I. Lieues persanes
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offert à mes yeux avec des trais si séduisans. » Tout me ravissoit en cette aimable enfant; à chaque regard, je découvrois de nouvelles grâces, qui allumoient de nouveaux feux dans mon cœur. Asor me vantoit les charmes de sa fille, et m'en faisoit remarquer jusques aux moindres agrémens. Soins superflus, j'en découvrois mille fois davantage. Je voyois des yeux de Pamour.
Comme Théophie se tenoit debout devant moi, les bras croisés, en baissant modestement les yeux. Je la priai de me donner une de ses mains: je la trouvai d'une beauté si parfaite, et d'une blancheur si éblouissante, que je brûlai d'y porter mes lèvres; mais je me retins par prudence, de crainte que, paroissant trop épris des charmes de cette belle, Asor ne la mît à un prix excessif, ce qui m'auroit désespéré.
« Je puis donc la conduire à votre maître », me dit ce bon vieillard, avec un air de satisfaction, qui marquoit combien il étoit charmé de se défaire d'un bien si précieux. Que les François, qui liront ces Mémoires, ne soient point étonnés de cette conduite, barbare en apparence ; qu'ils sachent que c'est un honneur pour les femmes d''Asie de passer dans nos serrails. On y destine les plus belles dès leur enfance, et la conduite qu'elles y doivent tenir est l'objet des premières leçons de leurs mères. C'est ainsi que l'usage se rit des préjugés, en autorisant parmi certains peuples ce qu'il con-
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damne chez d'autres. La nature répugne à peu de chose, elle se plie à tout : telle est à Paris une beauté fiere et dédaigneuse, qui se trouveroit honorée à Constantinople d'être l'esclave de celui à qui elle daigne à peine donner desloix. Je n'eus pas plus tôt assuré Asor qu'il pouvoit conduire Théophie à Aray, qu'il nous quitta pour aller cueillir quelques fruits destinés à nous rafraîchir. Quel moment que celui où je demeurai seul avec cette charmante Persane! Je la fis asseoir à côté de moi, et prenant une de ses mains, pour cette fois je ne pus m'empêcher d'y porter mes lèvres brûlantes. « Quel est i'heureux mortel, lui dis-je, à qui tant de charmes sont réservés ? Que j'envie son bonheur ! que ne suis-je en état de payer tant de grâces, et de vous faire, belle Théophie, un sort digne de vous !
— Hélas ! me dit-elle, avec une franchise que les Françoises auront peine à croire , il y a long-temps que je brûle de connoître un homme et de faire son bonheur ; toute la grâce que je vous demande, c'est de ne pas me faire passer dans le serrail de quelque vieux Bâcha , où Ton n'a que le stérile honneur de leur appartenir, sans y goûter jamais les douceurs de l'amour, après y avoir été destinée dès l'enfance.
— Non, lui dis-je, non, belle Théophie, tant de charmes ne seront point perdus : quelque jeune Chef de nos braves Janissaires en fera un
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usage conforme à vos désirs. — Puisse-t-ilvous ressembler, poursuivit-elle, en me jettant un regard animé de la plus vive tendresse ; que je serois heureuse ! » Flatté d^une réponse si conforme aux sentimens de mon cœur, je gémissois en secret de n^être pas en état de posséder un si rare trésor.
Je ne sais qui me retint, et me fit modérer les transports violens qui agitoient mon ame. Né d'une mère françoise, mon cœur, souvent françois, dément Thabit que je porte. C'est delà, sans doute, que me vient le respect que j'ai toujours eu pour le beau sexe : voilà l'origine de la peine secrète que j'ai toujours éprouvée à la vue de son esclavage, moi qui me sens né pour l'adorer.
Je me contentai de demander à Théophie si elle n'avoit jamais eu de commerce avec aucun homme ; elle me répondit ingénument que non, mais qu'elle espéroit, par mon moyen, avoir bientôt ce bonheur-là.
Je voulus savoir aussi de quelle secte de Mahomet elle étoit : « De celle de Jatab », me dit-elle. A ce mot, je ne fus plus étonné de sa première réponse. Je savois, pour l'avoir lu cent fois, que ce Jatab étoit un imposteur, qui, s'étant donné faussement pour un disciple de Mahomet, avoit publié une religion toute favorable à ses débauches. Les femmes, selon lui, ne sont que de pures machines organisées pour nos plaisirs. Il ne prive pas ces admi-
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râbles automates de tout sentiment après leur mort; il leur promet au contraire un paradis, où elles jouiront sans cesse d'un plaisir aussi vif que celui que leur aura procuré Thomme le plus aimable, auquel elles se seront livrées pendant leur vie.
Mais, pour pouvoir prétendre à ce bonheur, il veut que toutes, à l'âge de quinze ans, aillent en pèlerinage se purifier à la montagne d'Alphéa^ où ce fourbe s'est fait élever un temple, sous le nom deJatab^ et que celles qui plairont à ses ministres y demeurent, pendant huit jours, soumises à toutes leurs volontés. Les femmes de cette secte doivent se conserver vierges, et ne peuvent passer aux hommes, ni être exposées en vente aux marchands d'esclaves, qu^après avoir fait ce saint voyage : s'il en naît un fils, il est destiné à servir les autels. Sa mère va l'offrir elle-même, et ces pieux solitaires ont la générosité de la renvoyer, souvent avec l'espérance d'un autre pour elle. Quelle charité ! Une fille manque-t-elle à cette loi sainte, elle est privée après sa mort de l'éternité bienheureuse, promise par le grand Jatabj et condamnée à brûler pendant une éternité, d'un amour violent, sans espérance de pouvoir jamais le satisfaire; mais, au sortir de ce temple sacrilège, il lui est défendu sous les mêmes peines de refuser aucun homme. On me permettra cette petite dissertation, en faveur de son utilité pour la suite.
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Il ne me fut pas possible de douter que Théophie n'eût déjà fait le voyage de la montagne sainte, puisque son père Texposoit en vente. En lui parlant du temple de Jatab. je lui fis quelques reproches sur ce qu'elle m'avoit dit n'avoir eu de commerce avec aucun homme. « Il est bien vrai, me dit-elle avec naïveté, que j'ai satisfait à la loi ; mais les ministres du Dieu que nous adorons sont des saints, et non pas des hommes. «
Qu'avois-je à lui répondre ? Telle étoit sa croyance. Il n'est pas facile de détruire les préjugés de l'enfance, fortifiés par l'éducation ; je me consolai d'abord sur ce qu'étant homme, Théophie dans ses principes ne pouvoit plus me refuser. La passion que j'avois conçue pour cette fille étoit si impérieuse, que je ne pensois plus qu'à la satisfaire, lorsqu'^ .yor, qui parut avec des fruits, modéra par sa présence la violence de mes transports.
Quelle fut ma surprise de voir avec lui une jeune fille d'une beauté encore au-dessus de celle de Théophie. que je croyois incomparable! Je promenai d'abord mes yeux de Tune à l'autre, incertain sur laquelle je devois les fixer ; chacun de mes regards découvroit de nouvelles grâces ; enfin, après bien des combats, je les arrêtai sur Ziilimej à qui je trouvai je ne sais quoi de plus doux dans les traits, que dans ceux de sa sœur ; car Asor m'apprit que cette jeune Persane étoit sa seconde fille. Je
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lui demandai sMl ne vouloit pas aussi la vendre. Il me répondit qu''elle n'avoit pas encore satisfait à ce que sa religion exigeoit d'elle ; que si nous repassions dans quelque temps, il pourroit s''en accomoder avec nous.
Animé d'un tendre mouvement, je voulus prendre la main de Taimable Zulime pour la baiser; mais elle la retira avec vivacité, en me disant qu'il ne lui étoit pas encore permis d'avoir le bonheur de toucher un homme. Ses refus ne servirent qu'à la rendre plus touchante à mes yeux, et à irriter mon amour. Nous mangeâmes quelques fruits tous ensemble, et Asor se disposa à me suivre avec Théophie.
Je ne pouvois quitter Ziilime : mon cœur sembloit me dire qu'elle étoit destinée à faire mon bonheur ; il fallut cependant m'arracher, malgré moi, de ce cher objet. Ai~ay nons attendoit ; il étoit temps de le rejoindre.
Théophie commençoit à perdre à mes yeux la moitié de ses charmes ; le voyage de la montagne dCAlphe'a me la faisoit regarder avec d'autres yeux que Ziilime, qui n'avoit pas encore été souillée par les infâmes ministres de Jatab ; mais je la quittois avec l'idée affreuse de ne la revoir qu'après une semblable infamie.
Je ne pus que baiser un pan de sa robe, faveur qu'elle sembla m'accorder avec joie; ce qui redoubla mon amour. Je lui demandai si elle me reverroit avec plaisir. Elle garda le silence, mais ses yeux m'en dirent assez, et je
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partis plus amoureux que Jamais, avec la douleur de savoir que cette jeune beauté alloit devenir la proie de lâches suborneurs : est-il situation plus affligeante pour un cœur sensible !
Cétoit dans huit jours qu'elle devoit faire le redoutable voyage de la montagne ; déjà elle portoit la robe blanche, destinée à ce saint pèlerinage, et elle cultivoit avec soin les fleurs dont elle devoit être parée. Elle me les montra même avec complaisance, en nous conduisant. Je les regardai avec des yeux pleins de rage, et que Tamour adoucit, quand je les tournai vers Zulime. Je voulus en vain lui parler, ma voix expira sur mes lèvres ; pour la première fois de ma vie, je sentis que les yeux avoient un langage. Que ne lui dirent point les miens !
En moins de deux heures nous eûmes rejoint Aray, qui commençoit à s^impatienter. Je m'apperçus de sa surprise à la vue de Théophie, qu'il trouva charmante. Elle surpassoit en beauté toutes les femmes que nous avions déjà achetées en Perse. La vivacité des regards de mon maître m'apprit bientôt qu'il en étoit amoureux. Quoiqu'il lui fût assez ordinaire d'aimer d'abord toutes les esclaves qu'il achetoit, je trouvois quelque chose de plus animé dans les égards qu'il avoit pour Théiphie, qui yrépondoitde son côté selon ses principes. Le marché avec ^.?or fut bientôt conclu, et ce vieillard quitta sa tille, en lui recommandant sur-tout
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d'être fidelle à la loi de Jatab et de ne jamais perdre de vue Téternité de volupté qui lui étoit promise. Après ces sages conseils, Aso7' embrassa sa fille et la quitta.
Aray ne fut pas plus tôt maître de Théophie, qu'il voulut être seul avec elle : c'étoit son usage. Je me sus bon gré de m'être à peu près guéri des tendres sentimens que j'avois pris pour cette fille, car Je n''aurois pu la souffrir, sans jalousie, entre les bras d'un autre. Je ne puis trop comprendre pourquoi, seul de tous les Turcs, j'ai cette délicatesse ; elle me vient sans doute de ma mère, qui m'a donné un cœur à la Françoise.
Nous restâmes la nuit dans l'endroit où J'avois rejoint Aray^ qui fit ce qu'il put pour ne la pas trouver longue. Je ne la passai pas si tranquillement que lui. Uniquement occupé de Zulime, je ne pouvois la bannir de mon esprit, ni de mon cœur. Sans cesse elle s'y peignoit avec de nouvelles grâces; quelquefois je me levois furieux, jurant de brûler le temple de Jatab. et ses indignes ministres, ou d'enlever Ziilime avant son infamie ; mais tout à coup la crainte de lui déplaire me ramenoit à des sentimens plus doux. « Courons la revoir, me disois-je à moi-même, et convaincre cette belle et son père qu'on abuse de leur crédulité, sous le voile sacré delà religion. » Je vis bientôt que je formols de vains projets, et qu'il n'étoit pas facile de détruire un usage regardé
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comme sacré depuis tant d'années par les habitans de ces déserts.
Depuis la perte de mon père, il ne me restoit pour tout bien qu'un ami qui m'avoit suivi au service à'Aray. D'un âge plus avancé que moi, il m'aidoit souvent de ses conseils. A peine le jour commençoit que Je fus trouver A:{aïm (c'est le nom de mon ami). Surpris de me voir levé si matin, après le chemin que j'avois fait la veille, il me demanda avec empressement ce que je venois lui apprendre.
Je lui parlai avec tant d'éloge de Zulime, qu'il vit bien que je l'aimois. « Où est cette fille? me dit-il. Je vois bien que tu voudrois acheter cette esclave, et que tu n'es pas en état: combien te faut-il ? Voilà ma bourse : quand nous serons à Constantijiople, satisfait de ta Zulime, nous la revendrons, et peut-être y gagnerons-nous encore, si elle est aussi belle que tu le dis.
— Qui, moi, vendre Zulime! repris-je avec horreur; non, cher A^aï777, si je puis la posséder, je jure de l'adorer toute ma vie ; mais hélas! elle n'est pas encore à vendre, et mes feux seront sans doute éteints quand je pourrai l'acheter. «
Ces mots ne purent sortir de ma bouche sans être accompagnés de quelques soupirs, qui redoublèrent la curiosité démon ami. « Quevcuttu donc de moi? ajouta-t-il; explique cette énigme. )>
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Je lui dis que Zulime étoit sœur de Théopkie; qu"'elle la surpassoit de beaucoup en beauté; mais qu'élevée dans une religion bizarre, il falloit qu'elle se livrât aux ministres du Dieu de son désert, avant qu'elle pût être vendue.
« Hé bien ! me dit A^aïm en souriant, nous rachèterons après. Chaque pays a ses usages. Veux-tu faire le faux prophète, et changer la religion de ces peuples crédules ?
— Non, lui dis-je, mais je veux enlever Zulime à ces monstres indignes d'un bien si précieux; si tu es mon ami, cher ^^<^J!;7z, daigneme seconder. Arajr peut se passer de nous en ce moment, nous le rejoindrons ; feignons d'avoir quelques affaires en cette contrée. »
Que peut-on refuser à son ami ? Ai^a'vn consentit à m'accompagner. Nous partîmes avec la permission d'Aray, en lui promettant de le rejoindre dans peu. Mon dessein n'étoit pas de lui montrer ma proie. Je savois le sort que Théophie venoit d'éprouver. Incertain si je serois assez heureux pour enlever Zulime et occupé de ce projet, je ne pensai point où je pourrois lui offrir un asyle. L'amour raisonnet-il?
J'avois cru savoir la route de l'habitation à''Asor ; mais après avoir marché plus de trois heures, je ne reconnus plus en quel endroit j'étois, et nous nous trouvâmes exposés sans guide dans des déserts inhabités. Il ne nous
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étoit pas plus facile de retourner sur nos pas que d'avancer. Je ne voyois de tous côtés que rochers terribles , que précipices affreux ; mais tousdifférens de ceux que j'avois vus quelques jours auparavant avec Asor. Aveugle sur le danger que nous courions au milieu de ces abîmes, je ne pensois qu'à Ziilime, je n'étois sensible qu'à sa perte : celle de ma vie me touchoit peu. Comme la nuit commençoit à tomber, nous cherchâmes un asyle. Une caverne sombre, où nous entrâmes en tremblant, nous servit de retraite, et quelques fruits sauvages que nous aperçûmes aux environs furent les seuls mets que nous pûmes trouver. Nous espérâmes que le lendemain quelque voyageur nous remettroit dans notre route. Vain espoir ! nous n'entendîmes, nous ne vîmes que nous; nous n'osions avancer, de crainte de nous éloigner encore davantage. Je demandois Zulime à haute voix à tout ce qui m'environnoit ; mais la nature, muette en ces affreux climats, gardoit un silence obstiné. Je ne trouvai pas même d'écho qui pût me répéter un nom si doux, Combien de fois je l'aurois interrogé!
Pour comble de disgrâce, A\aïm que la faim pressoit, et qui n'avoit pas comme moi Pamour pour la soutenir, commençoit à se plaindre et à me reprocher mon imprudence de le conduire dans des lieux inhabités, sans en savoir les routes. Combien de fois ne déclama-t-il pas contre l'amour et les amans ! Loin de soulager
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nos peines, ses emportemens ne servoient qu'à nous désespérer; et pour comble de malheur, la nuit nous surprit encore dans Taffreuse incertitude du parti que nous avions à prendre.
Une haute montagne en forme de pyramide, que nous aperçûmes le lendemain, à trois farsanges environ de Tendroit où nous étions, nous fit prendre le parti d'y aller, dans Tespérance que de là nous pourrions découvrir quelque habitation. Arrivés sur cette montagne, nous vîmes à quelque distance, sur la colline, des arbres taillés et plantés avec un certain ordre; ce qui nous fit croire que ce lieu étoit habité : il Tétoit en effet. A peine eûmes-nous fait quelques pas, que nous aperçûmes un homme, qui, en nous voyant, courut se renfermer dans sa cabane; il nous prenoit sans doute pour des brigands. Je lui demandai avec politesse si nous étions bien éloignés de Thabitation d''Asor. A ce nom il ouvrit et nous dit qu'Asor eioit son père, qu'il demeuroit sur la colline voisine. « Et Zulime, lui dis-je avec empressement, est- elle allée à la montagne à''Alphéa? » Voyant que je connoissois toute sa famille, il nous pria d'entrer; et après nous avoir offert quelques rafraîchissemens, il nous dit que ce n'étoit que dans quelques jours que sa sœur devoit faire ce saint pèlerinage : il étoit tems de nous retrouver.
J'appris à notre hôte que nous étions les
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Marchands d'esclaves qui avoient acheté sa sœur Théophie ; qu'elle étoit partie pour le serrail du Grand Visir: j'ajoutai que nous étions si charmés de cet achat, que nous revenions au désert dans Pespérance d'y trouver encore quelques jeunes filles aussi charmantes. Il nous en indiqua plusieurs. Gomme il étoit presque nuit, il nous pria de demeurer chez lui jusqu'au lendemain ; ce que nous acceptâmes avec plaisir.
A peine fut-il jour, que nous nous rendîmes à l'habitation à''Asor, car j'avois une impatience extrême de revoir ma chère Ziilime. Son père fut d'abord surpris de mon retour; mais, lui ayant allégué les mêmes raisons que j'avois dites à son fils, il nous invita poliment à la fête qu'il devoit donner dans quelques jours, à l'occasion du voyage de sa fille au temple de Jatab. « Si vous voulez attendre, nous dit-il, sans courir le désert pour chercher de belles femmes, vous en verrez ici un grand nombre, qui doivent s'y rendre pour embellir cette cérémonie. »
J'acceptai la proposition avec joie, moins curieux de voir cette fête abominable, que charmé d'avoir une occasion d'entretenir Zulime, de la désabuser s'il étoit possible, ou de l'enlever avant son déshonneur. Gette charmante fille me revit avec un plaisir qui éclata dans ses yeux. « Je croyois vous avoir perdu pour toujours, me dit-elle avec intérêt. » Ges mots furent accompagnés d'une douce satisfaction.
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qui ne pouvoir venir que de la joie secrète que lui causoit mon retour.
