ASTOR, LENOX AND
T1LOEN FOU N DATIONS
■loi un querelleur! (Page S.)
Depuis quelques années, le petit bourg de Somerville, en Irlande, avait pris la physionomie riante d'un village anglais. Le propriétaire, M. Somerville voulant inspirer à ses tenanciers l'amour de l'ordre et du foyer domestique, cherchait, par tous les moyens en son pouvoir, à encourager les
gens industrieux et rangés à s'établir sur ses terres. Il fit construire une rangée de jolies maisons recouvertes en ardoises. Puis il déclara son intention de les louer aux meilleurs fermiers qu'il pourrait trouver. L'avis en fut aussitôt publié dans toute la contrée. Mais M. Somerville, en demandant les meilleurs fermiers, n'entendait pas les plus forts enchérisseurs, et plusieurs de ceux qui avaient offert le prix le plus élevé furent tout surpris de voir leurs propositions rejetées. Parmi les gens ainsi évincés, il y avait un certain M. Gox, cabaretier de profession, qui ne jouissait pas d'une très-bonne réputation.
c N'en déplaise à votre honneur, dit-il à M. Somerville, je m'attendais, puisque j'ai offert un prix beaucoup plus élevé que tout autre, à ce que vous me loueriez la maison contiguë à celle de l'apothicaire. Ne vous en ai-je pas offert quinze guinées, et votre honneur ne l'a-t-elle pas donnée à un autre pour treize ?
— Mon honneur a fait cela, répondit M. Somerville d'un ton calme.
— Et, n'en déplaise à votre honneur, je ne sais ce que j'ai fait pour vous offenser. Il n'y a pas dans toute l'Irlande un homme que je servirais avec plus d'empressement. Voyons, voulez-vous que je vienne à Cork demain chercher votre dernier mot?
— Je vous remercie, monsieur Cox, mais je n'ai point affaire à Cork pour le moment, répondit M. Somerville d'un ton sec.
— Eh bien ! s'écria M. Cox, je ne demande plus rien qu'à connaître celui qui m'a calomnié auprès de votre honneur.
— Personne ne vous a calomnié, monsieur Cox ; mais votre nez vous accuse d'aimer un peu trop à boire ; vos yeux noirs et votre menton écorché ne vous calomnient pas trop, en montrant que vous aimez les querelles.
— Les querelles! moi un querelleur! Ah! n'en déplaise à votre honneur, je défie tous les habitants du pays, à dix milles à la ronde, de soutenir cela, et je suis prêt à me battre ayec le premier qui osera dire que je suis un querelleur.... ici même, en votre présence, à l'instant. »
Et M. Cox se mit dans l'attitude d'un homme disposé à soutenir son dire avec ses poings. Son geste menaçant fit sourire M. Somerville, et les gens qui s'étaient arrêtés dans la rue pour le considérer un moment témoignaient par leur hilarité de leurs intentions pacifiques. Alors il changea de contenance et chercha à se justifier de l'accusation d'aimer à boire.
« Quant à boire, n'en déplaise à votre honneur, il n'y a rien de vrai. Mes lèvres n'ont pas touché une goutte de whisky, bon ou mauvais, depuis six
mois, si ce n'est avec Jemthy M'Doole, le soir où j'eus le malheur de vous rencontrer comme vous veniez de la foire de Ballinagrish. »
M. Somerville ne répondit pas. Il se retourna pour regarder les fenêtres d'une belle auberge neuve où le vitrier était occupé à mettre des vitres.
« Cette auberge n'est pas encore louée, me diton, reprit alors M. Cox. Rappelez-vous que vous me Pavez promise l'année dernière.
— Gela n'est pas possible, car je ne songeais pas à bâtir une auberge à cette époque.
— Oh ! je vous demande bien pardon ; mais vous ne voulez pas vous en souvenir. Vous m'avez fait cette promesse en passant près du marais et en présence de Thady O'Conner.... Vous pouvez le lui demander.
— Je ne le lui demanderai pas, assurément, s'écria M. Somerville. Je ne vous ai point fait une telle promesse, et je n'ai jamais songé à bâtir une auberge pour vous.
— Ainsi votre honneur ne veut pas me la louer ?
— Non. Vous m'avez fait une douzaine de mensonges ; je ne veux pas vous avoir pour fermier.
— C'est bien. Dieu vous bénisse! Je n'ai rien à dire. » Et M. Cox s'en alla, rabattant son chapeau sur ses yeux et murmurant : « J'espère vivre assez pour me venger. »
Le lendemain matin, M. Somerville vint avec sa famille pour visiter l'auberge neuve, qu'il s'attendait à voir entièrement terminée. Mais il rencontra le charpentier, qui lui raconta d'un air piteux que six carreaux de vitre avaient été cassés la nuit dernière.
« Ah ! c'est peut-être M. Cox qui a cassé mes vitres pour se venger de mon refus, » dit M. Somerville. Et plusieurs voisins qui connaissaient la méchanceté de ce M. Cox furent aussi d'avis que ce pouvait bien être un de ses tours.
Un petit garçon d'environ douze ans s'approcha d'un air empressé et dit :
« Je n'aime pas beaucoup M. Cox, car il me bat quand il est ivre ; mais ce n'est pas une raison pour le laisser accuser à faux. Il ne peut pas avoir cassé les vitres de cette fenêtre la nuit dernière, car il était à près de six milles d'ici. Il a couché chez son cousin, et n'est pas encore rentré chez lui. C'est pourquoi je suis certain qu'il ne sait rien de tout cela. »
L'honnête simplicité de cet enfant charma M. Somerville. Quand on ouvrit la porte de la maison, il s'aperçut que le petit garçon regardait avec curiosité dans l'intérieur, et il lui demanda s'il voulait entrer voir la maison neuve.
« Oui, monsieur, dit l'enfant, je voudrais bien monter ces escaliers et voir là dedans.
8 v LE PIGEON BLANC.
— Viens donc en haut avec nous, » dit M. Somerville.
Le petit garçon se mit à gravir en sautant les escaliers. Ii courait d'une chambre à l'autre en poussant des exclamations de joie et d'étonnement. Enfin, comme il examinait un des greniers, il entendit un frémissement au dessus de sa tête. La peur le saisit et il fit un bond en arrière. Puis, levant les yeux au plancher, il aperçut un pigeon blanc qui voltigeait tout autour de la pièce. L'oiseau,- tout effaré à la vue de l'enfant, cherchait à s'enfuir, et réussit à s'envoler par la porte de l'escalier.
Le charpentier causait avec M. Somerville sur le palier. En apercevant le pigeon blanc, il s'arrêta tout court au beau milieu de son discours et s'écria :
« Voici, pour le coup, monsieur, le coupable qui a cassé les vitres la nuit passée.... C'est bien le même pigeon maudit qui a cassé les vitres de l'église dimanche dernier.... Mais le voilà par terre ; je vais le prendre et lui couper le cou à l'instant comme il le mérite.
— Arrêtez ! oh ! arrêtez I ne lui coupez pas le cou ; il ne le mérite pas, s'écria le petit garçon, qui descendit en courant du grenier.... C'est moi qui ai cassé vos vitres, monsieur, dit-il à M. Somerville.... Je les ai cassées avec cette balle ; mais je ne
savais pas encore tout à l'heure que c'était moi, je vous assure, car je vous l'aurais avoué tout d'abord.... Ne lui coupez pas le cou, je vous en prie, ajouta-t-il en se tournant vers le charpentier, qui tenait en ce moment le pigeon blanc dans ses mains.
— Non, dit M. Somer ville, on ne coupera pas là tête du pigeon, ni la tienne, mon bon petit garçon, pour avoir cassé les vitres. Je suis convaincu, rien qu'à voir ta figure ouverte et honnête, que tu m'as dit la vérité. Hais cependant explique-nous cela; car tu n'as pas éclairci l'affaire. Gomment as-tu cassé mes vitres sans le savoir ? Gomment es-tu arrivé h> le découvrir ?
— Monsieur, dit le petit garçon, si vous voulez monter avec moi, je vous montrerai tout ce que je sais et comment je l'ai appris. »
M. Somer ville le suivit dans le grenier. L'enfant se dirigea vers un carreau de vitre brisé, qui appartenait à une petite fenêtre donnant sur une vaste pièce de terre située devant la maison. C'était là que les enfants du village avaient l'habitude de jouer.
« C'est là que nous étions à jouer à la balle, hier soir, continua le petit garçon en s'adressant à M. Somer ville. Un de mes camarades me défia d'atteindre une marque sûr le mur, ce que je fis aussitôt; mais il prétendit que je n'avais pas touché
le but et voulut me prendre ma balle comme dédit. Je refusai, et, lorsque je commençai à lutter avec lui à cause de cela, je lançai ma balle et crus Ta* voir jetée par-dessus la maison. Il courut la chercher dans la rue et ne put la trouver. J'en fus trèscontent : mais j'ai tout à l'heure été bien chagrin de la trouver sur ce tas de copeaux, au bas, de la fenêtre brisée; car en la. trouvant ici j'ai tout de suite reconnu que c'était moi qui avais cassé les vitres. C'est par là aussi que le pigeon a dû entrer, et voici encore une de ses plumes blanches qui se trouve attachée à l'ouverture.
— Oui, dit le charpentier, et au bas des fenêtres il y a encore beaucoup de ses plumes» Je viens d'y regarder. C'est donc bien certainement le pigeon qui a cassé les carreaux de vitre.
— Mais il ne serait pas entré dans la maison si je n'avais pas cassé cette petite fenêtre, reprit avec chaleur le jeune garçon ; d'ailleurs je suis capable de gagner douze sous par jour, et je payerai tout le dégât. Le pigeon blanc appartient à une vieille femme de notre voisinage, qui l'affectionne beaucoup, et je ne voudrais pas voir tuer cette pauvre bête pour deux fois son pesant d'argent.
— Prends le pigeon, mon brave, mon généreux garçon, dit M. Somerville,- et va le porter à ta voisine. Je pardonne tout le dégât qu'il m'a fait, par considération pour toi, dis-le à ta vieille amie.
Quand au reste , nous réparerons le dommage, et tu garderas tous les douze sous que tu peux gagner.
— C'est ce qu'il n'a encore jamais fait, dit le charpentier. Il gagne, en effet, douze sous par jour, mais il n'en est jamais entré un seul dans sa poche. Il donne tout à ses pauvres parents. Ils sont bien heureux d'avoir un tel fils !
— Je suis encore plus heureux d'avoir un tel père et une telle mère, s'écria l'enfant. Dans leurs bons jours, ils n'épargnaient pour moi ni soins ni argent, et maintenant encore si je les laissais faire, ils payeraient mon école, malgré la détresse où ils sont tombés. Mais il faut que je songe à gagner la boutique. Bonjour, monsieur, je vous remercie de votre bonté, ajouta-t-il en quittant M. Somerville.
— Et où demeure cet enfant? quels sont ses parents? Ils n'habitent pas dans le bourg, je n'ai jamais entendu parler d'eux.
— Ils ne font que d'arriver ici, répondit le charpentier, ils résidaient auparavant sur les terres du conseiller O'Donnel ; mais ils se sont ruinés en prenant un bail de moitié avec un homme qui fit bien- # tôt de mauvaises connaissances, perdit tout ce qu'il avait et ne put payer le propriétaire. Ces braves gens furent obligés de payer leur part du bail et la sienne, ce qui les ruina complètement. Ils quittètèrentla ferme, et vendirent leurs bestiaux et leur
fourrage. Avec l'argent qu'ils en ont retiré, ils ont monté une petite boutique dans le bourg. Ils ont l'estime de tous ceux qui les connaissent, et j'espère bien qu'ils réussiront. Le petit garçon leur est très-utile dans la boutique, et, quoi qu'il en dise, il gagne plus de douze sous par jour. Il a une belle écriture, et pour son âge il est très-prompt à dresser les comptes. Je crois qu'il fera son chemin, car il ne fréquente pas de mauvaise compagnie : je le connais depuis le temps où il n'était encore qu'un marmot, et je ne l'ai jamais entendu dire un mensonge.
— Vous me faites en vérité un charmant portrait de ce jeune garçon, et sa conduite de ce matin me porte à croire qu'il mérite vos éloges. »
M. Somerville résolut de prendre de plus amples informations sur cette pauvre famille, et de surveiller lui-même leur conduite, bien déterminé à leur venir en aide s'ils se trouvaient tels qu'on les lui avait représentés.
Cependant le petit garçon, qui s'appelait Brian O'Neil, retourna porter le pigeon blanc à sa mattresse.
« Tu lui as sauvé la vie, dit la femme à qui appartenait le pigeon, je t'en fais cadeau, mon enfant. »
Brian la remercia, et de ce jour il s'attacha de plus en plus à sou pigeon. Il avait toujours soin de
répandre pour lui du grain dans la cour de son père, et le pigeon devint bientôt si familier qu'il allait et venait, sautillant dans la cuisine, et qu'il finit même par manger dans le plat du chien.
