LETTRE
D'Atalide à Achmet.
JE serois indigne de tous les bienfaits que fai reçus de vous, cher Achmet, si je ne vous en temoignois pas ma reconnoissance. Elle est des plus vives. Enfin le sort m''a rejointe à ma chère Emilie^ et c'est du fond de ma solitude que je vous écris. J'ai déjà pris le voile sacré des Vierges, épouses du Dieu qui me soutient dans ma carrière. Je triomphe des foihlesses de mon cœur, et l'habit blanc que je porte me fait oublier que j'ai perdu mon innocence. Puisse le Dieu que je sers l'oublier aussi !
A quoi, cher Achmet, avez-vous pensé d'écrire à Madame de Chambertin de me retenir auprès d'elle? J'ai résisté à vos larmes, et vous avez cru que je pourrois céder à ses prières; ne m'êtes-vous pas plus cher que tout le monde ensemble? Le Ciel m'est témoin que si j'avois pu vivre avec vous sans crime, j'y serois encore. Oui, Achmet, si j'osois regretter mon esclavage, peut-être aurois-je la foiblesse de pleurer mes fers rompus.
Croiriez-vous que la vie que je mené en France dans un Monastère diffère peu de celle que je menois avec vous? Que voyois-je chaque
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jour dans votre serrail? de jeunes filles se disputer la gloire de vous aimer le plus, et sans cesse occupées du bonheur de plaire à leur maître. Ici Tamour occupe de même tous les momens de notre vie. Il ne fait que changer d^objet. Nous avons également un maître à servir. A peine sommes-nous éveillées, que nous lui devons Thommage de notre cœur; puis notre premier soin est de Taller visiter en corps, en nous prosternant à ses pieds. Il daigne nous écouter avec bonté, non point comme ses esclaves, mais comme ses chastes épouses. Il nous donne même à toutes un nom si doux. Il préside sans cesse à nos actions, à nos pensées les plus secrettes; il ne nous perd jamais de vue. C'est lui-même qui nous enflamme du pur amour que nous avons pour lui. Il échauffe nos cœurs de cette douce ivresse qui fait chérir les larmes que Ton répand. Il est notre amant, notre époux, notre père. Nous Toffensons chaque jour, et chaque jour il nous pardonne : content de notre repentir, il a pitié de notre foiblesse ; et je ne Taimerois pas, Achmet? Je serois bien ingrate. Je vous ai sacrifié ce que j'avois de plus cher ; mon corps même fut esclave de vos désirs, tandis que je fus à vous : j'ai changé de maître ; un Dieu vous a succédé. Ferois-je moins pour lui que je n'ai fait pour vous ? Ce seroit être injuste. Toutes mes pensées s'élèvent à présent vers le Ciel. Mon cœur y seroit aussi tout entier, si
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vous ne le reteniez attaché à la terre. Oui, mes yeux se tournent encore quelquefois vers Constantinople, et souvent les larmes que je crois donner au souvenir de mes désordres passés ne coulent que pour leur auteur. C'est ainsi que je m'abuse et que j'ai peine à démêler les sentimens de mon cœur : quand je crois que Dieu l'occupe entièrement, et que j'y descends un moment avec lui, je suis tout étonnée de vous y retrouver encore, et je m'oublie quelquefois jusqu'à croire y entendre votre voix touchante !
Dans ces momens orageux, foible, timide, je vole aux pieds des autels; je les tiens embrassés, et le Dieu que je sers ne m'abandonne pas; bientôt par sa puissance, une douce joie, une tranquillité parfaite s'emparent de tous mes sens. Je vous regarde alors, Achmet, du haut du Ciel. Je contemple avec force toute ma foiblesse passée. J'en rougis. Mais quand, pleine de la plus tendre compassion, je veux revenir à vous pour vous entraîner après moi, mon cœur reste si fort attaché au vôtre, que j'ai peine à m'en dégager moi-même. C'est ainsi que le Dieu que j'adore multiplie mes victoires en multipliant mes combats. Il permet quelquefois que je vous regrette, que je retourne en arrière pour me procurer le mérite d'un nouveau triomphe et de lui offrir chaque jour un nouveau sacrifice. Au milieu de toutes ces agitations, mon cœur est toujours content.