Cette agréable réception me fut d'un favorable augure. « Eh bien, lui dis-je, pour avoir occasion de la voir seule, vos fleurs, belle Zulime, sont-elles prêtes d'être cueillies? Les avezvous déjà visitées ce matin? — Pas encore, me répondit-elle avec simplicité, et un air d'innocence, capable d'enflammer le cœur le moins sensible : j'y allois, ajouta-t-elle, quand vous avez paru, et je ne sais pourquoi j'ai plus tôt couru à vous qu'à mes fleurs? — Que je ne les prive pas, lui dis-je, du bonheur d'être arrosées de vos belles mains: je vous accompagnerai. — Eh bien, venez, reprit-ellé ; j'aurai le plaisir de vous voir tous ensemble. » — Je ne me fis pas prier; elle céda à mon empressement, quand je la priai de s'asseoir avec moi sous un berceau de myrthe que j'apperçus près de là; la nature y avoit pratiqué dans le roc des sièges, sur lesquels on avoit appliqué de la mousse.
Je fus quelque tems à considérer Ziilime, sans pouvoir lui parler. J'avais tant de choses à lui dire, que je ne savois par où commencer. C'étoit la première fois de ma vie que j'allois parler de religion à une femme. Peu instruit de la mienne, comment l'engager à quitter la sienne? Mes regards embarrassés lui apprirent que j'avois quelque chose d'important à lui communiquer, et la douceur des siens m'enhardit. « Que les hommes sont charmans, me dit-
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elle avec naïveté ! Je sens en leur présence un plaisir si vif, que je ne puis Texprimer; qu'il me tarde d''avoir fait le voyage de la montagne ! Je pourrai alors contribuer à leur bonheur. Demeurez ici, cher De/;^;, je vous en conjure ; que je vous y retrouve à mon retour; mais quoi! vous soupirez! Ah! ne me touchez pas, de grâce ; je ne suis pas digne de vous; quand je serai purifiée. . . — Purifiée, lui dis-je! avec trouble; est-il possible, belle Ziilime , qu'on vous abuse si cruellement, et que tant de charmes soient réservés à des scélérats dignes de tout le courroux céleste ?
— Qu'entends-je? reprit la jeune Persane en frémissant d'horreur. Est-ce bien vous, Dely, qui parlez ainsi des saints ministres de Jatab? Ne craignez-vous pas que la foudre tombe sur votre tête? Tremblez. La terre va peut-être s'ouvrir sous vos pieds profanes. Comment ces rochers que vous voyez s'élever dans les airs ne vous abîment-ils pas de leur chute? Je n'ose vous quitter ; tous ces malheurs vous arriveroient sans doute, si je n'étois avec vous : c'est en faveur de mon innocence que le ciel vous épargne. Ma mère, mes sœurs et tant d'autres ont fait ce saint pèlerinage avant moi, et en sont revenues plus convaincues que jamais de la sainteté de cette action : pourquoi seul la regardez-vous avec d'autres yeux ? Quel aveuglement ! »
Comment désabuser une fille si persuadée de
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Taction sainte qu'elle alloit faire? Dans mon désespoir, je ne pus que plaindre son erreur, et mon amour qui prenoit encore de nouvelles forces dans ses yeux. Jen'osois plus parler des ministres de Jatab, de crainte d'irriter Zulime, et de la forcer à me fuir comme un profane : sa haine m'étoit trop redoutable. Quel parti prendre ! Je devois m'attendre à tout son courroux, si je Penlevois avant qu'elle eût satisfait à sa loi, et c'étoit le moyen de ne jamais mériter son amour. Réduit au désespoir, agité de la passion la plus violente, j'aurois voulu en effet être abîmé de la foudre, et que la terre se fût ouverte sous mes pieds. Quel tourment pour un cœur bien épris, que de voir celle qu'il aime, prête à passer avec joie entre les bras d'un autre, sans pouvoir lui en faire un crime, ni l'en empêcher !
« Eh bien, allez, lui dis-je, allez, belle Zu~ lime) prodiguer vos caresses à ces hommes divins ; qu'ils jouissent du bonheur de vous posséder, puisque vous le voulez ; n'espérez pas de me revoir à votre retour. J'en mourrai de douleur.
— Vous en mourrez ! reprit cette belle, quoi ! je ne vous verrois plus, le plus aimable de tous les mortels ? Je ne pourrai vous survivre.
— Ah ! si ma vie vous est chère, poursuivisje avec vivacité, au nom des Dieux, n'allez pas à la montagne ! Vous m'aimez, et vous courez vous livrer à d'autres.
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— Je ne vous comprends pas, reprit Ziilime ; quel homme êtes-vous donc ? Après mon retour du temple, achetez-moi, j^y consens, et ne me revendez jamais ; vous verrez si je vous aime. Que ne puis-je vous consacrer le reste de mes jours ! mais il faut servir Dieu avant les hommes. »
Je continuai d'assurer Zulime que si elle faisoit son pèlerinage, elle ne devoit plus penser à me revoir. Je lui déclarai nettement que je ne pourrois plus Taimer au sortir des mains des infâmes ministres de Jatab. « 11 faut donc vous oublier pour toujours, me dit-elle, en laissant tomber quelques larmes, et en plaignant ma fausse délicatesse ? Pourquoi revenir vous présenter une seconde fois à mes yeux ? C'étoit assez de la première.
— • Eh bien, quand vous serez de retour de ce temple profane, lui dis-je en gémissant, vous vous livrerez donc à mon ardeur avec joie ?
— En doutez-vous, cher Dely? reprit-elle. 11 me sera défendu alors de rejetter les vœux des hommes. Jugez donc si les vôtres seront écoutés ! »
Autre extrémité ! religion bizarre ! Je n'osai pousser mes emportemens plus loin, crainte d'offenser la crédule Zulime, qui, malgré tout son amour, ne pouvoit être à moi que quand elle seroit au premier venu. La vivacité avec laquelle elle avoit pris le parti des ministres de Jatab me faisoit assez connoître son respect
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pour leurs odieuses loix ; et je voyois avec douleur qu'au sortir du temple, elle porteroit sans doute le scrupule jusqu'à se livrer à quiconque voudroit d'elle. De la figure la plus séduisante, à combien de rivaux ne devois-je pas m'attendre, si je persistois dans mon amour ? Et pour en guérir, j'aimois avec trop de violence. Tout ce que je pus obtenir fut qu'elle n'en verroit pas d'autres avant moi au sortir du temple ; elle me le jura par Jatab. Elle pouvoit faire ce serment et choisir la première fois son vainqueur.
Le père de Zulime, qui parut avec une gaieté qui éclatoit sur son visage, m'engagea à lui demander s'il venoit d'apprendre quelque heureuse nouvelle. «Oui, me dit-il, votre ami A\aim daigne honorer mon épouse de sa présence ; ils sont ensemble. Notre sainte loi m'ordonne de les laisser seuls. »
Ce discours eût surpris un François jaloux, accoutumé à croire qu'il peut voir d'autres femmes, mais que son épouse ne peut voir d'autres hommes ; je me contentai de féliciter Asor sur l'honneur que lui taisoit A\diin , car je savois que le Prophète Jatab accordoit de grandes récompenses aux maris commodes : c'est le bonheur d'une famille. Il en est à peu près de même en France : une femme compatissante se fait des amis, et des protecteurs à son époux. Il faut que quelque disciple de Ja^^ô ait jadis prêché à Paris ; je n'ai vu nulle part
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tant de maris commodes et de femmes Jatabistes.
Asor me parla encore avec enthousiasme du boniieur dontalloit jouir sa fille dans quelques jours. « Oui, chère Zulime, lui dit-il en ma présence, grâces à mes soins et au grand Jatab, te voilà parvenue à l'âge où tu vas commencer à savoir pourquoi tu es née. Que je suis heureux d'avoir mis au monde des créatures capables de faire le bonheur des hommes ! Rendstoi, ma fille, digne de cet honneur ; tu connoîtras dans peu la vivacité de plaisirs qui te sont promis éternellement après ta mort : on ne peut trop faire en ce monde pour les mériter. «
Zulime, me regardant pendant tout ce discours, plaignoit en silence tout mon aveuglement ; elle levoit de tems en tems les yeux au ciel et les rabaissoit de mon côté.
Chaque parole di'Asor étoit un coup de foudre pour moi ; elle me confirmoit qu'il me seroit impossible de posséder jamais seul la belle Zulime. Vingt fois je voulus l'abandonner ; mais Tamour qui rioit de mes projets me retenoit toujours malgré moi dans ses ters. Je vis bien qu'il étoit inutile de tenter de désabuser Asor, qui, plus âgé que sa fille, seroit encore plus opiniâtre. Je fus donc réduit à me taire.
Je quittai un moment cette crédule famille, pour rêver seul à ce que je devois faire : le
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tems approchoit ; déjà je voyois de toutes parts les préparatifs de cette fête criminelle. A^aïm ne fut pas long-tems à me venir rejoindre. Il me conta ses plaisirs, je lui fis part de mes peines. En vain voulut-il me résoudre à laisser partir Ziilime, puisqu'il étoit impossible de s'y opposer ; je ne pus me rendre à ses conseils.
Dans l'entretien que j'avois eu avec le fils ài'Asor, je m'étois informé du chemin de la montagne à''Alphéa et de la plupart des cérémonies qui se pratiquoient à la réception d'une jeune fille. Il m'avoit aussi appris que les Prêtres de Jatab recevoient parfaitement bien les étrangers. Je dis donc à A:{aïm de me suivre, pour examiner les lieux et voir s'il nous seroit facile d'enlever Zz</fme. Le jour étant sur son déclin, nous remimes la partie au jour suivant, et le lendemain le soleil à son lever nous trouva déjà en route.
Au détour d'une petite colline, je vis avec étonnement le plus beau pays du monde, que des rochers escarpés environnoient de toutes parts, comme si la nature les eût produits exprès pour cacher aux voyageurs un séjour si délicieux.
Au sein d'une riante plaine, s'élève, en forme de théâtre, une petite montagne couverte d'un bois sacré ; c'est là que se trouve le temple de Jatab, dont on n'apperçoit que le faîte. Ici des fontaines jaillissantes offrent aux yeux un spectacle enchanteur ; là un ruisseau qui descend
des rochers avec bruit vient fertiliser des prairies délicieuses, et ne va se perdre dans un souterrain profond, qu^après avoir fait mille détours; le fracas qu'il fait en s'y précipitant semble marquer le chagrin qu'il a de s'arracher si-tôt à ces lieux enchantés. Charmés de tous ces prodiges, nous nous présentons à la porte du monastère : on jette un pont-levis, et nous entrons.
Mon étonnement redouble à la vue des merveilles qui s'offrent âmes yeux de toutes parts : d'un côté, ma vue se perd dans des allées d'une longueur immense ; de l'autre, elle est bornée agréablement par des berceaux, des statues ou des ruines artistement imitées. On voit que ce n'est pas seulement en France que les Moines, qui, par leur état, ont renoncé aux vanités du monde, se trouvent, par l'imbécille crédulité des hommes, les mieux partagés des biens de la fortune. Il suffit d'un pôle à l'autre de voir une maison délicieuse, d'immenses jardins ou de vastes forêts, pour dire : C'est ici le séjour de quelques-uns de ces pieux enchanteurs qui vivent aux dépens d'une société, qu'ils n'ont abandonnée que pour se soustraire à ses charges.
A\aïm, aussi surpris que moi, me demanda si je n'avois pas envie de me faire ministre de Jatab, Différent de cette jeunesse imprudente et légère, qui se laisse souvent séduire par ces dehors trompeurs, je lui répondis que s'il étoit
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assez charmé de ce séjour délicieux pour sV ensevelir le reste de sa vie, il en étoit bien le maître; que, pour moi, la liberté meparoissoit préférable à toutes ces beautés muettes.
L'espèce de Moine qui nous conduisoit sourit de ma réponse, comme s'il eût voulu me dire qu'ils avoient d'autres plaisirs que celui de jouir de la vue de ces jardins : c'étoit un de ces hommes simples, tels qu'il s'en trouve dans tous les couvents du monde, qui, peu instruits des statuts fondamentaux et de la politique de l'ordre, croient aveuglément.
^/oz^.y/ jouissoit à sa manière; et sans réfléchir sur la sainteté des fonctions de son état, il alloit d'aussi bonne foi au dortoir des vierges, qu'à l'autel de Jatab. Que j'aurois souhaité n'avoir à tirer Zulime que des mains de cetimbécille! mais je sentis bien qu'elle étoit de figure à mériter les attentions des gros bonnets de l'ordre, et cette réflexion me désespéroit.
A:{aïm, en se présentant, dit qu'il venoit se dévouer au culte àe, Jatab. Ce prétexte honnête servit à nous introduire ; mais je ne voyois encore que de la témérité dans notre entreprise : je me promis bien de tirer tout le parti que je pourrois de la stupidité de notre conducteur. Il faut profiter de ses avantages : le premier service qu'il nous rendit fut de nous conduire par-tout et de nous expliquer avec autant de bêtise que de franchise les saints usages de la maison.
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A peine eûmes-nous passé la seconde porte, que fapperçus dans un petit bois d'orangers une troupe de Jeunes filles qui folâtroient ensemble ; c'étoit, nous dit-on, leur premier voyage au temple : le jour elles jouoient ainsi, seules dans les jardins ; mais à peine l'étoile de Vénus paroissoit , qu'elles dévoient se rendre à un point de ralliement, à moins qu'elles n'eussent des ordres particuliers.
Alousi nous dit que nous arrivions fort à propos, que dans deux jours nous verrions la réception de Zulime, une des plus belles filles de ce désert. L'entretien commençoit à devenir intéressant, sur ce c\n'A\aïm répéta qu'il venoit se dévouer au grand Jatab. Alousi répondit que c'étoit sans doute le ciel qui l'envoyoit pour finir la dispute élevée entre les deux principaux chefs de la communauté, qui prétendoient tous les deux posséder Zulime. A peine arrivée, elle étoit déjà la pomme de division : par-tout, les cloîtres sont l'asyle de la discorde.
« Ce sera donc vous, poursuivit ce bon vieillard, à A\aïm, qui posséderez un objet si charmant. — Lui, repris-je avec surprise? — Lui-même, poursuivit Alousi ! C'est un des statuts de l'ordre, que la première fille qui se présente au temple pour être purifiée est destinée au dernier novice, étant juste qu'il commence par s'instruire. »
A\aïm, qui avoit en effet déjà pris date, ne
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put s"'empêcher de rire de ma surprise, et continua de dire qu'il desiroii ardemment de prendre rhabit dès le même jour.
Jamais vocation ne fut si prompte que celle qui me vint alors de me consacrer aussi à Jatab, bien résolu de déserter le couvent le plus tôt possible. Je feignis d'être frappé d'un coup du ciel, à la vue d'une statue du grand Jatab ; je tombai à ses pieds, et j'assurai Alousi que je desirois aussi de prendre l'habit. Le bon vieillard cria miracle, en se prosternant avec moi devant la statue du Prophète.
Ce ne fut pas tout ; je voulois être reçu le dernier, et il le falloit pour que mon projet ne devînt pas inutile. Mes craintes cessèrent quand j'appris que, selon l'ordre du tableau, A\aïm, inscrit le premier, devoit aussi passer le premier, et s'il ne se présentoit dans le jour personne pour mon compagnon, nous dit Alousi, il auroit à choisir parmi les anciennes pèlerines.
On nous conduisit donc au grand maître des novices. Il seroit trop long de raconter toutes les momeries qu'il nous fallut essuyer en pre^ nant l'habit le plus ridicule du monde ; je tremblai aux menaces terribles qu'on nous fit de la part de Jatab. Nous serions brûlés vifs, nous disoit-on saintement, si nous quittions jamais le sacré froc dont on nous honoroit ; je faillis le rendre : mais, faisant réflexion que c'étoit le seul moyen de posséder Zulime, je le
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pris en frémissant à Texemple à''A^aïm, toujours dans Tespérance de le quitter bientôt. La témérité et Timprudence furent de tous tems le partage des malheureux amans. Nous soupâmes le soir au réfectoire des novices.
Enfin, ce jour si long-tems attendu arrivé, après une nuit, dont mille songes charmans avoient pris plaisir d^abréger le cours, j'attendois avec volupté Theureux moment qui devoit offrir Ziilime à mes yeux. Je savois qu^elIe m'étoit destinée ; jamais je ne me levai avec tant d'empressement ; ma joie redoubla au bruit de différens instrumens qui se firent entendre. Je ne doutai plus que ce ne fût cette belle que Ton conduisoit au temple. Je me rendis dans Tavenue avec cette vive impatience, si naturelle aux tendres amans; mon cœur voloit au-devant d'elle, mes yeux cherchoient à la distinguer au milieu de la foule empressée des jeunes filles qui Faccompagnoient : mon imagination se la représentoit de loin avec toutes ses grâces. « La voilà, me disois-je, c'est elle-même. » Mais quelle horrible métamorphose, grands Dieux ! Quand je fus plus près, le charme cessa ; tout ce pompeux cortège n'étoit que pour une vieille, courbée sous le poids des ans ; elle marchoit à Taide d'un bâton qui la soutenoit. Quoique je ne pusse me persuader qu'elle vînt pour moi, je ne laissai pas de reculer d'horreur à la vue de ce spectre, mais je pensai mourir de désespoir en appre-
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nant à'Alousi, quim'étoit venu joindre, qu'elle m'étoit destinée ; que c'étoit un coup de politique, et qu'un des deux ministres qui se disputoient Zulime, ayant feint de céder généreusement à Tautre, avoit engagé secrètement Sagonia à se présenter avant la fille à''Asor. « Cette vieille, ajouta Alousi, infirme depuis Tâge de dix ans, n'avoit pas encore satisfait à la loi. Nos bons pères ne la pressoient pas, et elle ne seroit pas encore arrivée, sans un ordre, particulier ; sur ces entrefaites, vous vous êtes malheureusement présenté, l'ordre étoit donné; elle est arrivée, et c'est vous, mon frère, qui devez la purifier. »
Il est plus facile d'imaginer ma situation, que de la peindre. La rage, le désespoir s'emparèrent de mon cœur. « Et que deviendra donc Zulime ? dis-Je à Alousi. — Elle sera le partage de votre ami, me répondit-il, en me consolant le mieux qu'il put. « Mais étois-je en état de l'écouter ! Sans lui répondre, je courus chercher A\aïm, à qui je fis part de cet événement ; au lieu de s'affliger avec moi de cette nouvelle accablante, il ne fit qu'en rire et essaya aussi de me consoler, en ajoutant que c'étoit donc à lui que le ciel destinoit l'honneur de purifier Zulime. « Et tu ne la céderas pas à ton ami, lui dis-je, toi qui connois tant l'excès de son amour ? Quoi ! généreux A\aïm, tu me laisseras mourir de douleur ? »
Il avoit vu Zulime ; il fut insensible à tout
ce que je pus lui dire, et persista à vouloir profiter de la bonne fortune que le sort lui offroit. Ses refus obstinés ne servirent qu'à me faire connoître combien la foible amitié est au-dessous de rimpérieux amour.
a A quoi m'aura donc servi, me disois-je en moi-même, d'avoir exposé ma vie en prenant cet habit ? Ne serois-Je venu de si loin, à travers des rochers et des précipices affreux, que pour la conquête de la vieille Sagonia, moi qui ai dédaigné les faveurs de Théophie? »
Ces cruelles réflexions, loin de me soulager, ne faisoient qu'augmenter mes peines ; elles redoublèrent à l'arrivée de Ziilime. Dieux, qu'elle étoit belle ! Sa tête étoit couronnée de ces mêmes fleurs que sa main avoit cultivées. Une longue robe blanche semée de roses, et serrée d'une ceinture pourpre, qui laissoit voir sa taille majestueuse, descendoit jusqu'à terre ; elle portoit entre ses mains une guirlande; une autre, entrelacée avec ses cheveux, venoit flotter sur son sein, et son regard doux, gracieux, embellissoit encore une parure si galante. A la vue de tant de charmes, je pensai mourir d'amour, si l'idée affreuse de savoir que Zulime n'étoit pas pour moi ne m'eût fait mourir de àoultuv . Aiaïm mefuyoit, et transporté des grâces de Zulime, il abandonnoit son ami à son désespoir.
