‹ Contes de Godard d'AucourChapitre 4 sur 16 · I. Mademoiselle Du Thé · texte numérisé non relu

I. Mademoiselle Du Thé

4 Contes de Godart d Q/îucour .

veut, sont peu de chose sans le charme de la nouveauté.

Votre protection seule peut donc rajeunir cette Brochure; placez-la dans vos délicieux boudoirs, inconnus à l'ennui : les Grâces ont toujours été Tasyle des Muses, et Temploi le plus doux des Muses est d'amuser les Grâces. Commencez vos séances par quelques pages de ces Mémoires; vous et ces Messieurs, vous en trouverez bien, j'ose le garantir. Si vous faites cette faveur à ces prémices de ma plume, cette Edition sera bientôt suivie d'une autre, et ses succès, multipliés sous de si heureux auspices, croîtront avec les vôtres.

Ce n'est qu'avec admiration, Mademoiselle, que j'envisage le haut point de gloire où vous et vos Compagnes êtes parvenues. Nous ne sommes plus heureusement en ces tems de barbarie, où la vertu sévère régnoit à l'ombre des Loix: la douce licence, sous le nom de liberté, a ouvert enfin la carrière à nos vastes désirs ; vous triomphez, divines Enchanteresses, et vos charmes séducteurs ont changé la face de la France.

Nos Palais, nos Hôtels ne sont plus aujourd'hui que la triste retraite du lugubre hymen, où d'indolentes épouses languissent dans l'ennui, sous la garde d'un Suisse chamaré, qui, comme le marbre de sa porte, n'indique que l'Hôtel du Maître et la prison de sa triste moitié, tandis que la sémillante jeunesse, en

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foule dans vos petites maisons, y fixe l'amour etles jeux, et vos petits soupers font par-toutle désespoir des Grands.

Chacun court après le plaisir; c'est Taimant qui nous entraîne: mais, vrai Protée, où se trouve-t-il? Vous seules avez le don de le fixer. Echappé de Cythere, il fuit à tire-d'aile le cercle empesé de nos Prudes: en vain, pour le retenir, prétendent-elles à Thonneur d'être ce qu'on nomme la bonne compagnie; le plaisir préfère la Belle que quelques maussades Censeurs appellent la mauvaise; il semble qu'il y respire avec plus de liberté son air natal. S'éloigne-t-il du séjour fastidieux des Villes, pour courir les champs? Si on le voit quelquefois sous le masque de Thalie, dans des Comédies de société, se mêler à leurs inépuisables tracasseries, c'est toujours parce qu'il circule, dans l'atmosphère des coulisses bourgeoises, un air Cythérien, apporté de chez vous par nos jeunes gens. On diroit qu'Enrôleurs adroits, ils ne quittent un instant vos drapeaux que pour chercher à vous faire des prosélytes ; aussi refuse-t-on de les écouter. Ils retournent bien vite dans vos foyers; le plaisir les suit, et les plus belles campagnes, les plus opulentes changées en solitudes, restent abandonnées à quelques vieux Célibataires de votre réforme, trop heureux de pouvoir encore traîner de château en château les restes languissans de leur jeunesse usée à votre service. Là, rajeunis, ressuscites,

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fêtés par la disette d'hommes, et par le besoin qu'on a d'eux pour figurer dans un triste trécet ; si ces Galantins surannés reparoissent sur la scène, c'est encore au souvenir de ce qu'ils ont été chez vous, qu'ils doivent la petite considération qui leur reste. C'est ainsi qu'élagués, renvoyés de la prétendue mauvaise compagnie, ils sont réduits à venir composer la bonne.

Mais le dirai-je. Mademoiselle, vous tenez encore vous-même à cette bonne compagnie, par ces aimables demi-vertus qu'on y tolère, et qui, s'y accrochant adroitement d'une main, vous tendent secrètement l'autre. Ces espèces d'hermaphrodites, d'êtres amphibies et sans conséquence, sontle lien sympathique, l'anneau heureux, qui, réunissantlesdeux extrémités, composentl'universalité ducercle femelle, donttous les rayons partent à peu près d'un même centre ; de sorte que Ton peut dire que les têtes de toutes les femmes tournent à peu près sur un même pivot; plus de nuance qui les distingue.

Souveraines des modes, n'est-ce pas vous encore qui les donnez? votre goût en décide; vos plumes toisées deviennent la mesure commune: telle n'ose vous imiter en grand, qui s'étudie à son miroir à vous copier en détail; pour plaire, ou prendre de plus beaux modèles.

