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iVjX AND UN DATIONS !
à s'entendre appeler), grand'maman, vous êtes bien souvent obligée de quitter votre rouet pour suivre les voitures qui gravissent la côte, et mettre des pierrgs sous les roues afin de leâ empêcher de dégringoler. Les gens qui sont là dedans ne vous donnent-ils pas un sou ou deux pour votre, peine? • — Oui, mon enfant.
— Mais c'est bien fatigant pour vous de monter et de descendre si souvent la colline. Vous êtes tout essoufflée, et alors vous savez bien que vous ne pouvez plus filer. Si nous gravissions à notre tour la montée pour mettre des pierres sous les roues, vous pourriez rester à votre ouvrage. Peut-être que les voyageurs nous donneraient un sou comme à vous, et nous vous apporterions toute notre recette. Tenez, bonne grand'maman, laissez-nous essayer un jour, demain matin, voulez -vous?
— Je veux bien, dit la vieille, nous verrons ce que vous pouvez faire ; mais je vous accompagnerai à la montée deux ou trois fois, de peur que vous ne vous fassiez du mal. »
Le jour suivant les deux enfants, accompagnés de leur grand'maman, comme ils l'appelaient, montèrent la colline h la suite des voitures, pour enrayer les roues. La vieille prit le chapeau du petit garçon, le donna à sa sœur et l'envoya auprès des portières pour recevoir l'argent qu'on voudrait bien lui donner. Quand elle vit que les en-
fants se tiraient d'affaire avec adresse, elle les laissa seuls et retourna filer. Il passa ce jour-là beaucoup de voitures, et la recette fut très-fructueuse. Le soir venu, la petite fille apporta tous les sous dans le chapeau de son frère et les versa sur les genoux de la mère-grand. La vieille les remercia en souriant.
« Vous m'avez été utiles, leur dit-elle; mon rouet a filé plus que de coutume, parce que je n'ai pas éprouvé de fatigue. Mais, ajouta-t-elle, Paul, mon garçon, qu'est-ce que tu as à la main 1
— Rien, rien ! je me suis pincé en mettant une pierre sous les roues d'une voiture, voilà tout. Cela ne me fait pas grand mal. Mais j'ai songé à quelque chose de fameux pour demain, et je ne me blesserai plus jamais, si vous êtes seulement assez bonne pour me donner le vieux manche à balai et le morceau de bois qui est dans un coin de la cheminée et ne vous sert à rien. J'en ferais bon usage, grand'-
maman, si vous vouliez me le permettre.
— Prends, cher enfant, prends, dit la vieille : tu trouveras le manche à balai sous mon lit. »
Paul se mit aussitôt à l'œuvre. Il ajusta le bout ' du bâton dans le morceau de bois, comme s'il eût voulu faire un frottoir.
«Voyez, grand'maman, voyez; avec cela je me fais fort d'enrayer toutes les roues sans jamais me pincer les doigts. Au bout de ce bâton, mes mains,
j'imagine, se trouveront en sûreté. Et toi, ma petite sœur, tu n'auras pas besoin de t'occuper de m'apporter des pierres. Cela ne sera plus nécessaire, car cet instrument les remplacera avec avantage. Ah! je voudrais bien être à demain pour appliquer mon invention à la première voiture qui montera la côte.
— Et moi, dit la petite fille, je souhaite qu'il en passe autant qu'aujourd'hui, et que nous puissions vous apporter une grande quantité de sous, bonne grand'maman.
— Et moi aussi, répondit la vieille, ma chère Annette; car j'entends que toi et ton frère vous gardiez pour vous l'argent que vous recevrez demain. Vous achèterez du pain d'épice et de ces beaux raisins mûrs que vous avez vus l'autre jour à l'étalage du fruitier, en revenant de la ville. Je vous dis alors qu'il ne m'était pas possible de vous en acheter/ Mais il est bon maintenant que vous goûtiez du raisin mûr et du pain d'épice.
— Est-ce que nous n'apporterons pas du pain d'épice à grand'maman, mon frère? » murmura la petite Annette.
Le lendemain arriva, mais on n'entendit pas venir de voitures. Paul et sa sœur s'étaient pourtant levés à cinq heures, afin de ne pas manquer les premiers voyageurs. Paul, son bâton sur l'épaule, était à son poste au bas de la colline, veillant
à l'arrivée des voitures. Enfin, il en passa une qu'il suivit à la montée. Au moment où le postillon l'appela, en le priant d'enrayer les roues, l'enfant glissa le morceau de bois emmanché comme il aurait fait. d'une pierre, et il réussit au gré de ses désirs. Plusieurs voitures passèrent dans la journée, Paul et Annetle reçurent une grande quantité de soUs de la part des voyageurs. Quand la nuit vint, Annette dit à son frère :
« Je ne crois pas qu'il en passe encore d'autres aujourd'hui. Comptons nos sous, et puis allons les porter à grand'maman.
— Non, pas encore, répondit Paul. Laisse-les, laisse-les dans le trou où je les ai mis ; je suis sûr qu'il passera d'autres voitures avant qu'il soit tout à fait nuit, et nous n'en aurons que plus de monnaie. Cependant, ajouta-t-il, si tu veux rester ici un instant et veiller aux voitures, j'irai te cueillir des mûres de haie dans le champ voisin*. Si tu aperçois quelque chose, tu m'appelleras. »
Annette attendit longtemps, ou du moins elle crut attendre longtemps, et ne voyant rien venir, elle quitta la route et se dirigea vers le champ où son frère était allé.
