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XIV HEGESIPPE M OR EAU

journées, il se battit sur la place du Carrousel. La petite troupe de jeunes gens dont il faisait partie fut celle qui enleva la caserne des Suisses après une fusillade de deux heures*. Au milieu ck la mêlée, raconte A. Lebailly, « i7 croit voir un soldat tomber sous ses balles », et il écrit à Mme Guérard :

« J'ai tué un homme, mais j'en sauverai un autre. » En effet, « quelques heures après, un Suisse se dirigeait vers la frontière, déguisé avec l'unique redingote du poète ».

La Révolution, selon l'usage, ne donnant pas tout ce qu'on attendait d'elle, fit promptement des mécontents. Les ouvriers typographes s'agitèrent, et Moreau, imitant bon nombre de ses camarades exaltés, quitta son refuge — l'atelier de la maison Didot — pour revendiquer ses droits. Hélas ! le pauvre rêveur tombe aussitôt dans la plus complète détresse !

Le ier avril i83 i , on lui offre une place de maître d'étude èi la pension Labé. Il l'accepte, mais, au bout de six mois, il doit se résigner à garder la chambre, à abandonner ce modeste et prosaïque emploi. Une hémoptysie, conséquence à la fois de privations anciennes et de préoccupations graves, s'est déclarée. Moreau ne se rétablit que lentement et très imparfaitement.

« C'est à cette fatale époque ( 1 83 2) que le poète, nous dit Sainte-Marie Marcotte, son premier bio-

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graphe *>, pendant les nuits, couchait sous un arbre du bois de Boulogne ou dans un bateau de charbon amarré aux bords de la Seine, qu'il errait au milieu des rues de Paris, composant une ode A la faim ; qu'assis sur une borne et rencontré par une patrouille, il se laissait jeter à la préfecture de police, et qu'il y restait sans se nommer, sûr au moins de trouver là un asile qu'il ne devrait à la générosité de personne... C'est alors que, le choléra survenant, il se faisait admettre à grand' peine dans un hôpital, et s'y roulait dans le lit d'un cholérique afin de s'inoculer la peste. »

De pareilles souffrances, une aussi cruelle incertitude du lendemain , expliquent la misanthropie de Moreau, qui n'est pas, du reste, au bout de ses épreuves !

En 1 83 3 (janvier et février), nouvelle maladie, plus sérieuse encore que les précédentes. Il faut donc rentrer à l'hôpital ! A ce moment si critique l'infortuné improvise la pièce touchante que nous reproduisons en entier, et où se trouvent ces vers navrants :

Si seulement une voix consolante Me répondait quand j'ai longtemps gémi!

Si je pouvais sentir ma main tremblante Se réchauffer dans la main d'un ami!...

Au mois de mars suivant, pédestrement, le convalescent part pour Saint-Martin et Provins. Il fuit

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l'enfer parisien pour retourner au paradis ! Son ange gardien lui a, sans nul doute, soufflé celte bonne pensée. Le voilà en route, bien faible encore, mais déjà un peu réconforté par les rayons du soleil matinal. Que l'herbe est verte, et combien le calme est doux! Çà et là, les vieux arbres bourgeonnent, le ciel clément n'a plus de sombres nuages, la brise est vivifiante; le malheureux enfant la respire à pleins poumons! Tout est pour lui un sujet de joie le long de ce chemin béni : l'oiseau, qui prépare son nid dans le bois voisin, gazouille un refrain amoureux en son honneur; le rustique papillon blanc frôle amicalement de l'aile son front pâle ; la fleur des prés, humide encore de rosée, s'incline et lui offre son parfum; la jeune laitière qui passe, pieds nus, accorte et pressée, prend le temps, néanmoins, de sourire en lui disant: Bonjour! Les fraîches idylles remplissent les sentiers, et le gazon, l'ormeau, le zéphyr, la pâquerette, le pinson, le ruisseau babillard, la fillette naïve, tout semble dire au poète : O songeur éternel, la liberté, la voilà ! Liberté de penser, liberté de courir à travers champs, liberté de croire, liberté d'aimer! Les vois-tu, ces amis de tes rêves ? les entends-tu, ces délicieux accents de la nature immuable et maternelle i Va donc du côté de la paix, du côté de la franchise et de l'affection robuste et fidèle, que rien ne lasse et que nul ne saurait détruire !

Harassé, mais ravi, Moreau arrive enfin à la

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ferme de Saint-Martin. Mme Guérard, — la fermière, — l'accueille à bras ouverts. Les couleurs reviennent au malade; le bonheur, lui aussi, est vite revenu. L'auteur du Myosotis n'a-t-il pas les fêtes quotidiennes et l'horizon véritable du poète ! Sa chère Voulzie jase doucement à deux pas; les roses embaument ; le lait si pur calme cette poitrine fatiguée, et il fait vraiment bon composer des vers radieux d'espérance sous les grands arbres du verger.