Siècle divin, qui sait fouler aux pieds les préjugés, les Loix, et qui, confondant tous les états, tous les âges, consacre tous les excès, tu seras à Jamais célèbre dans l'histoire !

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C'est à vous et à vos amies, charmante D. T. que Ton doit cette lieureuse révolution dansnos mœurs ; à vous toutes en est la gloire, et vous en jouissez. Soit que, traînées dans des chars élégants, vous embellissiez les boulevards poudreux; soit que. Nymphes empluraées, la tète échaffaudée et couverte de mille pompons, vous éclipsiez dans une première loge la modeste Citoyenne, ou qu'au monotone Colisée, le front levé, l'œil assuré, vous étaliez vos grâces et fixiez sur vos pas une foule empressée, tous les regards ne sont-ils pas tournés sur vous? Moderne Panthéon, tu réunis toutes nos Divinités et tous nos hommages.

Vos privilèges, Déités du jour, sont aussi grands que sacrés ; et comment ne le seroientils pas ? Effets précieux du commerce, il est bien juste que vous participiez à l'heureuse liberté qu'on lui doit; vous formez, sous la protection deCypris, une République indépendante. Vos revenus, mieux fondés que ceux de l'Etat, se trouvent tous imposés sur nos besoins de première nécessité, et ils vous parviennent d'autant plus sûrement , que , sans secours étrangers, vous en faites seules la recette et la dépense : vous ne troqueriez pas le produit de vos charmes, contre la pension de la Duchesse la mieux payée de son mari.

Quand j'écrivois dans mon printems ces folies que je vous adresse, je les éprouvois vivement : j'eusse pu alors vous présenter un honi-

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mage peut-être plus de votre goût; il est beaucoup de choses que Ton fait mieux à vingt ans qu^a cinquante; aujourd'hui je vous payerois mieux: c'est toujours quelque chose.

Dansma jeunesse, il faut en convenir, toutes les Belles n'étoient pas des Vestales ; car depuis qu'Eve écouta le serpent, nos Françoises en ont bien écouté d'autres; mais alors, ce que le vulgaire appelle les femmes honnêtes, permettez-moi ce radotage, avoient encore le haut du pavé et donnoient le ton. Bercés des mains de la trompeuse espérance, nous avions l'imbécilité de suivre leur char, et contens de vous adorer en secret, nous n'avions pas même l'esprit de nous ruiner avec vous. Ignorant vousmême Texcellence de votre état, vous n'osiez encore vous risquer au grand jour. Mais aujourd'hui que la commode licence a tiré le rideau qui vous tenoit à l'écart, vous éclipsez, par votre faste, la femme la plus opulente : c'est avoir franchi la barrière à pas de géant, et le plaisir a rempli l'intervalle qui se trouve entre la stérile vertu et la séduisante volupté.

Depuis cette heureuse révolution, rien ne vous arrête : plus d'obstacles ; l'hymen, tourné au ridicule, ose à peine se montrer : vous paroissez publiquement dans les voitures de vos amans ; vous portez leurs livrées, leurs couleurs, souvent les diamants de leurs épouses, et toujours leur aisance: vos petites maisons s'élèvent partout des débris des grandes, et forment par

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leur nombre, dans les fauxbourgs de la Capitale et sur ses boulevards, une espèce d'enceinte, de circonvallation, qui, la tenant comme bloquée, vous en assure à jamais l'empire.

Que Ton dise encore que la France est folle, que ses modes, ses mœurs et ses usages n'ont pas le sens commun : jamais fut-elle mieux policée ! le beau sexe, qui marche sous vos étendarts, y joua-t-il jamais un plus beau rôle ? il y voit non seulement tous les hommes à ses pieds, mais encore toutes les loix et tous les préjugés. O siècle plein de goût, de délicatesse, d'honneur et de discernement !

Epousesabandonnées, voulez-vous reprendre l'empire? défaites-vous de cette antique vertu, de cette vieille décence passée de mode: imitez vos maris; ils vous ont ouvert la carrière : courez sur leurs pas à tous les plaisirs ; donnez comme eux dans tous les travers : c'est peutêtre le moyen de les en tirer. Mais que dis-je ? j'abuse du radotage que je me suis permis : ce n'est pas de l'intérêt de l'hymen dont Je me suis proposé de parler, mais du vôtre, Beautés du jour, et vous méritez bien la préférence.