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Pense-t-il à vous, il est heureux. Dieu Pappelle-t-il à lui, il gémit de ses fautes avec joie et confiance. Il trouve des douceurs dans vos fers : ai-je la force de les briser, j'en rends grâces à celui qui m'en fait triompher.
Il est juste de vous rendre compte de Pusage que j'ai fait des présens dont vous m'avez comblée. Je vous dois aussi un petit récit de ce qui m'est arrivé depuis mon départ de Constantinople. Cette Lettre, qui sera la dernière, ne doit vous rien laisser ignorer de ce qui peut encore vous intéresser.
Vous savez qu'à peine je fus dans le vaisseau, qu'il mit à la voile. Mes yeux demeurèrent fixés sur vous tant qu'ils purent vous appercevoir; je voyois à regret fuir devant moi ces rivages heureux, que vous m'avez rendus si chers. Mes yeux et mon cœur y demeuroient attachés. Ils avoient enfin disparu, ces bords chéris, que ma foible vue les cherchoit encore dans rhorison. Les tours de Constantinople s'étoient peu à peu confondues dans les mers. Je ne voyois plus que le Ciel et les eaux.
Je passai enfin dans la chambre qui m'étoit destinée, pour m'y abandonner aux larmes ; j'avois oublié le Dieu de mes pères; il me rendit, pour mon supplice, ce même amour qui avoit fait tous mes plaisirs. Je me sentis tout à coup brûler de la passion la plus violente : dans mon désespoir, je souhaitai mille fois être dans vos bras. Je regrettois vos bontés. Je
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vous appelois à haute voix, comme une furieuse. « Quoi ! je ne vous reverrai plus, cher Achtnet! m'écriai-je dans les transports de la passion la plus vive. C'est donc pour toujours que je vous perds ! mourons, il est temps, puisque je ne vis plus «pour vous. »
Je serois en effet morte de douleur, mais Dieu n'abandonne jamais ceux qu'il veut attirer à lui; il rendit bientôt le calme à mon ame agitée. Mes larmes disparurent. Je demeurai moi-même surprise de ma tranquillité. Mes premiers soins furent de lui en rendre grâce. De nouvelles forces se joignirent à celles que j'avois déjà reçues. Je me trouvai une autre personne ; je regardois indifféremment les divers pays que nous côtoyions, et j'en vins jusqu'à dire d'un œil sec : Voilà la Turquie. Enfin, après une navigation des plus heureuses, nous arrivâmes à Marseille, d'où je me rendis à Lyon.
C'est là que j'eus le bonheur de voir l'aimable Marquise de Chambertin : par l'amitié qu'elle m'a témoignée à votre recommandation, je juge de celle qu'elle avoit pour vous. Avec quelle ardeur ne me demanda-t-elle pas des nouvelles de son cher Achmet ! La joie étoit peinte dans ses yeux à chaque mot que je lui en disois, et la tristesse lui succédoit, quand je cessois de l'en entretenir. Cette Dame me félicita sur le bonheur que j'avois eu de vous fixer et de vivre si long-tems sous votre
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aimable puissance. « Achmet, me dit-elle, m^a souvent entretenue à Paris de sa chère Atalide, et par tout le bien qu'il m^en a dit, il m'a fait désirer de vous connoître. Je ne croyois pas que la chose fût possible, n'ayant nulle envie de passer à Constantinople. Et comment aurois-je imaginé que vous reviendriez un jour en France? Quand j'aurois pu me persuader qu'un repentir eût pu vous y rappeler, le moyen de penser qu' Achmet y eût jamais consenti? »
Madame de Chambertin ûnh par me conjurer de demeurer avec elle le reste de mes jours; elle me montra même, pour m'y engager, la lettre" que vous lui écriviez à ce sujet; mais la voix qui parloit à mon cœur m'appelloit ailleurs. Je ne demeurai que peu de jours à Lyon.
Je revis enfin les bords de la Seine ; je ne sçais quel charme secret s'empare de tous nos sens à l'approche du lieu qui nous vit naître, et qui renferme nos parens. Plus j'approchois de Paris, plus ma joieredoubloit,et mon cœur s'abandonnoit à des transports que je n'avois pas encore éprouvés.
