CHAPITRE PREMIER
Où l'on verra la naissance de Riante, et la jolie personne que cétoit que la fée Troisbosses.
L y avoit une fois une dame sans caprices, dont on ne sait pas précisément le nom; mais je crois qu'elle s'appeloit Rare.
Femme très particulière, aimable sans se piquer de Tétre, sans minauderies, sans vapeurs, qui ne médit jamais d'une femme plus jolie qu'elle : par conséquent femme haïe; car avec tant de vertus on esttou-
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jours incommode. Au moins, mesdames, dit en souriant l'abbé, ce sont des fables que je vous conte; mais pour revenir à mon héroïne également détestée de la prude et de la coquette, de la galante et de l'insensible, parce que sa conduite faisoit le procès à tous les travers, elle fut forcée de se retirer dans un château sur les frontières, où ses vertus ne fissent rougir personne; elle s'y appliqua à la lecture, et devint femme savante, sans devenir sotte : tant elle étoit destinée à être singulière.
Quoique appliquée à l'étude, elle avoit une fille qu'elle élevoit avec soin. On la nommoit Riante : soit que ce fût à cause d'un sourire spirituel, sans être malin, qui lui étoit particulier; soit que (comme quelques-uns prétendent) au lieu de pleurer elle ait débuté en venant au monde par un éclat de rire. Les partisans de cette dernière opinion rapportent à ce sujet une anecdocte qui ne laisse pas que d'avoir son mérite. Vous savez comme moi que les fées se trouvoient autrefois à la naissance de tous les enfants de condition : c'étoit une des prérogatives, c'étoit si vous le voulez une des charges de leur état; car l'emploi ne laissoit pas d'être pénible. Les enfants des grands ne naissent point privilégiés ; elles se trouvoient là fort à propos pour rectifier la nature, pour douer de beauté ceux qui ne l'avoient pas, y ajouter des grâces qui en font tout le prix, pour réunir les talents qu'on a tant de peine à rassembler, pour
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y joindre la modestie, qui est presque incompatible; enfin pour faire quantité de choses excellentes, et qu'on ne voit plus depuis qu'on s'est avisé, Je ne sais pourquoi, de supprimer les fées.
Les fées présidèrent donc à la naissance de Riante; mais elles eurent peu de chose à faire. Jamais personne ne fut plus douée que cette aimable fille. C'étoit une figure intéressante, un esprit, un cœur, un caractère heureux, un enfant gâté de la nature. Quand elles lui eurent donné le talent de se faire aimer de tout le monde, avantage dont on n'est pas sûr avec tout le mérite possible, elle posséda éminemment tout ce qu'une femme peut posséder de mérite. C'est tandis qu'elles la considéroient avec attention, que l'éclat de rire lui échappa. Un éclat de rire dans un enfant qui naît, c'est une chose surprenante; elles y soupçonnèrent du mystère, et il y en avoit en effet, soit instinct, soit un peu déraison; car Riante étoit précoce, elle n'avoit pas ri sans un violent sujet; il se passoit alors dans le tuyau de la cheminée une scène assez risible, qu'elle avoit apparemment devinée; il en sortoit des hurlements affreux; une femme de chambre de Rare alla pour voir d'où ils provenoient, mais il lui tomba dans les yeux une grande quantité de suie, et une certaine humidité dont l'odeur n'étoit pas favorable, et c'est tout ce que lui valut sa curiosité : la fée Lirette, qui étoit de l'assem-
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blée, s'approcha ensuite pour regarder, et fut bientôt au fait du mystère. Imaginez sa surprise quand elle reconnut la fée Troisbosses, son ennemie, qui étoit prise dans le tuyau de la cheminée, et qui s'efForçoit inutilement d'en sortir. «Ah! ah! et que faites-vous là, notre chère? lui dit-elle; pour le coup nous vous tenons, et vous nous laisserez des gages. Vous ne sortirez pas d'ici que vous ne m'ayez remis votre baguette... — Ma baguette? reprit Troisbosses, je vais te l'apporter dans le moment, attends-moi. » En disant cela elle tâchoit de se dégager; mais par les charmes de Lirette la cheminée se rétrécissoit si fort que la malheureuse Troisbosses alloit être entièrement aplatie, si elle n'eût pris le parti de laisser tomber sa baguette.