Que l'on balance en effet, sans partialité, vos divers avantages; nos presque inutiles Virtuoses, qui font sonner si haut leur mérite, ne servent qu'au plaisir du seul homme dont il a plu à l'hymen de les gratifier ; c'est là que se borne leur existence ; il est leur univers, le centre de tous leurs mouvemens, la petite

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sphère autour de laquelle elles tournent sans cesse. Modernes Laïs, vous embrassez un plan plus étendu: montant sur un plus vaste théâtre, vous prenez le plaisir en général pour but, tous les hommes pour objet, et le bonheur public pour fin de vos sublimes spéculations. Eternelles victimes, et toujours sur Tautel, vous faites plus d'heureux en un jour, que les autres dans toute leur vie. Oui, Mademoiselle, vous êtes le véritable luxe essentiel à un grand Etat; Pappât puissant qui lui attire les étrangers et leurs guinées : vingt modestes Citoyennes valent moins, au Trésor Royal, qu'une seule d'entre vous; aussi êtes-vous hors de tous les rangs, à côté de tous les états, et les femmes par excellence de tous les hommes.

Pour juger d'autant plus de votre supériorité, que Ton vous compare encore un moment à ces jeunes et modestes Beautés qui languissent dans un triste célibat, sous l'aile de leur chaste mère : inconnues hors du petit cercle où elles sont concentrées, se présente-t-il quelque prétendant? Froids calculateurs de la dot, la femme est à peine comptée pour quelque chose : l'or devient la boussole de son mérite, et si ce métal tout-puissant ne parle en sa faveur, l'aiguille de l'hymen ne tourne point pour elle.

Nos aveugles ancêtres, toujours couverts du manteau du préjugé, préféroient jadis la vertu toute nue. Depuis que la décence a pris soin de la vêtir, on la veut couverte d'or: la Beauté

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la plus aimable, la mieux née, sans fortune, gémit dans Poubli, et un triste cloître devient souvent le seul asyle qui lui reste.

Mais vous. Beautés compatissantes, qui, contentes de Phommage sterling des mortels, négligez leur stérile estime, que votre sort est différent ! Paroissez-vous sur le trottoir du monde, quelle que soit votre origine, au sortir même de la fange, c^est à qui vous aura : jamais veuves, toujours adorées, une foule d'amans empressés grossit votre Cour : portées au plus haut prix, couvertes de diamans, ce n'est qu'au poids de Tor que Ton vous obtient ; on vous prodigue cet or pour la moindre de vos faveurs, lorsqu'on en exige de la vertu pour se l'associer. Son règne est passé ; la douce volupté lui succède dans la Capitale, et c'est en vos mains , charmante D. T. que son sceptre repose.

Dans l'enthousiasme qui m'anime, je lis dans l'avenir, que, nouvelle Galathéede quelque moderne Pygmalion* , un jour votre statue ornera les péristiles de nos Spectacles et de nos Waux-Haal : cette gloire immortelle est réservée à ce siècle digne de vous.

On dit même. Mademoiselle, que l'on voit déjà dans un atelier fameux, votre buste en marbre, représentant une vestale, d'après l'idée

I. Allusion à la scène lyrique de Pygmalion, du célèbre J. J. R.

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heureuse que vous en avez donnée vous-même. Ce quatrain, que je prends la liberté de vous adresser, pourroit être gravé au bas de ce buste enchanteur. Voulez-vous bien en faire part à l'Artiste à qui vous avez commandé ce chefd'œuvre : c'est lui qui parle.

Je voulois, Beauté sans égale, Faire de vous une Vénus en pié;

Mais il vous plaît d'être en Vestale, De votre corps je n'ai pris que moitié.

Je suis avec tout le respect que vous méritez.

Mademoiselle,

De vos grâces le très humble, très obéissant Serviteur.

