le septième un jardin délicieux où coulent des ruisseaux de miel, de vin et de lait : le tout orné d'un nombre innombrable de belles choses, surtout de filles extrêmement complaisantes, et si brillantes, que si Tune d'entre elles mettoit pendant la nuit la tête à la fenêtre, elle éclaireroit mieux le monde que ne fait le soleil en son midy.
Que devant le trône du Tout-puissant il y a quatorze cierges allumés, qui sont aussi grands que le seroit le chemin que feroit un homme qui marcheroit continuellement pendant cinquante ans. * Il n'y a qu'une imagination travaillée par les accès d'un mal violent, qui soit capable d'enfanter de pareilles absurdités** .
Telles étoient les sources où Fetatz puisoit les argumens dont il espéroit me convaincre. Je ne prétens pas me faire honneur de la résistance que j'ai toujours apportée à embrasser une religion si remplie de puérilités, pour ne pas dire autrement : le peu de connoissance que j'avois alors de la mienne et un bon sensnatu-
* L'imposteur a oublié de dire, si c'etoit à pied ou à cheval.
** Mahomet tomboit du mal-caduc, et il feignoit que les accès de cette maladie étoient autant d'extases, pendant lesquelles l'ange Gabriel lui réveloit les plus intimes secrets de la divinité.
rel suffisoient pour me convaincre, que les principes qu'on m'avoit inculqués dès l'enfance, n'étoient pas faits pour entrer en comparaison avec des choses si ridiculement impertinentes, et si peu fondées.*
Les libertins s'égaieront sans doute à mes dépens, en m'entendant tenir un langage diamétralement oposé à la conduite que je tenois. Mais peu m'importe : les bonnes choses sont toujours bonnes; et pour leur faire voir que mes habitudes avec les Turques étoient moins une suite de la dépravation de mon cœur, que de mon extrême jeunesse et du concours des circonstances dans lesquelles je me trouvois engagé, ils essuieront encore ce petit trait de morale, qui ne m'a jamais sorti de l'esprit.
C'est qu'il seroit à souhaiter que les chrétiens fussent aussi religieux observateurs des préceptes d'une religion toute sainte, que les Turcs le
* Mahomet se contredit souvent. Dans un endroit, il assure que l'ange Gabriel lui apporta l'Alcoran chapitre a chapitre. Ailleurs, il dit, que la doctrine que ce livre renferme lui etoit révélée pendant ses extases, qui n'etoient autre chose que les accès du mal-caduc dont il etoit travaillé. Un pigeon qu'il avoit dressé à ce badinage, voloit sur son épaule et béquetoit son oreille. Delà, l'imposteur faisoit accroire aux simples, que c'etoit l'ange Gabriel qui lui parloit sous cette figure. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce fourbe composa son Alcoran aide de Bâtiras, hérétique jacobite, de Sergius, moine nestorien, et de quelques juifs, dont il a retenu plusieurs pratiques, comme la circoncision, l'abstinence de la viande de porc, etc.
Le Cousin de Mahomet. 171
sont de ceux d'une croïance aussi ridicule que fausse. Il est vrai qu^ils ont leurs impies comme nous avons les nôtres; mais avec cette différence, que les nôtres font trophée de leur libertinage, et que les Turcs les plus dépravés cachent soigneusement leurs excès.
Il y avoit assez de tems que Je vivois avec les musulmans, pour sçavoir une partie de leurs coutumes en fait de religion au sujet de leurs esclaves. Je nMgnorois pas que de la dernière minutie, ils tirent de sérieuses conséquences pour faire renier un chrétien. Toucher à un alcoran, par exemple, entrer dans une mosquée, mettre un turban,* sont choses suffisantes pour brûler un homme ou le circoncire.
Toutes les puissances de la terre ne pourroient tirer du feu un chrétien qui refuseroit de se faire mahometan, après avoir publiquement prononcé ces mots : La Illahé, Illa Alla, Miihammed Resoid Alla** .
* Il est permis à un Franc en liberté de s'habiller à la turque, à l'exception du turban. Le fouler aux pieds est un crime, que l'on ne peut expier que par le feu ou l'apostasie.
** Il n'y a point d'autre Dieu que Dieu, Mahomet est envoyé de Dieu. En prononçant ces mots et levant un doigt en l'air, on est en état d'être circoncis, sans plus ample instruction. Un dévot musulman doit sçavon-, que l'Alcoran est composé de 60 chapitres, de 6236 versets, de 77639 mots, et enfin de 323015 lettres. Il s'en trouve qui poussent la dévotion jusqu'à scavoir subdiviser les versets, les mots et les lettres de chaque chapitre en particulier; et d'en faire ensuite la récapitulation générale.
ijz Contes de Fromaget.
Plus Omar redoubloit ses leçons, plus je me tenois en garde contre lui, persuadé qu'à cause de son affinité avec Mahomet il ne m'auroit fait nulle grâce. Je ne contestois jamais avec lui : ma réponse ordinaire étoit que je ne voulois pas changer de religion. Il ne s"'en rebutoit point, et continuoit toujours ses bonnes manières à mon égard; il me laissoit même la liberté d'aller chez Mustapha quand je n'avois rien à faire pour son service.
Omar Fétatz étoit un homme de plus de soixante ans. Quatre femmes qu'il avoit eu, suivant la permission qu'en donne la loy, ne lui avoient point laissé d'enfans. Iln'exerçoitaucun emploi, et ne s'occupoitque de la conversion de ses esclaves et de l'éducation d'une nièce, destinée à épouser un schérif comme lui : ceux de cette famille ne contractent point d'alliance avec les étrangers. Son domestique étoit composé d'une Espagnole qui avoit apostasie, d'un Anglois qui branloit dans le manche, d'un Maltois et de moi.
Il y avoit long-tems que ce bon homme avoit renoncé aux femmes par un principe de sa religion qu'il suivoit à la lettre; il n'étoit plus en état de remplir ce beau précepte de Talcoran :
Voye\ vos femmes et vos concubities , parce que vous leur êtes nécessaire comme leurs vêtemens, et qu'elles vous sont nécessaires comme vos vêtemens. Si le grand sei-
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gneur observoit ce précepte à la rigueur, il seroit accablé sous tant de vétemens.
Omar, comme j'ai déjà dit, me donnoit la liberté d'aller chez mon ancien patron, et j'en profitois le plus souvent qu'il nVétoit possible. Je vivois avec cet aimable Turc, comme s'il n'eût point été monmaîtreetmoison esclave. Je me dédommageois avec lui de Fabstinence du vin où j'étois réduit chez le schérif, qui auroit crû s'attirer la juste indignation de l'envoyé de Dieu,* s'il avoit souffert qu'on eût fait usage de la liqueur prohibée, sur tout dans la maison d'un homme qui, par un excès de dévotion, avoit fait trois fois le voyage de la Mecque et celui de Médine.**
* c'est le titre le plus magnifique que les Turcs puissent donner à leur faux prophète.
** Dans l'Arabie heureuse. C'est le lieu de la sépulture de Mahomet, a quatre-vingt lieues de la Mecque. Les Turcs sont obligés d'en faire le voyage, au moins une fois en leur vie, ou d'y envoyer quelqu'un pour eux. Ces imbéciles sanctifient jusqu'au chameau qui y porte le présent que chaque sultan y envoie à son avènement à l'Empire. Il est défendu aux chrétiens d'en aprocher de quinze lieues à la ronde sous peine de mort. Au dessus du tombeau du prophète, qui est à terre, il y a, dit-on, une pierre d'aiman longue et large de deux pieds, et épaisse de trois doigts, à laquelle est suspendu un croissant d'or enrichi de pierreries, par le moyen d'un clou de fer qui est au milieu; les simples croient bonnement, que c'est un miracle perpétuel, que Dieu fait en faveur de son envoyé, et pour honorer sa mémoire. Les Dervichs et quelques autres, sçavent bien à quoi s'en tenir, et d'où dépend le merveilleux.
Mustapha m'avoit présenté à sa femme, moins comme son ancien esclave, que comme un ami, et cette dédaigneuse personne m^avoit regardé du haut de sa grandeur et d'un air si fier, que si elle n'eût pas appartenu à un homme pour qui Je devois avoir tant d'égards, et que j'en eusse eu le tems, j'aurois, pour me venger d'elle, employé les talens séducteurs que la nature m'a départi, pour me donner le cruel plaisir de la voir languir pour mes attraits; mais j'avoistrop d'obligation à son époux pour lui jouer un si vilain tour. C'étoit bien assez d'avoir abusé de sa sœur sans séduire encore sa femme : d'ailleurs l'objet n'avoit rien de piquant, et je ne voudrois pas jurer que ce ne fût là le vrai motif de ma retenue.
Ma plus sérieuse occupation chez Fétatz étoit d'apprendre de lui V arabe*. Je parlois bon turc, de sorte qu'avec ce secours et les attentions de mon maître, je fis en peu de tems d'assez grands progrès dans cette langue.
Je n'avois encore pu voir A^e^iowa, la nièce de mon patron. Cet homme étoit très-exact sur les bienséances. Il auroit crû sa pupille deshonorée, si un chrétien, quoiqu'esclave, avoit vu .à visage découvert la descendante de Mahomet.
* L'arabe est aux Turcs ce qu'est le latin aux autres nations de l'Europe. Les plus scavans d'entre les Juifs, conviennent, que la langue arabe est proprement l'hébraïque dans son ancienne pureté.
Le Cousin de Mahomet. iy<^ L'Espagnole avec laquelle j'avois fait connoissance, et qui lui servoit de gouvernante m'avoit parlé avec éloge delà beauté de son élevé, et je brûlois d'impatience de vérifier par moi-même, si elle étoit aussi charmante qu'on disoit et que son nom le supposoit*.
Pour en venir à mon honneur, j'essayai de m'insinuerdans les bonnes grâces del'Espagnole à qui le changement de religion donnoit chez Omar un pouvoir peu limité. J'y réussis sans beaucoup de peine, quoique j'eusse un rival à supplanter; c'étoit l'Anglois qui, malgré l'antipatie des deux nations, brûloit pour la tendre Mariquilla. Elle lui avoit fait espérer de l'épouser quand il l'auroit imitée en changeant de religion.
Le changement que l'Anglois remarqua dans les manières de son amante, le conserva à Calvin. Omar surpris de la légèreté de l'Anglois qui avoit donné des marques d'une grande disposition au mahométisme, en demanda sa raison à Mariquilla, qui ne feignit point de la lui dire ; et cette nouvelle, loin de l'affliger, le réjouit beaucoup.
Les Turcs font bien plus de cas d'un catholique romain qui embrasse leur secte, que d'un calviniste, dont la religion diffère moins de celle de Mahomet.
Fétatz recommanda à la renégate de me don-
* Nédoiia signifie, agréable et fraîche comme la rosée.
ner beau Jeu, pour me faire tomber d^un précipice dans Tautre : le beau moyen de conversion ! Mariquilla étoit raisonnablement sèche et encore plus bazanée : elle se donnoit pour une pucelle de trente-cinq ans au plus; mais sans la chicaner sur ce premier article, il étoit aisé de voir qu'elle suprimoit du second les années qu'elle avoit été en nourrice et à Técole.
Ce friand morceau se ruînoit pour moi en avances très-intelligibles, dans lesquelles Je feignois de ne rien comprendre ; et cela pour deux raisons : la première étoit sa laideur, et la seconde le risque que Je courois avec elle en tant qu'incorporée au mahométisme. Si J'avois refusé de prendre le turban pour épouser la belle Zambak, on doit Juger de ma répugnance à souffrir une opération douloureuse pour les beaux petits yeux de Mariquilla.
Je lui faisois cependant exactement ma cour. Ellem'avoit choisipour servir à la chambre de Nédoûa, mais Je n'en étois pas plus avancé. Un maudit voile étoit un obstacle perpétuel à ma curiosité, d'autant plus que Je ne paroissois Jamais devant elle, sans avoir pour témoins Omar ou lagouvernante éternelle. J'avois tenté divers moyens sans qu'aucun m'eût réussi, quand Je m'avisai de mettre en Jeu le principe de mes plaisirs et de mes peines, c'est-à-dire, de Jouer du flageolet.
Cet instrument, que J'ai toujours soigneuse-
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ment conservé et qui me suivoit par tout, m'étoit en ces tems d'un aussi grand secours, que la cassette de pierreries Pavoit été à la fiancée du roi de Garbe.
Il me parut que contre l'ordinaire, on ne faisoit pas grande attention à ma mélodie. J'avois d'autant plus lieu d'en être surpris qu'elle m'en avoit toujours attiré beaucoup, quoique souvent à mon dam. J'avois déjà joué pendant quelques jours jusqu'à m'époulmoner, sans que personne me fit l'honneur de le remarquer : j'en étois sérieusement fâché, et je ne sçavois plus, comme on dit, de quel côté me retourner, lorsqu'un jour que j'étois seul au jardin, pendant le tems delà troisième jr/ère*, je vis de loin une personne voilée qui de la terrasse du jardin de notre maison** me faisoit signe avec un mouchoir d'approcher d'elle. J'y
* La première prière se fait avant le lever du soleil, la seconde à midi, la troisième entre midi et le coucher du soleil, la quatrième après qu'il est couché, et la cinquième a une heure et demie de nuit. A ces heures les Muezzins montent dans les minarets des mosquées d'où, tournes du côté de la Mecque, ils hurlent, plutôt qu'ils ne crient, pour avertir chacun de la faire. Les cloches ne sont pas en usage dans toute la Turquie. Comme les minarets des mosquées sont trés-élevès, on choisit ordinairement des aveugles pour muezzins afin qu'ils ne puissent rien découvrir dans les maisons voisines.
** Il n'y a presque pas de maison a Constantinople qui n'ait sa terrasse sur le jardin (chaque particulier ayant le sien) outre celle qui sert de couverture au logement.
volai, ne doutant point que ce ne fut Nédoûa, le patron et l'Espagnole étoientà la mosquée.
En effet c'étoit elle-même qui me dit quand je fus à portée d'en être entendu, qu'elle me prioit de lui apprendre, si c'étoit moi qui depuis quelques jours prenois la peine de l'étourdir régulièrement avec un maudit instrurnent, dont elle ne pouvoit entendre les sons aigus sans frémir? J'aurois pu dire en ce moment à l'imitation de Sosie, cette Jille assurément n'aime pas la musique ! Quoique surpris d'un effet contraire à celui que j'attendois, je lui avouai que c'étoit moi-même ; mais en mêmetems je l'assurai, que puisque mon harmonie avoit l'honneur de lui déplaire, je m'abstiendrois doresnavant de lui en écorcher les oreilles ; et pour lui prouver mon ardeur à la satisfaire, je voulus en sa présence faire un sacrifice de la machine harmonieuse.
Non, non, chrétien, s'écria-t'elle en voyant mon dessein, je ne veux pas te priver de ce qui fait ton amusement : il suffit que je n'entende point jotier d'un instrument si aigre : montre le moi, ajoûta-t'elle en se baissant et me tendant la main. Nous étions à une trop haute distance l'un de l'autre pour que cela pût se faire commodément; mais il y avoit à côté de la terrasse une petite loge qui servoit à serrer les outils du jardinage. Je montai d'abord sur la porte, puis sur le toit, de-là, en m'élançant.
Le Cousin de Mahomet. ly^
j''atteignis le balcon de la terrasse, et me voilà dessus, le tout en un clin d'œil.
Nédoûa surprise de me voir si près d^elle fit un mouvement pour se retirer. Je V arrètaipar ses habits et mettant un genou en terre, je lui ' présentai respectueusement le flageolet qu^elle prit en hésitant. Après Tavoir quelque tems tenu sous son voile, elle me le rendit. Je saisis ce monjent pour lui baiser la main; elle ne fit qu'un médiocre effort pour la détacher de ma bouche que Je collois dessus. L'autre main vint au secours de celle que Je tenois, je la pris aussi et baisant avec ardeur tantôt Pune tantôt Pautre, j'entendis Nédoûa pousser un demi soupir.
Je quittai ses genoux, et la prenant dans mes bras, elle se laissa porter sans résistance jusques dans sa chambre. Je la priois avec instance de me permettre de la voir, lorsque j'entendis ouvrir la première porte de son appartement, qui étoit toujours soigneusement fermé quand elle y étoit seule. Je décampai au plus vite par le même chemin que j'étois venu.
Je m'enfonçai dans le jardin pour me remettre à Taise de Pémotion qui m'agitoit. Je me plaisois à réfléchir sur une avanture dont le commencement me faisoit espérer une joyeuse conclusion. La beauté des mains que j'avois baisées étoit si parfaite, que c'étoit un admirable préjugé pour les appas cachés de la cousine du prophète. Et le peu de résistance que Ne-
t8o Contes de Fromaget.
doua avoit opposée à mes empressements, me faisoit croire qu^une si belle proye ne pouvoit m^échapper, pour peu que Je trouvasse Toccasion de me revoir seul avec elle.
Loin de moi ces idées mortuaires qui m'avoient causé tant d'alarmes durant le cours de mes autres intrigues. Le feu, le pal, la bastonade. etc., ne me paroissoient que de vains fantômes dont on épouvantoit les esprits timides. Le mien étoit devenu supérieur à ces petitesses.
D'ailleurs, me disois-je, qu'ai-je à craindre des suites de cette aventure? N'ai-je pas remède à tout, avec le secours des admirables secrets de Chécher Para? J'ai éprouvé Fun et l'autre, je suis sûr de leur bonté.
Ainsi je m'étourdissois sur les funestes suites que devoit avoir l'alliance que je méditois de contracter avec Mahomet. Je ne pouvois voir Nédoûa facilement qu'à pareil jour, qui étoit un vendredy. J'écrivis un petit billet, dans lequel je lui marquois en peu de mots de contrefaire la malade le vendredy prochain pour se dispenser d'aller à la mosquée*.
* Le vendredy est considère chez les Turcs comme notre dimanche, à cause que Mahomet naquit et s'enfuit de la Mecque à pareil jour, chasse par les Coraïsites ses compatriotes, qui s'étoient aperçus d'une partie de ses impostures. Il se retira à Yatrib, à 60 lieues de la Mecque tirant vers rÉgvpte et la Syrie. C'est cette retraitte fameuse, que les Musulmans nomment Egire ou persécution; et depuis la-
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Si, dis-je, elle feint la plus légère indisposition, je suis delà famille; si au contraire, j'attendrai que mon mérite ait fait une assez forte impression sur elle pour la réduire au point où je la veux.
La nuit vint et bercé par tant de douces idées je m'endormis si profondément, que Mariquilla s'étoit glissé dans mon lit, (car j'en avois un dans cette maison) que l'Espagnole, dis-je, étoit à mes côtés sans que j'en eusse rien senti. Je ne m'éveillai qu'à certain emportement de sa part, qui n'étoit pas une preuve de la chasteté dont elle faisoit parade ; et si dans ce moment ma situation lui donna quelques espérances, elle eut le déplaisir de les voir avorter, lorsqu'à mon réveil je m'aperçus que Mariquilla n'étoit pas celle qui s etoit emparée si fortement de mes sens pendant mon sommeil.
Vainement étoit-elle dans un état de pure nature. Ses caresses redoublées m'inspirèrent d'autant plus de mépris et de haine, que je m'imaginai que son entreprise étoit concertée avec Omar : je le croyois à la porte accompagné du cadi, à dessein de me forcer à la circonci-
quelle ils comptent leurs années. Elle commença le sixième juillet l'an de J.-C. 623, Yatnb fut nommée depuis la Ville du Prophète, Médinal-al-Nabi ; et aujourd'hui Medine. Depuis Mahomet vainquit les Juifs, les Chrétiens et força les Coraïsites à lui demander la paix, et à le reconnoître pour prince, législateur et prophète des musulmans.
i82 Contes de Fromag-et.
sion, attendu Tétat dans lequel je me trouvois surpris avec une mahométane.
Cette idée s^empara si fortement de moi, que la repoussant brusquement, pour ne pas dire avec brutalité, je me tirai des bras de remportée, en Tapostrophant dans des termes qui auroient dû la couvrir de honte, si elle en avoit été susceptible.
Je gagnai Técurie au-dessus de laquelle je couchois, et j'attendis entre deux chevaux qu'il plût à la tendre Espagnole de me céder mon lit. L'impatience me prit : je remontai dans ma chambre : je n'y trouvai personne : cependant Mariquilla ne pouvoit en être sortie sans que je l'eusse vue. Je fis une perquisition si générale, que je découvris à moitié de la hauteur du mur une espèce de fenêtre; je jugeai que la renégate avoit pris ce chemin pour se rendre chez moi et en sortir. Je remis au jour à m'en éclaircir entièrement, et je passai le reste de la nuit dans un sommeil inquiet.
J'appris le lendemain que l'Espagnole étoit au lit malade, et je ne m'en embarassai gueres : son absence me facilita le moyen de faire lire mon billet à Nédoûa. Je le lui présentai à la vue tout ouvert,- ne voulant pas le lui donner crainte d'accident. Cependant comme elle me tendoit la main, je le lâchai; elle mêle rendoit quand Omar entra. Nous demeurâmes si surpris que je le laissai tomber ; mais revenant promptement à moi, je le mis dans ma bouche,
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après l'avoir ramassé, en disant au patron que je commençois déjà à faire usage de ses leçons* . Le bon homme en fut si charmé, qu'il m''embrassa fort affectueusement. J'avalai le billet qui n'étoit pas d'un grand volume.