« Paul, dit-elle, je n'en puis plus, mes yeux sont fatigués de regarder. Il ne passera plus rien ce soir. Est-ce que je n'ai pas assez attendu comme cela pour aujourd'hui, Paul ?
LA GUINEE. 107
— Oh ! que non. Tiens, voici des mûres pour toi. Tu aurais mieux fait d'attendre encore un peu. Pendant que nous sommes ici à causer, il peut passer une voiture là-bas. »
Annette, qui était d'un bon caractère, retourna à son poste. A peine y était-elle que le bruit d'une voiture se fit entendre. Elle appela son frère, et, à la grande joie des enfants, ils aperçurent quatre chaises de poste à la suite Tune de l'autre. Annette, qui avait observé avec attention comment son frère s'y prenait pour enrayer les roues, se prêta à la circonstance et lui aida de son mieux. Mais dans son empressement, elle allait oublier de présenter le chapeau de son frère aux voyageurs, lorsqu'elle entendit la voix d une jeune fille qui l'appelait pour la prier de ifelever le marchepied qui était tombé. « Tiens, dit-elle, petite, voilà un sou pour toi. »
Annette tendit le chapeau, et alla ensuite en faire autant à la portière des autres voitures. Chacun lui donnait de l'argent, et, quand les voyageurs furent partis, elle s'assit avec son frère sur le talus de la route pour compter le petit trésor de la journée.
Ils commencèrent par l'argent qui était dans le chapeau.
« Un, deux, trois, quatre sous 1
— Mais, oh mon frère! regarde donc, s'écria Annette, voilà un sou qui ne ressemble point aux autres.
— Mais non, certainement, dit Paul, aussi n'estce point un sou. C'est une guinée, une belle guinée d'or.
— Qu'est-ce que c'çst? reprit Annette qui n'avait jamais vu de guinée et n ? en connaissait pas la valeur. Est-ce aussi bon qu'un sou pour acheter du pain d'épice? Paut-il aller chez le fruitier et lui demander ?
— Non, non : il n'est pas besoin de demander à personne autre que moi. Je puis t'apprendre cela aussi bien que qui que ce soit au monde.
— Qui que ce soit au monde! Oh! non, Paul! pas aussi bien que grand 'maman.
— Et pourquoi pas aussi bien que grand'maman ? Mais, ma chère Annette, si tu veux que je te dise cela, il faut m'écouter avec beaucoup d'attention, et encore je ne sais si tu me comprendras aussi bien que j'ai compris moi-même la première fois que grand'maman me l'a expliqué. »
Annette, voyant qu'il s'agissait de quelque chose de très-difficile, ouvrit de grands yeux et écouta avec beaucoup d'attention. Son frère finit par lui faire comprendre qu'avec cette pièce d'or on pouvait avoir cinq cents fois autant de raisin qu'avec un sou.
« Gomment, Paul, tu sais que la femme du fruitier noua a dit que pour un sou elle nous donnerait une demi-douzaine de raisins; maintenant, pour
celte petite guinée, elle nous en donnerait donc deux cent cinquante douzaines ?
— A coup sûr, si elle en avait assez et si nous en désirions autant. Mais je crois que nous n'avons pas besoin de deux cent cinquante douzaines de raisins et qu'il ne nous serait pas possible d'en manger une aussi grande quantité.
— Mais nous pouvons en donner à grand'maman.
— Il y en aurait encore trop pour elle et pour nous, et nous serions bientôt rassasiés. Écoute donc, petite sœur, que je te dise ce que je pense. Nous pourrions acheter quelque chose pour grand'maman, qui lui serait utile, qui lui durerait longtemps.
— Quoi, mon frère? quelle espèce de chose?
— Quelque chose dont elle nous disait avoir besoin l'hiver passé, quand elle souffrait de son rhumatisme. Tu sais, elle nous disait hier en faisant son lit qu'elle voudrait bien acheter cela pour l'hiver prochain.
— Ah! oui, je sais ce que c'est... une couverture. Ohl oui, Paul, cela vaudrait mieux que des raisins. Achetons une couverture pour elle. Comme elle sera contente de la voir ! Je ferai son lit avec la couverture neuve, et puis je la lui ferai apercevoir. Mais, Paul, comment achèterons-nous une couverture? où en trouve-t-on?
— Ne t'inquiète pas de cela; c'est mon affaire. Je sais où il y a des couvertures à vendre; j'en ai vu d'étalées à la porte d'une boutique, la dernière fois que je suis allé à la ville.
— Tu as vu beaucoup de choses à la ville, mon frère?
— Beaucoup; mais je n'ai jamais rien vu là ou ailleurs qui m'ait fait autant d'envie pour notre grand'maman. Te souviens -tu comme elle tremblait de froid l'hiver dernier? J'achèterai demain la couverture en allant porter à la ville ce qu'elle a filé.
— Et tu me l'apporteras pour que je fasse son lit bien proprement. Ah! quelle joie! quel bonheur! fit Annette en battant des mains.
— Arrête ! paix ! ne bats pas ainsi des mains , Anna! Ce ne sera pas tout bonheur; je suis effrayé,» dit Paul. Et il changea.de contenance, et son regard prit une expression grave. « Non, ce n'est pas juste; je pense maintenant à quelque chose que je n'avais pas aperçu tout d'abord, et je suis tout effrayé de cela. Non, nous ne pouvons pas acheter la couverture.
— Pourquoi, Paul? pourquoi?
— Parce que je ne crois pas que cette guinée soit honnêtement à nous.
