AYEZ TOUJOURS DEUX CORDES A VOTRE ARC
M. Gresham, négociant de Bristol, après avoir réalisé dans les affaires une fortune considérable, à force de travail et d'économie, s'était retiré dans l'habitation qu'il avait fait construire aux Dunes,
près de Clifton. Mais cet honnête commerçant ne considérait pas une belle maison toute neuve comme le nec plus ultra du bonheur, et il n'avait pas l'intention de vivre dans une complète inaction, au' sein du luxe et de l'abondance. Une existence oisive était aussi incompatible avec ses goûts que contraire à ses principes. Il aimait beaucoup les enfants, et, comme il n'avait pas de fils, il prit la résolution d'adopter un de ses parents. Dans cette intention, il invita ses deux neveux à venir passer quelque temps auprès de lui, espérant trouver ainsi l'occasion d'apprécier leur caractère et de reconnaître leurs bonnes et leurs mauvaises dispositions.
Henri et Benjamin étaient âgés d'environ dix ans. Ils avaient reçu une éducation tout opposée. Henri appartenait à la branche aînée de la famille. Son père, qui vivait en grand seigneur, dépensait au delà de ses revenus, et le jeune Henri, à l'exemple des serviteurs de la maison, aux soins desquels son enfance avait été abandonnée, avait contracté de bonne heure des habitudes de prodigalité. On lui avait dit « qu'un homme comme il faut ne doit jamais s'inquiéter de rien épargner, » et il était "' malheureusement imbu de ce préjugé, que la dissipation est un signe de générosité, et l'économie une marque d'avarice.
Benjamin, au contraire, avait .pris des habitudes de soin et de prévoyance. Son père ne possédait '
qu'une très -médiocre fortune; mais il désirait voir son fils bien pénétré de cette vérité, que l'économie assure l'indépendance et donne quelquefois à ceux qui ne sont pas riches la possibilité de se montrer généreux.
Le lendemain de leur arrivée, les deux cousins furent très-empressés à visiter la maison. M. Gresham les accompagna afin de remarquer ce qui les frapperait le plus dans cette exploration.
« Ah ! quel excellent précepte 1 s'écria Benjamin en lisant les mots suivants , qui étaient écrits en gros caractères au-dessus de la cheminée, dans la vaste cuisine de son oncle :
— Il n'y a pas de petite économie ! répéta son cousin Henri d'un ton de souverain mépris. Je crois que ce précepte mesquin s'adresse aux domestiques; mais il n'y a pas un domestique de bonne maison, et surtout un cuisinier bien appris, qui supportât d'avoir constamment sous les yeux une devise de la sorte. »
Benjamin, qui n'était pas aussi versé que son cousin dans les usages et dans les goûts des domestiques et des cuisiniers de bonne maison, ne répondit rien à ces observations.
M. Gresham fut obligé de descendre pendant que ses neveux parcouraient les autres pièces de
la maison. Quelques instants après les avoir laissés seuls ; il les entendit parler dans le vestibule. « Enfants! dit-il, que faites-vous là?
— Rien, monsieur, répondit Henri ; vous nous avez quittés, et nous ne savons plus quel chemin suivre.
— Est-ce que vous n'avez rien à faire ? reprit M. Gresham.
— Non, monsieur, rien, reprit Henri du ton nonchalant d'un enfant qui est accoutumé à cet état de paresse.
— Non, monsieur, rien! répéta Benjamin d'une voix chagrine.
— Venez ! puisque vous n'avez rien à faire, vous voudrez bien déplier ces deux paquets pour moi? »
Les deux paquets étaient exactement pareils, et ficelés l'un et l'autre avec une excellente corde à fouet. Benjamin plaça le sien sur une table et, après avoir brisé la cire à cacheter, il examina attentivement le nœud et le défit avec précaution. Henri ne se dérangea pas de l'endroit où le paquet avait été mis entre ses mains. Il essava d'arracher la ficelle de force, d'abord par un coin, ensuite par un autre.
« En vérité, on dirait que ces gens-là ont , attaché leur paquet comme si on ne devait jamais l'ouvrir, dit-il en tirant sur la ficelle; et il
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serra le nœud plus fort au lieu de le défaire. Benjamin! comment avez -vous pu dénouer le vôtre?.... Qu'y a-t-il là dedans? Je ne puis détacher le mien, maudite ficelle ! Il faut la couder....
— Oh! non, dit Benjamin, qui venait de dé- s faire le dernier nœud de son paquet et qui traînait avec satisfaction la longue ficelle qu'il avait détachée. Ne la coupez pas Henri. Voyez la f jolie corde mince et forte; la vôtre est toute pareille; ce serait dommage de la couper. // n'y a pas de petite èconomie 9 vous savez!
— Bast! fit Henri, que signifie un bout déficelle?
— C'est une corde de fouet!
— Soit une corde de fouet. Que signifie un bout de corde de fouet? On peut en avoir une deux fois plus longue que celle-ci, pour quatre sous ! Et qui n'a pas quatre sous? Allons, une, deux, ajouta-t-il en tirant un couteau, et il coupa la ficelle en plusieurs morceaux.
— Eh bien! mes enfants, avez- vous défait mes deux paquets? demanda M. Gresham en ouvrant la porte.
— Oui, monsieur, cria Henri, qui traînait le sien encore à demi ficelé.... Voici le paquet !
— Et voici le mien, mon oncle, avec la ficelle qui l'attachait, dit Benjamin.
— Tu peux garder la ficelle pour ta peine.
— Je vous remercie. C'est une excellente corde.
— Et toi Henri, continua M. Gresham, garde la tienne, si elle peut te servir à quelque chose
— Merci, mononcle; mais elle n'est bonne à rien.
— Je le crains en effet, » reprit ce dernier, en examinant les restes de la corde d'Henri.
Quelques jours après M. Gresham>donna à chacun de ses neveux une toupie neuve.
« Tiens ! dit Henri, nos toupies n'ont pas de ficelle. Comment allons-nous faire?
« J'en ai une qui, je crois, ira très-bien à mon sabot, dit Benjamin ; et il tira de sa poche celle du paquet qu'il avait conservée.
— Je voudrais bien en avoir une aussi, moi. Que faire?... Ma foi, tant pis; je vais prendre le cordon qui entoure mon chapeau.
Mais ensuite, comment feras-tu ?
— Ohl Je m'en passerai bien, » répondit Henri. Et il détacha le cordon de son chapeau.
Il ne tarda pas à détériorer sa toupie. Il serrait si fort sur la pointe qu'il la fendit bientôt. Le lendemain, son cousin lui prêta la sienne. Mais Henri n'était pas plus soigneux du bien des autres que de ce qui lui appartenait. Il n'avait pas joué une demiheure avec la toupie de Benjamin, qu'il la fendit en deux pour l'avoir lancée avec trop de force sur la pointe.
Benjamin supporta gaiement ce malheur.
«C'est irréparable, dit-il; donne-moi seulement la ficelle, qui peut encore servir. »
Une dame qui s'était liée assez intimement à Bath avec la mère d'Henri, en faisant sa partie pendant l'hiver, arriva à Glifton peu de temps après cet incident. Elle apprit qu'Henri était chez M. Gresham, et envoya ses fils prier leur ancien camarade de venir passer le jour suivant avec eux.
Henri accepta avec joie l'invitation. C'était un grand bonheur pour lui d'aller dtner dehors. Cela lui donnait l'occasion de faire ou du moins de dire quelque chose; et puis on l'avait toujours entretenu dans cette idée que c'est un honneur de fréquenter le grand monde ; or lady Diana Sweepstakes était ce qu'on appelle une grande dame, et ses deux fils devaient être un jour de véritables genllemen,
Henri était tout hors de lui quand les deux jeunes gens frappèrent le lendemain à la porte de sou oncle; au moment où il allait entrer au salon pour les recevoir, la petite Patty l'appela du haut de l'escalier et lui dit qu'il avait laissé tomber son mouchoir.
« Eh bien! ramasse-le, et apporte-le-moi bien vite, cria Henri ; car les fils de lady Diana m'attendent. »
La petite Patty ne connaissait pas le moins du monde les fils de lad y Diana; mais elle était si obligeante, et elle voyait son cousin tellement empressé, qu'elle descendit rapidement vers le carré où était tombé le mouchoir. Par malheur, avant d'arriver au bas de l'escalier, la pauvre enfant tomba et roula du haut en bas d'un étage. Elle ne fit pas entendre un cri; mais étendue sur le carré, elle se tenait dans l'attitude d'une personne qui éprouve une vive douleur.
« Tu t'es blessé, ma chérie? dit M. Gresham qui s'était élancé en entendant le bruit de la chute de Patty. Où as- tu mal?
— Ici, papa, dit la petite fille, portant là main à la cheville de son pied qu'elle couvrait de sa robe. Je crois que je me sui3 blessée là ; mais ce n'est rien, ajouta-t-elle en essayant de se lever. Pourtant cela me fait mal quand je bouge.
— Je vais Remporter, dit son père ; et il la prit dans ses bras.
— Mon soulier, j'ai perdu un de mes souliers,» s'écria Patty.
Benjamin chercha le soulier dans l'escalier et le trouva accroché à un bout de corde de fouet qui était tortillé autour de la rampe ; en détachant la corde, on reconnut celle qu'Henri avait ôtée de son paquet. Il s'était amusé à monter et à descendre au galop les escaliers en frappant sur la rampe avec
cette corde, ne la trouvant bonne à aucun autre usage; et, avec sa négligence ordinaire, il l'avait laissée accrochée à l'endroit où il l'avait jetée en entendant sonner la cloche du dîner.
Le pied de la pauvre Patty était horriblement foulé. Henri se repentait vivement de son étourderie y et il se fût peut-être abandonné à ses regrets, si les fils de lady Diana n'étaient venus l'en distraire.
Le soir, Patty ne put pas courir comme d'habitude. Elle resta assise sur le sopha , mais elle dit qu'elle ne songeait pas à son mal , grâce à Benjamin , qui avait la bonté de jouer aux pailles avec elle.
« C'est bien, Benjamin, dit M. Gresham ; il ne faut jamais avoir honte de témoigner de la complaisance à ceux qui sont plus jeunes et plus faibles que nous ; et personne ne te prendra pour un sot parce que tu joues aux pailles afin d'amuser une enfant de six ans. »
Henri n'était pas tout à fait de l'avis de son oncle. Quand il vit le soir, en arrivant, Benjamin jouer avec sa petite cousine, il ne put s'empêcher de sourire dédaigneusement et de lui demander s'il comptait passer la nuit avec ces joiyoux. Il s'informa légèrement de Patty et s'empressa de raconter toutes les nouvelles qu'il avait recueillies chez lady Diana. Il espérait se donner ainsi l'air d'un personnage important.
« Vous ne savez pas, mon oncle l voua ne savez pas Benjamin! B'écria-t*il ; nous verrons" au premier jour du mois prochain les choses les plus délicieuses qu'on ait jamais vues aux Dunes, Ah! Dieu, j'ai hâté quô cette quinzaine soit écoulée. Je ne pense plus qu'à ce beau jour» *
M. Gresham demanda pourquoi le ï ¥t septembre serait un jour plus heur eut que les autre*.
* Vous ne savez pas» répondit Henri, que lady Diana monte à cheval d'une manière délicieuse, qu'elle tire de Tare, qu'elle,*..
-~ Je n'en doute pas, dit M. Gresham; mais oh veux- tu en venir?
-*■ Écoutez-niôi donc, mon chef oncle..** Nous allons avoir des courses aux Dunes le 1 er septembre, et, après les courses» un tir à l'arc pour les dames. Il y en aura un aussi pour nous autres hommes, Benjamin» et lady Diana doit décerner un prix au plus adroit. Je me suis exercé déjà* et je te ferai voir démain le délicieux arc et la flèche que lâdy Diana m'a donnés, Mais peut-être» ajoùta-t-il avec un rire dédaigneux, préfères*tu à un arc des jouets d'enfaht *
Benjamin ne répondit rien sur le moment à cette raillerie; mais le lendemain, lorsqu'Henri apporta son arc, il lui fit voir qu'il savait parfaitement s'en servir.
< Tu es fort adroit , Benjamin » dit l'oncle , et ce-*
IL N'Y A PAS DE PETITE ÉCONOMIE. !2<i3
pendant tu ne t'en vantais pas. Je vais te donner un arc* et je suis sûr qu'en t'exerçant tu pourras devenir un bdn tireur avant le l ep septembre.
•— Mais, s'écria Henri, si vous voulez que Benja^ min concoure pour le prix, il lui faut un costume.
— Pour quelle raison ? dit M. Gresham.
-~ Parce que tout le monde en a un- Lady Diana a parlé de ce costume pendant tout le dîner, et il est réglé maintenant, à l'exception des boutons. Geux des jeunes Sweepstakes seront faits les premiers et serviront de modèles. Ils seront blancs et verts; ce sera très-beau, j'en suis sûr* Je vais écrire Ce soir à ma mère au sujet du mien, ainsi que m'y a engagé lady Diana. Je la prierai de me répondre sans fautej courrier par courrier; si maman fait quelque objection, ce qui n'est pas probable * parce qu'elle ne regarde jamais à la dépense, je commanderai mon costume chez le tailleur de lady Diana.
— Miséricorde 1 s'écria M. Gresham, qui était tout étourdi de la volubilité avec laquelle tout ce discours avait été prononcé. Puis il ajouta d'un air de simplicité : Je ne prétends pas être initié à toutes ces belles choses, mais je m'informerai; tu t'informeras, Benjamin, et, si tu crois un costume indispensable, je t'en donnerai un.
