CHAPITRE II
Education de Riante., précautions inutiles.
RIANTE habitoit un petit appartement que lui avoit bâti la fée Lirette : il n'étoit ni de diamants ni de lapis; c'étoit bien assez qu'il fût de porcelaine et qu'il fût commode. Aucun homme n'en approchoit par les soins de Rare; elle se défioit du cœur de sa fille; car ce sont les cœurs les mieux faits qui sont les plus tendres; ellene vouloit pas qu'elle sentît l'amour avant que de le connoître; d'ailleurs certain présage l'engageoit encore plus à se tenir sur
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ses gardes. Lirette avoit vu dans les astres que Riante, pour être heureuse, devoit n'avoir point vu d'hommes à quatorze ans. Pour distraire cette belle d'une connoissance qui pouvoit lui devenir dangereuse, on avoit rassemblé dans son palais tous ces bijoux qui font le charme de l'enfance, et ce qui peut enfin remplir le vide d'un cœur qui n'a pas aimé; car s'il a aimé, ce sont autant de joujous perdus.
Riante, qui ne connoissoit d'amusements que ceux qu'on lui offroit, s'en occupa d'abord avec vivacité; mais l'âge vient enfin, et avec lui les inquiétudes et les désirs, on ne sait comment : avec quelque attention qu'on dérobât à cette belle la connoissance qu'il y eût des hommes au monde, il étoit impossible de ne pas parler d'eux devant elle, ou il eût fallu ne parler de rien; car ils viennent naturellement à toutes les conversations des femmes; enfin ce mot qu'elle avoit ouï répéter tant de fois piqua sa curiosité. « Mais qu'est-ce donc que ces hommes? » demanda-t-elle à ses femmes; d'abord on ne lui répondit rien; c'étoit le vrai moyen de faire réitérer la question; mais ses instances ne produisirent aucun effet. « Vraiment oui, reprirent les femmes, on vous dira ce que c'est que des hommes : madame votre mère ne veut pas que vous le sachiez. » Voilà bien le caractère des gouvernantes. Ne peuvent-elles satisfaire la curiosité d'un enfant, elles l'irritent.
« Ah! qu'est-ce donc qu'un homme?» s'é-
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cria Riante en s'allant jeter au col de sa mère. La question devenoit embarrassante, d'autant qu'elle n'étoit pas prévue. « Cest, répondit Rare, une personne dont les occupations sont différentes des nôtres. — Et qu'est-ce que les occupations des hommes? » répondit Riante. Nouvel embarras pour la mère; elle lui fit entendre, le mieux qu'elle put, combien il y avoit de différents états, en lâchant sur chacun le trait de satire : pour prévenir sa fille contre le penchant à venir, elle lui insinua que le guerrier étoit féroce, sanguinaire, le magistrat farouche, ennuyeux ; elle n'épargna pas même les abbés... — Ah! l'abbé, interrompit la marquise, de grâce, qu'en dit-elle?... — Bon! madame, répliqua l'abbé, ce qu'elle en dit étoit nouveau dans ce temps-là, et ne le seroit pas aujourd'hui. Épargnez-moi un acte de modestie qui ne vous apprendroit rien que vous ne sussiez déjà; contentez-vous de savoir que Rare parvint si bien à dégoûter sa fille de la fantaisie de connoitre les hommes, qu'il n'en fut plus reparlé depuis. Il falloit néanmoins que la haine que Riante conçut pour notre espèce ne fût pas bien forte, puisque un instant la détruisit. On fut étrangement surpris, un jour qu'on cherchoit cette belle, de ne la plus trouver dans le palais. Combien Rare se reprochat-elle alors sa négligence! Elle avoit vu les quatorze ans prescrits par Lirettte s'écouler presque tout entiers sans qu'il fût arrivé aucun
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accident à sa fille. Depuis quelque temps elle Tobservoit avec moins d'exactitude, c'étoit par sa faute qu'elle avoit perdu son trésor. Lirettevint dans la circonstance, qui augmenta le trouble par Faigreur de ses reproches; elle épargna la mère qui étoit assez à plaindre; mais elle tança sèchement les gouvernantes. « — Sans doute, leur dit-elle, on a laissé introduire ici quelque jeune homme ; » puis elle leur fit entendre combien leur désintéressement lui étoit suspect : mais comme ce vacarme de la fée ne remédioit à rien, il fallut prendre un parti plus utile, ce fut celui de consulter les astres. Mais on n'est jamais malheureux à demi ; la lune fut obscurcie quatre jours de suite, de manière que le désespoir de Rare et l'impatience de Lirette ne leur permettant pas d'attendre plus longtemps, c'est au grimoire même qu'elles eurent recours : voici ce qu'elles y lurent mot à mot.
Le trait partoit de la main de Troisbosses (dont vous aurez sans doute trouvé que la haine se reposoit bien longtemps ; mais c'étoit faute de puissance, et non de mauvaise volonté).
Privée qu'elle étoit de sa baguette, elle étoit presque réduite à l'état d'une simple mortelle (à un peu de malice près), car jamais elle n'avoit travaillé pour acquérir aucune de ces connoissances qui mettent les fées en état de commander à la nature. Le dépit seul lui fit faire ce que jamais l'ambition ni l'honneur ne lui avoient fait tenter; elle s'enferma dans sa ca-
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verne et s'occupa à chercher un secret qui pût Taider dans sa vengeance. Il falloit que cela souffrît quelques difficultés, car quatorze ans s'écoulèrent presque avant qu'elle vînt à bout de son dessein. Enfin elle parvint à faire un talisman qui lui donnoit le pouvoir de prendre la forme qui lui plairoit, et de se transporter dans un moment d'un bout de l'univers à l'autre. Secrets d'une petite conséquence dans l'art de féerie, où il y en a tant, mais qui devenoient terribles entre les mains d'une femme dont le cœur et l'esprit étoient si dangereux.
Dès qu'elle fut en état de nuire, elle se rendit en un clin d'œil au petit palais qu'habitoit Riante, invisible, et cherchant sans cesse le moment où cette belle seroit seule pour l'aborder. L'occasion ne tarda pas à naître. Fatiguée d'une promenade qu'elle venoit de faire. Riante dormoit sous un berceau de jasmin ; la maligne fée vint s'asseoir auprès d'elle en attendant que son sommeil finît.
Je crois, mesdames, avoir négligé de vous dire que la baguette de Riante ne pouvoit lui être enlevée sans son consentement, sans cela il ne seroit pas possible que son ennemie eût attendu, les bras croisés, qu'elle fût éveillée. Seulement elle préparoit les pièges qu'elle alloit lui dresser, et pour les rendre plus dangereux, au lieu de la forme hideuse que vous lui connoissez, elle prit la figure du plus charmant, mais du plus traître de tous les dieux ;
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dieu que vous connoissez sans doute; eh! qui le connoîtroit mieux que vous, si ce n'est ceux à qui vous le faites sentir?