— Ah 1 mon frère, je suis bien sûre qu'elle est honnêtement à nous. On nous l'a donnée, et grand'-
maman a dit que tout ce qu'on donnerait aujourd'hui nous appartiendrait.
— Mais qui nous l'a donnée, Annette?
— Quelqu'un des voyageurs qui étaient dans la chaise de poste. Je ne sais pas qui ; mais je parierais que c'est la demoiselle qui m'a appelée.
— Non, dit Paul; car, lorsqu'elle t'a appelée, elle t'a dit : « Voici un sou pour toi, petite! » Par conséquent, si elle t'a donné une guinée, elle ne l'a fait que par méprise.
— Bien. Mais peut-être quelqu'un des autres voyageurs ne me l'a point donnée par méprise. Il y avait un monsieur qui lisait dans une voiture et une dame qui me considérait avec bonté. Le monsieur ayant cessé sa lecture, regarda comment tu arrêtais les roues; il me demanda si c'était toi qui avais imaginé ce moyen. Je lui dis oui, et il mit sa main 'à sa poche, en tira un sou qu'il me donna sans regarder. Je suis sûre que la guinée vient de lui.
— C'est possible; mais je n'en suis pas bien certain.
— Alors nous n'avons rien de mieux à faire que de demander à grand'maman ce qu'elle en pense. »
Paul trouva l'avis excellent, et il était trop sage garçon pour ne pas suivre un bon conseil. Il se rendit aussitôt avec sa sœur auprès de la vieilje
bonne femme, lui montra la guinée et lui conta comment cette pièce se trouvait en leur possession.
« Mes braves enfants, dit-elle, combien je suis conlente de ce que vous me dites là ! Que vous avez bien fait de n'acheter ni raisins ni couverture avec cette guinée! Je suis certaine qu'elle ne vous appartient pas : elle vous a été donnée par erreur. Il faut aller à la ville, et, en vous adressant à toutes les auberges, tâcher de retrouver la personne à qui elle appartient. Cpmme il est un peu tard, les voyageurs se seront arrêtés au prochain relais, et à cette heure celui qui vous a donné la guinée s'est sans doute aperçu de sa méprise. Votre premier soin doit être de vous enquérir du voyageur qui lisait dans sa voiture.
— Oh! dit Paul, je sais un excellent moyen de le trouver. Je me souviens que c'était une grande berline peinte en vert avec des roues en rouge, et de plus qu'il y avait écrit sur la caisse : John Nelson. Vous m'avez dit que les noms écrits sur les voitures étaient ceux des maitres de poste auxquels les chaises appartiennent; il n'y a donc qu'à demander John Nelson. Allons à la ville, ma sœur, avant qu'il fasse tout à fait nuit. »
Annette et son frère passèrent bravement devant le marchand de raisins et de pain d'épice, et poursuivirent leur route à travers les rues de la ville.
Mais Paul, en voyant la boutique où la couverture était en montre, s'arrêta un instant et dit :
« C'est bien dommage, Annette, que cette guinée ne soit pas à nous. Mais nous agissons honnêtement, et cela doit nous donner du cœur. Allons, entrons dans la cour de cette auberge. Nous sommesarrivés à la Vaché-Rousse.
— La vache I dit Annette. Je ne vois pas de vache.
— Lève les yeux et tu verras la vache au-dessus de ta tête, dit Paul.... en peinture sur l'enseigne. Viens, il faut que je retrouve la chaise de poste verte portant le nom de John Nelson. »
Paul entra par un étroit passage qui le conduisit dans la cour de l'auberge. C'était un tumulte sans pareil. Les domestiques portaient les bagages, les palefreniers étaient occupés à étriller leurs chevaux, les postillons poussaient les voitures vers lehangar.
« Que voulez-vous? qu'avez-vous à faire ici, je vous prie? demanda un garçon de l'auberge, qui ' heurta Paul en courant pour traverser la cour. Vous n'avez que faire ici; décampez vite, gamin. »
— Laissez-nous quelques minutes, seulement le temps de nous assurer s'il n'y a pas ici une grande berline verte au nom de John Nelson.
— Que dit-il, avec sa berline verte ? reprit un des postillons.
— Est-ce qu'un gars de cette espèce se connaît
en berlines? » interrompit le garçon. Et il allait pousser Paul hors de la cour, lorsque le maître de l'auberge le retint par le bras et dit :
« Peut-être l'enfant a-t-il affaire? Laissez-le s'expliquer. »
Paul raconta ce qui l'amenait. À la vue de la guinée et au récit de cette histoire, l'aubergiste prit l'enfant par la main :
« C'est bien cela, mon brave garçon. Je vais chercher la berline avec vous et nous la trouverons, si c'est possible. Mais je crois que les voitures de John Nelson descendent au Bceuf-Novr. »
Après quelques recherches on trouva la chaise de poste verte et le postillon qui la conduisait. Celui-ci dit à Paul qu'il allait justement au salon trouver le voyageur qu'il avait amené pour se faire payer, et qu'il pouvait lui remettre la guinée.
« Non, dit Paul, nous préférons la lui rendre nous-mêmes.
— Bien, fit l'aubergiste ; c'est votre droit. »
Le postillon ne répliqua pas, mais il les regarda d'un air contrarié. Il entra dans la maison avec l'espoir de retrouver les enfants dans le passage à son retour.
Il y avait là une femme au maintien modeste»
d'une mise décente, qui attendait avec deux grandes hottes à ses côtés. L'une de ces hottes embarrassait un peu le seuil de la porte. Un homme venant du
dehors se heurta contre cet obstacle, et, impatienté de se trouver arrêté, il chavira la hotte et son contenu d'un grand coup de bâton. De jolis chapeaux de paille, des bottes, des pantoufles, de petits paniers, tout lut renversé sur la terre humide et boueuse.
