DU PELERIN
N roi de Naples, il s'appeloit Roger , étant à la chasse , s^écarta de sa suite et s'égara dans une forêt. Il y fit rencontre d'un pèlerin, homme d'assez bonne m.ine, qui, ne le connoissant point pour
ce qu'il étoit,raborde avec liberté, etluidemande
le chemin de Naples.
« Compagnon, lui répond le roi , il faut
que vous veniez de loin, car vous avez le pied
bien poudreux.
— Il n'est cependant pas, répondit le pèlerin, couvert de toute la poussière qu'il a fait voler.
— Vous avez dû voir, poursuivit Roger, et apprendre bien des choses dans vos voyages?
212 Contes de Calotte.
— J'ai vu, repartit le pèlerin, beaucoup de gens qui s^inquictoient de peu. J^ai appris à ne me pas rebuter d'un premier refus. Je vous prie donc encore de vouloir m''enseigner la route qu'il faut que je prenne; car la nuit vient, et je dois penser à mon gîte.
— Connoissez-vous quelqu'un à Naples? demanda le roi.
— Non , répondit le pèlerin.
— Vous n'êtes donc pas sûr, poursuivit le roi, d'y être bien reçu?
— Au moins suis-Je sûr, dit le pèlerin, de pardonner le mauvais accueil à ceux qui me l'auront fait sans me connoître; mais la nuit vient : où est le chemin de Naples ?
— Si je suis égaré comme vous, dit Roger, comment pourrois-je vous l'indiquer? Le mieux est que nous le cherchions de compagnie.
— Cela seroit à merveille, dit le pèlerin, si vous n'étiez pas à cheval; mais je retarderois trop votre marche, ou vous presseriez trop la mienne,
— Vous avez raison, dit Roger, il faut que tout soit égal entre nous, puisque nous courons même fortune. »
Sur ce propos, il descend de cheval, et le voilà côte à côte avec le pèlerin.
« Devineriez-vous avec qui vous êtes ? dit-il à son compagnon.
— A peu près, répondit celui-ci ; je vois bien que je suis avec un homme.
C/lventure du Pèlerin. 213
— Mais, insista Roger, pensez-vous être en sûreté dans ma compagnie?
— J^attends tout des honnêtes gens, reprit le pèlerin, et suis sans appréhension des voleurs.
— Croiriez-vous, ajouta Roger, que vous êtes avec le roi de Naples?
— J'en ai de la joie, reprit le pèlerin, je ne crains pas les rois; ce ne sont pas eux qui nous font du mal; mais puisque vous Têtes, je vous félicite de m''avoir rencontré. Je su>is, peut-être, le premier homme qui se soit montré devant vous à visage découvert.
— Eh bien, dit. le roi, il ne faut pas que je sois le seul qui tire avantage de notre entrevue : suivez-moi, je ferai quelque chose pour votre fortune.
— Elle est faite, sire, répondit le pèlerin. Je la porte avec moi. J'ai là, dit-il en montrant son bourdon et sa besace, deux bons amis qui ne me laisseront manquer de rien. Je souhaite que vous trouviez dans la possession de votre couronne toute la satisfaction que je goûte avec eux.
— Vous êtes donc heureux? dit Roger.
— Si rhomme peut Têtre, répondit le pèlerin : en tout cas, j'ai fait un vœu, c'est de m'aller pendre, si j'en trouve un plus heureux que moi.
— Mais, dit le roi, comment se peut-il que vous viviez content de votre sort, ayant besoin de tout le monde?
— Serois-je plus heureux, dit le pèlerin, si tout le monde avoit besoin de moi?
214 Contes de Calotte.
— Allez vous pendre, reprit Roger; car je pense être plus heureux que vous.
— Si ce mal devoit m'arriver, répliqua le pèlerin, je croirois que quelque faquin plus désœuvré que moi dût me porter le coup. Je ne Tattendois pas de la part dont il me vient, mais comme le pas est dur à franchir, je pense qu'avant tout il seroit bon que nous comptassions ensemble.
— Cela sera bientôt fait, dit Roger. J'ai en abondance les commodités de la vie. Quand je voyage, je le fais à mon aise, comme vous le pouvez voir; car je suis bien monté, et j'ai dans mes écuries trois cents chevaux qui valent au moins celui-ci; retourné-je à Naples, je suis sûr d'être parfaitement reçu.
— Je ne ferai qu'une question, dit le pèlerin. Jouissez-vous de tous ces biens avec une sorte de vivacité? Seriez -vous sans affaires, sans ambition, sans inquiétude?
— Vous en demandez trop, pèlerin, reprit Roger.
— Votre Majesté me pardonnera, dit le pèlerin; mais comme l'affaire doit avoir des suites très sérieuses pour moi, je dois tout faire entrer en ligne de compte. Voici le mien.
« J'ai fait un honnête exercice. J'ai grand appétit, et souperai fort bien de tout ce qui se trouvera : ensuite je dormirai d'un très bon sommeil jusqu'au matin. Je me lèverai frais et dispos, j'irai partout où me porteront ma
Civentiire du Pèlerin. 215
curiosité, la dévotion ou la fantaisie. Aprèsdemain, si Naples m'ennuie, le reste du monde est à moi. Convenez, sire, que si je perds contre vous, je perds à beau jeu.
