DE LA MARQUISE DE CHAMBERTIN
A Achmet.
JE vous ai permis, il est vrai, de m'écrire ; c'est un effet de mon imprudence ; mais je ne vous ai pas promis de réponse. Cependant, comme de vastes mers nous séparent, et que je
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me trouve à Tabri de votre témérité, je ne puis vous refuser une lettre : heureuse si je n'eusse jamais eu avec vous que ce commerce innocent; je serois plus tranquille et j'aurois moins de larmes à donner à ma foiblesse. Sans doute que j'eus ma place dans le récit que vous fîtes de vos amours aux compagnons de votre voyage. Il me semble vous entendre y rappeler avec plaisir votre triomphe et ma honte. Je croyois les Turcs plus discrets. Applaudissezvous de ma défaite. Si vous pouviez voir les regrets qu'elle me coûte encore chaque jour, peut-être que votre victoire vous paroîtroit moins flatteuse.
Tirons le voile sur ce moment malheureux, dont mes pleurs ne me laisseront jamais perdre le triste souvenir. Par quel charme secret faut-il que vous me soyez encore cher, vous que je devrois haïr? Mais pourquoi vous parler de moi, quand je n'avois pris la plume que pour vous entretenir de votre chère Atalide? Je Pai vue, cette aimable Françoise que vous m'otîrez pour amie ; nous mêlions nos pleurs ensemble, au moment que je reçus votre lettre. Si la différence de nos conditions semble s'opposer à l'union de nos cœurs, d'autres raisons nous engagent à nous aimer. Les amis que nous donne la fortune sont moins tendres que ceux que les mêmes malheurs réunissent.
Toutes les deux victimes de votre passion, et conservant encore pour vous le souvenir le
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plus cher, malgré notre repentir, pourrionsnous ne pas être liées de l'amitié la plus étroite? Croiriez-vous que nous nous disputons quelquefois la gloire de vous avoir le plus aimé? Atalide prétend remporter sur moi; mais si fai Tair de lui céder, ce n'est que par complaisance. Avouez que nous sommes bien partagées de la foiblesse de notre sexe ! nous pleurons notre honte, et nous voulons nous en faire un trophée. L'amour est-il donc un mal incurable, et n'en peut-on guérir?
Je n'avois pas besoin de votre lettre pour m'engager à retenir Atalide avec moi ; il ne falloit que me procurer le bonheur de la connoître : que vous étiez heureux de posséder un semblable trésor! Je vous pardonne les larmes que vous coûte son départ. La perte que vous faites est irréparable. Atalide fût- elle une femme ordinaire, elle vous est chère ; ce motit seul me la rend précieuse; mais, que dis-je? ne vous donnerai-je jamais que des marques de ma foiblesse? Mère de famille, est-ce donc là l'exemple que je dois aux enfans qui m'environnent? De quel front puis- je chaque jour prêcher la vertu à ma fille, quand, plus raisonnable que moi, l'innocence de sa vie me reproche sans cesse la honte de la mienne. Sans vous, Achmet, fidelle aux cendres de mon époux, je n'aurois rien à me reprocher. Pourquoi fûtcs-vous si généreux? Pourquoi fus-je si reconnoissante ? Que ne me laissiez-vous
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plutôt périr de misère? Que ne vous ai-je laissé périr d'amour ? Foible contentement ! Que nous reste-t-il de ce plaisir passager? A vous l'idée affreuse d'avoir déshonoré une femme vertueuse, et à moi, des larmes que le tems n^a pu encore sécher.
J'ai reçu avec joie les présens que vous m'envoyez. Sensible à votre tendre souvenir, comptez que je ne vous oublierai jamais; tant que de vastes pays nous sépareront, je puis m'entretenir avec vous sans crime. D'ici, je me sens forte. Je ne vous trouve qu'aimable, et j'oublie que vous n'êtes que trop dangereux.
Je viens de recevoir une lettre de Madame de Corcelange. Elle se plaint de son cher Dely. Elle auroit fort souhaité le retenir en France : voici comme elle s'explique à son sujet; faites-lui en part.
// est enfin parti, ce cher fils que fainioîs plus que moi-même. L'empressement de revoir son père Va rendu insensible aux larmes de sa mère. Rien n'a pu le retenir. Je mourrai contente, puisque j'ai pu embrasser une fois en ma vie ce tendre fruit de mes premières erreurs. Que ne puis-je avoir rendu le dernier soupir dans ses bras! Que n'a-t-il fermé mes yeux! Témoin de ma mort., il V auroit apprise à Muley, que je ne reverrai jamais; il m' auroit pleurée, j'aime à m'en flatter:, il me souvient encore du jour qu'il me rendit sensible. Hélas!
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je n'en puis perdi-e le souvenir. Dely vous a-t-il été voir en passant à Lyon? Je le lui avois recommandé; il me Vavoit promis^ etc.
Toutes les fois que je pense à Madame de Corcelange et à son fils, je tremble pour moi. Grand Dieu, que deviendrois-je, cher Achmet, si j^avois un pareil malheur? Quoi! il faudroit aussi me priver pour toujours de la vue d''un enfant, innocent du crime qui l'auroit fait naître? Je frémis à cette seule pensée. Puisse ma faute être ensevelie dans un éternel oubli ! car à qui confierai-je mon secret et un dépôt si précieux? Fasse le Ciel qu'il ne naisse point de fruit de ma foiblesse, qui puisse me la reprocher toute ma vie! Je Tespere; la seule idée m'en fait frémir. Un tems assez considérable s'est déjà écoulé. Mes remords seuls jusqu'à présent me reprochent ma faute.
Adieu, cher Achmet. Je suis peut-être une imprudente de vous écrire. Si c'est une faute, ce sera la dernière. Adieu donc pour toujours; quel mot ! adieu, le plus aimable des mortels. Je vais travailler à vous oublier. Heureuse si je puis en venir à bout! Adieu.
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