« Ah 1 tout va être foulé aux pieds, sali, gâté, s'écria la femme à qui appartenaient ces objets.
— Nous allons vous aider à les ramasser si vous voulez , » dirent les enfants; et ils se mirent aussitôt à lui prêter assistance.
Quand tout fut replacé dans la hotte, Paul et Annette exprimèrent leur vif désir de savoir comment on faisait de si jolis objets avec de la paille. La femme n'eut pas le temps de leur répondre avant l'arrivée du postillon. Celui-ci revenait du salon avec un domestique qui appela Paul et lui dit :
« Ainsi, mon petit garçon, je t'ai donné une guinée pour un sou ? Et Ton me dit que tu es venu me la rapporter. C'est bien. Rends-la-moi.
— Non, mon frère, dit Annette. Ce n'est pas là le monsieur qui lisait.
— Comment, petite? Je suis venu dans la chaise de M. Nelson. Voici le postillon qui peut vous le dire. C'était mon maître qui lisait et qui vous a donné cet 'argent par mégarde. Il est couché maintenant. Il est fatigué et ne peut vous voir lui-même; il désire que vous me remettiez la guinée. »
Paul était trop honnête pour supposer qu'un homme fût capable de faire un mensonge. Il tira donc la guinée de sa poche et la remit dans les maips du domestique.
« Il y a douze sous pour vous, mes petits, dit celui-ci. Bonsoir, enfants. » Et il les poussa dehors; mais la marchande de paniers de paille leur dit tout bas à l'oreille :
« Attendez dans la rue jusqu'à ce que je vous rejoigne.
— Madame l'hôtesse , dit le doihestique à la femme de l'aubergiste, qui sortait d'une chambre où il y avait plusieurs personnes à table ; madame l'hôtesse, m'avez-vous fait rôtir des alouettes pour mon souper, je vous prie? Les alouettes de ce pays son renommées, et je me fais une règle de manger ce qu'il y a" de meilleur partout où je passe. Garçon, donnez-moi une bouteille de vin clairet. Avezvous entendu?
— Des alouettes et du vin clairet pour souper? » se dit la marchande de petits paniers en le regardant de la tête aux pieds. Le postillon attendait comme s'il avait quelque chose à dire au domestique, et elle remarqua qu'ils échangeaient en souriant quelques mots à voix basse. « C'est un bon coup, » répéta plusieurs fois le valet.
Il était évident pour la marchande que cet homme avait escroqué la guinée aux enfants, afin
LA GUltfÉE. 117
de payer les alouettes et le vin clairet. Elle voulut cependant découvrir toute la vérité, et attendit encore dans le passage.
«Garçon! garçon! criait l'hôtessse, pourquoi n'avez-vous pas servi le dessert à la compagnie du grand salon?...
— J'y vais, madame, j'y vais. » Et il passa portant sur un plat les friandises les plus variées.
L'hôtesse ouvrit la porte, et la marchande de paniers put jeter un regard dans l'intérieur du salon et apercevoir une nombreuse société, composée en majeure partie d'enfants assis autour de la table couverte de mets.
« Vous voyez, murmura l'hôtesse quand elle eut fermé la porte derrière le garçon, qu'il y aurait là quantité de chalands pour vous, si par bonheur on ^us appelait. Voyons, voulez-vous me céder une demi-douzaine de ces petites nattes tressées pour mettre sous mes plats?
— C'est une bagatelle, madame; prenez, » dit la marchande.
Et elle les lui céda au meilleur marché possible. Alors l'hôtesse lui dit qu'elle pouvait la suivre et entrer pour voir si la compagnie du salon avait fini de souper.
« Quand on sera au dessert, je dirai un mot pour vous, et vous ferai appeler avant qu'on enyoie les enfants au lit. »
L'hôtesse, après avoir adressé à la société ces paroles sacramentelles : « Je désire que le souper et toute la maison soient à votre convenance, messieurs et mesdames, » ajouta :
« Si quelqu'un de ces enfants avait la curiosité de voir les fameux ouvrages de paille tressée que Ton fait dans notre petite ville, il y a là une honnête marchande, j'ose le dire, qui serait heureuse et fière de montrer à la compagnie des pelotes , des paniers, des sandales, des boîtes et autres curiosités. »
Les yeux des enfants se tournèrent vers leur mère qui sourit, et le père fit entrer aussitôt la marchande de petits paniers.
Les enfants se précipitèrent autour de la hotte.
« Oh 1 papa, s'écria une petite fille blonde et rose, voici une paire de pantoufles qui vous iraient émerveille, je crois. Mais vous ne pourriez pas porter dehors des souliers de paille et les mettre à l'humidité.
— Non, mon enfant, mais ces pantoufles sont propres....
— Pour la poussière, miss, interrompit la marchande.
— Voulez-vous en acheter, papa?
— Non, je ne puis me passer cette fantaisie. Il faut que je m'impose des privations, dit-il en riant, pour me punir de mon étourderie. Et comme j'ai
perdu une guinée ce matin, je dois essayer de sauver douze sous ce soir.
— Ahl oui, la guinée que vous avez jetée par mégarde dans le chapeau de la petite fille, lorsque la voiture gravissait le Mont- de-Craie. Maman, je trouve bien surprenant que la petite fille ne se soit pas aperçue que c'était une guinée, et qu'elle n'ait pas couru après la berline pour la rapporter. Il me semble que, si elle avait été honnête, elle n'aurait pas manqué de le faire.