J'eus peine à modérer l'excès de ma joye, quand je crus pouvoir facilement conjecturer par la façon d'agir de Nédoûa, qu'elle ne me sçavoit pas mauvais gré de ma témérité passée : j'en tirai un préjugé flateur pour toutes celles que je méditois.
Mustapha vint demander à mon patron la liberté de m'emmener avec lui à Galata pour quelques jours. Omar lui accorda civilement sa demande, et je promis au schérif d'être de retour le jeudy suivant. J'avois un air joyeux que je communiquai à Zambak et à Tonton qui, j'ose le dire, furent charmées de me revoir. Nous passâmes quatre ou cinq jours dans tous les divertissemens que nous pûmes, imaginer.
J'essuyai cependant quelques petites tribulations de la part du frère et de la sœur, qui tirent humainement tout ce qui étoit en leur
* Les Turcs croyent que le nom de Dieu est écrit invisiblement sur tous les petits morceaux de papier qu'ils ramassent. Ils ne manquent jamais de les avaler, persuadés qu'en passant sur un certain pont de feu, qui conduit en paradis, chacun de ces morceaux, qu'ils auront avalés pendant leur vie, viendra se placer sous leurs pieds et qu'ils en sentiront d'autant moins la violence du feu.
pouvoir, pour me marier à leur gré. Pour me débarrasser de leur importunité, je leur laissai concevoir tant d'espérance qu''ils voulurent, sans leur promettre rien de positif.
Quoique j'eusse Tesprit fort rempli de Nédoûa, j'étois pourtant rentré dans mes anciens droits avec Zambak, qui nVavoit d'abord fait de mauvaises chicanes. Elle ne vouloit me rien accorder, si je ne ratitiois mes promesses en présence de témoins à son choix. Il y avoit trop de risque à accepter la proposition; c'est pourquoi je m'avisai de la piquer de délicatesse et de reconnoissance.
Devez-vous, lui dis-je, douter de la sincérité d'un homme qui a exposé sa vie pour vous prouver son amour ? Je préférerai toujours le vôtre à tout ce qu'il y a de plus flateur sur la terre : vous n'avez pas agi de même à mon égard. Je ne vous fais point de reproches, ajoùtai-jeen la voyant rougir, vous n'avez pas été maîtresse de résister aux idées de grandeur qui s'étoient emparées de votre esprit; de même il n'est pas en mon pouvoir de passer si promptement sur les préjugés de mon éducation. Sous riiabit d'un esclave, je veux porter un cœur libre. Donnez-moi le temps de m'instruire à fond de votre religion ; on y travaille fortement; il ne tiendra pas à Omar Fétatz de faire de moi un musulman; mais je puis vous assurer qu'il n'en viendroit jamais à son honneur, si vous n'étiez un argument plus con-
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vainquant que tous ceux qu'il emploie auprès de moi,
Je n'ai supporté si constament les mauvais traitemens de Curgi Nébi, ajoùtai-je voyant sa veuve ébranlée, que dans Tespérance que Zambak m'en dédomageroit par sa tendresse; et cette même Zambak, Tobjet de mes plus chers désirs, ne me laisse qu'à peine le temps de respirer après avoir si cruellement souffert pour elle. Alors je lui fis une récapitulation, un peu enflée à la vérité, des coups de bâton que j'avois reçus à sa considération. Je peignis les douleurs que ni'avoit causé ma jambe cassée pour son service, avec les plus vives couleurs que l'imagination pût me fournir.
Voilà, dis-je en continuant, les maux que j'ai endurés pour vous : je les compte pour rien; je suis prêt d'en souffrir encore plus pour me conserver à votre amour; mais n'empoisonnez pas mes plaisirs par cies soupçons qui font plus d'impression sur une âme délicate, que les coups de bâton, que m'a fait donner votre époux, n'en ont fait sur mon corps.
Pendant ce discours pathétique que j'avois soutenu d'un geste accommodé ausujet, Zambak avoit gardé un profond silence, qu'elle n'avoit interrompu que par quelques soupirs entrecoupés. Il faut donc, dit-elle, en se jettant dans mes bras avec une action amoureuse, il faut donc achever de me perdre ! Je me livre à toi sans réserve; mais songes que si tu me trompes,
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je prierai Mahomet de me venger de ta perfidie, en ne permettant pas que tu puisses jouir des délices de son paradis.
Je me souciois aussi peu du prophète que de son paradis, et je dis à Zàmbak, que je me soumettois volontiers à n'y mettre jamais le pied, si mon dessein étoit de la tromper.
J'avois porté à Tonton des drogues dont elle composa en ma présence un pot de pommade suffisant pour faire autant de houris que Toccasion le requereroit. Je remportai bien précieusement à Constantinople, oti je revins seul le jeudy, suivant ma promesse. L'Espagnole étoit parfaitement rétablie et j'attendois avec impatience des nouvelles de la maladie de Nédoûa.
Enfin ce jour si ardemment attendu arriva. Le patron, sa nièce et Mariquilla allèrent le matin à la mosquée, d'où, environ une heure après, on rapporta Nédoûa, qui s'étoit trouvée mal pendant la prière. Je fusautant etpluscharmé de cet accident, qu'Omar n'en fut allarmé en Taprenant à son retour*. Je sçus de lui, que cette incommodité, qui avoit passé légèrement, n'avoitlaisséàsa nièce qu'une foiblesse qui l'empêcheroit d'assister à la prière de l'après midy.
Il restoit à écarter ou endormir TAnglois et
* Les hommes se tiennent dans le bas des mosquées, et les femmes quand elles y vont, ce qui arrive rarement, dans les galeries d'en haut, ou sous les portiques du dehors.
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le Malthois pour être le maître de la maison, pendant Tabsence du patron 'et de la gouvernante, qui dévoient aller entendre la lecture de TAlcoran à la mosquée. Mes compagnons étoient fort yvrognes de leur naturel; et ils ne manquoient jamais d'aller boire dans quelque bagne, quand ils en avoient le moyen : Je leur procurai ce plaisir.
J'accompagnai jusqu'à la mosquée Omar et Mariquilla. En sortant avec eux du logis, j'avois semé dans la cour à peu prés deux douzaines d'aspi'os*^ que mes camarades ramassèrent soigneusement dès qu'ils les aperçurent. A mon retour je trouvai mes gens sur la porte d'Omar; ils me demandèrent avec empressement si je voulois rester à la maison, pendant qu'ils iroient sur le port apprendre, s'ils le pouvoient, des nouvelles de leurs parens.
J'étois trop complaisant pour refuser de leur rendre ce petit service; ils partirent. Je fermai exactement la porte après eux, et quand je fus bien assuré que personne ne pouvoit rentrer sans ma permission, je volai sur la terrasse. De-là, par une fenêtre ouverte j'entrai dans la chambre de Nédoûa, qui, couchée sur une pile de carreaux, dormoit ou feignoit de dormir. Je levai son voile.
Jamais je n'ai vu rien de si brillant. Les lys, les roses, tout ce qu'on peut imaginer de plus
* Petite monnoye de cuivre qui vaut un sol.
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frais et de plus beau, étoit répandu sur son visage. Je demeurai saisi d'admiration à la vue d'un si parfait assemblage de belles choses. Mes yeux éblouis ne pouvant en supporter Téclat, furent forcés de se baisser sur une gorge... ami lecteur, donnez carrière à votre imagination. Je ne sçache point de termes qui puissent exprimer tant de charmes, et ces charmes avoient à peine seize ans. Nédoûa se réveilla, fixa sur moi des yeux... sans hiperbole, je crus voir les cieux ouverts.
Ma langue embarrassée cherchoit vainement à se délier pour exprimer ce que sentoit mon âme. Un mouvement d'adoration dont Je ne fus pas le maître, me précipita aux pieds d'une divinité : un instant me remit de ma surprise. Je levai sur elle un œil timide, qu'un sourire gracieux rassura : j'osai regarder fixement le soleil.
La nièce d'Omar me tendit, d'un air enfantin, une main, qu'il sembloit que je voulusse dévorer par d'avides baisers. Quoique naturellement hardi, pour ne pas dire effronté auprès des Turques, la divine Nédoûa m'avoit inspiré une retenue qui ne cherchoit qu'à s'évanouir ; son action me fit bazarder des témérités qui me réussirent.
J'étois trop entreprenant pour rester en si beau chemin. Ettin bené Z abonni * disoit Né-
* X'ous me faites malade !
Le Cousin de Mahomet. 185)
doua cPun ton languissamment douloureux; enfin je me vis au comble du plus parfait bonheur, et incorporé dans la famille du prophète.
La nièce du Schérif étoit dMne grande simplicité. Elle me fit les questions les plus ingénues sur la nature du mélange de plaisir et de douleur qu''elle venoit d^éprouver. Un babillard auroit essayé de lui en faire comprendre les causes, avec un verbiage qui Pauroit ennuyée sans rinstruire ; heureusement pour elle, que je ne Pétois point. En revanche j'avois une pratique qui la mit au fait, par des expériences sensibles et réitérées.
Nos plaisirs furent mêlés d'une vive crainte. Un inconvénient que je n'avois ni prévu ni prévenu, me jetta dans un horrible embarras. Peut-on songer à tout dans de certains momens ?
J'avois pris des précautions pour que la simare et le caleçon de Nédoûa ne reçussent point de macule, et j'avois totalement négligé les carreaux de satin blanc sur lesquels je Pavois trouvée couchée. Celui d'entr'eux qui avoit suporté le fardeau amoureux, pouvoit faire découvrir, sinon tout le mystère dont il avoit été témoin, du moins une partie. Cette observation me fit trembler de frayeur. Ce fut en vain que je lavai, que je frottai, je faisois le mal plus grand qu'il n'étoit.
Nédoiia qui, malgré sa simplicité, conçut le
ipo Contes de Fromaget.
sujet de mes craintes, augmentoit ma douleur et mon embarras par ses pleurs et ses regrets. Partagé entre le soin d'arrêter les uns, de calmer les autres et celui de corrompre le témoin, j'étois dans une perplexité d'esprit inconcevable. Je pris enfin le parti de séquestrer le carreau. Il est vrai qu'on pouvoit s'apercevoir qu'il manquoit ; mais un pareil meuble ne peut-il pas s'égarer ou se perdre ?
Je gagnois mon apartement, résolu de le dérober aux plus exactes perquisitions, quand Je vis quelques poulets qui venoient au-devant de moi. J'étois leur pourvoyeur : leur vue me fit naître une idée. J'en pris un que j'égorgeai au pied de la terrasse. Je jettai le coussin dans son sang, observant que ce fût du côté qu'exigeoit le déguisement. J'instruisis Nédoûa de ce qu'elle avoit à faire. Elle devoit dire, que voulant se servir du carreau pour s'apuyer sur le balcon de la terrasse, elle l'avoit fait tomber sans y penser. Cette scène devoit être jouée dans le moment que l'oncle et Mariquilla entreroientdans son apartement.
L'heure du retour de la mosquée aprochoit. Je quittai la belle Nédoûa, après lui avoir fait faire les ablutions ordonnées par la lojr,*
* Mahomet en permettant l'impureté des sens, exige rigoureusement la propreté du corps. Un homme et une femme, qui ne se laveroient pas après avoir pris leurs ébats, seroient réputés Mordars, c'est-à-dire immondes.
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mais dans un esprit tout différent. Le patron et Mariquilla revinrent, et le stratagème réussit à souhait.
Cependant je n^étois pas sans inquiétude. Je craignois que Tingénuité de Nédoûa ne fît découvrir à l'Espagnole ce que j'avois tant d^intérêt qu'elle ignorât. Sa jalousie m'auroit perdu sans ressource. L'honneur d'apartenir au prophète par les femmes, ne m'a pas fait trouver grâce devant sa postérité.
La nuit même Mariquilla vint dans ma chambre. Je la reçus moins mal que la première fois, parce que je crus qu'elle alloit m'apprendre des nouvelles du jour ; et que je voulus sur cela m'assurer de sa discrétion. Elle ne me parla que de son amour : je lui laissai concevoir des espérances qu'elle porta aussi loin qu'il lui plût. Je nesçai si elle avoit aimé l'Anglois avec autant d'acharnement qu'elle en avoit pour moi ; mais, selon ses discours, il n'y avoit rien qu'elle ne fût capable d'entreprendre pour unir son sort au mien.
La différence de religion fut la première bariere que j'oposai à ses intentions. Sur le champ elle me promit de planter là Mahomet pour retourner à la religion de ses pères, et m'épouser à la catholique. Je l'arrêtai encore en lui faisant voir le péril évident dans lequel elle alloit se précipiter. En effet, un chrétien qui a eu le malheur de renier, est brûlé vif quand il veut redevenir catholique étant encore chez les
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turcs. Sur cette remontrance Mariquilla remit à rentrer au giron de T Eglise quand nous serions hors de captivité. Elle faisoit sur cela les plus beaux projets du monde : à Tentendre rien n'étoit plus facile que de nous tirer d'esclavage.
Je laissoisTEspagnoletravailler d'imagination tant qu'elle vouloit. Chaque jour elle m'aportoit le plan d'un château, qu'elle bâtissoit dans son pays. J'y trouvois toujours des obstacles qui, loin de la rebuter, la faisoient rêver de plus belle. Son idée favorite étoit de nous rendre travestis chez notre ambassadeur ; de-là nous aurions trouvé tout à souhait pour passer en France. Elle ne vouloit point aller en Espagne, pour n'avoir rien à démêler avec la sainte inquisition. Dans ce plan entroit aussi le projet d'un vol fort raisonnable, que nous aurions fait de concert au patron : vol qui, par sa conséquence, nous auroit mis au large nous et notre postérité future. Telle étoit la porte par laquelle Mariquilla prétendoit rentrer dans le christianisme. Elle se faisoit d'autant moins de scrupule de ce larcin prémédité, qu'elle disoit, qu'en la prenant les infidelles lui avoient pillé des trésors immenses qu'elle apportoit du Mexique : c'étoit une façon de restitution.
J'aurois donné les mains à un projet de fuite bien concerté, et dans lequel j'aurois distinctement découvert une heureuse réussite; mais je n'aurois pu donner la plus légère teinture de
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restitution à ce que j'aurois emporté aux turcs, eux qui n^avoient jamais pillé mes trésors. Ainsi autant par un motif de conscience, que par une impossibilité physique de réussir dans ces projets, j^en laissai la direction à celle qui les avoit enfantés, bien persuadé qu'ils ne pouvoient avoir lieu. J'attendois ma liberté d'un coup du hazard, et surtout de la bonté de Mustapha, dont je ne désesperois pas de me revoir Tesclave. En attendant j'amusois Mariquilla à cause de Nédoûa.
J'avois trouvé le moyen de rendre à la dernière des visites nocturnes, sans mettre personne dans ma confidence. Mon appartement n'étoit séparé de celui qu'occupoit Omar, que par une petite galerie, dont on ne faisoit point d'usage, quoique ce fût par là que Mariquilla s'introduisît chez moi, au moyen de la fenêtre dont j'ai parlé. L'Espagnole avoit la clef de la porte de la galerie du côté de l'apartement de Nédoûa, contigu au sien. J'avois d'abord imaginé de m'introduire auprès de la nièce d'Omar par cette voye ; mais il auroit fallu tromper ou endormir sa gouvernante. Le premier étoit risquable, le second fort facile ; j'aurois fait prendre du pavot à l'Espagnole, et pendant son sommeil je me serois introduit auprès de son élève : tout cela avoit ses inconvéniens. A force de chercher je trouvai un expédient bien plus sûr.
La porte du Jardin se fermoit régulièrement
tous les soirs. Il étoit question d^entrer dedans pour escalader la terrasse : on ne pouvoit forcer la porte ni en avoir une clef; par où donc s^y introduire? par le soupirail de la cave? oui, ce fut le chemin que je pris. La cave, qui étoit sous une partie de la maison, avoit deux soupiraux, un dans la cour, l'autre dans le jardin; par le moyen d'une corde et de deux crochets je me dévalois par Tun et me guindois par l'autre, du jardin sur la terrasse, et de-là chez Nédoiia, oii je m'introduisois par une fenêtre.
L'aimable enfant que la parente du prophe'te ! Elle me demandoit si naïvement un enfant mâle, qui pût augmenter la Race des Schérifs, que j'avois bien de la peine à m'empêcher d'en rire. Cependant je l'assurois que tout ce que je faisois tendoit à lui donner cette satisfaction; mais, que si elle vouloit que ses prières fussent exaucées, il falloit garder un profond secret sur cette affaire; et elle me le promettoit fort affectueusement.
Autre puérilité. Elle ne me permettoit pas de la toucher, que préalablement nous n'eussions assuré le cousin Mahomet, que la propagation de sa famille, étoit l'unique but de notre union copulative.
Ce fut dans ce tems que j'apris une chose assez plaisante, et que j'avois ignorée jusqu'alors. Je n'avois eu en France qu'une connoissance fort superficielle des femmes : leurs beautés cachées Pavoient toujours été à ma vue, et
Le Cousin de Mali omet. 195
n'ayant jamais eu de commerce intime qu'avec des turques, j'ignorois que les autres femmes, comme elles, fussent pourvues de certain ornement naturel, dont les musulmans de Pun et de Tautresexe sont obligés de se priver par un article de leur loy.
Je ne sçai à quoi pensoit le luxurieux Mahomet, quand il les chargea de cette obligation. L'ornement dont Je parle, fait une beauté ou l'œil s'arrête avec volupté. L'instituteur de l'ordre de la Toison* devoit en avoir une haute idée.
Quoiqu'il en soit, Mariquilla devenue mahométane devoit se conformer aux usages; et je la trouvai un jour consultant un miroir, qui l'aidoit à remplir le précepte en question. Mahomet enjoint aux deux sexes de se faire euxmêmes cette opération. Les turcs se servent pour cela d'un rasoir, ou de petites pincettes.
* Philippe le Bon, duc de Bourgogne, institua l'Ordre de la Toison à Bruges en 1429, dans le tems des réjouissances de son mariage avec Isabelle de Portugal. On dit que ce fut à l'occasion de certaine toison qu'il trouva sur la toilette d'une dame qu'il considéroit, et que ses courtisans en raillant; il leur dit, qu'il en feroit un ordre de chevalerie si respectable, que tel qui s'en rioit brigueroit avec empressement l'honneur d'y être admis. On mit au bout du collier composé de fusils et de pierres à feu une toison de mouton avec cette devise, Pretium non vile laborum. Cet ordre est aujourd'ui commun a tous les princes de la maison d'Autriche descendus de Marie, fille de Charles le Hardi, duc de Bourgogne.
Ils ont bien certaine terre qui, mêlée avec de Torpiment, fait le même effet ; mais son fréquent usage expose à de fâcheux accidens ; et les turcs préfèrent le rasoir, ou une petite douleur, à cette composition qui rend la partie sur laquelle on Tapplique comme du Maroquin, et y laisse souvent des marques désagréables.
Mariquilla, qui ne fut pas autrement surprise de se voir découverte, me mit au fait de Topération. JeTexhortai à ne pas négliger une chose si essentielle à la religion qu'elle avoit embrassée. Chose qui, pour son importance, prouveroitagréablementau Schérif qu'elle avoit dessein d'y persister.
Je doute que nos dames de France se soumissent volontiers à un si ridicule point de Doctrine.
Quel esclave avoit Jamais été plus lieureux que moi? Je partageois mes soins amoureux entre Zambak et Nédoûa, Mariquilla étoit à mon très-humble service; pouvois-Je donner le nom de travail à celui dont j'étois chargé? Je me divertissois souvent avec Mustapha et TArabe alloit son chemin. Le souvenir de ma patrie s'effaçoit peu à peu au milieu de tant de plaisirs. Les exhortations ridicules et souvent réitérées d'Omar, dont le zèle ne se ralentissoit point, malgré mon incrédulité, faisoientle seul desagrément que j'essuiasse chez lui. Tant de bonheur pouvoit-il durer long-tems ?
Un accident cruel, une catastrophe terrible
Le Cousin de Mahomet. 197
me mit à deux doigts de ma perte, et me fit voir la mort et toutes ses horreurs.
La facilité que j'avois à m^introduire pendant la nuit auprès de Nédoiia, et les plaisirs dont je me rassasiois avec cette aimable enfant, avoient endormi ma prudence sur le compte de Mariquilla. L'amoureuse Castillane étoitvenue deux ou trois nuits dans ma chambre sans m'y trouver. Surprise de mon absence, elle ne m'en parla pas, et se mit en sentinelle sur la galerie. Elle me vit aller et revenir par le soupirail. La nuit suivante, cachée dans le jardin dont elle avoit la clef, elle ne douta plus que son élève ne fût Tobjet de mes empressemens et celui de mes froideurs pour elle, en me voyant monter sur la terrasse.