— Vousj mon oncle 1 comment, en vérité! reprit Henri saisi d'étonnement. Ma foi, c'est la chose du monde à laquelle je me serais le moins attendu» Je
ne vous aurais jamais cru de ces gens qui peuvent s'occuper d'un costume; je supposais que vous eussiez trouvé extravagant qu'on fît faire un habit pour s'en servir un seul jour; et là-dessus lady Diana pense tout comme moi, car, lorsque je lui citais la devise de votre cheminée de cuisine : il n'y a pas de petite économie, elle se mit à rire, et me dit que je ferais bien de ne pas vous parler de mon costume et de m'adresser pour cela directement à ma mère. Mais je vais dire à lady Diana combien vous êtes bon, mon oncle, et lui apprendre à quel point elle s'était trompée.
— Prends garde, dit M. Gresham, cette dame ne s'est peut-être pas trompée du tout.
— Mais ne venez-vous pas de dire que vous donneriez un costume à Benjamin?
— Oui, mais j'ai dit: « S'il le croit indispensable. »
— Je réponds qu'il vous en demandera un. On ne peut pas s'en passer.
— Laisse au moins Benjamin en juger par luimême.
— Mais, mon cher oncle, je vous assure, dit Henri avec vivacité, que la chose est toute jugée; je vous donne ma parole que lady Diana a décidé que ses fils auraient des costumes verts et blancs avec une cocarde de même couleur à leurs chapeaux.
— C'est possible, dit M. Gresham en conservant toujours le même calme. Allons, mettez vos chapeaux et venez avec moi; je connais un monsieur
dont les fils seront certainement à ce tir à Tare;
nous aurons chez lui toutes les informations nécessaires. Puis, quand nous l'aurons vu (il n'est pas encore onze heures), nous aurons le temps d'aller jusqu'à Bristol et d'acheter de l'étoffe pour Je costume de Benjamin , s'il lui en faut un absolument.
— Je ne sais que conclure de tout ce qu'il a dit, murmura Henri à l'oreille de Benjamin, en allant chercher son chapeau. Crois tu qu'il ait l'intention de te donner ce costume ?
— Je crois qu'il m'en donnera un si c'est nécessaire, ou plutôt si je le trouve moi-même nécessaire, répondit Benjamin.
— Demandes-en un, ou tu n'es qu'un sot, croismoi; tu ne peux pas t'en passer, je le sais bien, moi, qui ai diné hier encore avec lady Diana, et qui connais le programme de la fête depuis le commencement jusqu'à la fin. Je suis bien convaincu que ce monsieur chez qui nous allons va dire exactement comme moi.
— Nous verrons , » dit Benjamin avec une tranquillité qu'Henri ne pouvait pas comprendre quand il s'agissait d'une affaire de toilette.
Le monsieur chez qui alla M. Gresham avait trois
fils, qui tous devaient assister au tir à Tare, et tous trois affirmèrent en présence d'Henri et de Benjamin, qu'ils n'avaient jamais eu la pensée d'acheter un costume pour cette occasion, et qu'ils ne pouvaient citer parmi toutes leurs connaissances que deux, ou trois jeunes gens qui eussent l'intention de faire cette dépense inutile.
Henri fut tout surpris.
« Telle est la différence des opinions sur les grandes affaires de la vie, dit M. Gresham en regardant ses neveux. Vous entendez déclarer indispensable par certaines gens ce que d'autres regardent comme tout à fait inutile. Ce qu'il y a de mieux à faire en pareille circonstance, mes amis, c'est de juger par soi-même de quel côté sont les gens et les opinions les plus raisonnables. »
Henri était plus accoutumé à considérer ce qui est à la mode que ce qui est raisonnable. Sans comprendre le sens des paroles de son oncle, il lui répondit avec étourderie : « Ma foi, je ne m'occupe pas de ce que tout le monde pense ; je sais seulement ce que m'a dit iady Diana Sweepstakes, *
Il espérait que le nom d'une femme du monde allait inspirer le respect à toutes les personnes présentes. Sa surprise fut grande de voir sur chaque visage un sourire de raillerie. Mais il fut presque hors de lui quand il entendit parler de lady Diana
comme d'une femme nulle, extravagante, ridicule, et dont on devait soigneusement éviter l'exemple , au lieu de chercher à l'imiter.
« Eh bien ! mon cher Henri, dit JML Gresham en souriant, voilà de ces choses que l'expérience apprend aux jeunes gens. Tout le monde ne jugé pas de la même manière les caractères. Telle personne que Ton admire dans un salon est critiquée dans un autre ; de sorte qu'il vaut mieux s'en tenir à ce précepte : « Apprends à juger par toi-même. »
Henri avait l'esprit trop occupé de son costume pour être en état de rien discerner avec justesse. La visite terminée, l'oncle et les deux cousins se dirigèrent vers la route de Bristol , et, chemin faisant, Henri ne cessa de répéter tout ce qu'il avait déjà dit de la fête, de son costume et de lady Diana.
M. Gresham laissa tous les raisonnements du jeune homme sans réponse. Celui-ci n'en eût pas moins parlé beaucoup plus longtemps sur ce sujet qui captivait si fort son attention, si son odorat et ses yeux n'avaient été frappés tout à coup du parfum délicieux et de la vue appétissante de gâteaux aux confitures étalés dans la boutique d'un pâtissier.
« Oh! mon oncle, voyez donc les belles pâtisse* rie$. 11 faut que j'en achète; j'ai justement de l'ar* gent dans ma poche.
— Parce que tu as de l'argent dans ta poche , est-ce une raison pour manger? dit en riant M. Gresham,
— Mais, mon oncle, j'ai réellement faim, répondit Henri, il y a déjà longtemps que nous avons déjeuné. »
M. Gresham avait l'habitude de laisser à ses neéeux une grande liberté, afin de mieux éprouver le caractère de chacun d'eux, et il leur permit de faire ce qui leur serait agréable.
« Viens, Benjamin, si tih as de l'argent, dit Henri.
— Je n'ai pas faim, mon cousin.
— Gela veut dire, sans doute „ que tu n'as pas d'argent, dit Henri en riant d'un air de supériorité qu'il croyait permis aux riches vis-à-vis de ceux qui leur semblent plus pauvres ou plus économes.
— Il n'y a pas de petite épargne , » se dit Benjamin, qui ne manquait pas d'argent, comme le supposait son cousin.
Henri s'avança yers la boutique du pâtissier. Au même instant, un pauvre vieillard, qui balayait le détour de la route conduisant au pays de Galles, tendit son chapeau à Benjamin. Celui-ci, après avoir jeté les yeux sur le balai tout usé du mendiant, lui remit immédiatement deux pence, en disant : « Je voudrais vous en donner davantage, mais je ne puis faire que cela. »
Henri sortit de chez le pâtissier tenant à la main son chapeau plein de gâteaux.
Le chien du marchand, assis devant la porté de son maître, regardait d'un œil de convoitise Henri qui était en train de manger un gâteau à la reine.
Celui-ci, toujours prodigue, jeta un gâteau tout
entier au chien, qui n'en fit qu'une bouchée.
< Voilà pour deux sous de pâtisserie, » dit M. Grèsham.
Henri offrit des \ gâteaux à son oncle et à son cousin; mais ceux-ci le remercièrent, parce qu'ils n'avaient pas faim. Alors il se mit à manger comme un glouton, jusqu'à ce que, n'en pouvant plus, il s'écria : « Cette tartelette n'est pas bonne après le gâteau à la reine ; je n'en veux pas; et il allait la jeter dans la rivière.
— Oh! ne jette pas cette tartelette, dit Benjamin, tu seras peut-être content de la trouver dafts un autre instant; donne-la-moi plutôt.
— Je croyais que tu n'avais pas faim, dit Henri.
— Il est vrai que je n'ai pas faim maintenant, mais ce n'est pas une raison pour ne rien manger plus tard.
— Eh bienl voici ce gâteau, prends-le; il m'a rendu malade, je n'y tiens plus. »
Benjamin enveloppa le reste du gâteau de son cousin dans un morceau de papier, et le mit dans sa poche.
* Je commence à être bien fatigué ou plutôt je suis malade, dit Henri un peu plus loin. Il y a une station de voitures à quelques pas d'ici; nous devrions en prendre une, au lieu d'aller à pied jusqu'à Bristol.
— Pour un tireur à l'arc, tu supportes bien mal la fatigue, dit M. Gresham. Mais je ne demande pas mieux que de prendre une voiture, d'autant plus que Benjamin m'a prié hier de le mener voir la cathédrale, et je ne pourrais peut-être pas moi-même marcher jusque-là, quoique je ne sois pas malade d'avoir mangé trop de gâteau*.
— La cathédrale! s'écria Henri un quart d'heure après être monté en voiture, alors qu'il commençait à se trouver un peu mieux. La cathédrale! Est-ce que nous n'allons à Bristol que pour cela? Je croyais que nous devions aussi nous occuper d'un costume. »
HenVi prononça ces mots d'un air si piteux et si désappointé, qu'il semblait s'éveiller d'un rêve, et que son oncle et son cousin ne purent s'empêcher d'éclater de rire.
« Mais, mon oncle, reprlt-il d'un ton piqué, n'avez-vous pas dit que nous irions chez le tailleur chercher de l'étoffe pour un costume?
— C'est vrai, dit M. Gresham, je veux bien que nous y allions. Mais cela n'emploiera pas toute notre matinée. Nous avons tout le temps de choisir un costume et de visiter la cathédrale. »
Ce fut à la cathédrale qu'on se rendit d'abord. Henri était trop préoccupé de sa toilette pour admirer les vitraux, qui attirèrent immédiatement l'attention de Benjamin. Celui-ci ne se lassait pas de regarder ces magnifiques peintures sur verre et toutes celles qui couvrent* les murailles et le plafond.
M. Gresham, qui connaissait son désir de s'instruire, profita de cette occasion pour lui dire, au sujet de l'art perdu de la peinture sur verre et de l'architecture gothique, une foule de choses qu'Henri trouva extrêmement ennuyeuses.
« Viens donc, Benjamin, disait-il, viens donc, nous serons en retard. Que vois-tu donc de si beau sur ces fenêtres bleues et rouges?
— J'admire ces figures !
— Quand nous serons de retour à la maison, mon ami, dit M. Gresham, je te ferai voir un ouvrage très -intéressant sur ces figures coloriées.
— Écoutez, s'écria tout à coup Benjamin. Entendez-vous ce bruit? »
Tous trois écoutèrent, et ils entendirent un oiseau qui chantait dans la cathédrale.
f C'est notre vieux rouge-gorge , dit le jeune homme qui avait ouvert la porte de la cathédrale.
■"- Oui, dit M, Gresham; tenez, mes enfants, le voici perché sur l'orgue; il se tient souvent là, et chante pendant que l'organiste joue.
— Il a déjà passé ici bien des hivers, ajouta le gardien; on dit qu'il a quinze ans, et il est tellement apprivoisé que, si j'avais un morceau de pain, il descendrait le manger dans ma main.
— J'ai un morceau de tartelette, s'écria joyeusement Benjamin, tirant de sa poche les restes qu'Henri avait voulu jeter à la rivière.... Je vous en prie, faites venir le rouge-gorge manger dans votre main. »
Le gardien émietta la tartelette et appela l'oiseau, qui battit des ailes et gazouilla de plaisir en apercevant le pain. Mais il ne quitta pas l'orgue.
« Il a peur de nous, dit Benjamin. Il n'a sans doute pas l'habitude de manger devant des étrangers.
— Ah ! ce n'est pas cela, monsieur, dit le jeune homme avec un profond soupir. Il ne craint pas de manger en public; il fut un temps où, malgré la présence d'une foule de personnes, il venait à mon premier appel prendre des miettes dans ma main. Ce n'est pas sa faute s'il ne descend pas maintenant, le pauvre petit. Il ne me reconnaît plus depuis l'accident qui m'est arrivé, depuis que j'ai ce bandeau. » Et le jeune homme portait la main à son œil droit, que recouvrait un bandeau noir.
Benjamin lui demanda quel accident lui était arrivé. Alors il raconta que quelques semaines auparavant, en passant dans les rochers de Clifton, pen-
dant que Ton faisait sauter une mine, il avait été atteint d'une pierre à l'œil droit.
« Je m'en désole peu pour moi-même, monsieur, dit le jeune homme, mais je ne puis plus travailler aussi bien qu'autrefois pour ma mère qui est paralytique; et puis j'ai plusieurs frères et sœurs qui sont tout jeunes et qui ne peuvent pas encore se suffire, malgré toute leur bonne volonté.
— Où demeure votre mère? demanda ]\t. Gresham.
— Pas loin d'ici, monsieur, tout près de la porte de l'église ; c'est elle qui la montrait autrefois aux étrangers, avant d'avoir perdu l'usage de ses membres.
— Allons chez elle, mon oncle, » dit Benjamin. Et ils sortirent de la cathédrale.
Ils entrèrent dans la demeure de la pauvre femme : c'était plutôt une cabane qu'une maison ; mais, si pauvre qu'elle fût, tout y était d'une extrême propreté.
La vieille était assise sur son lit et dévidait de la laine : trois enfants pâles, maigres et à demi vêtus, étaient occupés, les uns à piquer des épingles sur une feuille de papier pour un épinglier, les autres à trier des chiffons pour un fabricant de papier.
« Quel horrible réduit! dit Henri en soupirant; je ne croyais pas qu'il y eût au monde rien d'aussi triste. J'avais aperçu souvent des maisons bien misérables en me promenant par la ville dans la voi-
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ture de ma mère, mais je n'en avais jamais vu l'intérieur et je n'erî connaissais pas les habitants.,.. C'est horrible, en vérité, de pensei- que ces gens sont obligés de vivre ici. Je voudrais que ma mère m'envoyât plus d'argent pour que je pusse les soulager. J'avais un écu; mais, ajouta-t-il en tâtant ses poches, j'ai dépensé mon dernier schelling pour ces mauvais gâteau* qui m*0ht fait îftaL Ah! jevou* drais bien avoir mon schilling ; maintenant je le donnerais de bon cœur à ces pauvres gens. *
Benjamin gardait le silence. Il n'était pas moins touché de compassion que soft cousin. Seulement il y avait une différence dans la douleur des deux jeunes gens.