— Miss ! madame ! monsieur ! fit la marchande, si je ne craignais d'être indiscrète, je répondrais un mot à cela.... Il n'y a qu'un instant, un petit gardon et une petite fille sont venus demander un monsieur qui leur avait donné une guinée par mégarde. J'ai vu même lé petit garçon remettre la guinée à un domestique qui prétendait que son maître lui avait recommandé de la prendre.
— Il y a une erreur ou une friponnerie dans tout ceci. Les enfants sont-ils partis? Je veux les voir.... Courez après eux.
— J'y vais moi-même, dit la marchande de petits paniers. Je leur avais dit de m'attendre dans la rue voisine, car je me défiais de cet homme.... avec ses alouettes et son vin clairet. »
Paul et Annette furent ramenés en toute hâte par leur amie la marchande. La petite, en entrant dans la salle, reconnut aussitôt le monsieur qui lui
avait souri sur la route et jeté un sou dans son chapeau, en regardant son frère enrayer les roues. Mais était-ce ce monsieur qui lui avait donné une guinée au lieu d'un sou ? c'est ce qu'elle ne pouvait affirmer. %
« Mais moi , je reconnaîtrai bien si la guinée m'appartient ou non. Je l'avais marquée d'une croix ce matin avant de la mettre dans la poche de mon gilet. »
Il sonna et pria le garçon de dire à la personne qui était dans la salle voisine qu'il désirait lui parler.
« Le monsieur qui est dans le salon blanc? dit le garçon.
— Je veux dire le maître du domestique qui a reçu une guinée de cet enfant.
— C'est M. Pembroke, » répondit le garçon.
M. Pembroke vint, et, quand il eut appris ce qui était arrivé, il pria le garçon de le conduire immédiatement dans la chambre où son domestique était attablé.
Celui-ci était assis devant ses alouettes et son vin clairet. Il soupait tranquillement sans se douter de ce qui se passait dans le grand salon. Mais son couteau et sa fourchette tombèrent de ses mains; il renversa un verre de dairet et se leva de table, saisi de surprise et de crainte lorsqu'il se trouva en face de son maître.
« La guinée, monsieur, la guinée que vous avez
prise à cet enfant, s'écria M. Pembroke d'une voix indignée; la guinée que je vous ai autorisé, prétendez-vous, à recevoir de ce jeune garçon ? »
Le valet, confondu et à demi suffoqué, répondit qu'il avait plus d'une guinée sur lui, et qu'il ne savait pas ce qu'on voulait dire. Il tira son argent de'sa poche et vida sa bourse sur la table d'une main tremblante. La guinée marquée d'une croix parut. Son maître la prit et le chassa sur-le-champ avec mépris.
« Et maintenant, mon ,honnête petite fille, ditesmoi qui vous êtes et ce que vous et votre frère désirez le plus au monde. »
Paul et Annette répondirent tous deux à la fois :
« Ce que nous désirons le plus au monde, c'est une couverture pour notre bonne grand'maman.
— Elle n'est pas notre vraie grand'maman, ajouta Paul; mais, monsieur, elle est tout aussi bonne pour nous. Elle m'a enseigné à lire, elle fait tricoter ma sœur et nous apprend à tous les deux à être honnêtes comme elle. Je désire qu'elle ait une couverture neuve avant l'hiver, pour la garantir du froid et la préserver des rhumatismes. Elle en a eu un, monsieur, qui Ta bien fait souffrir l'hiver dernier, et je sais dans la rue la boutique où l'on trouverait une couverture qui ferait justement son affaire.
— Elle Vàut'd, mon brave petit. Mais je veux faire aussi quelque chose pour vous. Voyons, voulez-vous travailler ou rester à ne rien faire ?
— Nous voudrions bien, ma sœur et moi, travailler sans relâche, monsieur ; mais nous sommes obligés quelquefois de ne rien faire, parce que notre grand'maman n'a pas toujours de l'ouvrage à nous donner.
— Voudriez-vous apprendre à faire de ces jolis petits paniers de paille?
— Oh! oui, répondit Paul.
— Oh ! oui, répondit à son tour Annette.
— Alors, je serais heureuse de vous apprendre comment on tresse la paille, dit la marchande de paniers ; je suis sûre que vous vous conduiriez honnêtement avec moi. »
Le voyageur mit une guinée dans la main de la bonne femme, en lui disant qu'elle ne pouvait pas apprendre aux autres son métier pour rien.
« Je repasserai dans quelques mois par ici, ajouta-t-il, et je désire que vous soyez contente de vos apprentis. S'il en est ainsi, je ferai quelque chose pour vous.
— Maïs, dit Annette, il faut aller dire tout cela à grand'maman, et lui demander si elle y consent. Et puis je crains qu'elle ne soit inquiète de nous, car il est déjà bien tard.
— Il fait un beau clair de lune, reprit la mar-
chande, et la route est sûre. Je vais vous accompagner et vous conduire à la maison. »
Le voyageur les retint encore quelques minutes, jusqu'au retour d'un domeslique qui était allé acheter la couverture tant désirée.-
« Votre grand'maman reposera chaudement, je l'espère, sous cette bonne couverture, dit-il en la mettant sur l'épaule de Paul. Bile la doit à l'honnêteté de ses enfants adoptifs. »
On voyait, il n'y a pas encore bien longtemps, près dea ruines du château de Rossmore, en Irlande, une petite maison qu'avaient habitée jadis une veuve et ses quatre enfants. Tant que la veuve put travailler, elle soutint sa famille par son acti-
vite et par son adresse à filer, ce qui lui valait le surnom de la meilleure fileuse de la paroisse; mais les infirmités vinrent avec l'âge, elle tomba dangereusement malade et se vit obligée de donner son rouet à sa fille aînée, appelée Marie.
