XXIV HEGESIPPE MORE AU
parole d'encouragement. Après avoir lu sa pièce à Henri V, il lui écrivit : « Vous avez été touché par la langue de feu I0 ! »
L'auteur des Petits Souliers a dit, dans le poème intitulé : l'Hiver [écrit à Saint-Martin , en novembre i833):
Pour que son vers clément pardonne au genre humain, Que faut-il au poète? Un baiser et du pain.
Certes ce n'est pas trop demander. Dans une de ses plus émouvantes lettres à a sa saur », i7 dit encore : « ... Le manque du nécessaire a toujours paralysé mes efforts en littérature. Pour gagner, il faut avoir. Si j'étais un fils de famille au lieu d'être tout simplement Hégésippe Morcau, il y a longtemps, je crois, que j'aurais de la réputation. Un monsieur que je n'ai vu qu'une seule fois, chez M:nc Farand, et qui a joué un rôle politique sous la Kestauration, M. de V***, vient de m'adresser une épitre de quatre cents vers ou il me flatte beaucoup, ce qui enchante Mme Emma Ferrand. Ces gens-là me laisseront mourir de faim ou de chagrin, après quoi ils diront : C'est dommage ! et me feront une réputation pareille à celle de Gilbert. Ma saur, ma bonne saur, pardonnez-moi de vous entretenir si longtemps de mes peines. Le malheur rend un peu égoïste. Si vous étiez là, je ne pourrais m'empêcher dépoter ma
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tête sur votre épaule et de pleurer comme un imbécile, et je fais comme si vous étiez là : seulement, au lieu de parler, j'écris... »
L'infortuné rêveur a été prophète ! Il eut une seule joie dans les derniers temps de sa vie, et encore elle ne fut point sans mélange d'amertume. Un libraire bienveillant, M. Dcsessarts, se décida à mettre sous presse la première édition du Myosotis. Elle parut (in-8°) en 1 838. Un camarade de l'auteur, poète de talent lui-même, M. Berthaud, fit toutes les démarches nécessedres pour l'impression et la publication du volume. Moreau écrivait à un ami le 24 juillet 1 83 7 : « ... Je suis convaincu par l'expérience que je ne suis bon à rien, sinon à écrire; mais je ne suis pas encore assez habile pour subvenir à tous mes besoins... — Je viens de rendre un volume de prose et de vers qui devait être composé à mon choix. Pour composer ce recueil, d'où la politique devait être exclue, j'ai été obligé de prendre une à une mes pièces de vers les moins mauvaises et de les mutiler misérablement, ce qui, je l'avoue, m'a fait mal au cœur. »
Dans une autre lettre, adressée à Mnu Guérard, il dit que ses poésies « ordonnées par dates, formeraient la biographie complète de l'auteur », et il annonce son intention, approuvée, à Paris, par tous ses amis, de dédier Vouvrage ci M. Guc'rard, a s'il y consent, et malgré lui au besoin » .
Le Myosotis avedt donc enfin trouve un éditeur!
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Epuisé par ses fréquentes maladies et ses déceptions, et un peu plus tranquille au sujet de son cher livre, l'auteur se coucha — et ne se releva plus.
On lit dans les archives de l'hôpital de la rue Jacob : « Le 9 novembre i838, est entré à l'hôpital de la Charité, salle Saint-Louis, n° 12, sur billet délivré par M. Darcet , interne dans le service de M. le docteur Andral, le sieur Moreau, Hégésippe, correcteur d'imprimerie, né à Paris et demeurant rue de Vaugirard, n° 36 (XIe arrondissement); décédé le 19 décembre suivant, d'une phthisie pulmonaire, après trente-neuf jours de maladie. »
L'heure de la délivrance avait sonné !
Fuis, âme blanche, un corps malade et nu ; Fuis en chantant vers le monde inconnu.
Le soir du 20 décembre 1 838, le National consacrait à Moreau un article chaleureux, et invitait les amis de la poésie et les patriotes à assister à ses obsèques. « // est bien digne de funérailles populaires, l'humble et simple génie dont, en i838, le convoi sortira par une porte d'hôpital. On se réunira à la Charité, demain jeudi, à deux heures moins un quart. »
Trois mille personnes escortèrent la frêle dépouille du poète. Le deuil était conduit par Béranger, Armand Marrast et Félix Pyat. Un intime de l'or-
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phelin, le jeune Berthaud, lui dit, au nom de tous, un douloureux et suprême adieu.
La prédiction du pauvre frère de « Louise » se réalisait. Mort de misère , dès le jour de son enterrement il était devenu célèbre ".
Une étroite pierre de Caen, entourée d'une balustrade en fer, à demi rongée par la rouille, et ombragée de cyprès et de saules pleureurs, marque l'endroit où dort, — au centre du cimetière Montparnasse, — le doux chantre de la Voulzie et de la Fermière. Son plusproche voisin est « Jean-Baptiste- Henri Cardin, marquis d'Aguesseau, membre de l'Académie française, petit-fils de l'immortel chancelier et son dernier descendant mâle12. i>
Le nom d'Hégésippe Moreau se lit à peine maintenant sur la modeste tombe lézardée et couverte de mousse, mais il rayonne dans le souvenir des fidèles amis de la Muse. Il ne sera jamais oublié.
Alexandre Piedagnel.
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