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1 up n (^uanim mie. me. romi«u<-it sur un sopha. ou. elU. maa-abU de. ctu-esjes . . . .
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m''ètre senti embrassé tendrement, j'entendis la la voix de Fakma, qui me disoit de me rassurer. Elle me conduisit sur un sopha, où elle m\iccabla de tant de caresses, que j'eus tout le tems de me remettre. Revenu de mon trouble, je lui fis de tendres reproches sur son indifférence. Je lui attribuai la cause de mes larmes, sans y faire entrer pour rien la crainte que j'avois eu de perdre la vie.
L'aimable Mingrélienne me serra dans ses bras, et m'avoua qu'elle n'en avoit agi ainsi que pour éprouver si je Taimois véritablement; mais que, grâces au prophète, elle étoit parfaitement convaincue de ma tendresse pour elle. Si ce ne furent pas là précisément ses termes, du moins ils signitioient cela. Je ne m'amusai pas à conter fleurette, et pour lui prouver qu'elle avoit lieu de rendre de justes grâces à Mahomet, je me mis en devoir de lui donner des marques d'une tendresse égale à la sienne.
O lumière de ma vie ! s'écria-t-elle quand elle crut s'apercevoir de mon dessein; jour de mes jours, soleil de mon ame. Je te jure par le Livre de Gloire *, que ce n'est qu'à la force de
* Entre les rêveries dont l'Alcoran est farci, celle-ci est singulièrement adoptée par les femmes. Mahomet pour les consoler en quelque sorte de l'exclusion qu'il leur a dunnee de son paradis, leur permet de trahi- la foi conjugale quand un amour excessif les jajforce et que ce n'est point par un esprit de vengeance, ou par quelqu'autre motif. De la vient l'étroite clôture où elles sont resserrées.
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mon amour que tu dois ma condescendance à tes désirs.
Dans un autre tems je lui aurois demandé Texplication de ce galimathias ; mais j^étois trop occupé pour penser à autre chose qu^iux doux instans que Tamour me préparoit.
Entourés de l'ombre et dans un profond silence, nous n'exprimions nos pensées que par nos soupirs. Fakma, la sensible Fakma, à qui une honnête expérience avoit rendu ce langage plus familier qu'à moi, ignorant, mais ardent novice, employoit dans ce muet entretien des expressions que n'égalèrent Jamais les plus brillantes fleurs de Rhétorique.
Ainsi la maison et le sopha du bon Méhémet Olga furent le temple et l'autel sur lequel j'offris mon premier sacrifice à Vénus.
De combien d'autres ne fut-il pas suivi? Il n'y avoit, je crois, aucun endroit du logis oii la déesse de Paphos ne vît fumer notre encens. Cependant nous nous conduisions avec tant de circonspection pour de jeunes amans (car Fakma n'avoit pas plus de vingt ans) que ni le voisinage, ni le patron ne s'aperçurent jamais de notre intelligence. Il est vrai que ce dernier, grâce à sa façon de penser, oublioit le plus souvent qu'il avoit une femme jeune et belle, qu'il laissoit presque toujours seule avec un esclave d'assez bonne défaite. Pendant tout le temps que je demeurai dans cette heureuse maison, je ne m'aperçus en aucune
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façon qu'il eût le moindre soupçon de notre commerce.
J'ai eu depuis d'autres patrons qui étoient allertes sur le chapitre de leurs femmes et de leurs tilles. J'en ai attrape quelques-uns malgré leur vigilence; il est vrai qu'il m'en a souvent coûté cher. Sans compter les appréhensions d'une mort toujours terrible et que j'ai vue de près, maintenant que je suis en France, Je ressens des incommodités qui sont les suites des travaux que j'ai entrepris pour parvenir à mes desseins inconsidérés ; et des peines où j'ai été condamné pour l'expiation de mes galans forfaits.
Aimé, caressé de la patrone, traité fort humainement par le patron, j'étois le plus heureux esclave de Constantinople. Je joûissois d'une liberté presque entière. Mon habit d'ordonnance me donnoit entrée par tout, excepté dans les mosquées, dans l'intérieur du serrail et les harems des particuliers. J'allois souvent dans les bagnes me divertir avec mes co-captifs, quand ils étoient de retour du travail. Les esclaves ne sont pas tous renfermés dans les maisons de leurs patrons, à moins que ceux-ci ne soient assez grands seigneurs pour avoir maison à la ville et à la campagne. Ces bagnes sont des bâtimens construits en partie sous terre comme des caves, avec un logement au dessus pour les gardiens. Il y en a de particuliers et de publics; ces derniers sont les plus fréquentés,
jo Contes de Fromage t.
surtout la nuit. Les Turcs alors et les esclaves, qui ont de Targent, boivent pcle-mêle du vin dont Tesclave chef du bagne a soin d'avoir grande provision. Le vin le plus excellent est le muscat de Ténédos *. Il est à si grand marché qu'un tonneau ne coûte que deux écus au plus.
C'est là qu'on aprend des nouvelles de presque tous les endroits de l'Europe, par les esclaves qu'on fait journellement.
Les délices dont je joûissois chez Méhémet m'avoient fait entièrement négliger le soin de travailler à ma liberté, et Dumont que j'avois présenté à mon patron, venoit souvent me voir chez lui. Cet ami, que j'avois instruit de toutes les circonstances de mon histoire amoureuse, s'étoit lassé de me faire d'inutiles remontrances. Il avoit vu Fakma voilée dans le tems que je la conduisois au bain. Ce n'étoit pas assez, il me pria de la lui faire voir à visage découvert. Il me tardoit de lui donner cette satisfaction, pour justifier, du moins auprès de lui, ma répugnance à sortir d'esclavage.
J'en avois parlé à ma patrone, sans lui découvrir le motif de ma complaisance pour mon ami. A force de prières elle y consentit, à con-
* Isle de l'archipel à deux lieues de l'ancienne Troie, auprès du cap de Jannizari, autrefois le fameux promontoire de Sigée.
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dition que ce ne seroit que pour un instant, et dans le tems que Oïga serok au divan ou à la Mosquée. Il ne faut pas, me dit-elle, que mon mari sçache que je me suis fait voir à un chrétien en liberté ; je veux qu'il n'y ait que mon cher esclave qui me voye. Cette délicatesse étoit trop de mon goût pour que je n'en iisse pas à ma belle Mingrélienne des remercimens qui lui plaisoient du moins autant qu'à moi.
J'avertis Dumont du jour qu'il pouvoit voir ma patrone ; il y vint avec un empressement qui me déplût. Fakma se montra un instant. Dumont curieux fut charmé d'une beauté à qui il donna des louanges qui me parurent trop outrées pour venir d'un homme indifférent. J'en fus allarmé et je me hâtai de le faire sortir de l'appartement et de la maison de Méhémet, sous prétexte qu'il alloit revenir. Dumont demeura si troublé, qu'il ne s'aperçut pas que je l'étois plus que lui.
Il semble que le dessein de plaire soit né avec toutes les femmes, même les plus indifférentes ; la beauté ne veut rien perdre de ses droits. Je soupçonnai Fakma d'un peu de coquetterie, puisque, malgré l'assurance qu'elle m'avoit donnée de ne se faire voir qu'à son cher esclave, elle s'étoit montrée à Dumont dans l'état où j'ai déjà dit que sont les turques chez elles c'està-dire à demi nue.
Aussitôt que nous nous trouvâmes seuls, je pris la liberté de lui faire une mercuriale sur
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son indécence. Elle crut d'abord que Je badinois; mais me voyant continuer sur le même ton elle se mit à pleurer. Les larmes que je voyois couler de ses beaux yeux parlèrent en sa faveur, Je lui pardonnai. Je m'approchai d'elle pour l'apaiser, mais elle me repoussa, et me mit au comble de l'étonnement, quand elle ajouta aux reproches dont elle m'accabla, que Je ne l'avois Jamais assez aimée pour la battre.
Vous battre! luidis-je en reculant de surprise, M'avez-vous cru assez misérable pour oser mettre la main sur une femme que j'adore, autrement que pour la caresser? J'atteste le ciel, ajoûtai-je, oui, je Jure par Mahomet, que jamais je ne me porterai avec vous à cet excès de brutalité ? A ces mots ses pleurs redoublèrent, et ce ne fut qu'à travers mille sanglots, qu'elle me fit comprendre que Je ne pouvois lui donner une plus sensible preuve de mon amour que celle que J^avois l'inhumanité de lui refuser. *
Un Turc prouve à une femme combien il l'aime quand il joint les coups aux caresses. Il s'en trouve d'assez galants pour ne pas se conformer à l'usage. Mais leurs femmes font beau bruit et s'en plaignent a leurs parents. On voit quelquefois des mères faire a leurs gendres des avanies publiques à ce sujet. Chacun plaint la pauvre femme et blâme son indigne mari, qui, pour avoir la paix au dedans et au dehors, est oblige de rosser sa femme. Alors celle-ci crie de toutes ses forces, pour faire connoitre à ses voisines combien elle est chêne de son tendre époux.
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J'avoue que ce sujet d'affliction me parut si ridicule, que peu s'en fallut, que Je ne la contentasse à sa manière. Il sembloit qu'elle lût dans mon ame les mouvemens qui l'agitoient ; et Je ne doute pas que toutes les épithétes orientales qu'elle me prodigua, ne fussent autant de véhicules dont elle prétendoit se servir pour parvenir à son but.
Je crois que si on introduisoit en France une pareille coutume, plus d'un mari suivroit l'usage, plutôt pour corriger sa femme, que pour lui témoigner sa tendresse.
Pour ne pas tomber dans le cas d'avoir à me reprocher une action brutale envers une femme que J'adorois, Je voulus m'éloigner de celle de Méhémet qui, devinant mon intention au premier mouvement que Je fis, se Jetta à mon col, et me serrant Jusqu'à m'ôter la respiration. Vie de ma vie, disoit-elle, mets le comble au bonheur de l'heureuse Fakma ! Je la contentai en partie, puisque pour me débarrasser de ses bras dont elle m'étouffoit. Je fus contraint de la repousser avec assez de violence, pour la Jetter sur son sopha. Une françoisem'auroit dévisagé; mais mais ma turque au contraire me regarda dans ce moment avec des yeux qui sembloient demander que J'achevasse ce que J'avois si bien commencé.
Heureusement que le patron qui se fit entendre à la porte, me tira de cet embarras pour me Jetter dans un autre. Prépare-toi, me dit-il en
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entrant, à me suivre à Andrinople*, où sa hautesse m'envoye. En même tems il passa dans Tapartement de sa femme, et lui tic part de cette nouvelle, qui la réjouit tout aussi peu que moi.
Fakma, plus habile que je ne l'aurois soupçonnée de l'être, se servit du prétexte de ce voyage imprévu pour verser des larmes qui cachèrent la trace que celles de mon refus de la maltraiter lui avoit fait répandre. Méhémet qui prit le change, la pria d'eu arrêter le cours, en rassurant que notre voyage ne seroit pas long. Menez-moi avec vous, lui disoit-elle : pourquoi me laisser exposée à mille accidens ? Qui pourvoira à mes besoins, si je n'ai personne pour me servir? Méhémet rêva quelque tems. Je crois qu'en acceptant Tordre du sultan, il avoit pris des arrangemens pour son voyage, sans penser qu'il avoit une femme. Quoi qu'il en soit il sortit dans l'instant, en nous disant simplement qu'il ne tarderoit pas à revenir.
La retraite du patron ne laissa pas de nous inquietter. Il n'étoit pas vraisemblable que Méhémet fût aller prier sa hautesse de le dispenser d'un voyage qu'elle lui avoit ordonné de faire ; parce qu'il étoit obligé de laisser sa femme seule
* ville de Thrace sur la Marize. Amurat I. la prit en 1362. Elle fut le siège de l'empire ottoman jusqu'en 1^53 que Mahomet II. prit Constantinople, où il le transporta. Les environs d'Andrinople sont excellents pour la chasse, et réservés aux plaisirs du sultan.
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à Constantinople. Ou ctoit-il donc allé ? Que prétendoit-il faire ? Nous nous donnâmes en vain la torture pour pénétrer son intention. Nous nous regardions tristement Fakma et moi, quand poussés tous deux du même esprit, nous courûmes dans les bras Tun de Tautre. L^idée d'une séparation cruelle nous attendrit tellement que nous fûmes long-tems dans une espèce d'abandon de tous nos sens. Nous n"'en revînmes que pour mêler de tristes plaintes à de tendres caresses.
Soutien de ma vie, disoit la passionnée Fakma, je vais donc être privée du plaisir de voir ton visage de lune ? (expression galante.) Je ne succomberai plus sous le faix des plaisirs dont tu m'accablois. Ces plaisirs, ces doux plaisirs que le prophète promet aux fidèles musulmans. Puis se débarrassant de mes bras ; père des vrais croïans, s''écria-t'elle en apostrophant Mahomet, envoie Tange de la mort couper le fil de mes Jours, plutôt que de permettre que je sois séparée du principe de ma vie! Ensuite se prosternant devant une petite armoire où étoit renfermé TAlcoran elle adressa au livre écrit sur la peau du bélier qu'Abraham sacrifia à la place à'^Isaac *, une très fervente et très dévote oraison. Elle y exprimoit la force de son amour et la violence de ses désirs, en des ler-
* Les Turcs croient fermement que l'Alcoran a été écrit sur la peau du bélier qu'Abraliam sacrifia à la place de son fils sur la montagne de Moria.
mes si conformes au sujet et si plaisans, que dans un autre tems j'en aurois ri de bon cœur, malgré le respect que Ton doit au recueil d'impertinences composées par le prophète qui ne sçavoit ni lire ni écrire. *
Fakma prioit avec tant d'ardeur pour la continuation de nos jeux amoureux, qu'elle n'auroit peut-être pas fini sitôt, si Méhémet ne fût rentré suivi d^un esclave anglois, dont il venoit de faire emplette au Ba\ard. * * Cet achat avoit
* Mahomet naquit à la Mecque dans l'Arabie Petrée l'an 568 de J.-C. il etoit de l'illustre famille d'Haschem. Il perdit son père Abdalla à l'âge de deux ans et se trouva dans une pauvreté affreuse, son aïeul, Abdelmonteb ne lui ayant rien laissé. Aboutalib, un de ses oncles, prit soin de son éducation, qui dut être fort négligée puisqu'il n'apprit ni à hre ni à écrire. Il trempoit sa main dans l'encre et l'imprimoit ensuite sur ce qu'il vouloit signer. Abouta'ib l'envoïa fort jeune en Syrie. A 28 ans, il épousa Cadija, riche veuve qui en avoit 4.0. Il n'en eut qu'une lille nommée Fatime, qu'il maria à Ali, fils d'Aboutalib. A 40 ans Mahomet commença à prêcher sa religion, dont il faisoit écrire les discours, qu'il nommoit du nom général Alcoran, qui signifie lecture. Mahomet mourut l'an 631, le 11 de l'Egire, après en avoir régné 9. Le même jour de sa mort, les Musulmans élurent Aboubeker, père d'Aïcha, la plus chérie de ses femmes, pour son successeur. Il prit le nom de Calife, c'est-à-dire, vicaire du Prophète.