Marie était alors âgée de douze ans.
Un jour, Marie, assise près du lit de sa mère, faisait tourner le rouet. Son petit frère et ses deux sœurs attisaient le feu pour faire cuire leur souper, qui se composait comme d'habitude de lait et de pommes de terre.
c Que Dieu prenne pitié de ces jeunes créatures, » dit la veuve en se soulevant sur soh lit, et en songeant à ce que deviendraient ses enfants quand elle ne serait plus.
Marie avait arrêté son rouet, de crainte de fatiguer sa mère.
« Tu ne files plus, Marie? es-tu fatiguée?
— Oh ! du tout, ma mère, je suis forte et bien portante.
— Comme moi jadis.
— Et comme vous serez encore , ma mère ; la santé vous reviendra.
— La santé ne me reviendra jamais, c'est une folie de l'espérer. Mais j'ai l'espérance que vous trouverez des amis, quelque âme charitable qui viendra à votre secours. Et si vous les trouvez, ma chère Marie, c'est que, quoique pauvre, j'ai été
toujours honnête ; j'ai fait pour les autres ce que j'aurais désiré qu'on fit pour moi. Imite-moi, ma chère enfant; sois bonne pour tout le monde, bonne surtout pour ces pauvres enfants, aussi bonne que moi, meilleure même, si cela est possible. »
Les enfants venaient de Gnir leur modeste sou* per. Ils s'approchèrent du lit de leur mère pour l'écouter ; mais, fatiguée de parler, épuisée parla maladie et par la douleur, la veuve se renversa sur son oreiller, prit les petites mains de ses enfants dans les siennes et dit :
* Que Dieu vous bénisse, mes pauvres enfants ; aimez-vous et soyez toujours unis. Bonne nuit, au revoir. »
Marie éloigna immédiatement les enfants du lit de sa mère, car elle voyait qu'il lui était impossible d'ajouter un seul mot. Elle ignorait cependant qu'elle fût en danger. La veuve n'avait jamais voulu parler à sa fille des embarras de sa situation ; mais, à cette heure suprême, elle lui raconta qu'elle avait contracté quelques dettes, et une surtout qu'elle la chargea d'acquitter aussitôt qu'elle le pourrait : il s'agissait d'argent emprunté à la maîtresse d'école»
A la fin de la semaine, la veuve avait cessé d'exister. ,Les orphelins étaient seuls dans la petite maison.
Les deux plus jeunes étaient deux filles : Peggy et Naney, âgées de six et huit ans. Edmond venait d'atteindre sa neuvième année. C'était un gros garçon fort, adroit, et tout disposé à travailler. Il allait chercher du gazon et le charriait dans une voiture. Il savait conduire les chevaux, et souvent il lui arrivait de mener à la campagne une famille de bourgeois qui lui donnaient pour sa peine douze, quinze ou vingt sous, suivant la longueur de la course. Edmond était ainsi, comme il le disait lui-même, en état de pourvoir à son existence. Il aidait Marie dans son travail et cherchait à se rendre chaque jour plus utile, se rappelant la recommandation que sa mère avait faite lorsqu'elle les avait bénis en joignant ensemble leurs petites mains.
Peggy et Nancy étaient trop jeunes pour s'occuper utilement; c'étaient d'aimables enfants, et, quand Marie considérait que leur avenir dépendait d'elle, elle prenait bien fermement la résolution de ne les laisser manquer de rien.
Le premier soin de Marie fut de payer les quelques dettes dont sa mère lui avait parlé. Elle dépensa ainsi tout l'argent qui lui avait été laissé. Lorsque le terme arriva, et qu'il fallut s'acquitter envers le propriétaire, les orphelins ne trouvèrent plus dans leur bourse une seule pièce de monnaie. Marie espérait que le propriétaire pa-
tienterait quelque temps; mais elle fut promptement désabusée : M. Harvey habitait l'Angleterre et avait laissé ses pouvoirs à un homme d'affaires appelé Hopkins, dont la suite de cette histoire fera connaître le caractère. M. Hopkins, huit jours après la mort de la veuve, signifia aux enfants qu'ils eussent à lui payer le prix du fermage, et à sortir ensuite de la petite maison qu'ils occupaient, pour faire place à un nouveau locataire.
Les prières, les larmes, tout fut inutile. M. Hopkins se montra d'autant plus inexorable qu'il partageait la rancune que sa fille Alice conservait contre M^rie, depuis que celle-ci avait refusé de lui donner sa chèvre. Ce refus était pourtant bien naturel, puisque les orphelins vivaient de son lait, et que sans elle ils n'auraient pas su comment faire pour s'en procurer.
Marie chercha dans les environs une cabane où ils pourraient s'abriter. Elle ne trouva que deux chambres et une cuisine dépendant des ruines du vieux château de Rossmore. Ces trois pièces étaient assez convenables, et M. Hopkins consentit à les leur louer au prix d'une demi-guinée par an.
Les orphelins y apportèrent deux lits, une table, des chaises, une caisse contenant leurs habits et un grand coffre dans lequel il y avait deux cents livres de farine.
Les voisins vinrent à leur secours en les aidant à
transporter leur chétif mobilier, et en leur faisant faire quelques travaux qu'ils récompensaient par des pommes de terre, du beurre ou de la farine.
