‹ Contes de HégésippeChapitre 1 sur 25 · HÉGÉSIPPE MOREAU · texte numérisé non relu

HÉGÉSIPPE MOREAU

es Contes a ma Sœur et quelques poésies sincères, voilà ce qui assure au

7&3à ration émue et fidèle de la postérité. Jamais on ne se lassera de relire ces pièces gracieuses et si touchantes : la Fauvette du Calvaire, Sur la mort d'une cousine de sept ans , la

VOULZIE, A MON AME, A MES CHANSONS, et Surtout la Fermière, ce pur chef-d'œuvre que savent par cœur tous les amis du sentiment vrai. On aimera toujours, également, ces jolis contes en prose, trop

courts : LE Gui DE CHÊNE, LA SOURIS BLANCHE, LES

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II HEGESIPPEMOREAU

Petits Souliers... et Sainte-Beuve a eu raison de dire qu'on y voit à nu le fond de l'âme et de l'imagination de l'écrivain, « aux heures riantes et aux saisons heureuses ».

Hégésippe Moreau a été bien cruellement éprouvé, et même une grande partie de sa célébrité — très légitime, d'ailleurs, — est due à sa misère profonde et presque constante, à ses souffrances physiques et morales si terribles et si fréquentes ! Ce souvenir attendri entoure d'une auréole la blonde tête du poète. Hélas! il est mort, comme l'infortuné Gilbert, tout jeune encore, seul et désespéré, sur le maigre et dur matelas d'un lit d'hôpital, et certes on peut croire que, si sa vie avait été moins amère et plus longue, il aurait produit beaucoup de belles oeuvres pleines ii la fois d'émotion et de charme. Son bagage littéraire, où les ébauches sont nombreuses, est, en quelque sorte, celui d'un adolescent de génie ; cette fleur de jeunesse nous semble délicieuse , lorsque Moreau s'abandonne , dans ses rêveries, — et par conséquent dans ses vers, — aux souvenirs d'enfance, aux pensées tendres et naïves ; dans sa vie et dans son oeuvre, on ne saurait trop louer tout ce qui a trait èi l'affection et à la reconnaissance. Quoi qu'on en ait dit, Hégésippe Moreau n'était pas, Dieu merci ' un poète politique : dans les jours agités, il a crayonné d'une main fiévreuse quelques pages violentes et âpres,

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parce que, jeune et pauvre, il était déjà aigri et meurtri par le combat de la vie. Sentant vivement, il chantait à ravir les choses intimes; il excellait à peindre ses impressions , ses tristesses et ses courtes joies, — et cette part de gloire est assez belle! En cherchant à donner aMoreau une autre physionomie, on le rendrait à coup sûr moins sympathique. Laissons-lui donc sa fraîche couronne de roses de Provins et de myosotis, si parfumée et si agreste, et rappelons-nous bien que jamais la politique n'a grandi un poète. Le rêveur aimé de la Muse qui lui murmure à l'oreille : « Plus haut! toujours plus haut! » a les yeux enivrés d'azur et le front dans les étoiles; la politique, au contraire, force trop souvent à baisser un regard assombri vers la terre : l'homme d'Etat, le polémiste, voient surtout des vaniteux et des mécontents; ils n'ont, en général, aucun souci du coup d'aile.

Nous nous souvenons, à ce propos, que, — par une bizarrerie inexplicable, — Lamartine, dans les dernières années de sa vie si pleine de rêves et d'événements, s'excusait presque d'être l'auteur des Méditations et de Jocelyn; il nous a parlé en ce sens à diverses reprises. « J'ai fait trop de vers, » nous disait-il un jour d'un air attristé, en caressant lentement ses chers lévriers... — Ne l'oublions pas, sa prose même, où l'on rencontre tant d'images et de magnifiques broderies, est, avant tout, harmo-

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nieuse. Lorsque le charmeur, après avoir peint l'Orient, retraçait notre histoire nationale, ce qui frappait le plus, c'était la poésie intarissable de son imagination : les Girondins idéalisés d'une façon si puissante le prouvent éloquemment. Loin des orages de la tribune, sur les hauteurs sereines du « pays bleu » , la Muse croyante et mélancolique de Lamartine protégera toujours cette grande mémoire!