** Marché où se vendent les esclaves. Là, sans respect pour l'humanité, on les dépoiiille tous nuds pour en connoître la beauté ou les défauts. Un homme en crie le prix a haute voix, et tous sont bien venus a enchérir. On les fait courir, marcher, porter des fardeaux, en un mot on les exerce comme des cheraux.
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été le sujet de sa sortie précipitée. Il le présenta à sa femme, en lui disant qu'il étoit destiné à la servir pendant notre voyage.
Nouveau sujet de tristesse et de jalousie pour moi. L'AngloisavoitTencolure d'un homme en fonds du côté de Tamour, et je connaissois le tempéramment de Fakma. Nous ne dîmes rien Tun et l'autre, moi, parce qu'il ne me convenoit pas de parler, et la patrone, à ce que je présumai, parce qu'elle comptoit que son nouvel esclave continueroit les petits jeux oii je l'avois accoutumée.
Je passai la nuit dans une cruelle agitation. Mon malheur m'accabloit, je m'en prenois à tout le monde, à moi-même. Je n'oubliai pas sa hautesse; autant je l'avois bénie, quand elle me tira si à propos des mains d'Isouf, autant je la maudissois, quand par une suite de ses ordres on m'arrachoit des bras de Fakma.
Le jour parut et avec lui quatre Janissaires * qui dévoient, par honneur, accompagner Méhémet et prêter main forte à deux muets qui
* Cette insolente milice, qui a souvent détrôné ses empereurs, fut mise sur pied par Amurat Algazi, ou le conquérant, l'an 13153. Elle fut longtems composée des seuls enfans de Tribut; les janissaires ne connoissoient alors d'autres parens que l'Etat, depuis on leur a permis de se marier. Leurs enfans mâles sont reçus dans le corps et en ont la paie dés leur naissance. Leur nombre fut d'abord fixé a 12,000, mais depuis il a été augmenté si considérablement, qu'ils tiennent en respect tout l'Empire, dont ils ont sou-
étoient du voyage, au cas que le Cadilesker * d'Andrinople, à qui mon patron alloit faire rendre compte de quelques gentillesses du métier, ne voulût pas se laisser étrangler de bonne grâce, si le cas Texigeoit. Le sultan qui connoissoit Méhémet ennemi de toute mauvaise manœuvre, ravoit constitué Juge du Juge.
Après avoir introduit les Janissaires et leur compagnie j''arrangeois, suivant Tordre que j'en avois reçu la veille, quelques hardes à Tusage du patron et du mien, lorsqu'il me fit appeler par Pesclave Anglois. « Parisien TEcolier,** c'éîoit mon nom de guerre, me dit-il, j'ai changé d'avis, tu ne me suivras point, reste auprès de Fakma. Accoutumée de vivre avec toi, j'aime mieux me passer des services que tu pourrois me rendre, que de la priver de ceux que tu es plus en état de lui faire que l'Anglois ; il est
vent disposé au gré de leur caprice. On leur a opposé les spahis, qui forment la cavalerie turque. Les ministres répandent souvent la division entre ces deux corps pour les contenir l'un par l'autre. Mais si la jalousie les divise, l'intérêt les reunit souvent au préjudice du maître et des ministres.
* 'Premier magistrat d'une ville, ou d'une province. Ce titre n'appartient proprement qu'a ceux de Romanie et d'AnatoIie, cependant ceux des autres provinces s'en décorent.
** Rarement les esclaves se font ils appeler par leurs noms propres. Ils prennent, ou leurs camarades leur donnent celui de leur ville, auquel on ajoute souvent celui de leur profession, pour distinguer les compatriotes les uns d'avec les autres.
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trop sauvage pour elle. Que la lumière du livre glorieusement sacré vous éclaire pendam mon absence, ajoûta-fil, et fasse le Prophète qui à parcouru en une nuit les sept Paradis, monté sur Alborak* que je trouve à mon retour ma maison comme je la laisse! Fakma,continua-t'il en s'adressantàsafemme, traitez mon esclave avec douceur, afin qu'après ma mort, TAnge noir** ne puisse me reprocher à la face du Pro-
* Le livre intitule Azar. et qui fait partie de l'Alcoran, dit que cet animal étoit plus grand qu'un àne et plus petit qu'un mulet et qu'à chaque pas qu'il faisoit, il s'allongeoit autant que la meilleure vue peut s'étendre.
** Deux anges, l'un blanc, l'autre noir, accompagnent, selon l3s Turcs, chaque Musulman qui se présente après sa mort au Jugement, auquel assiste Mahomet. Ces anges plaident l'un contre l'autre la cause du mort. S'il est condamné, l'ange noir l'assomme et le fait rentrer en terre d'un coup de massue. Si au contraire il est absous, l'ange blanc l'enlevé par le toupet de cheveux que les Turcs se laissent croître à ce sujet sur le haut de la tête, et le transporte en paradis.
A l'égard du jugement dernier, Mahomet, disent-ils, se trouvera a côté de Dieu, il sera monté sur son alborak et couvert d'un manteau fait avec toutes les peaux des chameaux qui auront porté a la Mecque le présent que chaque Grand Seigneur y envoie à sonavénement à l'Empire. Les âmes des bienheureux Musulmans se transformeront en autant de puces, qui s'attacheront aux poils des peaux, et le prophète les emportera dans son paradis avec une rapidité prodigieuse, il ne sera plus question alors que de se bien tenir. Car les âmes qui s'échapperont, soit par la rapidité du vol ou autrement, tomberont dans la mer où elles nageront éternellement.
.6o Contes de Fromaget.
phéte, qui sera toujours saint, de Tavoir maltraité. G^est un aveugle, quMl n\a pas jugé digne de pénétrer les sublimes obscurités renfermées dans le Livre que Gabriel a tracé avec une plume tirée de son aîle. « Aussitôt qu'il eut fini ce pompeux galimathias, Méhémet se tourna du côté de la Mecque *, nous recommanda à Mahomet et partit avec sa suite.
Je raccompagnai jusqu'aux portes de la Ville, et je revins me jetter dans les bras de Padroite Fakma. Elle m'apprit, quec'étoit elle qui avoit fait changer de résolution a son mari, à qui elle avoit vivement remontré le péril manifeste où il l'exposoit, en la laissant à la discrétion d'un inconnu, qui pourroit se porter à des violences indignes d'elle. Elle me lit voir trois i^oz^-^e^**, que Méhémet lui avoit laissées de six qu'il avoit reçues du sultan pour son voïage. Je reconnus l'injustice de mes soupçons dont je fis sottement confidence à ma patrone. Loin d'en paroître offensée, cette aimable femme m'assura dans
* Lieu de la naissance de Mahomet, dans l'Arabie heureuse. Les Turcs y vont par caravanes faire leurs dévotions au Kiaabé. C'est une maison carée, qu'ils appellent maison de Dieu, et qu'ils croient avoir été bâtie par Abraham. Les environs de la Mecque sont fertiles en excellent caffe. La ville est ouverte et sans murailles ; on entre dans la mosquée, qui est au milieu, par plus de cent portes qui ont chacune une fenêtre au-dessus.
** Une bourse d'argent vaut 1,500 liv. de notre monnoye; celle d'or est évaluée à trente mille écus.
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les termes les plus tendres qu'elle n'aimeroit jamais que moi.
Que nous sçavions bon gré au Cadilesker d'AndrinopIe de ses voleries ! Nous prîmes des arrangemens pourprotiter du temps de Fabsence du patron. Il étoit si rigide observateur des préceptes de FAlcoran, qu'il n'étoit jamais entré chez lui une goutte de vin. J'en lis alors une petite provision. J'engageai Fakma à en boire; elle alleguoit Mahomet et ses défenses, mais je lui fis comprendre qu'elle pouvoit en conscience transgresser les commandemens d'un homme qui avoit eu la barbarie d'exclure les femmes de son paradis, et de les réduire, par un raffinement de cruauté, à la vue des plaisirs que les hommes prendront avec les Houris *, sans y participer que par ce seul sens.
Mon exemple, et peut-être mes raisons, la persuadèrent. Elle goûta du vin, le trouva bon, et en but ; je l'excitois. Quatre ou cinq verres de cette liqueur enchanteresse lui donnèrent une gaieté extraordinaire ; l'amour brilloit dans ses yeux. Que nous finies de folies ! Fakma en pointe de vin étoit la plus aimable des femmes. Quels tendres emportemens ! Quel raffinement de plaisirs !
* Filles du paradis de Mahomet. Elles se trouveront toujours vierges, dit l'imposteur, malgré le fréquent usage qu'en feront les vrais croiauts, qui seront admis dans ce lieu de délices, après leur mort.
^2 Contes de Fr orna g et.
Je Favois guérie de la manie qu'elle avoit d''être battue, elle avoit compris sans peine qu'il étoit plus gracieux de recevoir des caresses d'un amant que des coups. Je n'aurois Jamais pu d'ailleurs me résoudre à porter des mains prophanes sur un corps tout charmant. Qu'il étoit beau ce corps ! Qu'il avoit de perfections ! Fakma ne faisoit aucun mouvement qui ne lui en prêtât de nouvelles.
J'avois apris assez de cuisine chez l'ambassadeur de France, pour faire de petits ragoûts, qui piquoient bien plus la sensualité que l'insipide Pilau, * qui fait la nourriture la plus ordinaire des Turcs. Ainsi nous partagions entre Tamour et la bonne chère le temps du voïage du patron, sans qu'on se doutât de ce qui se passoit. Je conduisois tous les jours ma patrone au bain comme à l'ordinaire. On connoissoit la façon de penser de Méhémet, et personne n'étoit étonné de ce qu'il avoit laissé sa femme seule avec son esclave. Nous étions tranquilles sur la dépense que nous faisions; le pa-
* Le pilau est fait avec des poules et du mouton d'abord rôti, ensuite boiiilli avec du ris et de l'oignon. Tout cela nage dans le beurre. Les Turcs dépècent et portent la viande a la bouche avec deux petits bâtons, qui leur servent de fourchettes. Ils prennent ensuite avec leurs doigts le ris et l'oignon, dont ils font de petites boulettes, qu'ils se jettent fort adroitement dans la bouche, observant de n'en point laisser tomber sur la barbe, qu'il faudroit laver sur le champ pour la puritier.
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troii n'étoit pas homme à se faire rendre compte des Sultanins * de sa hautesse, qui s^épuisoiemtout doucement pour soutenir la joïeuse vie que nous menions. Mais helas ! Rien de durable en ce bas monde.
Malgré la bonne chère, celle que je faisois faire à la patrone me mit sur les dents. En un mot Je devenois transparent comme un châssis, tandis que Fakma crevoit d'embonpoint. Elle avoit un visage de Chérubin, et j'en avois un d'Anachorette. Je demandai quartier, et force fut de me Taccorder. Huit ou dix jours de repos me remirent sur pied. La jeunesse est inconsidérée ; j'allois reprendre mes pénibles et joyeuses fonctions, quand le patron revint de son voyage.
Son retour, qui interrompoit nos plaisirs, me donna le tems de rétablir entièrement mes forces, avec d'autant plus de facilité que la présence de Tesclave anglois nous privoit souvent du plaisir d'être seuls la patrone et moi.
Le bon Oiga, satisfait de trouver sa maison en bon état, me promit qu'après l'avoir servi encore un an, il me donneroit la liberté pour récompenser les services que je lui avois rendu en son absence. J'avoue que je ne méritois rien moins que cette grâce, il ignoroit la nature des obligations qu'il m'avoit. Un si grand trait de
* Le sultanin est une pièce d'or valant six Iiv. de notre monnoye.
bonté n'excita chez moi aucuns remords d'avoir fait un si cruel outrage au plus tranquile des époux de Tempire des Osmans. On n'est pas scrupuleux à Page que j'avois alors ; d'ailleurs, la possession d'une belle femme est capable d'étourdir la conscience la plus timorée. Combien en est-il qui auroient fait comme moi?
J'attendois fort patiemment le tems que Méhémet avoit fixé pour ma liberté, quand une apoplexie le mit au tombeau, sans lui donner le temps d'arranger ses affaires. Ses parens, qui s'emparèrent du peu de bien qu'il laissoit, renvoyèrent Fakma en Mingrélie, et me vendirent à l'aga des Janissaires.
J'entrai chez ce nouveau maître, l'esprit encore rempli de la révolution qui faisoit si subitement évanouir mes espérances, et qui me replongeoit dans la servitude, d'où la bonté de Méhémet vouloit me retirer. Et sans faire réflexion que mon malheur présent étoit un coup du ciel, qui me punissoit d'avoir abusé de la contiance d'un si honnête homme, je ne regrettois que les criminels plaisirs auxquels j'échappois.
Je ne restai qu'un jour dans le palais d'Ibrahim, aga des janissaires * à qui j'avois été vendu. Je fus conduit le lendemain, avec d'autres compagnons de misère, dans une maison
* L'Aga des janissaires est un des grands ofliciers de l'Empire.
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qu'il avoit auprès de Scutari, vis-à-vis de Constantinople. C'étoit le lieu delà résidence de sa femme. Le grand seigneur, pour s'attacher entièrement un des principaux officiers de l'empire, et qui a un grand pouvoir sur un corps toujours redoutable aux sultans, avoit fait épouser à Ibrahim la plus jeune de ses sœurs.
Cet honneur, qui n'est pas toujours un préservatif contre le cordon, est extrêmement gênant pour ceux qui le reçoivent. Il faut avoir pour des femmes d'une si haute naissance, des égards qui ne s'accordent pas avec la liberté dont les Turcs veulent jouir dans leurs amours*. Cependant, comme j'apris par la suite, Mirzala ** ne contraignoit point son époux sur ce chapitre ; elle se contentoit de n'être point exposée à la vue des esclaves ses rivales. Retirée près de Scutari, elle laissoit à Ibrahim la liberté de les galantiser tant qu'il vouloit. L'Aga, qui •étoit un tin courtisan, avoit beaucoup de déférence pour la sœur de Sa Hautesse; il la venoit voir régulièrement deux ou trois fois la semaine dans la solhude qu'elle avoit choisie pour son séjour.
Mon occupation dans ce lieu n'étoit pas fort
* Par une loi de l'Empire, qui l'emporte en cette occasion sur celle de Mahomet, il n'est pas permis à celui que le sultan honore de son alliance, d'avoir d'autre femme que celle qu'il lui donne. Celles qu'il a déjà sont répudiées.
** Mirzala, signifie Heur de rosier.
pénible, quoique je fusse employé à tout faire; mais nous étions un si grand nombre d'esclaves, que le service de la maison n'étoit pas suffisant pour nous occuper tous en même temps; de sorte que nous en avions beaucoup de reste.
Mirzala passoit pour une de ces femmes qui paroissent n''avoir presque point de sensibilité pour toutes choses, mais qui avoit réellement une bonté d'ame qui ne lui laissoit que la liberté de faire du bien. Tous mes confrères d'esclavage se loûoient beaucoup de sa douceur, et chacun s'empreàsoit de servir avec zèle une si bonne patrone. Mais rien ne me paroissoit capable de me consoler de la perte que j'avois faite à la mort de Méhémet. L'image de Fakma et le triste souvenir de nos plaisiis passés me déchiroient cruellement.
