CONTE MORAL
E Plaisir n'habite pas toujours TOlympe; ce dieu a des caprices; il descend quelquefois sur la terre, où les immortels mêmes sont contraints à le chercher.
A-t-il quitté le ciel, Fambroisie manque de saveur, le nectar est sans parfum, Hébé n'a plus d'enjouement, plus de fraîcheur. Les Grâces sont languissantes; on croit que Vénus a perdu sa ceinture. La verve d'Apollon se glace; l'aiguillon de
202 Contes de Calotte.
la plaisanterie s'émousse sur les lèvres de Momus.
Le Plaisir avoit disparu du ciel. Mercure se précipite pour le suivre et le ramener. Ses ailes le portent en un clin d'œil sur la terre.
L'éclat d'une cour, les préparatifs d'une fête digne de la grandeur souveraine, pour qui elle étoit destinée, attirent d'abord ses regards. Le nom du Plaisir est dans la bouche des ouvriers que l'on emploie. Il semble briller avec l'impatience dans les yeux des peuples, qui attendent le moment de l'exécution.
Mercure veut entrer dans le vestibule du palais. L'Étiquette et la Contrainte viennent en cérémonie le recevoir à la porte. Il s'en éloigne sur-le-champ. Le Plaisir pourroit-il s'être réfugié parmi ses plus mortelles ennemies? Le dieu aperçoit de loin les boulevards d'une ville superbe. C'est là que les richesses en profusion rassemblent les commodités de toute espèce; c'est là qu'on trouve ce superflu tant désiré. La nature, livrée à elle-même, n'en connoît pas le besoin; l'habitude le rend nécessaire; le goût en apprend l'usage.
Là sont des promenades où l'art étale ses plus agréables prestiges Vues délicieuses, terrain aplani, air dont on entretient en tout temps la fraîcheur.
Mille objets, semés avec une confusion agréable, cherchent à exciter l'enjouement. A travers la foule qu'ils attirent, mille chars
Le Plaisir. 203
disputent entre eux de richesse et d'élégance; Tadroit cocher serre, évite et dépasse l'essieu qui vient à sa rencontre. La carrière étincelle, le coursier écume, obligé de travailler sous luimême, et ne pouvant contenir son feu dans les bornes de l'espace étroit qui le renferment.
Mercure , à travers la foule , reconnoît le Brillant et le Fracas, couverts de strass et de poussière; mais il ne voit point le Plaisir : il le cherche dans les yeux des belles qui font l'ornement de ces lieux; il les trouve pleins de distractions, agités de passions superficielles et momentanées. « Peut-être est-il dans le cœur, dit Mercure, suivons-les : eh! comment le Plaisir ne seroit-il pas avec elles? elles semblent faites pour le créer. >■>
On arrête à la porte d'un spectacle. La foule s'écarte. Mercure entre. Un amphithéâtre rempli de l'élite des deux sexes attend avec impatience le commencement des jeux. La scène s'ouvre; un poème plein d'intérêt et de chaleur, une musique propre au sujet, des ballets brillants par l'ordonnance et l'exécution, une décoration riche, galante et correcte, des talents exquis. Quel ensemble flatteur et piquant! Mercure croit que le dieu qu'il cherche va tout animer; Mercure se trompe.
La cabale, la préoccupation, le dégoût, né de l'habitude, s'emparent de l'assemblée. A peine voit-on sur quelque visage enfantin l'effet d'une légère émotion. C'est un cœur tout neuf
204 Contes de Calotte.
qu'un amusement jusqu'alors inconnu vient
dans le moment d'effleurer.
Le dieu voit qu'on se propose mystérieusement des soupers, dont la seule idée irrite d'avance l'appétit et flatte le goût. Des lieux enchantés, une chère délicate, un choix de convives, tout annonce qu'on va Jouir de la volupté la plus recherchée.
L'ivresse semble s'être emparée de la compagnie avant qu'on se mette à table : on s'y assied; que voit, qu'entend Mercure? Une gaieté froide et forcée, des étourderies étudiées, des tons précieux, des phrases quintessenciées. On périroit sans quelques méchancetés qui se dardent à la volée.