Dans ses satires, où la verve ne fait point défaut, Morcau s'est inspiré parfois de Barthélémy; dans ses chansons, très alertes, très spirituelles et d'une gaieté communicative, il a pris le ton de Béranger, qu'il admirait, du reste, ardemment, et non sans raison. Ces blucttes ont toutes un air de famille, et leur allure — pimpante, mais fort légère, — nous oblige à les exclure du recueil d'ecuvres choisies que nous offrons aux délicats.

Le poète est lui-mcmc, — nous ne saurions trop le dire, — dans ses meilleures compositions, et voilà l'essentiel. La jeune fille dans les bois ombreux, l'adolescent au collège, le vieillard les pieds sur les chenets, remercieront toujours avec effusion Hégésippe Morcau d'avoir écrit le Myosotis ! En obéissant à l'élévation de son esprit, à la générosité native de son cœur, il a créé des choses exquises et durables. — Ses douleurs ont été allégées par la pure et fidèle affection d'une adorable femme qu'il

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appelait sa saur, et il lui doit certainement ses chefs-d'œuvre. Chaque fois qu'il a pensé à « sa sœur » ou parlé d'elle, dans ses vers, dans ses contes en prose et dans ses lettres familières, il a trouvé des accents d'une grâce infinie.

Au milieu de son malheur trop réel, mais augmenté très souvent, il faut l'avouer, par l'irascibilité d'une nature ombrageuse, un peu sauvage et impressionnable ci l'excès, Hégésippe Morcau a ressenti cette joie ineffable d'être aimé. Quoi de plus doux, quoi de plus consolant que ces preuves d'affection tendre et sans arrière -pensée, et dans un chemin rude et mont ueux, où abondent les cailloux et les ronces, quelles suaves églantines à respirer! — Tous les fervents amis de la poésie doivent une vive reconnaissance aux âmes bienfaisantes qui secoururent l'auteur du Myosotis en tant de circonstances difficiles. Né de parents non mariés; tout enfant, à Provins, privé de famille et sans ressources, il était voué fatalement ci la misère. Eh bien! on lui a fait donner une solide instruction, on l'a accueilli, encouragé, protégé, et parmi ces loyales mains tendues vers l'orphelin, ce sont celles de sa sœur, si petites et si douces, qu'il a toujours saisies avec le plus d'empressement, embrassées à pleines lèvres avec le plus de profonde et respectueuse tendresse. C'était justice : personne ne lui fut, en effet, plus sincèrement dévoué, ni d\ine façon plus délicate et plus ingénieuse que

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Mile Lebcau, la file de l'honorable imprimeur, aujourd'hui maire de la ville de Provins. Il faudra toujours réunir ce nom à celui d'Hégésippe, car cette bille et pure jeune fille, — qui devint une femme accomplie, hélas! morte maintenant, — fut la consolatrice et, vraiment, la musc du ravissant écrivain.

Nous dédions à la mémoire de Louise Lebcau cette édition des auvres choisies de son frère d'adoption : c'est un frais bouquet des fleurs champêtres et embaumées quelle aimait tant! Nous le déposons pieusement, comme un sincère hommage, sur une tombe au-dessus de laquelle iâme du poète a, sans nul doute, voltigé déjà bien souvent, dans un rayon de soleil printanicr, en même temps que les fauvettes et les rossignols.

Hégésippe Moreau, né à Paris, rue Saint-Placide, n° 9, le 8 avril 1810 [et non le 9, comme on l'a fréquemment imprimé), était fils naturel de Marie-Philiberle Koulliot ' et de Claude-François Moreau2. Il a été déclaré sous les noms de Pierre- Jacques Koulliot. Le prénom d'IIégésippc, donné à l'enfant uniquement par fantaisie, est le seul qui soit resté joint au nom de Moreau, pris à bon droit par

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le poète. Les signataires de l'acte inscrit à la mairie du Xe arrondissement, le 9 avn/1810, étaient un joaillier > et un huissier. — Quelle singulière ironie du hasard! Le premier témoin, parrain du nouveauné, pouvait, à la rigueur, faire songer à l'or, aux diamants et aux perles qui couronnent la fée du logis, et le deuxième représentait on ne peut mieux la prose aride de la vie réelle. Le pauvre Morcau avait la tête et le cctur tout remplis des trésors scintillants de l'inspiration, mais s'il n'a guère eu affaire aux prosaïques huissiers, c'est parce que, ne possédant rien de positif, on se trouvent dans l'impossibilité absolue de le saisir.