Hélas ! cette vie si saine et si charmante ne peut durer toujours. Hégésippe Moreau revoit ses quelques amis de la ville voisine. Pourquoi ne fonderait-on pas un journal en vers, où la politique tiendrait une large place? La politique! elle va encore tout gâter. Le DiogÈne parait 6 [un vilain patron, dit finement le judicieux Sainte-Beuve); op. réunit, après beaucoup d'efforts, quatre-vingts souscripteurs. Des susceptibilités sont bientôt éveillées; la fortune ne songe guère à paraître, mais, en revanche, les discussions, l'aigreur et la malveillance se montrent déjà. Une chanson innocente au fond est la cause d'un duel. Le poète, provoqué par un de ses trop rares lecteurs, se bat, et, irrite, fait soudain ses adieux à son pays d'adoption.

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En regagnant Paris, Morcau avait emmené sa compagne habituelle : la misère. Elle s'y installa avec lui. Quinze jours plus tard, le maire de Provins, M. Gcrvais, ayant reçu de l'orphelin, qu'il aimait beaucoup, une lettre très pressante sollicitant un secours', lui fit immédiatement remettre deux cents francs. Le îGjuillct 1834, à bout de ressources, le pauvre poète revient à la charge : « Le souvenir de vos offres m'enhardit ci m' adresser encore à vous. C'est la seconde et la dernière fois. » L'excellent M. Gcrvais répondit aussi éloquemment que lors de la première lettre; il expédia de nouveau deux cents francs 8. L'auteur du Gui de chêne s'occupait, à cette époque, de la compilation quotidienne des journaux, pour une Revue nouvelle, qui mourut fort jeune! et il ne possédait, suivant sa coutume , aucune avance lui permettant d'attendre le payement de ses appointements éphémères, fixés à cent francs par mois.

Hégésippe Morcau devient, en i835, répétiteur dans la maison Chapuis; sa santé délabrée l'oblige bientôt à résigner ces humbles fonctions.

En mai [de la même année), le poète, qui avait mis son gilet en gage pour assister à la première re-

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présentation de Chatterton, envoya au comte Alfred de Vigny la pièce suivante. Elle ne se trouve dans aucune des éditions du Myosotis.

On comprend aisément V 'ardente émotion deMoreau; l'infortuné Chatterton n'était-il pas son grand frère?

Au Théâtre-Français deux beaux noms sur l'affiche M'attirèrent un soir : ce soir-là j'étais riche; J'avais pour avenir deux francs; je les donnai; Et je vis Chatterton, et chaque mot du drame Eut un écho si long et si doux dans mon âme Que la nuit, seulement bien tard, je soupçonnai Qu'en ce jour de bonheur je n'avais pas dîné.

Seul, j'écoutais encor d'un bruyant auditoire Le sanglot triomphal répéter : Gloire, gloire A la Muse qui n'a ni sang ni fange au pied, Par qui la nouvelle ère au théâtre commence !... J'écoutais, je mêlais ma note au chant immense, Puis j'ajoutais tout bas, palpitant, l'œil mouillé : Qui s'inspira si bien doit sentir la pitié.

Hélas! quand il évoque une infortune morte, Le poète pieux, s'il savait qu'à sa porte L'immortel Chatterton vit encor pour souffrir; S'il savait qu'à Paris tous les jeunes poètes, De ce bruyant désert pâles anachorètes, N'ont plus, en s'abordant, qu'un salut à s'offrir, Le salut monacal : Frères, il faut mourir !

Que l'un d'eux, demi-nu, dans sa chambre malsaine

Pousse un drame réel à sa dernière scène,

Et, sans étoile au ciel, sans bon ange ici-bas,

Pour éviter la faim, courant au suicide,

Tient levé, maintenant, sur son estomac vide,

Le fer qui découpait le pain de ses repas

Et qui, depuis trois jours, trois longs jours! ne sert pas!

XX HEGESIPPE MOREAU

Puis, se ressouvenant qu'il est bien jeune encore, Qu'après l'hiver l'oiseau se ranime et picore. Que ses chansons vivraient peut-être s'il vivait, Qu'un ange sur son front marqué de l'anathème, Peut l'effacer un jour avec ce mot : Je t'aime! De mille illusions repeuplant son chevet, Dans les bras de la Faim s'endort... S'il le savait!

Poète, il aiderait la jeune muse à vivre.

Il n'a pas renfermé tout son cœur dans son livre;

Son culte pour les morts s'étendrait aux mourants...

Et moi, je serais fier d'aimer ce que j'admire,

D'avoir une main noble à baiser, et de dire,

Quand son nom planerait sur les noms les plus grands,

Je lui dois l'espérance et la vie... et vingt francs!