On conduisit d'abord cette jeune Persane au temple avec une pompe imposante. Je l'y suivis
^o Contes de Godart d' c/îucour.
les larmes aux yeux : elle fut placée sous un dais superbe, exposée aux regards de tous les ministres de Jatab. Un brasier ardent étoit devant elle ; tous les ministres de ce temple sacrilège se prosternèrent à ses pieds successivement : quand ce fut à mon tour, avec quelle ardeur n'y volai-je pas! J'oubliai le Prophète pour n'adorer que Ziilime ; un long voile que )e portois, en qualité de novice, l'empêcha de me reconnoître et cachoit les larmes que je laissois couler, sans me priver de la douceur de voir cet objet adorable, ce voile étant d'une gaze de Perse très fine. On avoit fait les mêmes cérémonies le matin à la réception de Sagonia.
y4/oî«5/ vint m'arracher à un spectacle si doux et si triste tout ensemble pour me conduire au lieu destiné à mon supplice ; et bientôt je vis arriver Sagonia, qui pouvoit à peine se traîner sur une ottomane disposée par l'amour pour ses plus doux mystères. Je me jettai aux genoux de cette vieille, et la conjurai d'abréger la cérémonie. En vain je lui représentai qu'elle pourroit nuire à sa santé. J'en reçus pour toute réponse, que la volonté du grand Jatab soit faite : il veut être obéi.
Comme, en me relevant des pieds de cette vieille, je m'appuyai mal-adroitement sur son bras : « Ah ! s'écria-t-elle, en poussant un grand cri, sachez, jeune étourdi, que j'ai un rhumatisme. « — Nouvel agrément dont je ne m'é-
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tois pas aperçu. Moine depuis deux jours, je n'avois pas encore pu oublier les statuts que l'on m'avoit donnés à méditer; je savois qu'il étoit défendu, sous peine de mort, de renvoyer aucune femme sans Tavoir purifiée : en vain je voulus me soustraire à cette loi cruelle, il fallut m'y soumettre.
J'allois enfin subir mon sort, quand j'apperçus A Ions i, qui me cria de suspendre la cérémonie; rien ne me pressoit, j'attendis. « Sagonia, me dit-il du plus loin qu'il put se faire entendre^ peut-elle encore passer entre les mains d'un autre? » Sur ce que je répondis que oui : « Eh bien, qu'elle me suive, reprit-il avec vivacité ; vous saurez qu'on vient d'assembler le chapitre ; toujours juste, il a décidé que celui qui avoit introduit cette vieille folle l'auroit en partage, pour avoir voulu méchamment en gratifier un de ses confrères. — Des Moines, m'écriai-je avec transport, peuvent donc quelquefois être justes ! »
C'étoit bien me délivrer d'une corvée cruelle, mais ce n'étoit pas encore me rendre heureux. « EtZulime, lui dis-je, que va-t-elle devenir? — Elle est encore aux pieds des autels, reprit Alousi. Je ne puis vous l'amener que dans une heure. Nos bons pères ont ordonné que tout reprendroit l'ordre accoutumé, et cet ordre vous la rend. «
Jamais chapitre ne juge si raisonnablement que quand la cabale y préside.
52 Contes de Godart d' Qâucour.
Je fis part à Sagonia de ce contre-tems fâcheux ; elle en frémit et se cassa de rage la dernière dent qui lui restoit. Je Taidai à quitter Tottomane où reposoient tant d'appas ; et lui donnant sa béquille le plus poliment qu''il me fut possible, je la vis partir avec autant de joie que j'en avois peu ressenti à son arrivée.
Quelle révolution se fit tout à coup dans mon cœur ! Quel passage rapide du supplice le plus cruel au plaisir le plus vif! « Quoi, me disois-je en moi-même, je serois assez heureux pour posséder Ziilime ; elle ne passeroit pas dans les bras du perfide A\amî, elle tomberoit dans les miens ! Ah ! Jatab, Jatab, si tu fais ce miracle je te reconnois pour le plus grand des Prophètes. »
Impatient de voir cette belle soumise à mes tendres désirs, j'accusois sa lenteur; je tremblois que quelque nouvel ordre cruel ne vînt encore me la ravir, ou que le chapitre divisé, selon l'usage, ne fût remis au lendemain. Un amant passionné, au moment d'être heureux, trouve le tems bien long. Après avoir encore espéré, et désespéré dix fois, livré à la plus cruelle incertitude, j'allois de nouveau m'abandonner à mon désespoir, lorsque Zulime parut enfin.
De quels termes me servir pour peindre l'état de mon cœur à cette vue tant souhaitée? Et quels transports furent les miens au moment où je vis cette belle s'approcher de moi, à demi
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couverte d'un voile myste'rieux que je brùlois d'arracher! je la conduisis tremblante sur les marches sacrées du lit de repos que venoit de quitter Sagonîa, et me gardai bien de me faire connoître, de crainte que Ziilime, me revoyant hors de ce lieu saint, ne voulût plus vivre avec moi : elle savoit sans doute quel crime affreux c'étoit pour les ministres sacrés du temple âiAlphea, que de l'abandonner après s'y être voués.
Cette désertion sacrilège pouvoit me faire haïr pour toujours de la crédule fille à''Asor; je dois rendre témoignage à son aveugle soumission à la loi de Jatab. Au nom de ce saint Prophète j'obtins tout ce que je voulus. « Quoi ! disoit cette belle, par intervalle et en soupirant, il a encore ordonné cela? quelle prévoyance' comme il pensoit à tout ! » — Elle alloit sans doute encore s'écrier: — ah! le grand Prophète ! quand l'excès du plaisir lui coupa la parole; elle demeura immobile entre mes bras.
Je profitai de ce moment délicieux pour la contempler et approcher mes lèvres brûlantes des siennes; j'y pris de nouvelles forces qui se communiquèrent bientôt à tout mon corps : je les recevois de Zidime, il étoit juste de lui en faire l'hommage, u Ah ! c\\qv Dely, s'ecria-t-elle, ignorant que j'étois présent, où es-tu ? Quel bonheur, si je puis un jour te revoir et partager avec toi de pareils transports, car pour de plus doux je n'en imagine pas ! on me l'avoit bien
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dit, que je ne connoîtrois les hommes qu'à mon voyage à ce temple sacré. Si ce sont là les délices qui nous attendent au ciel, comme on nous rassure, quel malheur plus grand que d'en être privé! Heureuse mort, viens m'ouvrir les portes de cette éternité délicieuse! mais fais que Deljr m'y suive. »
Avec quelle joie secrète n'entendis-je pas de pareils transports ! Je redoublai les miens. Vingt fois je fus tenté de lever mon voile, et de me jetter aux pieds de cette belle; mais la crainte de lui déplaire me retint toujours : peutêtre auroit-elle eu la simplicité de s'imaginer qu'elle n'avoit pas satisfait à la loi avec moi, et se seroit-elle crue obligée en conscience de recommencer la cérémonie avec un autre. Que n'a-t-on pas à redouter des esprits foibles et crédules? Croire tout et ne rien croire sont deux extrémités également à craindre.
Il fallut s'arracher un moment à cette douce volupté pour aller au chapitre. Tous mes nouveaux confrères m'y regardèrent avec des yeux d'envie, qui me firent craindre quelque nouvel orage; mais heureusement la querelle des deux chefs partageoit si fort la communauté, que chacun, occupé à cabaler, me laissa jouir tranquillement de mon bonheur.
Après que Zulime, selon l'usage, eut soupe avec ses compagnes dans un réfectoire séparé, car il règne une décence infinie dans ce monastère, on me la ramena. O nuit délicieuse ! je
n'en passai jamais de si douce. Le sommeil put à peine nous faire payer le tribut que chaque mortel lui doit. Il nous reçut enfin dans ses bras au sortir de ceux de Tamour, et mille rêves charmans prolongèrent mon bonheur, jusqu'au lever du soleil que je fus forcé de m''arracher à Zulime; au son d'une impitoyable cloche qui m'appeloit ailleurs. Je quittai donc tant de charmes pour aller au temple, et les jeunes Persanes, qui avoient été reçues les jours précédens, entrèrent pour assister au lever de ma divinité et la féliciter de son bonheur.
J'étois à peine sorti de ma cellule, que je rencontrai A\aïm aussi content que je pouvois rètre. Je voulus d'abord lui marquer quelque chagrin; mais naturellement bon, et content d'ailleurs d'avoir possédé Zulime, je ne pus oublier q\i'A-{aïm étoit mon ami; je courus me jetter dans ses bras : satisfait de son côté de la nuit qu'il venoit de passer, il me dit, en plaisantant, que l'ordinaire du couvent n'étoit pas mauvais. Les sept nuits qui suivirent ne furent qu'une répétition delà première, mêmes statuts, même cérémonial, et jamais on ne se répéta si souvent avec tant de plaisir.
Enfin, le huitième jour arrivé, Zulime se disposa à partir avec le même cortège qui l'avoit amenée; mais, au lieu de l'habit blanc qu'elle avoit en arrivant, elle en prit un de couleur de rose, semé de fleurs, qui, à côté de
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la blancheur éblouissante de son teint, formoit un contraste admirable ; je voulus la voir passer d^une tribune grillée. Tous mes sens se révoltèrent à sa vue, je faillis courir me jettera ses pieds ; ses yeux, qui avoient un peu perdu de leur vivacité, laissoient voir une tendre langueur qui pénétroitmon âme.
A peine elle eut passé Tenceinte du temple, que je commençai à craindre qu^elle ne se livrât à quelque autre par principes de religion, et n'oubliât le serment qu'elle m'avoit fait de m'attendre au retour ; c'étoit à sa façon une espèce de dévote, et je connoissois son inviolable attachement à la loi de Jatab. L'amour qui m'avoit seul occupé jusques-là ne m'avoit pas permis de réfléchir aux obstacles que j'aurois à surmonter pour sortir de ce monastère. Ils ne se présentèrent pas plus tôt à ma pensée, qu'ils me parurent insurmontables et j'en frémis.
Je fus consulter A^aïm, qui devoit être aussi embarrassé que moi; mais quel fut mon étonnement de le trouver sans inquiétude ! Ma surprise redoubla quand il m'apprit que, content du séjour d'Alphéa, il n'en vouloit plus sortir. « Le sort d'un Marchand d'esclaves, me dit-il, n'est pas assez brillant pour que je lui préfère celui dont je jouis ici ; qu'ai-je besoin d'aller courir la Perse pour chercher de belles femmes, qui ne sont pas pour moi, tandis que de charmantes viennent ici s'offrir à mes vœux?
Mémoires Turcs. 57
Est-il un sérail à Constantinople mieux fourni et plus varié que ce monastère? » Ces raisons étoient spécieuses, et j'avoue que sans Zitlime et ma mère, que je comptois revoir quelque jour en France, elles auroient pu faire impression sur mon esprit.
« M'as-tu donc suivi, lui dis-je, cher A\aïm, pour m'abandonner dans ces déserts?
— Vois, me répondit-il, ces rochers escarpés de tous côtés ! comment les franchir ? Ces habits serviront à nous déceler dans les environs, et le moyen de ravoir les nôtres ! »
Nouvel embarras que je n'avois pas prévu ! Je demeurai quelque tems sans pouvoir répondre à cette objection ; mais enfin, après avoir réfléchi un moment : « Cher ami, lui dis-je, reste ici; j'y consens, je neveux pas m'opposer à ton bonheur ; aide-moi seulement à en sortir. Ces rochers sont terribles, il est vrai ; mais l'amour me les fera surmonter; quant à cet habit, je puis lui faire prendre une autre forme, en le taillant à la façon des nôtres ; l'étoffe en est à peu près semblable. »
A\aïm. me promit tous les secours qui pourroient dépendre de lui.
Ce projet formé, je brûlai de le mettre à exécution. Je vis avec impatience qu'il falloit attendre jusqu'à la nuit. Que cette journée me parut longue ! je l'employai à faire le tour de la petite montagne à'Alphéa, pour tâcher de découvrir quel seroit l'endroit le plus facile à
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escalader; tous me parurent également escarpés et impraticables. De quel affreux désespoir mon cœurn'étoit-il pas déchiré ! Je sentis tout à coup mon espérance renaître à la vue de quelques fentes qui se trouvèrent dans un roc un peu moins haut que les autres; cet endroit me parut d''autant plus commode, qu'il étoit environné d'un petit bois touffu ; j'espérai qu'en montant déjà fort haut, à la faveur des arbres, il me seroit facile de parvenir à la cime du rocher, en introduisant dans les fentes qui s'y trouvoient quelques branchages en forme d'échelons. Comme ce lieu étoit fort solitaire, je commençai à en planter déjà quelques-uns, et me retirai en attendant la nuit; après avoir instruit Aia'ùn de mon projet, je ne m'occupai plus que du bonheur de revoir Zulime.
Mais à peine dans ma cellule, j'avois commencé un habit Turc d'une de mes robes, que trois Moines vinrent m'arrêter et me conduire devant le grand Karken. Quelle scène affreuse va se présenter ! Ce ministre redoutable m'apprit que le bois sacré que j'avois cru me couvrir n'avoit servi qu'à me perdre en le cachant à mes yeux. Il s'y étoit retiré, sans doute, pour vaquera quelque œuvre pie.
« Il est inutile de feindre, me dit-il d'une voix capable de faire trembler le plus intrépide, je t'ai vu te préparer à violer les sermens sacrés que tu as faits en ma présence au grand Jatab, en prenant cet habit ; tu sais
Mémoires Turcs. en
le supplice destiné aux lâches fugitifs de ce temple. »
Ma robe, qui fut produite de'coupée et taillée en pièces, servit à me convaincre sans réplique de la fuite que je méditois; en vain je voulus m^obstiner à tout nier, j'avois trop de preuves convaincantes contre moi ; le danger étoit grand. J'avoue que pour cette fois la crainte fit taire l'amour; j'oubliai un moment Zulime; pour ne m'occuper que de mon triste sort. A mon âge on pouvoit bien regretter la vie. « A peine suis- je né, me disois-je à moi-même, qu'il faut mourir — et de quelle mort, grands Dieux ! — C'étoit bien la peine de naître. »
Je n'eus pas le tems de faire beaucoup de ces sortes de réflexions ; on me conduisit sur-lechamp dans un souterrain affreux, plus propre à servir de sépulture aux morts, que de séjour aux vivans, et bien capable d'éteindre les vives impressions que Zulime avoit faites sur moi : les Moines portent tout à l'excès. Je ne devois être tiré de ce lieu terrible, que pour être précipité dans les flammes : que l'on conçoive, si l'on peut, l'horreur d'une pareille situation ! Que, si près de la mort, la vie nous paroît un présent du ciel bien funeste !
Ne voyant point arriver l'heure fatale de mon supplice, quelques foibles rayons d'espérance commencèrent à se présenter à mon esprit ; mais qu'ils se dissipoient bientôt, quand je réfléchissois que j'avois affaire à des Moines»
6o Contes de Godart d' Q^ucour.
c^est-à-dire à des cœurs durs et sauvages! Pour Zulime, quand j'aurois encore espéré la revoir, contre toute espérance, je ne pouvois plus m'attendre à la retrouver digne de moi : j'avois été absent trop long-tems.
Pendant un an que je demeurai dans cette prison terrible, j'eus le loisir de faire des réflexions de toute nature. Je me figurois bien que c'étoit A^aïm qui, par des ressorts secrets, cabalant dans la communauté, reculoit le jour de mon supplice. Il étoit naturellement intrigant ; mais comment espérer qu'il pût réussir contre la loi formelle qui me condamnoit?
Voyant cependant qu'un long espace de tems s'étoit écoulé, je ne m'opposois plus que foiblement au rayon d'espérance qui cherchoit à se glisser dans mon cœur, et je commençois à me livrer au feu de mon imagination. Le premier objet qu'elle peignit à mon ame fut Zulime favorable à mes vœux. Je me rappellai avec joie le jour heureux que je la rendis sensible pour la première fois. « C'est sur cette montagne, me disois-je en moi-même, que j'ai éprouvé les plaisirs les plus grands et les peines les plus ameres. Ah ! tendre Ziilime, que vous me coûtez cher ! Si je pouvois du moins vous revoir encore et vous raconter ce que je souflTre pour vous avoir aimée, je mourrois content. »
J'étois un jour occupé de ces douces idées, lorsqu'on vint ouvrir la porte de ma prison ;
Mémoires Turcs. 6x
ce qui me surprit : on me descendoit ordinairement à manger par une espèce de trappe, qui servoit aussi à me faire entrevoirie jour. Étoit-ce la fin de ma vie ou de mon esclavage que Ton venoit m'annoncer ? Hélas ! c"'étoit ma mort.
« Il faut vous disposer à mourir, mon frère, me dit sans pitié un Moine inhumain, le bûcher est prêt. « — Quelle sentence ! mes cheveux, qui avoient eu le tems de croître, se hérissèrent sur ma tête, mes sens se troublèrent, tout mon corps trembla et frémit à rapproche de sa destruction. Je sortis du séjour des ombres, et revis enfin la lumière, pour la première fois depuis un an, pour ne la plus revoir. Je fus conduit en silence au bûcher dressé autour de ma cellule; il devoit consumer avec moi tout ce qui m'avoit touché. On me jetta sur mon lit, car je n^eus pas la force de m'y traîner. Le jour commençoit, et le feu ne devoit être allumé qu'après le soleil couché ; il falloit pour l'exemple demeurer un jour entier exposé aux yeux de tous les ministres de Jatab, pour que, effrayés de mon supplice, ils fussent retenus dans le devoir par la crainte d'un pareil sort.