Brian, le soir, après la fermeture de la boutique, s'amusait à lire de petits livres que le maître d'école, qui lui avait appris l'arithmétique, avait la bonté de lui prêter. Il y en avait un qui était plein d'histoires d'animaux. Brian chercha s'il ne trouverait pas celle du pigeon parmi les oiseaux, et, à son grand plaisir, il y vit tout au long la description et l'histoire de son oiseau favori.
« Il parait, mon enfant, que les leçons de l'école n'ont pas été perdues pour toi, lui dit son père. Tu aimes la lecture, et je vois que tu n'as pas besoin d'avoir ton maître auprès de toi pour te forcer à lire dans les livres.
— Je vous remercie de m'avoir fait apprendre à lire, mon père, répondit Brian. Je viens de faire une grande découverte. Dans ce petit livre, si petit, j'ai trouvé le plus curieux moyen de faire fortune, et j'espère bien que vous en profiterez. Si vous voulez vous asseoir un moment, je vais vous raconter cela. »
M. O'Neill, pour complaire à son fils plutôt que dans l'espoir de faire sa fortune, s'assit auprès de l'enfant et l'écouta. Son fils lui raconta qu'il avait trouvé dans son livre l'histoire de pigeons qui
étaient dressés à porter des messages et des lettres.
« Eh bien ! mon père, ajouta-t-iir mon pigeon est justement de cette espèce, et j'ai l'intention de lui faire porter des messages. Pourquoi pas? si d'autres pigeons l'ont fait avant lui, il est aussi facile de lui enseigner cela qu'aux autres, et je commencerai dès demain matin. Vous savez qu'il y a des gens qui payeraient souvent de fortes sommes pour envoyer des messagers ; et certes, il n'y a pas de petit garçon pour courir, de cheval pour galoper aussi vite qu'uû oiseau peut fendre l'air. C'est pourquoi je pe^ise que c'est le meilleur messager et celui qui sera payé au plus haut prix. Qu'en ditesvous, mon père?
— Assurément, mon cher, assurément, répondit le père en riant. Je désire que tu fasses de ton pigeon le meilleur messager de toute l'Irlande. Tout ce que je demande, c'est que tu ne négligés pas la boutique pour ton pigeon; car j'ai l'idée qu'au moyen du commerce nous avons plus de chance de faire notre fortune qu'avec le pigeon blanc. »
Brian suivit les conseils de son père ; mais à ses heures de loisir il s'amusait à dresser son pigeon. A force de patience, il réussit e^fin si bien, qu'un jour il offrit à son père de lui envoyer un mot par son pigeon pour lui faire connaître le prix des bœufs sur le marché de Ballinagrish, où il allait.
Briun, I ses heur
ir son pigeun. (p. ».)
" TH Y. r EW YORK
TlU>£i<i jO'JNUATlONS
* Le pigeon sera rendu longtemps avant moi ; il viendra à la fenêtre de la cuisine et se perchera sur le dressoir. Alors vous détacherez la petite note qui se trouvera sous son aile, et vous aurez immédiatement le prix des bœufs. »
Le pigeon en effet apporta le message, et Brian fut tout joyeux de ce succès. Les voisins, qui s'amusaient beaucoup de la tendresse de Brian pour son pigeon, s'en servirent à leur tour; et bientôt la renommée du pigeon blanc se répandit chez tous ceux qui fréquentaient les marchés et les foires de Somerville.
A Tune de ces foires, une bande de gens sans aveu formèrent le projet de concerter plusieurs vols. Ils étaient réunis au cabaret de M. Gox, que nous avons vu au commencement de cette histoire. Offensé de l'opinion exprimée sur son compte par M. Somerville, qui le considérait comme un ivrogne et un querelleur, et qui avait refusé de lui louer Tauberge neuve, cet homme avait juré de se venger.
Tandis que ces gens parlaient de leurs projets, un d'eux fit observer que leur dernier camarade n'était pas encore arrivé. « Il y a six milles d'ici, dit un autre. Un troisième exprima le regret qu'on ne pût le faire prévenir à cette distance. La conversation roula bientôt sur les difficultés qu'on éprouve à envoyer au loin des messages rapides et sûrs. Le
fils de Cox, qui était âgé d'environ dix-neuf ans et
faisait partie de la bande, parla du pigeon blanc, et Ton décida qu'il fallait se procurer à tout prix un tel messager. En conséquence , le jeune Gox alla trouver Brian O'Neill le jour suivant, et employa d'abord la persuasion, puis les menaces, pour le décider à se défaire de son pigeon. Brian persista dans son refus, surtout quand il vit son interlocuteur le menacer.
« Je l'aurai de gré ou de force, » dit Cox.
Peu de jours après, le pigeon disparut. Brian le chercha vainement. II demanda à tout le voisinage si on ne l'avait point vu ; il s'adressa même, mais sans succès, au jeune Gox. Celui-ci jura qu'il ne savait rien. C'était un mensonge; car le jeune Cox l'avait volé pendant la nuit et envoyé aussitôt à ses complices, qui se réjouirent de l'avoir en leur possession , croyant pouvoir s'en servir comme d'un messager rapide et discret.
Rien n'a la vue plus bornée que le crime. Les précautions mêmes que ces gens prirent pour cacher leurs desseins tournèrent à leur propre confusion. Us essayèrent d'instruire le pigeon qu'ils avaient volé à porter pour eux des messages à quelque distance de Somerville. Lorsqu'ils s'imaginèrent qu'il avait oublié ses premières habitudes et son ancien maître, ils crurent pouvoir s'aventurer à l'employer plus près du bourg. Mais le pigeon avait meilleure mémoire qu'ils ne le supposaient.
Ils le lâchèrent d'un sac où ils l'avaient enfermé près de Ballinagrish, dans l'espoir qu'il s'arrêterait à la maison du cousin Cox, sur la route de Somerville. Mais, quoique le pigeon eût été à dessein abéqué dans cette maison pendant une semaine depuis son enlèvement, il ne s'y arrêta pas et s'envola du côté de la demeure de son ancien maître, à Somerville. Il alla se percher à la fenêtre de la cuisine, comme on le lui avait appris autrefois. Son maître, heureusement, l'entendit, et le pauvre Brian courut plein de joie ouvrir la fenêtre et le fit entrer.
« mon père! voici mon pigeon blanc qui revient tout seul à la maison, s'écria-t-il ; je cours le montrer à ma mère. »
En ce moment le pigeon secoua ses ailes, et Brian aperçut un petit billet sale qu'il détacha et qu'il ouvrit aussitôt. C'était un griffonnage à peine lisible; mais enfin il parvint à déchiffrer ces mots :
« Nous somme uite ici. Je vous envoit les non o bas. Nous seron a diz heur se soir chez mon paire et nous orons tous ce qui faut pour painétré dan la grande maison. M. Somervil couche de ors cette nuit, gardé le pijon jusqu'à demin.
« Toutavou,
« MURTAGH COX. »
A peine eurent-ils terminé la lecture de ce billet que le père et le fils s'écrièrent : « Allons trouver M. Somerville ! » Avant de sortir, ils prirent toutefois la précaution de cacher le pigeon, de peur qu'on ne l'aperçût du dehors.
M. Somerville, par suite de cette heureuse découverte, prit les mesures nécessaires pour l'arrestation des huit malfaiteurs qui avaient formé le complot de le voler la nuit suivante. Lorsqu'ils furent tous mis en lieu de sûreté, M. Somerville fit venir Brian O'Neill et son père. Il les remercia du service qu'ils lui avaient rendu ; puis, mettant dix guinées sur la table, il les poussa vers Brian et lui dit :
« Vous savez sans doute qu'une récompense de dix guinées a été promise, il y a quelques semaines, pour l'arrestation de John Mac Dermod, un des huit scélérats que vous avez fait prendre?
— Non, monsieur, dit Brian. Je ne savais pas cela, et je ne vous ai pas donné ce billet pour gagner dix guinées, mais parce que j'ai cru que cela était juste. Je ne dois pas être payé pour avoir fait mon devoir.
— C'est bien, mon enfant, dit O'Neill.
— Nous vous remercions, mais nous ne prendrons pas cet argent : je ne veux pas toucher le prix du sang.
— Je sais, mes bons amis, dit M. Somerville, la différence qu'il y a entre de vils délateurs et d'honnêtes gens comme vous.
— Aussi, monsieur, quoique pauvres nous resterons honnêtes.
— Et bien plus, je crois que vous continueriez à être honnêtes, même si vous étiez riches.... Veuxtu, mon garçon, ajouta M. Somerville après un moment de silence, veux-tu me conGer ton pigeon pendant quelques jours?
— Oh ! monsieur, dit l'enfant avec un sourire, il est à votre disposition. »
Il apporta le pigeon à M. Somerville quand il fit noir, et personne ne Je vit. Peu de jours après, M. Somerville fit mander O'Neill et le pria de venir avec son fils. En passant devant l'auberge neuve, ils trouvèrent le charpentier qui venait de placer une enseigne recouverte d'un morceau de tapisserie.
« Veux-tu monter à l'échelle, dit M. Somerville à Brian, et redresser cette enseigne? car elle est suspendue tout de travers.... Bien, maintenant la voilà droite. Allons, ôte la tapisserie, et laisse-nous voir la nouvelle enseigne. »
L'enfant la découvrit et aperçut un pigeon blanc peint sur un fond noir, avec le nom de O'Neill écrit au-dessous en grosses lettres.
« Prends garde de tomber et de te casser le cou dans cette joyeuse circonstance, dit M. Somerville, en voyant que la surprise de Brian était trop forte pour sa situation. Descends de l'échelle et viens féli-
citer ton père d'être le maître de la nouvelle auberge du Pigeon blanc. Pour moi, je le félicite d'avoir un fils tel que toi. Ceux qui, riches ou pauvres, élèvent bien leurs enfants, seront tôt ou tard récompensés.
t aperçut un pigeon blanr.. (Page 91
Le jeune Hardy était un des meilleurs écoliers de M. Sincère, maître de pension dans un comté d'Angleterre- Honnête, obéissant, attentif et d'un excellent naturel, il possédait l'estime et l'affection de ses maîtres et de ses condisciples. Les bons sujets
recherchaient son amitié, et il se souciait fort peu d'être aimé des méchants. Les railleries et les sarcasmes des paresseux et des mauvais écoliers ne l'embarrassaient en rien et ne le touchaient môme pas. Son ami Loveit, au contraire, visait aux suffrages de tout le monde. Son ambition était de passer pour le meilleur enfant de la pension. On l'appelait ordinairement le pauvre Loveit, et chacun le plaignait lorsqu'il était en faute, ce qui lui arrivait assez souvent. Quoiqu'il fût naturellement disposé au bien, il se laissait entraîner au mal, parce qu'il n'avait pas le courage de dire non. Il craignait de désobliger les méchants et ne pouvait supporter les railleries des sots.
Un beau soir d'automne , le& élèves obtinrent la permission d'aller jouer sur une verte pelouse, dans le voisinage de l'école. Loveit et un de ses camarades, nommé Tarlton, entreprirent une partie de volant. On fit cercle autour d'eux : c'étaient les plus forts de l'école, et ils faisaient assaut d'habileté. Quand on eut compté jusqu'à trois cent vingt, la partie devint très-intéressante. Les joueurs étaient si fatigués qu'ils avaient peine à tenir la raquette. Le volant commençait à vaciller dans l'air. Tantôt il touchait* presque la terre, tantôt il passait par-dessus leur tête, au grand étonnement des spectateurs. Les coups devenaient de plus en plus faibles. « A toi Loveit ! à toi, Tarlton! » criait-
on de tous côtés. La victoire fut encore quelques minutes indécise; mais enfin le soleil" couchant, qui donnait en plein dans le visage de Loveit, lui causa un éblouissement qui l'empêcha de voir le volant tomber à ses pieds.
Après les premières acclamations qui saluèrent le triomphe de Tarlton, chacun s'écria : « Pauvre Loveit! c'est bien le meilleur enfant du monde 1 Quel dommage qu'il n'ait pas tourné le dos au soleil !
— Maintenant, je vous défie tous de faire une partie avec moi, » s'écria Tarlton dans son orgueil. Et, en disant ces mots, il poussa le volant avec tant de force, qu'il le fit passer par-dessus la haie et tomber dans un chemin creux qui se trouvait derrière le champ. « Ah! dit-il, qu'allons-nous faire à présent. »
Il était expressément défendu aux élèves d'aller dans le chemin. lis avaient promis de ne point enfreindre ce commandement, et à cette condition on leur avait permis d'aller jouer dans le champ.
Ils n'avaient pas d'autre volant et la partie se trouvait interrompue. Us montèrent sur le talus du fossé afin de regarder par-dessus la haie.
« Je le vois là, dit Tarlton. Qui veut aller le chercher? Il n'y a qu'à franchir la barrière qui est au bout du pré. C'est l'affaire d'une demi-minute, ajouta-t-il en regardant Loveit.
— Mais.... tu sais bien qu'il est défendu d'aller dans le champ, fit Loveit, non sans hésitation.