Henri était à peine remonié dans là voiture, qu'il avait oublié le spectacle de misère auquel il venait d'assister; la vue des charmants .magasins de WincL sireet et la pensée de son costume l'absorbaient tout entier.
à Ah ! maintenant, voyons nos costumes , dit-il en sautant joyeusement hors de la voiture, au mo* ment où son oncle venait de la faire arrêter devant la porte d'un marchand de draps.
— Mon oncle, dit benjamin à M* Oresham avant de descendre, je ne crois pas qu'un costume me soit nécessaire; je vous suis reconnaissant de votre bonté, mais j'aime autant que vous ne fassiez pas cette dépense pour moi.
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• — Laisse-moi descendre et nous verrons ensuite, dit M. Gresham ; peut-être changeras-tu d'avis à 4a vue des belles étoffes vertes et blanches et desépaulettes.
— Oh ! assurément non, » dit Benjamin en riant. Les étoffes et les épaulettes furent apportées à la
grande satisfaction d'Henri. M. Gresham prit une plume et calcula pendant un instant; puis, présentant à ses neveux la feuille de papier sur laquelle , il avait tracé ses chiffres, il leur dit: « Examinez ceci, et dites-moi s'il n'y a pas d'erreur.
— Examine-le, toi, "Benjamin, dit Henri un peu embarrassé ; je ne calcule pas très-promptement. »
Benjamin vérifia en un clin d'œil les chiffres de son oncle.
« Est-ce exact ? demanda M. Gresham.
— Tout à fait exact, mon oncle.
— Eh bien, par ce calcul, je vois qu'avec la moitié du prix de vos costumes je puis acheter pour chacun de vous un ample et chaud vêtement qui ne vous sera pas inutile, je pense, cet hiver sur les Dunes.
— Oh! mon oncle, dit Henri d'un air alarmé, nous ne sommes pas en hiver. Il ne fait pas encore froid ; nous n'avons pas besoin d'ici longtemps de vêtements chauds.
— Ne te rappelles-tu pas, Henri, comme le vent nous glaçait avant-hier quand nous faisions courir
notre cerf-volant sur les Dunes?... et puis l'hiver viendra toujours, quoiqu'il soit encore éloigné. »
M. Gresham tira de sa poche six guinées, et il en plaça trois devant Henri et trois devant Benjamin.
« Mes amis, dit-il, je crois que chacun de vos costumes coûtera trois guinées; je vous donne à tous deux cette somme, disposez-en comme il vous plaira. Eh bien! Henri, qu'en dis-tu?
— Mais, dit Henri, un paletot est une excellente chose assurément, et si, comme vous le dites, il coûte moitié moins cher que le costume, il restera beaucoup d'argent.
— Sans doute, environ vingt-cinq schellings.
— Vingt-cinq schellings! Je pourrais acheter une foule de choses avec cette somme. Mais il faudra que je me passe du costume, si j'ai le paletot.
— Certainement.
— Ahl mon oncle, dit Henri avec un soupir et en jetant un regard sur les épaulettes, s'il vous était indifférent que je choisisse le costume....
— Je te laisse libre de prendre ce qui te convient le mieux, dit M. Gresham.
— Eh bien ! toutes réflexions faites, je crois qu'il vaut mieux que je prenne le costume, car j'en ai besoin dès à présent. Vous savez que la réunion du tira Tare a lieu dans quinze jours ; quant au paletot, d'ici aux grands froids, qui n'arriveront pro-
bablement pas avant Noël, je prierai'papa de me l'acheter, et puis je demanderai de Kargent à ma mère et elle m'en enverra. »
A ce raisonnement, qui ne s'appuyait que sur des espérances, M. Gresham ne fit aucune réponse; mais il acheta l'étoffe pour le costuîne d'Henri, et ordonna qu'on le fît faire chez le tailleur des fils de lady Diana Sweepstakes.
La joie d'Henri était à son comble.
« Comment dépenserai-je les trois guinées? demanda M. Gresham à Benjamin. Voyons, que désires-tu î
— Un paletot, mon oncle. »
M. Gresham acheta le paletot, et il resta vingtcinq schellings sur les trois guinées de Benjamin. « Que veux-tu encore ? demanda l'oncle.
— Des flèches, s'il vous plaît : trois flèches.
— Mon ami, je t'ai promis un arc et des flèches.
— Pardon, mon oncle, vous ne m'aviez promis qu'un arc.
— Je ne comptais pas te donner l'un sans l'autre. Mais je suis enchanté de ta modestie, tu auras ces trois flèches. Voyons, continue; comment emploierons-nous tes vingt-cinq schellings ?
— Si vous le voulez bien, mon oncle, nous achèterons des habits pour ce pauyre jeune homme qui a un bandeau sur l'œil.
— J'ai toujours pensé, dit M. Gresham en ser-
rant la main de Benjamin, que l'économie et la libéralité se tiennent de plus près que ne le croient bien des gens. Choisis des habits pour ce pauvre garçon, mon cher ami^ et paye-les.... Je ne te louerai pas de cette action, parce que je sais que tu dois trouvef en toi-même ta meilleure récompense. Maintenant, en voiture, mes enfants, et partons; j'ai peur que nous ne soyons en retard. Cependant, Benjamin, il faut que nous portions ce que tu as acheté pour ton protégé. »
Ils retournèrent donc chez le jeune gardien de la cathédrale.
Quand ils furent devant la maison, M. Gresham
fit arrêter la voiture, et Benjamin, son paquet sous le bras, s'élança vers la porte.
«Attends, attends, je te suis, s'écria l'oncle. J'aime à voir faire des heureux autant que toimême.
— Et moi aussi, s'écria Henri, je vais avec vous. Je regrette presque qu'on ait envoyé si promptement mon costume chez le tailleur. »
Et quand il vit l'impression de bonheur et de reconnaissance avec laquelle le jeune homme recevait le présent de Benjamin, quand il entendit les remercîments de la mère et des petits enfants, Henri soupira et dit : « Heureusement que ma mère m'enverra bientôt de l'argent. »
Cependant, quand il fut de retour à la maison, la
vue du délicieux arc que lady Sweepstakes avait envoyé lui rappela tous les charmes de son costume vert et blanc, et il ne regretta plus de l'avoir envoyé chez le tailleur.
c Mais je ne comprends pas , mon cousin, dit Patty, pourquoi tu appelles cet arc un arc délicieux. Tu emploies le mot délicieux k chaque instant.*. Un délicieux uniforme/ de délicieuses distractions. Tu disais l'autre jour, je m'en souviens, que nous aurions de délicieuses fêtes aux Dunes le 1 er septembre. Que veut dire délicieux?
— Ah! ce que veut dire délicieux?... Ne saistu pas ce que cela yeut dire? mais c'est un mot que tout le monde emploie, c'est un mot à la mode; cela veut dire... cela veut dire délicieux. »
Patty ne put s'empêcher de dire en riant :
« Voilà une singulière explication.
— Cela ne peut pas mieux s'expliquer, dit Henri. Ce n'est pas ma faute si tu ne comprends pas; tout le monde comprend cela, excepté les enfants. C'est un de ces mots qu'il faut avoir adopté pour être à même d'e l'expliquer. Il y aura des fêtes délicieuses aux Dunes le 1 er septembre, c'est à dire que ce sera superbe, magnifique. Mais, après tout, à quoi sert de discuter là-dessus? Donne-moi mon arc; il faut que j'aille m'exereer. »
Benjamin, muni de l'arc et des trois flèches que lui avait donnés son oncle, accompagna Henri, et
les deux jeunes gens continuèrent à s'exercer ainsi chaque jour avec persévérance.
Quand les efforts sont égaux, le succès est à peu près égal ; aussi Henri et Benjamin, à force d'exercice, devinrent d'excellents tireurs, et il eût été difficile de décider lequel- des deux était le plus adroit.
Le 1 er septembre si désiré arriva enfin.
«Quel temps fait-il? fut la première question d'Henri et de Benjamin quand ils s'éveillèrent.
— Le soleil brille, mais le vent est piquant et un peu fort.
— Ah! dit Benjamin, je ne serai pas fâché d'avoir mon paletot aujourd'hui; car j'ai dans l'idée qu'il ne fera pas chaud sur les Dunes, surtout quand il faudra que nous restions tranquilles pendant que les autres tireront.
— Oh! moi je n'aurai pas froid, dit Henri en revêtant ses beaux habits et se regardant avec complaisance.
— Bonjour, mon oncle , comment vous portezvous? dit Henri avec éclat quand il entra pour déjeuner dans la salle à manger.
— Très-bien, je te remercie, » répondit tranquillement M. Gresham sans avoir l'air de s'apercevoir que son.neveu était mis autrement qu'à l'ordinaire et qu'il cherchait un compliment.
Henri fut piqué. Personne ne s'occupa de lui plus
que d'habitude. A peine si la petite Patty elle-même jeta un regard sur ses épaulettes.
« Papa, dit-elle en déjeunant, mon entorse est parfaitement guérie maintenant. Je pourrai trèsbien aller à pied jusqu'aux Dunes. J'ai bien souffert , de cette entorse ; mais Benjamin me donnait du courage en jouant aux pailles avec moi : il est si bon, Benjamin ! Aussi avec quel plaisir je lui a| raccommodé ses gants hier au soir! Les voici, ditelle ; j'y ai passé beaucoup de temps , mais je les crois assez bien réparés. Tenez, papa, regardez la couture.
— Je ne m'y connais guère, mon enfant, dit M. Gresham en examinant le gant avec attention, mais il me semble que voilà un point qui est trop long.
— Oh ! papa, je vais réparer cela dans une minute ; mais je ne croyais pas que vous eussiez si bien examiné mon ouvrage.
— Il ne faut pas te fier à ma vue basse, dit M. Gresham en embrassant sa fille, rien ne m'échappe, Par exemple, je vois très-bien que tu es une petite fille reconnaissante , que tu as le désir
. d'être utile à ceux qui se sont montrés bons pour toi, et en considération de cela je te pardonne ton point trop long. . •
— Je réparerai mieux tes gants une autre fois, Benjamin, dit Patty.
— Oh ! moi je les trouve très-bien, et je te remercie beaucoup. Je désirais justement les avoir pour garantir mes mains du froid aujourd'hui, car je ne puis pas me servir de mon arc quand j'ai les doigts engourdis. Tiens, regarde donc, Henri: lu disais que ces gants étaient bons à jeter ; ils n'ont pas un trou maintenant.
— Sont-ils ridicules, se dit Henri, de parler si si longtemps d'une paire de gants et de ne pas s'occuper de mon costume! Heureusement que lady Diana et ses fils ne manqueront pas de m'en faire compliment, et cela me console. Est-ce que nous n'allons pas bientôt partir? Vous savez que tout le monde se réunit à midi. C'est à une- heure que commencent les courses, et lady Diana a recommandé que ses chevaux fussent prêts à dix heures. »
M. Stephen, le sommelier, entra en ce moment et interrompit Henri : « Un pauvre homme qui a un bandeau sur l'œil et qui arrive de Bristol, désire parler à ces messieurs. Je lui ai dit qu'ils allaient sortir, mais il prétend qu'il ne les retiendra qu'une minute.
— Faites-le monter, dit M. Gresham,
— Mais je suppose, fit Henri en soupirant, que M . Stephen se trompe quand il dit : « Ces messieurs ; » ce pauvre homme ne veut sans doute parler qu'à Benjamin. Ah ! le voici.... Oh! Benjamin, il a l'ha-
bit neuf que vous lui avez donné, dit tout bas Henri qui au fond avait un excellent cœur; comme il est bien mieux ainsi qu'avec ses haillons ! Ah! c'est à vous qu'il s'adresse, Benjamin. »
Le jeune homme salua d'un air qui exprimait toute la reconnaissance dont il était pénétré, mais qui n'avait rien de servile, et il tâcha d'être d'une politesse égale envers les deux cousins.
.« J'ai une commission à faire pour le pasteur de notre paroisse à Redland Ghapel, au-delà (tes Dunes, dit-il à M. Gresham, et ma mère, sachant que votre maison se trouve sur mon chemin, m'a chargé d'offrir à ces messieurs deux balles de laine qu'elle a faites pour eux. » En disant ces mots, le jeune homme tirait de sa poche deux balles à raies vertes et oranges. « C'est bien peu de chose, monsieur; mais vous ne les dédaignerez pas, j'en suis sûr, en pensant que c'est le travail de ma mère et qu'elle ne peut se servir que de sa main gauche. »
Il présenta les deux balles à Benjamin et à Henri.
« Elles sont toutes deux semblables, messieurs, leur dit-il, et elles sont meilleures que vous ne le supposez peut-être, car elles rebondissent plus haut que votre tête : c'est moi-même qui les ai remplies de liège.
— Elles sont charmantes, et nous vous en remercions sincèrement, » dirent les deux jeunes
gens en prenant les balles qu'ils essayèrent immédiatement. Ils les trouvèrent excellentes : elles rebondissaient plus haut que la tête de M. Gresham. La petite Patty sautait de joie quand tout à coup on frappa violemment à la porte.