Au milieu de ce triste appareil, ou tout m'annonçoit ma fin prochaine, j'apperçus A\dim;\\ s'approcha de moi et m'apprit, en fondant en larmes, qu'il avoit fait tous ses efforts pour reculer mon trépas ; qu'il falloit céder à mon infortune, et que le tems étoit enfin arrivé qu'il alloit perdre le plus tendre
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des amis. Je le remerciai de ses généreux soins, en le priant de se souvenir de moi. « Hélas! me dit-il, crois-tu, cher Deljr, que je puisse te survivre? Nous n'aurons qu'un même bûcher, et c'est de ma main que partira la flamme qui nous doit consumer. — De ta main ! repris-je avec étonnement. — Oui, de ma main, poursuivit-il ; comme dernier novice, on m'a déjà donné le fatal flambeau. En vain j'ai réclamé les droits de l'humanité, en faisant parler Tamitié qui nous unit ; les indignes ministres de Jatab, sourds à ma voix, ont opposé à ce nœud sacré les ordres suprêmes de leur infâme Prophète. »
A ces mots, nous nous précipitâmes dans les bras l'un de l'autre, nous nous fîmes avec attendrissement les derniers adieux, et A\aïm me quitta pour remplir son horrible ministère. Je demeurai dans l'abattement d'un homme qui n'attend que la mort ; je me voyois prêt à être consumé par les flammes sur ce même lit où j'avois brûlé d'autres feux, environ un an auparavant. Cette réflexion fut la dernière dont Je fus capable. Je pouvois à peine lever mes foibles yeux au ciel, pour lui demander la grâce de me faire expirer de douleur avant le moment destiné à mon supplice : c'étoit mourir trop de fois. Il étoit à peine midi.
Un bruit confus d'instrumens, que j'entendis tout à coup,reveilla mes esprits presque éteints. J'appris bientôt que c'étoit une jeune Persane
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qui venoit consacrer son fils premier né au culte des autels, et que mon supplice seroit remis au lendemain : il étoit défendu de faire mourir personne un jour de fête ; reculer ma mort, c^étoit Pavancer. Je perdis toute connoissance, et J'allois rendre le dernier soupir, quand A\aïm vint me dire que c^étoit Ziilime qui venoit offrir son fils à Jatab. « Fils malheureux ! m^écriai-je, mère infortunée ! et encore plus malheureux père ! pourquoi sommesnous nés ? — Je viens de parler à Ziilime, ajouta A\aïm, et de lui conter ta funeste aventure ; elle me suit fondante en larmes, elle veut te voir : la voici. »
Quel spectacle pour un amant ! Je tâchai de rappeler mes forces : «Venez, chère ^îi/f/7ze, lui dis-Je du plus loin que je pus l'appercevoir, venez recevoir les derniers soupirs du tendre et fidèle Dely ; il meurt pour vous avoir aimée, mais il meurt content, puisque c'est entre vos bras qu'il va rendre la vie. » Je voulus à ces mots soulever mes foibles mains pour Tembrasser ; elles retombèrent sans force.
« Non, tu ne mourras point ! me dit-elle d'un ton assuré. Jatab me doit une grâce aujourd'hui, en faveur de l'offrande que je lui fais de mon fils : c'est ta vie que je lui demande. On ne peut me la refuser; la loi l'ordonne : vis, cher Dely, et vis pour m'aimer. A^aïm m'a tout dit ; viens voir ton fils aux pieds des autels, il y levé pour toi ses mains innocentes et pures. »
64 Contes de Godart d' OAucour.
Recevoir en un moment et Zulime et la vie étoit un bien si grand, quMl surpassoit mes espérances. Je doutai quelque tems si je n''e'tois pas dans le transport, mais je fus bientôt convaincu d'une vérité si consolante; les yeux de Zulime avaient ranimé les miens, et sa bouche, collée sur mes lèvres mourantes, rappella mon ame fugitive. « C'est donc vous, belle Zulime, lui dis-je, qui me rendez la vie ?
— Oui, c'est moi-même, reprit-elle ; fidelle au serment que je t'ai fait de ne point voir d'hommes avant toi au sortir du temple, j'ailois demander au grand Jatab, pour la grâce qu'on ne peut me refuser, de me laisser sortir d'ici sans avoir eu de commerce avec le grand Karken ; mais racheter ta vie m'est un bien plus doux, je cours la demander et me faire relever de mon serment. »
Quel assaut nouveau pour mon sensible cœur! « Non, lui dis-je dans le premier mouvement de mon désespoir, laisse-moi mourir plutôt, chère Zulime, et me demeure fidelle. — Quoi, cher Dely, reprit-elle, tu veux mourir ! Mourons donc tous les deux ! qu'on mette le feu au bûcher. » Elle vouloit l'allumer elle-même; mais Aiaïm l'entraîna malgré moi, et j'appris bientôt qu'elle avoit obtenu ma grâce, en se livrant au grand Karken.
Une vie qui me coûtoit si cher pouvoit-elle m'être précieuse? Je vis, sans en marquer de joie, qu'on éloignoit de moi les préparatifs de
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ma mort, et qu'on me rapportoit mes premiers habits. Zulime reparut à mes yeux ; mais, sans mon fils qu'elle portoit entre ses bras, je Taurois évitée. J'embrassai ce cher fruit de ma tendresse, et vis avec douleur qu'il falloit le laisser dans ce lieu infâme ; je le recommandai àA:[aïm, qui, instruit par mon exemple, ne devoit pas être tenté de sortir : délivré par un miracle, je fus banni publiquement du temple âCAlphea, comme indigne d'y rester ; mais le plaisir que j'avois d'en sortir avec Zulime me tenoit lieu de tout.
Il est temps de tirer mes lecteurs de ce séjour d'horreur, pour les transporter dans un lieu plus agréable. Je revis enfin l'habitation à'Asor et cette cabane enchantée que Zulime m'avoit rendue si précieuse. Mon goût pour cette belle n'étoit plus si vif à la vérité ; mais je l'aimois encore, et elle me devint bientôt aussi chère qu'auparavant. Pouvois - je la haïr de son aveugle obéissance à la religion de ses pères, et d'une infidélité commise pour me rendre la vie? Je tâchai donc à bannir cette idée de mon esprit, pour me livrer tout entier aux plaisirs qu'inspiraient les réjouissances champêtres, qui se donnèrent au retour de cette Persane.
Je jouis peu de tems de ce bonheur ! Un Marchand Arménien, arrivé pour acheter des femmes, me replongea dans le chagrin le plus amer. Parmi celles qui embellissoient cette fête, il en choisit plusieurs, et Zulime fut la pre-
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miere sur qui tombèrent ses yeux. Il la mit à un prix si haut, qu'il me fut impossible d'y atteindre : je n'avois d'argent que ce (\\xA\aïm m'avoit donné en sortant du monastère. Je connoissois Zulime, et j'aurois eu tout à espérer de son cœur, si elle eût pu disposer d'elle; mais son père, de qui elle dépendoit, étoit un de ces hommes intéressés, pour qui l'argent est le premier des biens: sourd à mes prières et aux larmes de sa fille, il lui répétoit sans cesse que, puisqu'il falloit se séparer d'elle, il étoit Juste de préférer celui qui lui en ofîroit davantage. Ce raisonnement lui paroissoit sans réplique.
Quel coup de foudre ! Je suis né pour de semblables situations. Je ne sais si l'état cruel dans lequel je me trouvois à la montagne à'Alphea, quand Ziilime vint m'y rendre la vie, étoit plus déplorable que celui où je me trouvai alors ; seul et sans défense au milieu de ces déserts, quel parti prendre ? « Quoi ! me disoisje en moi-même, il y a donc des parens assez barbares pour sacrifier ainsi leurs enfants à un vil intérêt? » Je n'avois pu encore me l'imaginer; mais depuis cette époque et mon voyage en France, je n'en puis plus douter. Il n'est que trop commun d'en voir à Paris vendre aussi leurs filles au plus offrant.
Il fallut donc céder Zulime au Marchand Arménien ; mais ce fut dans le dessein de la lui ravir plus sûrement. Je dissimulai ma dou-
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leur, pour dérober à Asor la connoissance du projet que j'avois formé d^enlever secrètement sa fille pendant la nuit. Le soleil avoit déjà fait plus de la moitié de sa course, il n'y avoit pas de tems à perdre : je savois que si j'étois surpris par ceux qui ne manqueroient pas de me poursuivre, il m'en coûteroit la vie ; mais j'étois résolu de mourir, plutôt que de céder Ziilime. Je demandai qu'il me fut du moins permis de lui faire mes derniers adieux. Ce fut tout ce c[\x'Asor crut devoir accorder à mon amour. On nous laissa libres un moment : je le mis à profit.
A peine fûmes-nous seuls, que je demandai à Zulime si elle me quittoit à regret. « En doutez-vous ? reprit-elle avec attendrissement. — Eh bien ! lui dis-je, si vous m'aimez, il faut me suivre! « Quelle fut ma joie de lui entendre répondre qu'elle n'auroit pas de plus grand plaisir ! L'amour est de tous les pays du monde. Ce Dieu lui fit oublier, pour cette fois, qu'il lui étoit défendu de sortir de l'habitation à'' Asor, sans son aveu. La nature parloit sans doute à son cœur et lui disoit qu'un père, en s'opposant au bonheur de sa fille, perd les droits qu'il a sur elle ; que si la nature lui en donne, c'est à la tendresse à les lui conserver.
Cette belle me demanda avec empressement si j'avois quelque moyen de la tirer des mains de l'Arménien. Je lui répondis que le seul qui
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nous pût réussir étoit de profiter de la nuit, pour venir me Joindre seule à un endroit du désert, que je lui indiquai ; que j'allois la quitter en apparence, comme si Je nedevois Jamais la revoir. Elle promit de me seconder. Je la laissai après ce peu de mots, dans la crainte de faire naître quelque soupçon dans Pesprit à\Asor, à qui Je fus dire adieu.
Je quittai donc le désert, sans ami, sans maîtresse, incertain si J^aurois le bonheur de revoir iamais Zulime ; car mille événemens imprévus pouvoient faire échouer notre projet, quand elle ne seroit plus soutenue par ma présence et encouragée par mes conseils : d'un autre côté, ne pouvoit-elle pas encore changer de sentiment et suivre PArménien ? Et si, fidelle à sa promesse, Ziilime s'échappoit heureusement de la maison paternelle, on pouvoit la suivre et me la ravir! J'étois agité de ces différentes réflexions, quand J'arrivai à l'endroit désigné, d'oti Je découvrois toute l'habitation à'Asor, sans être vu de personne.
Quoiqu'il fût déjà tard, le reste du Jour me sembla d une longueur insupportable ; le soleil me paroissoit immobile. En vain de hautes montagnes sembloient s'élever exprès pour le cacher plus tôt, il ne cessoit point de m'éclairer de sa lumière importune. Un rocher bienfaisant me le cacha tout à coup ; mais J'eus encore la douleur de voir long-tems ses rayons mourans dorer la cime des montagnes opposées. Il dis-
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parut enfin, et la nuit, si long-tems attendue, répandit ses sombres voiles sur ces déserts.
Un simple voyageur eût sans doute tremblé de se trouver ainsi seul au milieu du silence et des ombres. Un calme profond n'effraye pas moins qu'un bruit terrible. Pendant la nuit, tout grossit à nos yeux ; notre imagination enfante des monstres qui se succèdent, nous croyons voir partout des hommes armés. Lèvent agite-t-il une feuille ? C'est quelqu'un qui marche. Grâce à l'amour qui m'occupoit tout entier, je ne tremblai que de la crainte de ne plus revoir Zulime. Comme elle ne paroissoit point, je craignis qu'elle ne se fût égarée, la nuit étant fort sombre; mais j'eus assez de bonheur pour revoir ce cher objet de mon amour. J'entendis marcher, je courus : c'étoit Zulime hors d'haleine. « Est-ce vous, cher Dely? me dit-elle, en se jettant entre mes bras; fuyons, on nous poursuit. » La force lui manquoit. Je ne pus que la transporter sous un rocher voisin, où j'avois préparé un lit de verdure pour la recevoir, et l'y faire prendre quelque repos.
Le calme profond qui régnoit me fit penser que la crainte d'être poursuivie avoit pu lui faire croire qu'on la poursuivoit en effet ; je ne me trompois pas. Après avoir encore prêté l'oreille pendant quelque tems, sans rien entendre, je remis Zulime de sa frayeur ; j'offris un sacrifice à l'amour, et nous nous éloignâmes à la faveur de la lune qui commençoit à paroître ;
7© Contes de Godart d' oAucoiir.
elle étoit si belle, et le tems devint si clair, que je craignis qu'il ne nous nuisît plus qu'il ne nous seroit favorable.
Ziilime, qui connoissoit le local, me conduisit en moins de trois heures au bord du Koban, qui baigne le pied du mont Caucase. « Il faut, cher Dely^ me dit-elle, nous éloigner de ces déserts ; nous n'y serions pas en sûreté ; fuyons. M
Je crus que si nous pouvions traverser le fleuve, nous n'aurions plus rien à craindre ; mais il faisoit un bruit si terrible, en coulant parmi des rochers, que j'imaginai la chose impossible. Nous ne laissâmes pas de le côtoyer, dans l'espérance de trouver quelque endroit plus tranquille et moins large; las de marcher en vain, nous nous reposâmes accablés de fatigue, et le sommeil nous surprit.
Il étoit grand jour quand nous nous réveillâmes ; les premières paroles que je prononçai en regardant Zulime furent des plaintes que l'adressai aux Dieux, sur le sort infortuné qui l'attendoit. Privés de tous secours, qu'allionsnous devenir? C'est la faute de tous les amans de ne jamais prévoir les suites funestes des premières démarches qu'une passion violente leur inspire. « Où vous ai-je conduite? dis-je en soupirant à la fille à''Asor. Quel triste sort vous est réservé ! Vous étiez digne du plus heureux; destinée, par votre beauté, à devenir l'ornement du serrail de quelque riche Pacha, une
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foule d'esclaves empressés eût prévenu vos désirs; ici vous manquerez du nécessaire : qu'ai-je fait, malheureux ! Me le pardonnerezvous, chère Zulime ?
— Cest à tort que vous me plaignez, me répondit-elle avec douceur ; ce désert avec vous vaut à mes yeux tous ces palais enchantés, dont on berça mon enfance ; accoutumé à vivre dans des villes opulentes, vous ignorez les ressources de la vie champêtre. De quoi vivois-je à Thabitation de mon père? De fruits, de légumes, enfin de tout ce que la nature nous otîre ici. Ce fleuve même n'a-t-il pas des poissons de toute espèce? On est assez riche, quand on possède ce qa''on aime. »
De dire que Zulime me tint ce discours mot pour mot, c'est ce que je ne puis assurer, je n'ai pas assez bonne mémoire : j'en rends le sens; c'est tout ce qu'on peut exiger de l'Historien le plus exact.
J'admirai de quelle ressource est pour un homme une fille élevée à la campagne; et comparant la modeste Zulime à toutes nos femmes du bon ton de Constantinople, qui, par leur luxe, sont capables de ruiner la fortune la mieux établie , je vis quel trésor j'avois acquis en m'attachant cette Persane.
a Quoi ! belle Zulime, lui dis-je, vous me pardonnez mon imprudence, vous me rassurez; contens de nous aimer, vivons inconnus à l'univers entier ; l'amour nous y tiendra lieu de
jz Contes de Godart d' cAiicour.
tout; loin de vous, je ne regretterois que Zulime, avec elle je ne dois plus rien désirer : mais pour plus de sûreté, ajoutai-je, ilfaudroit mettre ce fleuve entre Asoj' et nous ; le mont Caucase, que nous découvrons, nous offre une retraite assurée; il est, dit-on, inhabité. Le soleil ne s'y lèvera que pour nous, nous le verrons naître et mourir, en nous donnant de nouvelles preuves de notre amour. — Marchons, me dit Zulime avec fermeté ; je suis prête à vous suivre. »
Nous remontâmes le Koban encore pendant quatre jours. Plus nous avancions, plus son lit diminuoitde largeur; enfin, le trouvant qui couloit lentement parmi des roseaux, nous le traversâmes. Arrivés à Tautre bord, nous nous enfonçâmes dans les gorges du Caucase, et un petit bois charmant, arrosé d'aune claire fontaine, qui en sortoit à travers des rochers, nous engagea à choisir ce lieu pour notre demeure.
Jusque-là nous n'avions encore servi de Dieu que l'Amour. Zulime commença à se prosterner du côté de la montagne de Jatab et à prier ce Prophète de nous être favorable.
Comme j'étois seul et sans rival en ce désert, il m'importoit peu que Zulime fût Jatabiste ; je n'avois pas à craindre qu'elle abusât du précepte de cet imposteur en faveur d'un autre.
Je me mis à bâtir une petite cabane, couverte
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de feuillages, à la façon du pays; tandis que j^étois occupé de ce soin, quel plaisir pour moi de voir Taimable Ziilime préparer de son côté un repas frugal! apprêté par des mains si chères, que ces mets champêtres me sembloient délicieux ! J^eus préféré, à la fastueuse table des Rois, Phumble gazon sur lequel ils étoient servis; et Teau pure qui nous désaltéroit, au nectar des Dieux.
Toujours persuadé que ce désert étoit inhabité, je m^éloignois quelquefois de Zulime, pour jouir du plaisir de la voir redoubler ses caresses à mon retour, et me conter ses craintes. Je me cachois même souvent, et sans la perdre de vue, je me plaisois à l'entendre m'appeler à haute voix, par les noms les plus tendres. Je n'avois pas de joie plus sensible que celle de venir me jetter à son col, au moment que, croyantm''avoirperdu,seslarmes commençoient à mouiller sa paupière. Quelle satisfaction pour moi de les essuyer, après les avoir fait naître ! elles m^étoient d^autant plus précieuses, que ce même amour qui les faisoit couler les essuyoit encore.
Cet heureux tems fut le plus beau de ma vie. Que n'a-t-il été plus durable ! mais il n'est pas de bonheur constant; à peine un mois se fut écoulé, que je retombai dans le plus grand des malheurs. Quel funeste revers ! quelle scène affreuse va succéder à ces beaux jours !
Un matin que je m'étois éloigné plus qu'à
74 Contes de Godart d' Q^'lucoiir.
Tordinaire, pourreconnoître les lieux qui nous environnoient, quelle fut ma douleur de ne plus retrouver Zulime à mon retour ! Je crus d'abord qu'accoutumée à mes jeux, elle s'étoit aussi cachée quelque part, pour jouir de mon inquiétude ; mais ce fut inutilement que je la cherchai le reste du jour, et que je fis retentir ce désert de mes cris : je n'entendis par-tout que ma voix, qui, réfléchie par les échos, me renvoyoit le nom de Zulime, sans qu'elle s'offrit nulle part à mes yeux, et le soleil se coucha sans nous trouver réunis. Quelle nuit affreuse! Furieux, je courus les bois, je franchis les rochers, les précipices. La crainte delà mort peutelle arrêter les amans désespérés ? l'amour qui veille autour d'eux les sauve sans doute de leur propre fureur.