J'arrivai enfin dans la maison de ma mère, que je trouvai travaillant avec Eloïse, l'aînée de mes sœurs. Quelle tendre entrevue! Qui pourroit peindre la vivacité de la joie et de l'amitié que nous nous témoignâmes de part et d'autre? Ma mère revoyoit une fille qu'elle
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aimoit, qui lui avoit procuré par vos bienfaits l'aisance dont elle jouissoit. Il n'en étoit pas de même dCEloïse; elle voyoit avec peine une cadette en état de lui disputer ceux qui pourroient encore conserver quelque goût pour elle. Je paroissois d'ailleurs dans une situation plus heureuse que la sienne. C'étoit assez pour lui déplaire. On n'aime pas à être humilié; elle n'ignoroit pas vos bontés pour moi. Le premier de ses regards me dévoila tous ses sentimens; sans y faire trop d'attention, je me jettai avec vivacité au col de ma mère, qui me reçut dans ses bras avec des transports de joie qu'on ne peut exprimer. « Quoi ! je te revois, chère Atalide? me dit-elle. Que de larmes tu m'as coûté? Par quel bonheur jouissé-je du plaisir de t'embrasser encore? Est-ce le généreux Achmet qui te ramené?
— Hélas ! la plus tendre des mères, lui répondis-je, permettez-moi de me livrer un moment tout entière au bonheur de vous serrer entre mes bras. Nous parlerons à'' Achmet une autre fois. Qu'il vous suffise de savoir qu'il est le plus généreux des hommes, et que ce qu'il vient de faire pour moi efface tout ce qu'il a déjà fait. »
Après les démonstrations de l'amitié la plus tendre, je demandai des nouvelles à'^Etnilie et de Lucile. J'appris que la première étoit plus constante que jamais dans sa vocation, et que la seconde, victime d'un fol amour, n'étoit oc-
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cupée que de ses mystères. J^applaudis à l'heureux sort de Tune et donnai des larmes à Tautre : « Vous pleurez, me dit Eloïse : sontce les douceurs qn'Achmet vous faisoit goûter en Turquie que vous regrettez? Tàge nous rend toutes les deux le triste exemple de l'inconstance des hommes; ils sont partout les mêmes. « C'est ainsi que mon aînée, rapprochant mon âge du sien, regardoit comme déjà arrivé, à mon égard, l'abandon qu'elle éprouvoit. « Non, lui dis-je, je n'ai pointa me plaindre d'.4cA;ne?. Si j'étois ambitieuse, les présens dont il m'a comblée à mon départ me mettroient en état de me passer de tout le monde ; mais je ne viens volontairement en France que pour me consacrer à Dieu.
— C'est, reprit-elle avec un souris malin, c'est le parti que prennent d'ordinaire les filles qui ont passé comme nous leur jeunesse dans les plaisirs; car ne vous imaginez pas que je croye que votre Turc, tout généreux qu'il soit, vous ait tant aimée gratuitement En vain nous a-t-il vanté l'estime qu'il avoit pour vous, je connois la valeur de ce mot; sa foiblesse ici pour notre sexe prouve assez celle qu'il a eue à votre égard. Achmet n'est pas homme à vous renvoyer, comblée de ses bienfaits, sans vous les avoir fait acheter. Cela est bien juste. On connoît les hommes.
— Quoi qu'il en soit, ma sœur, lui dis-je, si j'ai malheureusement suivi votre exemple,
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suivez maintenant le mien, et venez rejoindre Emilie : grâce au généreux Achmet, j'ai plus qu'il ne faut et pour vous et pour moi. »
Eloïse, qui manquoit des choses les plus nécessaires , frappée de ma réponse , garda quelque tems ijn profond silence, poussa des soupirs et laissa tomber quelques larmes. Je redoublai mes offres et mes prières. « Dieu seul, lui dis-je, ne peut nous tromper; daignez écouter sa voix qui parle au fond de votre cœur. C'est lui, ma sœur, qui veut y régner. Montrons-nous dignes d'un époux si aimable, que nous avons si cruellement abandonné. Retournons dans son sein avec confiance ; disputons-nous le bonheur de lui plaire et de l'aimer le plus. »
Je n'en dis pas davantage. Dieu acheva le reste. Eloïse en un moment parut une autre personne. Elle essuya ses pleurs, et se jettant à mon col avec vivacité : « Chère Atalide, me dit-elle, marche devant moi. Je te suis; courons adorer ce Dieu si longtemps désiré. L'appui des hommes n'est que foiblesse. »
Eloïse me suivit, en effet, quelques jours après au Couvent de. . . . Nos dettes payées, le reste de nos présens, cher Achmet, a servi à marier Lucile, la dernière de mes sœurs. Unie à un époux qu'elle aime, elle passe tranquillement ses jours avec ma mère dans une heureuse abondance, qu'elles tiennent de vos bienfaits. Vous êtes notre sauveur à toutes.