« Ce sont MM. Sweepstakes qui demandent M. Henri, dit Stephen. Ces messieurs disent que les jeunes gens en costume doivent se rendre aux Dunes tous ensemble, précédés d'un tambour et d'un fifre. Je n'ai peut-être pas parfaitement compris, car ces messieurs parlaient à la fois ; mais je crois que c'est là le sens de leurs paroles.
-— Oui, oui, dit Henri avec vivacité, vous ne vous' trompez pas : on a décidé cela le jour où j'ai dfné chez lady Diana , et même lady Diana doit
se rendre à cheval avec un grand nombre de cavaliers.
— • Pen importe, dit M. Gresham, il ne faut pas faire attendre plus longtemps MM. Sweepstakes; décide-toi, Henri. Veux-tu t'en aller avec eux ou bien avec nous?
— Mais, mon oncle, il est convenu que tous les costumes doivent être ensemble.
— Eh bien, va-t'en, puisque tu fais partie des costumes, » dit M. Gresham.
Henri descendit avec tant de précipitation qu'il oublia son arc. Benjamin s'en aperçut en prenant le sien, et le jeune homme de Bristol, que M. Grès-
ham avait engagé à déjeuner, entendit faire cette observation :
« Je sais qu'il tenait à porter son arc, disait Benjamin, parce qu'il est orné de rubans de la même, couleur que sa cocarde, et que c'est un complément de la tenue de tireur d'arc.
— Si vous voulez me le permettre je vais courir après M. Henri et le lui remettre.
— Je vous serai bien obligé. »
La route des Dunes était couverte de monde; toutes les fenêtres étaient garnies de dames en grande toilette qui attendaient le passage de la société des tireurs d'arc.
Cette société se trouvait réunie sur la place, devant la librairie de M. Venley. Elle était prête à se mettre en marche; le tambour n'attendait plus que le signal de lady Diana.
« Où sont votre arc et vos flèches, mon jeune ami? dit tout à coup cette dame à Henri en passant en revue son régiment de bambins; vous ne pouvez pas marcher sans vos armes. »
Henri les avait envoyé chercher, mais son messager ne revenait pas, et il regardait de tous côtés avec anxiété. « Ah! les voici, s'écria-t-il soudain; je reconnais les rubans. C'est ce brave garçon de Bristol qui me les apporte. Je ne méritais pas tant de bonté de sa part, » ajouta-t-il tout bas.
Le jeune homme arriva tout hors d'haleine et
remit à Henri son arc et ses flèches; il n'avait pas encore eu le temps de s'éloigner que lady Diana lui cria : « Arrière*, mon garçon, arrière; votre bandeau ne fait pas bon effet parmi nos costumes; ne vous tçnez pas si près, on croirait que vous êtes avec nous. »
Le pauvre blessé, dont l'intention n'était pas de rester là, obéit tranquillement à l'injonctioi^ de lady Diana. Le tambour battit, le fifre se fit entendre, et les archers se mirent en route, à la grande admiration des spectateurs. Henri s'avançait fièrement; il lui semblait que l'univers entier devait avoir les yeux sur ses épaulettes, tandis qu'en réalité personne ne faisait attention à lui pas plus qu'aux autres.
Le trajet lui parut plus court que d'habitude; mais quelle fut sa désolation quand, arrivé à un endroit où la route se trouvait en mauvais état, il vit lady Diana monter à cheval pour éviter la boue, et les cavaliers qui l'accompagnaient suivre son exemple!
« Nous pouvons laisser les enfants se rendre seuls, dit lady Diana au jeune homme qui lui tenait l'étrier. Je vais appeler un d'eux pour lui indiquer le lieu du rendez-vous. »
Elle appela, et Henri, qui se trouvait en avant, s'élança avec rapidité vers la dame pour recevoir ses ordres.
Ainsi que nous l'avons déjà dit, il faisait ce jourlà un vent assez vif, et Henri ne pouvait pas garantir son visage pendant que lady Diana lui parlait; il tira son mouchoir et fit sauter en même temps la balle qui lui avait été donnée dans la matinée, et que par mégarde il avait laissée dans sa poche, selon sa négligence habituelle.
« Oh! ma balle neuve, » s'écria-t-il en courant pour la rattraper. Et au moment où il se baissait pour la saisir, un coup de vent enleva son chapeau, qu'il avait déjà eu beaucoup de peine à garder sur sa tête jusque-là, faute d'un cordon pour le retenir. On se rappelle que notre héros prodigue l'avait employé pour faire tourner son sabot.
Le cheval de lady Diana, effrayé à la vue du chapeau, se cabra. La belle, amazone se rendit maîtresse de sa monture, mais le costume d'Henri fut cou vert de boue.
« Petit nigaud, dit-elle, ne pouvait-il pas garder son chapeau sur sa tête? »
Pendant ce temps, le chapeau roulait, poussé par le vent, et Henri courait à sa poursuite au milieu des rires de tous ses amis. Enfin le malheureux chapeau s'arrêta; Henri allait le prendre, quand le sol céda tout à coup sous ses pieds. Il se trouvait sur un terrain mouvant; il enfonça jusqu'aux genoux dans la boue, et tous ses efforts pour sortir de cette position n'eurent d'autre résultat que d'éclabous-
ser plus haut ses brillants habits. Ses amis, qui le regardaient de loin, ne purent s'empêcher de rire de son infortune.
Par bonheur, le jeune homme de Bristol que lady Diana avait traité d'une façon si insolente, passait en ce moment. Il aperçut notre héros dans l'embarras et s'empressa de venir à son secours. Il le retira de la boue et le conduisit chez une dame du voisinage qui lui fit un excellent accueil, quand elle sut qu'il était le neveu de M. Gresham.
De là, l'obligeant garçon courut chez M. Gresham demander des bas et des souliers propres pour Henri. Celui-ci ne pouvait se décider à renoncer à son uniforme; il le frottait en tous sens, lavait les taches et disait : « La brosse enlèvera tout cela quand ce sera sec. » Mais bientôt la crainte d'arriver trop tard au rendez-vous l'emporta sur celle de paraître avec des vêtements tachés. 11 répétait sans cesse à la dame qui faisait sécher son habit" :
« Dépéchez-vous, j'arriverai trop tard. Faites un plus grand feu, je perdrai mon tour. Donnez-moi mon habit, je vais le mettre tel qu'il est. » Mais il n'y parvint pas facilement, car l'étoffe s'était rétrécie en séchant.
De nombreuses taches restaient encore sur les épaules et les basques de l'habit; mais Henri ne fit attention qu'aux revers, qui étaient propres, et il se dit : « Je suis aussi bien qu'auparavant; » puis,
prenant son arc, dont les rubans avaient disparu, il se remit en route pour les Dunes.
Tous ses compagnons étaient hors de vue. « Je suppose que mon oncle et Benjamin étaient déjà partis quand vous êtes allé chercher mes souliers et mes bas?
— Oui, monsieur, ils étaient partis depuis une demi-heure. »
Henri pressa le pas ; quand il arriva au lieu de la fête, où une foule compacte et de nombreux équipages étaient réunis, sa mine excita des rires de tous côtés, mais il ne s'en aperçut pas. Il entendit bientôt la voix de lady Diana qui engageait un pari pour un des tireurs.
« Le tir est commencé, s'écria-t-il. Laissez-moi passer, je suis un des archers; ne voyez- vous pas mon costume vert et blanc ?
— C'est noir et blanc que vous voulez dire? » répondit l'homme auquel Henri s'adressait; et la foule, en s'ouvrant pour lui faire un passage, n'épargna pas au jeune homme les rires et les critiques sur son habit tout taché de boue.
Enfin il arriva au milieu des archers, mais ce fut en vain qu'il chercha ses amis parmi eux. Les jeu- Sweepstakes faisaient chorus avec les rieurs, et lady Diana elle-même semblait se réjouir de sa confusion.
« Pourquoi n'avez-vous pas retenu votre cha-
peau? dit-elle à Henri. Vous êtes cause que j'ai failli me mettre dans l'état où vous êtes. Ne restez pas là, ajouta-t-elle, vous pourriez recevoir une flèche dans le visage.
— Oh! où est mon oncle? où est Benjamin? »
dit Henri en s'éloignant.
Il était tellement hors de lui, qu'il ne pouvait reconnaître aucune physionomie parmi toutes celles qui l'entouraient. Tout à coup il se sentit saisir par le bras ; il se retourna et, à sa grande satisfaction il aperçut son cousin Benjamin.
« Retire-toi d'ici, dit Benjamin, et prends mon paletot ; tiens, le voici. »
Henri fut bien heureux de pouvoir cacher son uniforme sous le vêtement qu'il avait dédaigné. 11 arracha la cocarde salie de son chapeau, et bientôt il eut repris assez de calme pour raconter à son oncle et à Patty, inquiets de son absence, l'accident qui lui était arrivé. Henri s'attachait à prouver à Patty que la cause de son malheur n'était point d'avoir pris le cordon de son chapeau pour faire tourner-son sabot. Quand on l'appela au tir :
« J'ai les doigts engourdis, dit Henri en soufflant dans ses mains.
— Venez, venez; je ne suis qu'à un pouce du but, lui dit le jeune Sweepstakes, je suis curieux de voir qui en approchera davantage. Tirez, Henri; mais
d'abord il faut que vous sachiez les conventions :
elles ont été réglées avant votre arrivée. Vous avez trois coups à tirer avec votre arc; mais, sous aucun prétexte, vous ne pouvez emprunter Tare ou les flèches de quelqu'un pour vous en servir. »
Sweepstakes avait eu de bonnes raisons pour faire adopter ce règlement. Il savait qu'aucun de ses concurrents n'avait des armes aussi bonnes que les siennes.
Plusieurs jeunes gens n'avaient apporté qu'une flèche, et cette défense d'en emprunter d'autres à personne leur enlevait deux chances sur trois d'obtenir le prix.
« Vous êtes heureux, vous, dit Sweepstakes, vous avez vos trois flèches; allons, allons, vous n'avez pas le temps de souffler sur vos doigts , tirez. »
Henri était Surpris de la manière brusque dont lui parlait Sweepstakes ; il ignorait encore combien ceux qui se disent nos amis changent facilement à notre égard, quand leur intérêt se trouve en opposition avec leurs sentiments.
Henri avait les doigts tellement engourdis qu'il pouvait à peine fixer la flèche sur la corde de son arc. Néanmoins, pressé par son rival impatient, il ajusta le but et tira.
Le trait frappa un quart dé pouce plus loin que celui de Sweepstakes.
Henri saisit sa seconde flèche.
« Si j'ai seulement un peu de chance..., » dit-il.
Mais, au moment où il prononçait ces mots, la corde de l'arc se rompit.
« C'est fini pour vous, s'écria Sweepstakes triomphant.
— Je vais lui prêter mon arc, dit Benjamin.
— Non pas, non pas, c'est contre le règlement ; votre arc ne doit servir qu'à vous seul, vous ne pouvez pas le prêter. »
C'était le tour de Benjamin.
Son premier trait ne fut pas heureux, le second toucha au même endroit qu'Henri.
«Vous n'avez plus qu'une flèche, » s'écria Sweepstakes tout rayonnant.
Benjamin, avant de lancer le trait décisif, examina son arc, et, au moment où il tirait sur la corde pour l'éprQuver, elle se rompit. Sweepstakes* battit des mains. Mais sa joie fut de courte durée. Il vit notre prévoyant héros tirer tranquillement de sa poche un excellent bout de ficelle.
« Elle est donc éternelle, cette ficelle! s'écria Henri, qui reconnut celle du paquet.
— Oui, dit Benjamin en la fixant à son arc, je l'ai mise aujourd'hui dans ma poche, parce que j'avais pensé qu'elle pourrait m'être utile. »
Il tendit son arc pour ladernière fois. Le traitpartit. « Oh! papa, s'écria Patty, c'est lui qui a touché le plus près, je le vois d'ici. »
II, N'Y A PAS DE PETITE ÉCONOMIE. 275 Sweepstakes s'élança vers le but avec inquiétude.
Aucun doute n'était possible, Benjamin était victorieux. Le prix lui fut décerné.
Henri s'écria, en considérant la ficelle :
* Allons, cette ficelle vous a porté bonheur, Benjamin !
— Bonheur, parce qu'il a eu soin de la conserver, dit M. Gresham.
— C'est vrai, reprit Henri. On a raison de dire qu'il n'y a point de petite économie, et qu'il est bon d'avoir deux cordes à son arc. »
M. et Mme Montagne étaient venus passer la belle saison à Clifton, avec leurs trois enfants, Frédéric, Sophie et Marianne, dont l'éducation formait l'objet constant de leur sollicitude. Ils prenaient surtout à tâche d'éviler tout ce qui, pour un moment de satisfaction ou d'amusement passager, pouvait compromettre le bonheur à venir de leurs enfants. Pénétrés de l'extrême importance des premières impressions et de l'influence des circonstances extérieures sur l'esprit et le cœur des jeunes gens, ils cherchaient avec le plus grand soin à leur faire en-
visager sous son véritable point de vue tout objet nouveau et toute idée nouvelle.
C'est inconsidérément que Ton dit quelquefois : * Il faut laisser les enfants voir et juger par euxmêmes. » A peine capables de découvrir une partie des objets, comment pourraient-ils en saisir l'ensemble? Les aperçus qu'ils prennent dans les relations du monde, les observations incomplètes qu'ils peuvent y faire, leur donnent souvent 1ine idée fausse des causes du bonheur, et les conduisent à une trompeuse appréciation du caractère des hommes et des positions sociales. Aussi M. et Mme Montagne apportaient-ils la plus grande circonspection dans le choix de leurs connaissances : ils étaient . justement persuadés que la conversation forme une partie importante de l'éducation des enfants.
En arrivant à Clifton, ils cherchèrent à louer une maison pour eux seuls. Mais la plupart des logements étaient déjà occupés, et ils furent obligés de prendre un appartement dans un hôtel habité par d'autres personnes.