Je tombai enfin de fatigue, incertain du chemin que je devois prendre; ma voix mourante alloit répéter le nom de Zulime pour la dernière fois, lorsque l'éclat d'un grand feu, qui tout à coup vint frapper mes yeux, me les fit porter attentivement sur l'endroit d'où il partoit. Un amant se désespère d'un rien, un rien lui rend l'espérance. Je crus que Zulime s'éxani égarée, elle avoit allumé ce feu pour m'indiquer où elle étoit. J'oubliai en un moment le chemin que j'avois fait, pour en entreprendre encore un plus considérable; je ne marchai pas, je volai, guidé par la flamme, sans qu'aucun obstacle put m'arréter. De tems en tems, je
Mémoires Turcs. 75
prêtois Poreille, et croyant entendre sa voix, je lui criois de m'attendre, Que de tendres embrassements je lui préparois! mais ce furent de s larmes de douleur quMl me fallut répandre.
Le soleil étoit déjà levé quand j'arrivai à Tendroit où j'avois aperçu le feu; Je n'y trouvai que de la cendre et quelques ossements épars, restes malheureux d'un cadavre dévoré par la flamme. Il ne me fut plus permis de douter que ce désert ne fût habité par quelques Tartares, et que Zulirne ne fût tombée entre leurs mains. Etoient-ce ses membres déchirés que j'appercevois ? Je n'osois y penser sans frémir.
A cette idée accablante, mes cheveux se hérissoient sur ma tète. Comment éclaircir ce doute cruel, plus affreux mille fois que la mort ? j'interrogeois en vain cette cendre muette et fumante, en l'arrosant de mes pleurs, je n'en tirois aucun éclaircissement. « Zulime, ma cherc Ziilime, m'écriai-je, dans les transports de la douleur la plus amere, est-ce votre cendre infortunée que je foule au pied ? » A quelques pas de là j'apperçus sur le sable les traces de plusieurs personnes; je m'étudiai à démêler si je ne reconnoîtrois point les pieds de Zulime : il étoit remarquable par sa petitesse, et elleportoitun soulier d'une forme singulière. A peine eus - je fait quelques pas, que je l'apperçus en effet gravé sur le sable ; à cette vue je reculai d'horreur et de crainte, en m'écriant : « C'en est donc fait, je ne la verrai plus ! »
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A ces mots, je tombai sur une des espèces de bancs qui environnoient le lieu de cette scène abominable, et laissai aller ma tête contre un des arbres qui Tombrageoient, sans penser que si Zulime avoit été la proie des flammes, j'avois à craindre un semblable sort; j'étois incapable de la moindre réflexion.
Je ne sortis de cet assoupissement mortel, qu'à la voix d'un respectable vieillard qui parut tout à coup devant moi. Sa présence inattendue m'effraya d'abord ; mais sa parole touchante me rassura bientôt. « Qui es-tu, jeune étranger ? me dit-il. Quelle tempête a pu te jetter sur ce rivage?
— Qui que vous soyez, repartis-je avec vivacité, daignez m'apprendre si Zulime vit encore, et qui me Ta ravie ? Je ne cherche qu'elle.
— Cesse de craindre pour ses jours, interrompit Hussein (c'est ainsi que se nommoit ce vieillard), tu la reverras; mais ce lieu n'est pas sûr, suis-moi, que j'entende le récit de tes malheurs, et que je te conte les miens. » A ces mots, il me prit par la main et me conduisit dans une caverne voisine où j'entrai en tremblant.
— Est-ce ici, lui dis-je, que je dois revoir Zulime?— A cette vive impatience, vQ^^'^'n Hussein, je vois que cette fille t'est chère. — Plus que ma vie, lui répondis-je. — Eh bien ! ajouta-t-il, qu'il te suffise, pour un moment, de savoir que jamais elle ne fut moins en danger.
« Je suis un Prince infortuné, issu du sang
Mémoires Turcs. yy
malheureux des Sophis de Perse. Cet aventurier Thamas Koulikan, qui occupe le trône de mes ancêtres, regne-t-il avec tranquillité sur ses nouveaux sujets? Est-il possible que tous les Rois de la terre ne se soient pas réunis pour soutenir un Prince opprimé par un sujet rebelle? Ils apprennent qu'un heureux téméraire, n'ayant rien à hasarder, peut tout entreprendre. Contraint de fuir pour éviter le sort de Schah Thamas, je me suis retiré dans ces déserts inconnus. »
J'appris à Hussein que Koulikan, solidement établi sur un trône usurpé, sembloit n'y plus chanceler. « Qu'il règne, me répondit cet infortuné Prince en poussant un profond soupir, puisque les Dieux protègent de semblables Rois, et que les Rois, intéressés à cette querelle, n'en tirent pas vengeance : j'aurois honte de régner; le trône est déshonoré. Les habitans de ces montagnes, tout sauvages qu'ils sont, m'ont reçu parmi eux, sans me connoître; ils ont conçu pour moi une telle vénération, que le Chef de leur religion étant mort, ils m'ont forcé de prendre sa place. Ces peuples, poursuivit-il, adorent une Idole ridicule, à qui je fais rendre tous les oracles que je crois nécessaires à leur tranquillité ; par cette voie, je règne en ces lieux avec plus d'empire que si j'en étois le Roi, puisque l'espèce de Souverain qui commande vient prendre l'ordre de l'Idole, qui ne parle que par ma voix.
j8 Contes de Godart d' Q/îucour.
« Je vois, grand Prince, lui repondis-Je, que vous êtes tout-puissant en ce désert, et que vous pouvez me rendre Zulime.
— Avant de f instruire de son sort, ajouta Hussein, il faut que tu saches que les femmes du mont Caucase sont épouvantables, et qu''elles ont la présomption de prétendre à la beauté; aussi les hommes ont-ils rarement commerce avec elles, et sans leur religion, qui leur ordonne de les visiter certains jours de Tannée, ces montagnes manqueroient bientôt d'habitans. Il y a quelque tems que Kakoiikan, chef de ces sauvages, vint se plaindre à la Divinité de ce désert, de ce qu'elle leur donnoit des femmes si ridicules : le hasard voulut que, pour ne pas le désespérer, je lui répondis, par la bouche de Tldole, qu'une jeune beauté lui seroit accordée quelque jour, pour peupler avec lui ce désert de femmes adorables. Kakoiikan trouvant hier ta Zulime dans ces forêts, et la croyant cette aimable mortelle qui lui est promise par Toracle, la conduisit au temple, pour la recevoir de ma main. »
Surpris à cette vue, autant qu'on peut l'être, et curieux de savoir de cette belle son origine, avant de la livrer à ce brutal, je répondis kKakoukan, pour gagner du tems, qu'il falloit offrir un sacrifice solemnel au Dieu protecteur de cette contrée : un grand bûcher fut allumé, et une biche blanche y fut immolée.
« C'est donc là, lui dis-je avec étonnement,
Mémoires Turcs. yp
le sujet des flammes que j'ai vues cette nuit s'élever de cet endroit ?
« Oui, me dit Hussein ; après ce sacrifice, je conduisis ta Zulime dans un endroit secret du temple, où elle est restée seule depuis, en attendant la fête sauvage que Kakoukan lui prépare dans les vastes jardins qu'il a sur les bords de la mer Noire.
« Elle m'a confié qu'elle fuyoit de chez son père avec un jeune Turc, nommé Dely^ pour qui elle avoit conçu l'amour le plus tendre, et m'a conjuré de mettre tous mes soins à te chercher ; ce que je lui promis, après l'avoir instruite du rôle qu'elle devoit jouer devant les Sauvages, en affectant une joie qui pût leur laisser ignorer le sujet de ses allarmes. »
J'étois accoutumé depuis quelque tems à passer rapidement de la joie à la tristesse et de la tristesse à la joie.
« Elle n'est donc pas morte, m'écriai-je avec transport, et ce n'est pas sur sa cendre que j'ai versé des pleurs ? Dieux qui l'avez conservée, rendez-la-moi fidèle ! »
Je me jettai en même tems aux genoux de Hussein., et le conjurai, les larmes aux yeux, de sauver Zulime de l'amour de Kakoukan.
« Il ne faut rien précipiter, mon fils, me dit ce vieillard avec bonté; ne crains point de violence : les habitans de cette contrée conserveront pour ta Zulime un respect infini ; je l'ai mise sous la protection des Dieux de ce désert. »
8o Contes de Godart d' Q^ucour.
Il ajouta que, résolu de quitter entièrement la Perse, de crainte d^être enfin reconnu, il n^attendoit que le moment favorable pour passer en Turquie, et qu'il seroit charmé de nous y accompagner. « J'ai préparé, poursuivit-il, tout ce qu'il faut pour ce voyage, dont je suis uniquement occupé depuis un an. Quand la nuit sera venue, je vous conduirai Tun et l'autre dans un petit navire, dont Kakoukan se sert pour aller chasser dans une isle voisine. Comme cette mer est fort tranquille, il n'y a dans l'espèce de port couvert par ce petit bois sacré, que quelques barques de pêcheurs; nous les coulerons aisément à fond, pour n'être pas suivis. Tu m'aideras à mettre ce projet à exécution. » Prêt à mourir de douleur, un moment me rendoit l'espérance de revoir Zulime, et Constantinople avec elle. « Grand Prince, dis-je à Hussein en me jettant à ses genoux, fussiezvous assis sur le trône de vos pères, il ne seroit pas en votre pouvoir de me faire un plus riche présent que celui que je vais recevoir de vous en ce désert. Zulime, que vous allez me rendre, m'est plus précieuse que tous vos trésors; mais daignez l'offrir à mes yeux : n'est-ce point une illusion ? Non, vous ne pouvez me tromper ; je vois briller en vous cette majesté sacrée, que le ciel grave sur le front de ceux qu'il destine à nous commander. Pardonnez, Seigneur, un doute causé par un excès d'amour : oui, le bien que j'attends de vous est si grand, il sur-
Mémoires Turcs. 8i
passe si fort mes espérances, que j^ai peine à je croire. Quoi ! je reverrois Ziilime?
— Oui, tu la reverras, poursuivit Hussein; je vais te cacher dans un endroit secret, d'où, sans être vu, tu pourras découvrir la fête qu'on lui prépare. »
A ces mots, il me conduisit dans une caverne sombre, fabriquée dans le roc, d'où Ton découvroit, à travers un feuillage épais, une petite plaine environnée' d'arbres; plusieurs Sauvages y étoient occupés à former des guirlandes de fleurs ; Hussein me les fit remarquer, et m'ayant donné quelque nourriture, il me quitta en me promettant de revenir bientôt me joindre.
Après avoir attendu quelque tems avec toute l'impatience d'un amant, Zulime parut enfin : Kakoukan la fit monter avec lui sur une espèce de trône champêtre, fait de branchages entrelacés ; j'aurois bien voulu entendre ce que ce Tartare lui disoit et la réponse qu'elle lui fit : je remarquois seulement avec plaisir, à travers la gaieté feinte de Zulime, une secrète mélancolie, qui me fit connoître combien elle étoit touchée de ma perte. Mais Hussein n'eut pas plus tôt trouvé le moment de lui dire que j'élois témoin secret de cette fête, qu'elle ne put modérer l'excès de sa joie ; elle en donna des marques si sensibles, que Kakoukan prit pour lui les transports qu'elle laissa éclater. De jeunes Tartares formèrent des danses, firent
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divers tours de force, d'adresse, sur une espèce d'arène, et Zulime couronnoit les vainqueurs.
En vain ses yeux cherchoient à me découvrir; ils perçoient jusqu'à mon cœur, mais ils ne pouvoient m'appercevoir, malgré toute leur vivacité. Quel doux spectacle, et qu'il étoit différent de celui que j'avois éprouvé quelques heures auparavant, lorsque Je pieurois Zulime devant le bûcher, que je croyais ravoir consumée ! Je voyois avec joie que cette belle étoit embrasée d'un autre feu. Que d'amoureux regards allèrent lui rendre compte de tout ce que j'avois souffert depuis que je l'avois perdue ! Je lui contois mes peines, mes craintes, mes espérances, souvent conçues et détruites en un instant, sans faire réflexion qu'elle ne pouvoit m'entendre. Zulime me savoit présent, j'étois satisfait. Je n'aurois pu la laisser dans la cruelle incertitude de mon sort, si je n'avois su qu'elle en étoit instruite; je savois, par ma propre expérience, combien cet état est terrible. « Je vous revois donc enfin, chère Zulime, lui disois-je en moi-même, je vous revois fidelle ! Il me sera bientôt permis de vous serrer dans mes bras. » — Les seuls amants peuvent imaginer ces sortes de situations : quel moment plus doux que celui qui présente à nos yeux celle que nous aimons après l'avoir pleurée!
Le bruit de quelqu'un, que j'entendis mar-
Mémoires Turcs. 83
cher assez près de moi, m'obligea de me retirer dans le fond de la caverne. Je reconnus bientôt que c'étoient des femmes de cette contrée, au portrait affreux que Hussein m'en avoit fait. Il n'avoit rien exagéré; elles me firent frayeur. Petites naines, leur teint est jaune et livide, leurs yeux enfoncés paroissent à peine sous un front d'une largeur énorme; elles ont le nez en récompense si petit, qu'il disparoît au milieu de deux joues des plus rebondies, entre lesquelles il est comme enseveli; leur menton, extraordinairement pointu , se rapproche de leur bouche, qu'elles ont d une largeur démesurée. Que la fille âi^Asor devoit paroître belle k Kakoukan ! Elle, dont les yeux vifs et tendres tout ensemble sont couronnés du plus beau front du monde, sur lequel les jeux et les ris paroissent avoir établi leur cour. Quelle dût être la surprise de ce barbare, à la vue des grâces touchantes de ma chère Zulime!
Je n'eus pas le tems de penser à ce que j'avois à redouter d'un semblable rival ; à peine eusje apperçu les femmes de cette contrée, que leurs propos me plongèrent dans bien d'autres craintes.
« Voyons donc, dit à sa compagne la première qui se présenta, voyons si cette beauté si vantée l'emporte sur nous. » — Elles étoient deux; s'étant placées dans l'endroit que je venois de quitter, elles commencèrent par critiquer Zulime. « Qu'a-t-elle donc de si étonnant
84 Contes de Godart d'Oyiucour.
pour nous être préférée? que ce blanc est fade, inanimé ! — C'est sans doute cet air étranger, reprit l'autre, qui charme nos époux. Vengeonsnous de l'injuste préférence qu'ils lui donnent sur nous; il doit, dit-on, naître d'elle, pour peupler ces montagnes, des femmes qui lui ressembleront; le soufîrirons-nous? Qu'elle meure avant cet outrage fait à nos charmes ! »
Quel horrible projet! et quelle situation plus horrible encore pour un amant qui l'écoute ! Triste jouet du caprice du sort, je n'étois pas au bout de mes malheurs; je devois encore, chère Zulime, te donner bien des pleurs ! Pourquoi étois-je sans armes? Au péril de mes jours, j'aurais immolé à ma vengeance ces deux furies. Si je ne suivis pas le premier mouvement de la fureur qui me transportoit, ce fut dans l'espérance de pouvoir m'opposer plus sûrement à leur barbare dessein, en écoutant le reste de leur complot; l'une vouloit précipiter Zulime dans la mer, l'autre mettre le feu à l'endroit où elle passeroit la nuit, fût-ce dans le temple même. Ce dernier sentiment prévalut. De quoi une femme jalouse et cruelle n'estelle pas capable? La religion est un foible obstacle pour servir de frein à sa rage.
Je ne pus entendre sans frémir ces redoutables mégères ; si elles ne fussent sorties, j'allais paroître, et, par un coup d'imprudence, perdre peut-être et ma vie et celle de Zulime. A peine eurent-elles disparu, que je me remis
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à leur place pour revoir Tinnocente victime de leur jalouse fureur. Toujours satisfaite de me savoir présent, hélas ! elle ignoroit les nouveaux malheurs qui nous menaçoient. Qu'un moment avoit apporté de changement dans mon cœur!
« Faut-il échouer si près du port, me disoisje à moi-même! encore quelques heures, et Zulime étoit entre mes bras; mais non, le ciel impitoyable ne m'a pas fait pour jouir d'un bonheur constant. »
Un amant perd difficilement Tespérance ; ces tristes réflexions étoient de tems en tems suivies de plus consolantes. « Non, le ciel, me disois-je, n'est pas injuste: que lui ai-je fait, pour m'accabler de tant de maux ? Il ne veut pas que Ziilime périsse : il n'a sans doute conduit ici ces furieuses, que pour me donner connoissance de leur détestable complot, afin de pouvoir le rendre inutile. »
Ce n'étoit là que des espérances, et l'arrêt de mort étoit prononcé. Avec quelle impatience ne désirois -je pas de revoir Hussein, pour prendre avec lui des mesures capables de prévenir un sort si funeste !
Zulime disparut enfin avec Kakoukan et me laissa seul plongé dans la tristesse la plus profonde. J'allois expirer de douleur, sansHussein qui parut. « Qu'avez-vous donc ? me dit-il ; d'où peut venir cette fureur qui vous possède, si près de revoir votre Zulime?
— Hélas ! mon pere, lui repondis-je en sou-
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pirant, nous ne fûmes peut-être jamais si loin du port; les femmes de cette contrée ont juré la perte de Zulime; elles doivent cette nuit Fensevelir sous les ruines du temple, si nous ne la sauvons de leur fureur. »
J'appris tout de suite à Hussein comment j'avois découvert cette horrible conspiration ; la surprise que lui causa cette nouvelle trame lui fit garder quelque temps un profond silence, en levant les yeux vers le ciel. Enfin, après un moment de réflexion: « Cher Dely, me dit-il, il ne faut désespérer de rien; je répandrai partout que Tétrangere passe la nuit dans le temple. En vain Timpatient Kakoukan veut, dit-on, la retenir et se livrer à toute la passion qu'il a conçue pour elle : je ferai parler Pldole, pour gagner du temps; je saurai par cette voie rendre inutiles les fureurs de Tamour et de la jalousie. Quand le soleil sera couché, je conduirai Zulime dans ce petit bois sacré, dont l'entrée n'est permise qu'à moi seul ; il couvre le rivage sur lequel nous devons nous embarquer. Ne manque pas de t'y rendre, à la faveur des premières ombres de la nuit. Que ces furies brûlent après, et leur temple et leur Dieu, elles cacheront par là notre fuite, et Kakoukan, me croyant devenu la proie des flammes avec sa nouvelle épouse, nous plaindra, au lieu de nous poursuivre. Oui, cher Dely, c'est le ciel, sans doute, qui leur inspire ce dessein pour favoriser le nôtre. »
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A ces mots Hussein me. quitta pour aller préparer le dénouement de cette tragédie.
Il se flattoit qu'en faisant parler Tldole, il retireroit encore Zulime des mains de Kakoukan ; je me défiois de sa puissance. Cétoit contre rimpérieux amour qu'il avoit à combattre, et je sentois trop qu'un amant, dans ses transports, ne reconnoît de Dieu que l'objet aimé, n'envisage de bien que sa jouissance, et n'a d'autres craintes que celle d'en être privé. J'en jugeois par moi-même; tous les oracles du monde n'eussent pu me faire abandonner Zulime. Le peu d'espérance qu'il me restoit n'étoit fondé que sur la sotte crédulité de ces peuples,
Hussein, par mille exemples de son autorité suprême, avoit ranimé mon espérance, et j'espérois revoir Zulime: l'amour me conduisit bientôt jusqu'à n'en plus douter; mais ce même amour, inspiré par la crainte, détruisoit souvent mes espérances, en combattant lui-même les raisons qu'il m'alléguoit.