On étoit alors dans le temps de la récolte des fruits ; ce sont pour ainsi dire les vendanges des Turcs. Tout le monde quitte la ville pour aller à la campagne, où la liberté est toujours plus grande, surtout en cette saison. Les esclaves de l'un et l'autre sexe font de ce travail un divertissement. Les uns cueillent les fruits, d'autres les arrangent, les font sécher pour les conserver, etc. Après ce léger travail, chacun danse et se divertit à la mode de son pais. Les fiers Ottomans même semblent perdre pendant ce temps une partie de leur gravité féroce. S'ils ne se mêlent pas aux jeux de leurs esclaves, ils les
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honnorent du moins de leurs présences et quelquefois de leurs applaudissemens.
Notre patron étoit allé à la chasse du côté d'Andrinople avec le sultan. Cette partie de plaisir qui lui faisoit beaucoup d^honneur, le débarrassoit encore de la contrainte où il auroit été obligé de vivre à la campagne avec une femme pour qui il avoit beaucoup de considération, mais peu d^amour, ou pour mieux dire, point du tout. De son côté Mirzala, malgré rindiftérence qui paroissoit lui être naturelle, s^aperçevant du peu de goût qu^lbrahini avoit pour elle , se donnoit, pour s'en dédommager, plus de liberté que n'en ont ordinairement les femmes de sa nation; d'ailleurs sa naissance la mettoit en droit de prendre des licences qu'on auroit réprimé dans une autre. Ainsi ces époux, à l'imitation de ceux de France, se passoient réciproquement certains défauts d'attention, pour se procurer la liberté de vacquer chacun de son côté à ses petites affaires, sans que l'"un parût avoir plus de sujet de se plaindre que l'autre.
Mirzala voilée, ainsi que les turques de sa suite, et entourée de ses eunuques, venoit à la tin du travail prendre part à nos jeux. Chacun s'efforçoit de mériter ses applaudissemens et un petit présent qui en étoit la suite. Les esclaves d'une même nation se joignoient ordinairement ensemble pour briller de concert aux yeux de la patrone.
68 Contes de F 7'omagct.
Jusque-là la bande des Espagnols Pavoit emporté sur les autres. Un jeune Murcien leur avoit mérité la préférence à Taide d'une paire de castagnettes, dont il les excitoit à donner un peu plus de mouvement à quelque ennuïeuse sarabande. Je sçavois bien que j'avois dans mon flageolet de quoi damer le pion à toutes les castagnettes d^Espagne; mais je n'osois m'en servir, tant j'apréhendois de tomber dans le cas où je m'étois trouvé chez mon premier patron.
Malgré les efforts que nous autres François avions faits pendant deux jours pour mériter le prix, les Espagnols Tavoient emporté sur nous. J'en conçus un si violent dépit, que passant sur toutes considérations, j'avouai à ma nation, que j'avois un flageolet dont je joûois avec élégance. En même tems je tirai de ma poche l'instrument qui devoit porter la gloire du nom françois à son dernier période. Peu s'en fallut que, dans l'excès de leur joïe, mes camarades ne se prosternassent devant moi comme devant l'ange tutélaire de la France.
Mes amis, dit alors un enfant de Bordeaux, vous sçavez comme les gens du pais dansent? Tenez moi pour la nation la plus deshonnorée de l'assemblée, si demain, soutenu de F instrument du Parisien, je ne fais mettre pavillon bas à ces veillaques d'Espagnols. Oui, sandis ! je les coule à fond.
Comme les entreprises les mieux concertées
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échouent souvent par trop d'indiscrétion, nous convinmes tous de garder un profond secret dans une occasion, dont il devoit résulter tant d^honneur à la patrie, et chacun retourna à ses fonctions.
Enfin arriva le bien-heureux moment, où nous devions briller aux yeux de Mirzala. Je n^ai Jamais eiî tant d'envie de rire, qu'en voïant les gestes admiratifs de la suite de la patrone aux premiers sons dont je fis retentir les échos d'alentour. La patrone elle-même fit un mouvement de surprise dont nous tirâmes un heureux augure. Mes compatriotes se surpassèrent, le gascon, surtout, fit des sauts et des bonds si extraordinaires, qu'on Pauroit plutôt pris pour un démoniaque, que pour un homme qui danse. D'ailleurs la consternation de nos rivaux, avoit quelque chose d'aussi divertissant que la stupéfaction des Turcs.
Les François de l'un et l'autre sexe dansèrent des menuets, ensuite des contre-danses, qui avoient un air bien différent de celles qui n'avoient été accompagnées que de la voix. Enfin nous plûmes généralement et nous remportâmes tout l'honneur et le profit de cette mémorable journée.
Il étoit bien raisonnable, que le principal mobile d'un événement si glorieux, reçût quelques marques de distinction. Mirzala me fit approcher; voulut voir mon flageolet, que je lui présentai avec cette mâle assurance que j'avois
no Contes de Fi'omaget.
acquise auprès de Fakma. Après Tavoir examiné de tous côtés, elle me le rendit et m'ordonna d'en jouer. Quant elle eut goûté le plaisir de m'entendre pendant quelques momens, elle me fit retirer après m'avoir donné de sa belle main six sultanins.
Notre victoire nous avoit rendus un peu insolens. Nous raillâmes les Espagnols dont le phlegme tint bon pendant quelque tems; mais les vivacités qui échappèrent au gascon, les mirent en fureur : ils nous firent la guerre sans la déclarer : nous demeurâmes si surpris de leur brusque irruption, que nous fûmes d'abord mis en désordre et renversés. La honte de nous voir terrassés par des gens sur qui nous venions de remporter une victoire complette, ranima notre courage et nous fit faire, à coups de poing, des exploits dignes de la postérité la plus réculée.
Les Napolitains, les Messinois, charitables comme des Italiens, etles Anglois depuis longtems ennemis déclarés des deux partis combattans, nous auroient laissé tranquilement égorger, sans les Hollandois qui s'exposèrent aux coups pour nous séparer. L'acharnement étoit tel, qu'ils auroient eu de la peine à remplir leur charitable intention, si nos gardiens ne s'en fussent aussi mêlés. Les cris dont s'animoient les combattans fraperent leurs oreilles; ils ouvrirent la porte de l'espèce de bagne dans lequel on nous renfermoit la nuit ; et voians de
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quoi étoit question, ils eurent recours au bâton.
Telle est la vertu de cette arme entre les mains d'un Turc contre un chrétien esclave, que nous nous séparâmes de nous-mêmes aux premiers coups qui furent distribués. Malheur à qui ne pût assez promptement trouver un azile. La bonté de la patrone tenoit depuis long-tems le bras des gardiens suspendu ; mais le crime leur parut trop grave pour n'en pas déploïer toute la vigueur, malgré les ordres contraires, dans une rencontre si criminelle; les battans, les battus, les médiateurs et ceux qui avoient observé la neutralité, tous furent compris dans la correction.
Après que les gardiens eurent amplement dédommagé leurs bâtons de l'oisiveté où ils avoient langui jusqu'à ce moment, les Italiens et les Anglois leur remontrèrent, qu'ils avoient eu tort de les faire participans d'une recette si onéreuse et qu'ils n'avoient pas mérité, puisqu'ils ne s'étoient mêlés de rien.
Comment ? chiens maudits, leur répondit-on en grossissant la recette. Vous souffre^ que les gens de votre foi s entr égorgent sans vous y opposer? Alle:{, ennemis du Prophète, vous mé- 7'iterie\ d'être empalés, pour votre peu de charité envers vos frères.
Cette remontrance qui, sans son commentaire, auroit été plus d'un chrétien que d'un Turc, ne contenta pas ceux à qui elle étoit adressée. Les Anglois ne dissimulèrent point
leur mauvaise humeur contre nous; et les Italiens nous embrassèrent fort cordialement, en attendant Toccasion de se venger.
Cependant le bruit de notre combat nocturne alla jusqu'aux oreilles de la patrone; elle voulut en sçavoir la cause. Comme j^étois celui qu''elle avoit remarqué avec le plus d'attention, elle ordonna de me faire passer dans son apartement. Vy entrai saisi d'une frayeur, que les hideux eunuques qui m'entouroient, ne purent dissiper par leurs discours. Je sçavois assez Tusage turc, pour ne pas ignorer qu'on me faisoit commettre un crime digne du dernier supplice, en m'introduisant dans l'appartement secret de la sœur de Sa Hautesse.
Mirzala, qui s'aperçut de ma fraïeur à travers son voile, m'en ayant demandé la cause, Je ne feignis point de la lui avouer. Elle rit de ma crainte et m'ordonna de lui raconter le sujet de notre querelle ; ce que je tis le plus succinctement qu'il me fut possible, afin de sortir plus vite de ce terrible lieu. La femme d'Ibrahim, qui parut m'écouter avec bonté, me renvoya après m'avoir recommandé de prêcher l'union à mes compagnons.
J'avois à peine fait quelques pas hors de son appartement accompagné de mes vilains introducteurs; lorsqu'une esclave voilée courant après nous, me tit rentrer seul auprès de sa maîtresse, en dépit des eunuques qui gromelèrent entre leurs dents quelques mots que je
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ne pus distinguer. Je retrouvai Mirzala le visage seulement découvert ; elle me demanda gracieusement si le soir nous continuerions nos jeux. Je lui répondis, en baissant modestement les yeux, que ses esclaves s'éfforçeroient de mériter ses attentions, tant qu'ils croiroient ne pas Tennuyer. Elle se leva de dessus les carreaux où elle étoit assise les jambes croisées et après avoir parlé bas à Tesclave qui m'avoit introduit, elle passa dans un autre appartement, en me lançant un regard, où M. le joueur de flageolet crut remarquer quelque chose de favorable pour lui.
L'esclave, en me reconduisant, approcha sa bouche de mon oreille ; et me dit, de la part de sa maîtresse, que je me donnasse bien garde de dire à qui que ce fut, que j'avois vu Mirzala à visage découvert. Je compris dans le moment la grandeur de la faveur et la conséquence de Tavertissement. Les eunuques, qui me reconduisirent, m'ayant demandé le sujet qui m'avoit fait rentrer; je leur repondis, avec plus d'ingénuité que je pus affecter, que la patrone m'avoit recommandé de préparer mes camarades à lui donner le soir un divertissement dans le goût de celui de la veille.
Comme on n'avoit pas fait un mystère de de mon entrée dans l'intérieur du harem, je dis à tous mes co-captifs ce que je supposois que la patrone m'avoit ordonné; et j'ajoutai en secret à mes compatriotes, que Mirzala comp-
toit sur nos attentions à contribuer au seul plaisir qu'elle semhloit vouloir se donner.
Le gascon, qui s'attribuoit sans façon tout rhonneur du jour précédent, se constitua de son autorité privée, Tordonnateur des fêtes que demandoit la sœur du sultan. Il est vrai qu'il s'y entendoit mieux que pas un de nous. Il étoit chirurgien du vaisseau sur lequel il avoit été pris; son éducation n'avoit pas été négligée comme celle des autres esclaves qui n'étoient que de pauvres matelots. D'un consentement unanime nous lui remîmes la disposition de toutes choses; il s'en acquittoit de façon, que la compagnie françoise remportoit chaque jour de nouveaux avantages sur les bateleurs ses concurrens.
Cependant le grand seigneur revint à Constantinople et Ibrahim avec lui. Celui-ci vint à Scutari; après avoir rendu ses devoirs à la sœur de Sa Hautesse, il s'informa poliment des plaisirs dont elle avoit Joui pendant son absence. On lui en fit une relation circonstanciée, où je ne fus pas oublié. Ibrahim eut pour ma personne et pour mon instrument la même curiosité qui piquoit tous ceux qui entendoient parler de nous ; j'eus l'honneur de fredonner devant lui. Il pria Mirzala de permettre que les habitantes de son harem particulier, pussent jouir du même plaisir pendant quelques jours, et sa prière fut exaucée. Nous partons pour Constantinople où je comptois briller.
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bien loin de pressentir le sort qui m'y attendoit.
Le Janissar-Aga'{i me lit entrer seul dans un lieu secret de son palais. Là, faisant briller à mes yeux son large cimeterre, prépare-toi à mourir, me dit-il d'une voix terrible, si tu ne m'avoue ce qui s'est passé en secret entre Mirzala et toi le jour qu'elle t'a fait entrer dans son appartement. Je ne pus qu'à peine entendre ces dernières paroles; une horrible frayeur me lit tomber dans un évanouissement, dont je ne sortis que pour me voir dans un profond cachot.
Entièrement revenu à moi-même, je me livrai aux plus douloureuses réflexions. J'avois vu la mort face à face et je ne la méritois pas. Il étoit vraisemblable de croire, que je n'en étois pas encore quitte, et je conjecturai, que puisqu'Ibrahim ne m'avoit pas sacrifié à sa jalousie pendant l'abandon de mes sens, sa fureur me réservoit aux plus cruels suplices.
Je crus toucher aux derniers instans de ma vie, quand il me fit venir une seconde fois devant lui : ses yeux étinceloient de rage. Hé bien, me dit-il en baguayant de colère, m'avoiieras-tu maudit Giaour * pourquoi Mirzala a voulu te parler en secret ? Seigneur, lui répondis-je en baisant la poussière de ses pieds, ton esclave n'a paru devant elle que par ses
* Infidelle.
j^t Contes de Fromaget.
ordres et à la vùë de tes eunuques. Je le sçai, répondit-il, mais j'ai aussi apris qu^elle a fait rétirer les gardiens de son honneur pour te parler en particulier, qu^as tu fait dans ce moment? Avoit-elle son voile baissé? ajouta-t'il, avec de nouvelles marques de fureur?
A cet interrogatoire je compris, malgré ma frayeur, la nécessité du secret qui m''avoit été récommandé sur Particle, et toujours prosterné aux pieds de Taga, je lui répondis, qu^il sçavoit bien que les yeux dMn misérable esclave n'étoient pas faits pour contempler la face lumineuse d'une Houri. Cette réponse parut Tadoucir et -je me croïois déjà hors d'affaires, quand il frappa de ses mains Tune dans Tautre. A ce signal entrèrent six esclaves, dont deux me renversèrent sur le dos, deux autres passèrent mes jambes dans la Falaca * et les derniers me déchargèrent sous la plante des pieds, deux cent coups de bâton, que le patron, à qui le diable puisse les rendre quelque jour au centuple, se donna la peine de compter lui-même,
* La Falaca est un morceau de bois long de quatre ou cinq pieds. Il y a au milieu deux trous par où l'on fait passer les jambes du patient. Deux hommes les tiennent étroitement attachées l'une à l'autre avec des cordes ; un ou deux autres hommes frapent sur la plante des pieds, avec des bâtons ou nerfs de bœuf larges par le bout de six à sept pouces. Nota, que les esclaves, qui font cette exécution, seroient mis à la place du patient s'ils y alloient de main morte.
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sur son Thébhuch *, avec une gravité que les cris épouvantables que Je poussois ne purent lui faire perdre.
Ibrahim se retira après cette exécution. Elle ne dura qu'environ trois quarts d'heure, qui me parurent trois siècles. J'aurois aussitôt marché sur la pointe des cheveux plutôt que sur les pieds. Les exécuteurs de ses ordres me portèrent dans une saïque, qui remena à Scutari le joueur de flageolet, avec aussi peu d'envie de danser que de se servir de son maudit instrument.