Pendant les quinze premiers jours, ce fut à peine s'ils entrevirent les locataires qui demeuraient au même étage. Un vieux quaker et sa sœur Berthe - étaient leurs tranquilles voisins. L'embonpoint florissant de la demoiselle avait attiré l'attention des enfants, qui se demandaient comment on pouvait, avec un teint si frais et si vermeil, avoir besoin de
venir aux eaux. Sa toilette recherchée, l'élégance de ses vêtements excitaient leur admiration. Ils avaient remarqué avec quel soin extrême son frère veillait à ce que sa robe ne touchât pas à la roue lorsqu'elle montait en voiture. Cette circonstance et l'extérieur bienveillant du vieux monsieur les avaient convaincus de l'extrême affection qu'il portait à sa sœur. Ils étaient persuadés que ces deux personnes étaient les plus heureuses du monde; ils ne leur avaient pourtant jamais parlé et n'avaient fait que les voir en passant.
Il n'en était pas ainsi de la demoiselle qui occupait le rez-de-chaussée. On la voyait toujours sur l'escalier, dans les corridors ou à sa fenêtre. Il semblait qu'elle fût douée de la faculté de se trouver partout au même instant. On n'entendait que sa voix criarde dans la maison. Dès le premier jour qu'elle rencontra les enfants de Mme Montagne sur l'escalier, elle arrêta Ja petite Marianne pour lui faire mille caresses. « Ma chère mignonne, lui dit-elle, que vous êtes gentille ! Venez m'embrasser. Comment vous mmmez-vous? Moi, je m'appelle Thérèse Tattle. » iîe renseignement était tout à fait inutile, parce que vingt fois dans la matinée toute la maison était réveillée par le bavardage de la servante de Mlle Thérèse Tattle. « Mlle Thérèse Tattle estelle là?... Oui, Mlle Thérèse est ici.... Mlle Thérèse n'y est pas. »
Personne aux eaux ne menait une vie aussi agitée que Mlle Tattle. Personne n'avait d'aussi nombreuses connaissances. Elle prenait note de tous les nouveaux venus. Elle commentait régulièrement les listes des souscripteurs de bals, de concerts et de lectures. Sans jamais rien lire autre chose, L'esprit libre de soucis domestiques, elle meublait sa mémoire de la nomenclature des naissances, des décès et des mariages. Elle savait toutes les anecdotes amusantes, instructives ou scandaleuses qui sont indispensables h la conversation des eaux et essentielles à celle qui veut avoir la réputation d'une « femme aimable. » C'est ainsi qu'on désignait Mlle Thérèse Tattle.
Dès que cette aimable personne eut appris qu'une famille distinguée venait de s'installer au premier étage, elle fit tout au monde pour lier connaissance avec les nouveaux arrivés. Il ne lui avait pas fallu longtemps pour apprendre sur cette famille,* en questionnant les domestiques, tout ce qu'elle désirait savoir. D'ailleurs le nom de Montagne seul aurait suffi pour lui faire désirer de s'iitfroduire chez ses voisins. Elle commença p.ir faire la cour à la petite Marianne. Ce furent d'abord des agaceries, des sourires, des signes de tête, puis des mots gracieux jetés en passant. Ce manège prévint Marianne, qui était une bonne petite fille, en faveur de Mlle Thérèse. Elle se crut obligée de ré-
pondre à son tour par des sourires. La porte du salon de Mlle Thérèse était presque toujours entrouverte lorsque Marianne passait, et elle apercevait un magnifique perroquet vert qui faisait son admiration. Un matin la porte se trouva toute grande ouverte. Marianne s'arrêta et ne put retenir une exclamation. « Oh! le joli Jacquot, » dit-elle. Mlle Thérèse saisil l'occasion. Elle prit la petite par la main, et la fit entrer pour voit* Jacquot de plus près; puis elle offrit à Marianne un morceau de gâteau glacé en l'invitant à la venir voir une autre fois.
Le lendemain, Mlle Thérèse Tattle se présenta en grande cérémonie chez Mme Montagne, et s'excusa de la liberté qu'elle avait prise de faire entrer chez elle la charmante Marianne pour lui montrer « le joli Jacquot. »
« J'ai encore à me justifier, ajouta-t-elle, de la liberté que j'ai prise d'offrir à cette gentille petite un morceau de gâteau glacé. C'est une action bien inconsidérée, je le sens, madame; mais j'ai été séduite par la grâce de cette enfant. J'ai été touchée de sa ressemblance frappante avec un jeune officier que j'ai rencontrée au bal, il y a environ une douzaine d'années. C'était un ravissant cavalier du nom de Montagne, appartenant à une famille honorable à laquelle je suis alliée. Car je suis proche parente des Jones de Marionethshire, qui tiennent, comme
vous savez, aux Manwairings du Bedfordshire. Il y a un de ceux-ci qui a épousé une Griffith, cousine issue de germains de M. Montagne. C'est cette parenté qui m'a encouragée, madame, à vous rendre visite, et à solliciter l'honneur de faire votre connaissance. »
Cette première visite fut bientôt suivie dé plusieurs autres. Il était difficile d'échapper aux importunités de Mlle Thérèse, qui, une fois introduite dans une maison, ne tardait pas à se mêler de tout.
Ce fut d'abord sur le chapitre de l'éducation qu'elle entreprit M. Montagne. « On blâme généralement votre système d'éducation, lui dit-elle. De grâce, donnez-moi quelques explications à ce sujet. Il m'est pénible de vous entendre attaquer dans le monde sans pouvoir vous défendre en connaissance de cause. J'éprouve pour vous une affection sincère, et je désire vivement répondre à des critiques, qui, j'en suis sûre, n'ont aucun fondement. »
M. Montagne éluda la conversation et fit entendre à Mlle Thérèse qu'il était assez indifférent aux attaques dirigées contre un système que personne n'avait cherché à approfondir.
Cette réserve piqua au vif Mlle Thérèse ; elle se retourna sur madame et lui dit : « Faites attention à la taille de cette petite. Vous feriez bien de lui mettre des baleines. Elle aurait besoin de prendre des leçons de danse. » Mme Montagne fut très-
alarmée de cette observation. Quelques jours après Mlle Thérèse la renouvela. Alors on examina avec le plus grand soin la taille de Marianne. Mlle Thérèse affecta une vive sollicitude dans cet examen. Elle prétendit que l'épaule droite et la hanche gauche avaient quelque disposition à dévier. Mais la bonne officieuse oublia qu'elle avait signalé auparavant l'épaule gauche et la hanche droite, ce qui rassura un peu Mme Montagne.
Un autre jour, ce fut la petite Sophie qui devint l'objet des observations de Mlle Thérèse. Elle prit une mine allongée et un air de circonstance pour • exprimer toute l'inquiétude que lui inspirait la santé de cette chère enfant. « Je crains que la poitrine ne soit affectée. Il faut lui faire prendre les eaux matin et soir et lui donner de la pâte de jujube. Consultez sans retard le docteur Cardamum. C'est le plus habile médecin que je connaisse. Je serais à mon lit de mort que je l'enverrais chercher en toute confiance. Il a sauvé une jeune fille qui avait rendu un poumon tout entier. Si vous voulez, je vous enverrai le docteur; mais il n'y a pas de temps à perdre. »
L'opinion médicale de Mlle Thérèse ne pouvait être d'un grand poids, et Mme Montagne eut le bon esprit de ne pas s'en inquiéter. Mais sa nouvelle amie n'était pas à bout de conseils. Elle avait entrepris de faire donner un précepteur à Frédé-
rie « Il a besoin de se perfectionner dans le latin et dans le grec. Je sais bien qu'il ne convient guère à une femme d'aborder de pareilles matières; mais j'ai entendu dire à des personnes qui s'y connaissent que l'étude des langues mortes est indispensable à une instruction solide. Il s'agit de savoir lequel vaut le mieux, ou de suivre le cours de l'Université ou d'apprendre avec un maître particulier. Les opinions sont partagées. Moi, je penche à croire qu'en raison des dispositions de Frédéric, vous ferez bien de suivre ce dernier système. Je connais justement un précepteur fort capable, qui vous convient sous tous les rapports. Je me fais un plaisir de vous le recommander. Il était chez un jeune lord que j'aimais beaucoup, mais qui n'a plus besoin de ses services, parce qu'il a été tué en duel.»
Les conseils de Mlle Thérèse Tattle n'ayant aucune influence sur les parents, elle chercha à circonvenir les enfants. Elle ne fit aucune impression sur Sophie, quoiqu'elle eût employé toutes les ressources de la flatterie. Sophie désirait ardemment l'approbation de ses parents et se montrait indifférente à celle des étrangers. Elle avait treize ans. A cet âge, les jeunes filles qui manquent d'une bonne éducation se laissent facilement entraîner. La vanité est accessible aux moindres éloges, et le désir de plaire étouffe le germe des meilleures ^qualités.
Sophie, dont le goût et le jugement avaient été
cultivés, ne pouvait tomber dans ces écarts et se laisser prendre à de tels pièges. Elle savait que pour plaire il ne faut pas chercher à se montrer autre qu'on est. Ses amis l'écoutaient avec plaisir parce
qu'elle ne faisait pas parade de ces beaux sentiments que Ton exprime avec recherche et affectation dans le monde fashiondble. Mlle Thérèse savait combien ce mot a d'empire, même à treize ans ; mais elle s'assura bientôt qu'il n'avait aucune influence sur Sophie. Mme Montagne avait dit à sa fille que la simplicité et le naturel l'emportent toujours aux yeux des personnes sensées sur les grâces apprises et les façons dictées par la mode.
La petite Marianne, à force d'entendre Mlle Thérèse répéter qu'elle était charmante, commençait à le croire. Elle avait été jusque-là exempte de toute affectation ; mais peu à peu elle s'imagina qu'elle ne pouvait plus dire un mot, faire un geste, lancer un regard, sans être l'objet de l'attention de tout le monde. Mlle Thérèse ne tarda pas à s'apercevoir que ce changement déplaisait fort à Mme Montagne. Elle voulut alors réparer le mal qu'elle avait l'ait. Après avoir admiré la beaulé des yeux et de la chevelure de Marianne, elle ajoutait : « Mais vous savez bien que les petites demoiselles ne doivent pas penser à leur beauté. On ne doit pas les aimer pour leur jolie figure, mais pour leurs bonnes qualités. »
C'est vraiment faire injure au sens commun que de croire les enfant.s incapables de discerner la portée d'un conseil qui se trouve en contradiction avec tout ce qu'ils observent d'eux. Ils sont bons physionomistes. Le langage des yeux leur est familier. Tout ce que l'on dit d'eux les impressionne vivement, et ils attachent moins d'importance à ce qui leur est directement adressé.
# Mlle Thérèse avait quelquefois dit, en présence de Frédéric, que cet enfant était plein de gentillesse et avait un talent d'imitation remarquable. Ce jeune garçon était vif, enjoué, mais était resté jusque-là inaccessible aux louanges vulgaires. Les flatteries de Mlle Thérèse ne le trouvèrent pas insensible. Il voulut développer en lui ce talent, et, à force de contrefaire tout le rtionde, il devint un véritable bouffon. Loin de s'attacher à observer les manières et le caractère de chacun pour former son jugement, il ne cherchait qu'à découvrir un ridicule dans la tournure, le geste ou la prononciation des personnes qu'il voyait, afin de les contrefaire aussitôt qu'elles avaient le dos tourné.
Alarmés des progrès rapides du mal chez leurs enfants, M. et Mme Montagne, qui avaient redouté, dès la première visite, l'influence de Mlle Thérèse, s'empressèrent de chercher un autre appartement afin de déloger au plus vite. Ils n'étaient pas gens à compromettre le bonheur de leur famille pour
ménager une simple connaissance. On leur avait parlé d'une maison de campagne qui se trouvait vacante dans les environs àe Cliflon ; ils résolurent de s'y rendre sur-le-champ pour la visiter.
Comme ils devaient élre absents tout le jour, ils pensèrent bien que leur voisine ne manquerait pas de faire l'officieuse auprès des enfants. Ils ne jugèrent pas convenable d'exiger d'eux une promesse qu'ils auraient pu élre tentés de ne pas tenir et se contentèrent de dire en partant : « Si Mlle Thérèse Tattle vous engage à aller chez elle, faites ce que vous croirez bon. »
La voiture de Mme Montagne était à peine hors de vue qu'il arriva un billet à l'adresse de « M. Frédéric Montagne fils. » Voici ce qu'il contenait :
« Mlle Thérèse Tattle fait ses compliments à l'aimable Frédéric Montagne. Elle espère qu'il aura la bonté de venir prendre le thé avec elle ce matin, et d'amener sa charmante petite sœur Marianne. Mlle Thérèse Tattle souffre d'une affreuse migraine et le docteur Cardamum lui recommande de la distraction. L'aimable Frédéric ne voudrait pas sans doute la laisser seule périr d'ennui. Elle a fait ample pro^sion de macarons pour ses petits amis. Elle compte qu'ils viendront tous, sans oublier Mlle Sophie, si cette gracieuse personne veut bien lui faire ce plaisir. »
A la première lecture de ce billet, « l'aimable
Frédéric » et « la charmante petite Marianne » regardèrent en riant leur sœur Sophie pour lui faire comprendre qu'ils n'étaient pas dupes des flatteries de Mlle Thérèse. En le relisant une seconde fois, Marianne fit observer que leur amie était bien bonne de se souvenir des macarons. Frédéric ajouta qu'il ne fallait pas se moquer d'elle parce qu'elle avait mal à la tête. Puis, roulant le billet entre ses doigts, il s'adressa à Sophie : « Allons, ma sœur, laisse là ton dessin pour un moment et dis-nous ton avis. Que faut-il répondre à ce billet f
— Nous pouvons répondre ce que nous voudrons.