— Bâst! reprit Tarlton. Quel mal y aurait-il à cela?
— Je ne sais pas, répondit Loveit en battant la mesure sur sa raquette; mais....
— Mais quoi ? puisque tu ne sais pas, pourquoi as-tu peur? je te le demande. »
Loveit rougit, continua de battre sur sa raquette et balbutia : « Je ne sais pas, moi ! » Mais Tarlton répéta d'un ton plus insolent :
« De quoi as-tu peur, voyons?
— De rien....
— Si fait, tu as peur, dit, en s'avançant dans le cercle, Hardy qui se tenait à l'écart.
— Et de quoi? reprjt Loveit.
— De mal faire.
— Peur de mal faire? répéta Tarlton en imitant si bien le ton de Hardy que chacun se mit à rire. Dis plus tôt qu'il a peur du fouet.
— Non, il n'a pas plus peur du fouet que toi, Tarlton; mais je voulais dire....
— Que nous importe ce que tu voulais dire!
Pourquoi viens-tu te mêler de nos affaires avec ta sagesse et tes grands mots ? Personne ne t'a prié de te déranger pour nous. Mais nous nous adressons à Loviet parce que c'est un bon enfant.
— C'est justement pour cela que tu ne devrais
pas le faire, car tu sais bien qu'il est incapable de rien refuser.
— Ahl dit Loveit d'un ton piqué, tu te trompes» je refuserais bien si je voulais. »
Hardy sourit. Loveit, craignant le blâme de l'un et les plaisanteries de l'autre, n'osait lever les yeux. Il eut encore une fois recours à sa raquette, qu'il balançait avec art sur son pouce.
« Voyez donc, voyez donc, s'écria Tarlton, avezvous jamais vu dans votre vie un garçon si stupide? Hardy le tient sous sa férule. Il a si grand'peur de maître Freluquet que, pour le salut de son âme, il noterait pas les yeux de dessus son nez. Regardez donc comme il louche !
— Je ne louche point. Personne ne me tient sous sa férule, et, lorsque Hardy veut m'éviter une punition, il mê prouve qu'il est mon meilleur ami. »
Loveit mit tant de feu dans sa réponse que tous les écoliers en furent surpris.
« Allons, retirons-nous, » dit Hardy en lui frappant sur l'épaule amicalement; et il l'emmenait lorsque Tarlton lui cria : « C'est bien! va avec ton meilleur ami, et prends garde qu'il ne te fasse faire quelque sottise. Que Dieu te garde, petite panade.
— Qui est-ce qui m'a appelé petite panade?
— Ne fais pas attention, dit Hardy, cela ne signifie rien.
— Je sais bien que cela ne signifie rien, répondit Loveit; mais je ne veux pas permettre qu'on me donne un pareil sobriquet; d'ailleurs, ajouta-t-il après avoir fait quelques pas en arrière, ils croiraient que j'ai un mauvais caractère. J'aime mieux retourner et leur porter la raquette, que je ne veux pas garder avec moi.
— Tu as tort, répliqua Hardy. Si tu retournes près d'eux, tu ne reviendras plus.
— Je te garantis que je serai de retour en moins d'une minute. » Et il se dirigea vers les écoliers pour leur prouver qu'il n'était pas une petite panade.
Une fois retourné sur ses pas, le reste alla tout seul. Pour ne pas perdre sa réputation de meilleur garçon de la pension, il fut obligé de satisfaire à toutes les exigences de ses camarades. Il commença bien par leur reprocher leurs mauvais procédés, mais ensuite il se laissa prendre à leurs protestations, et ne tarda pas à être persuadé qu'il pouvait sans mal faire aller chercher le volant. Enfin il monta sur le talus et sauta lestement par-dessus la haie, aux acclamations réitérées des écoliers.
« Me voici, dit-il en revenant après quelques minutes, j'ai retrouvé le volant, et je vais vous dire ce que j'ai vu.
— Quoi donc? fit la bande curieuse.
— Lorsque je suis arrivé à l'extrémité du sentier....
— Voyons, dépêche-toi, qu'as-tu vu? ditTarlton impatienté.
— Attends donc un moment que je prenne haleine.
— Tu n'en as pas besoin. Allons, voyons, nous écoutons.
— Lorsque je suis arrivé à l'extrémité du sentier, comme je cherchais le volant, j'ai vu un grand jardin, et, dans un endroit qui fait face au chemin, un enfant à peu près aussi grand que Tarlton, monté sur un arbre et qui en secouait lés branches; et à chaque coup, il faisait tomber une quantité considérable de pommes rouges qui m'ont fait grande envie. J'en ai demandé une au garçon que j'apercevais; mais il m'a répondu qu'il ne pouvait pas m'en donner, parce qu'elles appartenaient à son grand -père; et à l'instant même, j'ai vu derrière un groseillier un vieillard, le grandpère sans doute, mettre la tête a la fenêtre et jeter de mon côté des regards menaçants. Je l'ai entendu brailler après moi tout le long du chemin.
— Laissons-le brailler. Il ne criera pas pour rien, je le jure, dit Tarlton; pour ma part, je suis résolu à remplir mes poches de ses pommes rouges avant d'aller me coucher. »
A ces mots, chacun resta silencieux, regardant Tarlton avec anxiétf. Loveit seul comprenait déjà
qu'il irait plus loin qu'il ne le désirait, et il se dit en lui-même : « J'ai réellement bien mal fait de ne pas suivre le conseil de Hardy. »
Profitant de la confusion produite par ses premières paroles, Tarlton ajouta : « Il ne faut pas qu'il y ait d'espions parmi nous? si quelqu'un craint d'être puni, qu'il décampe à l'instant. »
Loveit rougit et se mordit les lèvres. Il voulait s'en aller, mais il n'avait pas le courage de donner l'exemple. Il attendait, donc que quelqu'un de ses camarades partit pour s'en aller avec lui; mais personne n'ayant osé bouger, le pauvre Loveit resta.
« C'est bien , murmura Tarlton , prenant la main de chacun des assistants. Vous jurez sur votre honneur que vous viendrez avec moi. Aidez^moi, je vous aiderai. »
Chacun tendit sa main et fit la promesse exigée. Loveit fut le dernier ; il faisait semblant de s'occuper des boutons de son habit lorsque Tarlton lui frappa sur l'épaule et lui dit :
« Eh bien ! Loveit, voyons, fais le serment.
— C'est que je désirerais ne pas faire partie de cette expédition.
— Comment!
— Non. Je crois que ce n'est pas bien. Et puis, il n'y a peut-être plus de pommes sous l'arbre.
— Que dis-tu là?... Et puis, quand même, tu
ne peux pas reculer maintenant. Tu savais bien ce que tu faisais quand tu as franchi la haie, et surtout quand tu nous a vanté avec tant d'emphase la beauté des pommes que tu as vues. »
Après un moment de silence, Tarlton ajouta :
« Allons ! je ne te reconnais plus. Je ne sais pas ce que tu as aujourd'hui; toi, qui es d'ordinaire le meilleur enfant du monde, complaisant,, prêt à tout, tu es tout à fait changé. Va, reste de ton côté; mais sache bien qu'à dater d'aujourd'hui nous ne t'aimons plus ; n'est-ce pas, mes amis?
— Vous ne m'aimerez plus ! s'écria Loveit avec angoisse. Non, non, il ne sera pas dit. que je me ferai détester par vous. »
Et, présentant machinalement sa main à Tarlton, qui la serra avec force, il lui dit :
« Eh bien? oui, je l'avoue maintenant, ce que vous voulez faire est bien, très-bien. »
Sa conscience murmurait : « C'est mal, . trèsmal. » Mais il n'écoutait plus cette voix intérieure. Fasciné par les transports de joie qu'il vit éclater, il ne conserva même plus ni le désir ni l'espoir de résister, et ses camarades, joyeux de sa faiblesse, de s'écrier :
« Pauvre Loveit ! nous savions bien qu'il ne nous refuserait pas. »
Le complot ainsi formé, Tarlton prit le commandement de l'expédition, exposa son plan, et
indiqua comment il fallait s'y prendre pour s'emparer plus facilement des pommes du pauvre homme.
Entre neuf et dix heures du soir, Tarlton, Loveit et un autre camarade sortirent de la maison par une fenêtre située au bout d'un long corridor du rez-de-chaussée. Il faisait clair de lune. Après avoir traversé le champ et franchi la barrière, nos petits maraudeurs, dirigés par Loveit, arrivèrent à la porte du jardin. Loveit reconnut la maison blanche et le pommier qui en était proche. Ils firent un trou dans la haie et réussirent, non sans égratjgnures, à pénétrer dans le jardin. Tout était silencieux. À peine entendait-on le bruissement des feuilles, agitées par un léger souffle du vent. Ils étaient émus, et leur cœur battait violemment. Gomme Loveit grimpait sur l'arbre, il crut entendre une porte qui s'ouvrait dans la maison. Il conjura à voix basse ses compagnons d'abandonner l'entreprise et de retourner au logis. Mais ceux-ci n'y voulurent pas consentir avant d'avoir rempli toutes leurs poches. Alors ils se décidèrent à s'en retourner par le même chemin, et chacun se retira dans sa chambre aussi doucement que possible.
Loveit couchait dans la même chambre que Hardy. Par précaution, Tarlton crut devoir enlever des poches de Loveit les pommes volées, afin que
yl -? \1 ~\* v '
liUDt-iN *0'JNÙAiIONS « 1-
Hardy ne fût pas instruit de leur escapade, et il le fit avec tant d'habileté et si peu de bruit, que Loveit lui-même ne s'en aperçut pas. Il ne dormait pourtant pas ; les reproches de sa conscience l'agitaient; il sentait qu'il n'avait pas assez de courage pour être bon, et que son manque de résolution l'avait seul conduit à faire partie de cette malheureuse expédition.
On s'étonnait que Hardy, avec toute sa pénétration, n'eût pas découvert le vol commis pendant la nuit ; mais Loveit, qui 1<^ connaissait mieux que les autres, ne fut pas longtemps à s'apercevoir qu'il n'était pas aussi ignorant qu'il voulait bien le paraître. Plusieurs fois il fut sur le point de confier à son ami toutes ses angoisses ; mais, fidèle à sa promesse, il préféra garder pour lui son chagrin et ses remords, et répondre toujours d'une manière évasive aux questions que lui adressait son ami.
C'était en vain qu'il demandait à Tarlton la permission de se confier à Hardy. Le mauvais sujet repoussait toujours sa demande et l'apostrophait en ces termes-: " •
« J'étais loin de me douter que nous avions parmi nous un pareil faquin. Dis-lui tout ce que tu voudras, tout ce que tu sais, afin qu'il nous dénonce, et qu'ensuite on nous chasse de l'école. Tu seras alors bien avancé, imbécile!
— Tiens! c'est ainsi qu'on me traite, se dit Loveit; je me suis compromis pour eux, j'ai fait une mauvaise action, et ou m'appelle faquin pour ma peine. On ne me traitait pas ainsi quand j'ai consenti à faire la corvée. »
En effet, son profit ne répondait guère â la part
qu'il avait prise au vol; ou ne lui avait donné qu'une pomme et demie, et lorsqu'il s'était plaint, on lui avait répondu qu'on avait fait un égal partage, que du reste elles étaient excellentes , et qu'une autre fois on dédommagerait « ce pauvre Loveit. »
Cependant, le vieillard examinait chaque jour son pommier ; c'était le seul de cette espèce qu'il y eût dans le district; il comptait tous les matins le nombre des pommes qui étaient sur l'arbre, et il s'aperçut bien vite, à la brèche qu'on avait faite à la haie de son jardin et aux traces de pas qu'on avait laissées dans les plates-bandes, qu'il avait été volé pendant la nuit.
Ce n'était pas un méchant homme ; il ne voulait faire de mal à personne, et surtout aux enfants, qu'il affectionnait beaucoup. Sans être avare, il n'était pas assez riche pour donner les produits de son jardin. Il avait travaillé toute sa vie pour acheter un petit coin de terre, et il conservait bien précieusement pour son fils ce résultat de ses économies. Le vol qu'on avait commis chez lui Taf-
fligea donc profondément, et il fut obligé de se recueillir un instant pour savoir quel parti il devait prendre.
« Si je me plains à leur maître, ils seront certainement punis, et j'en serais bien fâché. Cependant il ne faut pas qu'ils puissent recommencer; ce serait leur rendre un bien mauvais service, et cela pourrait en conduire quelques-uns plus loin qu'on ne le pense... Voyons... Oh! j'y suis. J'attacherai dans le jardin Barker, le chien du fermier Kent ; il m'a promis de me le prêter, et je suis sûr qu'il le fera. »
Le fermier Kent consentit, en effet, à prêter au voisin son Barker, le chien le plus fort et le meilleur gardien de toute la contrée. Ils l'attachèrent au tronc du pommier.