MÉMOIRES TURCS

uisQUE je me trouve dans un pays si fertile en Auteurs , on me permettra bien de rêtre aussi. Un Turc, quoi qu'on en dise à Paris, est un homme comme un autre. Les ''?'3s^^fêtsîr^#'Sj^S;^ François , naturellement polis, me pardonneront sans doute les fautes que je ferai en leur langue. Je Tavois apprise dans mon enfance avec assez de soin, maisjeraiun peu négligée, depuis quelques années que je travaille à mettre TAlcoran en vers turcs; je pourrai bien aussi le mettre en vers françois; j'en apprends les régies. Comme

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je veux, avant que de sortir de France, me faire recevoir ou associer à quelque Académie, car il faut tenir à quelque chose, je suis bien aise de donner au Public françois un morceau de ma façon : ce sont mes Mémoires que jeprends la liberté de lui présenter ; Je le prie de m''être favorable. Malgré ma grande jeunesse, rhistoire de ma vie ne laisse pas d''ètre amusante et de contenir des faits assez intéressans. J^avois d'^abord donné à ce petit préambule le nom de préface ; mais, ayant appris qu'on ne les lit plus, je me contente de dire à la fin que c'est une préface qu'on vient de lire.

Nous autres Turcs, nous ne connoissons souvent que nos pères ; en cela difîérens des François, qui ne peuvent répondre que de leur mère. J'avois erivir^'n dix ans, quand, curieux de connoître la iiiienne, dont je n'avois jamais entendu parler, je demandai un jour au Bâcha Muley, mon père, si elle étoit morte. Je m'apperçus que ma question Taffligeoit ; les enfants sont sensibles; je me mis à pleurer; mes larmes Tattendrirent ; il me prit entre ses bras en soupirant, et me dit qu'elle vivoit encore, qu'elle m'aimoit, mais que je ne pouvois la voir, étant trop éloigné d'elle.

Comme mon père me parloit de préférence en françois, je lui demandai un jour pourquoi il me faisoit apprendre cette langue avec tant de soin. « C'est, mon fils, me dit-il, qu'ayant accompagné en France l'Ambassadeur de la

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Porte, il y a environ dix ans, j'en suis revenu avec une estime singulière pour cette nation. » Incapable alors d'aucune réflexion, je me contentai de cette réponse.

Quelques mois après, Muley, voulant juger par lui-même des progrès que je faisois en cette langue, me fit expliquer plusieurs lettres françoises : je les rendis en turc le mieux qu'il me fut possible, et il en parut si satisfait, qu'il redoubla de caresses à mon égard. Depuis ce jour, toutes les fois qu'il recevoit des lettres de l'aimable Françoise avec laquelle il étoit en correspondance, il ne manquoit jamais de me les faire expliquer. Il paroissoit prendre plus de plaisir à m'entendre lire les expressions passionnées qu'elles contenoient, qu'à les lire lui-même ; comme si, passant par ma bouche, elles eussent acquis un nouveau prix : cette lecture finie, mon père ne manquoit jamais de m'appeler son cher fils, de m'embrasser sur le front, et de me serrer dans ses bras en levant les yeux au ciel.

J'étois si touché de la lecture attendrissante de ces lettres et des caresses qu'elles me procuroient, que toutes les fois que je voyois Miiley, je ne manquois jamais de lui demander avec empressement s'il n'avoit rien de nouveau à me donner à lire. « Non, me disoit-il quelquefois, en me jettant de tendres regards, et en étouffant des soupirs qu'il vouloit me cacher; on nous oublie, mon cher Dely. »

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Comme il me céloit souvent une partie des lettres qu'il recevoit de France, et qu'il ne me laissoit pas tout lire indifféremment, je sentis naître en moi un mouvement de curiosité bien pardonnable à mon âge : j'attendis avec impatience que mon père me fît appeller, pour lui traduire quelque nouvelle lettre ; il étoit dans l'usage de m'en faire relire alors trois ou quatre des anciennes. J'espérai pouvoir profiter de la circonstance, pour me saisir adroitement de quelqu'une, sans être aperçu.

Ce moment tant souhaité arriva. Je mis mon attention à examiner oii Muley mettoit ses lettres ; m'appercevant qu'il les glissoit dans sa ceinture, je fus assez heureux pour en saisir une en le caressant, et la cachai sans qu'il s'en apperçût. Mon larcin fait, il me tarda d'être seul, et je ne fus pas plus tôt libre, que je satisfis ma curiosité. Je reconnus avec plaisir que cette lettre étoit une de celles dont mon père ne m'avoit laissé lire que quelques lignes. Mon ardeur à la parcourir fut si grande, et je la lus avec tant de rapidité, qu'à la première lecture je n'y compris rien. Surpris cependant d'y avoir trouvé plusieurs fois mon nom, je la relus avec plus d'attention, mettant en usage tout ce que je savois de françois, pour en comprendre jusqu'au moindre terme.