Le bruit d\m châtiment que je n'avois pas encore mérité, se répandit bientôt dans la maison. Le chirurgien gascon, après avoir visité mes blessures, les bassina avec du vinaigre. Ce remède dont Taplication n'est pas moins douloureuse que la cause qui l'exige, est sou-
* Le thébhuch est une espace de chapelet composé de 90 grains d'égalle grosseur. Les Turcs le portent pendu a leur ceinture. Ils le divisent en trois parties de trente grains chacune, ils disent sur une de ces parties trente fois Soubhun lallah. Dieu est loiiable. Sur la seconde Ellamd lallah. Gloire à Dieu. Et sur la troisième Allah ècher. Dieu est grand. Le thébhuch est un des principaux ornement des hommes et leur plus précieux joyau. On en a vu valoir des sommes très-considérables. Quand un Turc a juré sur son thébhuch, il est cru à son serment, s'agit-il même du salut de l'Empire; mais si l'on reconnoît qu'il ait juré à faux, on lui fait souffrir le plus cruel des supplices : c'est d'être pilé tout vif dans un mortier de marbre qui est à la porte du serrail.
verain contre la gangrène. On m'avoit mis proche du bagne dans un petit réduit, où je demeurai pendant près d'un mois que je fus hors dMtat de rendre aucun service.
Le patron venoit à son ordinaire faire sa cour à sa femme, et mes camarades me disoient, qu'ils ne s'apercevoient pas qu'il fût question de moi plus que d'un autre. La part que j'avois eu du prix de nos danses et les sultanins de Mirzala, servirent beaucoup à accélérer mon entière guérison. Alors je repris mes anciennes fonctions.
Une nuit que retiré dans la petite cellule où j'avois passé le tems de mon indisposition, et dans laquelle on m'avoit laissé, je ne sçai à propos de quoi ; une nuit, dis-je, que je comparois les plaisirs dont j'avois pris jusqu'à satiété chez le bon Oiga, et les tribulations que j'essuyois chez Ibrahim, j'entendis heurter doucement à ma porte. Après que je l'eus ouverte aussi doucement qu'on y avoit frapé, une voix me dit, car je ne voyois personne, suis-moi en silence et ne crains rien si tu es discret. Cette façon mystérieuse sentoit trop le bâton pour que je ne résistasse pas d'abord à ce que l'on me commandoit; c'est pourquoi je ne marchai qu'après m'être fait tirailler et qu'on m'eut juré, par le temple de la Mecque, qu'il y avoit toute sûreté pour ma personne, si je sçavois me taire.
La voix qui m'exhortoit à prendre courage
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apparteiioit à un corps qui, après m'avoir fait traverser les cours, une grande partie du jardin, m'introduisit dans un lieu où Ton me banda les yeux. Je ne consentis qu''avec répugnance à me soumettre à ce cérémonial qui me paroissoit de mauvais augure; mais il n^étoit plus tems de reculer. Après avoir fait plusieurs tours dans différensapartemens, on fit asseoir Taveugle malgré lui, sur des carreaux fort douillets : on le laissa réfléchir pendant un petit quart dUieure sur une avanture qui avoit tout Tair d'en être une amoureuse.
J'entendis ouvrir une porte et presqu'aussitôt je sentis quelque chose à mes côtés. Je n'avois pasTusage de la vue; mais mes mains suppléant à ce défaut, je m'aperçus bientôt que j'étois avec une femme qui n'avoit presque point d'habillement.
Comme l'aveuglement du corps n'avoit pas passé jusqu'à l'esprit, il me fut facile de comprendre de quoi il étoit question; et je me disposois d'atteindre au but ou il me sembloit que j'étois attendu, quand une réflexion cruelle me plongea dans une entière léthargie de mon corps.
J'avois été introduit avec trop de mystère et de facilité dans le lieu où je me trouvois, pour ne pas conjecturer que tout devoit y obéir à mon conducteur, Or, ce pouvoir sans bornes ne pouvoit être émané que de celui d'Ibrahim, ou de Mirzala. Et s'il étoit vrai, comme je n'en
8o Contes de Fromaget.
doulois pas, que je fusse entre les bras de la dernière ; Taga, qui avoit sçù le secret de la première entrevue, pouvoit fort bien être déjà instruit de celle-ci par le même canal. Il étoit vraisemblable de le croire, et de penser qu'il saisiroit volontiers une occasion si favorable de répudier une femme qu'il n'aimoit pas, sans que le Sultan pût y trouver à redire, et qu'il me feroit porter la peine dûë à mon crime.
Si l'on brûloit vif un esclave surpris en commerce amoureux avec une simple Turque, que n'auroit-on pas fait au galant de la sœur de Sa Hautesse ?
Un engourdissement subit étoit la suite d'une réHexion si naturelle.
Vainement la dame, qui me pressoit dans ses bras, essaïoit de ranimer le feu dont elle n'avoit vu qu'une lueur passagère : rien n'étoit capable d'apaiser chez moi un tremblement universel. Ses soupirs ardens, ses baisers tout de flamme, ne purent effacer de mes esprits l'image de la mort cruelle dont j'avois déjà senti les avant-coureurs. Enfin, lassée de prodiguer inutilement à un marbre les caresses les plus vives, elle se retira d'auprès de moi en poussant un profond soupir.
On vint me reprendre un moment après pour me reconduire à la porte de ma cahute, où je me renfermai, l'esprit et le corps dans une agitation difficile à exprimer. Je me donnai long-tems la torture pour deviner qui pouvoit
Le Cousin de Mahomet. 8i
être Tobjet dont j'avois si mal reconnu les transports. Je ne connoissois de Mirzala que le visage, encore ne Tavois-Je vu qu\ui instant ; et le voile épais dont elle avoit toujours été couverte dans les autres occasions, ne m''avoit laissé que la liberté de juger confusément de sa taille. J''ignorois donc si elle étoit belle à la Turque ou à la Françoise ; et supposé que j'eusse eu cette connoissance, je n'aurois pu décider si c'étoit elle ou une autre qui m'avoit prodigué tant de caresses infructueuses, puisque le trouble de mes sens n'avoit pas permis à mes mains de parcourir les beautés qui s'étoient trouvées à ma discrétion.
Il étoit pourtant probable que ce ne pouvoit être que la patrone. Quelle autre, que la sœur du monarque ottoman, auroit pu me faire parvenir si facilement dans un lieu inaccessible à tout ce qui est réputé véritablement homme? Aucune des femmes de sa suite n'auroit osé seulement concevoir l'espérance d'endormir les monstres qui veillent sans cesse à la conservation des trésors qu'on leur a confiés. G'étoit donc Mirzala à qui mes frayeurs avoient fait passer si tristement des momens qu'elle comptoit sans doute mieux emploïer.
Je passai huit jours sans remarquer rien qui pût éclaircir ou dissiper mes doutes ; mais la nuit du huitième, on vint me reprendre en observant les mêmes cérémonies. Je me laissai conduire avec beaucoup de docilité et plus en-
core de hardiesse. J'avois banni toute crainte de mon ame. Je suivois mon guide avec d^autant plus de sécurité, que pendant cet intervalle, il ne m'étoit rien arrivé de sinistre, comme cela auroit été immanquable, pour peu qu'Ibrahin eût eu connoissance de mon avanture. Je marchois plein d'ardeur et de zélé, bien résolu de me dédommager avec la femme de TAga des coups de bâton qu'il m'avoit fait donner; sans penser que j'allois peut-être en chercher d'autres, ou quelque chose de pire.
Je me hâtai de réparer ma faute passée d'une manière qui nous satisfaisoit également la dame et moi; et j'assouvis ma haine contre Ibrahim avec toute l'ardeur qu'une longue abstinence et un vigoureux tempérament me purent fournir.
Que la vengeance est douce en ces momens ! J'aurois souhaité pouvoir en égaler les marques au nombre des coups que j'avois reçu ; et ma compagne, à ce qu'il me paroissoit, auroit bien été de cet avis.
Mais, helas! foibles vermisseaux que nous sommes ! pourquoi la nature en ne mettant point de bornes à nos désirs, nous a-t'elle donné si peu de forces pour les satisfaire ?
Je reposois doucement entre les bras de la dame, quand le ministre de nos plaisirs vint m'en arracher. Je pris le chemin de mon grabat sur lequel je m'endormis si profondément, que je donnai la peine à un gardien de venir m'é-
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veiller. Comme il n'étoit pas accoutumé à prendre ce soin, il s^en acquitta un peu brutalement, c^est-à-dire qu'il me donna quelques soufflets.
Ah! misérable mécréant, dis-je alors en moimême, oses-tu bien porter tes mains prophanes sur une face que la sœur de ton empereur a couverte de ses baisers?
Un eunuque qui passoit par hazard en cet endroit et qui me vit maltraiter, reprit aigrement le gardien, de ce qu'il me frappoit, malgré les défenses de la patrone. Ces messieurs sont fort respectés des valets. Celui-ci lui dit, pour s'excuser, que j'étois un paresseux qu'on ne pouvoit faire travailler autrement. Laissez reposer cet esclave, s'il en a besoin, lui répondit la figure d'homme, n'en avez-vous pas assez d'autres? il en sera plus en état de supporter l'ouvrage dont on le chargera. Le gardien baissa la tête et s'en alla sans répliquer. Je remerciai l'eunuque de sa charité, et sans profiter de la permission qu'il sembloit me donner, je me rangeai à mon devoir.
Lorsque je faisois réflexion au procédé de mon protecteur avec le gardien, et que je pesois ses dernières paroles, il me sembloit, que c'étoit mon conducteur nocturne; et que son attention pour mon repos étoit une suite des ordres de Mirzala. Il ne falloit pas être grand clerc pour deviner le motif de cette tolérance ; et je ne doutai plus de mon entrevue avec la femme de l'Aga des janissaires.
Un Italien qui se seroit trouvé à ma place auroit publié Taffaire, pour rendre sa vengeance plus complette, sans craindre les risques qu'il y avoit à courir; et moi, eu égard à ces mêmes risques, Je ne jugeai pas à propos de porter au cœur d'Ibrahim un coup si sensible. Je me contentai seulement de prendre avec sa femme et de lui donner autant de plaisir, que la bastonnade m'avoit causé de douleur. Quelques jours après ma dernière avanture, je fus pleinement éclairci de mes doutes au sujet de l'objet de mon ardeur.
Mon silencieux Mercure vint me chercher à l'ordinaire, et sans observer la circonstance de me bander la vùë, il me fit entrer dans un appartement à demi éclairé. Là, je le reconnus pour l'obligeant eunuque qui avoit pris mes intérêts contre le gardien. Il se retira, après m'avoir recommandé le silence, en mettant le doigt sur la bouche.
A peine fut-il sorti, que je vis venir à moi une grande personne, que la foible lumière qui nous éclairoit me fit paroître encore plus jaune qu'elle n'étoit. Sa couleur n'étoit pas analogue à celle qui s'empare d'une fille ennuyée du célibat. G'étoit un jonquille pâle qui, après un mûr examen , avoit quelque chose de fort agréable à la vùë ; d'autant plus qu'un vermillon naturel répandu sur les lèvres et les joues de cette esclave, perçoit à travers cette couleur et donnoit à son visage, un éclat qui ne frappoit
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pas moins les yeux par sa vivacité, que par la nouveauté de Tobjet.
Ces observations ne furent pas Touvrage du premier instant; mais comme j^ai eu depuis quelques occasions de la revoir, le loisir de les faire ne m'a pas manqué.
Cette tille étoit de Visapour* où il s'en trouve quelquefois de cette couleur; elle leur est aussi naturelle que le noir aux Afriquaines.
Je reculai de deux pas à son aspect, et déjà je me repentois d'avoir donné tant de marques de tendresse à une pareille figure, lorsqu'elle s'aprocha de moi d'un air riant. Venez, me dit-elle à l'oreille, je vais vous conduire à l'heureuse Mirzala. A ces mots je suivis la Jonquille, qui me fit traverser plusieurs appartemens en me serrant la main avec une action dont elle portoit l'explication dans ses yeux. Nous nous arrêtâmes dans un lieu mieux éclairé que les autres, où elle me dit que je devois attendre sa maîtresse qui sortoit du bain.
Je m'occupai pour m'amuser à considérer ma nouvelle introductrice ; elle étoit grande et extrêmement bien faite. Quoique ce ne fut pas une beauté, son visage avoit quelque chose de si délicat, que j'oubliai pendant un moment que je n'étois pas venu là pour elle. J'achevais de me perdre, quand par hazard ou autrement
* Royaume dans le Décan, vers la côte occidentale de la presqu'île de l'Inde, au-deça du Golfe de Bengale.
la Simare* dont elle étoit couverte s^ouvrit et me fit découvrir des beautés que je ne m^attendois pas à voir. J'allois profiter des leçons de Fakma, qui m^avoit guéri de ma timidité auprès de son sexe, quand Mirzala se fit entendre.
Alors la belle jonquille se rajustant, me fit entrer dans un appartement où je trouvai la patrone couchée sur une pile de carreaux qui composoient une façon de lit.
Les musulmans, qui ne connoissent en cette vie d'autres plaisirs que ceux des sens, apportent tous leurs soins à goûter les douceurs de l'amour dans toute Fétendue de la sensualité qui semble être née avec les Orientaux ; et comme les habits forment quelquefois un obstacle embarrassant, les plus voluptueux ont pris le parti de s'en dépouiller entièrement, malgré Tétroite défense**, pour être plus à leur aise. Aussi ont-ils imaginé une façon de vêtement si commode, qu'un Turc est deshabillé et revêtu en deux secondes. Je ne doute pas que la volupté n'ait autant et plus de part à cette façon de se vêtir, que la nécessité de faire suivant leur loi de fréquentes ablutions.
* La simare, qui est une espèce de chemise de taffetas, sans manches et toute ouverte par devant, se met ordinairement sur la peau. Les Turcs ne portent presque point de Imge, de-là vient qu'ils se baignent si souvent.
** Mahomet prononce anathême contre ceux qui se laissent voir nuds et contre ceux qui les regardent.
Mirzala, que je reconnus sans peine, étoit donc dans un état où je me vis bientôt moimême par les soins de Taimable jaune, qui se retira, emportant avec elle mes habits sans que je m'en aperçusse.
La femme d'Ibrahim avoit la peau d'une blancheur éblouissante. J'ai dit qu'elle sortoit du bain : cette propreté lui avoit donné une fraîcheur qui ne paroissoit altérée que pajr la violence de ses désirs. Elle me tendit les bras d'un air si engageant, que je m'y précipitai avec une ardeur que rien ne pouvoit égaler que la sienne ; nous fûmes dans un instant au milieu des plaisirs.
Mirzala étoit une beauté turque, on ne pouvoit en la voyant attribuer l'indifférence de son époux, qu'à la contrainte respectueuse où il devoit toujours être avec une femme d'une naissance si distinguée, peut-être aussi avoit-il le goût des Espagnols qui n'en veulent qu'aux beautés décharnées.