Lirette la ramassa et la donna à Riante ; on l'attacha à son col, comme un hochet ; tant qu'elle auroit cette baguette, elle ne devoit craindre aucune mauvaise aventure, mais qu'elle se gardât bien de la perdre. Après cette courte instruction Lirette se retira, le reste des fées la suivit.
Je vois , mesdames , que vous êtes impatientes de savoir quelle sorte d'ébat prenoit la fée Troisbosses dans le tuyau de la cheminée. C'étoit une petite sorcière, mal faite, qui avoit en effet trois bosses : imaginez où elle portoit la troisième. Son esprit étoit aussi contrefait que sa taille, et son âme aussi noire que son
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visage, qui n'étoit néanmoins pas mal noir. Comme elle étoit ennemie de Lirette, quand celle-ci faisoit des dons à des enfants de qualité, elle s'y trouvoit toujours pour jeter quelque mauvais présent à la traverse : de là vient qu'avec tant de précautions pour les rendre parfaits, ils se trouvoient souvent l'être si peu.
Troisbosses, informée des couches de Rare, accourt à la califourchon sur le diable qu'elle trouve, pour donner un plat de son métier. On s'attendoit bien qu'elle ne demeureroit pas tranquille ; on avoit fermé toutes les portes hermétiquement même; mais le tuyau delà cheminée restoit ouvert, et la maligne fée s'en aperçut. Tant il est vrai que les amis sont moins prévoyants que les ennemis ne sont dangereux! Heureusement pour Rare et pour sa fille, la rage de mal faire aveugla Troisbosses, le tuyau de la cheminée étoit étroit, elle s'y précipita sans réflexion; mais elle eut beau mettre bosse deçà, et bosse delà, elle demeura suspendue; elle fit des grimaces épouvantables, car il est aisé d'en faire quand on est laid; elle épuisa ce qu'elle savoit d'imprécations du haut style, elle cria, elle tempêta, elle remua ses bras courts, ses pieds tortus; mais tout ce vacarme ne servit qu'à instruire les fées de la vérité du fait : on veut encore que cela ait donné lieu aux éclats de. rire qui échappèrent à Riante.
Dès que Troisbosses eut laissé tomber sa
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baguette, la cheminée se rélargissant peu à peu lui laissa le moyen de s^échapper ; elle s'en alla honteuse comme on Pest quand on a voulu mal faire et qu'on a manqué son coup ; mais, pénétrée de la plus terrible colère qu'elle eût jamais ressentie, elle ne rouloit dans sa tête qu'enlèvements, meurtres, vengeances, projets d'enchantements terribles, mais vains; car que pouvoit-elle sans sa baguette?
Riante, cependant, croissoit insensiblement. On voyoit peu à peu épanouir sur son visage ces grâces touchantes qui dévoient être le charme de tous les cœurs. Je ne parle pas des cœurs femelles, ils pouvoient être déjà susceptibles de jalousie, quoique dans ces temps de simplicité cette passion n'eût pas fait les progrès qu'elle a faits depuis.
Je ne vous ai point encore dit quels étoient le pays et le peuple parmi lequel vivoient Rare et sa fille ; j'y vais revenir par une petite digression. N'attendez pas de moi que je vous apprenne l'hère, l'hégire, le moment, l'aspect de leur naissance; je suis mauvais chronologiste, et encore plus mauvais astronome. Elles ont vécu il y a fort longtemps, c'est ce que j'en sais : la France étoit leur patrie; mais elle étoit pour lors encore toute gauloise, on y voyoit des aruspices pêle-mêle avec des druides. Nos bons aïeux grossiers, sententieux, massifs, avec leur grande barbe, leurs cheveux plats, leur plat visage, n'avoient encore que le sens
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commun; se fussent-ils doutés quHls seroient les pères d'une nation jolie, légère, maniérée, polie ? Eussent-ils cru, ces gens à grands caleçons, les prodigieuses révolutions des modes, tout ce que la bizarrerie devoit introduire de variété dans les coiffures, sur les visages, et le mépris où tomberoit le bon sens? Non, sans doute, ce sont là des coups du destin, il n'est pas permis de s'y attendre. »
Comme les dames commençoient à sentir les premières approches du sommeil à cet endroit du conte de Tabbé, il se retira dans le dessein de le continuer les jours suivants.