Poussée d'une horrible jalousie, l'Espagnole résolut ma perte, et pendant qu'enivré d'amour je dormois dans les bras de la Nièce du Schérif, il me porta un coup de poignard dans le côté. A ce terrible réveil j'envisageai du- premier coup d'œil les supplices qui m'étoient préparés. Omar, certain de mon crime et changeant sa douceur en rage, se préparoit à redoubler, quand Nédoûa, qui s'étoit réveillée au cri que j'avois poussé, se précipita au-devant du coup qu'elle reçut dans le bras.
Le furieux Schérif, outré de honte et de désespoir, faisoit tousses efforts pour m'arracher des bras de sa Nièce qui, de son corps d'albâtre couvroit le mien ensanglanté. La jalouse Mari-
ipS Contes de Fromagei.
quilla, c[ui n^avoit pas prévu les funestes effets de la colère de son patron, sembloit une figure pétrifiée qui portoit une lumière.
Revenu d^une surprise qui nVétoit bien pardonnable en cette occasion, j'abandonnai le soin de ma conservation, pour courir à celle de Nédoûa, à qui son oncle avoit donné un second coup qui Tavoit terrassée. Beaucoup plus robuste que lui, je le desarmai malgré ma blessure, mais non sans peine, puisque j'en reçus une autre à la cuisse.
La vue de mon sang, celle deNédoua étendu presque sans vie, excitèrent chez moi une fureur que je n'avois jamais ressentie. Je tombai sur le Schérif : deux coups de son poignard me firent raison de la barbarie qu'il avoit exercée sur une fille aimable, et qui étoit alors dans un état à désarmer l'homme le plus féroce.
Dans quelle horrible situation de corps et d'esprit ne me trouvai-je pas dans ce moment! D'un côté, un objet adorable qui perdoit la vie avec le sang, de l'autre, un barbare, mais un Turc, expirant sous mes coups. Quel profond abîme de réflexions plus cruelles les unes que les autres ! Une mort certaine après celle que je venois de donner; une fille charmante qui mouroit pour me conserver à son amour, tenoient mon ame suspendue entre la crainte du supplice et la douleur que me causoit un événement si cruel et si peu attendu.
Le Cousin de Mahomet. ipp
Couvert du sang d^Omar, de celui de sa nièce et du mien, j'avois un air de fureur qui fit trembler la cause de tant de malheurs. Mariquilla sortit de la chambre sans que j^y fisse aucune attention. J'arrêtois le sang de la mourante Nédoûa, avec tout ce que je trouvois sous ma main. Cette aimable Turque, plus sensible encore à nos malheurs qu'à nos plaisirs passés, sans faire attention à ses blessures, ne paroissoit occupée que des miennes.
Un murmure confus de voix, une lumière plus grande que celle qui avoit e'clairé cette tragédie, frappant en même temps mes oreilles et mes yeux, je quittai Nédoiia, et ramassant le poignard, je me préparai à vendre chérerement ma vie. Sans fanfaronade, j'étois résolu de ne me pas laisser tuer, ou prendre comme un sot, et sans coup férir.
Les voisins d'Omar, accourus aux cris de Mariquilla, entrèrent brusquement dans la chambre. A l'aspect de deux corps baignés dans un ruisseau de sang et à la vue d'une figure telle que devoit être la mienne, les plus hardis reculèrent. Figurez-vous un spectre sanglant le poignard à la main, la fureur et la rage peintes sur le visage et dans les yeux, menaçant du geste et de la voix de plonger le fer meurtrier dans le sein du téméraire qui l'oseroit approcher : ce doit être moi. Tous se retirèrent plus promptement qu'ils n'étoient venus, Je retournai vers l'aimable Nédoua.
L'image de cette fille expirante, le sang que je perdois, firent une si violente impression sur mon corps et mes esprits, que je tombai sans mouvement entre le cadavre d'Omar et le corps de sa nièce.
Cependant nous fûmes secourus. On pansa les plaies de Nédoiia pour la conserver à la vie, et on eut soin des miennes, pour me réserver à une punition exemplaire. La vindicative Mariquilla avoit découvert la cause du meurtre d'Omar, et j'étois pleinement convaincu, d'avoir eu habitude avec une Turque, et d'avoir donné la mort à un homme respectable par sa naissance ; le moyen d'échaper au suplice dû à des crimes de cette nature ?
Mon avanture devint bientôt publique. Mustapha et sa sœur furent peut-être les seuls Turcs qui me plaignirent : mes compagnons déplorèrent mon sort : un cordelier esclave vint me voir dans mon cachot, il ne me dissimula pas que je devois subir le dernier supplice. Je sçavois qu'il n'y avoit aucune espérance de salut. Si mettre la main sur un Turc pour le maltraiter, est, pour un chrétien, un crime digne de mort, que doit attendre celui qui le tue après l'avoir deshonnoré? L'apostasie même ne tiendroit lieu de rien dans un pareil cas : il faut mourir.
L'éloquence du cordelier agit sur moi avec tant d'efficacité que, dans un âge où l'on aime à vivre, je me résolus constamment à la mort
quelque cruelle qu'elle dût être. Je devois avoir cinq cent coups de bâton sous la plante des pieds, ensuite être empalé assis*, après avoir eu le nés et les oreilles coupées.
On pansoit régulièrement mes blessures, et j'aurois été fort bien nourri si j'avois eu le courage de prendre plus qu'une légère subsistance. Les Turcs en usoient avec moi, comme les païens à Tégard des victimes qu'ils destinoient à être sacrifiés à leurs dieux.
Le jour de mon supplice approchoit, lorsque le cordelier, qui seul avoit la liberté de me voir, me rendit un billet qu'une femme voilée lui avoit remis pour moi. On me marquoit succintement de contrefaire l'insensé, si jevoulois sauver ma vie. Nous tînmes le franciscain et moi un conseil dont le résultat fut de faire ce que marquoit le billet. Il n'y avoit aucun inconvénient à suivre l'avis qu'on me donnoit. Le cordelier devoit s'informer secrètement, s'il étoit vrai, qu'en feignant de perdre l'esprit, je pouvois sauver le corps. Je le priai d'aller chez
* Il T a deux façons d'empaler. La plus douce, parce que le criminel est plutôt expédié, est lorsque le bout du pal sort par l'estomach où entre les deux épaules. La plus cruelle est de ne l'être qu'a moitié du corps, de façon que le pal étant levé, le patient paroît être assis. On lui laisse les mains libres pour augmenter, s'il se peut, son supplice. J'ai vu un Tartare Kalmouck, vivre près de six jours dans cet effroyable état, en poussant vers le ciel des cris horribles.
Mustapha, que je ne doutois pas qui ne fut le donneur d'avis.
Ce cher ami assura mon envoyé, que la personne des insensés étant sacrée et inviolable parmi ceux de sa naùon, Je n'aurois rien à craindre pour la mienne, si je pouvois persuader que je le fusse devenu. Je mis aussitôt la main à Pœuvre, et choisissant une espèce de folie gaillarde, je fis autant de joieuses extravagances que me le permit l'abattement de corps et d'esprit dans lequel j'étois tombé.
Je faisois à mes geôliers des contes presque aussi impertinens que ceux dont TAlcoran est rempli. Je les contraignois de danser avec moi, en faisant toutes les singeries dont je pouvois m"'aviser : enfin, je fis tant d'extravagances, qu'ils furent persuadés les premiers. De son côté, le charitable franciscain publioit que la crainte de la mort m'avoit fait tourner la tête; de façon que je me mocquois à présent des instructions que je recevois auparavant avec respect.
Ce bruit répandu parmi les esclaves, le fut bientôt par toute la ville, dont les badauds, à Yinstar de ceux de Paris, attendoient avec impatience le moment de mon supplice.
Mon affaire étoit si grave, qu'elle avoit été portée au Moiiphti *. Le premier ministre de
* c'est le pontife des Turcs à qui les secrets les plus cachés de l'Alcoran ne sont pas inconnus. Il n'y a point, en fait de religion, d'affaire si épineuse qu'il ne décide sans
Le Cousin de Mahomet. 203
la religion musulmane, avoit, de son autorité, différé mon exécution, jusqu^à ce c^u'il eût luimême jugé de ma folie. Ce n'étoit pas peu de fasciner les yeux d^un personnage si clairvoïant, qu'il n'y a que lui qui puisse marcher sans guide dans la voie obsciîre de PAlcoran.
J'apris cette circonstance du cordelier avec qui je conférois en public du secret de mes affaires en langue latine, parlant la franque ou la turque quand il s'agissoit de divertir ce même public, qui venoit me voir en foule et pour de Targent. Mes geôliers ne demandoient pas mieux que de voir différer Pexécution de la sentence du kadilescher qui m'avoit condamné.
Je jugeai à propos de mandier de Tappui auprès de mon nouveau juge, et je chargeai le cordelier d'aller trouver Mustapha, pour le prier de ma part d'engager sa sœur à écrire en ma faveur à sultane Lalé, qui avoit fait le mouphti ce qu'il étoit. Je sçavois que ces deux dames entretenoient par lettres un commerce
appel. Le grand seigneur se leva pour aller au-devant de lui. Cependant il le fait et le détruit quand il lui plaît. En i(îj4, Amurat IV en fit étrangler un. En 1703, sultan Achmet III. fit aussi étrangler le mouphti Omar Albouki et son fils. Ce pontife prononce et fait aussi exécuter des arrêts de mort contre le sultan; témoins Osman qui en 1622, et Ibrahim en 1(348, furent étranglés, quand les mouphtis de ces tems eurent décidé qu'ils pouvoient l'être en conscience.
204 Contes de Fromage t.
de civilité. Zambak m'avoit accordé tant de choses, que je ne craignois pas qu^elle me refusât celle-là, malgré mon infidélité.
En effet, elle écrivit à la sultane; celle-ci à sa créature; de sorte que lorsque je parus devant Tinterpréte de la loi, j'étois déjà plus d'à moitié fol dans son esprit. Mes extravagances achevèrent ce que sultane Lalé avoit commencé; et en dépit du 7iakib* et de sa séquelle, le vénérable mouphti rendit un fet/a**, par lequel il déclaroit, qu'étant duement atteint et convaincu de folie, on ne pouvoit, suivant la loi, me faire mourir, quoique je Teusse mérité.
Ainsi un instant vit dissiper les horreurs de la mort que j'avois toujours eu présente pendant plus d'un mois. Je conservai assez de présence d'esprit pour ne rien faire paroitre de la joye que me donnoit cette heureuse nouvelle, que je reçus avec un chagrin apparent; je memettois en posture de recevoir les coups de bâton, et je paroissois fâché de ce qu'on ne me faisoit pas la grâce de m'empaler.
Le genre de folie que j'avois choisi avoit paru si réjouissant au pontife musulman, qu'il voulut m'avoir à son service. Mustapha en avoit bien autant d'envie que lui ; mais il se vit obligé de me céder au mouphti, qui s'accom-
* Chef des descendans de Mahomet.
** Décision qui a force de loi.
Le Cousin de Mahomet. 205
moda de ma personne avec les héritiers d'Omar.
Me voilà donc constitué fol en titre d'office. Il falloit soutenir ce rôle, du moins encore quelque tenis; et je m^ippliquai si sérieusement à mon devoir, que peu s'en fallut que je ne devinsse effectivement ce que j'alîectois d'être.
L'emploi de divertir mon nouveau maître me donnoit chez lui une liberté dont je n'abusai pas d'abord. Il avoit un haram rempli de fort belles femmes, et j'affectois de n'en pas approcher. Il m'avoit fait venir devant elles pour les rejouir par mes contes et mes postures; mais j'avois fait paroître tant de dégoût à leur vue, qu'il s'était facilement persuadé, qu'à travers les ténèbres qui offusquoient ma raison, je distinguois que c'étoit ce sexe enchanteur qui m'avoit mis à deux doigts de ma perte. Cette idée s'étoit si bien imprimée chez lui, qu'il avoit donné ordre de me laisser entrer dans les lieux les plus secrets, pensant que mon aversion pour les femmes me les feroit toujours éviter.
Il en fut de mon affaire, qui avoit fait grand bruit à Constantinople, comme de celles qui arrivent dans toutes les grandes villes. Chacun en parla d'abord, et insensiblement on l'oublia; de sorte qu'il ne fut pas plus question de moi que d'un autre esclave.
Je résolus cependant de conserver mon caractère d'insensé, autant pour ma sûreté, que
2o6 Contes de Fromaget.
pour avoir plus de facilité de me fourrer par tout, quand j'aurois la liberté d'aller par la ville. Le péril que j'avois couru ne m'avoit pas rendu plus sage, et j'espérois, à Fabri de ma prétendue folie, voir de près et sans suspicion les femmes réservées aux plaisirs du saint homme.
L'esprit qui vivifie la religiœi * en avoit quatre épousées et autant d'esclaves : une Géorgienne, ** une Tartare Circassienne,*** une Flamande et une Holandoise. C'étoit plus de vêtemens qu'il n'en falloit pour un homme qui couroit la soixantaine ; aussi je pris sur moi de le soulager de quelques-uns, à l'acquit de sa conscience.
Je n'avois encore vu les femmes dont je viens de parler que voilées; à l'égard des autres esclaves femelles, comme elles n'avoient pas l'honneur de partager les bonnes grâces du
* La prétendue pénétration de chaque mouphti lui vaut cet éloge.
** La Géorgie est située entre la mer Caspienne et la Mingiélie. Thestis est la capitale de ce qui appartient aux Turcs dans cette province. Les Géorgiennes sont estimées les plus belles femmes de l'Asie : des qu'elles sont un peu grandes, leurs parens vont les vendre en Turquie et en Perse.
* La Circassie est une grande région de l'Asie entre le Pont-Euxin, le mont Caucase, la mer Caspienne et le Palus Meotide. Les Tartares Circassiennes sont fameuses par la grande beauté de leur gorge, qui ne mollit jamais, pas même dans l'extrême vieillesse.
Le Cousin de Mahomet. 207
patron, on les laissoit aller sur leur bonne foi : il n'y avoit parmi elles qu'une Vénitienne qui méritât quelque attention.
Je ne rendois aucun service à celles-ci ; mais souvent j'aidois aux autres esclaves, quoique je n'y fusse pas obligé ; et quelquefois aussi je me chargeois des plus rudes travaux refusant de me prêter aux choses faciles. Cette façon d'agir contre le bon sens 11e nuisoit pas au stratagème. Au reste je ne me donnois cette peine que lorsque quelqu'un de considérable dans la maison pouvoit en être témoin. On m'en railloit; mais j'allois toujours à mon but.
Pendant ma prison je n'avois pas quitté mon flageolet, non que j'eusse fait quelque attention à le conserver; mais comme on ne me l'avoit point ôté, il était resté dans ma poche, et je le trouvai au besoin. Je faisois retentir la maison et les jardins du patron des plus jolis airs que je sçeusse. Les femmes prévenues de ma prétendue aversion pour elles, me faisoient tous les jours quelques niches, dont je me revenchois quelquefois brutalement, surtout quand elles se trouvoient plusieurs ensemble, ce qui arrivoit souvent.
Un jour que dans le jardin elles se tenoient par les mains et formoient autour de moi un cercle, dont je feignois de vouloir m'échapper, quoique je n'en eusse gueres d'envie ; un homme de mon tempérament ne s'avise pas de vouloir forcer une barrière composée de huit
2o8 Contes de Fromageî.
femmes à demi-nues : j'éssayois cependant d'y parvenir, mais fort mollement. Je me prcsentois tantôt à Tune, tantôt à Tautre, et je prenois des libertés qui, les excitant à rire de toutes leurs forces, mefaisoient présumer que j'aurois bon marché de celles que je pourrois tenir tète à tête.
Je continuois un jeu qui ne me plaisoit pas moins qu'à elles, quand je vis de loin leur maître et le mien; il venoit de notre côté, accompagné de quelques eunuques. Alors cessant de badiner, je fis ce que j'aurois pu faire il y avoit déjà long-tems. Je m'échapai des mains de ces femmes qui se mirent à courir après moi. Je courois çà et là, comme un homme éperdu, de façon que rencontrant un eunuque, je le poussai sur son maître, et tous deux culbutèrent. Les femmes firent un cri en les voyant tomber; elles s'empressèrent de demander à l'idole si elle n'étoit pas blessée : quant à moi sans m'en embarrasser, je me sauvai dans la maison comme si j'avois été poursuivi.
Le patron, bien loin d'être fâché de sa chute, en avoit beaucoup badiné. Les dames lui parurent si contentes du divertissement qu'elles avoient pris avec moi, qu'il les excita à en jouir quand elles en trouveroient l'occasion. Il étoit bien aise de leur donner un plaisir qui paraissoit n'être d'aucune conséquence, pour les dédommager de ceux qu'il n'étoit plus en état de leur fournir.
Le Cousin de Mahomet. 2op
En effet, ces pauvres créatures étoient bien à plaindre d'être obligées de partager entre huit, ce qui ne pouvoit qu'à peine suffire à une.
Devenu plus hardi par Peffet de cette tentative, je me cachois dans le jardin, dont je sçavois tous les détours, pour épier Foccasion de croquer quelque brebis du pasteur musulman. Un matin que jMtois à l'affût dans un petit bosquet, j'y vis entrer la Circassienne qui, après s''ètre soulagée à\\n léger besoin, m'aperçut à quelques pas d'elle. Mon premier mouvement fut d'aller à sa rencontre, et le sien fut de m'éviter ; cependant la crainte d'être surpris, ou qu'elle-même ne me décelât, me fit aller d'un côté pendant qu'elle prenoit un chemin oposé.
Nous avions à peine fait quelques pas pour nous éviter que nous nous retournâmes comme de concert. Je crus voir dans les yeux de la Tartare qu'elle n'avoit rien de la férocité dont on accuse sa nation. J'avançai pour la joindre, elle fit la moitié du chemin, et quand nous fûmes à portée, elle se jetta à mon col avec un emportement dont il me fut facile de comprendre la cause.
Le lieu étoit commode, l'occasion belle : je profitai de l'un et ne laissai pas échaper l'autre, le tout dans un profond silence. La Circassienne qui, en me quittant, mit le doigt sur la bouche pour me recommander le silence, vint le lendemain à pareille heure dans le même
2IO Contes de Fromaget.
endroit dont elle n''avoit pas oublié le chemin. Si nous parlâmes un peu plus dans cet entretien, que pendant celui qui Favoit précédé, nous n'agîmes pas tant, et ce ne fut pas ma faute; mais bien celle de Fatima,* la plus considérable des femmes du patron qui nous surprit inopinément.
A son aspect la Tartare se déroba de mes bras, et me retournant pour Tarréter, je ne fus pas moins effrayé qu'elle à la vue de la Turque. Je n'en ferai point le fin. Je fus saisi d'une si grande peur, que j'eus beaucoup de peine à me soutenir. Cependant Fatima, qui avoit arrêté la Circassienne, n'eut pas de peine à me retenir aussi, moi, à qui il ne restoit pas seulement le courage de fuir. Elle nous mit vis-à-vis l'un de l'autre, et après nous avoir quelque tems considérés, elle nous passa les bras au col; puis aprochant son visage du mien, Al ben-i Okcbé, ** me dit-elle. Ce peu de mots chassa une partie de ma fraieur; mais je ne pus sitôt me remettre du tremblement qu'elle m'avoit causé. Mameck, ainsi se nommoit la Tartare, qui revint à elle plus promp-
* La mémoire de Fatima, fille unique de Mahomet, est en si grande vénération chez les Turcs, qu'ils donnent presque tous ce nom à leurs filles. Ils observent de ne point l'imposer aux renégates, qui pourroient en prophaner la sainteté en retournant peut-être à leur première religion.
"* Caressez-moi aussi.
FromaÇ-t
Paul A-fTÛ del ' " , „
Imp, A.Quanfm
J'iar approchant son vu-cu,e du mi^n . Jl hervi -Okcbé. fOu-esse mer dit -f lie-
'SeK rrwij
Le Cousin de Mahomet. 211
tement que moi, comprenant de quelle importance il étoit que Fatima ne s^en retournât pas mécontente, dissipoit un reste de crainte. Enfin je m'en tirai le moins mal qu'il me fût possible; mais beaucoup mieux, j'en suis sûr, que mon patron : aussi la Turque me fit-elle connoître qu'elle étoit satisfaite.
Les deux dames se firent beaucoup d'amitiés, et convinrent de ne faire part de leur bonne fortune à aucune de leurs compagnes; de mon côté je promis d'être discret sur Tarticle.
Mameck se retira avec Fatima, et bien fâchée, je crois, d'avoir eu une si belle occasion en pure perte, et d'être obligée de partager avec une rivale un trésor dont elle se seroit bien accommodée à elle seule.
Les jardins du moupliti étoient grands, bien cultivés; * les esclaves qui les entretenoient, en sortoient toujours aux heures que les femmes venoient s'y promener; c'est-à-dire le matin, entre la première et la seconde prière, et le soir après la quatrième. G'étoit aussi à ces heures que je m'y rendois souvent avec le patron, et
* Les Turcs n'observent aucun ordre dans le plan de leurs jardins. Les arbres et les fleurs sont pêle-mêle. Il y a toujours quelques cabinets de verdure, et force eaux jaillissantes. La plupart des arbres ne sont que des cyprès qui, poussant beaucoup de branchage, ôtent les vues des maisons voisines.