Le visage de ma patrone ne lui faisoit pas tout à fait tant d'honneur que le reste, ç'auroit été une beauté enchanteresse, si elle avoit eu un peu moins d'embonpoint; ce qui la faisoit paroître petite, quoiqu'elle fut de la belle taille des femmes, ses cheveux étoient d'un noir de jayet, elle avoit les yeux petits et vifs. Sa bouche étoit un peu grande, mais ses lèvres, que le feu qui la consumoit intérieurement, rendoit un peu sèches quoique vermeilles, ne s'ou-
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vroient que pour faire voir deux rangs de perles orientales mieux arrangées par la nature, que n'eût pu faire Tart du plus habile dentiste, c'est-à-dire, sans hyperbole, qu'elle avoit la bouche fort bien meublée. Ajoutez à cela une action tendre qui, répandue sur ses plus légers mouvemens, me faisoit souvent déplorer Tinsuffisance qui m'empêchoit d'y répondre.
Dans un de ces momens où la nature est forcée de se reposer pour agir ensuite avec plus de vigueur, Mirzala me fit une espèce de confidence des sujets de chagrin que lui donnoit son époux; il étoit si nonchalant à son égard, que depuis deux ans que le sultan les avoit unis, «lie n'avoit pas joui à beaucoup près de tant de félicité qu'elle en avoit goûtée avec moi, de puis qu'elle m'avoit à son service.
Ce vil esclave, disoit-elle, partage toute son attention entre les siennes et un jeune Géorgien, dont il a fait ?>on Mosayp.* Elle m'avoua ensuite avec beaucoup d'ingénuité, qu'elle avoit déjà trouvé occasion de se consoler des froideurs de l'Aga avec un esclave suisse, qui avoit obtenu sa liberté pour prix de ses services. Je te promets aussi la tienne, ajoûta-t'elle, mais il faut la mériter par ton attachement. **
* Un ganiméde.
** C'est à Mahomet qu'il faut s'en prendre, si l'on trouve
tant de facilité à s'introduire dans les bonnes grâces des
Turques. En les privant de son paradis et leur supposant
une ame mortelle, ce législateur leur a ouvert une porte a
Le Cousin de Mahomet. 8^
Je conclus, de cet aveu de Mirzala, qu'elle étoit une petite hypocrite; mais cela ne m'empêcha pas de travailler comme un Suisse à gagner ma liberté.
J'instruisis ma patrone des suites qu'avoit eu le voyage qu'Ibrahim m'avoit fait faire à Constantinople. Je sçais, me dit-elle, que ce cachpé- ^éné, * t'a fait donner la bastonnade. Gomme je me suis doutée du sujet de ce mauvais traitement, je n'ai pas paru m'en mettre fort en peine, pour te soustraire à une vengeance plus cruelle.** Ce fut, lui répondis-je, l'idée de cette vengeance qui me rendit si froid la première fois que je fus introduit ici pendant la nuit; et je ne suis pas encore, ajoûtai-je, entièrement revenu de ma frayeur.
En effet, dans le moment que je parlois, je
l'incontinence ; quand je mourrai, dit une Turque, tout mourra avec moi. Je n'ai k craindre dans une autre vie ni récompenses ni châtimens; jouissons donc, dans celle-ci de tout ce qui peut nous la rendre plus agréable. Aussi font-elles. Et cette façon de penser, jointe a l'extrême contrainte où leurs maris les retiennent, ne contribue pas peu à leur faire quelquefois tout risquer pour satisfaire leurs désirs.
* Fil? de P....
** Ce que Mirzala dit ici, ce qu'elle a dit ci-devant, et ce que les autres Turques diront par la suite, n'est pas précisément exprimé dans les mêmes termes dont elles se servoient en me parlant. Je suprime autant qu'il est possible les epithétes et les tournures des phrases orientales, qui ne serviroient peut-être qu'a embroiiiller ma narration.
po Contes de Fromaget,
fis de si vilaines réflexions sur les suites que pouvoit avoir mon avanture, que Mirzala qui s^en aperçut, justement dans un instant critique, s''efforça de dissiper mes craintes en me ranimant du geste et de la voix.
Ne crains rien, me disoit-elle, pour une vie qui ne m'est pas moins chère que la mienne. Corcut, mon eunuque, et Charmen, * ma fidelle Jaune, veillent à la conservation de tes jours. Quant à moi, je plongerai plutôt un poignard dans le sein du traître Ibrahim, que de souffrir qu'il te soit fait la moindre insulte.
Il fallut bien me rendre à ces raisons; et d'ailleurs la liberté est si désirable, que dans la situation ou j'étois, je crus ne pouvoir trop faire pour la mériter.
Charmen vint avertir la patrone qu'il étoit tems de me faire retirer, et je sortis d'auprès de Mirzala, qui me régala d'une petite bourse de séquins. * Je demeurai fort étonné de ne point trouver de poche pour serrer mes espèces, et déjà je cherchois mes habits avec inquiétude, quand la jaune me dit en souriant, qu'elle alloit me les faire retrouver dans la chambre prochaine où je la suivis.
La belle Jonquille aida gracieusement à m'ha* biller. Il paroissoit, à ses yeux, qu'elle auroit volontiers souffert que je lui eusse dit quelque
* charmen signifie fleur de safran.
** Même monnoye que les sultanins.
Le Cousin de Mahomet. 91
chose ; mais j'avois tant parlé à Mirzala, que je n"ëtois pas en état de fournir à une nouvelle conversation.
Charmen me remit entre les mains de Corcut, qui me reconduisit jusqu'à ma porte. Là, je le priai d'accepter le présent que j'avoisreçu de notre patrone, ce qu'il fit sans trop de façons. Pour reconnoître en quelque sorte ma générosité, il me recommanda fort affectueusement une discrétion qui nous mettoit l'un et l'autre en sûreté. Cette libéralité de ma part envers un homme, qui auroit vendu Mahomet à beaux deniers comptans, étoit la suite d'un conseil que Charmen m'avoit donné en particulier. Après avoir pris peu de repos en comparaison de mes fatigues, je me remis assez tristement au travail.
Je faisois malgré moi de funestes réflexions. Je ne me croyois pas à beaucoup près aussi en sûreté que Mirzala avoit voulu me le persuader. Ses transports amoureux me flattoient agréablement; mais je ne l'étois point du tout des suites d'un commerce qui pouvoit être découvert, avant que j'eusse accompli l'œuvre de ma liberté. J'étois perdu au plus léger soupçon qu'Ibrahim eût pu concevoir ; et quoique m'eût dit sa femme, j'aurois fort bien pu être expédié, avant qu'elle en eut eu la moindre connoissance. De quelle utilité m'auroit été après cela la vengeance qu'elle auroit tirée de mon supplice?
Je n'étois nullement curieux qu"'on dit de moi après ma mort, que * * * avoit été brûlé, ou empalé, pour avoir eu le bonheur de mêler son sang à celui de l'empereur ottoman.
Ces tristes idées me plongeoient quelquefois dans un abattement, que mes compagnons attribuoient à mon esclavage; et cela étoit fort naturel.
Corcut, cet eunuque si recommandable par sa fidélité envers son patron et son dévouement aux plaisirs d''autrui, me donnoit souvent en secret et de la part de Mirzala, de l'argent dont je lui cedois toujours la moitié. J'en faisois aussi part à nos gardiens. Rien n^est plus propre à amolir un cœur turc que ce métal; ils sont, surtout ceux du bas peuple, d'une avarice que rien ne peut assouvir. J'employois le reste de mon argent à soulager ma misère et celle de mes camarades, à qui je disois, que mes parens me le faisoient tenir par la voye de M. l'ambassadeur, en attendant qu'ils se fussent mis en état de payer ma rançon.
J'avois, par le conseil de Mirzala, mis ma liberté à prix : Ibrahim l'avoit fixé à quatre bourses, que sa chaste épouse m'avoit promis de donner, quand je les aurois mérité.
Cette condition, qui découvroit la passion dominante de la sœur de Sa Hautesse, m'avoit déplu, au point que j'avois beaucoup relâché de mon ardeur : de sorte que, suivant mon calcul, j'aurois été esclave encore une vingtaine
Le Cousin de Mahomet. 93
d'années, sans qu^elle eut crû avoir retiré Tintérêt de son argent. Des vues si sordides la deshonoroient le plus souvent dans mon esprit; . mais sa beauté lui rendoit presquVaussitôt mes bonnes grâces.
La bénignité que Thypocrite affectoit d\avoir pour ses esclaves en général, avoit un but particulier pour quelques-uns d^entr^eux. Le Suisse avoit eu des substituts, et Ton nVen donnoit aussi. Il est vrai que Charmen, qui nVapprit par la suite le petit détail des échappées de sa maîtresse, m^assura que nous avions cet avantage sur les autres, le Suisse et moi, qu^aucun de^ceux à qui Mirzala avoit accordé ses bonnes grâces, n avoit jamais sçu à qui il avoit rendu
service.
Cétoit moins pour éviter le désagrément d'être en même lieu avec des rivales indignes d'elle, que pour être en liberté de vivre à sa fantaisie, que la compagne d'Ibrahim s'étoit retirée dans la solitude de Scutari.
Cependant le tems du Ramadan * arriva, et
* Le ramazan est le carême des Turcs; il leur est alors défendu de boire, de manger, de fumer et de coucher avec leurs femmes depuis le point du jour jusqu'à soleil couche, qu'ils se dédommagent de toutes ces abstinences. Les affaires se font pendant la nuit et on dort tout le jour. Les Turcs croyent que pendant le mois que dure le ramazan, les portes du paradis sont ouvertes et celles de l'enfer fermées. Boire du vin pendant le tems que le soleil paroit sur l'horizon est un crime qu'un raahometan ne peut expier que par la mort. On cite ordinairement pour exemple : un
P4 Contes de Fromaget.
Mirzala, qui avoit aussi peu de respect pour Mahomet que de foi pour ses Dogmes, me faisoit boire du vin, dont elle usoit aussi malgré Texpresse défense. * Elle avoit remarqué, que Tusage modéré de cette liqueur, ne nuisoit pas à ses plaisirs. Et comme de ma part j^étoisbien sûr de n''avoir jamais rien à démêler avec le Prophète, je buvois sans scrupule d\in
certain Méhemet Celim, a qui on lit avaler du plomb fondu, pour avoir été trouvé yvre dans les rues de Constantinoplt pendant le Ramazan de l'année 171 3. Les Turcs poussent si loin l'attention à ne point boire pendant ce tems, que même en se baignant , ils observent de ne pas mettre la tète dans l'eau de peur qu'il n'en entre quelque goutte dans leur corps par la bouche, le nez ou les oreilles. Cette précaution ne suffisant pas pour les femmes, il ne leur est pas permis de se baigner dans ce tems-la.
* Les femmes Turques sont volontiers indévotes. Et quand on leur reproche leur peu d'attachement a la Loi du prophète, elles disent assez sans façon. Qu'elles ne se croient pas obligées d'exécuter a la rigueur ce que leur a commandé un homme, qui a donné à son chat la préférence sur elles, en le mettant dans son paradis, dont il les a exclues. C'est qu'elles ignorent ou feignent d'ignorer, que ce vénérable chat etoit un virtuose. Voici un trait de son histoire. Le minet du prophète étoit un jour couche sur une manche pendante de la veste de son maître, et il y méditoit si profondement sur un passage de la Loi, que Mahomet, que l'heure appelloit à la prière, n'osant le tirer de son extase, coupa la manche de sa veste. A son retour, il trouva son chat qui revenoit de son assoupissement extatique et qui voyant sous lui la manche que Mahomet avoit coupé, connut l'attention de son maître pour lui II se leva pour lui faire la révérence, dressa sa queue, et plia son dos en arc pour lui témoigner plus de respect. Mahomet, qui
Le Cousin de Mahomet. 95
excellent vin de Chypre,^ versé par une main et dans des instans qui auroient fait transgresser les plus doux préceptes de TAlcoran au plus zélé des musulmans.
Ce fut ainsi que nous passâmes ce tems de pénitence. Je comptois bien me réposer pendant la fête du Bairam *' que Mirzala devoit passer dans le serrail du Grand Seigneur; mais Charmenavoitprisd^autres arrangemens. Cette aimable fille vint, pendant la nuit du premier jour de la fête, me trouver dans mon petit domicile. Je fus également surpris et charmé de
comprit a merveille ce que cela signiftoit, assura au saint homme de chat une place en paradis. Ensuite, lui passant trois fois la main sur le dos, il lui imprima par cet attouchement, la vertu de ne jamais tomber sur cette partie. Delà vient que les chats se trouvent toujours sur leurs pattes. J'ai souvent entendu de vénérables Turcs faire tresserieusement ce conte, qu'il seroit dangereux de tourner en ridicule en leur présence.
* L'excellence des vins de cette isle fut ce qui engagea Selim II d'en faire la conquête sur les Vemtiens en 1571, a la persuasion de Jean Miches, Portugais de race juive.
» Le Bairam suit le Ramazan comme notre Pâques suit le carême. Cette fête, qui est annoncée par le bruit du canon et des trompettes, dure trois jours. Les grands de la Porte qui se trouvent a. Constantinople, s'assemblent dans le serrail pour rendre en cérémonie leurs respects au Grand Seigneur, qui leur donne un magnifique dîner et une veste de marte zibelme a seize des plus considérables d'entr'eux. Les sultanes du vieux serrail viennent visiter celles du grand et se réjouissent avec elles pendant ces trois jours de jubilation. La canaille, alors, ne garde plus de mesures. Ils s'enyvrent la plupart et courent les rues comme des fu-
la reconnoître à la voix. Après m"'avoir brièvement dit, qu"'elle avoit à son tour gagné Corcut, qui avoit obligeamment pris la peine de la conduire jusqu'à ma loge, moyennant finance, elle ajouta d'un ton plus modeste, qu'ayant conçu pour moi une passion violente, elle avoit tout risqué pour me la faire connoître.
Il y auroiteû de la barbarie à ne pas répondre aux avances d'une pauvre esclave qui dépensoit son argent pour me prouver sa tendresse. J'ai toujours eu beaucoup de commisération pour les souffrances du sexe; et je les ai soulagées autant qu'il a été en mon pouvoir. Je fus si flatté de l'impression que mes attraits avoient fait sur le cœur de Charmen, que je la tirai avec une douce violence auprès de moi, dans l'intention de lui faire comprendre, que je n'avois pas l'âme aussi dure que l'étoit le grabat où je reposois.
Satisfaite de me voir répondre à son attente, la belle Jonquille prit place à mes côtés ; et sans me prévenir, à l'exemple de sa maîtresse, par des discours et des caresses emportés, elle
rieux. Les honnêtes gens n'osent y paroître, parce que ces forcenés frappent sans aucun égard ceux qu'ils rencontrent. Le Grand Seigneur même ne seroit pas à couvert de leurs insultes, s'il sortoit du serrail pendant ce tems. Si les plus raisonnables se divertissent dans leurs maisons avec moins de fracas, ce n'est pas avec plus de sobriété. Les Turcs ne font à la iin de leur carême, que ce que l'on fait ailleurs avant de le commencer.
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attendit en patience les effets réels de la passion que Je Tassurai d^avoir conçu pour elle, la première fois qu'elle s^étoit offerte à mes regards.
Je trouvai dans la possession de Charmen une difficulté que je n'avois pas rencontré chez la femme de Méhémet, ni avec Mirzala. Mais loin d^en être rebuté, mon ardeur augmentant, Je franchis ce doux obstacle, qu'on recherche toujours avec tant d'empressement et que Ton trouve si rarement.