L'auteur du Myosotis fut amené tout petit à Provins. Son père, qui était professeur de quatrième au collège de celte ville, et fort estimé dans le pays, mourut quatre ans après la naissance d'Hégésippe. La veuve, demeurée sans ressources et pleine de courage, quoique très maladive , devint aussitôt femme de chambre chez l'excellente Mme Favier (en premières noces, Mme Guérard), qui s'intéressa beaucoup à ces deux êtres si malheureux. L'enfant, dans ses premières années, ne se douta guère des amertumes de la vie; il vécut près de sa mère, au milieu de la paix riante et verdoyante de Champbenoist, propriété de leur bienfaitrice; puis il fut placé gratuitement, par les soins de cette digne femme, au petit

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séminaire de Meaux, puis à celui d'Avon, sur la lisière de la forêt de Fontainebleau.

Moreau avait à peine douze ans lorsque, ci propos d'une visite pastorale de iévcquc de Mcaux à Avon, il chansonna Msr de Cosnac et un abbé de la congrégation qui avait composé une pièce de vers latins en l'honneur du prélat. Ces couplets d'écolier sont curieux à reproduire, — quoique peu charitables et fort injustes, car M=r de Cosnac était à la fois un homme d'esprit et un vrai lettré :

Connaissez-vous monsieur l'abbé, Savant depuis l'A jusqu'au B ?

A rimer il s'amuse ; Eh bien !

La mémoire est sa muse...

Vous m'entendez bien.

Ses discours ab hoc et ab hac, Enchantent monsieur de Cosnac :

Un sot, dit la satire, Eh bien !

Voit plus sot qui l'admire;

Vous m'entendez bien.

Ainsi que nous l'avons dit, Mlle Louise Lcbcau, du même âge qu'Hégésippe, exerça toujours sur le poète une grande et salutaire influence. M"ie Sophie Guérard, belle-fille de Mme Favier, fut également très bonne pour lui. Elle l'accueillait souvent à Saint- Martin de Chcnestron, joli petit village situé à vingt kilomètres de Provins et où elle habita longtemps. La

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Voulzie y prend sa source, tout à côté de la ferme de l'hospitalière Mme Guérard, que le rêveur reconnaissant a délicieusement chantée.

En 1829, Moreau se décidait à venir à Paris pour y tenter la fortune, et, comme il avait commencé à apprendre le métier d'imprimeur chez M. Lebeau, au sortir du collège, il demanda et obtint aussitôt du travail dans la maison si justement célèbre de Firmin Didot.

A peine installé tant bien que mal, Hégésippe écrivait à M!le Lebeau : « Je pense toujours à Provins, il me semble que j'y ai laissé à la fois une mère... une amie... Ma sœur, vous étiez Ici pour m'aimer comme une famille entière. Mon pays, c'est vous. »

Un peu plus tard, déjà las de l'isolement et découragé par les difficultés croissantes de la vie, il écrit encore à sa consolatrice fidèle :

a Pourquoi vous ai-je quittée, ma sœur? Pourquoi m'avez-vous laissé venir? Pourquoi m'avez-vous caché vos larmes quand vous deviez donner des ordres? Vous n'aviez qu'à dire : Je le veux; vous n'aviez qu'à étendre la main pour me retenir; et vous ne

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l'avez pas fait! Quand j'y réfléchis, maintenant, je ne conçois pas comment j'ai pu me résoudre à vous quitter pour me jeter les yeux ouverts dans un abîme de misère et de honte. Maintenant, je n'ai plus d'espérance. Vous devez vous apercevoir du désordre de mes idées; pardonnez-moi donc si je m'exprime d'une manière inconvenante. Oui, en relisant mes premières phrases, je m'aperçois qu'elles renferment presque des imprécations contre vous. Pauvre saur, vous avez cru sacrifier vos affections à mon intérêt, ci je ne devrais m'en souvenir que pour vous aimer davantage. Oui, je vous aime, et j'ai besoin de vous le répéter, car, dans la situation où je suis, toutes les suppositions sont permises, et cette lettre est peut-être un adieu. Je vous aime, car vous m'avez entouré de soins que je ne méritais pas, et d'une tendresse que la mienne ne peut assez payer. Je vous aime, car je vous dois mes seuls jours de bonheur, et, quoi qu'il arrive, jusqu'au dernier soupir je vous aimerai et vous bénirai. Je ne vous donne pasd'adresse: qui peut savoir où je coucherai demain ? »

Nous détachons les navrantes lignes qui suivent d'une autre lettre du malheureux orphelin , adressée également à sa confidente préférée :

« ... Je n'ai que des chagrins à vous avouer, ma bonne saur; il s'opère chaque jour en moi un désordre qui me désole et dont je ne puis m' expliquer la cause; toutes mes facultés s'éteignent, mon esprit est

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lourd, ma tête stupide ; ma mémoire même, autrefois si heureuse, menace de disparaître...