212 Coj2tes de Fromaget.
quelquefois sans lui. Quand je Taccompagnois, j'e'vitois toujours les femmes, et il se plaisoit à me faire tenir en leur pre'sence par ses eunuques : dans son absence, je m'aprivoisois.
Fatima et Mameck y venoient presque tous les matins seules et pour cause : et souvent le soir j^allois dans un endroit e'carté de celui dont on faisoit la promenade ordinaire. Je lisois dans les yeux et les mouvements de cq^ pauvres recluses qu'elles eussent bien été de rhumeur de Fatima et de sa compagne, quoiqu'elles ne sçussent rien du secret. Je donnois à Tune, quand je croïois n'être pas vu des autres, des coups d'œil significatifs; et on y répondoit. Il ne manquoit que l'occasion, et je travaillois de tout mon pouvoir à la faire naître.
Sur le soir d'un jour, qu'après avoir diverti le patron et quelques begs* qui l'avoient visité, j'étois retiré au fond du jardin, pour me délasser des fatigues de la journée ; un soir, dis-je, que je dormois dans une grotte de rocaille, un bruit confus frappant mes oreilles, me réveilla. Je jettai la vue au tour de moi et ne découvris rien; mais j'entendis à quelques pas des voix de fem.mes qui sembloient disputer, Guidé par le bruit, j'aperçus la Hollandoise et la Géorgienne qui se disoient reciproque-
* Seigneurs turcs.
Le Cousin de Mahomet. 213
ment force injures, Tune en bon turc, Tautrc en son baragouin.
J'approchai des dames qui me firent connoître par leurs discours et leurs actions, que i'étois le sujet de la noise, que je tâchai d'apaiser. Chacune disoit des raisons que Je trouvois également bonnes, puisqu'elles tendoient à la fin que j'envisageois. Je leur proposai un accommodement, qui fut la source d'un nouveau procès. Elles ne pouvoient passer que l'une après l'autre, et comme je destinai le mouchoir à la Géorgienne qui étoit bien plus belle que sa rivale, cette dernière ne voulut point céder
la préférence.
Si des femmes, dans la disposition d'esprit où étoient celles-là, avoient été capables de raison, je les aurois fait tirer à la courte-paille ; mais Tune vouloit, aussi vouloit Tautre.
La Géorgienne fondoit ses prétentions, sur ce que m'ayant découvert la première, il étoit juste qu'elle eût la préférence : la Hollandoise menaçoit de faire beau bruit, si elle ne Pavoit : c'étoit un des plus grands embarras dans lequel Je me fusse vu.
Je trouvai cependant moyen de les accorder. J'avois fait tout le jour un exercice trop violent pour que Je dusse présumer de les contenter également. C'est pourquoi, autant pour mon honneur et mon repos, que pour terminer la question, Je proposai de remettre la partie au lendemain à pareille heure; et je les fis
convenir, que la première au rendez-vous, auroit, comme de raison, la pre'férence. La Hollandoise ne parut pas contente de la décision d'un fol ; et quoiqu'elle y consentît, elle me quitta d'un air froid que j'attribuai au climat ou elle avoit pris naissance. Les yeux de la Géorgienne, au contraire, m'assurèrent de sa ponctualité, aussi n'y manqua-t'elle pas.
Il n'y avoit pas long-tems que le mouphti en avoit fait l'emplette, et à en Juger par le peu d'impression qu'il avoit fait à ses appas, je ne devois pas m'étonner de l'empressement que toutes ces femmes faisoient paroître pour moi.
La Hollandoise, qui se vit devancée, attendit en patience, et suivant la convention, le tems qu'elle devoit entrer en danse : elle eut son tour.
J'épiois sans cesse l'occasion de faire tomber dans mes filets le reste des oiseaux de la volière du vénérable homme, lorsqu'il mourut subitement. On soupçonna son fils de lui avoir joué ce tour pour remplir sa place. Cet enfant dénaturé n'avoit pas fait réflexion, qu'en Turquie les charges ne sont rien moins qu'héréditaires; mais il s'étoit persuadé, que sçachant quelqu'un des secrets de l'Etat que son père lui avoit confiés, dans l'espérance d'en faire un honnête homme, on ne pouvoit lui refuser cette place éminente. Le grand seigneur avoit trop de discernement, pour donner une charge si importante à un homme perdu de débauches
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et en mauvaise réputation, même parmi les libertins. Ce malheureux ne jouit par cette mort que d'une partie des biens immenses que son père avoit accumulés dans Texercice de la charge la plus lucrative de Pempire.*
Dans la dispersion des biens du défunt mouphti, je me vis encore une fois Tesclave de sa hautesse. Le sort qui me balotoit manqua de me procurer un honneur que j'aurois été bien fâché de recevoir. Peu s'en fallut qu'on ne créât en ma faveur une charge de Hamako-bachi, ** dignité dont on n'avoit point encore entendu parler dans l'empire, les muets et les nains étant, de tems immémorial, destinés aux récréations ordinaires du sultan. Si j'avois une fois été introduit dans l'intérieur du serrail, ç'auroit été pour toute ma vie.
J'eus donc l'avantage d'être présenté au monarque ottoman,*** et le bonheur de lui dé-
* Le mouphti accorde des dispenses, des indulgences, etc., dont il se fait payer comme un autre.
** Le premier fol de l'Empire.
*** Ce prince etoit Achmet III, déposé en 1730. Les Turcs veulent être traites comme des nègres; l'extrême douceur et la trop grande popularité de sultan Achmet causèrent le malheur du meilleur prince qui eût jusqu'alors occupé le trône de l'Empire Ottoman. Voici en peu de mots l'histoire de sa déposition. Patrona Calil, un misérable Baltagis oufendeur de bois, bûvoit dans un caffe avec quatre ou cinq coquins de sa trempe. Ils s'avisèrent de trouver que le G. S. et son visir, Ibrahim Bâcha, gouvernaient mal. Pleins de cette idée ils s'arment, courent à la
2i6 Contes de Fromaget.
plaire. On avoit instruit ce prince du sujet de ma folie, et peut-être crut-il trop risquer, en introduisant un fol de mon humeur dans son serrail.
Je lui avois été présenté dans la place où se fait Texercice du Girit*,e\. ce prince me donna pour récompense à un janissaire qui venoit de faire un beau coup. Celui-ci, qui ne fut pas autrement content du présent, le reçut cependant avec de grands remercimens et me conduisit chez lui.
grande mosquée, en tirent l'étendard de Mahomet; et vont par toute la ville, en criant à la tirannie. En moins de deux heures, ils se trouvèrent plus de 500. et avant la nuit plus de 4000 Achmet, qui étoit à Scutari, où il passoit en revue 30000 Tartares, qu'il envoyoit en Perse, revint secrètement au sérail, d'où il envoya aux mutins la tête du visir. Ce qui ne satisfit pas les rebelles. Les janissaires, toujours prêts à se révolter, se joignirent à la troupe de Patrona ; et tous ensemble forcèrent le sérail, en tirèrent Achmet, qu'ils enfermèrent au château des sept tours, et élevèrent sur le trône son oncle Mahmoud, à présent régnant. Ce prince fit d'abord Patrona, qui lui avoit promis l'honneur de sa protection, grand visir; donna aux plus considérables de ses complices les plus belles charges de l'Empire; et peu après les fit tous étrangler dans le sérail; il rappela les anciens officiers, que Patrona avoit fait éloigner, et fit couper les têtes à plus de 4000 rebelles. Peu après Achmet mourut de déplaisir.
* Grande place à l'entrée du serrail extérieur où tout Turc est bien reçu à faire voir son adresse en toute sorte d'exercices devant le sultan, qui récompense toujours les plus adroits. Elle tire son nom de girit qui signifie Javelot.
Le Cousin de Mahomet. 217
Tenez, dit-il à quelques femmes quiyetoient, voilà ce que m^a valu le plus beau coup de javelot que j^aïe fait en ma vie. Bien, dit une vieille réfrognée, il faudra le vendre : n'en aura-t'on pas bien cinquante sequins? oui, répartit le janissaire, s'il n'étoit pas fol : c'est ce Giahour qui a tué le schérif Omar qui Tavoit surpris avec sa nièce. A peine eût-il achevé ce peu de mots, que deux jeunes personnes qui n'avoient encore rien dit, s'aprocherent pour me considérer. La vieille, qui s'imagina qu'elles y prenoient plaisir, les fit brusquement sortir de la chambre et me donna quelques coups. Loin de m'en fâcher, je la pris par les mains pour la faire danser.
Le janissaire, qui étoit son fils, ne pût s'empêcher d'en rire; m'en étant aperçu, je tirai mon flageolet dont je me mis à jouer, en dansant devant la vieille qui s'en alla toute courroucée. Je la suivis jusques dans la chambre, où s'étoient retirées les deux jeunes personnes ; elles ne purent s'empêcher de rire aussi, en votant la peine où je mettois la bonne femme, qui ne pouvoit se débarrasser de moi. Enfin elle sortit de la maison, disant à son fils qu'elle n'y rentreroit pas tant que j'y serois. Il la suivit jusques dans la rue pour lui faire entendre raison; et je restai auprès des deux jeunes femmes avec qui je débutai par des familiarités, qui furent reçues comme venant d'un insensé.
2i8 Contes de Fromaget.
Voici quelle étoit la famille où le sort m'avoit transplanté. Rustan étoit fils d'un janissaire tué je ne sçais où, en faisant je ne sçai quelle belle action, ©t son fils, qui étoit déjà dans le corps, en avoit eu pour récompense, outre sa paye, la moitié de celle du défunt. Il subsistoit de ce revenu, avec sa famille, d'autant plus commodément qu'il faisoit encore de ces anneaux que Ton met au pouce pour tirer de Varc*. La plus jeune des femmes que j'avois vues étoit sa fille, dont la mère étoit morte, et l'autre étoit une seconde femme à laquelle il s'étoit restraint, n'ayant pas le moyen d'étendre plus loin la commodité de la loi.
Rustan, après avoir été quelque tems dehors, rentra avec sa mère, en l'assurant qu'il mettroit bon ordre à ce que je ne la chagrinasse pas doresnavant. Effectivement, il me donna quelques coups de ce long bâton que portent les janissaires quand ils ne sont pas sous les armes. J'inférai de ce début, qu'il falloit avoir pour la vieille un respect extérieur, saul à moi d'en
* Pour abaisser l'orgueil et l'insolence du corps des janissaires, on leur a permis de se marier et d'exercer des métiers, ce qui les tient dans la mollesse. Us ont jusqu'à douze aspros par jour sans compter l'habillement. Quand un janissaire a fait quelque belle action à la guerre, il est fait Asèrala ou morte paye. Ils donnent demi pour cent de leur paye en tems de paix et sept pendant la guerre, au moyen de quoi le trésorier du corps est oblige de les loger et nourir.
Le Cousin de Mahomet. 219
manquer aux jeunes quand Toccasion le reque-
reroit. . ^
Je fus extrêmement surpris de voir qu après avoir soupe, le janissaire et sa famille se couchèrent tous pêle-mêle dans le même lit. Je me retirai dans une façon d^écurie qui nVetoit destinée pour logemem : Là, sur de la paille je m^accommodai le moins mal qu^il me fut possible. Je passai une partie de la nuit à reflechir sur les façons de faire de mes patrons : j'ignorois quMls fussent de la secte des becthaschites\ Le lendemain de mon arrivée chez Rustan étoit un vendredi, et il fallut qu^il allât coucher à son oda.** J'aidai aux femmes à faire le ménage, tant bien que mal; c'est-cà-dire, que )e faisois une chose pour l'autre : la vieille murmuroit, et les jeunes rioient ; ce qu'ayant aperçu,
* Secte de Mahotnetaiis imaginée par Becthasch prédicateur d'Amurat I. Le vulgaire nomme ceux qui la suivent, mun scondurem, c'est-à-dire, ceux qui éteignent la chandelle Cette secte n'est suivie que par quelques janissaires, qui ne différent des autres Musulmans, pour la multiplicité des femmes, qu'en ce qu'ils n'ont aucun égard a la proximité du sang et qu'ils commettent sans aucun scrupule toute sorte d'inceste, même les pères avec leurs hlles et les mères avec leurs fils. Bestas Aga des janissaires qui tut étrangle en 1651, étoit leur protecteur. Depuis sa mort ils ont peu de crédit et ne paroissent presque plus.
** Les janissaires ausquels on a permis de se marier, sont obligés de venir coucher tous les vendredis a leur Oda ou chambrée, et de se faire voir au TFékilharg ou trésorier, s'ils ne veulent perdre leur paye.
elle sortit et revint peu après, accompagnée d^in serrurier qui m'attacha par une jambe à un poteau qui soutenoit le toit de Técurie où je logeois. Bien loin de m"oposer à cette opération, je riois et chantois pendant qu'on la faisoit. Je me couchai sur la paille, et la femme de Rustan vint me dire de ne pas me chagriner, et que dans le tems que sa belle-mere seroit à la prière, elle viendroit me voir. J'attendis en patience Teffet de sa promesse.
Cette femme étoit assez gracieuse, mais il y avoit une grande différence entr'elle et sa bellefille. Celle-ci étoit une petite brune extrêmement vive. Un beau tour de visage, de grands yeux, le nez un peu retroussé, une bouche raisonnablement petite et une fossette au menton, faisoient de Chémané une fille fort jolie et d'environ dix-huit ans. Il est vrai qu'elle étoit d'une pâte un peu bize, mais elle avoit une fermeté qui la dédommageoit bien de ce peiit défaut. La belle-mere n'avoit pour elle que sa taille, une jambe admirable et une blancheur extraordinaire. Je n'ai jamais vu de blonde plus blonde, sans en avoir la fadeur. Je fais grâce du portrait de la vieille, qui ne se distinguoit que par une paire d'énormes Boii\oiila *.
Chéra, la femme de Rustan, se rendit près de moi suivant sa promesse; elle me pria de
* Grosses mamelles pendantes.
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jouer du flageolet; je crus que ce n''étoit qu'un prétexte, et je voulus en agir avec elle selon ma louable coutume, mais je me trouvai bien loin de mon compte. Surpris de cette nouveauté, je redoublai inutilement mes tentatives. Comment, dis-je en moi-même, je raterai celle-ci ? c'est une chose inconcevable : me résister, à moi, qui ai toujours été prévenu par les avances les plus flateuses ; cette femme est assurément pétrie d'un autre limon. Nouveaux efforts, nouvelle résistance. J'en fus si piqué, qu'oubliant les divers périls que j'avois couru en suivant l'impétuosité de mon tempérament, je poussai les choses jusqu'à une violence brutale.
Sans faire le moindre cri, sans dire un seul mot, Chéra se défendit avec une adresse qui fit disparoitre mon ardeur. Tels deux champions qui,aprèsunlongcombat,oiila force et l'adresse ont balancé la victoire, prennent un moment de repos pour recommencer avec plus de vigueur et se porter des coups certains; tels, dis-je, Chéra et son esclave, en reprenant haleine, se considéroient réciproquement, l'un pour découvrir le foible de l'ennemi, l'autre pour se tenir en garde contre une nouvelle attaque.
Enfin, lassé d'une résistance pour moi sans exemple, je quittai le combat; remportant le fresle avantage d'apprendre , aux dépens de quelques égratignures, qu'on ne peut disposer d'une femme malgré elle.
Peu s^en fallut que je ne pleurasse de dépit. Les plus belles ne m^avoient pas coûté le moindre effort, et une femme d'une médiocre beauté flétrissoit en un moment, par une résistance inouïe, les mirthes qui ceignoient un front toujours victorieux.
Un esclave avoit vu la sœur du monarque ottoman rechercher avec ardeur des empressemens, que dédaignoit la femme d'un simple Janissaire. Quel triomphe pour Mariquilla, si elle avoit été témoin de ma honteuse défaite !
Je regardois Chéra en exprimant mon dépit par mes gestes, lorsqu'elle me dit avec douceur, chrétien, ne sois pas fâché. Eiei' dejul Komak-er Eugvundé Wundgiud benum~ki. * Si un hamako étoit capable d'entendre raison, tu aprouverois celle qui me fait te résister. Eh ! quelles sont, répondis-je brusquement, ces belles raisons ? Je ne suis pas encore assez fol pour ne les pas comprendre, expliquez-vous. Comment, dit-elle, tu parles en homme sensé? Aussi le suis-je, répliquai-je, je ne 3uis devenu fol que par artifice : on m'avoit bien dit, répondit-elle, que tu avois trompé le mouphti, j'en suis bien aise pour toi. Je fus bien fâché, moi, de m'étre si étourdiment découvert, et Chéra, qui vit ma peine, m'assura obligeamment qu'elle ne trahiroit pas mon secret, quoique je n'eusse plus rien à craindre. Puisque je
* si je mets mon mari entre ton corps et le mien.
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ne parle pas à un insensé, écoute-moi, continua-t'elle, et tu verras que je n'ai pas tort avec toi. Alors elle m'expliqua ce que c'étoit que la secte des Becthaschites.
Becthasch, leur patriarche, en permettant à ceux d'une même famille de se mêler indistinctement et sans scrupule les uns avec les autres, damne irrémissiblement les femmes qui s'attachent à d'autres qu'à leurs maris. Si j'étois encore fille ou veuve, ajouta Chéra, Je ne te refuserois rien; mais J'ai un mari pour qui Je suis obligée de me réserver toute entière; c'est pourquoi ne me tourmente plus, ce seroit inu-» tilement. Chémamé, si elle le veut, peut profiter d'un avantage dont Je voudrois bien être en état de Jouir; mais prens garde que son père ne s'en aperçoive, il ne seroit peut-être pas content de te voir partager les plaisirs qu'il goûte avec elle.
Avec elle, repris-Je extraordinairement surpris, avec sa fille ! quoi le père de Chémamé se porte à cet excès de brutalité? Que tu es simple avec tes expressions, répliqua Chéra en souriant, n'est-il pas naturel que celui qui a planté et cultivé un arbre en mange le fruit ? Oh! naturel tant qu'il vous plaira, répondis-Je avec précipitation, ce fruit-là doit être diablement acre pour la conscience d'un père; Je doute qu'il puise en faire aisément la digestion, elle est contre nature ; et dans mon pais, parmi ceux de ma religion, un père et une fille
qui useroient d^un droit à votre sens si naturel, seroient grillés jusqu'aux os.
Quant à moi, ajoûtai-Je, qui n'ai Thonneur d'être le père de personne, j'offrirai à Chémamé ce que vous refusez d'accepter ; j'espère lui faire comprendre qu'il est bien plus agréable au prophète d'être la maîtresse d'un étranger que de son propre père.
Mon raisonnement ne valoit guéres mieux que celui que je combattois, mais il étoit du moins plus naturel ; et quoique je sentisse le faux de l'un et de l'autre, je résolus de m'attaeher au mien et de le pratiquer dans l'occasion.
La raison fait continuellement apercevoir aux hommes les moïens de se tirer d'erreur, mais semblables aux enfants qui commencent à marcher, ils chancellent et se jettent à terre par la crainte qu'ils ont de tomber.
La vieille Aoulaster, qui se fit entendre à la porte, obligea Chéra de me quitter : et celle-ci me pria de jouer du flageolet pour les divertir, en m'assurant qu'elle feroit en sorte que sa belle-mere et Chémamé, qui revenoient de la prière, vinssent m'entendre et qu'elles obligeroient la vieille à me faire détacher.
Flageolet en bouche, je jouai jusqu'à perdre haleine, sans voir l'effet de la promesse de Chéra. Je m'époulmonois gratis, quand Boulaster m'aporta une plattée de ris et un pot d'eau fraîche. C'étoit mon souper : j'avois souvent fait de plus mauvais repas, et ayant bon
Le Cousin de Mahomet. 22=^
appétit, celui-ci fut bientôt expédié. Après quoi je m'étendis sur la paille, où je m'endormis fort paisiblement.
Je me réveillai peu après la cinquième prière au bruit que Ton fit à ma porte. C'étoit Chéra et sa belle-fille qui venoient me rendre visite pendant le sommeil de la mère de Rustan. Elles prirent place près de moi; c'est-àdire Chémamé à mes côtés, et Chéra un peu plus éloignée. La conversation fut d'abord générale, puis je la liai particulièrement avec la fille du janissaire.
Dans l'obscurité j'avois préludé. Chémamé se prétoit de si bonne grâce à cet entretien particulier, qu'il cessa d'être général. Chéra en belle-mere, dont le modèle n'a pas, je crois, été fait en France, sortit dans la cour, pour voir aparemment de quel côté venoit le vent. La petite Chémamé étoit en effet ronde et ferme comme une pomme, mais elle n'avoit pas à'' odeur * .