La nuit venue, Tarlton, Loveit et leurs camarades retournèrent à la maraude. Fiers de leur prouesse de la veille, ils arrivèrent en dansant et en chantant ; mais à peine eurent-il? sauté dans le jardin, que le chien, se soulevant sur ses pattes de derrière et faisant résonner sa chaîne, aboya avec fureur. Nos maraudeurs , saisis d'épouvante, ne savaient que devenir. « Essayons de ce côté, » dit Tarlton ; et ils prirent une allée détournée.
« Le chien vient de briser sa chaîne; sauve qui peut! »
A ces mots de Tarlton, chacun s'empressa d'es-
calader la haie; Loveit, se trouvant seul en arrière, leur criait :
« A mon secours! oh! je vous en prie! venez à mon secours, je ne puis m'en aller seul; oh! une minute, une seule, mon cher Tarlton. »
Le cher Tarlton n'entendait pas, et Loveit, abandonné de tous ceux qui, un instant auparavant, se disaient ses amis, ne put regagner le dortoir qu'avec beaucoup de peine. Il commença à ne plus voir dans Tarlton qu'un garçon aimant à vanter ses prouesses, et qui, au moment du danger, était le premier disposé à se sauver ; aussi le lendemain dit-il à ses camarades :
« Pourquoi ne m'avez-vous pas aidé hier, quand je vous en ai prié?
— Je n'ai pas entendu, répondit l'un.
* — J'étais déjà si loin ! dit un autre.
— Je ne le pouvais pas, argua un troisième.
— Et vous, Tarlton?
■ — Moi ! j'avais bien assez de penser à moi. Chacun pour soi en ce monde.
— Ah ! chacun pour soi?
— Eh! oui, certainement. Qu'y a-t-il là de si étrange?
— Il y a d'étrange, que je me figurais que vous m'aimiez.
— Ah! grand Dieu! mais oui, cela est vrai; seulement nous nous aimons mieux nous-mêmes.
— Hardy ne m'a pas compromis comme toi, et cependant
— Bast! fit Tarlton un peu alarmé, ce que tu dis là n'a pas le sens commun. Voyons, écoute-moi. Nous sommes très-fâchés de ce qui est arrivé, et nous t'en demandons pardon. Donne-moi la main, pardonne et oublie.
— Je te pardonne, répondit Loveit en présentant sa main, mais je ne puis oublier.
— Allons, je le vois, tu n'es pas de bonne humeur; mais nous te connaissons, tu ne gardes pas rancune. Viens avec nous, tu sais bien que tu es le meilleur garçon du monde, et que nous faisons tout ce qui te fait plaisir. »
La flatterie l'emporta encore; Loveit était si heureux de se croire réellement aimé, qu'il n'apercevait pas qu'il servait de jouet à ses méchants condisciples.
« C'est étrange, dit-il cependant, que vous m'aimiez autant, et que vous m'ayez laissé cette nuit dans un si cruel embarras. »
Et il se mit à comparer ses nouveaux amis aveè Hardy. Celui-ci lui parlait toujours avec bonté, ne l'engageait qu'à faire du bien, lui faisait part de ses secrets et le mettait dans ses confidences les plus intimes.
Le soir, à la récréation, Hardy se trouvait près de Loveit, qui roulait dans ses mains un morceau de
papier, lorsque Tarlton, s'approchant, lui prit le bras, et l'interpella d'un ton brusque.
« Viens avec moi, j'ai quelque chose à te dire.
— Je ne puis maintenant.
— Et pourquoi donc, s'il vous plaît?
— J'irai tout à l'heure.
— Viens maintenant. Tu es un bon enfant et j'ai quelque chose de très-important à te communiquer.
— Qu'est-ce donc? répondit Loveit; » et il craignait qu'on n'eût encore quelque mauvaise action à lui proposer.
Tarlton le tira à part, le flatta, et voulant se rattacher par quelque cadeau :
« Loveit, lui dit-il, l'autre jour tu as manifesté le désir d'avoir une toupie; veux-tu accepter la mienne ?
— Oui, certainement, mon cher Tarlton, et je t'en remercie. Mais qu'avais-tu de si important à me dire?
— Je ne puis te le dire tout de suite; tout à l'heure, quand nous serons.seuls. «
— Mais personne ne peut nous entendre.
— Viens un peu plus loin ; écoute-moi. Tu te rappelles la peur que le chien nous a causée la nuit dernière ?
.— Je le crois bien.
— Eh bien! rassure-toi, il ne nous en causera plus.
— Comment cela?
— Regarde. »
Et Tarlton montra à son camarade un paquet enveloppé d'un mouchoir bleu.
« Qu'est-ce que cela î
— Vois.
— Et mais, c*est de la viande. Qui donc te l'a donnée?
— C'est Tom, le garçon, moyennant six sous.
— Et c'est pour le chien ?
— Oui. Je veux me venger de lui, et l'empêcher de recommencer.
— L'empêcher de recommencer I mais c'est donc du poison ? s'écria Loveit avec horreur.
— C'est du poison, mais pour un chien seulement; tu penses bien, ajouta Tarlton un peu confus, que je n'aurais pas voulu me procurer du poison qui tue les hommes. »
Loveit regardait avec stupeur; puis, après un moment de silence, il dit à Tarlton d'une voix indignée :
« Je ne vous connais plus, je ne veux plus avoir rien de commun avec vous.
— Reste, répondit Tarlton, en prenant le bras de son camarade, reste; tout ce que je t'ai dit n'était qu'un jeu.
— Laissez-moi, laissez-moi, vous êtes un mauvais sujet.
— Mais quand je te dis que je ne sais pas si cela
peut faire du mal.... Si tu crois qu'il y ait quelque danger....
— Oui, je le crois.
— Cependant Tom m'a assuré qu'il n'y en avait aucun; il s'y connaît, Tom, puisqu'il est habitué à soigner les chiens.
— Je n'écoute et ne crois rien.
— Avant de te prononcer, tu devrais , ce me semble, consulter le garçon.
— Je n'ai pas besoin de cela, dit Loveit avec véhémence ; le chien, si vous lui donnez ce morceau de viande, éprouvera d'épouvantables souffrances. C'est ainsi qu'on a fait périr un chien qui appartenait à mon père. Pauvre animal ! comme il se débattait, comme il se tordait !
— Pauvre animal! répéta Tarltoo. Oh! s'il en est ainsi, il ne faut pas lui donner cela. »
Il cherchait à donner le change à Loveit; mais, dans le fond, il était bien décidé à mettre son projet à exécution.
Loveit retourna près de Hardy ; son esprit était si agité, sa figure était tellement bouleversée, qu'on le reconnaissait à peine. Il ne parlait pas, mais de grosses larmes coulèrent à plusieurs reprises sur ses joues.
« Combien tu es meilleur que moi ! dit-il enfin à Hardy, qui ne cessait de le questionner ; si tu savais.... »
A ce moment, la cloche sonna, et ils se rendirent à la chapelle pour faire la prière du soir. Puis, au moment où ils se retiraient dans leurs dortoirs, Loveit aperçut Tarlton, et lui dit :
« Eh bien?
— Eh bien! répondit celui-ci d'un ton qui écartait toute défiance.
— Qu'allez-vous faire cette nuit?
— Ce que tu vas faire toi-même : dormir, je présume.
— Il a changé d'idée, se dit LoVeit ; oh ! il n'est pas si méchant. »
Quelques minutes s'étaient à peine écoulées que Hardy, s'apercevant qu'il avait oublié son cerfvolant sur le gazon, dit :
« Oh ! il sera bien mouillé demain matin !
— Appelle Tom, » lui dit Loveit.
Mais Tom ne répondit pas.
« Où est donc Tom? demanda Loveit.
— Je suis ici, » dit le petit domestique en sortant du dortoir de Tarlton.
Hardy le pria d'aller chercher son cerf-volant, et, pendant qu'il se disposait à y aller, Loveit aperçut dans sa poche le coin d'un mouchoir bleu. Cette vue réveilla en lui les plus pénibles émotions ; il se leva aussitôt, et se mit à la fenêtre du dortoir qui donnait sur la prairie. Il pouvait ainsi voir tout ce qui allait se passer.
« Que fais-tu donc là? demanda Hardy. Pourquoi ne te couches- tu pas? »
Loveit ne répondit rien ; il continua de regarder par la croisée, et ne tarda pas à voir Tom se glisser le long de la, prairie; monter sur le banc qui leur servait pour sauter dans le sentier, et se rendre de là dans le jardin du voisin.
« Il va le lui donner ! s'écria Loveit avec une émotion difficile à dépeindre.
— Qui et quoi? demanda Hardy.
— Oh ! le méchant, le cruel !
— Qui est-ce qui est méchant? qui est-ce qui est cruel? explique-toi. »
Et Hardy, prévoyant un danger à courir ou un malheur à empêcher, exerça sur Loveit assez d'ascendant pour se faire expliquer ce qui se passait. S'habiller sur-le-champ et courir après Tom ne fut pour lui que l'affaire d'un moment.
« Prends garde, lui dit Loveit. Ils ne me le pardonneront jamais. Oh I je t'en prie, ne me trahis pas, ne dis pas que je t'en ai parlé.
— Je ne te trahirai point, tu peux avoir confiance en moi. »
En disant ces mots, Hardy quitta le dortoir, traversa la prairie en courant, sauta par- dessus la haie, suivit lestement les traces de Tom et l'atteignit au moment où il jetait le morceau de viande dans le jardin du pauvre homme.
« Ah 1 c'est vous, monsieur/ Hardy ; pourquoi venez-vous ici? Est-ce que vous n'étiez pas bien couché ?
— Je viens, misérable, reprendre le poison que tu as dans ta poche.
— Et qui vous a dit que j'avais du poison? c'est une plaisanterie. Pourquoi en aurais-je? Tenez, regardez plutôt.
— Donne-le-moi, te dis-je, je le veux.
— Sur mon honneur, monsieur Hardy, je n'en ai pas; je vous jure que je n'en ai pas.
— Tu en as, mauvais garnement. »
Et au même moment le chien, éveillé par le bruit de ce colloque, se mit à aboyer. Tom était terrifié ; il craignait que le vieillard ne sortit de sa maison et ne s'aperçût du projet d'empoisonnement qu'il essayait de mettre à exécution. Le chien s'approcha de la haie, sauta sur le mouchoir et le déchira en continuant de grogner, de hurler, d'aboyer. Hardy, sans perdre courage, guetta le moment favorable ; il piqua avec une fourche le morceau de viande empoisonné et le ramena vivement de son côté.
Nous laissons à nos lecteurs le soin de se figurer le plaisir, le bonheur du brave garçon après avoir ainsi préservé le superbe Barker d'une mort certaine. Loin d'en tirer vanité et de chercher à recevoir une récompense pour sa bonne action, Hardy
se dirigea du côté de la pension et monta tranquillement l'escalier. Il se disposait à rentrer dans son dortoir, lorsqu'il se trouva face à face avec M. Pouvoir, le maître d'étude, qui, les bras croisés, l'attendait d'un air indigné.
«Venez par ici, dit-il, que je sache qui vous êtes. Je savais bien que je finirais par vous découvrir; allons, venez.... Hardy! Comment, c'est vous, c'est bien vous, Hardy ?
— Oui, monsieur.
— Je suis sûr que, si M. Sincère était là, il ne voudrait pas en croire ses yeux ; quant à moi, je ne sais vraiment que penser. Voudriez-vous me dire ce que vous avez là dans vos poches ?
— Vous pouvez voir, monsieur, répondit Hardy en tirant un paquet.
— Quoi! un morceau de viande; mais ce n'est pas tout.
— Je vous demande pardon , monsieur, c'est tout.
— Vraiment! dit M. Pouvoir en prenant le morceau de viande entre ses mains.
— Prenez garde , monsieur , elle est empoisonnée.
— Empoisonnée? et qu'en vouliez- vous faire?
Voyons, parlez. »
Hardy garda le silence.
« Voulez-vous me répondre ? »
Hardy continua de garder le silence.
« A genoux, monsieur, à genoux, et avouez tout. Dites-moi quels sont ceux de vos camarades qui étaient avec vous, ce que vous alliez faire, ce que vous avez fait. Allons, dites, dépêchez-vous; c'est le seul moyen d'obtenir votre pardon .
— Monsieur, répondit Hardy, d'une voix tout à la fois ferme et respectueuse, je n'ai pas de pardon à demander. Je n'ai point d'aveu à faire. Je suis innocent ; mais, si je ne l'étais pas, je me laisserais punir et je ne dénoncerais pas mes camarades.
— Très-bien, monsieur, c'est très-bien. Voilà un
procédé ingénieux, ma foi, je vous en félicite. Mais
nous verrons ce que vous direz demain quand mon
oncle le docteur sera ici.
— Je lui dirai ce que je viens de vous dire, répondit Hardy sans s'émouvoir. Depuis que je suis à la pension, ajouta-t-il, je n'ai jamais fait de mensonge, et je pense que vous voudrez bien me croire : je vous affirme donc, monsieur, sur mon honneur, que je n'ai rien fait de mal.
— Rien de mal ? De mieux en mieux ! Quoi ?
quand je vous trouve ici pendant la nuit?