Pendant tout le temps que je demeurai seul, la crainte et l'espérance furent les deux mouvements qui partagèrent mon cœur; il s'arrêta enfin au dernier, comme au plus conforme à ses désirs.
La nuit commençant à tomber, mon impatience m'emporta bientôt vers le petit bois qui devoit offrir Zulime à mes yeux. Il y avoit plus de deux jours que je ne l'avois vue ; que j'avois
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de choses à lui dire! que je lui préparois de tendres caresses !
Comme je quittois la caverne, j^apperçus une troupe de femmes qui y venoient tenir leur abominable conseil. Que de grâces n'eus-je pas à rendre au ciel de m^en avoir fait sortir! j'aurois sans doute péri impitoyablement par les mains de ces furies. Je me cachai pour les laisser passer; mais à peine eus-je fait quelques pas du côté d'où elles venoient, que j'apperçus Hussein sans vie, étendu sur la poussière. Je frémis à cette vue et reculai saisi d'horreur.
« Ah ciel! m'écriai -je, voilà donc la fin de toutes mes espérances ! Ziilhne est sans doute demeurée entre les mains de Kakoukan. Qui l'en délivrera maintement? Ah Hussein! Hussein ! c'est pour m'avoir voulu conserver ce que j'aime, que ces femmes cruelles viennent de vous faire périr. Prince infortuné, Dely ne vous survivra pas : Zulime, ma chère Zidinie, faut-il donc que je meure sans te faire mes derniers adieux? Kakoukan triomphe, et au sortir des bras de ce barbare, tu seras exposée à toute la rage des furies de ce désert. Les flammes dévoreront ces traits divins, ces grâces adorables, dignes de l'homme et du culte de tous les mortels ; et moi je vivrois, chère ZuWne, pour voir s'élever les feux criminels de ton fatal bûcher! Mes yeux pourroient-ils soutenir un semblable spectacle? Périssons, puisqu'il ne me reste plus d'espérance de te revoir ; malheu-
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reuse contrée! désert affreux! c'est vous qui me la ravissez; encore si vous lui faisiez un sort digne d'elle, si elle régnoit en ces lieux, tout sauvages qu'ils sont ; je mourrois content : mais hélas! sa cendre infortunée couvrira vos campagnes et deviendra le jouet des vents. Mourons, courons m'ensevelir dans le sein de la mer, qui devoit la porter : c'est trop vivre, puisque je ne vis plus pour Ziilime. »
L'espérance de mourir bientôt me soutint et me donna la force de gagner le rivage ; à peine l'eus-je découvert, que, m'applaudissant de l'avoir trouvé, j'y volai : à la vue du navire destiné à nous passer en Turquie, toutes mes plaies se rouvrirent, je ne pus retenir mes larmes, et la douleur étouffa ma voix. Résolu de m'embarquer et dem'exposer seul à toute la fureur des ondes, que je conjurois de m'ensevelir, j'arrachai le câble qui tenoit le vaisseau amaré, et furieux, je m'y précipitai; où tombai-je? entre les bras de Zidime, que Hussein y avoit déjà conduite : quel passage rapide du plus affreux désespoir au comble du bonheur!
« Te voici donc enfin, cher Dely, me dit-elle, en me serrant contre son sein ! »
A cette voix touchante, je demeurai immobile, accablé du poids de mon bonheur.
« Quoi ! le sort, m'écriai-je enfin, se plaît donc à se faire un jouet de mon cœur, en le rendant le théâtre de tant de sentiments divers? Ah ! Zulime, conçois tout ce que j'ai souffert !
po Contes de Godart d' Q4iicour.
Que de larmes tu m^as coûté ! si tu m'en vois encore répandre, je les dois à Hussein, à ce respectable vieillard qui nous a réunis. Ce généreux mortel n''est plus, je viens de le voir expirant.
— Quoi! Hussein est mort? s''écria Ziilime. Il ne m'a quittée un instant que pour courir te chercher et hâter le moment qui devoit nous réunir.
— Hélas ! poursuivis-je avec douleur, les furies qui ont conjuré ta perte viennent de Tassassiner presque à mes yeux. »
Je n'eus pas la force d'en dire davantage. Nous le "pleurâmes ; nous n'avions, hélas! que des larmes à lui donner.
Outre que Hussein avoit abondamment fourni le navire de toutes sortes de provisions de bouche, il y avoit encore mis des armes et une boîte pleine de pierreries d'un prix considérable: c'étoit tout ce qui lui restoit des immenses trésors qu'il avoit possédés en Perse.
Le vent qui secondoit nos vœux nous éloigna bientôt de ce funeste rivage, et nous vîmes de la pleine mer les flammes dévorer le temple qui devoit ensevelir Zulime sous ses ruines : c'est ainsi que le Maître de l'univers se rit des vains projets des mortels et se sert de leurs propres mains pour détruire leurs ouvrages profanes.
Nous avions tant de choses à nous dire, que nous nous fîmes d'abord mille questions sans
Mémoires Turcs. pi
ordre et sans suite; enfin, après avoir raconté à Zulime tout ce que ) -avois souffert depuis que le sort nous avoit séparés, je la priai de me dire à son tour comment j'avois pu la perdre.
« Je me rappelle avec douleur, mon cher DeljT;, me dit-elle, le jour malheureux que tu sus reconnoître le pays ; à peine tu m'eus quittée, que, dans la crainte de te perdre, je quittai imprudemment notre cabane pour te suivre, en sorte qu'il me fut impossible de la retrouver et de te joindre; plus j'avançois dans la forêt, plus je nVégarois. Après avoir marché inutilement pendant plusieurs heures, et t'avoir appelé à haute voix en pleurant, j'allois tomber, accablée de fatigue, lorsque j'apperçus un homme, que je crus d'abord être toi. Je volai à sa rencontre; mais je ne vis bientôt qu'un Tartare, qui, se jetant à mes genoux, les embrassa avec respect, en me conjurant de le suivre. C'étoit Kakoukan lui-même, le chef de ce peuple : en vain je voulus fuir, bientôt une troupe d'esclaves m'environna, et il me fut impossible de retourner sur mes pas ; on me conduisit malgré moi dans un temple, où Hussein, que j'instruisis de mes malheurs, sut me retenir, je ne sais sur quel prétexte, sous la protection du Dieu qu'on y adore. »
Je demandai à Zulime si Kakoukan ne lui avoit fait aucune violence. Elle m'assura que non ; mais que ne pouvant rien refuser aux hommes, sans déplaire au grand Jatab, Hussein
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étoit heureusement arrivé fort à propos. Etrange crédulité !
Enfin, après huit jours de navigation la plus heureuse, nous entrâmes dans le port de Constantinople. J^ trouvai des Marchands de toutes les nations, à qui je vendis une partie des pierreries de Hussein, dont je tirai une somme fort considérable ; de façon que je me trouvai en état de faire à Zulime un sort des plus heureux. Les amis de mon père qui m^avoient abandonné dans ma misère, me voyant dans Fopulence, me reçurent avec joie. Il en est à peu près à Constantinople comme à Paris : l'or y tient lieu de tout.
Je commençai par acheter une maison de campagne à Seguian, où je conduisis Zulime, et lui donnai des esclaves pour la servir. Un de mes premiers soins fut de faire toucher à Asor la somme que le Marchand Arménien lui avoit offerte de sa fille, avec un présent honnête, pour satisfaire cet homme intéressé, et jouir en paix de ma conquête.
Comme on parloit d'envoyer un Ambassadeur en France, je me rendis à la ville, pour m'informer si ce bruit se confirmoit. J'appris avec plaisir que l'ambassade étoit résolue. Ma joie redoubla, quand je sus que c'étoit Said Effendi, Beyberbex de Romelie. qui en étoit chargé. Ami de mon père, ils avoient fait ensemble le voyage de France, vingt ans auparavant, avec Effendi Testerdar, père
de Said. Je fus faire mon complim'ent au nouvel Ambassadeur, et le prier de me mettre du voyage, ce qu^il m^accorda avec plaisir; j^étois en état de lui faire honneur, par la dépense que je pouvois faire: il m'assura même, avec bonté, qu'il me serviroit de père en toute occasion, comme au fils de son ancien ami.
Sans avoir jamais vu ma mère, j'avois pris pour elle, à la simple lecture de ses lettres, une amitié si tendre, que je ne voulois point laisser échapper l'occasion de l'aller embrasser.
Je retournois à Seguian, tout plein de ce projet, lorsqu'en passant sur la place du marché de Pera, j'apperçus beaucoup de monde assemblé ; je m'informai de ce que ce pouvoit être. C'est, me dit-on, une esclave d'une beauté rare, que l'on expose en vente ; comme amateur, je m'avançai et reconnus Théophie. Un Eunuque, que je savois être à Safar, fils d'une des femmes de mon père, marchandoit cette esclave; persuadé que Zulime seroit charmée d'avoir sa sœur pour compagne, je la mis à un prix si haut, que je l'obtins sur-le-champ du Marchand à qui Aray l'avoit vendue. Cette Belle me reconnoissant, me suivit, sans me demander des nouvelles de Zulime ni de son père ; elle ignoroitque je fusse retourné à l'habitation à^Asor. Je lui en fis encore un mystère, pour lui ménager le plaisir de la surprise, en offrant Zulime à ses yeux, au moment qu'elle s'y attendoit le moins. Je conduisis d'abord
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Théophie à'rappartement que j^avois à Gonstantinople ; elle m'apprit qu'^rq;^ avoit été fort inquiet de moi et dM^aïm, qu'il nous croyoit péris.
f( Par quel heureux sort, poursuivit-elle, suis-je tombée entre vos mains } Marchand d'esclaves comme votre maître, vous allez sans doute me vendre? »
Je lui appris que j'étois en état de la garder ; elle en parut si satisfaite, qu'elle sauta à mon col, en me disant qu'elle se croiroit la plus heureuse de toutes les femmes, si elle avoit le bonheur de passer sa vie avec moi.
Il est difficile à un Turc, né sensible, de ne pas ressentir de secrets mouvemens, à la vue d'une personne aimable. Un jeune homme de vingt ans, dans tous les pays du monde, quelque attache qu'il ait ailleurs, ne refuse guère un bonheur auquel il peut se livrer; il n'y a que les héros de romans au-dessus de ces sortes de foiblesses. Théophie me parut encore plus belle que la première fois que jel'avois vue à l'habitation d'Asor. Je regardai donc ma nouvelle esclave avec complaisance. J'oubliai qu' Aray, et sans doute beaucoup d'autres, l'avoient possédée, pour ne penser qu'au plaisir de la posséder moi-même.
« Après tout, me disois-je, Zulhne n'est pas jalouse, elle aime à me voir heureux : que lui importe qu'elle ou une autre fasse r\ion bonheur? »
Mémoires Turcs. pc
A ces sentimens un peu turcs, en succédoient de tems en tems de plus généreux. Je voulois quelquefois lui demeurer fidèle: «Mais Pen aimerai-je moins, me disois-je, un moment après, pour me livrer à Théophie ? » — Après bien des combats, incertain de ce que je ferois, je pris le parti de ne pas retourner ce jour-là à Seguian ; c"'étoit m'exposer à tout.
Zulime absente ne pouvoit qu^avoir tort : amoureux de ma nouvelle esclave, nous soupâmes ensemble, et, le dirai-je? nous passâmes la nuit comme nous avions soupe : mes belles réflexions m^abandonnerent, et je fus infidèle ; mais Zulime fut toujours la plus chère à mes yeux.
A peine fut-il jour, que je partis pour ma campagne avec ma nouvelle esclave. Chemin faisant, je fis tomber la conversation sur Thabitation à''Asor.
« Et Zulime, lui dis-je enfin, car c'étoit là où j'en voulois venir, Taimez-vous toujours?
— Ah ! reprit Théophie en soupirant, élevée dès Tenfance avec elle, pourrois-je ne pas Taimer ? notre sort n'est-il pas bien à plaindre? Hélas! peut-être ne nous reverrons-nous jamais; je suis à Constantinople, elle est peutêtre à Ispahan ; quels pays immenses nous séparent ! »
Plus cette triste idée Taffligeoit, plus nous approchions de Seguian. Je préparois ainsi la scène touchante, dont j'allois être le spectateur.
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Je me plaisois à attendrir Théophie, pour augmenter Texcès de sa joie, à la vue de sa sœur que j'allois offrir à ses yeux.
Nous n'eûmes pas plus tôt mis pied à terre, qu'ayant conduit cette belle dans un appartement, je volai à celui de Ziilime; mais elle étoit déjà accourue par un escalier dérobé pour me recevoir : en sorte que, retournant sur mes pas, je Tapperçusqui traversoit en courant l'appartement où j'avois laissé sa sœur. Elle passoit si rapidement, qu'elle ne l'apperçut pas ; mais l'aimable Théophie, qui la reconnut, sauta à son col avant que de lui donner le tems de savoir qui l'embrassoit. Quelle heureuse rencontre ! quelle douce situation pour deux cœurs tendrement unis ! Elles tombèrent dans les bras l'une de l'autre. Je joignis mes embrassemens aux leurs, les termes manquoient à leur reconnoissance. Ce n'étoient qu'exclamations, que discours commencés, étouffés par la joie.
Enfin, revenues du premier trouble de leurs sens, elles se prodiguèrent de nouveaux les plus tendres caresses, et après que Ziilime eût raconté à sa sœur tout ce qui nous étoit arrivé, Théophie lui apprit à son tour que je l'avois achetée à Constantinople, avouant ingénument qu'elle avoit passé la nuit avec moi. Je jettai d'abord les yeux sur Zulime, pour voir quelle impression ce discours feroit sur son esprit : à mon grand étonnement, loin d'en être jalouse, elle s'écria, en me serrant dans ses bras :
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« Que je suis heureuse, mon cher Dely, vous commencez à croire au grand Jatab! C'est sans doute à mes prières que ce miracle est dû. J'espère que vous ne me ferez plus un crime de contribuer au bonheur de tous les hommes : qu'il me sera doux, au lieu de combattre vos préjugés, de n'avoir plus qu'à suivre votre exemple ! »
Je n'étois cependant pus Jatabiste ; Je n'étois encore que François. Persuadé que les hommes seuls avoient le privilège exclusif de pouvoir changer, j'allois faire cette réponse à Zulime : mais ne trouvant pas de raisons pour Tappuyer, j'aimai mieux me taire ; sans approfondir cette question importante, je voulois bien jouir de cet avantage ; nullement disposé à Taccorder à Zulime, ma naissance me donne quelque droit de penser et d'agir à la Françoise.
N'ayant donc rien à répondre de raisonnable, je changeai adroitement de conversation et parlai du voyage que je devois faire en France avec Said Effendi. « Quoi! vous allez me quitter? me dit Zulime troublée. Hé! que deviendrai-je pendant ce tems ? J'en mourrai de douleur. »
Sur ce que je lui demandai si elle vouloit me suivre, elle répondit qu'elle le desiroit ardemment; je ne le souhaitois pas avec moins d'ardeur, mais je doutois qu'il me fût possible de pouvoir exécuter mon projet. Il falloit l'agrément de l'Ambassadeur, et je ne pouvois le
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voir que dans quelques jours; ainsi je ne pus rien résoudre pour le moment.
Je passai quelque tems à Seguian avec ces deux charmantes filles, à qui je donnois toute liberté ; elles mangeoient avec moi et sedisputoient le bonheur de contribuer le plus à mes amusemens. J'aimois ^z///;;ze; mais je n'avois pour Théophie que le goût qu^ont généralement les hommes pour toutes les femmes aimables : si je la voyois avec plaisir en certains instans, mon cœur ne prenoit que peu de part aux entretiens que j'avois avec elle.
Le départ de Said Effendi ayant été fixé au 2 du mois d'août, et ayant obtenu la permission d'emmener Ziilime, je pensai sérieusement à préparer ce qu'il nous falloit pour ce voyage; j'étois surtout occupé de la façon dont je m'y prendrois pour retirer des mains de Sqfar, autre fils de Mulex, les lettres à''Euphémie, et quelques autres effets qu'il se trouvoit avoir, dans l'espérance que tout cela me seroit d'un grand secours pour m'aider à reconnoître ma mère. Dans une visite de politique que je lui rendis, il parut fâché contre moi, de ce que j'avois acheté une esclave qu'un de ses gens marchandoit. Je lui dis qu'ayant sa sœur, j'avois été charmé de les réunir; mais que s'il vouloit me rendre quelques lettres qui lui étoient inutiles, un portrait et quelques bijoux que je lui indiquai , je lui céderois volontiers Théophie; à condition cependant
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quMl lui permettroit quelquefois d^entretenir sa sœur.
Il étoit juste de faire voir cette esclave à Safar; je la lui fis conduire le lendemain : il en fut si charmé, qu^il m'envoya sur-le-champ tout ce que je lui avois demandé et garda Théophie. Ziilime en eut d'abord quelque chagrin ; mais Pespérance qu'elle eut de revoir sa sœur quand elle le desireroit la consola ; et la nouvelle que je lui apportai en même tems, qu'elle me suivroit en France, dissipa bientôt le reste de son chagrin.
Nous examinâmes ensemble le portrait de ma mère, que je baisai mille fois; c'étoit une brune piquante, qui, avec le plus beau teint du monde, avoit les yeux d'une vivacité surprenante. Zulime en fut enchantée et avoua qu'elle n'avoit rien vu de si charmant; elle trouva que je ressemblois à Euphémie : on se ressemble de plus loin. Outre le portrait, Safar m'avoit encore envoyé une bague, "des bracelets, une jarretière, jusqu'à des rubans, et un grand porte-feuille de velours bleu, brodé en argent, qui renfermoit toutes les lettres de ma mère, la plupart des copies de celles de mon père, et plusieurs autres papiers relatifs à leurs amours. Avec quel enthousiasme n'en pris-je pas lecture ! Je les traduisois à Zulmie, qui n'entendoit pas encore le François, et nous nous attendrissions ensemble à chaque ligne : elle aimoit déjà Euphémie autant que moi.
loc Contes de Godart d'oAiicour.
Dans une visite que je rendis à Achmet Dely A^et, un de mes parens, et qui devoit être du voyage, j'appris qu'il se trouvoit dans le même cas que moi. Il aimoit éperduement une jeune Esclave, nommée Atalide; il auroit aussi désiré qu'elle pût le suivre, mais comme elle étoit Françoise d'origine, il craignoit que, charmée de revoir sa patrie, elle ne voulût y rester. Enfin, après avoir changé vingt fois de sentiment, il résolut de la laisser à Constantinople, aimant mieux s'en priver quelque tems, que de risquer de la perdre pour toujours.