« Ma chambre est petite et froide, ma saur, mais la nuit j'enveloppe mon cou d'un mouchoir qui a touché le vôtre, et je n'ai plus froid. »

Ce dernier détail n'est-il pas charmant? O jeunesse, ô poésie ! Vous aurez toujours de ces adorables privilèges, de ces rêveries délicieuses, — qui, par exemple, feront éternellement sourire de pitié le majestueux M. Joseph Prudhomme et sa très nombreuse famille !

Hégésippe Moreau, se reprenant ci l'espérance , concourt, à l'âge de dix-neuf ans, pour le prix de poésie à décerner par l'Académie française. Le sujet désigné était la Découverte de l'imprimerie. M. Ernest Legouvé, alors dans sa vingt-deuxième année, fut couronné. Moreau dédia sa pièce à M. Didot; elle figure dans le Myosotis. En voici les derniers vers, les mieux venus :

Hélas! pourquoi faut-il qu'aveuglant la jeunesse, Comme tous les plaisirs, l'étude ait son ivresse? Les chefs-d'œuvre du goût, par mes soins reproduits, Ont occupé mes jours, ont enchanté mes nuits, Et souvent, insensé! j'ai répandu des larmes, Semblable au forgeron qui, préparant des armes, Avide des exploits qu'il ne partage pas, Siffle un air belliqueux et rêve de combats...

Nous avons eu grand soin de nommer les bonnes

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fées du poète, qui l'aimèrenl tout enfant; il ne faut pas oublier de citer aussi Mme Emma Ferrand, de la Gironde. Convaincue du talent de Moreau, elle le protégea cordialement à Paris et l'engagea plusieurs fois à se marier. Voici la jolie lettre qu'il écrivait à a sa saur » à ce sujet, en août i 836 :

« Une dame bien bonne et bien spirituelle, à qui j'avais confié mes peines, m'a conseillé de me marier. Elle me désignait même une personne qui, disait-elle, me convenait sous tous les rapports; et vous ne devineriez jamais quelle est cette personne... C'est vous... Voilà le fait! Elle a voulu savoir à qui j'avais adressé la Sœur du Tasse, et, malgré une réponse évasive, elle était parvenue à savoir que c'était Mme J. [Mmc Jeunet), de Provins. La personne qui l'avait si bien informée oublia de lui dire que la sa indu Tasse était mariée. Et je souriais la larme à l'ail, quand je l'entendais me répéter sérieusement : « Vrai, Monsieur Moreau, je crois que cette personne ferait votre bonheur! » N'est-ce pas, ma saur, que c'est une personne bien bonne et bien spirituelle? »

L'auteur du Myosotis appelait souvent Mme Ferrand « V idole ;i° 3 ». Dans so7i Ode a Bordeaux, il lui dit :

Entre mes idoles jumelles Prends donc place, et règne comme elles Dans le Panthéon de mon cœur.

£/i marge du manuscrit original, il avait écrit : « Les

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idoles de mon Panthéon s'appellent Sophie et Louise. » Armand Lebailly eut, en i863, cette pièce intéressante entre les mains; il la cite dans sa biographie de Moreau, pleine de meâus faits et fort émue, mais qui est, à vrai dire, un panégyrique, — ce que nous sommes loin de blâmer. En effet, Lebailly, très doué, très maladif et fort intimement lié, lui aussi, avec la misère, était porté à s'occuper d'Hégésippe Moreau en quelque sorte passionnément. Il y avait entre eux une double parenté : le talent et la souffrance. Hélas! ils ont succombé, l'un et l'autre, avant l'heure de la maturité.

Dans une lettre du 24 juillet i83y, le poète de la Voulzie peignait ainsi son « idole n° 3 » :

« Mme Ferrand est une petite femme de quarante ans environ, spirituelle, vive et même étourdie. Elle a dû être naturellement fort gaie. Mais elle a eu de grands malheurs. Elle a perdu à la fois une assez belle fortune et deux enfants de cinq à six ans. Depuis ce temps, elle parle comme on soupire. C'est une femme aussi honnête que bonne. »

La Révolution de i83o enthousiasma et surexcita très vivement Hégésippe Moreau. Pendant les trois

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