Cette lettre m'apprenoit des choses trop intéressantes, pour ne l'avoir pas conservée le plus précieusement qu'il m'a été possible. Je l'ai

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encore relue mille fois depuis avec un nouveau plaisir. Elle commence par quelques plaintes que cette belle Françoise fait à mon père, sur ce qu'il a été deux mois sans lui écrire ; et après de tendres reproches, dont Tamour semble avoir choisi les termes, elle finit par ces mots, que Muley n'avoit jamais voulu me laisser lire : « Embrassez pour moi notre cher Dely. Que vous êtes heureux d'avoir près de vous ce gage précieux de Tamour le plus tendre qui fût Jamais ! Lui parlez-vous quelquefois de sa mère ? A-t-il quelqu'un de mes traits? Puisse-t-il les retracer à vos yeux! Cher Muley! ne le confondez-vous point avec les Gjifans de vos esclaves ? Non, je ne le puis croire. Né d'une mère libre, il jouit sans doute d'un sort plus heureux. Adieu, puissiez-vous ne jamais oublier votre chère Euphémie. »

Convaincu que je tenois la vie de cette Françoise, je conçus dès lors combien elle étoit chère à mon père, par les bontés et les attentions qu'il avoit pour moi. Je me rappellai avec plaisir les larmes de joie que je lui avois vu répandre en lisant cette même lettre, et je compris aisément quelle satisfaction c'étoit pour lui de se l'entendre lire par une bouche si chère. Ma voix l'attendrissoit; je m'étudiai depuis à en rendre les inflexions plus touchantes. On verra par la suite de ces Mémoires, comment je pas<;ai en Turquie.

Un jour que mon père écrivoit à Euphémie,

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il me demanda si je ne serois pas. bien aise de lui faire un petit compliment en françois; sur ce que je lui répondis que j''en serois charmé, il me donna sa plume et me dit d'écrire sur le repli de sa lettre ce qui me viendroit à Tesprit. Il éioit sans doute bien aise d'envoyer de mon écriture à ma mère : en vain je le priai de me dicter ce qu'il souhaitoit que j'y misse; il voulut que cela vînt de moi, et j'écrivis : Dely vous aime de tout son cœur.

Midej- fut si charmé de ce que je venois d'écrire, qu'il m'embrassa avec transport. A la première lettre qu'il reçut de France, je lui demandai si la Dame avoit été contente de mon petit compliment; il me rép>ondit que oui et me donna à lire sa réponse, qui commençoit ainsi : Je suis des plus sensibles à l'amitié de l'aimable Dely. Embrasse^-le pour jnoi : que ne puis-je m'en acquitter moi-même !

Je ne manquai jamais depuis d'écrire quelques lignes dans toutes les lettres de Muley, et il y avoit toujours quelque chose pour moi dans celles d'Jiuphémie.

Un jour que je voulus savoir de mon père, si cette Euphémie n'étoit pas quelqu'une de ses anciennes esclaves, dont il se seroit défait, il me parla de cette Françoise en des termes qui me firent connoître combien il la mettoit au-dessus de toutes les femmes de son serrail : ce fut alors qu'il m'apprit qu'il devoit sa connoissance au voyage qu'il avoit fait à Paris,

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avec PAmbassadeur quUl avoit suivi en 1721 ; qu'il Tavoit aimée, et qu'il en avoit été tendrement aimé; que depuis ce temps, Tabsence n^avoit servi qu'à serrer les nœuds qui les unissoient Comme Je lui demandai pourquoi il ne Pavoit pas amenée avec lui, qu'il étoit assez riche pour acheter la plus belle femme du monde.

« Mon fils, me dit-il avec bonté, chaque pays a ses usages ; les femmes que vous voyez ici nos esclaves sont en France autant et plus libres que nous. Chaque homme n'en peut posséder qu'une ; mais j'avoue que si toutes ressemblent à Euphémie, malgré le grand nombre de celles qui peuplent nos serrails, les François sont mieux partagés que nous.

— Et qui a pu empêcher cette Dame de vous suivre librement ? dis-Je à mon père.

— Ce qui m'a empêché moi-même de demeurer en France, notre religion, mon fils; je plaignis son sort, elle plaignit le mien; ei tous deux fermes, inébranlables dans notre culte, nous fîmes de vains efforts pour nous convaincre : elle résista à mes raisons, je résistai à ses larmes. J'ai triomphé de son cœur, et non de sa religion; tant il est difficile de vaincre les préjugés dans lesquels nous sommes nés. »

J'avois environ quatorze ans quand Muley me tint ce discours. Il se servit de celte occasion pour m'engager à demeurer toujours fidèle au grand Mahomet, et à ne pas me lais-

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ser surprendre par les apparences, si j'allois quelque jour en France.