-* Oui, oui, je sais. Je puis refuser si je veux. Mais il s'agit de ne pas être impolis.
— Tu as donc envie d'accepter?
— Je n'ai pas dit cela. J'ai dit qu'il ne fallait pas être impolis.
— Et tu penses qne ce serait une impolitesse de
refuser?
— Je n'ai pas parlé de cela. Mais voyez donc comme elle cherche à disputer sur les mots.
— Je ne dispute pasjur les mots. Je raisonne.
— En effet, disputer, pour les femmes, c'est raisonner. »
A ces mots prononcés d'un ton railleur, Sophie rougit un peu. Son frère, qui était fâché d'avoir été
deviné, voulut prendre avantage de cette marque d'impatience.
« Allons, tous tes beaux raisonnements ne t'empêchent pas de te mettre en colère.
— Je ne suis pas en colère, répondit Sophie, que cette remarque lit rougir de plus en plus.
— Tu agites pourtant ton pinceau avec plus de vivacité que de coutume.... Mais vois donc, Marianne, le visage de Sophie est un vrai baromètre : il présage la tempête.
— Ah! cela n'est pas bien , petit frère, répondit Marianne. Tu as vu comment Sophie, hier encore, a excusé la faute que tu as commise, en restant trop tard chez tes amis. Quand j'étais malade, ne préparait-elle pas elle-même mes tisanes et mes bouillons? Et je t'assure qu'elle s'en acquittait mieux que la garde-malade et la cuisinière.
— Ne fais pas tant l'éloge de mes qualités, ma bonne petite, dit Sophie en souriant et en embrassant Marianne. Tu vois que tout à l'heure je viens de montrer de l'humeur, ce qui n'est pas bien ; et quant à Frédéric, quoiqu'il aime un peu trop à se moquer de tout le monde, et même de sa sœur Sophie, je suis bien sûre que je n'ai pas au fond de meilleur ami que lui. »
Un coup frappé à la porte par le valet de Mlle Thérèse Tattle interrompit Marianne, et vint rappeler nos petits amis à la grande affaire du jour.
« Avec tout cela, dit Frédéric, nous n'avons pas encore envoyé notre réponse. Il faut pourtant nous décider sans perdre une minute. »
Le domestique apportait en effet les compliments de sa maîtresse: Il était chargé de prévenir les jeunes demoiselles et M. Frédéric que le thé les attendait au salon.
« Alors nous y allons, » dit Frédéric.
Le laquais ouvrit la porte à deux battants et les invita à passer. Marianne accompagna son frère, et Sophie s'excusa sur ce que ses occupations la retenaient à la maison.
Mlle Tattle était assise à sa table à thé. Un grand plateau couvert de gâteaux et de macarons se trouvait placé devant elle.
« Que je suis heureuse de vous voir, mes chers amis ! dit-elle ; mais pourquoi donc Mlle Sophie ne vous a^-t-elle pas suivis? »
Marianne rougit en songeant qu'elle avait agi bien précipitamment. Mais elle cherchait à composer avec sa conscience en se disant que son père et sa mère leur avaient dit de faire ce qu'ils jugeraient convenable. Elle n'était pourtant pas tout à fait tranquille, et il ne fallut rien moins que tous les compliments de Mlle Thérèse avec la moitié de ses macarons pour remettre ses esprits dans leur état naturel.
« Allons, monsieur Frédéric, dit Mlle Tattle après
Je thé, vous avez promis de me faire rire, et vous savez que personne n'y réussit mieux que vous.
— Oh! mon frère, dit Marianne, montre donc à Mlle Thérèse comment fait le docteur Carbuncle quand il est à table. Je ferai Mme Carbuncle. Cela divertira Mlle Tattle. Commençons.
Marianne. Voyons, mon ami, que vous servirai-je en commençant?
Frédéric. Mon ami! d'abord, tu sais bien que Mme Carbuncle n'appelle jamais* ainsi son mari. Elle lui dit toujours : Docteur.
Marianne. Eh bien ! docteur, que voulez-vous manger aujourd'hui?
Frédéric. Ce que je veux manger, madame?...
Rienl... rien!... Je ne vois rien de mangeable madame.
Marianne. Voici pourtant des anguilles, monsieur. Permettez-moi de vous en offrir. Ce sont des anguilles à la tartare. Vous les préférez ainsi d'habitude.
Frédéric D'habitude, oui, madame. Et c'est pour cela que j'en suis dégoûté. Mais vous me fatigueriez de tout. Je ne puis plus voir que des anguilles sur ma table.... Qu'est-ce qu'il y a dans ce plat?
Marianne. Du mouton, docteur, du mouton rôti. Voulez-vous être assez bon pour le couper?
Frédéric. Le couper, madame, le couper ! C'est
fort bien dit; mais je n'en puis venir à bout. Ce mouton-là est dur comme du bois. J'aurais plus tôt fait de couper la -table.... Du mouton sans gras! sans jus! sans sauce! brûlé jusqu'à l'os!... Je n'en veux pas. Emportez le plat et jetez -le du haut en bas des escaliers à la «cuisinière. Il est vraiment déplorable, madame Carbuncle, que je ne puisse jamais, au grand jamais, avoir rien de mangeable à dîner; oui, madame Carbuncle, et cela depuis que nous sommes mariés. Je suis pourtant l'homme du monde le plus facile à contenter pour le dîner. C'est extraordinaire, madame Carbuncle, en vérité!... Qu'avez-vous là-bas dans ce coin, sous un couvercle ?
Marianne. Des pâtés, docteur; des pâtés d'huîtrès.
Frédéric. Des pâtés! vous voulez dire des boulettes, madame? Je ne puis les sentir. Je ne conçois pas que vous les ayez mises ainsi sous un couvercle. Au moins j'aurais des cloches de verre, je n'aurais pas besoin de vous demander : « Qu'est-ce que ceci? Qu'y a-t-il là-dessous! » Ces questions sont trèsfastidieuses, madame Carbuncle. Il serait bien préférable de distinguer d'un coup d'œil tout ce qu'il peut y avoir à dîner.
Marianne. Laissez -moi, docteur, vous servir de cette volaille avant qu'elle soit froide. Je vous en prie, mon ami.
Frédéric (à part). Encore mon ami. Prends donc garde, Marianne.
Marianne. Mais je t'assure que maintenant il faut dire : « Mon ami, » parce qu'elle a peur. Alors, elle pâlit de minute en minute ; quelquefois même elle pleure avant la fin du dîner, et la société ne sait plus quelle contenance tenir.
— ' Quelle petite créature pleine de sens, interrompit Mlle Thérèse Tattle! monsieur Frédéric, vous allez me faire mourir de rire.... Continuez cette plaisante comédie.
Frédéric. Kh bien, madame, puisqu'il faut enfin que je mange quelque chose, servez-moi de cette volaille. Une cuisse et une aile , la carcasse et un morceau de l'estomac, avec de la sauce aux huîtres, une tranche de jambon, voilà tout ce qu'il me faut, madame.
(Le docteur Carbuncle mange avec voracité en se baissant sur une assiette, et, pour ne pas laisser tomber la sauce sur lui, il boutonne son habit jusqu'au menton.)
« Vite ! une assiette ï un couteau ! une fourchette, un morceau de pain, de la bière de Darchester....
— Bravo î bravo! s'écria Mlle Thérèse en battant des mains.
— Maintenant , mon frère , mettons que c'est après, dîner, et montre-nous comment le docteur fait un somme. »
Frédéric se jeta dans un fauteuil. Il renversa la tête en arrière, la bouche entr'ou verte, et se mit à ronfler. Il laissa tomber sa tête tantôt à droite, tantôt à gauche. Il croisa ses jambes Tune sur l'autre, puis les écarta» les allongea, les croisa de nouveau. Pour se réveiller il rajusta son collet, tordit les mèches de sa perruque, prit du tabac et divertit Mlle Thérèse par tout ce manège grotesque. Après avoir ri tout à son aise, elle se mit à soupirer, en disant :
« La pauvre Mme Garbuncle! Quand on pense qu'elle est condamnée à passer sa vie avec un être aussi ridicule, aussi exigeant ! Et, s'il ne fait pas de testament en sa faveur, elle n'aura qu'un misérable douaire. Une femme qui a eu tant à souffrir ! C'est bien ce qu'elle disait : « Les femmes ne savent pas « ce qu'elles font quand elles se marient, et si j'é- • tais à recommencer!... » Elle avait bien raison. Il faut y regarder de près, ou 'ne jamais se marier, n'est-ce pas, mademoiselle Marianne? »
Mlle Marianne ,' qui ne comprenait pas grand' chose à ce beau discours, se retourna vers son frère. Celui-ci étudiait avec soin le ton et le geste de Mlle Tattle, pour la contrefaire à son tour après leur visite.
« Mon* frère , il faut maintenant nous chanter un air italien, comme miss Croker.... Je vous en prie, mi. ( s Croker, faites -nous le plaisir de chanter un
air italien, Mlle Thérèse Tattle n'a jamais eu la faveur de vous entendre et elle en brûle d'envie.
— C'est vrai, » dit Mlle Thérèse.
Frédéric joignit ses mains d'un air affecté :
« Je vous remercie, mesdames. En vérité vous êtes mille fois trop bonnes. Mais je suis si fatigué que ce serait une pitié de m'obliger à chanter. Et puis je ne chante plus. Cela ne m'est arrivé qu'une fois cet hiver dans une réunion des plus intimes.
Marianne. Mais Mlle Thérèse n'est pas une étrangère. C'est une de nos bonnes amies,et je vous assure que vous pouvez chanter devant elle.
Frédéric. Assurément, madame, ce serait avec grand plaisir; mais j'ai tout à fait oublié mes airs anglais. Aujourd'hui on ne chante plus que de la musique italienne, et justement j'ai laissé la mienne à Londres. Et* puis je ne chante jamais sans accompagnement.
Marianne. Eh! miss Groker, essayez, pour une fois. »
Frédéric chante après avoir préludé longtemps.
Son vergin vezzosa In veste disposa, etc.
«Ah! c'est charmant, s'écria Mlle Tattle. Je ne sais rien de plus délicieux. Il me semble l'entendre chanter. Eh bien ! sa voix lui a pourtant été fort utile. Je l'aime de tout mon cœur, cette chère
miss Croker. Aussi je saisirai la première occasion pour la rappeler au souvenir de ses parents du Northumberland. Ce sont des gens très-riches et qui pourraient faire quelque chose pour elle.
— Maintenant , dit Marianne , mon frère , tu vas nous lire le journal comme M. le conseiller Pouff.
— Oh! faites, je vous prie, monsieur Frédéric; car vous êtes vraiment admirable aujourd'hui. Vous vous surpassez.... Tenez, voici un journal, liseznous cet article comme le conseiller Pouff.
Frédéric lisant d'un ton emphatique.
« On ne saurait contester, les avantages d'une main blanche et potelée. C'est le plus beau privilège des personnes de distinction. Aussi MM. Vaillant et Lesage ont pensé qn'il était de leur devoir de donner avis à toute là noblesse d'Angleterre, et en général à tous les gens comme il faut de la Grande-Bretagne, ainsi qu'à leurs amis et connaissances, qu'ils possèdent un assortiment complet du nouveau savon à la rose dont ils sont les inventeurs. Leur magasin est toujours à la Tête d'Hippocrate. Pour prévenir les contrefaçons, ils ont l'honneur d'avertir le public que leurs* savons portent tous la signature «Vaillant et Lesage. »
— Ah ! quel incomparable comédien vous faites ! c'est à s'y méprendre! on jurerait le conseiller Pouff en personne. Il faut absolument que je vous
présente un de ces jours à mon amie lady Battersby, vous la ferez mourir de rire, et elle ne pourra s'empêcher de vous adorer. Allons! encore, monsieur Frédéric, ne vous lassez pas. Pour moi, je passerais ma vie à vous entendre et à vous regarder. »
Enflammé par ces adulations et ces applaudissements, Frédéric montra tout son savoir. Il commença p$r contrefaire le colonel Épaulette, se mouchant dans un mouchoir de batiste, saluant Mme de Pervincle et admirant son ouvrage : « Ce n'est pas le travail d'une femme ; on reconnaît les doigts d'une fée ! »
Après le colonel, Frédéric, pour satisfaire au désir tout particulier de Marianne, fit une entrée dans le salon à la manière de sir Charles Hang.
« Parfait ! mon frère ; une main au fond de ta poche, l'autre à la hauteur de l'oreille. C'est cela. Un peu plus droit. Marche comme un bonhomme de bois. Très-bien ! Regardez donc mademoiselle Tattle, ses yeux fixes qui n'ont pas l'air d'y voir.
— C'est délicieux ! admirable! monsieur Frédéric, vous êtes sans contredit le plus admirable mime que j'ai jamais vu, et je suis sûre que lady Battersby pensera comme moi. C'est sir Charles au naturel ! Eh bien! avec tout cela, c'est un homme charmant, de beaucoup d'esprit, appartenant à une honorable famille. Sir Charles Hang sera même très-riche
un jour; mais il a un malheureux défaut : il joue, le pauvre jeune homme, et il pourra bien manger tout..,. Pardon, monsieur Frédéric, je vous ai interrompu.
— Maintenant, mon frère....
— Assez, Marianne, assez. Je suis tout à fait las , je n'en puis plus,» dit Frédéric, qui se jeta tout de ' son long sur un sofa.
L'ennui commençait à le gagner, et, malgré les éloges de Mlle Thérèse, Frédéric se sentait mal à l'aise. Il soupira.