— Vous avez raison, cela est mal.... A moins que....
— A moins que quoi, monsieur? Je n'excepte rien. Suivez-moi, le temps du pardon est passé. »■
Et ce disant, le maître d'étude conduisit Hardy par un obscur passage dans un endroit appelé le cabinet noir.
« C'est là, lui dit-il en le faisant entrer, que vous passerez la nuit. Je veux en savoir davantage, et, quoi qu'il arrive, je parviendrai bien à découvrir toute la vérité. »
Cette conversation fut entendue de tous les élèves ; mais aucun d'eux n'avait pu la suivre complètement, la plupart des paroles prononcées ne venant pas jusqu'à eux. Ce qu'ils savaient néanmoins, c'est que Hardy avait été enfermé dans le cabinet noir, que quelqjies-uns ne connaissaient pas et que d'autres connaissaient trop. Le matin, ils se réunirent tous et sp regardèrent avec anxiété. Loveit et Tarlton étaient les plus tourmentés; mais il y avait entre eux cette différence, que Tarlton ne se préoccupait que de lui seul, tandis que Loveit craignait en même temps pour tous ceux qui la veille avaient fait partie de la trop fameuse expédition. Le matin, tous les enfants s'assemblèrent, se consultant des yeux et s'abordant avec une certaine anxiété. Tarlton considérait Loveit comme l'auteur de tout ce qui se passait, et l'apostrophant d'un ton de colère mal contenue <
« Que dis-tu de cela? Tu as instruit Hardy de nos projets malgré ta promesse. Nous voilà maintenant de jolis garçons ! Loveit, c'est ta faute.
— Toujours ma faute, pensa Loveit, toujours ma faute !
— Grand Dieu, voici le prisonnier! » s'écrièrent en même temps plusieurs écoliers qui aperçurent Hardy.
Et tous, se formant en demi-cercle, se demandaient : « Est-ce lui? Non. — Si. — Le voilà. » Et M. Pouvoir, tenant une baguette à la main, vint prendre place en haut de la salle.
« Taisez-vous ! leur dit-il d'une voix sévère ; que chacun de vous se mette tranquillement à sa place. »
Et chacun s'empressa d'obéir, songeant que le moment était critique et se demandant si Hardy avait parlé, s'il avait accusé«quelqu'un. Le remords gagnait toutes les consciences, et. tous les petits garnements s'attendaient à subir le châtiment dû à leur faute.
« Il nous a tous dénoncés, dit Tarlton.
— Je vous garantis, répondit Loveit, qu'il n'a dénoncé personne.
— Tu le crois donc assez bête pour subir un châtiment qu'il lui est si facile d'éviter? » répliqua Tarlton d'un air moqueur.
Et au même instant parut Hardy. Tous les yeux se fixèrent sur lui, et Loveit lui frappa sur l'épaule quand il passa devant lui.
« Approchez, ditM. Pouvoir, qui était monté sur
le fauteuil qu'occupait ordinairement M. Sincère, approchez et dites-nous ce que vous savez de plus ce matin.
— Je ne sais rien de plus, monsieur, répondit résolument Hardy.
— - Comment, rien de plus ?
— Non, monsieur, rien de plus.
— Eh bien ! moi, monsieur, j'ai quelque chose de plus à vous dire. »
Et saisissant sa baguette, le mattre d'étude se disposait à en frapper l'écolier, lorsque M. Sincère entra suivi du vieillard, que Loveit reconnut sur-le-champ.
« Hardy ! dit M. Sincère d'une voix de douloureuse surprise, Hardy ! c'est vous 1 Je ne puis en croire mes yeux. t
— N'agissez pas avec trop de rigueur, murmura le vieillard.
— Soyez sans inquiétude ; » puis s'adressant à Hardy : « Jamais, je l'avoue, je n'ai été aussi cruellement trompé qu'en ce moment. J'avais placé en vous ma confiance; je vous croyais un jeune homme d'honneur, et voilà que vous donnez l'exemple de la désobéissance la plus effrontée. Vous êtes un voleur.
— Moi, monsieur? s'écria Hardy; et il fondit en larmes devant une pareille accusation.
— Vous et plusieurs autres.
— Demandez-lui de vous nommer ses complices, interrompit M. Pouvoir.
— Je ne veux rien lui demander. Que voulezvous tirer d'un écolier qui n'a pas conservé intact le sentiment de la probité? La vérité et l'honneur n'habitent pas sous les vêtements d'un voleur.
— Je ne suis pas un voleur, je n'ai jamais eu rien de commun avec ce monde-là, s'écria Hardy indigné.
— N'avez- vous pas volé ce vieillard ? n'avez-vous pas pris ses pommes?
— 'Non, monsieur, je n'ai jamais touché aux pommes de ce vieillard.
— Vous n'y avez jamais touché ? Prenez garde ! je ne tolère pas de honteuses équivoques. Vous avez eu la honte, l'indignité, l'infamie, la bassesse de chercher à empoisonner son chien ; vous ne le nierez pas sans doute, puisque la viande empoisonnée a été retrouvée cette nuit dans votre poche?
— Le poison a été trouvé dans ma poche, c'est vrai ; mais je n'ai jamais voulu empoisonner le chien ; loin de là, je lui ai sauvé la vie.
— Dieu vous bénisse ! dit le vieillard.
— C'est un non sens, une imposture ! s'écria M. Pouvoir: n'essayez donc pas de nous en imposer.
— Je ne vous en impose pas.
— J'ai cependant la preuve, dit M. Sincère, que le poison avait été préparé pour cela ; » et il montra le mouchoir de poche bleu .
. À cette vue, Tarlton pâlit; Hardy, au contraire, ne changea pas de contenance.
« Connaissez-vous ce mouchoir de poche?
— Oui, monsieur, je le connais.
— Et il est à vous ?
— Non, monsieur.
— A qui appartient-il donc ? »
Hardy garda le silence.
« Vous ne répondez pas ? c'est bien ; nous savons à quoi nous en tenir, nous allons faire les recherches nécessaires, et, lorsque j'aurai la preuve qu'il me faut, soyez certain que je sais ce qu'il me restera à faire.
— Ce mouchoir n'est pas à moi.
— Voyons, messieurs, à qui appartient-il? » et Mv Sincère le montra aux écoliers.
« Ce n'est pas le mien ? ce n'est pas le mien! » fut la réponse qui sortit de toutes les bouches à la foitf. Et en effet, personne, à l'exception de Hardy, de Loveit et de Tarlton, ne savait la vérité.
« Ma canne, s'écria M. Sincère, ma canne ! »
Tarlton devint blême comme la neige ; Loveit baissa les yeux; quant à Hardy il regardait tranquillement son maître, et ne paraissait nullement ému.
« Voyons, avant de frapper, dit M. Sincère, peutêtre trouverons-nous quelque indice à la marque. »
Et regardant attentivement les coins du mouchoir :
« J. T., » dit-il.
Tous les yeux se fixèrent à l'instant sur Tarlton, qui, tremblant de tous ses membres, vint se jeter aux pieds de M. Sincère et lui demanda pardon.
« Sur mon honneur, dit-il, je vais tout vous dire. Je n'aurais jamais eu l'idée de voler les pommes de ce vieillard, si Loveit ne m'en avait parlé le premier. Quant au poison, c'est Tom qui m'y a engagé. »
Et comme le maître hésitait à le croire :
« N'est-ce pas que c'est cela, Hardy ? Oh ! mon bon monsieur, pardonnez^moi pour cette fois. Je ne suis pas le plus coupable ; mais je désire que vous me punissiez seul, que je serve d'exemple pour tous les autres.
— Je ne veux pas vous punir.
— Oh! merci, monsieur, répondit Tarlton en essuyant ses yeux.
— Mais je ne veux pas non plus vous garder.
Reprenez votre mouchoir, montez au dortoir, habillez-vous et allez-vous-en. Si j'avais encore quelque espoir de le ramener, je le conserverais, ajouta M. Sincère dès que l'écolier fut sorti; mais je n'ai pas cet espoir. Le châtiment ne convient qu'à ceux qui peuvent devenir meilleurs; quant à ceux qui n'ont pas assez de cœur pour sortir de leur état d'abjection, il faut leur appliquer ces paroles de l'Évangile : « Si l'arbre ne vaut rien, couos pez-le et le jetez au feu. »
A ces mots, Loveit et ses autres complices déclarèrent qu'ils méritaient qu'on les traitât de la sorte.
« Oh! ils sont assez bien punis comme cela, dit le vieillard ; pardonnez-leur, monsieur, pardonnez-leur, je vous en prie. »
Hardy se joignit au vieillard .
« Ce n'est pas parce que vous me le demandez, dit M. Sincère, que je pardonne, bien que j'aie une grande vénération pour vous; mais il y a parmi ces jeunes enfants un garçon qui a mérité une récompense, et je suis sûr que je ne puis lui faire plus de plaisir qu'en lui accordant la grâce de ses camarades. »
Hardy était rayonnant de joie et heureux de voir tous les élèves lui témoigner leur cordiale sympathie. « Je suis certain, mon cher Loveit, dit-il, que c'est là une leçon dont tu sauras profiter.
— Mes enfants, reprit alors le vieillard d'une voix émue, ce n'est pas pour la valeur de mes pommes que je suis venu me plaindre, mais seulement pour vous arracher à un penchant qui aurait pour vous les conséquences les plus funestes. Si vous me le permettez même, je planterai dans votre jardin, et dès aujourd'hui, un pommier semblable au mien; j'en prendrai soin aussi longtemps que je le pourrai, et lorsque vous le verrez, lorsque vous mangerez les fruits qu'il produira, vous vous
rappellerez où le vol a coaduit votre mauvais camarade Tari ton. Quant à vous, dit-il à Hardy en lui prenant les mains, je prie Dieu qu'il vous bénisse, et, soyez-en certain, mon ami, Dieu récompensera tous les bons.sujets comme vous. >
impiété me m la raison. (Pag» II.)
M. Spencer était un homme aussi bon que sensible. Il avait entrepris l'éducation de plusieurs pauvres enfants parmi lesquels se trouvait un jeune garçon nommé Franklin, qu'il avait élevé depuis l'Age de cinq ans.
Cet enfant avait le malheur d'être le fils d'un homme qui s'était déshonoré, et on lui reprochait sans cesse sa naissance. S'il lui arrivait de se quereller avec les enfants du voisinage, on lui disait qu'il finirait comme son père. Mais H. Spencer lui disait au contraire que sa bonne conduite lui
méritait l'estime de tous les honnêtes gens, et que les fautes de son père ne devaient pas retomber sur lui.
Celte espérance remplissait de joie le cœur de Franklin/, il montrait le plus grand désir d'apprendre et de faire tout ce qui était bien. M. Spencer voyant ces bonnes dispositions^ s'attachait à lui de plus en plus. Il prit un soin tout particulier de son instruction, et lui inculqua les principes et les habitudes qui rendent un homme utile, respectable et heureux.
Lorsque Franklin eut atteint sa treizième année, M. Spencer le fit venir dans son cabinet et lui dit d'un ton grave et affectueux en pliant une lettre qu'il venait d'écrire :
« Franklin, tu vas me quitter.
— Moi, monsieur?
— Oui ; il est temps de songer à ton avenir. Tu es en âge de gagner ta vie. Prends donc cette lettre, et porte-la chez Mme Churchill, ma sœur place de la Reine. Tu sais où est cette place, n'estce pas ?
— Oui, monsieur, j'y suis déjà allé.
— Tu vas entrer au service de ma sœur. Il faut t'attendre, pendant les premiers temps, à faire des travaux un peu pénibles, désagréables même; mais ne te décourage pas, sois soumis et obéissant pour ta maîtresse; cherche à obliger les autres domesti-
ques, et je puis t'assurer que tu n'auras pas lieu de t'en repentir. Mme Churchill est une fort bonne maîtresse, et, si tu suis mes conseils, tu réussiras à la satisfaire.
— Ah! je n'en doute pas.
— Et, quelque chose qui t'arrive, compte sur moi comme sur ton meilleur ami.
— Vous êtes bien bon, monsieur ! je vous remercie. »
Et Franklin ne put ajouter un seul mot, tant il était ému au souvenir des bontés que son maître n'avait cessé d'avoir pour lui.
c Donne-moi une bougie pour cacheter cette lettre. *
Franklin alluma un flambeau; puis, lorsque M. Spencer lui remit la lettre :
« Puis-je espérer, dit-il, que vous me permettrez de venir vous voir quelquefois?
— Certainement, mon enfant; toutes les fois que ta maîtresse le voudra bien, je me ferai un plaisir de te recevoir : et, si parfois tu éprouves quelque contrariété, viens te confier à moi. J'ai déjà parlé de toi. J'ai fait ton éloge comme tu le mérites. Va, mon enfant, et montre que je suis encore resté au-dessous de la vérité. »
Franklin laissa couler des larmes sur ses joues ;
et après avoir, à deux ou trois reprises, exprimé à M. Spencer toute sa gratitude, il quitta cette maison
hospitalière et se dirigea vers la demeure «de Mme Churchill.