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Voilà, cher Achmet, Thistoire de ma déplorable famille; il ne me reste plus qu'à vous dire un éternel adieu. Triste mot à prononcer pour une ame sensible. Quoi! je ne vous reverrai plus, ô vous que je n'ose nommer! Je ne jouirai plus de votre chère présence. Les jours, les mois, les années entières s'écouleront sans que j'entende prononcer votre nom. Je ne vous écrirai plus, et je ne recevrai plus de vos chères nouvelles ? Que de larmes vous m'avez déjà coûté! aurai-je la force de n'en plus répandre? Mais, hélas! elles baignent encore ces lignes que trace une main tremblante. Jamais je ne les vis couler avec tant d'abondance. Mon cœur et mon ame voudroient se coller avec elles sur ce papier, qui doit passer entre vos mains. Pourquoi ne puis-je y imprimer que mes lèvres ? Portez-y les vôtres. Seigneur, et baisez du moins les larmes que vous m'arrachez, au défaut de l'infortunée qui les verse. Mais que dis-je, infortunée ? Ai-je donc déjà oublié que je ne fus jamais si heureuse? Grand Dieu ! si vous ne me soutenez, l'amante va reparoître. Où suis-je? Pourquoi mes pleurs redoublent-elles? Je ne me connois plus. Mon cœur est plus sensible que jamais. Cher amant, puisque je ne dois plus te revoir, qu'il me soit du moins permis de te dire pour la dernière fois que je t'aime plus que ma propre vie. Cet habit, ce voile sacré, ce bandeau, cette cellule, tout me dit que je ne suis plus à toi. De tous
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tes dons, il ne me reste que ton portrait. Non, Achmet, je n'ai pas encore eu la force de m'en défaire; il est sous mes yeux. Je le touche. En quelles mains le remettrai-je ? Une autre que moi auioit un bien si précieux? Non, ce n'est qu'à toi seul que Je puis le rendre. Je vais l'enfermer dans cette lettre que je ne puis finir. Puisse, avec cette image de ce que j'aime, m'abandonner mon fol amour! C'en est fait; je te vois, je te tiens, je te baise pour la dernière fois; je ne te retrouverai donc plus, cher Achmet, qu'au fond de mon cœur. Mais que dis-je? n'ai-je pas encore promis de t'en bannir, ainsi que de ma mémoire ? Ou te trouverai-je donc? Nulle part. J'en frémis. La mon même, triste souhait des amans malheureux, ne peut nous réunir. Elevé dans une autre Religion que moi, mon Dieu n'est pas le tien. S'il t'éclairoit, que de grâces j'aurois à lui rendre! Que de vœux je vais lui faire ! toutes mes prières seront pour toi. Si du moins je pouvois espérer te retrouver dans la demeure sainte quïl me prépare, je mourrois sans regret. Sans toi, tout Dieu qu'il est, il ne rendra jamais mon bonheur parfait. Est-ce donc là ce que ma religion m'enseigne? Il est tems de fermer ma lettre et de vous oublier pour toujours... Hélas!... Mais finissons. Adieu, Achmet. Songez quelquefois à votre chère Atalide. Je ne dois plus penser à vous. Je sens que mon cœur aura bien de la peine à tenir ce que
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ma bouche a promis. Adieu; je ne m'arrache de vos bras, qu'en m'arrachant au monde entier. Me voilà renfermée toute vivante dans mon tombeau, dans le cercle étroit de quelques arpens de terre qu'environnent de tristes murs ; rideaux terribles qui me cachent tout Tunivers ; mais de tout cet univers, Achmet, le Ciel m'est témoin que je ne regrette que vous. Le sacrifice en est fait. . . Mes forces m'abandonnent; mes sens se troublent; la plume me tombe des mains ; je cours aux pieds des autels. Adieu, cher Achmet, adieu! pour une éternité tout
entière. Ah ! Ciel Adieu ! adieu !
adieu ! . . . .