« Quoi! vous qui amusez si bien vos amis, vous soupirez!...
— Marianne, te rappelles-tu l'histoire de l'homme au masque?
— Quel homme, mon frère ?
— L'homme.... l'acteur.... le bouffon, dont papa nous a raconté l'histoire. Tu ne te souviens pas de ce comédien qui pleurait sous son masque et qui fai c ait rire tout le monde!
— Pleurer sous le masque ! en vérité, c'est plaisant; cela ne m'étonne pas, cependant, de ces gens qui font métier de bouffonneries.... Mais qu'avezvous donc, monsieur Frédéric? vous êtes tout pâle. . . . Voulez-vous prendre un verre de vin sucré ?
— Oh! non, je vous remercie, mademoiselle.
— Si ! si l vous prendrez quelque chose ; et miss Marianne va manger des macarons. Il n'est pas
tard , ajouta -t- elle en prenant la sonnette , et Christophe va monter le vin et le sucre en un instant.
— Mais Sophie, qui est restée toute seule! et papa et maman, qui sont peut-être rentrés maintenant! dit Marianne.
— Oh! Mlle Sophie est toute à ses livres et à ses dessins. Vous savez qu'elle ne craint pas de. rester seule. Il paraît que ce soir cela l'arrangeait. Quant à vos parents, je suis sûre qu'ils ne sont pas encore rentrés. Je sais où ils sont allés, et c'est beaucoup plus loin qu'ils ne le croient: Mais ils ne m'ont pas consultée, et j'imagine qu'ils seront obligés découcher à là campagne. Ainsi ne vous inquiétez pas.... nous allons avoir de la lumière. »
La porte s'ouvrit au moment où Mlle Tattle allait sonner pour demander de la lumière et le vin sucré. Assise devant le feu, elle ne pouvait voir la porte, qui se trouvait derrière elle, « Christophe ! Christophe ! montez, je vous prie.... Mais entendezvous! * Le domestique ne répondait pas. Mlle Tattle se retourna vivement , et , au lieu de Christophe, elle aperçut deux petites figures noires et silencieuses dans l'embrasure de la porte. Il faisait si sombre qu'on ne pouvait distinguer leurs traits.
« Au nom du ciel, qu'est-ce que cela? qui ôtesvous? parlez.... Mais parlez donc, qui étes-vous?
— Les petits ramoneurs, madame, pour vous servir.
— Les ramoneurs, répétèrent Marianne et Frédérié en riant aux éclats.
— Ah ! les ramoneurs, reprit Mlle Thérèse, qui • se souvint qu'en effet elle les avait fait demander. Vous venez bien tard, ce me semble? Pourquoi êtes-' vous montés à une heure aussi avancée?
— Nous avons entendu sonner, madame.
— J'ai sonné, il est vrai, mais pour Christophe, et ce vilain ivrogne ne m'a pas répondu.
— Madame, dit alors celui des deux petits ramoneurs qui n'avait pas encore pris la parole, monsieur votre frère nous avait pourtant dit de monter lorsque nous entendrions la sonnette.
— Mon frère? Eh ! je n'ai pas de frère, nigaud !
— M. Eden, madame....
— Ahl bien, bien, reprit Mlle Tattle d'un ton adouci ; le petit garçon me prend pour miss Jterthe Eden!.... » Flattée d'être prise dans l'obscurité pour une jeune et jolie femme par un ramoneur, Mlle Thérèselui indiqua avec empressementqu'il fallait monter un étage au-dessus et tourner à gauche.
Le premier ramoneur la remercia d'un ton criard et monta l'escalier avec son camarade.
« Mais qu'est-ce que ces ramoneurs peuvent avoir à faire là-haut à cette heure ? Avez-vous entendu parler de cela, Christophe? demanda-
t-elle à son domestique qui venait d'apporter la lumière.
— Ma foi, madame, je l'ignore. Si vous le désirez, je puis descendre m'en informer. J'ai bien entendu quelque chose à la cuisine; mais vous avez sonné, et, pensant que c'était pour la lumière, je me suis mis à chercher l'huile, que je n'avais pas sous la main.
— Eh bien ! descendez, Christophe, et apportezmoi du vin sucré et des macarons pour ma petite Marianne. »
Le laquais fut assez longtemps avant de remonter. « Quelles nouvelles avez-vous? lui dit Mlle Thérèse lorsqu'il revint.
— Madame, le petit camarade A la voix criarde a raconté en bas toute l'histoire. Il parait que ces jours derniers les deux ramoneurs avaient été demandés dans une maison à l'entrée de la .ville. Le plus grand était monté dans une cheminée, et, arrivé à la moitié de sa hauteur, comme elle était fort étroite, il se trouva pris dans le tuyau sans pouvoir avancer. Son petit compagnon essaya de le tirer de là, mais il n'en put venir à bout. Il perdit la tête et se mit à appeler au secours. Sur ces entrefaites, M. Eden, qui était sorti de grand matin pour aller prendre l'air de la campagne, vint à passer et entendit ces cris de détresse. Il comprit de quoi il s'agissait.
— Oh ! je suis sûre qu'il y a mis le temps, interrompit Mlle Thérèse. Car c'est bien l'homme le plus épais de corps et d'esprit qui se puisse rencontrer. Allons! Christophe, continuez, je vous écoute.
— Je vous disais donc, madame, que ce vieux quaker comprit ce dont il s'agissait. Il monta dans l'appartement et retira non sans peine le petit ramoneur de la cheminée.
— Àh ! ah ! ah 1 le vieux Eden est donc entré dans la cheminée après le petit garçon, perruque et tout?
— Oui! madame, perruque et tout! c'est du moins ce que j'ai demandé à l'enfant, qui m'a répondu en me voyant rire : * Il m'a sauvé la vie; « c'est tout ce que je sais. » J'ai insisté, mais ces garçons-là sont si mal élevés, qu'on ne peut rien en tirer. J'ai eu beau le questionner au sujet de la perruque, car c'était le plus plaisant de l'histoire, je n'ai pu savoir si M. Eden avait sauvé sa perruque. Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est revenu avec un bras ensanglanté.
— Ah! le pauvre M. Eden, s'écria Marianne.
— Oh! mademoiselle! le ramoneur, lui aussi, a été meurtri, et aurait fort bien pu être tué.
— Bien ! bien ! mais il est hors de danger, maintenant. Allez-vous-en avec votre histoire, Christophe. Il arrive tous les jours que des ramoneurs sont
étouffés dans les cheminées. Cela fait partie de leur métier, et ils sont très-heureux d'en être quittes pour quelques meurtrissures. »
Mlle Thérèse s'aperçut que ce ton léger produisait un mauvais effet sur l'esprit de Marianne et de Frédéric. « Certainement, ajouta-t-elle, si cette histoire est véritable, il y avait un danger réel,
— Je crois bien, dit Marianne, et M. Eden a fait là une belle action.
— C'est un coup de la Providence. Je ne manquerai pas de le faire remarquer en racontant cette histoire. »
Christophe rentrait, apportant la nappe pour le souper. Mlle Thérèse reprit avec lui la conversation.
« Dans quelle maison cela est-il arrivé?
— Chez lady Battersby !
— Ah 1 ah l je commence à voir clair là dedans. C'est parfait! Quelle bonne histoire pour lady Battersby, quand je la verrai ! Comme ces quakers sont rusés! Le vieux Eden, je le sais, a depuis longtemps le désir d'être présenté dans cette maison, et il a saisi le plus charitable prétexte ! Ah ! lady Battersby va bien rire quand je lui conterai l'affaire.... Maintenant, continua Mlle Tnérèse en se retournant vers Frédéric aussitôt que le domestique fut sorti de l'appartement, maintenant, monsieur Frédéric Montagne, j'ai une faveur toute particulière
à vous demander. Lady Battersby me fait l'honneur de venir passer demain la matinée avec moi; je désire vivement vous présenter à elle et la mettre à même d'apprécier vos talents. Je suis sûre que vous lui plairez beaucoup et qu'elle vous adorera. M. et Mme Montagne seront obligés très-certainement de rester ici encore un jour, et vous pourrez, avant de quitter la maison, répéter devant lady Battersby la scène du conseiller Pouff, celle du docteur Garbuncle, de miss Croker.... Puis-je compter sur vous pour demain matin?
— Oh! madame, dit Frédéric, je ne puis vous promettre cela. Je vous remercie beaucoup de votre bonté; mais je ne puis pas venir demain.
— Et pourquoi non, mon cher monsieur Frédéric? Pourquoi non? si votre papa et votre maman sont de retour. Je n'exige certes pas que vous me promettiez rien.
— S'ils reviennent demain, je leur demanderai la permission, dit Frédéric en hésitant, parce qu'il n'osait dire non résolument.
— Demandez-leur la permission : à votre âge, il ne faut jamais rien faire sans l'assentiment de ses parents.
— 'Mais.... je n'y suis point obligé: ordinairement on me laisse libre de faire ce que je crois convenable.
— C'est pour cela que je suis sûre de vous avoir.
LE BOUFFPN. - 307
Vous ne voudriez pas me causer ce déplaisir, et d'ailleurs vous avez trop de savoir-vivre pour vous refuser au désir d'une femme. Je connais assez votre galanterie pour ne pas en douter. »
Frédéric se trouva embarrassé. Ce jargon de politesse et de galanterie trouble le jugement des jeunes gens, et les pousse à confondre le devoir d'honnête homme, dicté par la conscience, avec de prétendus devoirs, qui ne sont que l'attestation et souvent l'égarement de la mode. De peur de se montrer ignorants, ils hésitent entre leurs premiers principes et les raisons spécieuses qu'on offre à leur esprit, ils deviennent affectés, et, pour ne pas être considérés comme des enfants, ils agissent comme des sots. Mais ils comprennent cela facilement lorsqu'ils se trouvent avec des gens comme Mlle Tattle.
« Madame, reprit Frédéric, je ne voudrais pas être impoli. Mais.... j*espère que vous m'excuserez si je ne viens pas prendre le thé avec vous demain matin. Mes parents ne connaissent pas lady Battersby, et peut-être que....
— Prenez garde, prenez garde, dit Mlle Thérèse en riant de son embarras. Vous avez envie de me refuser et vous ne savez comment faire. Peu s'en est fallu que vous n'eussiez tout mis sur cette pauvre lady Battersby; et pourtant, vous voyez bien qu'il est impossible à M. et Mme Montagne
de trouver la moindre objection à ce que je vous fasse faire, chez moi, la connaissance d'une femme telle que lady Battersby. C'est une personne du premier mérite, alliée aux Trotten du Lancashire, que madame votre mère connaît beaucoup. D'ailleurs, il n'y a personne aux eaux qui puisse procurer à votre sœur Sophie de meilleures connaissances lorsqu'elle ira au bal, ce qui arrivera un jour ou l'autre. Vous êtes trop bon frère pour que cela vous soit indifférent. Et puis, à vous parler franchement, vous lui tournerez la tête.
— Mais je ne prétends tourner la tête à per* sonne, » répondit Frédéric avec vivacité; puis il ajouta en se retournant : < Du moins avec des singeries.
— Pourquoi non? mon cher Frédéric. On ne . doit pas cacher à ses amis des talents tels que les
vôtres. D'ailleurs, on vous gardera le secret, je vous en réponds. Quant à la critique, ne vous préoccupez pas de celle de lady Battersby. Entre nous, je vous dirai qu'elle n'a jamais passé pour un juge fort compétent.... C'est donc entendu, et je vous remercie. Comme vous vous êtes fait prier I Oh ! vous n'ignorez pas votre propre valeur. ... Je vais vous demander maintenant une faveur. »
Frédéric la regarda avec surprise. Il croyait que Mlle Thérèse voulait seulement l'avoir le lendemain avec lady Battersby. Mais ce n'était pas tout.
« Vous connaissez le vieux quaker qui demeure au-dessus. Quel original! Lady Battersby et moi, nous nous amusons beaucoup de ses façons singulières. Il a, du reste, le meilleur caractère du monde. Si tous l'aviez vu seulement entrer au salon avec son air empressé, son éternelle sœur Berthe à un bras et sous l'autre son vaste chapeau à trois cornes, le bon type que vous auriez à contrefaire ! Non, vous ne nous avez rien fait d'aussi plaisant ce soir. Il faudrait le placer dans une bonne scène. Mais le difficile, ce serait d'imiter sa voix. On n'entend jamais parler ce vieux Éphraïm. Voyons, cherchez un moyen de le voir et de l'entendre. Je n'ai pas l'esprit inventif, moi. Il ne vous faudrait qu'une minute pour le copier. .
— C'est facile, dit Frédéric. Je sais un admirable moyen pour le voir et pour l'entendre sans qu'il s'en doute; mais je ne veux pas l'employer.
— Dites-le moi, mon cher ami; dites-le-moi, je vous en prie.
— Je veux bien. Seulement, il est entendu que je ne le mettrai pas à exécution.
— Bien, bien ; voyons ce que c'est, et vous ferez comme il vous plaira. »
A ces mots, Frédéric imita la voix du petit ramoneur : c'était à s'y méprendre.
«Maintenant, ajouta-t-il, vous savez que le ramoneur est juste de ma taille. Le vieux quaker,
si j'avais le visage noirci et si je changeais mes habits, ne pourrait certes pas me reconnaître.
— Quelle admirable invention ! C'est charmant, en vérité, et il faut que cela se fasse. Je vous donne carte blanche. Je vais sonner et demander le petit ramoneur tout de suite.
— Non, non, madame, ne sonnez pas. Rappelezvous nos conventions. Je vous dis mon moyen, mais je ne l'exécute pas.