Déjà j'avois un pied dans la secte des Becthaschites, quand Chéra en rentrant brusquement, nous fit remarquer une lumière extraordinaire qui, peu après, fut suivie de cris et de heurlemens éfroyables. C'étoit le feu qui avoit pris dans notre quartier : les femmes se sauvèrent, ce que je ne pus faire, enchaîné comme j'étois. Le feu gagnoit notre maison; le péril étoit
* chémamé signitie pomme de senteur.
imminent et pour ainsi dire inévitable. Je fis de vains efforts pour rompre ma chaîne : la maudite vidlle l'avoit choisie trop forte : je n'avois aucun instrument qui pût servir à me mettre en liberté : enfin je touchois presqu'au dernier instant de ma vie, lorsque Rustan entra chez lui. Il avoit quitté son Oda, à dessein de sauver ce qu'il pourroit de sa maison : il n'y trouva plus sa famille qu'il appeloit à haute voix : je la distinguai des autres : je Tapellai : il entra dans l'écurie dont le toit commençoit à s'embraser : en trois ou quatre coups de sa hache d'armes, il me mit en état de fuir avec un bout de chaîne qui pouvoit bien peser quinze livres, mais quand il en auroit pesé cent, il ne m'auroit pas empêché de courir après mon libérateur.
Les incendies sont fréquens à Constantinople, dont la plus grande partie des maisons ne sont que de bois peint dehors et dedans, et les rues fort étroites. Celui-ci ne causa pas un grand dommage, n'ayant tout au plus consumé que douze cents maisons*.
* Le I. juillet 1715, dans le tems que Mehémet Oïga mon patron étoit à Andrinople, le feu prit dans un magazin proche la mosquée de Bajazet, et en trente heures il consuma 15000 maisons. On disoit alors, que trois astrologues étant sur une terrasse à observer les astres sur les neuf a dix heures du soir, avoient vu tomber du ciel une boule de feu qui causa l'embrasement. On en accuse ordinairement les juifs à qui on fait payer de grosses avanies.
Le Cousin de Mahomet. 227
Rustan alla loger dans son Oda, et sa famille à Algiro* chez le père de Chéra, dont j^eus en peu de tems gagné les bonnes grâces. Ce vieillard aimoit à rire et je lui en fournissois souvent les occasions. J'avois des entretiens trèsvifs avec Chémamé et de très-sérieux avec sa belle-mere qui avoit infiniment plus de bon sens que bien des femmes d'une plus haute condition. Usbeck, son père, qui n'étoit qu'un simple jardinier, Tavoit élevée avec autant de soin que le lui avoit permis la médiocrité de sa fortune. En qualité de Becthaschite, il avoit cueilli les premiers fruits de la plante qu'il avoit cultivée ; et n'ayant point eu d'autres enfans que Chéra, après l'avoir mariée à Rustan, il avoit achetté une jeune Grecque qui, comme un autre abisag*\ entretenoit un feu prêt à s'éteindre.
Je passois le tems fort agréablement dans cette maison. Je m'occupois à tout sans rien faire de particulier. J'aurois bien voulu pouvoir donner de mes nouvelles à Mustapha et aprendre des siennes ; mais j'étois sorti trop précipitamment de Constantinople après la mort du Mouphti, et la maison de mon ami, qui
* Village a quelque distance de Scutari près le cap qui forme l'entrée du Bosphore vis-a-vis de Galata.
** Jeune fille de Sunam, ville de la tribu d'Issachar, et d'une excellente beauté. David, dans sa vieillesse, la faisoit coucher à ses côtes pour entretenir sa chaleur naturelle.
avoit été comprise dans rembrasement, lui donnoit trop d''occupation pour penser à moi. Usbeck avoit voulu qu'on m'ôtàt la chaîne, et j'allois en liberté non seulement dans sa maison, mais encore dans le village. J''étois bien venu par tout. Je faisois danser les villageoises qui jouissent 'de beaucoup plus de liberté que les dames de la ville ; et par ce moyen j''attrapois toujours quelque chose, même des coups de bâton. Un jour que dans un jardin, dans lequel je m'étois introduit pardessus le mur, j^en disois deux mots à une jeune femme d'un air extrêmement ragoûtant, son mari que nous ne vîmes pas, sans respect pour le droit inviolable des insensés, me donna sur la tète un si rude coup de bâton, qu'il me priva de entiment. Après avoir fait un pareil régal à sa femme, il revint à moi et me tira d'évanouissement en me traînant par les pieds jusqu'à la porte de sa maison. Là, il me salua de quantité d^iutres coups, dont je ne refusai pas un, tant j'étois encore étourdi du premier. Il m'auroit infailliblement assommé sans d'honnêtes gens qui, m'aïant reconnu, me tirèrent de ses mains pour me porter chez Usbeck dans le lems que son gendre y arrivoit. Rustan n'eût pas plutôt appris ma catastrophe qu'il courut chez le batteur et, à son tour, il le moulut d'un grand nombre de coups qui ne guérirent pas un de ceux que j'avois reçus. Boulaster eut soin de me panser. J'avois le
Le Cousin de Mahomet. 229
corps tout noir, et je fus plus de quinze jours sans pouvoir me remuer. Outre la douleur que je ressentois, j'avois encore à souffrir les railleries de la vieille qui m'apostrophoit à chaque contusion qu'elle pansoit. Je lui disois force injures en françois, et quoiqu'elle ne les entendît pas, cela me soulageoit d'autant.
Chémamé se donnoit aussi les airs de badiner sur ma bonne fortune, mais je lui pardonnois volontiers. Je ne recevois de consolation que du bon homme Usbeck et de sa fille. Chéra me représentoit fort sensément le péril auquel j'avois été exposé au sujet de Nédoûa, et celui que je venois de courir pour une petite paisane qui ne valoit peut-être pas la peine qu'un honnête garçon fût aussi vigoureusement rossé que je Pavois été. Je lui promettois d'être doresnavant plus sage. En effet, je prenois des résolutions fort salutaires pour mon corps, si j'avois eu le courage de les suivre ; mais à peine fus-je guéri de mes contusions que je cherchai l'occasion d'en gagner d'autres.
Rustan qui me trouva un soir, qu'on ne l'attendoit pas, endormi dans les bras de sa fille avec laquelle j'avois fait ma paix, nous réveilla tous deux à grands coups de la corde de son arc. Ce ne fut pas tout, après m'avoir cassé le nez et les dents, il me dépouilla, il m'attacha et me mit tout en sang avec cette même corde d'arc dont il se servoit comme d'un fouet. Ja-
mais 011 n'a eu les étriviéres avec plus de complément.
Les cris que Je poussois attirèrent Usbecket sa tîlle. Ils m'arrachèrent des mains de mon bourreau qui, à ce sujet, se brouilla avec son beau père, jusqu'au point de s'en séparer. 11 emmena à Constantinople sa mère, sa femme et sa fille, et me laissa chez le bonhomme qui eut grand soin de me panser lui-même; avec du vinaigre il bassina ma blessure, c'est-à-dire tout mon corps. J'avois déjà éprouvé la bonté de cette liqueur à la suite des bastonnades, et je souffris en patience l'effet d'un remède aussi cuisant qu'efiicace. Usbeckavoit mêlé du poivre battu dans le vinaigre pour accélérer ma guérison qui, à la vérité, fut aussi prompte que douloureuse.
Ce charitable vieillard, après mon rétablissement, me ramena chez son gendre qui ne voulut me recevoir que pour me vendre au premier qui voudroit de moi : Usbeckdemand a la préférence et m'acheta trente sequins.
Mustapha n'étoit plus à Constantinople. On disoit, qu'ennuïé de mener à son âge une vie oisive, il avoit pris le parti des armes et s'étoit associé avec un certain Assan qui commençoit à se faire un nom fameux dans la piraterie. Ils avoient équipé à frais communs un vaisseau et croisoient sur la Méditerranée.
Chéra, à qui j'avois confié toutes mes petites affaires, avoit été chez Zambak à ma prière :
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elle nVaportoit de ses nouvelles et quelquefois de ses lettres, quand elle venoit à Algiro. La sœur de Mustapha m'exhortoit d'attendre en patience le retour de son frère qui m'achetteroit infailliblement d'Usbeck, ce qu'elle auroit faitelle-même,si elle eût été en état de me rendre un service si conforme à ses désirs. Elle ajoûtoit que Tembrasement de Constantinople ayant entièrement dérangé leurs affaires, c'étoit autant par cette raison, que pour éviter sa femme, que Mustapha avoit pris le parti de pirater pour rétablir sa fortune et fuir la présence et les injustes reproches d'un objet haïssable, dont elle-même et Tonton avoient beaucoup à souffrir.
Ces nouvelles m'attristèrent. Je plaignis le sort du généreux Mustapha et celui de son aimable sœur. J'avois reçu d'eux tant de bienfaits différens en leurs espèces, que leur situation me tira des larmes : j'ose avancer que je les donnai moins au retardement d'une liberté encore incertaine, qu'au danger où s'exposoit mon ami. Les Turcs ne sont pas plus imprenables que les autres hommes; et Mustapha pouvoit tomber dans le dernier des malheurs en cherchant à éviter celui de la pauvreté.
Je n'ai jamais fait de vœux contre les chrétiens en faveur des Turcs; mais l'amitié désintéressée de celui-ci avoit fait tant d'impression sur mon cœur, que j'aurois supporté impatiemment un malheur que ceux de ma religion
auroient causé à un des plus honnêtes hommes d'entre les Musulmans.
Ces tristes idées m'avoient plongé dans une sombre mélancolie qui désoloit mon patron. Ce bon homme cherchoit tous les moyens de m'en tirer, et je doute qu'il eût pu y réussir si la Gréque ne s'en fût mêlée.
La moderne Sunamite étoit une blonde d'une vivacité qui lui faisoit mal passer le tems avec un homme de l'âge de son patron. A peine avoit-elle vingt ans, et depuis trois qu^elle étoit au pouvoir d'Usbeck, elle se trouvoit aussi peu avancée que le premier jour. Le vieillard étoit plus content d'elle que de lui-même, et la Gréque ne Tétoit point du tout de ses manières qui ne la menoient à rien. Je suppléai au défaut du bon homme : il le sçut, le vit, pour ainsi dire, et n'en fut pas scandalisé. Usbeck, qui n'étoit point Turc sur le chapitre de la jalousie, disoit, pour raison, qu'il en étoit . des femmes comme des fruits de son jardin, dont la beauté et la bonté auroient été inutiles s'il n'y avoit pas eu des yeux pour les regarder, ni des gosiers pour en savourer la douceur. Il étoit impossible qu'un homme avec des sentiments si raisonnables et si conformes à mes maximes, ne fut extrêmement de mes amis : la Gréque s'accommodoit fort de cette façon de penser et d'agir, et tout le monde étoit content.
Nous étions voisins de la veuve de Sari
Le Cousin de Mahomet. z^^
Assan, kaïmacan% puis Testerdar, ensuite bégliérbéyd' Europe**. Sultan Achmet III avoit fait étrangler cet officier au fanal de Calcedoiné***, à son avènement à la couronne en 1703. Mon patron, dont le jardin produisoit les plus beaux fruits des environs de Constantinople, avoit souvent Thonneur d'en porter à sa voisine, à laquelle il me présenta.
La veuve d' Assan qui, depuis la mort de son époux, se dédommageoit de la contrainte dans laquelle elle avoit vécu avec lui, nous reçut à visage découvert, //^i^f couroit la quarantaine; mais par le fréquent usage du Sérquis****, elle paroissoit n'avoir pas plus de vingt-cinq ans. Cette femme, sans se mettre plus en peine de
* Gouverneur de Constantmople, faisant les fonctions du grand visir en son absence.
** Gouverneur général des provinces de l'Empn-e en
Europe. j v'^
**♦ Ancienne ville de l'Asie mineure maintenant de 1 Anatolie, sur la côte de la mer de Marmora, a l'entrée du canal de la mer Noire. Ce n'est plus qu'un village rempli de ruines où Soliman II fit bâtir une maison de plaisance, appelée Fanari-Kiosc, ou pavillon du Fanal, a cause de celui qui éclaire la nuit les vaisseaux qui entrent dans le détroit de Constantinople.
***♦ Telle est la propriété de cette herbe admirable que son infusion prise comme du the entretient la fraîcheur, les lys, les roses, la fermeté et l'embonpoint, de telle façon qu'une femme de 70 ans n'en paroît pas avoir la moitié. Cette plante divme vient, dit-on, d'une montagne auprès de la Mecque. Elle croît dans un petit espace que le grand seigneur fait garder avec tant de soin, que quiconque en
Maliomet et de ses dogmes, que des façons de faire de sa nation, n'avoit d^autres soins que de se procurer tous les divertissemens dont elle se sentoit susceptible. Confinée d'elle-même à la campagne, elle se livroit sans bornes à tous ses désirs. Les plaisirs de Tamour et ceux de la bonne chère partageoient son tems le plus précieux. Sa maison étoit Pantipode du sérail de sa hautesse : on n'y voyoit que des esclaves mieux faits les uns que les autres, et pas Pombre d'un eunuque.
Sari Assan, qui, à travers les grandeurs qui Tenvironnoient, prévoyoii ne pouvoir échaper au fatal cordon pour ne pas laisser dans la misère une femme qu'il adoroit, avoit caché avec soin dans la maison qu'occupoit actuellement sa veuve, des trésors immenses, disoit-on, et dont elle faisoit un usage conforme à Timpétuosité de son tempérament.
Mon patron me présenta à sa voisine comme un jeune homme qui, dans le malheur qu'il avoit eu de perdre l'esprit, en étoit du moins récompensé par une folie gaillarde, dont les saillies plaisantes inspiroientde la joïe aux plus
aprocheroit à une certaine distance seroit puni de mort. Les sultanes en font un fréquent usage. Il faut cependant que ceux qui la cueillent ou la gardent ne soient pas exactement fidèles, puisque des particuliers en possèdent : il est vrai que cette herbe est extraordinaire ment chère, mais quelles femmes ne se ruineroient pas pour joiiir d'un avantage aussi précieux que celui que cette plante leur procure.
Le Cousin de Mahomet. 235
mélancoliques. Il ajouta, en peu de mots, Phistoire de ma démence. Je remarquai qu^Indgi lui prétoit une oreille attentive. La cause de mon malheur étoit trop de son goût pour qu^'elle ne s^intéressât pas en faveur d'un grand brun, large d'épaules et dans la force de son âge. Il n'étoit pas besoin de beaucoup de pénétration pour voir qu'un garçon de ma tournure devoit avoir des qualités corporelles qui balançoient avantageusement ce qui manquoit à celles de l'esprit. Aussi fit-elle beaucoup de caresses au bon Usbeck pour l'engager à me laisser quelques Jours avec elle; promettant de me renvoïer chez lui quand elle auroit éprouvé si mes saillies étoient en effet aussi plaisantes qu'il vouloit le lui persuader. Il ne convenoit pas à un homme de la condition d'Usbeck de manquer de complaisance pour une voisine de ce rang; aussi me laissa-t-il poliment avec la veuve, en l'assurant qu'elle étoit la maîtresse de me garder tant qu'il lui plairoit.
Je restai donc chez Indgi qui débuta, pour ébaucher la connoissance, par me faire boire quelques verres de vin; dans le dessein de m'exciter, disoit-elle à deux femmes qui la servoient, à faire quelque chose dont elle pût tirer du plaisir. Voyant de quoi il étoit question, je me mis en devoir de soutenir l'éloge qu'Usbeck avoit fait de mon mérite. Je jOûai du flageolet^ je dansai mais modérément. Je fis des contes qui avoient un peu plus que le mot pour
rire : Indgi s'animoit par dégrés : à un certain signal ses femmes nous laissèrent seuls.
On reçoit de la part d'un fol des choses qu'on regarderoit d'un autre œil venant d'un personnage réputé raisonnable. D'ailleurs, la veuve dAssan avoit Tesprit trop bien fait pour se choquer mal à propos de certaines façons de faire, qui se trouvoient d'autant plus de son goût qu'elle auroit été bien fâchée de me voir renfermé dans les bornes d'un respect dont son action me dispensoit même avant de lui en avoir manqué.
Une perle de la taille à'Indgi* auroit été sans prix. Je n'ai guère vu de femme plus grande, ni mieux proportionnée ; mais, quoiqu'elle fût fort belle, elle avoit contracté une imperfection que tout le serquis de la Mecque n'étoit pas capable de réparer avec autant d'éhcace que Tauroit pu faire la plus légère onction du baume de Chécher para.
Une continuité de plaisirs Tavoit rendue insensible aux plus piquans. Semblable à ces vieux piliers de table dont le goût usé ne trouve plus rien qui excite leur apetit, Indgi n'étoit sensible qu'à la pluralité des mets qu'on luiservoit.
Le petit défaut dont je viens de parler {ce qui n'est pourtant bagatelle]^ étoit accompagné d'un plus grand à mon sens. La grosse perle prenoit ce qu'on lui prodiguoit de l'air à peu près dont on reçoit une dette sur laquelle on a
* Indgi, signifie une perle.
Le Cousin de Mali omet.
droit de compter; il sembloit à sa façon de faire qu'on s^acquittât avec elle d^une obligation. Indgi auroit cru trop honorer son humble serviteur si elle avoit daigné lui faire plus que les avances indispensables dans Toccasion.
Cependant j'eus lieu d'être plus content de sa générosité que de ses manières. Elle me paya libéralement le repas que je lui avois servi. Ce fut aparamment pour m'excitera lui faire meilleure chère dans une autre rencontre qu'elle me donna douze sultanins que je pris d'un air indifférent; mais dans le fond du cœur avec plus de plaisir que je n'en avois eu à les gagner.
Au bout de six jours et de ma vigueur, je quittai la veuve d'Assan avec le dessein formé de ne la plus revoir. Voici le sujet de ma sortie. L'envie de gagner l'argent de la sensuelle me faisoit tout mettre en œuvre pour assouvir son intempérance. Le jour que je l'abandonnai à des désirs effrénés, je rappelois en vain le reste de mes forces expirantes : Indgi, l'insatiable Indgi, me reprochoit ma nonchalance dans les termes les plus insultans pour un homme qui tentoit l'impossible. Parbleu, lui dis-je brusquement et sans penser que je jouois un rôle de fol, que vous en reviendra-t'il quand je me serai tué pour vos plaisirs? Eh! que m'importe, répondit-elle tranquillement, sen ulursen birdahi*. Je fus si piqué de cette indif-
* si vous mourez, il y en a d'autres.
férence, après tout ce que je faisois actuellement en faveur de l'ingrate, que ne consultant que mon dépit, je la quittai, laissant la besogne en Tétat qu'elle se trouvoit. Je repris le chemin de la maison d'Usbeck, emportant pour prix de mes pénibles travaux douze malheureux sequins. Je puis le dire en conscience, je les avois bien légitimement gagnés à la sueur de mon front.
Malgré le juste ressentiment que j'ai toujours conservé contre Indgi, je lui dois cette justice, qu'elle eût de moi un soin particulier dans le peu de tems que je fus à son service. Le suc des viandes les plus nourrissantes, les meilleurs vins de Cypre et de Naxos* ne m'étoient pas épargnés : mais aussi faut-il convenir que l'argent, qu'elle dépensoit à mon occasion, lui rapportoit un excessif intérêt; d'ailleurs , je n'étois point obligé aux corvées qu'elle me faisoit faire, n'étant pas son esclave.
Les jambes et l'estomach débiles ; le cœur gonflé d'amertume ; plein de dépit et léger d'argent, je regagnois tristement le jardin du trop complaisant Usbeck, k)rsqu'à cinquante pas de sa maison, l'épuisement ne me permet-
* Isle de l'archipel, une des Cyclades. Elle abonde en marbre et en excellens vins. Les Payens l'avoient consacrée a Bacchus, après que ce Dieu y eût trouve Ariadne abandonnée par Thésée.
Le Cousin de Mahomet. 2^^
tant pas d'aller plus loin, je fus contraint de m'asseoir sur une pierre qui bordoitle chemin. jy demeurai quelque tems, luttant avec le peu de forces qui me restoit contre une foiblesse qui s'annonçoit par une sueur universelle : j'y succombai.
Rendu à moi-même par le secours de quelques cordiaux, je me trouvai dans la maison et entre les mains d'un Jeune médecin déjà fameux par des meurtres de conséquence.
Calil Agi étoit un de ces hommes qui semblent destinés par la nature à tromper les autres. Il avoit appris ce grand art sous un Juif qui, après avoir parcouru la haute et basse Egypte, prétendoit avoir rapporté du commerce qu'il avoit eu avec ses habitans, des secrets merveilleux pour la guérison de toutes sortes de maladies.
Ce fameux charlatan, après s'être fixé à Constantinople, où ceux de sa nation sont depuis longtems en possession de faire mourir les humains en prétendant leur conserver ou prolonger la vie, avoit pris en amitié le jeune Calil et lui avoit fait part des merveilles qu'il avoit rapporté de ses volages.
Avec un esprit adroit et insinuant, soutenu d'un air mêlé de hardiesse et d'effronterie, Calil aidé de son maître avoit trouvé le secret d'en imposer d'abord aux simples. Quelques cures que le hazard, plutôt qu'une science conjecturale, avoit fait réussir, lui avoient gagné la
confiance des grands de la Porte, entr'autres celle de Gulbéas sultane Validé*.
Le hazard, qui m'avoit conduit chez lui, porta sa fortune et son nom à leur dernière période.