Charmen soutint mes efforts, en soupirant moins de la douleur qu'ils lui causoient, que de Texcès du plaisir qu'elle ressentoit. Il n'est Jamais si flateur, que lorsqu'il est précédé d'une légère peine.
L'aimable Jonquille n'avoit ni les vivacités de Falcma, ni les transports lascifs de Mirzala. G'étoit une tendre langueur que ses soupirs, plutôt que son action, faisoient passer Jusqu'au fond de mon cœur. Contente de posséder ce qu'elle aimoit, elle n'attendoit pas de moi ces efforts amoureux, que Fakma s'efforçoit d'exciter, et que Mirzala exigeoit.
Les feux de l'amour sembloient dissiper les ténèbres qui nous environnoient, et J'apercevois à chaque instant, par les yeux de mes mains, un détail de beautés que Je n'avois encore vu qu'en gros. Le corps qui n'en faisoit qu'un avec le mien, étoit couvert d'un cuir poli et élastic; il exhaloit naturellement une odeur suave, que
cj8 Contes de Fromaget.
les parfums les plus exquis n'auroient pu égaler, et qui compensoit agréablement, surtout dans la nuit, la blancheur qui manquoit à son principe.
Deux monts, je ne dirai pas d^albâtre, mais qui en avoient la fermeté, également distans Pun de l'autre, auroient rappelle à la vie un moribond prêt à la quitter. Combien d'autres perfections différentes en leur espèce, composoient un tout d'une beauté plus facile à imaginer qu'à décrire.
Non, les plus doux instans de ma vie ont à peine égalé ceux que j'ai passé, mais trop rapidement, dans la possession de l'adorable Charmen.
Les trois jours de la fête du Bairam étoient expirés, et j'avois repris mes fonctions auprès de Mirzala. Mais plein de l'idée de sa belle esclave, je ne m'acquittois plus que foiblement de la tâche qu'on m'avoit imposée. La moderne Messaline s'en apercevoit, elle m'en demandoit la cause, que j'attribuois à l'image de la mort terrible, que je ne pouvois éviter si j'étois découvert. Vainement employoit-elle les discours les plus persuasifs et les cr.resses les plus insinuantes; la possession de Charmen m'avoit dégoûté de celle de sa maîtresse.
Quelle différence prodigieuse du caractère, du tempérament et de la beauté de l'une et de Tautre!
Charmen captive, mais tendrement sensible.
Le Cousin de Mahomet. 99
Femportoit dans mon cœur et sur mes sens sur la luxurieuse sœur du plus grand Monarque de TAsie.
Sur le déclin d'un jour que je revenois du travail, Ibrahim arriva à Scutari. Comme il n'y venoit ordinairement quViu milieu de la journe'e, cette nouveauté me surprit, d'autant plus, qu'il me parut avoir jette sur moi des regards semblables à ceux dont il m'avoit honnoré à Constantinople. J'en frémis jusqu'au fond de Tàme : je me figurai, qu'informé de ce qui se passoit en secret pendant son absence, il venoit me faire repentir de mes complaisances pour sa femme.
Je me regardois déjà comme la victime de la jalousie de l'Aga, qui entra dans son Haram, après avoir parlé en secret à un eunuque noir qu'il amenoit avec lui. Celui-ci me fit diverses questions sur la manière dont on se gouvernoit dans un lieu où il n'étoit jamais venu.
Je soutenois du mieux qu'il m'étoit possible une conversation que je prévoyois devoir finir mal pour moi, quand nous entendîmes tout à coup un murmure confus, qui fut suivi des plus grands cris. L'eunuque me quitta brusquement pour courir au bruit, et je restai dans la cour, attendant avec impatience la suite d'un désordre dans lequel, selon les aparences, je pouvois fort bien avoir part.
Quelle fut ma surprise, quand je vis paroître
loo Contes de Fromaget.
Mirzala en désordre, son Gac:{ar * à la main, et toute couverte de sang ! Elle commande d'une voix menaçante qu'on lui apprête une Maïafa.** L'eunuque qu'Ibrahim avoit amené, veut la faire rentrer ; elle lui porte un coup de poignard, que le vieux coquin ne peut éviter : il tombe : il expire peu de momens après.
Malgré la confusion qui regnoit dans les esprits, la calèche fut bientôt prête. La furieuse Mirzala s'élança dedans, en ordonnant qu'on la conduisit à sa Saïque et de là au serrail de Sa Hautesse. Le trouble augmenta après le départ de la patrone. Chacun couroit çà et là, et s'informoit en tremblant de la cause d'un événement si tragique. Dans ce tumulte je rencontrai notre Mercure, qui me raconta tout hors de lui, qu'Ibrahim après avoir fait à son épouse de sanglants reproches et l'avoir menacée de la punir, elle et les complices de ses impudicités, avoit terminé la conversation par un soufflet; qu'à cette marque d'une brutalité presqu'inouïe,*** Mirzala, indignée de son au-
* Le gaczar est un poignard enrichi de diamans, que les filles et les sœurs des sultans mariées a des particuliers, portent comme une marque de distinction.
** Une calèche.
*** Cette violence n'étoit pas sans exemple. Le grand vizir Lutzi en avoit déjà usé de même en 1537, avec la sœur de Soliman II, qui se contenta de dépoiiiller son beau-frere de ses dignités et de ses biens, le méprisant assez pour lui laisser la vie.
Fromaôet
Paul Avril, del,
I. Kimuqne ipi Ibrahim aiwit amerii', vetU Ui. faire renlrer .•lie lui porte un coup de poiflruird
Imp, A yuantin.
Le Cousin de Mahomet. lor
dace, lui avoit donné plusieurs coups de son Gaczar, sans qu''il eût pu les prévenir, ni les éviter.
Je ne sçais, ajouta Teunuque, quelle suite peut avoir celte avanture; mais, suivant les aparences, nous devons tout appréhender. N'avouez Jamais rien, poursuivit-il, c'est le moyen de mettre notre vie en sûreté. Croyez que de mon côté Je souffrirai les plus cruelles tortures, sans dire un mot qui ne soit à notre avantage. C'est ainsi que Corcut, s'eftbrçoit de m'inspirer une assurance que peut-être il n'avoit pas. Cependant il me quittoit : Je le suivis machinalement.
Le désordre et la confusion augmentoient de moment en moment, de sorte que Je parvins, sans que personne y fit attention, jusqu'au lieu où le corps d'Ibrahim étoit baigné dans son sang.
Ce spectacle auroit eu de l'agrément pour une àme vindicative ; malgré les sujets de plainte que J'avois contre le défunt, Je déplorai un malheur dont J'étois la cause.
J'étois si absorbé dans de funestes idées que Je ne voyois pas Charmen dans un coin de l'appartement. Elle m'aperçût, et me tirant adroitement de la foule de ceux qui, comme moi, étoient accourus dans ce lieu, elle me fit traverser divers appartemens, quiaboutissoient à un petit bois de myrtes et d'orangers. Là, elle me raconta en pleurant le malheur dont elle avoit été témoin; ajoutant de plus, à la rela-
I02 Contes de Fromag-et.
tion que m''avoit déjà fait Corcut, qu'Ibrahim avoit dit à sa femme, au milieu des reproches dont il Tavoit accablée, quMl avoit fait préparer un pal * dans son Harem de Constantinople, auquel cette nuit même je devois être attaché par les soins de Teunuque quMl avoit amené avec lui; que cette menace et le soufflet qui Tavoit suivie, avoient excité chez Mirzala Texcès de fureur où elle s'étoit portée.
En faisant ce récit, la belle Jonquille me baignoit de ses larmes, et sembloit tout appréhender de la suite des ordres que pouvoit avoir donné Ibrahim. Je la rassurai, en lui apprenant, que Mirzala avoit aussi tué Teunuque de son époux, lorsqu'il s'étoit mis en devoir de Tempécher de se retirer au Serrail.
Ce double meurtre qui paroissoit me mettre en sûreté, dissipa peu à peu nos craintes. Nous nous tînmes aussi long-tems embrassés Charmen et moi, que si nous eussions pressentis que nous goûtions ce plaisir pour la dernière fois.
* c'est un pieu de bois avec lequel on embroche un homme que l'on couche sur le ventre. On lui ouvre le fondement d'un coup de rasoir. On y fiche le pal, qu'on a frotté de suif, et que l'on fait entrer à coups de masse. Un homme monté sur le dos du patient conduit le pal qu'il fait sortir par l'estomach, ou entre les deux épaules. On le plante ensuite en terre. Heureux le supplicié à qui le pal atteint quelque partie noble et le fait mourir sur le champ. Ce supplice, autrefois très-commun, n'est plus en usage que dans les cas extraordinaires.
Le Cousin de Mahomet. 103
Cependant par les soins des eunuques et des autres officiers du Harem, le calme succedoit au tumulte, et tout rentroit dans Tordre, si l'on en excepte Gharmen et le joueur de flageolet, qui s'oublioient dans le bois de myrtes. Les eunuques cherchoient ma compagne et les gardiens n'étoient pas moins en peine de ma personne.
La mort du patron et la sortie de son épouse, autorisoient une licence qu'on n'auroit osé prendre dans une autre occasion, c'est-à-dire, que contre la coutume * on appelloit à haute voix Gharmen d'un côté et le Parisien de l'autre.
Gomme nous étions dans un lieu aussi secret que reculé, et occupés à des choses qui ne nous laissoient pas la liberté de penser à d'autres, nous ne nous aperçûmes pas d'abord des perquisitions; mais les appels redoublés ayant frappé nos oreilles, nous firent connoître le péril où nous étions. Gharmen ne perdit pas comme moi la tramontane. Elle me faisoit gagner, à pas précipités, une porte dont elle avoit la clef et qui donnoit entrée dans le grand jardin, d'où je me serois tiré comme j'aurois pu, lorsque je me sentis arrêté par le bras. Ma compagne n'étoit pas moins embarrassée que moi, quand elle reconnut notre ami Corcut, qui ne fut pas autrement surpris de nous trouver ensemble.
* Un profond silence doit régner, pendant la nuit, dans le serrail et les Harems.
Il dit en deux mots à Charmen de regagner le logis, en contrefaisant la femme éplorée et qu^une douleur excessive a mise hors de sens et m'ayant fait passer la porte, dont il avoit aussi une clef, il me recommanda de faire le Sarkok * et de sauter le mur, au pied duquel il me laissoit, aux risques de tout ce qui pourroit m''arriver. Il y avoit de quoi se casser le col vingt fois pour une: mais je m'y pris si adroitement, que je tombai tout étendu sur le ventre.
Je me trouvai si étourdi du saut, que Je ne m'aperçus pas d'abord que j'avois les dents et le nez cassés, et de plus une façon de détorse à la jambe gauche. Je n'eus pas besoin de feindre de marcher de côté pour mieux contrefaire rivrognc anx yeux des gardiens, qui m'ayant rencontré dans cet état, me hâtèrent d'aller à grands coups de nerf de bœuf, accompagnans chaque coup de quantité d'injures, par lesquelles ils me reprochoient de m'être enyvré, dans un tems et dans une maison où tout étoit en pleurs.
Je m'en trouvois quitte à trop bon marché pour me plaindre, et je souffrois patiemment les injures et les coups.
Il me fut impossible de fermer l'œil le reste de la nuit. On devine aisément que j'avois de quoi donner carrière à mes réflexions. Je n'estimois point du tout Mirzala ; mais je lui sçavois bon gré d'avoir tué Ibrahim et son eunuque si à propos pour me tirer du pal.
* Ivrogne.
Le Cousin de Mahomet. 105
Cependant je n^étois pas sans inquiétude sur ravenir; ilne falloit pas être un fort liabile homme pour conjecturer que Ton feroit de grandes perquisitions, atin de découvrir le nœud de la tragédie. La torture dont avoit parlé Corcut, m^avoit tracé dans Tesprit une image desagréable. Je me tirois passablement bien dMn combat amoureux, mais je ne croyoïs pas ma vigueur à Tépreuve des bâtons, des crocs de fer, des chevalets et autres outils qui délieroient la langue d'un muet. Je n^étois^ pas non plus à beaucoup près si persuadé de Tmipassibilité du stoïque eunuque, qu^l sembloit rêtre lui-même; et le corps délicat de Charmen, ne me paroissoit pas propre à soutenir la violence des tourmens.
Que jVaurois voulu de grand cœur, pour le double et le triple des coups de bâton qu'Ibrahmi m^avoit fait donner mal à propos, n'avoir rien à démêler avec le Grand Seigneur, dans une occasion où je méritois infiniment plus.
Avec le jour parut un Bostangi * porteur des
* Jardiniei- du serrail. Us sont en assez grand nombre, et soumis à un chef appelé le bostangi bachi. C'est une des grandes dignités de l'Empire. Cet officier tient le gouvernail de la Galiotte du Sultan, quand ce prince se promené sur la mer avec ou sans les sultanes. Les bostangis servent de rameurs. Ils font d'ailleurs garde pendant la nuit dans les jardins du serrail. Surtout du côté de la mer, qui est • presque le seul endroit par où l'on pourroit entrer dans ce lieu redoutable, s'il y avoit quelqu'un assez fou pour tenter une pareille entreprise.
io6 Contes de Fromaget.
ordres de Sa Hautesse. Elle ordonnoit que Ton conduisit au Serrail les eunuques et les esclaves femelles, qui étoient ceux qui, demeurant dans rintérieur du Harem, pourroient plus facilement lui donner les éclaircissemens qu'elle désiroit avoir. On porta à Constantinople le corps de TAga et celui de son eunuque.
Nous passâmes ce jour mes camarades et moi en raisonnemens à perte de vûë, sur les événemens présens. Chacun tiroit des conjectures, et personne ne frappoit au but, J'affectois une fermeté d'ame que je n'avois pas, pendant qu''un Hollandois donnoit des marques d'une consternation qui ne lui étoit pas naturelle. Comme c'étoit un garçon bien découplé et que je sçavois que Mirzala étoit fort pénétrante, je me doutai qu'il pouvoit être un de mes substituts. Je le joignis dans la vue d'éclaircir mes doutes.
Le Hollandois, après quelques façons, m''avoûa que depuis long-tems il avoit part aux bonnes grâces d'une dame à lui inconnue ; qu'on le venoit chercher mystérieusement au milieu de la nuit, et que sans souffrir qu'il ôtât un bandeau, dont on lui couvroit la vûë, on lui permettoit de tout oser; qu'il avoit toujours été bien récompensé de ses services; ajoutant, que la dame à qui il les rendoit, étoit une personne fort grasse et d'une gourmandise insatiable.
A ce portrait, je reconnus la modeste veuve
Le Cousin de Mahomet. loj
d^Ibrahim. Cette connoissance après ce que je sçavois ne me causa aucune surprise.
Le Gascon, qui nous vit parler fort sérieusement le Hollandois et moi, vint se mêler à une conversation dont nous ne lui fîmes point un mystère. Il avoua, qu'il lui étoit arrivé pareille avanture, et qu'il n'étoit entré en exercice que depuis qu'il s'étoit signalé par la vigueur de sa danse, le premier jour que nous triomphâmes de nos concurrens. Je confessai à mon tour que j'avois été employé au même ouvrage; mais je supprimai les circonstances qui auroient fait connoître riiéroine de l'aventure.