Il arriva sur la place de la Reine vers trois heures. La porte de la maison de Mme Churchill lui fut ouverte par un homme aux larges épaules, au visage enluminé, vêtu d'un habit bleu et d'une veste écarlate, auquel Franklin n'osa donner sa lettre, dans la crainte que ce ne fût pas un domestique.
« Que voulez-vous? lui dit cet homme.
— J'ai une lettre pour Mme Churchill, » répondit Franklin d'une voix aussi respectueuse que celle du sommelier avait été insolente.
Le sommelier regarda la lettre, examina l'adresse, l'écriture, l'enveloppe, et remonta l'escalier; puis, au bout de quelques minutes, il revint, en disant à Franklin d'essuyer ses pieds et de le suivre.
Le jeune garçon fut introduit dans une grande et belle salle, où se trouvaient la maîtresse du logis et sa suivante. Elle lui Gt plusieurs questions, l'écouta attentivement pendant qu'il parlait , et son regard, sévère en commençant, devint ensuite si doux que Franklin éprouva pour sa maitresse un sentiment de crainte mêlé de respect et d'affection.
« Je te prends à mon service, dit-elle ; tu seras attaché à ma gouvernante, et j'espère qu'elle n'aura pas à se plaindre de toi. »
I il .'
l TiUJk-N FOJNUATIOM»
La gouvernante entra en ce moment ; elle avait le sourire sur les lèvres; mais, tournant ses regards sur Franklin, elle prit un air d'inquiétude et de soupçon. Sa maîtresse le lui recommanda en disant :
« Pamfret! je pense que vous serez contente de cet enfant, et que vous lui rendrez le service agréable. »
Le très-bien! madame, qui fut la réponse de la femme de chambre, indiqua cependant, par le ton avec lequel il fut prononcé, qu'elle était peu disposée à porter Franklin dans son cœur. Mlle Pamfret était une femme avide de pouvoir et jalouse des faveurs de sa mattresse. Elle se serait disputée avec un ange qui aurait été accueilli dans la maison sans sa recommandation. Elle se contint néanmoins; mais le soir, comme elle aidait Mme Churchill à faire sa toilette, elle ne put s'empêcher de dire d'un ton railleur :
f Ce n'est sans doute pas, madame, l'enfant dont M. Spencer nous a parlé l'autre jour? Celui-là a été élevé par la Société vilainthropiqibe.
— Par la Société philanthropique, oui, je le sais ; mon , frère me l'a dit ; cet enfant est doué d'un excellent caractère, à ce qu'il paraît, et je ne doute pas que vous n'en soyez contente.
— Je le désire, mais je n'ose l'espérer. Pour ma part, je n'ai pas beaucoup de confiance dans les
gens de cette sorte. Ces enfartts sont pris dans ce qu'il y a de plus mauvais, et quoi qu'on fasse, ils suivent toujours les mauvais exemples de leurs parents.
— Ils ne vivent pas avec leurs parents ; comment voulez-vous donc qu'ils suivent des exemples qu'ils n'ont pas sous les yeux? Si Franklin a le malheur
d'avoir pour père un misérable, ce n'est pas une raison pour le repousser ; d'ailleurs, il a reçu une bonne éducation.
— Oh ! pour cela, madame, et sans rien dire de mal contre l'éducation, je puis vqus assurer que l'éducation ne change pas notre nature. Chacun de nous vient au monde avec des penchants, avec des inclinations, et certes la meilleure éducation du monde ne peut pas les détruire ; et pour ma part, je ne voudrais certainement pas avoir chez moi un enfant qu'aurait élevé la Société vilainthropique : il doit avoir une nature mauvaise. Je vous assure, madame, que j'aurais peur.
— Vous avez tort, Pamfret. Si je vous écoutais, si je renvoyais cet enfant, comment ferait-il pour vivre ? Mendier ou voler , voilà sa seule ressource. »
Mlle Pamfret, qui en définitive était une bonne créature, touchée de cette alternative, s'écria :
« Que Dieu me garde de faire de cet enfant un mendiant ou un voleur, que Dieu me garde de lui
causer un préjudice quelconque 1 Je ne lui veux aucun mal.
— (Test bien, Pamfret. Toutefois, si vous n'aimez pas ce jeune homme, dans un mois je le renverrai : j'ai promis à M Spencer de le prendre à l'essai, et non de le garder.
— J'étais bien sûre de vous trouverdans de telles dispositions, madame; mais quel sera le désappointement de votre cuisinière, quand elle va tout apprendre !
— Quel désappointement?
— A cause de son neveu dont elle vous a parlé.
— Quand cela?
— Le jour où elle a fait le superbe gâteau.... et même, si vous vous rappelez, vous lui avez dit que vous ne voyiez pas d'objections à ce que l'enfant entrât chez vous, et c'est sur cette parole qu'elle avait apporté ses hardes ; mais maintenant c'est inutile, je le lui dirai.
— Je n'avais cependant pas promis de prendre son neveu.
— Ohl promis, non, madame; vous avez dit seulement qu'il n'y avait pas d'empêchement, et la cuisinière se faisait une si grande fête de faire entrer son neveu ici ! car elle sait bien qu'il ne trouvera jamais une meilleure maison.
— Eh bien! puisque j'ai dit que je ne voyais pas d'empêchement à ce qu'il entre, je tiendrai ma pa-
rôle ; faites-le venir dès demain, qu'il reste ici pendant un mois, et nous verrons quel sera le meilleur des deux. »
Mlle Pamfret reçut ces ordres avec une satisfaction marquée; elle s'empressa de terminer son ouvrage, et d'aller. raconter ce qui se passait à la cuisinière, afin de lui prouver ainsi qu'elle savait conserver toute son influence dans la maison,
Féli*, le neveu de la cuisinière, arriva le lendemain matin. Quand il entra dans la cuisine, tous les yeux se fixèrent sur lui, d'abord avec complaisance, puis avec admiration. Franklin, au contraire, n'était regardé qu'avec pitié, ce qu'il ne supporta pas sans confusion, quoiqu'il eût la conscience tranquille.
En considérant les deux enfants, on devait naturellement préférer Félix; il avait déjà les habitudes du monde, le maintien, le geste, presque le langage d'un homme comme il faut ; il portait avec cela des souliers vernis, une cravate, des chaussettes fines, une chemise brodée, toutes choses qui frappent les yeux et excitent l'admiration du vulgaire. Franklin, se rappelant les conseils de M. Spencer, savait que des souliers vernis et des chemises brodées ne constituent pas un bon serviteur. Il résolut donc d'effacer, par ses bons procédés, la différence que la toilette mettait entre lui et le nouveau venu, et de se relever de la défaveur où l'ar-
rivée de Félix allait le faire tomber. Pui3 il chercha à s'assurer l'approbation de sa mat tresse par son obéissance absolue à tous ses ordres et par sa prévenance de tous les instants ; il voulut aussi s'attirer la bienveillance des domestiques, en ne manquant aucune occasion de les obliger. Ce plan de conduite fut promptement arrêté dans sa tête, et il le mit aussitôt à exécution. Il s'aperçut bien vite que sa maîtresse lui savait gré de ses efforts, mais qu'il en était autrement des domestiques et qu'il
avait le malheur de les contrarier malgré son bon
vouloir.
Cependant il avait fait de grands progrès dans l'amitié de M. Tirebouchon, le sommelier; il se mettait en quatre pour lui être utile, et chaque jour il faisait au moins la moitié de son ouvrage. Mais un soir que M. Tirebouchon était sorti et que Franklin montait l'escalier, sa maîtresse lui demanda :
. « Où est le sommelier?
— Il est parti, madame.
— Où est-il allé?
— Je l'ignore, madame. »
Il avait dit la vérité, et n'avait pas mis de méchanceté dans ses réponses ; mais lorsqu'il répéta au sommelier ce qui venait de se passer, il reçut un coup de poing sur le visage et fut traité de méchant, d'impertinent, de sot animal.
« Méchant! impertinent! » répéta Franklin; puis regardant M. Tirebouchon, et voyant qu'il avait la face plus enluminée que d'habitude, il pensa qu'il était ivre. Il fut donc persuadé que. le lendemain, en recouvrant l'usage de la raison, le sommelier ne manquerait pas de reconnaître son injustice et de lui faire ses excuses pour les mauvais traitements qu'il lui avait fait endurer. 11 n'en fut pas ainsi cependant; le lendemain, lorsque Franklin provoqua une explication :
« Pourquoi, lui dit M. Tirebouchon, quand'madame vous a demandé ou j'étais, avez-vous répondu que j'étais parti?
— Parce que vous étiez réellement parti.
— Et pourquoi avez-vous ensuite répondu que vous ne saviez pas où j'étais ?
— Parce que vous ne me l'aviez pas dit et que je n'en savais rien.
— Vous êtes un enfant stupide ! 11 fallait dire que j'étais à la cave.
— Mais y étiez- vous?
— Si j'y étais ? répondit M. Tirebouchon avec un regard farouche. Ah*cà! mais, êtes- vous donc ici pour censurer ma conduite? Monsieur l'hypocrite, vous vous trompez singulièrement, si vous vous attendez à ce que je vous fasse des excuses. Allez faire votre rapport, allez; sortez d'ici, sortez bien vite, et envoyez-moi Félix. »
A partir de ce moment, Félix eut seul le privilège d'aller travailler avec le sommelier. Il devint son favori, et Franklin, sans chercher à pénétrer le secret de leurs conférences, ne tarda pas à découvrir que les deux serviteurs buvaient le vin de leur maîtresse.
Mais ce n'était pas la seule faveur frauduleuse que reçût Félix ; sa tante, la cuisinière, ne laissait passer aucune occasion de lui donner qtfelques douceurs. C'était tantôt une aile de volaille, tantôt une demi-perdrix, du fromage, des fruits, et, en un mot, ce qui restait de meilleur du déjeuner ou du dîner. Franklin, au contraire, était laissé de côté, bien qu'il prît plaisir à aider la cuisinière, et que, dans un moment de presse, il fit tous ses efforts pour lui éviter des reproches mérités. 11 garnissait les jardinières de fleurs, et préparait avec tant d'habileté tout ce dont on avait besoin, que le service de la cuisinière devenait facile. Mais l'ingrate profitait de sa complaisance et ne lui en savait pas plus de gré. A l'heure des repas, elle ne trouvait à lui donner que du pain et quelques mauvais légumes.
Franklin n'enviait cependant pas le sort de Félix. « J'ai une conscience irréprochable, se disait-il, et 1 je suis certain que Félix ne peut pas en dire autant. Sa tante m'en veut et ne peut me souffrir depuis le jour où j'ai vu le panier. »
Or, voici l'histoire de ce panier :
Mlle Pamfret, la gouvernante, avait laissé entendre plusieurs fois qu'une quantité prodigieuse d'objets avaient été enlevés à sa maîtresse ; elle ne parlait ordinairement de cela qu'au dîner, et en jetant sur Franklin des regards qui lui tirent comprendre suffisamment qu'elle le soupçonnait. Les autres domestiques le regardaient aussi en souriant; mais sa conscience était tranquille, et il ne s'affecta pas de ces injustes soupçons.
On avait, un dimanche soir, servi sur la table un filet de bœuf assez fort. Le lundi, le filet avait disparu. Mlle Pamfret, ne pouvant contenir son indignation, demanda qu'on lui représentât immédiatement le filet de bœuf, ajoutant qu'elle voulait savoir où il était passé, et quel était celui des domestiques qui s'était rendu coupable de cette soustraction.
Elle parla avec véhémence ; mais le morceau de bœuf ne paraissait pas, lorsque Franklin, rappelant ses souvenirs, s'écria :
« Il me semble l'avoir vu dans un panier placé
sur le garde-manger. »
La cuisinière fut atterrée et changea de couleur. La parole lui revint bientôt. Alors elle se tourna vers Franklin, et, d'une voix pleine de colère :
* Je ne sais ce qu'il veut dire, mais nous pouvons nous assurer du fait. »
LA FAOSSE CLEF. 75
Et après avoir déposé le panier sur le plancher : « Puisque M. Franklin est si bien instruit, ajoutât-elle, il pourra sans doute dire qui s'est permis de placer ce morceau de bœuf dans le panier ?
— Mais je crois avoir vu....
— Vous croyiez avoir vu ! La belle raison 1 dit la cuisinière en mettant ses mains sur ses hanches et en le regardant effrontément. Et de quoi vous mêlez-vous? Veuillez, ajouta- t-elle en s'adressant à Mlle Pamfret, veuillez le questionner ; peut-être vous répondra- t-il, et j'en serai bien aise : car, depuis quelque temps, je m'aperçois que le beurre, la crème et tout ce que je mets dans le garde-manger disparait, et, sans accuser Franklin, je serais bien aise cependant que justice fût faite. »
Mlle Pamfret, aveuglée par ses préventions contre les enfants élevés par la Société philanthropique, et animée d'une secrète jalousie contre un garçon qui était entré chez sa maîtresse sans sa protection, se joignit à la cuisinière, et, persuadée que Franklin était un petit voleur, elle dit :
« Laissez-le ! laissez-le ! Il a déjà tous les vices des fripons; mais nous le soignerons. Je ne tarderai pas à le prendre sur le fait. Je connais ses penchants ; je sais ce qu'il vaut, et madame fera bientôt justice de ce petit vaurien. »
Ces mots, prononcés avec dureté, firent sur Franklin une profonde impression. Mlle Pamfret
put s'en apercevoir, lorsque Félix dit d'un air narquois, en voyant les larmes de Franklin :
« Ce sont des larmes de crocodile.