Mon histoire avoit fait tant de bruit à Constantinople, et j'étois trop connu dans Algiro pour que Calil, qui y avoit une maison de plaisance, pût ignorer ma situation d'esprit. Il feignit cependant de n'en rien sçavoir et croïant devoir en imposer d'abord à ses domestiques, il parla long-tems en leur présence sur les causes de ma démence, dont il apercevoit, .disoit-il, les symptômes dans mes yeux, plutôt par les régies de son art que par mes discours qui n'avoient aucune suite raisonnable. Les auditeurs d'un verbiage inintelligible témoignoient leur admiration par leurs gestes, pendant que, riant intérieurement, je me mocquois de la prétendue pénétration du docteur.
Je veux entreprendre cette cure, dit-il à ceux qui l'écoutoient. A qui appartient cet esclave? On le lui dit, et il envoïa chercher Usbeck, à qui il proposa de me laisser chez lui, pour faciliter l'effet des remèdes qu'il devoit emploïer à ma guérison. Mon patron, qui m'aimoit mieux fol que sage, ne me laissa qu'avec peine entre les mains du médecin.
Je consultai long-temps avec moi-même : si
* La meie du sultan régnant.
Le Cousin de Mahomet. 241
je me préterois à ma guérison, ou si je rendrois inutiles les remèdes du Docteur. L'un et Tautre dépendoit de moi. Le tout mûrement considéré, je résolus de me laisser guérir en ne prenant des remèdes que ceux que je croirois capables de ne me faire ni bien ni mal.
Il est vrai que je m'ennuyois de jouer un personnage qui me coûtoit quelquefois. Il y avoit près d''un an que je feignois, et quoique la démence me donnât une liberté qu'on auroit réprimée dans un Esclave raisonable, j'étois d'autant plus dégoûté de cet état, que jen'avoisplus rien à craindre des suites de la mort d'Omar.
Pendant les quinze premiers jours que je demeurai chez Calil, je vécus comme à mon ordinaire. Le Médecin, avant de partir pour Constantinople où il étoit retourné, avoit ordonné que rien ne me manquât, surtout pour la nourriture, persuadé qu'elle contribueroit à son dessein. J'avois donc la liberté de faire tout ce qui me plaisoit ; et j'allois à mon ordinaire dans toutes les maisons du village, si on en excepte celle d'Indgi.
Je rendis visite à Usbeck, quand je crus être en état de me présenter avec honneur devant la Gréque, qui avoit bien maudit Indgi et la sotte complaisance de notre Patron. Il y avoit bien à la maison deux autres Esclaves; mais l'un étoit un Nègre qui ne sçavoit que fumer et boire del'eau-de-vie, et son Camarade, un Moscovite qui pouvoit passer pour une béte de
242 Contes de Froinaget .
charge et rien de plus. Tels oiseaux ne convenoient pas à la jeune Gulh'ic*, ainsi Usbeck avoit-il nommé la Gréque qui, en effet, étoit un Joli petit chemin de Roses.
Calil revint à Algiro dans le dessein de m"emmener à Constantinople, il eut beaucoup de peine à y faireconsentir mon Patron, qui ne pût cependant résister aux instantes prières du Médecin. Je fus traité dans sa maison de Ville comme je Tavois été à celle de la Campagne. J'allois par-tout sans chaîne : je profitai de cette liberté pour chercher le Cordelier qui m'avoit si bien assisté dans mon avanture avec le Scherif; mais ce Religieux accompagnoit son Patron à la Campagne. J'épiai Toccasion de voir en secret ma bonne amie Chéra, n'osant aller chez le Janissaire tant qu^il seroit en état defaireun fouet avec son arc.
Un jour, qu'arrêté à la porte d'un Bain, je considérois les femmes qui y entroient, une me donna un coup de coude; je la suivis de loin jusqu'à VAtmeidan**^ devant une petite maison dont elle ferma la porte après s'être tournée de mon côté. Cela avoit un air de bonne fortune qui ne me déplut pas; et comme mon habit d'Ordonnance*** me metoit à couvert de bien
* Gultric signifie chemin de roses.
* C'est l'Hyppodrôme.
*** L'attention des Turcs pour tout ce qui regarde la personne des insensés est si régulière, qu'Us les font habiller d'une façon différente afin que la singularité de leurs
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des inconveniens, je résolus de voir où ce commencement me meneroit; je me promenai aux environs de la maison sans la perdre de vue. J'en vis sortir une femme voilée qui, passant près de moi, me glissa un billet que j'allai lire dans un coin de TAtmeidan. On m'avertissoit en peu de mots de me trouver, une heure après la quatrième Prière, sous le portique du Serrail ai' Ibrahim Bâcha *.
J'avois encore près de deux heures à attendre, je les passai à me promener dans THyppodrôme en rêvant à cette avanture. Je n'avois pu distinguer, ni parla taille, ni par la démarche, quelle pouvoit être cette femme : (sous le voile les Turques se ressemblent toutes) je me rendis au
vêtemens les faisant remarquer, les mette à l'abri de toute insulte. L'habit d'un Hamako est blanc du côté droit et vert du côté gauche.
* Ce Serrail fut bâti dans l'Atnieidan par le fameux Ibrahim Grand Visir sous Soliman II, qui le fit égorger en i6}6. Ce Prince lui avoit promis de ne jamais le faire mourir tant qu'il regneroit; mais ayant découvert ses intrigues avec Charles-Quint, il le fit égorger pendant qu'il dormoit, le Mouphti l'ayant dégage de son serment, en lui représentant le sommeil comme une espèce de mort. Sa Veuve, sœur de Soliman, épousa Lutzi qui lui donna un souffler, comme je le dis plus haut, parce qu'elle lui reprochoit son attachement pour les Mosaïps. Ibrahim étoit Génois, il avoit toujours beaucoup favorisé les Chrétiens dont il professoit en secret la Religion. On dit qu'il étoit de la maison des Justiniani qui a donné des Empereurs Chrétiens à Constantinople.
lieu marqué. J'y avois à peine été un moment, que la personne qui m'avoit donné le billet reparut, me prit par la main, me conduisit en silence Jusqu'à la porte dont j'ai parlé, et qui s'ouvrit à notre approche. Après avoir fait quelques pas dans l'obscurité, nous parvînmes à une petite Chambre assez bien éclairée : j'y vis une femme couchée sur des carreaux : J'en aprochai : elle leva son voile : je demeurai surpris d'étonnement et saisi de la plus vive joie, en reconnoissant l'adorable Nédoiia. Cette charmante fille remarquant ma surprise, se leva, et me passant ses beaux bras au col, elle m'entraîna sur les coussins.
Je ne pouvois me persuader que je fusse accablé des caresses de la nièce d'Omar; je croyois rêver. Est-il possible, lui dis-je, pouvant à peine parler, que je retrouve Nédoûa, cette fille généreuse, à qui je dois la vie? Est-il possible, me dit-elle à son tour, qu'un Hamako puisse me reconnoître encore ? Nous mêlâmes les éclaircissemens aux caresses.
J'apris à Nédoûa ce qu'elle pouvoit ignorer de mes avantures, et je sçus d'elle ce qui lui étoit arrivé depuis notre séparation. La jalouse Espagnole avoit déclaré aux Schérifs assemblés, ce qu'elle sçavoit et ce qu'elle conjecturoit de notre intrigue. On n'avoit secouru Nédoûa que dans le dessein de la réserver à une punition de famille. Le jeune Schérif, qui devoit l'épouser au retour d'un long voyage, étant arrivé
dans ces entrefaites, ne voulut plus tâter du mariage avec sa parente ; mais ne pouvant se résoudre d'abandonner une personne qu'il avoit aimé, à la fureur de ses parents; il avoit fait tant d'instances auprès d'eux, que, d'un consentement unanime, ils avoient abandonné la coupable Nédoûa à sa mauvaise fortune.
Le jeune Schérif, pour se guérir d'une passion qui lui rongeoit le cœur, avoit pris le parti de voyager sur nouveaux frais ; mais avant de partir, par une générosité rare dans un Turc outragé si sensiblement, il avoit assuré à Nédoûa une pension suffisante pour son entretien et celui d'une esclave qui la servoit. La famille d'Omar, s'étant contentée de priver sa Nièce de sa succession, lui avoit laissé la vie, qu'elle auroit traînée dans la misère, sans la générosité de son Amant.
Soit que l'absence eût prêté de nouveaux charmes à Nédoûa, ou qu'une entrevue sans contrainte nous fit mieux goûter le plaisir de nous revoir, nous passâmes une nuit d'autant plus délicieuse que nous nous livrâmes à toute notre tendresse, sans apréhender d'en voir les effets aussi cruellement interrompus qu'ils l'avoient déjà été.
Le Matelot qui se remet en Mer, après s'être refait au Port des fatigues d'une violente tempête, sent renaître l'ardeur qui le faisoit courir au bout de la Terre.
Je ne quittai Nédoûa que sur la fin delà nuit
2J^6 Contes de Fromaget.
suivante. Calil parut content de me revoir après m'avoir cru perdu. Il me fit garder â vue pendant quelques jours, et comme je m'en apperçus, je ne fis aucune tentative pour sortir. Je paroissois faire attention à ce qu'on me disoit, mes discours n'avoient quelquefois rien d'extravagant, et le Docteur, voyant une lueur d''espérance du retour de ma raison, en attribuoit Peffet à l'efficacité des remèdes, que je ne prenois pas.
Quatre jours après ma première entrevue avec Nédoûa, me sentant en état de lui faire visite qui pût la dédommager d'un jeûne de plus d'un an, je voulus sortir, on m'en empêcha. Je repris mes extravagances, j'injuriai, je battis ceux qui se mirent en devoir de me retenir. Calil, qui vint au bruit, en ayant appris la cause, ordonna qu'on me laissât en liberté. Je n'en profitai que pour un instant, je rentrai chez le Médecin devant qui je me présentai dans un état fort tranquille. Il conclut de ce changement subit, que plus on me contraindroit, moins je reprendrois l'usage de la raison. Dès ce moment je jouis d'une entière liberté.
Je me rendis dans l'Atméidan, et de-làje fus conduit chez Nédoûa, comme j'en étois convenu avec elle. Cependant le Cordelier étoit revenu à la Ville Impériale, et ayant sçu des autres Esclaves de son Patron que je l'avois demandé, il vint chez Calil. Celui-ci, à qui il s'adressa d'abord, lui dit qu'il avoit prié mon
Le Cousin de Mahomet. 247
Patron de me laisser chez lui pendant quelque tems pour essaïer si, par Pexcellence de ses remèdes, il pouvoit me rendre à la raison; ajoutant, que par les commencemens, il auguroit bien de la réussite d'une entreprise aussi difficile. Le Gordelier qui sçavoit bien à quoi s'en tenir, rit intérieurement de la prévention de THypocrate Turc, et le complimenta sur ses espérances.
J'arrivai dans ce moment, et Calil, qui dit au Religieux que je m'absentois quelquefois le jour et la nuit, lui fît soupçonner une nouvelle intrigue. Ce dernier voulut s'en éclaircir, et, me parlant en Latin, il me demanda ce qui m'avoit obligé de coucher dehors. Je m'excusai dans la même langue, bien persuadé que le Docteur, qui nous écoutoit, n'en avoit pas plus de connoissance que les nôtres n'en ont de la Gréque : mais Calil qui, en effet, n'entendoit pas cette langue, se douta qu'il y avoit du mystère : il nous laissa, priant le Gordelier de me venir voir le plus souvent qu'il pourroit, pour accélérer par ses discours, auxquels je paroissois prendre plaisir, l'effet de ses remèdes.
L'adroit Médecin avoit son but en lui faisant cette prière, et nous donnâmes le Franciscain et moi dans un piège, que nous ne nous doutions pas qu'on dût nous tendre. La première chose que fit Calil pour parvenir à son but, fut de me faire changer de logement ; et sous prétexte de se mettre plus à portée de me médica-
menter, il me donna, dans le corps de logis qu'il occupoit, une chambre contiguë à un petit cabinet, qui n'en éloit séparé que par une légère cloison ; et dans lequel il y avoit même une porte.
Je pris possession de ce nouveau domicile sans aprofondir la cause qui m'en faisoit changer et sans en examiner la disposition. Ce fut dans ce temps que je ressentis la plus vive affliction. Un jour, ou pour mieux dire une nuit, j'avois trouvé Nédoûa plongée dans une tristesse, dont il ne me fut pas possible de la tirer. Vainement je lui en demandai la raison, elle s'obstina à me la taire. Son Esclave, à qui je m'en informai dans le tems qu'elle me reconduisoit, ne feignit point de me dire que le chagrin de sa Patrone venoit du défaut d'argent, qu'elle n'en avoit pas même pour vivre par la négligence des parens de son bienfecteur, qui différoient de lui payer sa pension. J'avois sur moi les sultaninsd'Indgi, que je donnai à cette fille pour les remettre à sa maîtresse.
Calil, qui sçavoit que je découchois souvent, m'avoit fait suivre par un homme qui lui étoit entièrement dévoué. Celui-ci m'avoit vu entrer et sortir de chez Nédoua, ce qui confirma Calil dans le soupçon qu'il avoit déjà conçu que je n'étois qu'un fol volontaire. 11 n'ignoroit pas que la nièce d'Omar demeurât dans la maison dont on m'avoit vu sortir, et comme il sçavoit mon avanture avec elle, il ne douta plus que
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je n'en eusse imposé au public pour me conserver la vie. Il attendit une occasion favorable pour me faire convenir de cette vérité, et cependant il en agit avec moi à Tordinaire.
L'argent que j'avois fait remettre à Nédoûa ne la mena pas loin avec la bonne chère qu'elle me faisoit faire; et à dire vrai, je ne m'informai point si elle avoit touché sa pension. J'étois auprès d'elle lorsqu'il lui prit une foiblesse : j'appelai l'Esclave et nous l'en fîmes revenir. L'Esclave à son tour' tomba dans le même accident : après l'en avoir aussi retirée, je leur en demandai la cause. Nédoûa pleuroit et ne répondoit point. Je m'adressai particulièrement à l'Esclave. Hélas! me dit-elle d'une voix mourante, il y a deux jours que nous n'avons mangé. Ce peu de mots me fit faire mille réflexions cruelles.
Nédoiia, baignée dans son sang et expirante sous les coups de son Oncle, avoit fait sur mon ame une impression moins douloureuse que cette même Nédoûa réduite à une extrémité si dure. La plus parfaite des créatures me serrant dans ses bras affoiblis d'inanition, les roses de son teint disparues et remplacées par une pâleur causée par la disette générale des choses les plus nécessaires à la vie : Nédoûa mouillant de ses pleurs l'Auteur de ses maux, le Corrupteur de son innocence ; moins sensible encore à ses propres malheurs qu'à l'idée de se voir séparée par une mort longue et cruelle
d'un misérable Esclave qui, pour contenter une passion effrénée, Tavoit plongée dans Tabîme de misères dont il ne pouvoit la tirer. Enfin, NédoLia, mourante de faim (Phorrible expression!), me tiroit des larmes de sang.
Jamais un cœur bienfait ne s'est vu dans une situation plus douloureuse. Je n'avois aucune ressource pour tirer cette fille aimable de la misère qui Paccabloit. Que pouvoit faire un malheureux Esclave? En vain je voulois y rêver, les tristes objets qui frapoient ma vue m''ôtoient jusqu'à la liberté de penser. Nédoûa sans force et sans mouvement sur ces mêmes carreaux, où la violence de notre amour Tavoit tenue tant de fois attachée; et forcée d'y rester étendue par un abattement si différent de celui que cause une douce volupté, étoit pour mon cœur un spectacle qu'il ne pouvoit suporter sans horreur. Je m'en arrachai, résolu de tenter toutes les voies que le hazard et la fortune m'offriroient pour mettre fin à tant de maux.
J'arrivai chez le Médecin en même tems que le Cordelier que je conduisis dans ma chambre. Nous nous entretînmes fort long-tems en langue Franque. Ce bon Religieux me donna des avis qui m'auroient conduit en peu de tems à une vie paisible et heureuse, si j'avois eu la force de les mettre en pratique. Il me demanda le sujet de la tristesse dans laquelle je paroissois plongé, et je ne feignis point de lui en découvrir la cause. Il ne pouvoit m'aider que de ses
consolations : foible ressource dans une si grande extrémité !
A peine se fut-il retiré, que Calil s^'introduisit dans ma chambre par la porte que je n'y avois pas encore remarqué. Cette apparition me surprit : le Médecin m'aborda en souriant. Je suis charmé, me dit-il, d'avoir entrepris la guérison d'une feinte maladie : et sans me donner le tems de lui répondre, il me mit au fait d'un plan qu'il avoit conçu sur les soupçons de mon imposture. Préte-toi de bonne grâce à mes desseins, ajoûta-t'il, nous y gagnerons, moi de la réputation, toi la liberté et deux bourses. Il est inutile de feindre plus long-tems avec moi, continua-t'il, voyant à mon air embarrassé que je cherchois une défaite : je sçai les visites que tu rends à la Nièce du Schérif, je t'ai fait suivre; et je viens d'entendre la conversation que tu as eu avec le Dervich Chrétien. Il t'a parlé comme à un homme sensé, et tes réponses n'ont point été d'un Hamako : détermine-toi, il faut te perdre ou te sauver. Je te laisse faire tes réflexions. A ces mots il sortit. Mes réflexions furent bientôt faites. Je résolus d'être de moitié de la friponnerie, puisqu'elle pouvoit être utile à Nédoûa. La circonstance des deux bourses flattoit trop mon imagination, par raport aux besoins de cette aimable fille, pour que cette seule considération ne suffît pas à me déterminer.
J'allai trouver sur le champ mon confrère en
friponnerie. Je lui promis de me prêter à la fourbe, et lui avouant mon intelligence avec Nédoûa, Je ne lui dissimulai point Thorreur de sa situation présente, et la nécessité dans laquelle je me trouvois de lui demander un à compte sur sa promesse. Il entra de bonne grâce dans mes vues, et je volai au secours de Nédoûa avec une bourse.
J'achettai chez les Juifs un panier que je remplis de toutes les provisions qu'il pût contenir, et à l'entrée de la nuit j'eus la satisfaction de faire prendre à Nédoûa et à son esclave les secours dont elles avoient un si pressant besoin. L'esclave à laquelle je ne faisois pas tant d'attention qu'à la maîtresse, manqua d'étouffer en mangeant avec trop d'avidité. Je fis couler petit à petit dans l'estomach de ma belle Turque, des aliments qui la rappelèrent à la vie.
Je goûtois un plaisir bien pur, en voyant l'objet de mes soins reprendre par dégrés ses forces et sa beauté. Que je sçavois bon gré au Médecin, qui avoit imaginé une fourbe dont le commencement étoit si utile à une fille que j'adorois!
Je retournai avant le jour chez Calil qui, désormais certain du succès de ses remèdes, publioit hautement qu'avec le secours de certaines herbes, dont il devoit la découverte à sa profonde doctrine, il me rendroit tout le bon sens que j'avois eu jadis en partage. Pour ap-
Le Cousin de Mahomet. 253
puyer la supercherie, le fourbe alloit mistérieusement dans la campagne de Constantinople, d'où il revenoit chargé d'herbes, dont le suc exprimé perfectionnoit les remèdes admirables que je ne prenois point, et cependant je guérisois à vue d'œil.
Nous amusâmes la Cour et la Ville, pendant trois mois que nous jugeâmes à propos de faire durer la comédie. Calil reçut des félicitations qu'il ne méritoit pas. Sa réputation s'accrut au point, qu'avant que je sortisse de Constantinople, le Sultan l'avoit nommé Lecchin Bachi*.
S'il n'y avoit pas de probité entre les fripons, ce fameux corps tomberoit dans l'anarchie. Calil, après avoir payé ma rançon à Usbcck, me donna l'autre bourse et la liberté. Il voulut de plus que je demeurasse chez lui jusqu'au tems que je partirois pour revenir en France. Je profitai de la commodité.
Cependant Mustapha étoit revenu de ses courses chargé de lauriers et de butin. Je l'avois vu dans le cours de ma guérison, il étoit du secret ; mais à l'insçû du Médecin. Il vouloit que je logeasse chez lui; je m'en dispensai à cause de Zambak, qui auroitgéné mes entrevues avec Nédoûa, chez laquelle j'allois toujours en secret.
Je rendis visite au bon homme Usbeck, et
* Le premier Médecin de Sa Hautesse.
je trouvai chez lui Chéra devenue veuve de Rustan. Elle étoit retirée chez son père, et conjointement avec Gultric elles entretenoient sa chaleur naturelle. Je crus devoir reconnoître les honnêtetés de Chéra et les oblij^ations que je lui avois, en lui offrant ce qu'elle avoit autrefois refusé, et ce qu'elle accepta alors de bien bon cœur, la cause de ses refus ne subsistant plus.
Il sembloit à voir la façon dont Je partageois la table et le lit d'Usbeck que Je fusse devenu Becthaschite.
Je revins à Constantinople au bout de quinze jours. Le généreux fils de Sulmen avoit soin que rien ne me manquât. Les Juifs m'avoient vendu un habit à la Françoise, et J'étois connu dans la Ville pour le Chrétien ami de Mustapha.
Cet honnête homme avoit pour voisine à Galata une Veuve, qu'on disoit extrêmement belle. J'avois proposé à Zambak et à Chécher Para de faire connoissance avec elle, pour rendre notre société plus nombreuse et diversifier nos plaisirs. Mustapha joignit ses instances aux miennes. Les dames n'y consentirenl qu'avec peine. Tonton apréhendoit que le cœur de son Patron ne lui échapât, et l'exemple de Nédoûa faisoit tout craindre à Zambak.