Les plats se desservent comme on les a présentés; les estomacs sont vides, et déjà l'indigestion les fatigue. Chacun dit à son voisin, en confidence : « Je souffre : je suis excédé : allons au bal. »
Il n'y a que les dieux, les extravagants, ou un homme à la mode, qui puissent soutenir le régime que suit ici Mercure : il est au bal.
Quelle foule de masques! quelle bizarrerie dans les déguisements! quel désordre dans les propos! Mercure, qui leur voit à tous l'ennui peint sur la physionomie, va toujours disant : « Mais où est le Plaisir ? »
J'entends de la grosse symphonie, j'aperçois des lumières, je vois du beau monde qui danse pour être admiré. Je vois des filles de théâtre
Le Plaisir. 205
qui voudroient bien qu'on les regardât, des fainéants qui cherchent à se faire des intrigues, des méchants qui désireroient en découvrir. Je vois du peuple qui se tourmente; mais où est le Plaisir? »
Un couple amoureux se présente : ce sont de jeunes gens. Ils paroissent aimables, ils viennent de convenir d'un rendez-vous. « Ils vont être heureux, dit Mercure; je suis au bout de mon ambassade, et vais trouver mon petit libertin avec eux. »
Un char vole et porte les amants dans un temple qui paroît consacré à Tamour et au mystère. L'ameublement est l'ouvrage des grâces, du goût et de la mollesse. On force la belle à l'admirer : elle laisse échapper un mot de reproche sur l'emploi du temps : une raillerie vive en est la réplique; le dépit succède; le jargon en triomphe; des caresses emportées sont repoussées par des refus qui n'ont rien de naturel; une pudeur affectée cède à une véritable effronterie; enfin des désirs usés avant la jouissance mettent en œuvre toutes les ressources du libertinage. La lassitude se fait sentir; le dégoût la suit et termine l'aventure.
Mercure n'est pas un dieu novice; cependant il est scandalisé; ce qu'il vient de voir lui semble une profanation; il s'échappe.
A ce coup, le hasard dirige ses pas. Une maison fort éclairée attire ses regards dans
2o6 Contes de Ca:{otte.
Tombre de la nuit : il y va, mais sans espérances et presque découragé.
A la suite d'un souper, moins délicat que solide, une compagnie s''abandonnoit à une joie ivre, sans sentiment et réflexion. Le Plaisir que cherche Mercure fuit également le ton précieux du beau monde et la gaieté bruyante de la cohue bourgoise : il n'étoit pas dans cet endroit.
Enfin les ombres de la nuit se dissipent. Mercure, au lever de Taurore, se trouve au milieu d'une campagne riante. Les seules beautés de la nature lui prêtent Téclat et les • agréments qui s'y font remarquer. La rêverie le porte vers un petit hameau : il entre dans une cabane couverte de chaume, comme entraîné par l'instinct. Il y trouve Démophon et Mélite.
Démophon a passé cinq lustres : Mélite voit encore à peine les quatre s'accomplir. La nature n'a rien formé de plus parfait pour le corps; il n'est pas sorti de la main des dieux d'âmes plus sensibles et plus innocentes. Une passion aussi forte les unit, et l'hymen va la couronner.
A la vue de Mercure, la pudeur les colore de son fard, le seul qui ajoute à la beauté. Un tendre embarras s'empare d'eux; la crainte qu'on ne vînt les désunir alloit naître : Mercure la prévient en s'arrêtant. 11 a vu dans leurs regards la présence du dieu qu'il cherche : il
Le Plaisir. 207
ne faut pas Teffaroucher; il s^agit de le guetter et de le surprendre.
Mercure s'éloigne d'un pas et revient sur-lechamp. Il trouve le Plaisir sur un lit de mousse et de roses; encore saisi d'un doux frémissement, il l'enlève, l'enchaîne et le reconduit au ciel.
Le Plaisir n'a point abandonné pour toujours Démophon et Mélite : il habite souvent leur simple cabane, et ne s'éloigne d'eux que quand ils sont séparés.