— Eh quoi î se demanda Franklin avec douleur , lui aussi ? »
Et en effet, Félix, qui traitait son camarade avec tant de morgue, n'avait reçu de lui que des marques de bonté. Tous les matins, Franklin servait le déjeuner avant que Félix fût seulement descendu de sa chambre. Il préparait les tasses, le pain, le beurre, et tout ce dont Mme Churchill avait besoin : il évitait ainsi à son camarade une disgrâce certaine.
L'heure de la réparation n'était cependant pas aussi éloignée que Félix le croyait. Semblable à ces gens qui, parce qu'ils ont réussi quelquefois dansleurs coupables entreprises, se figurent ne devoir jamais être découverts, Félix était de plus en plus infidèle. Un jour, il se trouva sur le passage de sa maîtresse, qui lui demanda :
« Où vas-tu, Félix?
— Je vais chez l'épicier, madame, répondit-il avec effronterie.
— C'est bien ; mais j'ai une course à te donner : tu vas te rendre chez mon libraire. »
Et Mlle Pamfret lui ayant donné ce qui était nécessaire pour écrire, elle traça à la hâte quelques lignes qu'elle mit sous enveloppe. Pendant ce temps , Félix était tourmenté par un petit chien
français que l'on appelait Manchon. Manchon ne voulait pas des caresses de Félix ; il criait dès qu'il l'apercevait, et ce jour-là paraissait plus acharné que jamais après le jeune garçon.
« Bon petit chien ! bon petit chien! » disait Félix en lui frappant doucement sur la tête.
Mais Manchon cherchait à lui déchirer sa poche.
« Tenez, dit la maîtresse, voici la lettre. Silence, Manchon ! silence ! Venez ici et laissez Félix tranquille. »
Manchon, au lieu d'obéir, attaqua la poche de Félix avec plus de vigueur, parvint à y entrer la tête, et en sortit un papier plié et la moitié du pâté qui avait servi au déjeuner du matin.
« Mon pâté froid! s'écria Mlle Pamfret, qu'est-ce que cela signifie?
— Allons, répondez, dit Mme Churchill, qu'est-ce que cela signifie ?
— Je ne sais, madame, seulement....
— Seulement... achevez. »
Et comme Félix se taisait :
« Parlez, dit-elle, je veux savoir ce qui se passe chez moi, et rendre justice à tous ceux qui la méritent. »
Notre garçon raconta alors qu'il allait porter ce pâté froid à son cousin; que sa tante, la cuisinière, l'avait chargé de faire cette commission et qu'il n'avait pas osé refuser.
La cuisinière appelée rejeta cette accusation avec la même violence qu'elle avait mise à repousser déjà celle que Franklin avait portée contre elle à propos du'filet de bœuf. Mais elle n'obtint pas le même succès. Cependant Félix, voyant qu'il allait être mis à la porte et qu'il ne pourrait pas facilement trouver une place aussi agréable, n'hésita pas à confondre sa tante; il représenta à sa maltresse le papier plié que le chien avait tiré de sa poche en même temps que le pâté, et il fut dès lors facile à Mme Churchill de connaître la vérité. La cuisinière priait son cousin d'accepter ce pâté froid, et de lui envoyer par le porteur une bouteille de vin de Cherry.
La cuisinière fut chassée aussitôt. Mme Churchill voulait aussi mettre Félix à la porte ; mais, touchée de ses larmes et de son repentir, elle consentit à ce qu'il terminât son mois, en l'engageant fortement à changer de conduite.
Quant à Mlle Pamfret, qui s'aperçut combien elle avait été trompée à l'égard de Franklin, elle se promit de le traiter dorénavant avec bienveillance. Elle reconnut alors tous les services qu'il rendait, elle vit qu'il faisait tous les matins l'ouvrage de Félix, qu'il cherchait à se rendre utile en toutes occasions, et qu'en un mot c'était un bon et excellent serviteur.
Nous n'avons pas besoin de raconter ici tous les
incidents qui se passèrent , pendant le mois d'épreuve, dans la maison de Mme Churchill, ni les différentes particularités de caractère que Ton remarqua chez les deux enfants; nous avons hâte d'arriver à une circonstance qui décida de leur avenir.
M . Tirebouchon avait pris l'habitude, après souper, d'aller au cabaret pour y boire avec ses amis. Le cabaret était tenu par le cousin de la cuisinière, celui-là même à qui on devait porter le pâté froid, et qui devait envoyer du Cherry. Tirebouchon emportait la clef de sa chambre, de sorte qu'il pouvait rentrer à l'heure qui lui faisait plaisir, et si, par. accident, Mme Churchill demandait après lui, Félix répondait par un de ces mensonges qui avaient répugné la droiture de Franklin, et allait ensuite le chercher. Toutes ces précautions prises, le sommelier se livrait avec confiance à sa passion. Chaque jour il prenait la résolution de s'arrêter, mais chaque jour il augmentait ses libations, si bien qu'en peu de temps sa face devint toute bourgeonnée, ses membres furent pris d'un tremblement continuel, son intelligence s'obscurcit, et on ne vit plus en lui qu'une victime de l'ivrognerie.
Il dépensa au cabaret tout ce qu'il avait mis de côté, et ses gages devinrent insuffisants. Il dut bientôt un gros compte; puis, lorsqu'il se repré-^ senta, le maître du cabaret refusa de lui faire cré-
'dit. Un jour, cependant, que Tirebouchon se disputait avec lui et qu'il lui reprochait de ne pas traiter ses pratiques en gens comme il faut, le cabaretier lui répondit :
c Aussi longtemps que vous avez payé en homme comme il faut, je vous ai traité avec toute la déférence, que vous méritez; mais aujourd'hui que vous êtes ruiné, pourquoi voulez-vous que je vous traite de la même façon? »
Et il appela, pour répondre à cette question, des hommes qui buvaient dans la chambre voisine; mais ces hommes prirent pitié du sommelier : ils le firent venir à leur table, lui offrirent un verre, se lièrent d'intimité avec lui et le firent jaser sur son état, ses occupations, la fortune de sa maîtresse , etc. Ces nouveaux amis engagèrent Tirebouchon à boire tant qu'il le désirait, car il importait à leurs secrètes pensées que le bonhomme perdit la raison.
Mme Churchill appartenait à une ancienne famille ; elle possédait beaucoup de vaisselle d'argent, et ces gens-là^ qui étaient de* voleurs de profession, voulaient s'en emparer. Ils accompagnèrent Tirebouchon jusqu'à la porte et l'engagèrent à revenir le lendemain soir. Leur intimité se resserra davantage. Un des voïeurs proposa même au sommelier de lui prêter trois guinées pour payer ses dettes, ajoutant qu'il lui serait facile, s'il le voulait,
d'en avoir beaucoup plus. Alors il lui dévoila le plan qu'ils avaient concerté, lui promettant la meilleure part du butin s'il consentait à les aider.
Le sommelier jouissait de la réputation d'un honnête homme, et il lui répugnait de faire quelque chose qui pût la ternir. Mais, pressé par ses compagnons, il but trois ou quatre grands verres de vin, et promit de garder le secret sur les propositions qu'on lui avait faites et de rendre réponse le lendemain.
Il était à moitié ivre, et, lorsqu'il passa près du lit de Félix, il ne voulut pas le réveiller, craignant de l'initier aux propositions des voleurs. Le matin, cependant, Félix lui demanda ce qu'il avait fait la veille, et Tirebouchon alarmé éluda toutes ses questions, cherchant même sous divers prétextes à l'éloigner. Le jeune garçon n'était pas disposé à garder le silence; il fit donc comprendre à son compagnon qu'il avait été mis, lui aussi, dans le secret, et qu'il n'était pas dupe de sa dissimulation. Le sommelier vit dès lors qu'il n'avait rien à lui cacher, et que Félix était bien déterminé à favoriser le projet des voleurs.
La nuit suivante ils se rendirent tous deux au cabaret. Tirebouchon hésitait encore; mais à la pensée que ses dettes seraient payées, que son amour de la bouteille, qu'il ne pouvait plus satisfaire, serait à l'abri d'un refus, ses scrupules
cessèrent. Il assura que son concours serait acquis; af>rès avoir pris l'heure du rendez- vous, il but un grand verre de vin , et on convint qu'il remettrait aux voleurs la clef de la maison. Félix les embarrassait un peu ; ils craignaient qu'il ne divulguât le complot, qu'il ne les vendît, et que la police ne vînt les arrêter au moment où ils s'empareraient de leur butin. Mais Félix était rempli de vanité, et en flattant son orgueil il était facile de se l'attacher tout à fait. On lui parla donc de cravates brodées, de chemises fines ; on lui dit que les hommes comme il faut en portaient, et que, s'il pouvait s'en procurer, il passerait certainement pour un monsieur. Enfin on lui en montra, et on lui dit à quelles conditions on les lui donnerait. Félix consentit à tout et promit de venir, dès le lendemain, remettre aux voleurs réunis chez son cousin la clef de la maison.
Le complot bien arrêté, ainsi que les conditions du partage, les voleurs se séparèrent. Félix fut se coucher ; quant au sommelier, dont la conscience n'était pas encore étouffée, et qui, dans le silence de la nuit, se trouvait bien misérable, il eut besoin, pour avoir le courage de sa mauvaise action, de faire de nouvelles libations. Il se rendit donc à la cave de sa maîtresse, et là, buvant verre sur verre, il perdit si complètement la raison, qu'il ne parvint qu'avec beaucoup de difficultés à retrouver
son lit. Il se jeta sur son grabat, tenant encore la chandelle allumée, et mit le feu à ses rideaux.
Heureusement pour lui et pour la maison tout entière, Franklin ne dormait pas. A la clarté inusitée qu'il aperçoit dans la chambre du sommelier, il saute sur son séant, il se lève, il s'habille précipitamment, et courant jusqu'au lit de Tirebouchon, il le secoue, le réveille, et prend aussitôt les mesures nécessaires pour éteindre le feu. Félix, tout tremblant et tout honteux, ne sachant à quoi attribuer cet accident, exécuta les ordres de Franklin. Quant à Mlle Pamfret, qui avait une frayeur extrême du feu, elle se sauva de sa chambre, disant seulement qu'elle avait sur sa table à toilette deux pots remplis d'eau. Franklin court les chercher à l'instant, et jette l'eau avec tant d'habileté qu'en quelques minutes tout danger avait disparu.
« Que diras-tu à Mlle Pamfret, si elle te demande où tu as trouvé la chandelle, demanda Tirebouchon à Franklin.
— Si elle me le demande, je -lui dirai la vérité.
— Tu veux donc me faire du tort ?
— Je ne veux faire de tort à personne ; mais je ne mentirai jamais.
— Si cependant je te donnais quelque chose que tu aimes beaucoup?
— Vous ne pouvez rien me donner qui me force
à mentir. Je désire seulement qu'on ne me questionne pas. »
'Son désir ne fut pas exaucé. Mlle Pamfret s'empressa, dès le matin, de prendre des informations, et la chandelle joua dans tout cela un rôle considérable. M. Tirebouchon soutenait qu'il l'avait placée à six pieds au moins des rideaux; mais, lorsque Franklin fut appelé et qu'on lui enjoignit de dire ce qu'il avait vu, il prit le chandelier et le -mit à la place où il l'avait trouvé.
« Comment, dit Mlle Pamfret,- ce chandelier était ici ? Ce n'est cependant pas le chandelier que je vous avais donné hier soir, M. Tirebouchon?
— C'est cependant celui-là que j'ai trouvé ici, dit Franklin.
— Mais c'est impossible. J'avais laissé ce chandelier dans la grande salle du bas, et je me suis couchée la dernière.
— Je suis sûr cependant de ce que je vous dis, madame, » répliqua Franklin.
Tirebouchon avait en effet changé de chandelier en revenant du cabaret.
« Mais, madame, hasarda Félix, vous vous trompez. Je me rappelle parfaitement que, lorsque le sommelier est allé se coucher hier soir,, il avait ce chandelier verni.
— Vraiment, monsieur, je ne me rappelle pas?
Je n'ai cependant pas, que je sache, une tête de
linotte, et pourquoi dites-vous que je ne me rappelle pas?
— Oh ! madame, s'écria Félix, je vous demande pardon. Je disais seulement que vous vous trompiez peut-être; et je voulais vous engager à rappeler vos souvenirs.
— Je me rappelle ce qui me plaît, monsieur.