Nous empruntons à M. Armand Lcbailly les lignes que voici :

« Lorsque Morcau demeurait rue des Mathurins- Saint-Jacques, il était presque toujours malade. Un soir, dans sa détresse, il écrivit à M. Alfred de Vigny qu'il était mourant. Les deux poètes, qui s'étaient vus depuis Chatterton, s'étaient compris. M. de Vigny accourut, mais le pauvre Morcau venait d'être mis à la porte par le concierge qui ne put donner sa nouvelle adresse; cependant le portier assura qu'il devait revenir chercher un petit paquet qu'il avait laissé pour vingt francs. Désolé, l'auteur de Stello laissa sa bourse en disant : « C'est pour lui, quand il reviendra. » C'était la bourse d'un poète pour un poète...

L'anecdote est assurément caractéristique et fort

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touchante, mais on remarquera que Lebailly semble vouloir faire marcher de pair Alfred de Vigny et le rédacteur poétique du Diogene. C'est un peu trop d'honneur pour ce dernier !

Au mois de janvier i836, éclaircie. Hégésippe Moreau, rasséréné, envoie, en guise d'étrennes, à Saint-Martin la Fermière, récemment publiée 9.

Le voilà désormais sûr de vivre — au point de vue littéraire seulement, — car le pain quotidien manquera encore bien des fois avant que la charité dresse au rêveur son dernier lit dans un hôpital, juste en face de cette maison Didot où chacun l'accueillit avec tant de cordialité dès son arrivée à Paris, et qu'il dut regretter souvent d'avoir quittée!

Qu.' importe! l'œuvre-maitresse, pimpante et délicate, a vu le jour :

Amour à la fermière! elle est

Si gentille et si douce !

C'est l'oiseau des bois qui se plaît

Loin du bruit dans la mousse.

Vieux vagabond qui tends la main,

Enfant pauvre et sans mère, Puissiez-vous trouver en chemin

La ferme et la fermière ! . . .

Vous relirez, dans le volume, la pièce entière, et son parfum vous rappellera celui des aubépines.

Que de discours pompeux et combien de gros livres solennels ou frivoles seront depuis longtemps

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oubliés, que ces adorables strophes, gardant toute leur fraîcheur en dépit des années, feront, comme à l'heure où elles parurent, couler de douces larmes sur des joues roses ou ridées ! Et qua-t-il fallu pour les écrire? De l'esprit, du talent, oui certes; mais surtout du coeur. Un élan de gratitude a produit une perle absolument irréprochable.

« Je ne suis pas un grand poète, tant s'en faut! » disait Moreau à « sa saur » dans un moment d'abandon. « Mais Dieu m'est témoin que je suis un vrai poète; malheureusement, je ne suis que cela. » // avait raison, il n'était que cela : — c'était sans doute trop peu pour savoir prudemment arranger sa vie; mais la postérité, qui l'aimera à cause de quelques ravissantes pages, à coup sûr trouvera que c'est bien assez!

En i83y, nouvelles douleurs morales et misère croissante. Cependant, encore un rayon! Quelques jours d'espérance suivis d'un morne découragement, et l'élégie si tendre ci la Voulzie naît à son tour.

L'année i838, — la dernière de la courte et si triste existence de Moreau, — fut féconde, elle aussi, en déceptions cruelles; le poète à cette époque coucha plusieurs nuits dans des maisons en démolition.

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Avant d'en arriver là, il avait eu divers domiciles bien modestes: en i83o, rue Saint-Jacques, 194; en 1 83 5^ place Cambray, hôtel du Calvados; en i836, rue Montorgueil, hôtel des Postes; en 1837, rue des Mathurins-Saint-Jacques, ii, et quai Bourbon (île Saint-Louis), 19. Son dernier logis avant l'hôpital de la Charité était situé au n° 36 de la rue de Vaugirard.

Hélas! que de coups d'épée dans l'eau furent donnés par ce malheureux orphelin! Que de tentatives infructueuses , que d'espoirs déçus , que de courses pénibles, de longues stations inutiles, de lettres navrantes, écrites fiévreusement à des littérateurs marquants, et demeurées sans réponse! Le vicomte d'Arlincourt répond, lui, mais son épître, prétentieuse comme tout ce qui est sorti de cette plume surannée, ne contient que des phrases banales. Il n'aime pas le peuple; il n'essaiera pas de convertir Morcau à ses idées; au contraire, il l'exhorte à garder les siennes : « Chantez le peuple ! » C'est parfait, mais le père cTIpsiboé, du Renégat et du Solitaire oublie que, pour bien chanter, il ne faut pas avoir faim. Des mots, des mots, et pas un coup d'épaule, — rien; pas même une obole !

Chateaubriand, dont l'approbation était si enviable et qui, d'ailleurs, ne se prodiguait point, adressa du moins au pauvre poète une éloquente

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