Mon père, d'un mérite supérieur, avoit passé successivement par toutes les grandes charges de l'Empire. On ne fait pas tant de chemin vers la fortune, sans exciter bien des jaloux; chaque pas offre des rivaux à combattre. Les a-t-on surmontés, ils deviennent des ennemis d'autant plus dangereux, qu'ils cachent avec art les embûches qu'ils vous tendent. Mon père, comme tous ses semblables, ne parvint aux postes les plus élevés que pour tomber de plus haut.

Un jour que nous lisions des lettres de l'aimable Françoise, et qu'il m'accabloit de caresses, j'eus la douleur de voir une troupe de Janissaires Tarracher impitoyablement de mes bras et le conduire en exil ; à peine lui laissat-on le temps de me dire en m'embrassant : Apprene^, mon fils, par mon exemple ce que c'est que la fortune. Après ce peu de mots, auxquels je ne répondis que par des larmes, il fallut nous séparer, sans que j'aie pu depuis être instruit de son sort.

Comme personne ne put savoir où Muley etoit relégué, le bruit se répandit bientôt que sa vie avoit été terminée par le fatal cordon.

Ainsi je fus privé de la vue du plus tendre de tous les pères, dans le temps que j'avois le plus grand besoin de ses conseils. Que cette perte rendit mon sort différent de ce qu'il avoit

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été jusqu^alors ! Du comble de la fortune, je tombai dans Tétat le plus déplorable qui fût jamais ; car le Grand-Seigneur, selon les loix du pays, hérite de tous les grands qu'il opprime.

Persuadé que Miller n'éloit plus, je me dérobai de Constantinople et fus m'engager volontairement au service d'un Marchand d'esclaves, nommé Aray. Je l'accompagnai en Perse, où il alloit acheter des femmes. Un de mes amis, peu favorisé de la fortune, me suivit.

On ne pleure pas toujours; le temps adoucit les peines les plus ameres, quand elles sont sans remède. J'étois dans l'âge où les passions se font sentir, et je les avois violentes : je ne voyois gueres de femme aimable, sans éprouver des désirs que j'avois peine à réprimer. On en jugera par les transports qui s'emparèrent de mon cœur, à la vue d'une jeune Persane. C'étoit une de ces beautés que le Créateur ne semble avoir ornées de tant d'attraits, que pouf donner une idée de sa puissance.

Nous étions près de rentrer en Turquie, avec une douzaine d'esclaves des plus belles que nous avions pu trouver, lorsqu'un homme mis assez simplement vint nous dire qu'il avoit une fille d'une beauté rare : il ajouta qu'il Télevoit avec un soin extrême ; qu'elle étoit digne d'entrer dans le serrail du Grand-Seigneur. Comme nous n'étions qu'à deux far-

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sanges* de Tendroit où elle étoit, Aray, notre maître, m^ envoya, pour voir si cet homme n'exagéroit point les charmes de sa fille, étant naturel de vanter ce dont on veut se défaire. Nous étions d'ailleurs accoutumés à entendre chaque jour de semblables exagérations. Asor (c'est le nom de ce bon vieillard) me conduisit à travers des bois et des montagnes inaccessibles, dans une espèce d'habitation qu'il avoit entre des rochers. Je frémis à la vue d'un séjour si sauvage, et capable d'effrayer les plus déterminés. D'un côté, ma vue se perdoit dans des abîmes creusés par des torrens qui s'y jettoient avec un bruit épouvantable ; et de l'autre, à peine mes yeux pouvoient atteindre le sommet des montagnes que nous côtoyions.

A l'horreur d'un séjour si affreux, succéda l'objet le plus aimable. Je trouvai, dans une espèce de jardin sauvage, une jeune fille, telle que je n'en avois jamais vu. Ses grâces sans art, sa modeste douceur dissipèrent bientôt mes craintes. Asor appella Théophie, c'étoit le nom de cette belle, et lui ayant dit de nous suivre dans une petite cabane : « Voilà, me dit-il, celle dont je vous ai parlé; pensez-vous que votre maître en sera satisfait ? — J'ai tout lieu de le croire, lui répondis-je avec une émotion, un trouble que je n'avois pas encore éprouvé ; aussi jamais l'amour ne s'étoit-il

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