Je priai Achmet de permettre à Zulime d'entretenir Atalide, pour apprendre de cette Françoise les mœurs et les coutumes de sa nation. Ces deux charmantes filles ayant eu occasion de se voir plusieurs fois, se lièrent de l'amitié la plus tendre et se quittèrent les larmes aux yeux. Zulime me suivit, et Atalide resta ; mais les lettres qn' Achmet lui écrivit de France, et que j'espère donner à la suite de ces Mémoires, dédommageront mes lecteurs du chagrin qu'ils auront de ne pas revoir à Paris une si aimable Françoise avec son cher Achmet.
Le jour fixé pour le départ de l'Ambassadeur arrivé , nous nous embarquâmes ; et après une navigation des plus heureuses, et quelques chagrins que j'eus à essuyer de la part de mon ami, qui devint amoureux de Zulime, nous arrivâmes à Toulon le 17 de septembre. Notre vaisseau entra le même jour
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au Lazaret, pour y faire sa quarantaine, et en sortit le 14 du mois suivant. Said Effendi reçut en cette ville les honneurs les plus distingués; mais je ne voyois que Ziilime, surprise de tout ce qui s'offroit à ses yeux; elle gardoit un profond silence , elle regardoit surtout les femmes avec une attention particulière. Les voyant répandues dans les rues sans voiles, au milieu d^une multitude d'hommes, avec qui elles parloient sans contrainte : «Voyez, me dit-elle, comme toutes ces Françoises parlent, jouent, folâtrent avec tous les hommes; on adore sans doute ici le grand Jatab.
— Ces Françoises, lui dis-je, que vous voyez si libres en public, sont plus réservées dans leur particulier; et mon père m'a dit cent fois que si j'allois jamais en France, rien ne m'y causeroit plus d'étonnement que les femmes; qu'il falloit les fréquenter pour les connoître, et n'en pas juger par les apparences. Oui, chère Ziilime, si je te voyois, comme toutes ces jeunes personnes, courir les rues et prendre le premier venu par le bras, je ne t'aimerois plus. Etudie les Françoises, j'y consens ; mais laisse ce qu'elles peuvent avoir de trop libre : d'ailleurs ce n'est pas ici qu'il faut faire cette étude; Paris t'offrira dans peu de plus beaux modèles. »
Arrivé à Lyon, je commençai à concevoir une haute idée de la France. Tout ce que Ziilime voyoit redoubloit son étonnement. « Hélas!
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me disoit-elle à chaque instant, qu^est-ce que l'habitation à''Asor au prix de tout ceci ? »
S'appercevant que par-tout on cédoit l'honneur du pas aux Dames : « Il est donc un pays dans le monde, poursuivoit-elle, où les hommes nous sont soumis? Ils semblent ici honorés d'un de nos regards, ils sont respectueux ; notre présence leur en impose ; une femme d'une condition commune est même distinguée par les hommes du premier rang : je vois par-tout que nous sommes ici des espèces de divinités, qu'il n'y a d'esclaves que les hommes : Les Françoises en auroient-elles plusieurs dans des serrails? »
Je ne pus m'empêcher de rire de la question et lui dis en plaisantant que, n'étant jamais venu en France, je n'en connoissois pas encore les usages et les mœurs.
Comme nous étions en compagnie quand elle me fit cette demande, à laquelle je ne satisfis apparemment pas à son gré, elle proposa la question tout haut et ne laissa pas de se faire entendre, malgré le peu de françois qu'elle savoit. Tout le monde éclata de rire, ce qui lui fit juger que sa demande étoit ridicule ; elle en rit elle-même avec esprit, et l'on crut qu'elle plaisantoit, personne ne s'imaginant qu'on pût faire sérieusement une pareille question.
Déjà de jeunes Officiers François commençoient à lui faire des agaceries, auxquelles elle répondoit sans trop de façon.
Mémoires Turcs. 103
De crainte que ces commencemens n'eussent des suites, sous prétexte de lui faire voir ce qu'il y avoit de curieux dans la ville, je la tirai de ce cercle; un petit-maître lui offrit son carosse, elle l'accepta, et Je ne pus honnêtement m'y refuser, heureux qu'on voulût bien me mettre de la partie! Je savois déjà qu'en France ceux qui ont le plus de droit d'en être n'en sont pas toujours : j'étois enfin une espèce de mari.
Nous quittâmes Lyon, sans avoir, à ce que je crois, partagé les bontés de Zulime avec aucun François. Plus nous approchions de la Capitale, plus mes craintes redoubloient. Nous arrivâmes enfin à Paris le 16 décembre : on nous assigna d'abord des logemens au fauxbourg Saint-Antoine, où nous demeurâmes quelque tèms, pour nous remettre de nos fatigues, et préparer ce qui étoit nécessaire pour l'entrée publique de notre Ambassadeur.
Pendant le séjour que nous fîmes à la maison Titon, tout Paris vint nous visiter; et comme je parlois françois assez facilement, c'étoit à moi que chacun se plaisoit à faire des questions, auxquelles je répondois le plus poliment qu^il m'étoit possible.
Un jour, entre autres, deux Dames d'un certain âge me prièrent de leur faire voir l'Ambassadeur. Après que je les eus conduites à l'appartement de Son Excellence, qui les reçut avec politesse, je les menai prendre le café. Ces
104 Contes de Godari d'oAiicoiir.
Françoises, dans la conversation, me dirent qu'elles avoient été charmées de revoir Said Effendi, qu'elles avoient fort connu la première fois qu'il vint en France avec Mehemet Tefterdar son père ; elles me demandèrent des nouvelles de plusieurs Turcs de nom, qui firent pour lors le voyage avec lui; comme je leur en dis de tous ceux qu'elles me nommèrent, parmi lesquels se trouvoit Mulej^, mon père, je leur appris le triste revers qu'il avoit essuyé; et dans l'espérance que ces Dames pourroient de leur côté m'aider à découvrir ma mère, je les priai de me permettre de leur rendre visite et de leur présenter une amie tendre que j'avois avec moi; car je quittoispeu Zulime : elles me l'accordèrent avec bonté, en me disant poliment qu'elles étoient d'un âge à ne plus craindre les propos, quelque aimable que je parusse à leurs yeux.
Je ne fus pas plus tôt seul, que, réfléchissant à l'entrevue que je venois d'avoir avec ces Françoises, mille idées me passèrent par l'esprit. « Pourquoi, me disois-je en moi-même, ont-elles été si sensibles aux malheurs de mon père? Aurois-je vu quelques amies de la tendre Eiiphémie, ou peut-être elle-même ? Pourquoi m'ont-elles quitté si précipitamment? Hélas! c'étoit peut-être pour cacher les larmes que leur arrachoit le triste sort de l'infortuné Mulej" ! »
En vain je regardois le portrait de ma mère, pour y chercher quelque trait de ressemblance
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avec ces Françoises, je n'en trouvois aucun; mais faisant bientôt réflexion au changement de vingt années, je retombai dans ma cruelle incertitude.
Mon impatience de revoir ces Dames étoit si grande, que j'eus bien de la peine à me résoudre il attendre au lendemain pour leur rendre ma visite.
Je fus d'abord trouver Zulime. à qui j'avois donné un appartement dans notre voisinage, une femme de chambre, un laquais et des habits à la Françoise, pour qu'elle excitât moins la curiosité du public. J'assistai ce jour-là à ce qu'on appelle ici sa toilette ; comme je lui avois fait acheter tous les pompons et les colifichets de mode, qui servent à la parure des Françoises, j'avois un plaisir infini à lui entendre dire à chaque instant : « Encore cela!... Ce ne sera donc jamais fait!... perdre ainsi la moitié du jour à arranger le matin ce qu'on dérange le soir! quel abus! «
Quand elle en fut au rouge et qu'on lui eût dit qu'il en falloit mettre absolument pour être à la mode, elle ne put s'y résoudre. En effet, je ne peux encore comprendre comment de jeunes personnes aimables peuvent avoir recours à un art aussi grossier, au sortir des mains de la nature : c'est être peu reconnoissantes.
« Bon pour les vieilles, disoit Zulime, qu'elles rachètent par cet artifice une dizaine d'années, à la bonne heure. Pour moi, de l'eau
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fraîche suffit; c''étoit à la fontaine voisine de l'habitation à^Asor que j'allois faire ma toilette, et chercher mon fard. »
Je lui fis entendre que je pensois comme elle, mais que chaque pays ayant ses usages, il falloit se conformer aux mœurs de celui ou Ton vivoit, pour ne pas être ridicule. Elle obéit.
Je trouvois Zulime infiniment plus belle, habillée à la Persane, qu'avec toutes ses parures étrangères. Ce ne fut pas tout ; elle ne pouvoit se résoudre à mettre un panier, malgré toute la bonne grâce qu'on prétend qu'il donne au beau sexe.
Comme nous étions à disputer à ce sujet., un Abbé du bon ton, musqué, frisé, entra : je savois déjà que ces petits Messieurs sans conséquence, et Ton peut dire sans état, se produisoient par tout familièrement, à la faveur de Thabit qu'ils portent; j'appris que celui en question avoit un logement dans l'hôtel ou j'avois logé Zulime, et qu'il étoit déjà venu la veille lui demander la permission de lui faire sa cour : il prit un siège sans façon et, sans en être requis, dit librement son goût. Cet homme divin nous fut d'un grand secours ; il commença par faire le panégyrique des paniers', en termes qui engagèrent Zulime à
I. Les paniers etoieiit alors la mode dominante en France, et c'etoit a qui en auroit de plus ridiculement grands.
Mémoires Turcs. 107
se laisser enfin emprisonner dans ce triple cercle. En vain se croyoit-elle ridicule dans cet équipage; M. PAbbé soutint toujours qu^il la trouvoit adorable. « Mais comment passer par les portes? disoit-elle. — Tournez-vous de côté, reprenoit TAbbé, en embrassant votre panier comme une idole; êtes-vous obligée de vous asseoir dans un cercle, les paniers se croisent, et le temps se passe à les arranger. La Duchesse couvre la Comtesse, la Comtesse éclipse la Marquise, et ainsi de suite : voilà l'usage reçu. «
Un jeune Mousquetaire, qui entra sur ces entrefaites, me causa quelques surprises; il me parut d'abord si familier, que je crus qu'il connoissoit déjà Ziilime fort particulièrement. J'appris cependant par la suite de ses discours qu'il ne l'avoit pas encore vue ; mais qu'étant entré chez l'Abbé, où il avoit appris qu'il étoit chez une jeune étrangère, qui logeoit dans l'appartement voisin, il étoit venu sans façon lui offrir ses services et parler en même tems à son ami.
Cet excès de familiarité me fit connoître, mais un peu tard, le tort que j'avois eu d'amener Zulime en France : dans ses principes ne pouvant rien refuser aux hommes, je commençai à m'apercevoir qu'elle auroit bien des demandeurs. En vain je lui fis signe de congédier son monde, je fus obligé de dire tout haut que j'avois une visite à faire avec elle. Ces
io8 Contes de Godart d'oAiicoiir.
Messieurs, quoi qu'à regret, tirèrent enfin leur révérence, en lui offrant de la conduire à rOpéra. « A TOpéra, dit-elle, très volontiers ; c'est, dit- on, le spectacle par excellence. » Elle finit par prier ces Messieurs de Ty accompagner. J'enrageois de bon cœur. Un Mousquetaire et un Abbé, bonne compagnie. Enfin, la partie se trouva liée sans que j'eusse le mot à dire.
« Qu'avez-vous donc, Dely? me dit Zulime, quand nous fûmes seuls. — Ce que j'ai, reprisje avec humeur, vous aimez tout le monde. — Et pourquoi voulez-vous que je haïsse ces deux François? me dit-elle; ils sont si aimables! Avez-vous vu toutes les politesses qu'ils m'ont faites? D'ailleurs ne venez-vous pas encore de me dire qu'il falloit suivre l'usage du pays où l'on étoit? C'est la coutume en celui-ci de recevoir tout le monde poliment. En France, une Dame à sa toilette est comme sur un trône; entourée d'adorateurs, elle ordonne et parle en Reine : sûre d'être obéie, d'un regard, d'un geste, elle fait des heureux. Oui, cher Dely, la France est le plus beau pays du monde ; demeurons-y toujours, croyez-moi; malgré toutes ses modes bizarres, j'aime Paris à la folie : il est, dit-on, le paradis des femmes. »
Comme j'étois pressé de rendre ma visite, le carrosse étant arrivé, je remis ma réponse à une autre fois ; nous nous rendîmes donc chez Madame de Corcelange (c'est le nom d'une de
Mémoires Turcs. 109
ces aimables Françoises à qui j^avois parlé la veille) ; j'y trouvai son amie, ce qui me fit croire qu'elles demeuroient ensemble. Nous fûmes reçus on ne peut pas mieux. Les dames commencèrent à s'embrasser, et tout le monde s'étant assis, Znlimene manqua pas de jetter sans façon son panier sur mes genoux; et comme une Dame se trouvoit de l'autre côté, elle fit avec elle toutes les petites cérémonies prescrites par M. PAbbé, dont on suivit les conseils de point en point.
D'abord on félicita beaucoup Ziilime sur sa beauté, en l'assurant que l'habillement à la Françoise lui alloit à merveille. Enfin, après bien des discours vagues et peu intéressans, la sœur de Madame de Corcelange, que j'avois prise jusque-là pour son amie, ramenant la conversation au point où nous l'avions quittée la veille, me pria de leur conter plus au long la disgrâce de Mulej-, qu'elles avoient fort connu. Je la conjurai de dispenser un malheureux fils du triste récit des infortunes de son père.
« Mais vous. Madame, lui dis-je, vous qui avez connu Muley, ne connoîtriez-vous point sa chère Euphémie ? vit-elle encore? ne voua a-t-elle jamais parlé de Dely? — Quels noms me nommez-vous ? s'écria Madame de Corcelange; qu'entends-je ! Euphémie! Dely! Hélas \ Euphémie ne vit plus !
— Elle ne vit plus ! repris-je en pleurant; je venois dans ses bras me consoler de la perte de
iio Contes de Godart d'd/îucour.
mon père, et la mort les a réunis! mort cruelle, que ne m'enlevois-tu avec eux !
— Quoi ! vous êtesle Jils de cegénéreux Bâcha, ajouta cette dame en retenant des larmes qui vouloientse mêler aux miennes; pourriez-vous me dire des nouvelles de ceDely dont vous me parlez? Eiiphémie m^a confié cent fois qu'il étoit ce qu'elle avoit de plus cher au monde, après Mulejr.
— Vous le voyez devant vos yeux, lui dis-je: c'est moi. Madame, qui suis le fruit malheureux de cet amour si tendre dont vous fûtes témoin.
— Ah! permettez, reprit -elle en se livrant aux plus doux transports, permettez que j'embrasse l'aimable fils de mon amie. Oui, Dely, je veux vous servir de mère ; vous pouvez me donner un nom si doux ; j'en ai déjà les sentimens : vous serez mon cher Dely, et je serai votre chère Euphémie. »
Pénétré de la vive reconnoissance, je remerciai cette Françoise compatissante des bontés qu'elle me témoignoit, et la priai, en lui présentant Zulime, de vouloir bien aussi la regarder comme sa fille, puisqu'elle étoit ce que j'avois de plus cher. Madame de Corcelange Tembrassa tendrement et l'invita à la venir voir le plus souvent qu'elle pourroit. Depuis ce jour nous lui rendîmes de fréquentes visites.
Nous fûmes le soir à l'Opéra ; le jeune Mousquetaire qui épioit toutes nos démarches nous
Mémoires Turcs. m
y joignit, et je fus très mécontent de Ziilimc, qui ne cessa de le lorgner et de lui parler bas pendant tout le Spectacle. Lorsqu"'à notre retour je voulus lui en faire quelques reproches, elle se mit à rire, et me répéta, comme quelque chose de fort amusant pour moi, toutes les impertinenses que cet étourdi lui avoit débitées.
« Savez-vous, me dit-elle avec transport, que cet aimable François m^adore? il me Ta juré plus de vingt fois, et ses yeux me Tout dit autant. Il m'a demandé de la reconnoissance. Hélas ! pourrai-Je ne pas en avoir?
— Vous ignorez sans doute, dis-je à Zulime, à quelle reconnoissance vous vous engagez ?
— Je le sçais, reprit-elle avec tranquilité ; mais il m'adore, et il doit venir me voir demain matin. » .
J'étois prêt d'entrer en fureur; puis faisant réflexion que j'obtiendrois peut-être davantage par la voie de la douceur, je me modérai : (( Quoi ! Zulime, lui dis-je en lui baisant les mains, vous voulez donner un bien qui m'appartient ! n'ai-je pas payé à votre père le droit de vous posséder ? n'êtes-vous pas mon Esclave : ignorez-vous que je suis maître de vous tenir renfermée dans le fond d'un Serrail, et de vous arracher pour toujours du commerce des hommes? Quoi ! parce que je vous aime, vous voulez abuser de la liberté que je vous donne, pour trahir mon amour ? est-il bien possible?
112 Colites de Godart d'oAucour.
— Moi, vous trahir, reprit-elle en soupirant, y pensez-vous, Deljr? obliger un autre, est-ce vous désobliger? quel est donc ce bien que je vous ravis ? en serai-Je moins à vous, quand vous le voudrez ? quelle étrange chime're ! pourquoi voulez-vous que je me perde ? vous savez les menaces du grand Jatab ; je serois éternellement privée du bonheur qu'il promet aux femmes tidelles à sa Loi. Cher Dely, si vous m'aimez, laissez-moi tenir ma parole ! enfermez-moi après, vous le pouvez; je le sçais, je suis votre esclave ; pour lors, ne voyant aucun homme, je ne serai pas exposée à les refuser, et je ne passerai pas pour une femme sans religion. »
En finissant ces mots, elle se mit à pleurer, et moi à rire d'un semblable discours, maigre le peu d'envie que j'en avois; car je ne laissois pas d'être fort embarrassé. J'aimois Ziilime ; je ne voulois pas lui parler avec aigreur.
Je me contentai de lui répéter qu'étant dans un Royaume ou Ton adoroit un autre Prophète que Jatab, elle devoit se conformer aux Loix du pays où elle vivoit, et craindre la juste fureur du Dieu des François, qui défend aux femmes le commerce des hommes à qui elles n'appartiennent pas.
« Il en est donc des Dieux comme des Princes de la terre? me dit-elle après un moment de réflexion, — Oui, luidis-je, les Dieux, ainsi que les Rois, ont chacun leur empire et leurs su-
jets : jaloux de leur puissance, malheur à ceux qui veulent s'y soustraire. Vous savez qu'à la montagne d'Alphéa, j'étois Jatabiste moimême.