Marie avait dû payer en entrant dans son nouveau logis une demi-guinée; c'était une partie de ce qui était dû à la maîtresse d'école. Désireuse de s'acquitter envers elle, mais forcée de prendre sur l'argent qu'elle lui réservait pour se loger, elle se crut obligée de lui offrir sa chèvre en payement. La maîtresse, dont la bonté était extrême, refusa de la recevoir, en lui disant qu'elle devait garder la chèvre pour nourrir sa petite famille, et que, pour elle, elle avait confiance en son bon vouloir, et pouvait attendre.
La petite famille vivait bien modestement. Marie filait neuf fuseaux par jour, Edmond retirait huit sous de son travail, et les deux petites tilles, Nancy et Peggy, occupées à plier du papier dans une fabrique voisine, gagnaient chacune dans leur journée environ quatre sous.
Une année s'était écoulée depuis la mort de là veuve. Le jour anniversaire de. cette catastrophe arriva : les orphelins allèrent déposer pieusement sur la tombe de leur mère une guirlande qu'ils avaient tressée à cette intention. Pendant leur saint pèlerinage, ils furent aperçus par deux jeunes filles qui sortaient du presbytère, et qui, émues de la douleur des quatre enfants, s'empressèrent de
Les urptisli ni déposent une guirlande sur 11 tombe de leur mère. (F. 133.)
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prendre des informations. La première personne à laquelle s'adressèrent Isabelle et Caroline (c'était le nom des deux jeunes filles) fut la maîtresse d'école. Elle leur raconta le malheur arrivé à ces orphelins, et leur recommanda de faire tout ce qu'elles pourraient pour cette intéressante famille. Elle leur apprit aussi comment ils avaient dû quitter la maison dans laquelle la mère était morte, et se résoudre à habiter des ruines abandonnées depuis longtemps «
Isabelle et Caroline se rendirent alors au château de Rossmore, et furent surprises de la propreté qui régnait dans les trois pièces qu'habitaient les orphelins. Edmond aidait un fermier du voisinage ; Marie filait, et les deux jeunes sœurs s'occupaient à mesurer des fèves de marais. Les deux jeunes filles adressèrent à Marie quelques questions, lui firent compliment sur la manière dont elle tenait sa maison, l'engagèrent à ne pas se décourager, et lui promirent de lui envoyer du lin et du coton pour tricoter des bas à l'usage des deux petites filles.
Marie se servit du lin qui lui fut ainsi envoyé pour faire quelques travaux d'aiguille ; elle les vendit, et put, avec le prix qu'elle en retira, acheter de la flanelle pour garantir du froid ses deux petites sœurs.
Le soir, avant de les coucher, Marie donnait à
Nancy et à Peggy une leçon de lecture et d'écriture, et Edmond prélevait une partie 1e ce qu'il gagnait pour payer un professeur qui lui apprenait les premiers éléments d'arithmétique. Marie savait tous les bienfaits que Ton retire de l'instruction, et elle n'avait garde de laisser ses sœurs et son frère dans l'ignorance.
Edmond était fort ingénieux, et son industrie remplaçait souvent les objets de première nécessité qui leur manquaient. L'hiver avec ses longues soirées était arrivé , et Marie n'avait pas de lumière pour travailler. Son frère, qui avait fait au mois d'août précédent une ample provision de joncs, se mit à les tresser, et les plongeant dans de la graisse fondue que lui avait donnée son voisin, il réussit à faire des chandelles d'une nouvelle espèce.
Un soir qu'il était occupé à allumer sa chandelle,' un homme entra. C'était un valet de pied qui était envoyé par Isabelle pour apporter de l'ouvrage à Marie. Il remarqua l'invention d'Edmond, et, comme il n'avait jamais rien vu de pareil, il ne put s'empêcher de louer l'ouvrier intelligent qui en était l'auteur. Edmond, tout glorieux d'une approbation si désintéressée, prit aussitôt quelques morceaux de joncs, tressa une chandelle devant Gilbert (tel était le nom du nouveau venu), et le pria de l'accepter.
Gilbert sut bientôt reconnaître ce bon . procédé.
Lorsque son maître avait besoin de quelqu'un pour faire une course, il prévenait Edmond ; et comme cela lui arriva souvent, il fut à même d'apprécier le bon caractère de son jeune ami, et de se féliciter d'avoir rencontré un aussi bon et aussi fidèle serviteur. Sa véracité se trouva une fois mise à l'épreuve. Edmond avait été au loin porter une lettre. Lorsqu'il revint, la nuit était sombre, l'heure avancée, et jugeant que sa sœur oouvait être inquiète de ne pas le voir rentrer, il se détourna de son chemin et entra au château de Rossmore avant de porter la réponse à Gilbert. On l'avait aperçu ; mais lorsqu'on lui demanda s'il était revenu en droite ligne, il répondit que non, donna le motif de sa conduite, et dès lors on eut en lui pleine et entière confiance.
Les orphelins continuèrent à s'entr'aider dans leur travail, chacun suivant la mesure de ses forces. Grâce au travail de Marie et d'Edmond et même à celui des deux petites Peggy et Nancy, la famille vécut pendant trois ans dans une sorte d'aisance. Isabelle et Caroline le3 visitaient souvent, et trouvaient toujours moyen de leur donner des robes, du fil et du lin pour tricoter. Nos orphelins ne comptaient pas sur ces cadeaux, et, quoique heureux de les recevoir, ils surent ne pas en abuser. '
Quand Edmond atteignit sa douzième année, Gilbert l'envoya chercher et lui dit que son maître
avait besoin d'un domestique, et qu'il l'avait chargé d'en chercher 1 un dans le voisinage.