— Pèlerin, dit le monarque, je m'aperçois que vous n'êtes pas las de vivre, et vous avez raison. Je me tiens pour vaincu; mais, pour prix de Taveu que je fais, j'exige que vous soyez mon hôte pendant le séjour que vous ferez à Naples.
— Je m'en garderai bien, sire, répliqua le pèlerin, non que je me croie indigne de l'honneur que vous voulez me faire : vous nous exposeriez tous deux aux discours malins de vos courtisans. Pendant qu'ils applaudiroient, en apparence, à votre charité, qu'ils affecteroient de me faire un accueil obligeant, on demanderoit tout bas où vous avez ramassé cet étranger, ce vagabond; ce que vous en prétendez faire; quels talents, quel mérite vous lui supposez. On vous taxeroit de trop de confiance, de légèreté, même de quelque chose de pis.
— Et où le pèlerin, repartit Roger, a-t-il appris à connoître la cour?
— Je suis né, repartit le pèlerin, commensal d'un palais, et quoique j'y pusse vivre fort à mon aise, je me lassai bientôt d'y entendre parler fort mal d'un très bon maître, qu'on ne cessoit de flatter en public, de voir qu'on ne cherchoit qu'à le tromper, et de vivre enfin avec des gens qui n'avoient rien de haut que l'extérieur : je
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m'éloignai bien vite pour aller chercher ailleurs du naturel, des sentiments, de la franchise, de la liberté. Depuis ce temps, je cours le monde.
— Et vous pensez, dit le monarque, que toutes les cours se ressemblent?
— Oest, reprit le pèlerin, le même esprit qui les gouverne.
— Vous avez donc, poursuivit le roi, bien mauvaise opinion des gens qui nous approchent?
— Vous seriez de mon avis, sire, s'ils se montroient à vous au naturel. Mais ils sont sur leurs gardes à cet égard, et auroient de belles craintes, s'ils pensoient que vous pussiez lire dans leur âme. Je veux, à ce sujet, vous fournir un moyen de vous divertir à leurs dépens. Ce moyen n'est pas bien étrange, et ne demande qu'un peu de mystère. »
Là-dessus le pèlerin développe son projet. Cependant le bruit des cors et des chiens annonçant que les équipages de Roger alloient bientôt le rejoindre, Tétranger se sépare de lui pour n'être pas aperçu, tandis que le prince monte à cheval et pique des deux pour aller au-devant de la chasse.
Le lendemain le pèlerin se présente devant le monarque avec un placet; le roi reçoit le placet sans affectation, et, comme s'il eût méconnu l'homme, témoigne d'abord quelque surprise, puis ordonne que l'on amène cet étranger au palais, lui donne une audience de deux
oAventure du Pèlerin. 217
heures dans son cabinet, et sort de cette audience d^un air rêveur, embarrassé, capable d'intriguer tous les spéculatifs de la cour.
Les gens qui n'étoient là que pour le cortège, ou pour grossir la foule, n'osoient témoigner leur curiosité; mais le ministre, la maîtresse, le favori, ceux enfin qui avoient part à la confiance, hasardèrent bientôt des questions.
« Cet homme, dit le prince à son ministre, qui lui en parla le premier, est bien extraordinaire, et possède des secrets surnaturels. Il m'a dit et m'a fait voir des choses étranges. Voyez le présent qu'il m'a fait. Ce miroir, qui semble très commun, représente d'abord les objets au naturel; mais, par le secours de deux mots chaldéens, l'homme qui s'y regarde s'y voit tel qu'il auroit fantaisie d'être. En un mot, ces souhaits, ces imaginations, ces rêves que les passions nous font faire en veillant viennent s'y réaliser. J'en ai fait l'expérience, et croiriezvous que je me suis vu sur le trône de Constantinople, ayant mes rivaux pour courtisans, et mes ennemis à mes pieds? Mais le récit ne donne qu'une idée imparfaite de la chose : il faut que vous la voyiez vous-même, et vous ne pourrez revenir de votre surprise.
— Dispensez-m'en, sire, reprit le ministre d'un ton froid et grave, qui déguisoit assez bien son embarras. Ce pèlerin ne peut être qu'un dangereux magicien : je regarde son miroir comme une invention diabolique, et
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les paroles qu'on a enseignées à Votre Majesté sont sûrement sacrilèges. Je m'étonne que, pieuse comme elle est, elle n'ait pas conçu d'horreur pc5ur une aussi damnable invention. )»
Roger ne crut pas devoir insister davantage auprès de son ministre, et essaya de présenter le miroir à la maîtresse et au favori; la première feignit de s'évanouir de frayeur; l'autre répondit :
« Ayant les bonnes grâces de Votre Majesté, je suis tel que je désire d'être et ne veux rien voir au delà. »
Roger tenta vainement de faire ailleurs l'essai de son miroir; il éprouva partout les mêmes refus. Les consciences s'étoient révoltées; il faut, disoit-on, brûler le pèlerin et son miroir.
Le roi, voyant que la chose prenoit un tour assez sérieux pour qu'on lui en fît parler par les personnes autorisées, fit appeler le pèlerin à son audience publique.
« Vous n'êtes pas sorcier, lui dit-il, pèlerin; mais vous connoissez le monde. Vous avez parié que je ne trouverois personne à la cour qui voulût se montrer à moi tel qu'il est, et vous avez gagné votre gageure. Reprenez votre miroir : vous l'aviez acheté dans une boutique de Naples, et il nous a très bien servi pour les deux carolus qu'il vous a coûté. »
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