— Hé bien, reprit Ziilime, Je veux aller voir Madame de Corcelange et lui demander s'il est vrai qu'en France on défend aux femmes le commerce des hommes, car depuis peu à Paris, vous pourriez être mal informé. «
Je connoissois les sentiments de cette Dame; je commençai à avoir l'esprit un peu plus tranquille: « En attendant, dis-je à Zulime, vous aurez la bonté de remettre la partie. — Si vous vouliez, reprit-elle, m'excuser auprès de ce jeune François, je n'en aurai jamais la force. . . »■
Plaisante commission ! je m'en chargeai; cependant je craignois que ce fat ne persuadttt encore à Zulime qu'il y avoit encore des quartiers privilégiés, où tous les Dieux étoient les bienvenus, et où Jatab lui-même avoit plus d'un Autel, tel que le quartier de l'Opéra : on n'auroit peut-être pas manqué de le lui indiquer pour mettre sa conscience en sûreté.
Le soir du même jour, sur les onze heures, on vint frapper à une petite porte secrète de l'appartement de Zulime. Je courus ouvrir, c'étoit M, l'Abbé; comme ce n'étoit pas moi qu'il cherchoit, ma présence le déconcerta un peu. Il étoit en robe de chambre à prétention; un ruban couleur de rose ceignoit élégamment
114 Contes de Godart d'o^ucour.
sa tête; un autre, attaché à son col, tenoit sa chennise entr'ouverte; on en voyoit aussi pendre à ses manches; enfin c'étoit le plus joli Abbé du monde, en déshabillé: il me dit sans trop d'embarras qu"'il venoit passer la soirée avec sa voisine et entra.
ic Je suis bien mortifiée, lui dit Zulime, de ne pouvoir tenir la parole que je vous ai donnée ; je veux savoir auparavant si, selon les Loixdu pays, je peux recevoir un homme. »
M. FAbbé, déconcerté d'une réponse à laquelle il ne s'attendoit pas, ne sçut d'abord que répondre. Pour le tirer d'embarras, je pris la parole et lui demandai si une femme pouvoit en France honorer également de ses bontés tous les hommes : il me répondit qu'en France il y avoit deux choses, les Loix et Tusage ; mais que, comme ils n'étoient pas toujours d'accord, chacun avoit la liberté d'agir à sa fantaisie et d'en user selon son goût.
« Vous pouvez, Monsieur, reprit Zulime, revenir demain à pareille heure ; je consulterai, et si j'apprends qu'il me soit permis de vous recevoir, je suis honnête femme, »
L'Abbé, persuadé qu'on se moquoit de lui, ne pouvant s'imaginer qu'elle parloit sérieusement, se leva, sortit en pirouettant sans faire de réponse, et je n'ai pas entendu parler de lui depuis.
Le lendemain matin, autre scène. On annonça, sous le nom de M. le Chevalier, notfe Mous-
Mémoires Turcs. ne
quetaire, que j'étois encore au lit. Surpris d'abord de me voir où il ne m'attendoit pas, il ne laissa pas de s'asseoir, et, prenant la main de ma compagne, la baisa sans façon.
«Je crois, dhZîilime, en se tournant de mon côté, que Monsieur veut baiser ma main !
— Plaisante question! dit ce jeune étourdi. Monsieur doit être content. Seroit-il votre époux par hazard ? S^il se fût levé plus matin, nous ne nous serions pas rencontrés. On voit bien qu'il ne connoît pas encore la coutume de Paris.
— Cette fille est mon esclave, dis-je avec fierté au Chevalier,
— Quand je vous ai permis, Monsieur, poursuit Ziilime, de venir me voir, j'ignorois qu'il fût défendu en France d'accorder ce que vous demandez.
— Hé, d'où diable tenez-vous cela, Madame? reprit le Mousquetaire ; je vous citerois tout Paris pour exemple du contraire, et même la Province : je veux vous faire connoître une douzaine de femmes de tous les états, qui suivent une maxime toute contraire, et je n'en suis pas moins le meilleur ami de leurs époux,
— Entendez-vous, Dely? me dit Zulime, une douzaine de femmes de tous les états !
— Oui, morbleu, de tous les états, reprit notre François ; des Duchesses, des Marquises, des Comtesses; enfin de toutes les femmes que je vous montrai hier à l'Opéra, il n'y en a pas
ii6 Contes de Godart d'oAiicour.
une qui ne se fasse honneur et plaisir de recevoir chez elle un galant homme .
— Quoi! interrompit Ziilime, cela seroit-il bien vrai ? et ces Demoiselles qui chantoient et dansoient avec tant de grâces sont-elles aussi polies que vos Dames de condition?
— Pour celles-là, reprit le Chevalier, c'est la fleur du beau sexe Parisien. Je veux bien en passer par leur décision ; nous ne pouvons choisir de meilleurs Juges : elles décident souverainement et en dernier ressort, en matière de galanterie.
— Non, reprit Zulime, j'ai une Dame de confiance que j'aime beaucoup : je dois la voir aujourd'hui, je lui en parlerai ; revenez demain. »
Ce jeune homme très persuadé, ainsi que M. TAbbé, que Zulime le jouoit, se retira assez mécontent.
« Vous Pavez fâché, me dit Zulime, quand il nous eut quittés; il ne reviendra plus; et si Madame de Corcelange vient à me dire que cela est permis, comment ferai-je pour tenir parole? faudra-t-il que je Paille chercher moimême ? voyez à quoi vous m'exposez. »
Comme je connoissois les sentimens de la Dame que Zulime devoit consulter, je ne craignis pas de lui dire que je m'en rapportoisà sa décision.
Elle se leva en toute diligence, s'habilla de même, et nous nous rendîmes chez l'aimable
Mémoires Turcs. iiy
Françoise, qui devoit décider cette singulière question. Après le dîner on proposa la Comédie, qui devint le lieu d'une nouvelle scène, dont je ne pus être témoin, n'ayant pas pu être de la partie.
Ziilime, qui avoit proposé ses doutes au spectacle, en revint toute rêveuse. J'aurois voulu lui parler un moment en particulier; mais comme il y avoit beaucoup de monde à souper, il me fut impossible : cène fut qu'à notre retour à la maison, que Je pus savoir le résultat de la conférence ; le rapport que Ziilime m'en lit . commença par des larmes.
» Il n'est que trop vrai, cher Dely, me ditelle, qu'il est ici défendu aux femmes d'avoir commerce avec les hommes, qui n'ont pas un droit sacré sur elles, sous peine de devenir la proie des flammes éternelles, allumées par la main d'un Dieu vengeur : ce sont là les propres paroles de Madame de Corcelange. Les Loix du Dieu de ce Royaume, poursuivit-elle, sont encore plus rigides que vous ne pensez; elles vous excluent même de mon lit ; le Dieu des François ne reconnoît point d'esclaves; nous sommes également, comme vous, l'ouvrage de ses puissantes mains. Tant que nous serons sous les Loix de ce Dieu sévère, cher Delj', je ne pourrai même être à vous : quel pays ! quelles mœurs! »
Qu'avois-je à répondre! j'avois moi-même dit à Zulime qu'elle devoit se conformer aux
ii8 Contes de Godart d^oAucoiir.
Lois du pays qu'elle habitoit, et craindre la juste vengeance du Dieu des François ; j'avois prononcé contre moi. « Quoi ! dis-je à la trop crédule Ziilime , ne craignez-vous pas aussi Mahomet?
— Sans doute, reprit-elle ; mais si j''avois le malheur de mourir en France, ce ne seroit pas lui qui me jugeroit : les Dieux, ainsi que les Rois, m'avez-vous dit aussi, ont chacun leur empire, et ils sont tous également jaloux de leur puissance. »
C'étoient mes propres paroles que cette Belle me répétoit : pouvois-je les combattre avec quelque avantage? autre extrémité. Réduit aux prières, on fut sourd à mes vœux ; Zulime refusa constamment de vivre avec moi ; la difficulté d^obtenirallumoit mes désirs ; je sollicitois avec fureur ce que j-avois négligé cent fois.
Ziilime tint ferme ; il me fut impossible delà fléchir. J'étois inconsolable de lui avoir fourni des armes contre moi. Elle s''écrioit aussi de tems en tems : « Dieux du Ciel, pourquoi ne vous accordez-vous pas? comment ce qui plaît à Tun de vous peut-il déplaire à Tautre ? »
Ses tendres regards me disoient sans cesse qu^elle souffroit autant que moi, et sa bouche me le confirmoit à chaque instant; mais je n^en étois que plus à plaindre, puisque cette douce langueur que je lui voyois, en allumant de nouveaux feux dans mon cœur, n^y faisoit passer aucun rayon d^espérance. >
Mémoires Turcs. 119
Je me disposois à aller chez Madame de Corcelange lui faire quelques reproches sur les nouveaux sentimens qu'elle avoit inspirés à Zulime et lui conter mes peines , lorsqu'un Laquais m'apporta un billet de sa part, par lequel elle me prioit de raccompagner à sa campagne, où quelques affaires Tappelloient : je renvoyai le Domestique en lui disant que j'allois le suivre.
De quel étonnement ne fus-je pas frappé en croyant reconnoître dans le billet que je venois de lire récriture ai' E uphémi e ? ^bn ois de quoi éclaircir mes doutes. Je courus chercher les lettres que j'avois retirées de Safar, pour les confronter. Je vis bientôt que je ne m'étois pas trompé.
« Quoi! chère Etiphémie, m'écriai-je dans les transports de ma joie, vous vivriez encore? c'est vous qui avez voulu me servir de mère ! comment ai-je pu vous méconnoître aux tendres sentimens que mon cœur m'inspiroit pour vous? et devois-je attribuer à la simple amitié ceux que la nature vous inspiroit pour moi? Que j'étois aveugle! je vole embrasser vos genoux, et en vous montrant votre portrait et vos lettres, vous forcer à me reconnoître pour votre fils. »
Zulime, à qui je fis part de cette heureuse découverte, partagea avec moi le plaisir qu'elle me procuroit.
Après un moment de réflexion, je compris
I20 Contes de Godart d'c4ucoiir.
que c'étoit par prudence qu'Euphémie m'avoit celé son véritable nom, et qu'ayant été mariée depuis son aventure avec mon père, le nom de Corce/an^e étoit sans doute celui de son époux. Je ne pouvois accuser sa tendresse; J'en avois trop de preuves. Persuadé qu'Euphémie n'étoit plus, je n'avois encore fait aucun usage de ses lettres. Elle ignoroit sans doute qu'elles étoient en mes mains, quand elle m'écrivit cet heureux billet. Content de savoir que ma mère vivoit. Je feignis d'ignorer un secret qui cessoit de l'être pour moi, et qu'on vouloit me cacher.
Quoique Je n'eusse plus rien à craindre pour Zulime, je ne m'en séparois pas volontiers. Je me rendis donc avec elle chez Madame ^e Corceîange, qui nous mena à sa campagne. Un Jour que Je me trouvai seul avec elle. Je la priai de me dire ce qu'elle savoit des amours d'Euphemie avec mon père, et comment J'avois passé de France à Constantinople.
« Ah! mon cher Deljy, me dit-elle en Jettant un profond soupir, que demandez-vous à la meilleure des amies de votre tendre mère? Elle n'avoit, il est vrai, rien de caché pour moi
— Ne me refusez donc pas, lui dis-Je, la douceur d'entendre parler d'elle puisque Je ne puis lui parler moi-même.
— Il faut donc vous satisfaire, reprit Madame de Corcelange en pleurant : Jugez, mon fils, par les larmes que Je répands, covah'iQU Eiiphémie m'étoit chère.
Mémoires Turcs. 121
— Ah ! Madame, interrompis-je en embrassant ses genoux, puisque vous daignez m'appeller votre fils et me servir de mère, daignez me permettre aussi de vous donner un nom si doux : oui, ma tendre mère, Euphémie ellemême ne me seroit pas plus chère. Entretenons-nous de ses malheurs et de ceux de mon infortuné père.
— Votre mère, me dit cette aimable Françoise, avoit environ dix-huit ans quand Mehemet Effendi Tefterdar vint en France, il y a vingt ans, en qualité dWmbassadeur de la Porte ; Seid Effendi, son fils, que nous voyons aujourd'hui chargé de TAmbassade, étoit pour lors très jeune et ami de Muley votre père; il ne restoit à Euphémie qu'une tante très riche, qui Paimoit uniquement; comme cette Dame, qui lui tenoit lieu de mère, étoit fort répandue dans le monde, elle eut occasion de voir plusieurs fois Mehemet Tefterdar ti Seid Effendi, qui se firent un plaisir de lui rendre des visites de tems en tems. Muley, le plus aimable de tous les hommes, les accompagnoit souvent; la jeune Euphémie eut le malheur de lui plaire; il ne lui déplut pas : voilà Torigine et la source des pleurs que je lui ai vu répandre tant de fois en secret. Bientôt les visites de votre père devinrent plus fréquentes, et Euphémie n'étoit pas insensible.
« Quand ons'aime véritablement, on trouve toujours le moment de se le dire : rien de si
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redoutable qu''un amant aimé. Votre mère trembloit de se trouver seule avec Muley et ne laissoit pas d'en chercher roccasion; bien résolue de fermer son cœur à ses vœux, elle se prêtoit à les entendre. C'en étoit déjà trop. On n'écoute jamais un tendre amant sans danger. Le Dieu des cœurs en connoît le foible, et ce n'est pas par la raison qu'il triomphe. Euphémie étoit jeune, sans expérience, et Mz^/e;^ d'une figure séduisante ; quand on s'aime véritablement, qu'on se l'est dit, il est des moments où la vertu la plus sévère s'endort au bruit flatteur des passions; et si elle se réveille, ce n'est que pour gémir de sa foiblesse. Cher Dely, que de larmes vous coûtâtes à Euphémie ! faut-il que le souvenir de vous avoir donné le jour ait fait de son cœur le siège des remords les plus cruels?
(( Sa tante qui l'aimoit, s'appercevant, mais trop tard, d'un penchant qu'il n'étoit plus possible d'arrêter, conduisit la triste Euphémie dans une de ses terres. Votre père l'y suivit, et, feignant une maladie, laissa partir l'Ambassaceur. Ce fut près de Dijon que vous vîtes le jour pour la première fois. Vous passâtes du sein de votre mère dans les bras de Muley. Il vous remit lui-même entre les mains d'une nourrice et ne quitta la France que quand il put vous emmener avec lui. L'inconsolable Euphémie n'eut que des pleurs à donner à votre départ ; son honneur perdu ne lui fournissoit
Mémoires Turcs. 123
que trop de matière à en répandre. Indigne de passer dans les bras d\in époux, elle rejetta long-tems tous les partis que ses grands biens et sa naissance lui attiroient. Forcée enfin de céder aux volontés de sa tante, qui savoit distinguer le crime de la foiblesse, elle épousa, il y a environ deux ans, un homme d'un âge fort avancé. A peine ont-ils été six mois ensemble, qiVEiipliémie survécut à son mari et à ses malheurs. Bientôt elle eut à pleurer son honneur, son amant et son époux. Vous eûtes aussi, cher Deljr, beaucoup de part à ses larmes; car ne recevant plus de nouvelles de votre père, elle n^en recevoit plus de vous. Incertaine si Muley vivoit encore, ou s'il Tavoit entièrement oubliée, elle en bénissoit le Ciel. Mais Tinstant d'après, elle aimoit mieux le croire parmi les morts : étrange effet d'une passion violente ! »
A ces mots. Madame de Corcelange, laissant échapper un profond soupir, s'arrêta, en passant son mouchoir sur ses yeux.
« Eiiphémie est donc morte, lui dis-je ; menez-moi arroser sa cendre de mes pleurs. — Contentez-vous, reprit-elle, de pleurer à mes genoux. — Il est vrai, poursuivis-Je, que Je la retrouve en vous, puisque vous m'avez permis devons appelier ma mère. Hélas! ma tendre mère, puissé-je ne vous plus quitter, nous parlerions sans cesse d'Euphémie. Je conserve son portrait : le voilà, c'est tout ce que J'ai hérité
124 Contes de Godart d Q^incour.
de mon père. Cette peinture ressemble-t-elle à ma mère? sont-ce là ses traits ?
— Quel changement affreux ! s''écria-t-elle à cette vue, Je vous reconnois bien, Eiiphëmie ; c'étoient là vos traits à cet âge heureux... que les chagrins et les pleurs vous ont changée ! voilà votre fils devant vous, c'est Timage vivante de votre Muley. Pourquoi ne pouvezvous pas dire à ce cher Dely que vous êtes sa mère ? »
Je tirai ensuite ses bracelets et sa bague. « Je reconnois encore ces bijoux », me dit Madame de Corcelange, en mêlant ses larmes aux miennes.
Je la priai de les accepter, en mettant moimême la bague à son doigt et les bracelets a ses bras. Elle me laissa faire machinalement et les regarda un moment en soupirant; puis laissant tomber sur moi ses yeux mouillés de larmes :
« Hélas! s'écria-t-elle, que les tems sont changés, que celui où nous sommes est différent de celui auquel Je vis Euphémie parée de tous ces ornemens ! ce fut par mes mains qu'elle en fit don à Muley. »
Vingt fois Je fus tenté de me Jetter au col de cette sensible Françoise et de lui dire qu'elle étoit ma mère ; mais la crainte de Taffliger encore et de lui déplaire en renouvellant ses douleurs me retenoit toujours.
Enfin, le Jour de notre entrée publique étant
Mémoires Turcs. 125
fixé au 7 janvier, je me rendis à Thôtel de TAmbassadeur. J'y trouvai une lettre de Constantinople. Impatient de savoir de qui elle pouvoit être, je l'ouvris : quel fut Texcès de ma joie quand je reconnus la signature de mon père ! « Vous vivez donc, cher Midey, vrCécriai-je, et vos ennemis vous ont épargné. En quelle contrée passez-vous vos jours malheureux, que j'aille vous y rejoindre? »
Je lus sa lettre avec précipitation et tremblement, incertain de ce que j'allois apprendre : mon père me marquoit que le sort, las de le persécuter, s'étoit enfin adouci à son égard; que le grand Visir lui avoit écrit de revenir à Constantinople, et qu'il y étoit remis dans toutes ses charges.
Dans la lettre de Aluley, il y en avoit une pour Euphémie. Mon père m'apprenoit que cette Françoise étoit ma mère. Il m'ordonnoit de la chercher par-tout, et si j'étois assez heureux de la retrouver, d'avoir pour elle l'amitié la plus tendre et le plus profond respect.
Après avoir fait part à Zulime de ces heureuses nouvelles, et avoir partagé avec elle le plaisir qu'elles me procuroient, transporté de la joie la plus vive, je volai chez Madame de Corcelange, qui s'évanouit en apprenant que Mulejr n'étoit point mort.
« Il vit encore! s'écria-t-elle, en regardant le Ciel languissamment; mais hélas ! il ne vit plus pour Euphémie ; il Va sans doute oubliée .
126 Contes de Godart d'oAucour.
— Non, Madame, lui dis-je, voici une lettre pour elle : à qui la rendrai-je?
— Donnez, interrompit Madame de Coi'celange, en Tarrachant de mes mains avec précipitation, donnez que je la lise. »
Elle rouvrit en effet et en fit la lecture à haute voix. A chaque ligne, la joie de son cœur venoit se peindre dans ses yeux et en faisoit disparoître cet air de langueur qui caractérise si bien les infortunés. Voici une copie de cette lettre ; on ne sera peut-être pas fâché de la voir