Quant à vous, veuillez tenir votre langue. Pourquoi vous mélez-vous de ce qui ne vous regarde pas? Quel intérêt avez-vous dans tout ceci?
• — Je n'en ai aucun, madame, je n'en ai aucun, je vous assure. Je vous demande pardon. »
M. Tirebouchon ne savait plus quelle contenance tenir, lorsque Mme Churchill agita la sonnette, Mlle Pamfret suspendit son interrogatoire pour assister au lever de sa maîtresse.
« Comment avez-vous dormi cette nuit, madame, dit-elle en ouvrant les rideaux?
— Mais très-bien. Je crois même avoir dormi plus qu'à l'ordinaire.
— Cela est vrai, madame, vous n'avez pas été éveiliée par le feu.
— Le feu a donc pris dans la maison, cette nuit?
— Oui, madame. Mais ce n'a pas été grand'chose, Dieu merci.
— Et savez-vous comment le feu a pris?
— J'ai interrogé; mais le feu n'est pas ce qui me préoccupe le plus.
86 LA FAUSSK CLEF.
- — Qu'avez- vous donc?
— Vous ne craignez pas les voleurs, n'est-ce pas, madame?
— Oh! non, certainement.
— Eh bien ! moi, madame, je ne sais pourquoi j'ai, depuis quelque temps, de funestes pressentiments.
— Sur quoi les fondez-vous? '
— Sur beaucoup de circonstances dont je n'ai pas
cru devoir vous. entretenir. Ainsi, hier, j'ai laissé dans la salle du bas les chandeliers vernis, et il s'en est trouvé un ce matin dans la chambre 4e M. Tirebouchon. L'autre nuit, la lanterne de la cour était dehors, allumée, et le matin elle se. trouvait dans l'écurie. C'est Franklin qui me Ta dit, et, certes, Franklin ne ment pas.
— Vous le croyez donc, maintenant ?
— Oh ! certainement, madame.
— Cependant il a fait une mauvaise action.
. — Il faut rendre justice, madame, et je crains bien que nous ne l'ayons accusé à tort.
— Comment s'est-il conduit cette nuit?
— Si vous l'aviez vu, madame, vous auriez sûrement admiré, comme moi, son habileté et son sang-froid. C'est lui qui a éteint le feu; c'est lui qui nous a sauvés. Le pauvre enfant! c'est un bon et excellent garçon, celui-là.
— Prenez garde, Pamfret, n'allez pas d'une extrémité à l'autre.
— Oh ! il n'y a pas de danger, madame, et je suis sûre que, si vous l'aviez vu cette nuit, vous lui donneriez une récompense.
— Mais je lui en donnerai une aussi ; je veux seulement lui faire subir encore une épreuve.
— Ce n'est peut-être pas l'occasion, maintenant, après le service qu'il a rendu.
— Je le désire, cependant; dites-lui d'apporter le déjeuner ce matin, et donnez-moi la clef de la maison. »
Lorsque Franklin servit le déjeuner, il trouva sa maîtresse assise devant le ieu, et tenant une clef entre ses mains. Elle le félicita et le remercia tout à la fois de son habileté.
« Depuis combien de temps êtes-vous ici ?
— Depuis trois semaines, madame.
— Je n'ai eu qu'à me louer de vous; vous voyez que je sais reconnaître les services qu'on me rend. Connaissez-vous cette clef?
— Oui, madame, c'est celle de la porte d'entrée.
— C'est bien cela, je vais vous la confier. C'est une grande preuve de confiance que je vous donne. Vous la garderez, et surtout faites attention de ne la donner à personne sans mon ordre.
— Je vous obéirai, madame. » Et il reçut la clef des mains de sa maîtresse.
Lorsqu'on connut les ordres de Mme Churchill,
on murmura dans la maison. Ces dispositions contrariaient les projets de Tirebouchon et de Félix , et ils en éprouvèrent un grand ressentiment; toutefois, persuadés qu'on attrape plus de mouches avec du miel qu'avec du vinaigre, ou, en d'autres termes, que la douceur est préférable à la violence, ils firent semblant d'avoir pour Franklin beaucoup d'amitié. Depuis deux ou trois jours, le sommelier, se faisant violence, n'allait pas au cabaret, et se couchait en môme temps que les autres. Mlle Pamfret elle-même crut un instant que ses soupçons n'étaient pas fondés.
Le troisième jour, cependant, le sommelier fit avertir ses complices du dehors de se tenir prêts-, parce qu'ils pourraient le soir même accomplir leur projet. La grande difficulté était de se procurer la clef. Dès que les domestiques furent réunis dans la cuisine, Tirebouchon déplia des billets de spectacle, et se donnant des airs d'importance :
« Qui est-ce qui veut venir à la comédie? dit-il. On donne un spectacle magnifique.
— Y es-tu déjà allé? demanda Félix à Franklin.
— Non, jamais.
— Eh bien! veux-tu y venir ce soir avec nous? reprit le sommelier.
Oh l certainement , si madame y consent , ce sera avec grand plaisir.
— Mais as- tu de l'argent?
— Non, répondit Franklin avec tristesse.
— Eh bien ! ne te chagrine pas, je veux te payer le spectacle; obtiens seulement la permission de madame. »
Franklin était au comble de la joie, car il pensait bien que la permission ne lui serait pas rerusée. Profitant de ce moment, Tirebouchon ajouta :
« Va tout de suite chez madame. Prête-moi la clef pendant ce temps, j'en aurai besoin pour une minute ou deux.
— La clef! j'en suis fâché, mais je ne puis vous la prêter.
— Tu ne peux pas ? Alors, mon cher, tu n'iras pas au spectacle.
— Comme vous le voudrez , mais vous n'aurez pas la clef.
— Ne fais donc pas l'insolent, dit Félix. Ne vas-tu pas te croire un grand personnage parce que tu as une clef!
— Laisse-le, dit Tirebouchon et ne parlons plus de lui ; quant à toi, Félix, tu viens toujours avec moi?
— Oh! certainement, car j'aime le spectacle pardessus tout.
— Eh bien ! viens. »
Et le jeune hypocrite, s'approchant de Franklin, lui dit:
< Ne sois donc pas si obstiné ! Quel mal y a-t-il
à ce que Tirebouchon ait la clef pendant quelques minutes?
— Je ne dis pas qu'il y ait du mal ; mais je ne puis pas la lui prêter, parce que madame Ta défendu. J'ai promis de ne pas laisser sortir cette clef de mes mains, et M. Spencer m'a toujours dit que manquer à sa parole c'était un crime tout comme de voler. »
A ce mot de voler, Tirebouchon et Félix furent saisis d'une terreur secrète, et détournèrent aussitôt la conversation.
* Donne-moi la main, dit le sommelier, tu es un brave garçon.
— Mais je serais désolé si vous pouviez penser le contraire.
— Nous aurons la clef, en dépit de son obstination, dit Félix à l'oreille de son complice ; dites-lui qu'il est un bon garçon pour qu'il ne puisse pas avoir de soupçon, et ce soir, quand il sera 'endormi, nous trouverons bien moyen de la lui soustraire. »
Ce plan fut mis à exécution ; ils découvrirent le lieu où Franklin déposait la clef pendant la nuit, ils s'en emparèrent, prirent une empreinte en cire, et la replacèrent pendant que le gardien dormait encore.
Avec l'empreinte obtenue, les deux complices se rendirent chez un serrurier qui leur avait été indiqué par les gens de la bande. Ils commandèrent
une fausse clef au moyen de laquelle ils devaient entrer dans la maison.
Franklin était d'un caractère peu soupçonneux; lorsqu'à Fheure ordinaire il reprit sa clef, il s'aperçut qu'elle était bouchée dans quelques parties, et, en examinant avec soin, il vit que les trous étaient pour la plupart obstrués par la cire; il commença dès lors à soupçonner la vérité, d'autant plus que Félix lui avait dit souvent qu'avec un peu de cire il pourrait, s'il le voulait, ouvrir la première porte venue, sans avoir besoin de la clef. Il s'empressa aussitôt de porter sa clef à sa mattresse et de lui exposer ses craintes.
« Je n'ai pas à me plaindre de t' avoir confié la clef, répondit Mme Churchill. Tu es un brave et digne garçon. Mon frère doit venir aujourd'hui, je le consulterai, et nous verrons ensuite ce qu'il y aura à faire. »
Le soir venu, M. Spencer rencontra Franklin sur l'escalier, lui prit affectueusement la main, et lui dit :
c C'est moi, maintenant, qui suis ton obligé, puisque tu as sauvé la fortune et peut-être la vie de ma sœur.
— Je n'ai fait que mon devoir, répondit Franklin avec modestie.
— Veux-tu aller au spectacle ce soir?
— Oh? monsieur, ce serait avec plaisir. »
M. Spencer entra ensuite dans l'appartement; il examina avec soin la dépense, il trouva le panier rempli d'argenterie, plus loin -des ballots, des paquets contenant tout ce que Mme Churchill avait de précieux, et, pour éviter tout soupçon, rien dans la chambre des deux malfaiteurs qui pût faire supposer qu'ils étaient de connivence avec ceux du dehors.
« Voyez donc, s'écria Mlle Pamfret, les beaux habits de Tirebouchon et les superbes cravates de Félix ! Ce sont les habits et les cravates dont ils parlent tant depuis quelques jours.
— Sur ma tête, dit M. Spencer, ils seront bien habiles s'ils vont au spectacle ce soir.
— Non, certes, ils n'iront pas; je suis sûre qu'ils passeront leur soirée dans le cabaret, en % compagnie de leurs complices.
— Ne vous effrayez pas surtout, mademoiselle Pamfret,
— Oh ! soyez tranquille ; pourvu que Franklin ait une carabine et moi un manche à balais, je ne craindrai rien.
— Vous aurez mieux que cela, beaucoup mieux que cela. »
M. Spencer sortit de chez sa sœur vers le soir; il alla dans le cabaret que fréquentait le sommelier, et demanda à parler à celui qui en était le maître.
« N'avez-vous pas, lui dit-il, parmi vos clients, deux domestiques de Mme Churchill?
— Oui, monsieur.
— Ne sont-ils pas chez vous en ce moment ?
— Oui, ils sont dans un cabinet avec deux autres buveurs.
— Et quelle mine ont ces buveurs ?
— À vous dire vrai, je les crois d'une mauvaise espèce.
— Que disent-ils ? le savez-vous ?
— Je ne sais pas au juste, mais tout ce que je puis vous dire, c est qu'ils se disputaient il n'y a qu'un instant.
— Et à propos de quoi ?
— A propos d'une clef. « Nous vouions avoir la « clef cette nuit, » disaient les étrangers.
— Et combien y a-t-il d'étrangers ?
♦— Deux seulement. »
Ces informations recueillies, M. Spencer salua le cabaretier et se dirigea vers une rue voisine. Quelques minutes après, il se rendait chez sa sœur avec un constable et son assistant. Us se placèrent dans le parloir qui précédait la pièce où les malfaiteurs avaient déposé leur butin. A minuit, on entendit une clef crier dans la serrure, et Tirebouchon, suivi de ses complices, se dirigea vers la pièce ; mais ils furent aussitôt arrêtés et conduits en prison.
Mme Churchill et Mlle Pamfret avaient passé la nuit dans une maison du voisinage.
< Madame, dit Mlle Pamfret, qui, dès le matin, avait été mise au courant de ce qui s'était passé, tous ces monstres sont arrêtés, Dieu merci. J'ai voulu les voir ce matin. Je .me suis mise à la fenêtre. Ils étaient si sots ! Félix n'oubliera jamais cette journée, je vous assure. Quant à Franklin, madame, c'est le meilleur garçon que je connaisse. Ce Félix avait un regard fauve et insolent que je n'oublierai jamais. Et puis, Franklin est si modeste quand il parle à M. Spencer, ou quand celui-ci lui adresse quelques questions.
— Savez-vous si mon frère lui a donné quelque récompense?
— Non, madame, et je sais bien quelle est la meilleure récompense qu'on pourrait lui donner.
— J'entends, j'entends. Eh bien 1 faites mettre de côté la moitié de mon argenterie; qu'on la vende et qu'on place en son nom l'argent qu'on en tirera, pour lui assurer plus tard une petite fortune.
— Oh ! madame, je savais bien que vous étiez bonne 1
— Tenez, prenez ces billets de spectacle, je désire que vous y alliez avec lui.
— Je vous remercie, madame , ce sera pour moi un grand plaisir d'accompagner un si honnête garçon. »
Depuis ce moment, Mlle Pamfret ne cessa d'avoir pour Franklin une amitié sans bornes ; elle comprit que les enfants ne sauraient être respon-
sables des fautes de leurs parents, et elle ne repoussa jamais ceux que la Société philanthropique, avec un louable zèle, cherchait à arracher, par une bonne éducation, aux vices que des exemples pernicieux auraient pu faire naître. Elle prit alors pour maxime ce que la sagesse de tous les temps a conseillé, et reconnut qu'il n'y a de différence entre les hommes que celles qu'établissent les talents et la venu.