— N'importe, laissez-moi sonner et demander si es ramoneurs sont partis. Vous ferez ensuite comme
il vous plaira. »
Mlle Thérèse sonna et demanda à Christophe si les petits ramoneurs étaient partis.
« Non, madame.
— Mais ont-ils été déjà chez le vieux Éden
— Oh ! non, madame, ils ne monteront pas avant d'être appelés. Mlle Berthe repose en ce moment, et pour rien au monde son frère ne la dérangerait quand elle dort. Ainsi, comme c'est elle qui a manifesté le désir de voir le petit bonhomme que son frère a sauvé, ils attendront en bas jusqu'à ce qu'elle se réveille. Il est probable qu'elle compte leur faire quelque charité.
— Je n'ai pas besoin de vos suppositions. Descendez et faites venir ici l'un des ramoneurs ; un seul, enlendez-vous, d'abord; l'autre montera plus tard. »
Christophe, qui n'était pas moins curieux que sa maîtresse, voulait savoir ce qu'elle avait à dire au ramoneur. Quand il eut ramené le petit garçon, il attisa le feu et chercha quelque chose sur la cheminée afin de rester dans le salon. Mlle Thérèse s'aperçut de ce manège.
« C'est bien, Christophe, c'est bien. Allez-vousen.... Maintenant, Frédéric, entrez avec le petit dans ce cabinet et prenez ses habits. Je suis, sûre que vous ferez un charmant ramoneur. Cela ne vous engage à rien.
— Je veux bien changer d'habits avec lui, mais juste le temps de vous montrer cette mascarade. »
Pendant que Frédéric changeait ses habits, Marianne disait à Mlle Thérèse :
« Je crois que Frédéric a raison de....
— De quoi , mon amour ?
— De ne pas vouloir aller chez ce monsieur pour l'étudier et se moquer ensuite de lui. Et puis, je ne crois pas que ce soit bien de rire à ses dépens.
— Pourquoi cela, ma toute belle?
— Parce qu'il aime beaucoup sa sœur, et qu'il est aux petits soins auprès d'elle. Vous avez vu, il ne veut pas qu'on trouble son sommeil.
— Ma chère amie , il n'est pas difficile d'être bon dans les petites choses. D'ailleurs, il n'a pas longtemps à lui donner des soins, et je ne crois pas qu'elle lui cause beaucoup de peine désormais.
— Que voulez-vous dire?
— Qu'elle se meurt, mon enfant.
— Elle se meurt ! Elle se meurt avec ces belles couleurs si fraîches! Ah! quel malheur pour son pauvre frère! Mais elle ne mourra pas, j'en suis sûre ; car elle est leste et alerte quand elle descend les escaliers.... Oh! vous vous trompez.
— Si je me trompe, le docteur Panado Cardamum/se trompe également, et cela me console.
Il a dit qu'à moins d'un miracle des eaux elle n'avait aucune chance de salut. Du reste, elle n'a jamais voulu suivre mes avis et consulter le docteur.
— Il la ferait peut-être mourir de peur, dit Marianne. J'espère bien que Frédéric n'ira pas la déranger.
— Ahçà, mon enfant, vous êtes devenue bien païve tout d'un coup... En quoi votre frère la dérangera-t-il plus que le ramoneur ?
— Cela ne fait rien; je trouve qu'il a tort et je le lui dirai.
— Ah ! miss Marianne, je ne saurais vous approuver en ce moment. Les petites demoiselles ne doivent pas être si empressées à donner des conseils à leurs frères aînés. Il me semble que M. Frédéric et moi nous devons savoir aussi bien que vous ce qui est bien ou mal... Mais taisons-nous! le voilà'qui fait son entrée. »
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Frédéric entrait en effet ; il avait pris les habits du ramoneur.
« Pardon, madame; j'ai bien peur de salir votre tapis avec mes pieds crottés. »
Mlle Thérèse partit d'un grand éclat de rire. Elle Tappela « mon charmant petit ramoneur, » puis, sans le consulter davantage, elle sonna Christophe et lui ordonna de faire monter le second ramoneur. Elle triomphait de voir que le laquais ne s'apercevait pas du déguisement, et offrait de parier que le second prendrait Frédéric pour son camarade. Ce fut en effet ce qui arriva. Il imita si bien la voix, le geste, la démarche, que l'enfant ne se douta de rien.
Cette scène divertissait beaucoup Marianne ; mais elle tressaillit lorsqu'elle entendit la sonnette.
« C'est la sonnette de la dame d'en haut qui nous appelle, dit le petit ramoneur. Il faut monter tout de suite.
— Allez donc^t vos affaires, reprit Mlle Thérèse ; voici un schelling pour vous, mes petits. Je ne vous savais pas si pressés. Je ne veux pas vous retenir. Allez, allez vite. »
En disant ces mots, elle poussa Frédéric vers la porte. Celui-ci surpris se trouva dehors sans savoir comment, et la porte se referma sur lui
Mlle Thérèse et Marianne attendaient son retour avec impatience.
« Je les entends, disait Marianne; les voici qui descendent L'escalier. »
Elle écouta encore ; mais tout était silencieux.
Tout à coup il se fît un grand bruit de voix et de pas précipités dans l'hôtel.
« Miséricorde ! s'écria Mlle Thérèse , voilà, j'en suis sûre, nos parents qui reviennent de la campagne. »
Marianne ne fit qu'un saut vers la porté. Mlle Thérèse la suivit. Le corridor était très-sombre, mais sous la lampe tous les domestiques se trouvaient réunis. Ils se turent à l'approche de Mlle Taltle, qui aperçut, au milieu du groupe, Christophe soutenant la tête de Frédéric, et auprès de lui le petit ramoneur, qui lui présentait un bassin dans lequel
son sang coulait.
« Miséricorde! que vais-je devenir?... 11 saigne ; le sang ne s'arrête pas. Quelqu'un connaît- il un moyen de l'empêcher de couler?... Ah! une clef, une grosse clef dans le dos.... Personne n'a de clef?... M. et Mme Montagne seront peut-être ici avant que nous ayons arrêté l'hémorragie.... Une clef.... Une toile d'araignée.... pour l'amour du ciel ! Voyons, croyez- vous que le sang va bientôt s'arrêter?... Ah! mon Dieu! cet enfant va tomber en défaillance.... C'est fait de lui!
— Mon frère ! mon frère va mourir ! « s'écria Marianne, terrifiée à ces mots. Et perdant la tête, elle
descendit les escaliers en appelant : «'Sophie, Sophie; monte, ma sœur; il va mourir I
— Donne-moi le bassin, toi, dit Christophe au petit ramoneur. Tu n'es pas fait pour servir un jeune homme de qualilé.
— Non ! non ! laissez-le-lui. Il n'a pas eu l'intention de me blesser.
— Je ne savais pas, moi. Je croyais que c'était mon camarade.
— C'est vrai, il ne pouvait pas deviner. Laissezlui tenir le bassin.
— Dieu soit loué! C'est lui-même que j'entends, s'écria Mlle Thérèse. Ah ! voici miss Sophie !
— Sophie! ma chère Sophie! c'est toi.... N'approche pas de moi. Ne me regarde pas. Tu aurais honte de ton frère.
— Mon frère, où est-il ? fit Sophie considérant avec surprise les deux ramoneurs.
— Mais le voilà. C'est Frédéric,- dit Marianne.
— Miss Sophie, ne vous alarmez pas, reprit alors Mlle Thérèse. Mais bonté du ciel! n'est-ce pas MJleBertheî»
A cet instant une femme parut dans le rayon lumineux qui éclairait l'escalier. Elle s'avança rapidement vers le groupe.
« Ah! miss Berthe! prenez garde à votre robe de mousseline blanche. N'approchez pas trop près de cet enfant, vous allez vous couvrir de suie.
— C'est mon frère, miss Eden, mon frère qui va mourir, s'écria Marianne en se jetant au-devant de Mlle Berthe et l'entourant de ses bras.
— Non, ma chère petite, répondit une voix douce; ne vous effrayez pas ainsi.
— Ce n'est rien, en effet. Figurez-vous, ma chère demoiselle, que ces enfants ont voulu faire une petite mascarade. Il n'y a rien de plus plaisant au monde.... Mais voilà le sang qui cesse de couler.... Moi aussi, j'ai perdu la tête au premier moment, mais tout est bien qui finit bien. C'est une folie, ne nous faites pas de questions à ce sujet, mademoiselle.... Allons, monsieur Frédéric, venez chez moi, que je vous donne de l'eau, et quittez au plus vite ces habits de malheur. Dépêchez-vous, de peur que vos parents ne rentrent subitement et ne vous trouvent en cet état.
— Ne crains pas ton père ni ta mère ; ce sont tes meilleurs amis,» dit soudain une voix calme et grave.
C'était le vieux quaker.
« Oh ! monsieur, monsieur Eden....
— Ne me trahissez pas, dit tout bas Mlle Thérèse à Frédéric.
— Je ne songe pas seulement à vous.... Laissezmoi parler.... Je n'ai rien à dire sur votre compte.
— Ah! mon Dieu! j'entends la voiture de M. et Mme Montagne 1
— - Madame, reprit Sophie, mon frère ne re-
doute nullement la présence de papa et de maman. Laissez-le parler.... Il va dire la vérité
— Assurément, mademoiselle Sophie, je ne veux pas empêcher, votre frère de dire la vérité. Mais je crois seulement que ce n'est pas ici le lieu et le moment, en présence dé tous les domestiques de la maison. Il me semble qu'un corridor rempli de monde n'est pas un endroit convenable pour une explication.
— Tiens! dit alors M. Eden, qui ouvrit la porte de sa chambre, voici un endroit où tu peux dire la vérité en tout temps et devant qui que ce soit.
— Du tout ; mon salon est à la disposition de M. Frédéric... Venez, mon ami. »
Frédéric ne Técouta pas et suivit M. Eden.
« monsieur, je vous en prie, pardonnez-moi.
— Te pardonner, mon garçon ! que m'as-tu donc fait?
— Pardonne-lui, mon frère, dit Mlle Berthe en souriant, sans demander quoi.
— Monsieur saura tout.... tout ce qui me concerne, du moins. Oui, monsieur, je me suis déguisé dans ces habits. Je suis monté chez vous, pour vous voir, sans être connu, et afln de pouvoir vous contrefaire. Quant au ramoneur, c'est un brave petit garçon, allez.... Après vous avoir quitté, nous sommes descendus ensemble à la cuisine et j'ai voulu me mettre à singer vos manières pour
faire rire M. Christophe et les autres domestiques. Alors le ramoneur s'est fâché ; il m'a dit que je devrais avoir honte de me moquer ainsi d'un homme qui m'avait sauvé la vie et qui venait encore de me donner de l'argent. Je lui répondis que s'il disait un mot de plus, je lui donnerais un soufflet. Il continua. Je lui portai le premier coup ; alors nous nous sommes battus. Je suis tombé, les domestiques m'ont relevé sans savoir que je n'étais pas un ramoneur. Et vous avez vu le reste.... Maintenant, pardonnez- moi, monsieur. »
Et il saisit la main de M. Eden.
« Ami ! pas celle-ci, mais l'autre, dit le quaker en retirant sa main droite qui était très-enflée.
— Ah ! c'est vrai. Vous êtes blessé, et cela me rend plus coupable encore; c'est une leçon que je n'oublierai de ma vie. A l'avenir je me conduirai toujours en homme comme il faut.
— Et en honnête homme, ou cette mine barbouillée est bien trompeuse.
— Oh ! je réponds de jnon frère, dit Marianne.... Mais il faut te rapproprier, Frédéric. »
Il se mit à laver son visage, et il avait déjà enlevé la moitié du noir qui le barbouillait, lorsqu'on entendit du bruit à la porte. Celait M. et Mme Montagne ; ils s'écrièrent en entrant :
« Ah ! un petit ramoneur couvert de sang !
— Mon père ! c'est moi, dit Frédéric.
— Frédéric ! . . . mon fils !.. .
— Oui, ma mère, et je n'ai que ce que je mérite. Je vais tout vous dire....
— Non pas, interrompit Mlle Berthe, c'est à mon frère de raconter cette, histoire. Il la dira cette fois beaucoup mieux que vous. »
Mlle Thérèse chercha à placer son mot ; mais, sans faire attention à elle, M. Eden raconta tout ce qu'il savait, et termina en disant à M. Montagne :
« Ton fils a commis une faute ; mais, sous ce vêtement sale, son âme est pure. Quand il a senti son tort, il n'a pas hésité à en faire l'aveu. Il n'a pas cherché à se cacher à son père, et cela m'a donné bonne opinion du père et du fils. Je te parle avec franchise, ami.... Mais qu'avez-vous fait de l'autre ramoneur, Mlle Thérèse ? »
Celle-ci courut à son appartement et revint tout aussitôt avec un air de consternation.
« Ah ! ciel, quel malheur ! vos parents vont bien avoir raison de se plaindre. Des habits tout neufs I... Ah! le méchant vaurien!... Parti.... Plus rien dans le cabinet, nulle part.... la porte étajt pourtant fermée !... Il sera monté dans la cheminée, et se sera échappé parles toits. J'ai mis Christophe à^a piste; Mme Montagne peut être traïkjufUe, on le rattrapera.... Un vêtement tout neuf, d'un bleu magnifique.... Mais en vérité je ne comprends pas que vous ne vous mettiez pas en colère.
— Mademoiselle, répondit M. Montagne, vous serez peut-être bien aise d'apprendre que je considère ce petit accident comme une des circonstances les plus heureuses et les plus profitables à l'éducation de mon fils. A l'avenir, j'en suis convaincu, il se conduira avec plus de discernement. Il n'oubliera jamais ce qu'il doit à la vertu et cherchera désormais à mériter des titres plus honorables que celui de passer pour le meilleur bouffon de la terre. »