Cependant elles cédèrent à nos importunités : trouvèrent la Veuve au bain : firent connoissance et lièrent amitié avec elle si rapidement,
Le Cousin de Mahomet. 255
que le lendemain Zambak et le petit morceau de Sucre allèrent faire visite à la Veuve, qui vint à son tour chez Mustapha.
C'est un sot cérémonial que celui des Turcs. Quand une femme étrangère est dans une maison, les hommes sont obligés d'en sortir, ou du moins de se cacher, tant qu'il lui plaît d'y rester*. Les dames étant descendues au jardin, que Mustapha avoit fait embellir depuis le retour de sa fortune, nous nous présentâmes devant elles, comme si le hazard nous y eût conduit. La Veuve se couvrit de son voile aussitôt qu'elle nous aperçut. Après les premiers complimens et les excuses d'une faute, dont nous rejettâmes toute l'atrocité sur le hazard, nous fîmes force instances auprès de la Veuve, pour nous permettre de la voir : elle n'y auroit peut-être pas consenti, si Zambak et Tonton ne lui eussent fait une douce violence.
Merdgian** est une fort belle femme. On a eu raison de lui donner ce nom, en faveur du brillant de ses yeux et de l'éclat de son teint. Nous nous recriâmes sur sa beauté avec une
* Quand les Turques sont en visite, leur grand plaisir est de se revêtir des habits les unes des autres. Ce changement qui ne se fait jamais avec modestie, et leurs conversations dont la matière est toujours tres-libiduieuse, font que les hommes ont une attention scrupuleuse à sortir réciproquement de leurs maisons, quand leurs femmes visitent, ou sont visitées.
** Merdgian, signifie brillante comme du Corail.
admiration polie, et je remarquai que la belle Veuve n'étoit pas insensible à nos louanges. La seule chose qui me chagrina, fut de voir que Merdgian fit plus d'attention aux douceurs de Mustapha qu'aux miennes. Elle reçut celles du Turc d'un air prévenant, dont Tonton fut aussi mal édifiée que moi.
Cette façon de faire me piqua. Merdgian sçavoit qui j'étois, et mon avanture avec Nédoûa m'avoit donné un si grand relief auprès des femmes, que j'avois tout lieu d'être surpris de rindifférence de celle-ci, pour un homme fameux par un si brillant forfait.
Mustapha n'avoit par devers lui que quelques actions militaires, qui ne pouvoient entrer en comparaison avec les talens admirables dont la nature m'avoir si libéralement pourvu : talens qui, chez le sexe de bon goût, doivent remporter sans contredit sur les exploits guerriers les plus glorieux.
Merdgian, qui se rendit sans peine à la prière que lui fit en secret Mustapha, de venir voir Zambak le plus souvent qu'elle pourroit, se servit du prétexte de lui faire voir sa sœur, pour revenir deux Jours après. Elle amena avec elle la jeune GeVa/zer*, qui, quoiqu'elle fût fort jolie, n'avoit d'analogie avec son nom, que le précieux répandu sur toutes ses manières.
J'avois compris qu'il n'y avoit rien à faire
* Gévaher, signifie pierre précieuse.
Le Cousin de Mahomet. 257
pour moi auprès de Merdgian; et Mustapha m"'en avoit parlé comme d\ine femme dont il désiroit faire la sienne, si elle y donnoit les mains. Cette dernière considération suffisoit pour me faire renoncer à une conquête, que j'aurois peut-être entreprise vainement.
Je fus charmé du premier coup d'œil de Gévaher, qui reçut les lieux communs Orientaux, dont je me servis pour la louer sur sa beauté, d'un air à me faire conjecturer que le plus grand obstacle que je trouverois dans sa possession, seroit la jalousie de Zambak.
J'avois introduit chez Mustapha les façons de vivre Françoises ; mais nous n'en usions que dans le particulier, pour ne point donner matière aux sots raisonnemens des Domestiques Turcs. Merdgian et Gévaher s'accommodant aisément à nos manières, amenèrent leur frerc chez Mustapha. Ce jeune Turc est beau comme l'Amour : il ne fut pas moins épris des charmes de Zambak, qu'elle le fut de sa beauté, et à compter de leurs premières façons de faire, je me regardai comme veuf de la Veuve de Curgi Nèbi.
La sœur de mon ami eut l'honnêteté de me prévenir sur sa nouvelle passion, et sans chercher de détour, elle me dit que, n'espérant pas de se voir mon épouse, elle me prioit de ne point apporter d'obstacles au projet qu'elle avoit formé de devenir celle de Koul Kaéjasti. Quoique Zambak fût fort belle, une longue et
paisible possession m'en avoit un peu dégoûté. et je donnai sans peine les mains à son projet; mais par une délicatesse, qui me parut la flatter encore, je refusai d'être, comme elle m'en prioit, rinterpréte de ses désirs auprès de Tépoux qu'elle se destinoit.
Contentez-vous, dis-je à Zambak, du sacrifice que je fais à Koul, sans exiger qu'il apprene de moi les sentimens de votre cœur en sa faveur. Il est un autre moïen de les lui faire sçavoir : Mustapha souhaite épouser Merdgian, qu'il propose ce double mariage.
Les empressements de Koul doivent vous assurer de son aveu, continuai-je, et je ne doute pas que la sœur n'accepte volontiers ce que lui proposera son frère, en faveur du vôtre. Ce conseil étoit trop flatteur pour Zambak, pour qu'elle hésitât de le suivre.
Je m'ouvris sur ce projet à Mustapha, qui en fit la proposition à Koul, et celui-ci n'eut pas de peine à persuader Merdgian. Le dépit que fit paroître Chécher Para, n'empêcha pas que ces mariages ne s'accomplissent quelque tems après. Voici ce qui les différa.
Le beau Turc et ses sœurs n'avoient d'autre patrimoine que leur jeunesse et leurs appas. Mustapha n'étant pas assez riche pour entretenir une si nombreuse famille, proposa à son futur beau-frere d'armer en course conjointement avec Assan et lui, chacun un vaisseau, qui croiseroient ensemble et dont ils partage-
Le Cousin de Mahomet. 259
roieiit par portions égales la perte ou le profit. Ce projet fut suivi : ils armèrent.
J'eus une espèce d^envie de m'embarquer avec eux, dans le dessein de me faire mettre à la première terre des Chrétiens qu'ils aborderoient. Mais Mustapha me pria d'attendre son retour, pour assister à la cérémonie de son nouveau mariage, avec promesse de me faire remettre au Port de Toulon, à la première occasion. Cette considération me retint moins que celle de Nédoûa, dont il falloit abandonner les charmes. J'aimois cette fille avec trop de tendresse, pour m'en séparer si promptement.
Quelques jours après que les Turcs eurent mis à la voile, je me sçus bon gré de ne les avoir pas suivis. Mon ami embarqué, mon premier soin avoit été d'aller chez Nédoûa, à qui je portois des secours que je tenois de la libéralité de Mustapha. J'avois fait à ce Turc une entière confidence de mon intrigue avec la Nièce du Schérif, et de la situation de ses affaires. Il avoit suffi à Mustapha que je lui eusse fait connoître les besoins de Nédoûa, pour qu'il les prévînt : en attendant son retour il m'avoit fait présent de deux bourses, que je priai la belle Turque d'accepter.
Ce secours lui vint d'autant plus à propos, qu'elle apprit, peu de tems après, la mort du jeune Schérif, que des Arabes vagabonds avoient assassiné et volé auprès de Gébel Ara-
fat*^ comme il revenoit de Médine. Nédoûa qui, par cet accident, se voïoit privée de Tunique espérance qui lui restât, y parut cependant moins sensible, qu'à la nouvelle de notre future séparation, sur laquelle j'avois cru devoir la pressentir.
Avec autant de beauté qu'en avoit la Nièce d'Omar, il étoit bien difficile qu'elle manquât de retenir un homme, qui ne lui étoit pas moins attaché par les liens de la reconnoissance, que par ceux de Famour. Cette fille avoit exposé sa vie pour défendre la mienne : c'étoit à mon occasion qu'elle avoit perdu une riche succession, et s'étoit attiré le mépris et la haine de sa famille : n'étoit-il pas juste que je la dédommageasse de ces pertes, du moins par une tendresse égale à la sienne?
En quel lieu de la terre aurois-je pu trouver une Amante plus tendre et qui m'aimât avec
* Montagne à deux journées de Medine et deux ou trois lieues de la Mecque. Les Turcs sont fort persuadés qu'Adam y trouva sa femme Eve 500 ans après que Dieu l'eût crée. C'est au pied de ce mont dans la plaine de Mina, qu'après avoir fait sept fois le tour du temple de la Mecque, chaque pèlerin fait le corHan d'un mouton ou de quelqu'autre animal suivant ses moyens. Il le distribue aux pauvres, ne s'en réservant que deux livres. S'il en retenoit d'avantage et qu'on le scut, il ne pourroit de sa vie se faire razer la tête ni couper les ongles. Ce corban ou oblation ne se fait qu'après avoir passé une nuit et un jour en prières, et ce, en mémoire du sacriùce d'Abraham.
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plus de détachement de tout ce qui n'étoit pas moi, que l'aimable Nédoûa? Etoit-ce Zambak, qui m'avoit préféré le Grand Seigneur, et qui actuellement me quittoit pour se donner à un Corsaire ? Les autres femmes ou filles qui m'avoient honnoré de leurs bonnes grâces m'avoient été plus attachées par sensualité que par tendresse. Elles n'en vouloient qu'à mes facultés corporelles, et Nédoûa ne demandoit que mon cœur. Je n'avois bien connu l'amour et ses douceurs qu'avec elle. Je dois excepter Gharmen et Ghéra; mais j'avois perdu la première pour toujours, et lareconnoissance m'attachoit plus à Ghéra que la tendresse. J'estimois la Veuve de Rustan, parce qu'elle le méritoit, mais je devois estimer Nédoûa par les sentimens de son cœur et l'aimer pour sa beauté.
Elle avoitpour moi cette tendresse sans emportement, que l'on cherche dans une épouse. Contente de me voir, Nédoûa ne m'excitoit jamais à lui prouver mon ardeur, plutôt par mes actions, que par mes expressions.
Quoique son amour ne fût pas entièrement détaché du plaisir des sens, si Nédoûa me pressoit dans ses bras, contre son sein, c'étoit moins pour contenter ses désirs, que pour se prêter aux miens. Elle n'étoit pas fille à me faire des reproches de la nature de ceux que j'avois essuies d'Indgi, et quelquefois de Zambak. Tout devoit me lier et m'attachoit en effet à la plus aimable des Turques.
J'allai chez Calil, qu'on me dit être à Algiro où je fus le Joindre. J'y visitai Usbeck et sa famille, et je repris le chemin de Galata. Je trouvai chez Mustapha Ménekcké* la sœur d'Assan. Il avoit prié Zambak de la garder auprès d'elle jusqu'à son retour. Cette jeune personne, avec tous les charmes de la fleur dont elle portoit le nom, ne pouvoit être comparée qu'à Nédoûa : c'étoit à peu près le même caractère; elle n'avoit, ,'pour ainsi dire, jamais vu d'homme que son frère, encore ce n'avoit été que fort rarement. Les courses qu'Assan avoit faites dès sa plus tendre jeunesse, ne l'avoient pas embelli, et l'air marin lui avoit fait contracter des manières féroces, qui imprimoient plus de terreur que d'amitié.
J'eus le bonheur de plaire à la brune Ménekcké, qui s'étoit figurée tous les hommes semblables à son frère, et de forme et de caractère. Mes politesses achevèrent ce que ma figure avoit commencé. Cependant je ne nègligeois pas Gèvaher, qui me tenoit toujours la dragée haute. Si elle eût lu nos anciens Romans, j'aurois cru qu'ils lui auroient gâté l'esprit : il falloit avec elle filer le parfait amour. Gévaher n'en vouloit qu'aux sentimens, un amour sensuel n'étoit pas, disoit-elle, de son goût : elle auroit volontiers conduit la tendresse par tous ses différens dégrés jusqu'au dixième Tome, sans en venir
* Ménekcké signifie violette.
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à la conclusion. Je m'accommodois bien mieux de la façon de penser de Ménekcké, à qui j'avois persuadé par des arguments sensibles, qu^en amour la pratique est préférable à la Théorie. Je me dédommageois avec elle des ennuieuscs conversations de sa Rivale.
Zambak uniquement occupée du souvenir de Koul, n'avoit plus pour moi que la froideur, et Chécher Para me désoloit par ses lamentations. Cette fille qui, avant de venir en Turquie, n'avoit brûlé que d'une convoitise mercenaire, s'étoit avisée de se piquer d'une si belle passion pour son Patron, qu'elle regardoit l'instant de son futur mariage, comme le dernier de sa vie. Celui qu'il avoit déjà contracté avec la fille de Curgi Nébi, n'avoit causé aucune jalousie à Tonton qui, pour dire vrai, toute réparation faite, valoit mieux que la femme de Mustapha. Il n'en étoit pas de même de Merdgian : outre une beauté peu commune, elle avoit un esprit insinuant, qui damoit le pion aux talens amoureux de l'Odalisque de la Rue Champ-Fleuri. Elle connoissoit la supériorité que sa Rivale avoit sur elle; et pour n'être pas exposée à la honte du triomphe. Tonton étoit résolue, au retour de son Patron, de lui demander la liberté pour prix de ses complaisances.
Sans la sœur d'Assan j'aurois fort mal passé le tems à Galata, d'où j'allois souvent visiter mon petit ménage de Constantinople. Je ne
trouvois de parfaite félicité qu'auprès de la tendre Nédoûa ; mais si j'avois pressenti que j'eusse dû causer le plus grand des malheurs à la plus parfaite des créatures, malgré Tamour extrême qui m'attachoit à la Nièce d'Omar, je serois revenu en France après ma prétendue guéri s on.
Je suis encore jeune; mais je ne crois pas que pendant le cours de la plus longue vie la fortune me puisse faire éprouver un revers aussi cruel que celui dont je vais craïonner le funeste tableau.
Marine Beauvais, Françoise, Esclave de Nédoûa, n'étoit plus jeune : quoiqu'il y eut peu de chose à faire pour le service de sa Patrone, celle-ci par bonté d'ame en faisoit le plus souvent la moitié. Je souffrois de voir Nédoûa s'abaisser à de viles occupations. Je priai Calil, avec lequel j'étois toujours en bonne intelligence, d'achetter quelque Esclave mâle ou femelle, qui pût suppléer au défaut d'activité de la Vieille. Le Médecin, pour m'obliger, achetta un jeune Napolitain, qui me déplût à la première vue. Si j'en avois crû mes pressentimens, Nédoûa s'en seroit défaite sur le champ.
Le Patron de qui Calil avoit achetté ce jeune homme, l'avoit traité avec une inhumanité dont il portoit encore les marques. La compatissante Nédoûa me remontra avec sa bonté ordinaire, qu'il y auroit de la barbarie en le vendant à quelqu'un, peut-être aussi impi-
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toïable que son dernier Patron, et dans un tems où la douceur de son nouvel esclavage Tempêcheroit de succomber à ses maux.
Monstre abominable! méritois tu tant de bontés? Devois-Je penser autrement que Nédoûa, qui se servoit adroitement de mon propre exemple, pour me persuader l'humanité ?
Quoique je n'allasse que de nuit chez la Nièce d'Omar, et que j'eusse grand soin de m'y tenir exactement caché pendant le jour, les Schérifs me voïant rester à Constantinople après avoir obtenu ma liberté, avoient soupçonné et enfin découvert la continuation de mon intrigue avec leur | parente. Malgré mes précautions, on m'avoit vu entrer et sortir de chez elle. Depuis la mort du jeune Schérif ils s'étoient doutés, me voyant si bien avec Mustapha et Galil^ que Nédoûa ne subsistoit que par les secours que je tirois de leur libéralité.
J'avois eu un petit démêlé avec un Turc, qui m'avoit insulté dans un Bagne, où je buvois avec des Esclaves de ma connoissance, nous nous étions battus : Mais l'autorité de Calil, qui venoit d'être déclaré Lecchin Bachi, et qui m'avoit hautement pris sous sa protection, m'avoit fort heureusement tiré d'un péril, où ma vivacité et peut-être une pointe de vin m'avoiciit jette*. Ce coup d'autorité en avoit
* Autrefois on punissoit de mort un chrétien qui avoit frappe un Turc, présentement on se contente de lui couper la main ou le pié dont il l'a frappé-
imposé aux Schérifs qui, n''osant choquer ouvertement le premier Médecin, personnage ordinairement fort recommandable dans tout TEmpire, attendoient Toccasion de me faire périr sans s'attirer le ressentiment de Calil. Cette race à jamais détestable, crut en avoir trouvé le moment par le moïen du Napolitain.
Sitôt qu'ils virent ce nouvel Esclave au service de Nédoûa, ils formèrent le dessein de le séduire, et n'y réussirent que trop bien, sous promesse d'une bourse et de la liberté, s'il vouloit les introduire dans la maison de sa Patrone, dans le tems que Je serois avec elle. Ce malheureux, à qui ils avoient communiqué leur détestable projet, ouvrit la porte à huit d'entr'eux; un peu avant l'heure que je lui avois dit que je viendrois.
La rage dont ils étoient possédés, ne leur permit pas d'attendre long-tems après mon arrivée. Ils entrèrent - brusquement dans la chambre, Oiti je m'entretenois paisiblement avec Nédoûa,/ qui fit un cri perçant à leur aspect. Six de ces furieux se jetterent sur moi, avant que je pusse me mettre en défense : les deux autres se précipitant sur l'infortunée Nédoûa, ces barbares exécrables plongèrent à coups redoublés leurs poignards dans un corps qu'on pouvoit apeller le chef d'œuvre de la nature.
La mourante Nédoûa tendoit vers moi ses
Froma&ct
n-.f Imrhufes e^'crahles plon^ereM a coufs redaubhij- leurs pûLc/nard^' dwLS un corps ^icon poUvoit appela- le^ chef d' œuvre de. la Natw-e
Le Cousin de Mahomet. 267
bras d'albâtre, et sembloit par ses regards implorer la pitié de ses bourreaux. Cette tille adorable fixa sur les miens ses beaux yeux mourans, et les ferma pour toujours à la lumière.
Pendant cette cruelle tragédie, Fétonnemcnt et la douleur avoient suspendu toutes les fonctions de mon ame. Je ne repris Tusage de mes sens, qu^au premier coup de poignard qu^on me porta dans le côté. Adorable Nédotia, m'écriai-Je alors, il n^ a qu\in instant que vous m'aimiez encore.... Je ne pus en dire davantage : onze coups de poignard vengèrent la mort d'Omar. Je me souviens qu'accablé sous tant de blessures, je cherchai à tomber auprès de Nédoua, pour mêler encore mon sang avec le sien : mais ces tigres m'ôtèrent ce triste plaisir, en me jettant dans un endroit opposé à celui que couvroit son cadavre sanglant.
Marine et le Napolitain ne furent pas traités plus humainement. Celle-ci, percée de coups, paya de son sang la fidélité qu'elle avoit gardée à sa Maîtresse, et le Ciel vengeur des forfaits permit que l'autre reçut la mort pour prix de sa trahison.
Il est vrai-semblable de s'imaginer que nos bourreaux nous croïant morts, laissèrent le corps de Nédotia dans sa maison, et nous portèrent dans l'Atmeidan puisque Calil, revenant du Serrail d'Ibrahim Bâcha où il avoit été mandé pour une Sultane malade, nous trouva sur la place sans apparence de vie. M'ayant
2^8 Contes de Fromag-et.
reconnu à la faveur des Machalares* qui re'clairoient, il me fit porter chez lui par ks Esclaves dont il étoit accompagné : Marine et le perfide Napolitain eurent part à ses soins.
On mit le premier apareil sur mes blessures, sans que je fusse en état de m'apercevoir du soin qu^on prenoit de me conserver à une vie que je devois bientôt détester. La quantité de sang que j'avois perdu, me priva de la vùë et du sentiment pendant un tems très considérable. Une violente fièvre se joignant à mes blessures, fit long-tems desespérer de ma vie. Heureusement pour moi Mustapha revenu de sa course, ne me trouvant point à Galata, où je n^avois pas paru depuis long-tems, vint aprendre de mes nouvelles chez Calil. Ce généreux Turc, qui n'avoit pas à beaucoup près si bonne opinion du Médecin qu'il en avoit lui-même, envoya chercher le Chirurgien d'un Vaisseau Hollandois qu^il avoit pris. Il lui promit la liberté et une récompense qui passeroit ses espérances, s''il réussissoit à me guérir.
Un double motif animant cet homme d'ailleurs habile, rengagea à me donner tous ses soins et employer son expérience. Mes blessures ne se trouvèrent pas mortelles : la fureur qui possédoit nos assassins les aveuglant, ils
* Espèce de rechaut au bout d'un bàtoii, et dans lequel on fait brûler du bois gras et de l'etoupe imbibée d'huile, ce qui jette une grande lumière.