Le trio à bonne fortune conclut judicieusement, tout bien pesé, qu'il ne pouvoit y avoir que la patrone qui eût pu le faire parvenir si facilement jusqu'à elle. Nous tirâmes de fort mauvaises conséquences de cette conclusion; chacun de nous appréhendoit en son particulier qu'on ne le fit passer des bras de Mirzala par les mains du Soii-Bachi. * Nous nous séparâmes après nous être promis un secret inviolable.
* Le boun-eau. Cet emploi n'a rien de fort deshonnorant chez les Turcs ; il est d'ailleurs très-lucratif. Quand cet officier a quelqu'un à expédier, à pendre par exemple, il promené le patient de rue en rue, menaçant de l'attacher aux fenêtres des gens riches, qui donnent toujours de l'argent pour se sauver de cette espèce d'ignominie; quand il juge que son patient lui a suffisamment raporté, le sou-bachi l'accroche enfin aux fenêtres de quelque juif, qui aime toujours mieux voir la figure d'un pendu que de donner de l'argent.
io8 Contes de Fromaget.
Le jour suivant vit terminer mes frayeurs ; Corcut revint à Scutari, avec ordre d^en faire enlever les meubles et les esclaves. Le prix de la vente des uns et des autres devoit être remis au Trésor commun des Janissaires. * Le Grand Seigneur avoit aprouvé la vengeance que sa sœur avoit tirée de Pinsulte que lui avoit osé faire Ibrahim, et Tavoit cependant reléguée à l'E^Ârf Serai, ** pour satisfaire en quelque sorte les Janissaires qui portoient impatiemment la mort de leur Aga. Sa Hautesse avoit pénétré une partie des raisons qui avoientobligé Ibrahim d^en venir à l'extrémité où il s'étoit porté, et avoit sagement négligé d'approfondir les autres, dont bien me prit, pour ne pas rendre publiques les dissolutions de sa sœur ; et ôter aux Janissaires un nouveau prétexte de murmure. On avoit trouvé chez TAga Pinstrument qu'il avoit fait préparer pour mon suplice; et chacun prenoit là-dessus la liberté de gloser, sans faire aucune mention du Parisien, un des principaux mobiles de cet événement.
Corcut qui m'instruisoit de ces choses, en m'apprenant que Charmen avoit suivi sa maîtresse au vieux serrail, ne me dissimula point
* Le janissaire agazi est le seul grand officier de la Porte, dont le sultan n'hérite point suivant sa coutume.
** Vieux serrail où sont confinées les sultanes et les odaliques du défunt grand seigneur pour n'en jamais sortir, à moins que le sultan ne les marie par grâce a quelque baclia qu'il veut s'attacher.
Le Cousin de Mahomet. lop
que Je perdois pour toujours Tune et Tautre. Après m'avoir recommandé un secret impénétrable il me quitta pour exécuter les ordres quMl avoit reçus, en m'assurant qu'il employeroit tout son crédit pour me faire tomber entre les mains de quelque bon patron.
Ainsi finit mon intrigue avec la sœur du Sultan et son esclave. Quoique je dusse la vie à la première, je suportai plus facilement sa perte que celle de la seconde. Je croyois être quitte envers Mirzala par tout ce que j'avois fait pour son service; et rien ne me paroissoit capable de payer les courts momens que j^avois passé avec Charmen.
L^esprit encore rempli de ces différentes idées, je fus conduit à Constantinople et exposé en vente au Bazard. Comm.e je n'avois pas beaucoup souffert jusques-là dans Tesclavage, je paroissois et j'étois réellement grand, jeune et fort, qualités requises dans un esclave.
Un jeune Turc m^achetta cent sultanins. Il me mena chez lui et me présenta à sa merc et à sa sœur qui étoient sans voiles et assises les jambes croisées.
La mère me demanda à quoi j'étois le plus propre. Je lui répondis, en souriant et à Timitation des camarades d'Esope, que je sçavois tout faire. Bonne acquisition dit-elle à son fils ; combien as-tu achetté cet esclave? Ce n'est pas trop, reprit la Turque, après qu'il lui eût dit la somme, s'il est aussi nécessaire qu'il veut le
iio Contes de Fromaget.
faire croire. Chrétien, ajoùta-t'elle en m'adressant la parole, je te rendrai la liberté pour le même prix quand tu m''auras servi six ans, si tu n'aimes mieux me faire payer par tes parens quatre cent sultanins pour ta rançon.
Je répondis, suivant ce qui se pratique parmi les esclaves, que j'étois le fils d'un ouvrier si pauvre, que quand il travailleroit toute sa vie seulement pour me rachepter, il ne pourroit jamais payer une somme si considérable. Ma parole est stable, répondit la Turque, sers-moi fidellement.
Me voilà donc encore esclave pour long tems suivant lesaparences ; puisque les réponses aux lettres que j'écrivois à mes parens portoient ordinairement en substance. Que Targent étoit fort rare à Paris ; le commerce mort ; que la famille avoit fait des pertes considérables qui la mettoient hors d'état de payer la rançon qu'on exigeoit de moi ; et qu'enfin Je devois d'autant plus prendre mon mal en patience, que je ne me l'étois attiré que par mon libertinage. Au reste, si on me refusoit de l'argent, on me prodiguoit des instructions très chrétiennes, et on m'exhortoit à persévérer constamment dans la religion de mes pères. Voilà tous les secours que je tirois de ma famille.
Dumont étoit retourné en France avant la mort d'Ibrahim ; et pendant mon séjour à Scutari j'avois perdu le peu d'habitudes que j'avois pu contracter chez M. l'ambassadeur; de sorte
Le Cousin de Mahomet. iii
qu'il auroit fallu retrouver un second Méhémet Olga, pour me donner gratuitement la liberté, ou une autre Mirzala, pour me la faire acheter à sa mode. En attendant ces occasions, je me résolus à la patience, d'autant plus volontiers que mes nouveaux patrons me paroissoient de bonnes gens.
Mustapha Ogli qui m'avoit acheté, étoit tils d'un Vizir du Banc, * mort de regret d'avoir été fait Mansul. ** Il avoit laissé à sa veuve, outre Mustapha, une fille et un bien assez considérable dont ils vivoient ensemble dans une honnête abondance.
Sulmen, la veuve du vizir déposé, qui étoit une femme d'environ quarante ans, conservoit encore des restes de beauté ; et Zambak, sa tille, promettoit à seize ans de l'emporter un jour sur les plus belles Odaliques** * du serrail. Sa blancheur ne pouvoit être effacée que par celle
* Ils sont six qui ont séance dans le divan lorsqu'on examine les procès. Ils ne disent leur avis que quand il plaît au grand vizir, et n'ont aucune autorite dans le gouvernement.
■** Officier dépose.
*** Filles destinées aux plaisirs du sultan. Uy en a de toutes les nations; mais principalement de Géorgie, de Mingrélie et de Circassie où le sang est fort beau. On ne peut mieux faire sa cour au sultan, qu'en lui donnant quelque belle fille. Je dis exactement fille. Malheur à celle qui, ne l'étant pas, se donneroit pour telle et tromperoit les eunuques qui l'auroient visité, car le G. S. la feroit jetter à la mer. Quand ce prince est las d'une sultane, il fait assembler les oda-
112 Colites de Fromaget.
de la fleur dont elle portoit le nom. * Sa taille e'toit avantageuse et sa jambe comme on les veut en France. Zambak avoit déjà acquis cet embonpoint charmant qui fait naître Tenvie de le toucher dès qu'on Taperçoit.
Mustapha étoit un garçon de vingt ans, assez bien fait, doux, civil, libéral, et auprès du sexe dMne timidité qui n'étoit pas concevable dans un homme de son âge et de sa nation. Tels étoient les maîtres que la fortune m'avoit donné.
Une Maure, une esclave françoise qui servoit particulièrement Zambak, un Italien, un Espagnol et moi composions tout le domestique. Cette maison étoit fort réglée; chaque chose sV faisoit aux heures marquées. Les enfans de Sulmen avoient autant de respect pour elle, qu'elle avoit de bonté pour eux.
Je devins bientôt le confident de mon jeune patron : il me menoit le plus souvent avec lui, soit à la ville, soit à la campagne où il avoit une maison auprès de Galata.
Un jour que Sulmen et sa fille étoient allées
liques. Elles se présentent toutes ensemble devant lui en état de pure nature. Apres un mûr examen, Sa Hautesse jette son mouchoir à celle qui a le bonheur de lui plaire. Alors on la sépare de ses compagnes; et le chef des eunuques noirs la conduit dans l'appartement du sultan, quand ce prince est au lit, où l'odalique entre en s'y glissant par le pied. Si le sultan est content d'elle, il lui envoyé le lendemain un présent magnifique, et dés ce moment, elle est reconnue pour sultane favorite.
* Zambak, signifie lis.
Le Cousin de Mahomet. 113
au bain, suivies de la Maure et de la Françoise, je trouvai Mustapha dans le jardin, si absorbé dans une profonde rêverie, que j^étois auprès de lui sans qu^il s^en aperçût. Je pris la liberté de lui en demander le sujet : il ne me répondit que par un profond soupir. Surpris de cette marque de tristesse dans un homme naturellement gay, je le priai de confier à son fidèle esclave la cause de ses peines. Le fils de Sulmen se fit presser pendant quelque tems ; enfin il m\^voua quni étoit passionnément amoureux de Tesclave françoise, à qui il n\ivoit encore osé faire connoître son ardeur que par ses soupirs et ses regards ; mais que la cruelle le dédaignoit jusqu'à n^ pas faire attention.
Vous vous y êtes sans doute mal pris, dis-je à Mustapha : je suis sorti si jeune de ma patrie, que je iVai jamais bien connu le caractère de ses habitantes; mais j\ai oui dire à des connoisseurs que le beau sexe François iVétoit point taxé dnnhumanité. Faites en sorte que je parle à Pesclave, dis-je en continuant, je suis persuadé qu'elle ouvrira son cœur à un compatriote, et je vous rapporterai fidellement ce qu'elle m'aura dit à votre sujet.
Mustapha me remercia fort affectueusement de la peine que je voulois bien prendre pour lui : mais il me fit connoître qu'il ne lui étoit pas facile de me faire parler à l'esclave qui étoit toujours avec sa sœur. Il étoit vrai que Sulmen qui vivoit régulièrement, ne souffroit
pas que nous autres hommes entrassions dans le quartier des femmes.
Je pénétrerois, dis-je à Mustapha, dans des lieux plus inaccessibles que Tappartement de votre sœur ; si vous voulez me le permettre et m'aider, dès cette nuit je parlerai à l'objet de votre amour, vous et Zambak présents. L'amoureux patron y consentit, et nous arrêtâmes de feindre de nous promener dans le jardin, quand nous jugerions que chacun seroit retiré.
Ma complaisance pour Mustapha avoit un autre objet que sa satisfaction ; j'étois bien aise de parler à sa sœur et de la voir de près. Mon intention étoit d'attirer Zambak et la Françoise au son de mon flageolet, dont je n'avois point encore joué, ni même parlé depuis que j'étois dans la maison. J'espérois que pendant que le patron exprimeroit son amour à Tesclave, je conterois mes raisons à la maîtresse, et verrois ce qu'il y avoit à gagner ou à perdre avec elle.
Nous nous rendîmes Mustapha et moi dans le jardin à l'heure que nous jugeâmes convenable à notre dessein. Déjà je tenois mon flageolet, et je riois intérieurement de la surprise que j'allois causer au patron, quand nous entendîmes une voix aigre qui préludoit avec un instrument discord. Ma surprise égala celle de mon compagnon, et nous nous arrêtâmes réciproquement pour attendre quel seroit le but de ce préparatif. La voix soutenue de l'instrument.
Le Cousin de Mahomet. 115
chanta des paroles espagnoles, qui nous parurent remplies d^amour. Nous aprochàmes doucement de la sérénade, dont nous reconnûmes les acteurs pour l'Espagnol et Pltalien. Le premier chanioit et l'autre râcloit une mauvaise guitarre. La musique étoit placée vis-à-vis la terrasse de Tappartement de Zambak ; ce qui nous fit juger qu^elle étoit destinée pour elle ou pour son esclave, et peut-être pour toutes les deux.
Mustapha indigné qu'on osât aller si à découvert sur ses brisées, pendant, que par discrétion, il se laissoit consumer d'amour, avoit envie de chercher noise à la musique. G'étoit assez mon avis : cependant je le retins ; attendons, lui dis- Je à l'oreille, ce que ceci deviendra. Si Zambak ou la Françoise paroissent, nous en apprendrons plus d'elles-ménies que cent coups d'étriviéres ne pourroient nous en faire sçavoir. Il suivit mon conseil. Le concert alloit toujours son chemin, et si nous eûmes la constance d'attendre une grosse demie heure, nous eûmes aussi la consolation de voir que la musique s'enrouoit gratis.
Enfin elle se retira. Nos rivaux passèrent prés de l'endroit où nous étions cachés, et l'un deux poussoit de si profonds soupirs, qu'ils ne pouvoient partir que d'une poitrine espagnole.
Nous fîmes quelques tours de jardin, autant pour raisonner sur cette rencontre, que pour donner le tems de se retirer à ceux qui avoient
ii6 Contes de Fromaget.
troublé notre dessein. Je tirai mon flageolet quand je Jugeai à propos de le faire agir. Mustapha étonné de cette nouveauté, ne pouvoit revenir de sa surprise. Je le mis en deux mots au fait de mon projet, qu'il avoiia être merveilleusement bien imaginé. En effet après que j'eus joué quelque tems, nous entendîmes ouvrir une porte et Mustapha fut charmé de reconnoître la Françoise qui rentra et revint peu après tenant Zambak par la main.
Les curieuses s'avancèrent sur le bord de la terrasse, et nous nous fîmes connoître. Le lieu étoit élevé et nous ne pouvions nous faire entendre qu'en parlant haut. Cette difficulté, que nous n'avions pas prévue, nous mettoit dans le cas d'être découverts par Sulmen, quoique son appartement fût assez éloigné. Sa fille vouloit se retirer, quand je m'avisai de faire monter Mustapha sur mes épaules. Cette situation le mit à portée de parler à sa sœur avec moins de risque. Il lui fit conîprendre, que notre intention étoit de lui procurer quelquefois d'autres divertissemens que ceux qu'elle avoit goûtés jusqu'alors. Il pria la Françoise de l'aider à déterminer sa sœur, et celle-ci s'y prêta de fort bonne grâce.
J'eus audience à mon tour, et à l'aide du dos de mon patron j'achevai de résoudre Zambak à nous permettre de tout tenter pour converser de plein pied. Nous nous retirâmes fort satisfaits de l'avanture et résolus de la pousser à bout. Une échelle de corde me parut suffire à
Le Cousin de Mahomet. 117
nous faire parvenir les uns aux autres ; et le jour venu, nous allâmes au Besestin *^ le patron et moi, acheter ce qui étoit nécessaire pour en faire une. Je la fabriquai avec tant de diligence, qu^elle fut en état de servir la nuit suivante.