Le Cousin de Mahomet. 26^
n'avoient frappe que dans les chairs. Trop heureux, si ces cruels n^avoient pas porté à Nédoûa des coups plus certains.
Quelle horrible matière à réflexions, lorsque je me trouvai en état d^en faire ! Rendu à moimême, je me demandai intérieurement qui m^avoit mis dans la situation où je me voyois, et me rappelant par dégrés les diverses circonstances de cette cruelle avanture, je ne pus envisager la mort de Nédoûa sans retomber dans la foiblesse dont on venoit de me tirer. Revenu de ce second abandon de mes forces, il sembloit qu^elles eussent pris une nouvelle vigueur.
Je voulus m^élancer hors du lit dans lequel j^étois. Les efforts que je fis pour me débarrasser des mains de ceux qui veilloient à ma conservation, rouvrirent des blessures qui n^étoient pas encore fermées : il fallut m'attacher pour y mettre de nouveaux apareils. Vainement Mustapha et Calil me conjuroient de ne pas m'oposer au secours qu^on m^aprétoit, je n'étois pas capable de raison.
Ah ! cessez, leur disois-je, de prendre un soin inutile : croyez-vous qu^en proie à mes remors, victime de mon désespoir et Pâme bourrellée du crime dont je suis Fauteur, je puisse survivre à la perte de Nédoûa? Helas! je Tai vûë cette fille incomparable, tomber sur les coups que mon fatal amour lui portoit, et vous voulez que je vive? Non! je vous demande la
mort comme une grâce : serez-vous plus cruels que les Bourreaux qui vouloient me rejoindre à Tobjet de ma tendresse ? ainsi j'exprimois ma douleur et Famertume de mes regrets.
Cependant cédant à la force qu'on emploïoit pour me retenir, je fus contraint de souffrir de nouveaux pansemens; et Mustapha, qui sçavoit l'ascendant que Chéra avoit sur mon esprit, Penvoïa chercher à Algiro. Cette aimable femme ne contribua pas peu à ma guérison, puisque par la sagesse de ses consolations, elle calma le trouble dont mon ame étoit agitée. Son attention pour moi étoit extrême, je ne prenois rien que de sa main; sans cesse à mon Chevet, Chéra ne me laissoit avec moi-même, que lorsque la nature la contraignoit de prendre quelque repos.
Marine qui n'avoit d'autre mal que celui de ses blessures, faisoit honneur aux soins qu'on en prenoit, et le Napolitain, outré de rage de s'être vu donner la mort par ceux dont il espéroit une autre récompense, mourut dans le désespoir, après avoir fait Faveu de son crime.
Le cadavre de l'infortunée Nédoûa fut trouvé dans la maison, oti sa détestable parenté l'avoit laissé : et le Nakib, qui avoit présidé au conseil qu'avoient tenu ces scélérats, ne fit paroître aucune émotion lorsqu'on lui aporta la nouvelle de la mort tragique de sa parente. Cette race exécrable poussa la vengeance et l'inhumanité, jusqu'à se refuser aux soins de la se-
Le Cousin de Mahomet. 271
pulture de la plus aimable des femmes : et Ton vit les Imans, qui Tavoient enterrée, demander leur salaire aux passans *.
Cet horrible assassinat fit grand bruit à Constantinople, et quoiqu''on n'en sçut pas encore la cause, mes amis ne m"'y crurent pas en sûreté, sans la protection de Sultane Lalé, que Zambak mit encore une fois dans mes intérêts. Le premier Médecin employa pour moi tout son crédit auprès de la Validé Gulbéas. Avec deux aussi puissans apuis, je croyois être chez Calil à couvert du ressentiment des Schérifs, et mes amis attendoient avec une égale impatience ma parfaite guérison pour me soustraire à la sévérité des Lois, en me renvoyant sûrement en France.
Déjà j^étois en état de me lever, lorsque les Schérifs, auxquels on reprochoit en face la honte dont ils s''étoient couverts, en refusant de rendre les derniers devoirs à leur parente, résolurent de se laver de ce reproche à mes dépens, en déclarant publiquement la cause de la mort de Nédoua. Ils sçavoient que j'étois retiré chez le Lecchin Bachi, et j^aurois sans doute suc-
* Quand la famille d'un mort ne peut, ou ne veut pas faire les frais de ses funérailles, les Imans portent le corps dans les cimetières qui sont entre Péra et Galata. Ceux que la dévotion attire à cette cérémonie, et qui sont ordinairement en grand nombre, les dédommagent libéralement de l'avarice, ou de la pauvreté des parens du défunt. C'est un des actes de leur religion le moins négligé des Imans.
combé sous le poids de leur haine, sansTindiscrétion de l'un d'entre eux, qui fit confidence du projet qu^ils avoient formé pour me perdre à une Esclave Provençale qu'il aimoit ; et qui avoit son frère aussi Esclave dans le Bagne où se retiroit le Gordelier, qui m'avoit si utilement servi dans ma première affaire avec eux.
Cette fille en parla à son frère, que j'avois fort souvent fait boire et qui, n'ignorant pas mes liaisons avec le Franciscain, l'avertit du dessein des Schérifs. Celui-ci en fit aussi-tôt part à Mustapha et à Calil, qui me firent transporter pendant la nuit chez la Veuve du Juif, qui avoit enseigné ses décrets au premier Médecin.
Sans ce coup du Ciel j'étois perdu sans ressource, puisque trois des Descendans de Mahomet s'étant présentés sur le passage du Sultan, avec chacun un flambeau allumé sur la tête *, ce Prince les fit approcher pour sçavoir de quelle espèce étoit la justice qu'ils lui demandoient. Ils lui racontèrent succinctement mon histoire avec Nédoûa, mais cependant sans en oublier aucune circonstance. Le Grand Seigneur ordonna sur-le-champ au Cadilefker, de rendre à la postérité de Mahomet la justice qui lui étoit dûë.
* Quand un Turc se croit entièrement dans l'oppression, il se présente au prince en cet état; et lui fait entendre parce mystère, que s'il ne lui fait justice, son âme brûlera en l'autre monde, comme le flambeau qu'il a sur la tète.
Le Cousin de Mahomet. 273 Le Juge se transporta chez Calil, clans le temps que celui-ci, averti de la démarche des Schérifs, en faisoit sortir le cadavre d'un Esclave, que, par une charité à la Turque, il avoit poignardé et défiguré, afin de pouvoir le faire passer pour moi dans le besoin. Ce cruel artifice réussit : les Schérifs contens de voir leur ennemi mort, et ne pouvant en exiger davantage, se retirèrent avec le Magistrat, qui apprit à Sa Hautesse, qu'on avoit lavé dans mon sang rignominie dont j'avoiseû rinsolence de couvrir la Famille du Prophète.
Le cadavre de la victime de ma sûreté fut remis entre les mains des Esclaves Chrétiens, qui suivant la coutume, Finhuraèrent dans la Chapelle de leur Bagne*.
Chéra m' avoit suivi chez la Juive, où le Chirurgien HoUandoiss'étoit renfermé. Jy recevois aussi les visites de Mustapha et de Calil, mais rarement, dans la crainte de me faire découvrir. Le nouveau péril que je venois de courir et la mort encore récente de Nédoua, m'avoient
* Il y a dans chaque bagne un peu considérable une chapelle entretenue et décorée par les soins des esclaves chrétiens qui, jusqu'aux plus pauvres, se cottisent pour payer au patron du prêtre captif qui la dessert, une petite pension qui l'exempte de tout travail. L'esclave qui tient la taverne du bagne est oblige de lui fournir tous ses besoins, moyennant un demi aspros qu'on lui donne de surplus par chaque écot. Les protestants en usent de même à l'égard de leurs
ministres.
plongé dans une sombre mélancolie, que je crus ne pouvoir être dissipée que par l'air natal, et loin du pays qu'habitoient de barbares assassins. Mustapha résolut, quoiqu'avec peine, de me remettre en France, et promit de m'embarquer avec lui le Printemps prochain. Je devois passer sous un autre nom et en habit d'Esclave, le temps qu'il y avoit à attendre cette saison.
Entièrement guéri de mes blessures, Mustapha, suivant sa promesse, donna la liberté et une somme considérable au Chirurgien Hollandois. Je fus pénétré de la mort du malheureux que Calil avoit immolé à ma sûreté, et ne pouvant autre chose pour lui, je fis, aidé de Mustapha, une espèce de fondation au Bagne dans lequel il avoit été enterré. Marine parfaitement rétablie demeura chez Calil jusqu'au temps de l'embarquement, et Tonton qui, avoit obtenu son Kébin, se préparoit à revenir en France avec moi.
Ces arrangemens ainsi disposés, Mustapha vendit ses anciens Esclaves et se servit d'une partie de ceux qu'il avoit pris dans sa dernière course. Je n'étois connu d'aucun d'eux, mais l'étant àOalata et à Algiro, mon ami fit l'acquisition d'une maison à Calcédoine, et alla s'y établir avec sa nouvelle famille.
Pendant ma convalescence il avoit épousé Merdgian, et Zambak, Koul Kaéjasti. Ils vouloient différer jusqu'à mon entier rétablissement, mais je les avois prié de ne pas retarder
Le Cousin de Mahomet. 275
leur bonheur. Il étoit trop risquable pour moi d'honorer ces Hymens de ma présence, je ne pouvois trop me cacher. Quoique le bruit de ma mort se fût répandu par toute la Ville, je n'y aurois pas été en sûreté, pour peu qu'on se fût douté que j'en eusse imposé au public une seconde fois.
Sur ces entrefaites le bon homme Ufbek mourut, et Chéra, à ma prière, donna la liberté à la belle Gultric. Comme la fortune de ma bonne amie n'étoit pas fort considérable, j'engageai Mustapha à m'acquitter envers elle d'une partie des obligations que je lui avois. Après qu'elle eut arrangé ses petites affaires, mon ami la rétint chez lui en qualité de sur-Intendante de sa maison, qui étoit devenue une des plus opulentes de Constantinople.
Chéra pénétrée de cette marque de mon attention pour elle, en me rendant mille grâces de la petite fortune que je lui procurois, me lit sentir qu'elle étoit plus sensible à ma reconnoissance, qu'au bien qu'elle en recevoit.
J'étois à Calcédoine en quelque sorte sépare des autres Esclaves de mes prétendus Patrons. L'union regnoit dans la famille de Mustapha, celle qui auroit pu en altérer la douceur étant morte il y avoit déjà du tems, je veux dire la fille de Corgi Nébi. Menekcké, en qualité d'amie, demeuroit avec Merdgian et Zambak. Assan qui continuoit un métier que Mustapha avoit jugé à propos de quitter, après s'y être
enrichi considérablement, avoit prié ces Dames de prendre soin de sa sœur.
Ménekcképar ses caresses, Chéra qui joignoit aux siennes de solides consolations, et Gévaher avec ses sentiments héroïques travaill oient comme de concert à dissiper mes chagrins. Chécher Para même tachoit de me réjouir, par rimage des plaisirs qui nous attendaient dans notre Patrie. Merdgian etZambakcontribuoient aussi de tout leur pouvoir à me rendre mon ancienne gaieté.
De toutes ces Consolatrices, aucune ne s'employoit plus eflicacemcnt après Chéra que la sœur d'Assan. Peu s'en faut qu'elle ne soit aussi belle que l'étoit Tinfortunée Nédoua : c''est le même caractère, à un peu trop de vivacité près. J'oubliois insensiblement entre ses bras, les douceurs que j'avois goûtées dans ceux de la Cousine de Mahomet. Aussi n'y avoit-il qu'une beauté, comme celle de Ménekcké, qui pût balancer sur mes sens l'impression que celle de Nédoua avoit toujours sçû faire sur mon cœur.
L'aimable Chéra, bien loin d'en vouloir à sa Rivale, car elle sçavoit mon intrigue avec la sœur d'Assan, Chéra, dis-je, fuyant toute basse Jalousie, applaudissoit à mon choix: et lorsque quelquefois je voulois lui donner des marques d'une tendre reconnoissance; je n'exige point de vous, disoit-elle, des transports que Ménekcké mérite mieux que moi. Je me rends justice :
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elle est belle, je ne le suis pas, et j\aime trop votre satisfaction pour vous priver d\in plaisir plus piquant que ne peut être ma conversation. Parlez avec moi, ajoûtoit-elle, mais, Gaïr dostiimler Sik*. Pourquoi, chère amie, lui disois-Je, refusez-vous les preuves de ma tendresse ? Puis-je mieux vous marquer ma reconnoissance,qu^en vous procurant, un plaisir auquel je sçai que vous n'êtes pas insensible? Je conviens, reprenoit Cliéra, que je ressens avec vous des douceurs que j'ignorois ; mais je ne veux point devoir à la reconnoissance ce que je ne puis attendre de l'amour : aimez Ménekcké, elle est digne de vous, et par sa beauté et par la tendresse que vous lui avez inspiré.
En effet la sœur d'Assan avoit conçu pour moi un amour, qui la faisoit soupirer de douleur toutes les fois qu'elle pensoit à notre séparation; et souvent nos plus tendres transports étoient souvent interrompus par ses pleurs.
Ménekcké n'est que Lys et que Roses, aux endroits où il faut qu'ils soient; elle a les yeux grands, noirs et pleins de feux ; la bouche riante, petite, et le menton tel qu'il doit être, pour former une parfaite ovale. Sa gorge bien
* Divertissez-vous avec un3 autre maîtresse.
taillée a la blancheur et l'embonpoint que demandent les connoisseurs ; sur un dos plein et blanc comme la neige, tombent de longs cheveux de la couleur du plus beau Jais ; elle les laisse tantôt épars, tantôt tressés, mais toujours accompagnant bien le tour du visage. La sœur d'Assan est de la grande taille des femmes, et parfaitement proportionnée. Elle a la jambe, non comme celles qu'en France on qualifie de belles, parce qu'elles sont menues; mais une jambe parfaite dans toutes ses parties, et telle que seroit celle d'une figure où l'habile Artiste auroit imité la plus belle nature.
Telle que je viens de peindre Ménekcké, j'avois refusé la proposition qu'elle m'avoit fait de la conduire en France. Outre qu'il s'en falloit beaucoup que je fusse en état de lui faire dans mon pais un sort tel qu'elle le méritoit, j'avois déjà d'assez mauvaises affaires en Turquie, sans me charger encore des suites d'un enlèvement.
Si Ménekcké m'eût suivi en France il eût fallu l'épouser. Elle est belle, spirituelle, caressante et extrêmement vive sur le chapitre de l'Amour; mais ce qui rend un Amant heureux, fait souvent un mari misérable.
A Dieu ne plaise, que pour mon repos, je sois jamais entiché du préjugé commun à presque tous les Epoux. Cette raison n'a pas été celle qui m'a empêché de me charger de Ménekcké : c'est au seul amour de la liberté qu'il
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faut attribuer mon éloignement pour le mariage. Après avoir été liuit ans Captif et soumis à des Maîtres, tantôt bons, tantôt mauvais, je veux être à mon tour le mien. A moins d'une autre NedoLia, je ne crois pas jamais subir le joug du mariage : mais où la trouver?
Le Printems approchoit et Ton songeoit aux préparatifs du départ. Pour me conformer à la situation d'esprit de mes amis j'atfectois une tristesse que je n'avois pas. Plus le jour de notre séparation approchoit, et plus la famille de Mustapha témoignoit de douleur. Je n'ai jamais pu concevoir pourquoi ces Turcs avoient pris pour moi une si forte amitié. Celle de Mustapha surtout, étoit sans bornes ; cependant je ne lui avois jamais rendu des services assez considérables, pour lui faire si amèrement regretter ma perte : il faut chercher les causes de cette amitié dans celles de la sympathie.
Depuis que Zamba avoit épousé Kaéjasti, il sembloit qu'elle eût réservé toute sa tendresse pour cet époux jusqu'aux approches de mon départ, que son ancien amour pour son esclave se réveilla ; et je ne partis d'auprès d'elle qu'après en avoir été comblé des caresses les plus sensibles. Ménekcké ne trouvoit de consolation qu'avec Chéra,et celle-ci étoit elle-même inconsolable. Merdgian me vit partir en partageant la douleur de son époux, et la précieuse Gévaher s'avisa, mais trop tard, de vouloir que je prisse congé d'elle en particulier la nuit du jour
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que nous devions nous embarquer. Venez, ditelle, me voir après la cinquième prière, Koïa- Iwn biryastiga bach *.
Il y avoit déjà huit jours que je faisois mes adieux, et je ressentis une vraie peine, quand je me vis dans un état à ne pouvoir faire à Gévaher que de froids complimens; mais aussi c^étoit sa faute.
Tonton avoit composé un petit pot de son beaume, que je donnai à Chéra, pour le remettre à Ménekcké avec les instructions nécessaires, au cas qu'elle en eût besoin.
Enfin je m'embarquai sécrettement au Port de Constantinople, et Tonton et Marine en public, comme deux Esclaves qui avoient obtenu leur liberté à prix d'argent. Le Vaisseau que montoit Mustapha sortit du Port et fit force de voiles, après avoir été visité au Château neuf d'Asie**; et nous arrivâmes sans rencontre fâcheuse à la Rade de Toulon.
La veille de notre arrivée Mustapha m'ayant
* Nous reposerons nos têtes sur un même oreiller.
** Ce château que les Turcs nomment Natoli Inghi-Issar a été bâti par Mahomet IV, en 1658. Les vaisseaux marchands et quelquefois ceux de guerre sont obligés de rester trois jours devant pour être visités et payer les d.-oits du passage. On croit que ce fort est bâti sur les ruines d'Abydos, et le château de Romélie qui est vis-à-vis et en Europe sur celles de Sestos. Ces deux villes sont fameuses dans l'antiquité par les amours de Léandre et de Héro. Ce sont ces châteaux qui forment le détroit des Dardanelles.
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fait entrer dans la chambre de Poupe me présenta une petite boette remplie de pierreries, qu^il me conjura d'accepter au nom de Merdigian, de Zambak, de Gevaher, Ménekcké et même de Chera, qui toutes me prioient, par sa bouche, d'en employer la plus grande partie à me faire un établissement, et de réserver l'autre pour me souvenir d'elles.
Je n'ai jamais été fort sensible à l'intérêt et si j'acceptai un présent si considérable, ce fut j'ose le dire en vérité, moins pour mon utilité, que pour ne pas indisposer contre moi, par un refus offensant, des gens à qui j'avois de si grandes obligations.
Voici encore, me dit Mustapha, un diamant que Calil Agi vous prie de recevoir, comme une marque de sa gratitude : n'ayant pu vous faire ses adieux, parce qu'il étoit dans le temps de notre départ renfermé au Serrail auprès de la Validé Gulbeas, son homme de confiance m'a chargé de vous le remettre de sa part. Ensuite le fils de Sulmen fit appeller Chécher Para, et après avoir embrassé cette fille, qui fondoit en larmes, il la pria de ne pas refuser une petite boëte qu'il lui présenta.
J'avoue à ma honte que j'étois parti de Gonstantinople, sans - penser au Gordelier qui m'avoit rendu tant de services dans le temps de mon aventure avec Omar Fétaz, et que je ne m'en ressouvins qu'en débarquant à Toulon. Je priai Mustapha de le rachetter et de le renvoyer
en France, offrant de lui faire remettre le prix de sa rançon. Ce généreux Turc me le promit solemnellement. Près de six mois après mon arrivée à Paris, ce bon Père vint m^ présenter delà part de Mustapha, une lettre par laquelle il me prioit d'accepter encore la liberté du Franciscain, qui couroit risque de passer sa vie dans Tesclavage, si un ennemi du nom Chrétien n'eût pas eu plus de charité, qu'un Ordre entier du Religieux.
La douleur que je ressentis à ma séparation d'avec Mustapha, ne fut balancée que par la Joie de me voir en sûreté dans mon Pays. Marine qui avoit eu part aux libéralités du Turc, se retira à Marseille dans le sein de sa famille ; et nous partîmes de Toulon pour Paris, Tonton et moi, trois jours après que Mustapha eût remis à la voile.
Chécher Para, avoit trouvé dans sa boëte, outre quelques diamans, une lettre de change sur Paris, de la somme de dix mille livres : et dans le fonds de la mienne, il y en avoit une de cinquante mille à mon profit, les diamans en valoient presqu'auîant. Par où avois-je mérité tant de libéralités? Et comment les reconoître? Assurément, je ne mourrai pas ingrat.
Enfin, grâces à la générosité des ennemis de ma Religion, je me suis trouvé en état de faire un bon établissement. J'ai été fort bien reçu de ma famille, parce que je suis revenu riche
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et en état de réparer les pertes qu'elle avoit faites au système de Latp.
Tonton a épousé un honnête Artisan avec qui elle vit dans une parfaite union. Je la vois souvent, et nos entretiens ordinaires et secrets roulent sur Mustapha et sa famille.
Je me suis fixé à Paris ; et ne me mariant point, je ne désespère pas de revoir quelque jour mes amis de Constantinople, quand on y aura oublié ce qui m'en a fait sortir. J'entretiens avec la famille de Mustapha un commerce de lettres, par lequel je serai instruit du temps, où je pourrai sans risque aller renouveller connoissance avec tant d'honnêtes gens.