Mustapha avertit en secret sa sœur de se tenir prête au premier coup de flageolet. Nous nous rendîmes au pied de la terrasse, munis de Téchelle, et après avoir fermé soigneusement la porte du jardin. Nos belles nous attendoient avec une impatience qui me parut de bon augure. Je Jettai Féchelle, qu'elles attachèrent au balcon de la terrasse avec deux crochets de fer que j'y avois ajusté. Nous montâmes, et suivant notre plan Mustapha prit sa sœur à part, et je liai conversation avec la Françoise.
J'entrai d'abord en matière, et je peignis la passion du fils de Sulmen avec des couleurs si vives, que son objet me parut fort disposé à ne le pas faire languir. J'en fus surpris; mais mon étonnement cessa, quand après avoir prié la prétendue inhumaine de me dire qui elle étoit, elle m'eût fait son histoire : la voici.
Mademoiselle Tonton B**** étoit unegrande et grosse brune née à Paris, quartier de la butte S. Roch. Dès sa plus tendre jeunesse elle avoit consacré sa virginité à Vénus, par le
* il y en a deux. Ce sont de grandes salles rondes, remplies de boutiques à peu prés comme le sont les salles du Palais a Paris.
ii8 Contes de Fromage t.
ministère d\ine vénérable dame qui tenoit boutique d'honneur à juste prix dans la rue Champ-Fleuri. Une réputation depuis longtems décidée, avoit enfin attiré à Tonton la distinction de la police. Le magistrat toujours attentif à récompenser le mérite, lui avoit fait expédier un ordre pour aller travailler à la propagation de Tespéce de nos colonies. On Tavoit embarqué avec d'autres anti-vestales, destinées comme elle à satisfaire Tamoureuse impatience de nos nouveaux colons. Le vaisseau et sa carguaison étoient tombés, par je ne sçai quel heureux hazard, entre les mains d'un honnête corsaire, qui avoit débarqué à Constantinople une trentaine de houris d'une espèce si particulière, que de mémoire d'homme on n'avoit vu la pareille dans la ville impériale. Il n^ eut alors fils de bonne mère qui ne voulut partager un trésor si rare. Après avoir passé par différentes mains. Mademoiselle Tonton étoit enfin tombée chez Sulmen.
Cette fille, qui avoit toujours ignoré le grand art de faire languir un amant, ne se sentoit pas la force de résister aux désirs d'un homme, qui d'ailleurs avoit sur elle un pouvoir despotique. Je vis le moment qu'elle alloit aprendre à Mustapha, qu'il étoit le maître d'en user avec son esclave, comme et quand il lui plairoit. J'arrêtai cette fougue, en lui faisant comprendre qu'elle perdroit l'estime de son patron, si elle se jettoit à sa tète. 11 faut, disois-je, lui tenir
Le Cousin de Mahomet. 119
la dragée un peu haute : il en sentira mieux le prix de ce que vous valez. Nous méprisons des faveurs qui ne nous coûtent que la peine de les demander : amusez le patron par des espérances que vous serez la maîtresse de combler quand il vous plaira.
Tonton se rendit sans peine à de si bonnes raisons, et résolut de faire soupirer un particulier après un bien dont le public avoit toujours disposé à son gré.
J'avois mes raisons pour reculer le prétendu bonheur de Mustapha. Je craignois que le premier instant de la possession de son esclave ne Pen dégoûtât pour toujours. Les Turcs sont délicats sur Tarticle. Ils recherchent avec empressement ce que Tonton ne se souvenoit pas d'avoir perdu. Ce commerce cessant dès son commencement, je n'aurois pas eu la liberté de tenter fortune auprès de Zambak.
Je demandai à mademoiselle Tonton, si elle n'avoit pas connoissance de certaine invention qui pouvoit seule réparer le désordre que les empressemens du public avoient pu causer chez elle. Elle me confessa que plusieurs fois elle avoitvûrenouveller sa virginité; qu'elle sçavoit la recette d'un remède qui ne laissoit pas la plus légère trace d'incontinence; mais qu'elle manquoit de deux ou trois ingrediens qui perfectionnoient ce miraculeux secret. Je me chargeai d'en faire l'emplette.
Le fils de Sulmen impatient d'apprendre le
I20 Contes de Fromaget.
succès de mes soins officieux, nous joignit. Je le laissai avec Tonton et me rendis auprès de Zambak, qui me reçut d'abord un peu fièrement. J'eus lieu d'en être surpris, après ce que Je sçavois de la facilité des femmes de sa nation; cependant je ne me rebutai point. Je loiiai sa beauté, que j'élevai bien au-dessus de celle de la plus parfaite des filles qui naissent des pommiers du septième paradis.* Une louange si délicate me valut quelque chose.
Zambak se radoucit; je pris une de ses mains qu'elle me laissa baiser tant que je voulus. Je tentois de pousser mes conquêtes plus avant dans le pays, quand nous crûmes entendre un bruit qui nous obligea de faire une retraite précipitée. Ce n'étoit cependant qu'une terreur panique; mais comme le jour commençoit à paroître, nous nous en tînmes là pour cette fois.
Je cachai avec soin notre échelle dans ma chambre qui touchoit à celle de Mustapha. Ce jeune homme étoit enchanté de Tonton : il ne cessoit de m'en parler, en attendant avec impatience le doux moment qui devoit mettre le comble à son bonheur. Je trouvai chez les juifs
* L'Alcoran, ce livre burlesque, nous aprend que ces arbres toujours verts, portent des fruits dont les pépins se changent en des filles si belles et si douces, que si une d'entr'elies avoit craché dans la mer, son eau n'auroit plus d'amertume, et que les vrais crojans seront avec elles dans le centre des plaisirs pendant 50 ans.
Le Cousin de Mahomet. i2i
ce qui étoit nécessaire aux réparations que Tonton devoit faire à ses appas secrets; et je le lui donnai à première vue, qui fut le soir même. Nous étions convenus tous quatre, que chaque nuit nous ferions le même manège.
Zambak avoit de la peine à se résoudre de descendre dans le Jardin; mais elle y consentit, quand on lui eut fait comprendre, que je ne pouvois jouer du flageolet dans un lieu si proche de Sulmen, 'sans risquer d''en être entendu. Nous avions choisi pour azile un petit bois à Textrémité du jardin, trop étendu, pour que les sons harmonieux pénétrassent jusqu''à la maison. Ce fut dans cette retraite que Mustapha vit couronner sa tendresse, quand Tonton crut pouvoir se fier à son secret. Le patron trouva tant de douceurs dans la possession de son esclave, qu^il la nomma par excellence, Chécher para* .
J'avois beaucoup avancé mes affaires auprès de Zambak; j'étois maître de toute sa petite oye, mais elle s'obstinoit à ne me point permettre davantage. Mustapha occupé de sa tendresse ne prenoit pas garde à nos actions : d^ailleurs il m^avoit dit plusieurs fois, qu^il me laissoit volontiers avec sa sœur, espérant qu^elle m'ameneroit au point de me faire circoncire et de répouser.
Il Tavoit en effet chargée de me séduire, et
* Petit morceau de sucre.
Zambak ne me dissimuloit point que sa résistance etit un autre motif. C^étoit en vain que par les caresses les plus insinuantes, je m'etforçois ^^exciter chez elle une ardeur semblable à la mienne. Elle m^avoûoit sans détour qu'elle se faisoit une extrême violence pour y résister, mais qu'elle ne m'accorderoit jamais ce que je lui demandois, si je ne lui promettois de Tépouser en me faisant Musulman; que c'étoit dans Pespérance de parvenir à ce but, qu'elle me laissoit parcourir tous ses charmes, afin d'irriter le feu dont elle voyoit bien que j'étois dévoré, et qu'elle n'apaiseroit jamais, si je ne lui jurois de prendre le turban.
A cela je baissois la tête, et Zambak se débarrassoit de mes bras, sans que j'eusse la force de la retenir. C'étoit ainsi que se terminoient nos entrevues.
J'étois aussi éloigné de consentir à ces propositions que le ciel l'est de la terre. Je ne prétends pas faire croire, que ce fut par un vrai motif de religion, comme cela auroit dû être, si j'avoisété plus ferme et plus éclairé dans les principes de la mienne; mais j'avois naturellement tant d'aversion pour le nom de renégat, qu'il n'étoit rien que je ne souffrisse plutôt que de le mériter.
Zambak étoit aussi belle que j'étois amoureux; mais je n'avois pas envie d'acheter sa possession en renonçant pour toujours à ma patrie; et il ne me vint jamais dans l'idée, de
Le Cousin de Mahomet. 123
lui proposer de me suivre en France, et de quitter elle-même sa religion.
D'ailleurs quand j'aurois été assez bon théologien, pour lui prouver les vérités de ma croyance et Tabsurdité de la sienne, il ne m'auroit pas été facile de la tirer du sein de sa famille, pour la transplanter à Paris avec de grandes richesses. Ces équipées n'ont jamais réussi que dans les romans.
L'embarras n'étoit pas de promettre tout pour ne rien tenir; il y avoit une autre difficulté. Notre commerce pouvoit avoir Tindiscrétion de se déclarer de lui-même; il étoit naturel de penser qu'il pouvoit résulter un tiers d'une liaison si intime entre deux Jeunes gens; et cette découverte me mettoit dans l'alternative du mariage ou du feu.
G'étoit, il est vrai, s'allarmer d'un mal avant qu'il fût arrivé. Aussi cette considération ne m'arrêta pas long-tems ; d'autant plus que j'espérois que Tonton, qui avoit un si beau secret contre le défaut de virginité, pourroit peut-être en avoir un contre la fécondité.
A l'âge que j'avois alors, réfléchit-on sur la nature des égarements qui sont la suite d'une passion impétueuse?
J'interrogeai Tonton sur l'article. Elle avoit été en trop bonne école pour ignorer le lin de la profession. Aussi me dit-elle, qu'elle n'avoit jamais été mère, quoiqu'elle eût fait tout ce qu'il faut pour le devenir : que cette stérilité
pouvoir être autant une suite de la dispo sition de ses organes, que d'une petite précaution dont on Tavoit instruite de bonne heure, et dont elle avoit toujours usé dans les occasions critiques. Elle ne fit point difficulté de m'en instruire; et je ne doutai pas un moment que ce secret, qui n'avoit rien que de très-facile dans la pratique, ne fut aussi sûr que celui dont elle avoit fait Pépreuve avec Mustapha.
Tonton me demanda en riant, si mon dessein n'étoit pas d'éprouver le secret dont elle me faisoit part, sur Zambak. Je crus ne devoir point dissimuler avec elle, et j'avouai que c'étoit mon intention. Vous n'aurez pas, me dit-elle, beaucoup de peine à y parvenir : ma patronne, qui ne me cache rien de ce qui se passe entre vous, est persuadée que vous ne vous ferez jamais Turc pour elle; mais je lui ai fait une peinture si vive des plaisirs de Tamour, que pour peu que vous promettiez, elle ne demandera pas mieux que de s'abuser elle-même.
Je tressaillis de joye à cette assurance qui me détermina à tout risquer. Je remerciai Tobligeante Tonton avec tant d'ardeur, et elle se prêta de si bonne grâce à mes remercimens, que je crois que si nous avions été en place commode, nous aurions fait une répétition du secret qu'elle venoit de m'enseigner.
J'attendois fort impatiemment un moment que j'aurois dû éviter si j'avois été plus sage, lorsqu'il arriva un accident qui dérangea mes
Le Cousin de Mahomet. 12^
projets pour quelque tems. Mustapha alloit régulièrement tirer de Tare et monter à cheval dans V Hippodrome*. Le Sultan y venoit souvent voir la jeunesse turque, que la présence de ce Prince excitoit à se surpasser dans ces exercices. Un cheval que Mustapha poussoità toute bride s'abattant, lui froissa le corps en culbutant avec lui. Un médecin Juif ordonna de le faire entièrement couvrir de fiente de cheval ; et ce désagréable remède le rétablit en peu de tems.
Cet accident avoit interrompu notre commerce nocturne, et nos rivaux en profitoient pour faire leur cour à nos belles. Une nuit, que Mustapha, que J^avois toujours veillé, m'avoit ordonné de prendre du repos. J'escaladai la terrasse. Après avoir caché mon échelle, Tonton m'introduisit auprès de sa maîtresse , qui étoit au lit. J'espérois me dédommager du tems perdu, quand Messieurs du concert se firent entendre. Zambak me dit qu'il y avoit quelques nuits que ce bruit frappoit ses oreilles,
* Grande et magniiique place à Constantinople. Du teins des empereurs chrétiens, elle servoit, comme aujourd'hui, a faire des courses de chevaux. Il y a dans cette place deux obélisques d'environ 60 pieds de haut, et une colonne composée de trois serpens de bronze entrelacés. On prétend, que c'étoit un talisman contre les serpents dont Constantinople et son territoire avoient ete longtems affligés; et qu'ils ne reparoissent que depuis que Mahomet II enleva d'un coup de cimeterre la tête d'un des serpens de la colonne.
elle m'en demanda la cause. Je lui appris ce que j'en sçavois, ajoutant que je croyois l'Espagnol et ritalien amoureux d'elle et de Tonton. On résolut sur le champ de s'en divertir et d'aller les voir de près sur la terrasse ; ce fut là que, caché derrière ma patrone, j'eus le plaisir d'entendre deux déclarations d'amour fort passionnées.
L'Espagnol, qui étoit de Grenade, exprimoit son amour à Zambak en langue Franque avec toute la galanterie d'un Abencérage* ; et l'Italien, dans le même langage, employoit les plus brillans Concetti pour prouver à Tonton Tardeur d'une flamme qu'il avoit prise dans de beaux yeux, où l Amour, ce petit géant, causait par une tendre cruauté, l'agréable tourment, dont Vamère douceur le faisait gaïment gémir du triste plaisir de voir sa liberté captive.
Tonton rioit à s'en tenir les côtés, pendant que Zambak ne répondoit presque rien aux douceurs grenadines dont on l'accabloit. Enfin les soupirans furent congédiés, avec promesse qu'on feroit sur leur galanterie les réflexions convenables. Je rentrai avec les dames, que je ne quittai qu'au jour, et après avoir reçu des
* Les Abencérages etoient les Maures les plus galans du royaume de Grenade, avant la conquête qu'en firent Ferdinand et Isabelle en l'an 1492. Les Zegris leur disputoient cette qualité : de-là vinrent les querelles qui divisèrent ces deux puissantes maisons et causèrent en partie la perte du royaume.
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marques de tendresse, qui me laissoient à moitié chemin.
Les soins que Sulmen prit de son fils pendant sa maladie, lui en causèrent une légère, qui se déclara dans le tems que Mustapha se rétablissoit. Je passois tous les jours auprès de lui, pendant que Zambak et Tonton s'employoient à soulager Sulmen; mais nous nous délassions la nuit, ma Jeune patrone, la BVançoise et moi. des fatigues du jour. Je me rendois chez les dames, toujours muni de quelques bouteilles de vin, dont ma compatriote buvoit avec plaisir.
Nous persuadâmes à Zambak d'en goûter ; elle se rendit à nos importunités, et ne le trouva pas fort bon ; c'étoit pourtant du muscat de Tenedos. Le second verre lui parut plus avalable, le troisième encore meilleur. Insensiblement elle s'y accoutuma : plus elle buvoit. moins elle étoit en garde contre mes attentats. Enfin Bacchus, d'accord avec TAmour me fit remporter une demie victoire.
FliN DE LA PREMIÈRE PARTIE.