« Plusieurs garçons, lui dit-il, se sont présentés, mais je n'ai eu garde de les arrêter. Je vous connais depuis assez longtemps pour savoir qu'on peut compter sur vous, et je viens vous chercher. »
Edmond entra donc au service du père d'Isabelle et de Caroline.
Ce nouveau genre de vie lui plut beaucoup ; il était bien nourri, bien vêtu, bien logé. Chaque jour il prit goût à son travail, et devint bientôt apte à faire tout ce que Gilbert demandait.
Habitué à marcher pieds nus, il éprouva dans le commencement des difficultés réelles à mettre ou plutôt à garder des souliers et des bas. Il marchait avec embarras, et excitait l'hilarité des autres domestiques ; aussi sa sœur Marie , à qui il s'empressa de raconter ses tourments, se mit en mesure de lui faire avec des semelles de chanvre tressé une paire de pantoufles, avec lesquelles il put marcher tout à son aise. Il mettait ses pantoufles en rentrant, laissait ses souliers à la porte, et les autres domestiques, voyant que ses chaussures étaient toujours propres et qu'il n'y avait aucune trace de boue sur les escaliers, lui en firent l'observation et admirèrent les pantoufles que Marie avait tressées.
La femme de chambre d'Isabelle en commanda aussitôt une paire; mais, au lieu de faire la semelle avec du chanvre, Marie la tressa arec des cordes d'emballage, ce qui fut plus solide, plus élégant, et d'une durée égale aux semelles de cuir que Ton met aux souliers.
La femme de chambre s'empressa de les montrer à sa jeune maîtresse, qui, toute heureuse de l'intelligence et de l'adresse de Marie, s'entendit avec sa sœur et commanda deux douzaines de pantoufles pareilles. Elle envoya à Marie de la futaine pour les doubler et du cordonnet pour les border.
L'ouvrage terminé, les deux sœurs vendirent les pantoufles et en eurent trois schellings la paire. Elles se rendirent aussitôt aux ruines du château de Rossmore, trouvèrent la petite famille occupée aux travaux du ménage, et donnèrent à Marie le prix de son travail. Elles l'engagèrent à continuer à faire ce commerce, et lui dirent que cette chaussure plairait beaucoup et qu'elle pourrait facilement la vendre aux marchands de Dublin.
Encouragée par ses bonnes amies, Marie donna à sa petite manufacture tout le développement possible. Nancy et Peggy tressaient les cordes; Edmond , qui venait passer une heure avec ses sœurs tous les matins, battait les semelles, et Marie ajustait le tout et donnait la dernière main à la fabrication.
Le travail ne manqua pas : tous les voisins, puis tous les marchands d'alentour vinrent en commander. Marie profita de ce premier moment de fortune pour s'acquitter envers la maîtresse d'école, et lui donna, pour la remercier de ses bontés, une jolie paire de pantoufles ornée de faveurs roses.
Les écoliers admirèrent d'abord la nouvelle chaussure de leur maîtresse, puis ils demandèrent dans quel endroit on les tressait. Quand ils surent que c'était au château de Rossmore, ils s'y rendirent pendant leurs heures de récréation, et quelquesuns d'entre eux prirent bientôt plaisir à travailler dans la petite manufacture, soit en tressant les cordes, soit en battant les semelles, soit en coupant la doublure ou lecordonnet.
Un jour qu'Edmond aidait ses sœurs dans leur travail, un jeune garçon, appelé Georges, entra et dit :
< Il faut que je me lave les mains. Je me suis tant dépêché pour venir ici que je n'ai pas pris le temps de terminer ma toilette, Voudriez-vous , s'il vous platt, me donner ce qu'il me faut pour cela? »
Et, pendant qu'il se lavait, deux de ses camarades vinrent le chercher pour faire des bulles de savon.
Quelques minutes s'étaient à peine écoulées 4 qu'ils entendirent un craquement épouvantable. Saisis d'épouvante, ils se rendirent aussitôt dans la
grande chambre où travaillaient les orphelins, et leur demandèrent s'ils n'avaient rien entendu.
* Il me semble, dit Marie, avoir entendu un coup , de tonnerre; mais pourquoi êtes- vous donc si effrayés ?
Et au même moment un second coup se fit entendre. Edmond sortit pour voir quelle était la cause de ce bruit étrange, et ne tarda pas à s'apercevoir que deux pans de cheminée venaient de s'écrouler.
La partie du château que les orphelins habitaient était bien construite et ne risquait pas de tomber, à ce que prétendait Edmond; mais les enfants, saisis de terreur à la pensée de voir la maison s'écrouler tout entière, s'enfuirent à toutes jambes. Edmond, qui était un courageux enfant, ne put sîempêcher de rire de leur poltronnerie ; mais Marie, qui avait plus de prudence que son frère, le conjura de s en rapporter à un maçon. Celui qui travaillait pour le propriétaire vint aussitôt. Il partagea les appréhensions de Marie et l'engagea for* tement à chercher une autre demeure. *
Sans perdre de temps, la jeune fille se dirigea du côté de l'habitation d'Isabelle, cherchant ainsi à se rapprocher de son frère. Elle ne trouva qu'une seule maison, nouvellement bâtie, appartenant à M. Harvey. Le loyer était de six guinées, et c'était beaucoup trop cher pour Marie, dont les ressources
ne lui permettaient pas de mettre plus de trois guinées à son logement. Elle aurait bien cherché à entrer en arrangement avec le propriétaire, mais elle savait d'avance que son homme d 'affaires, M. Hopkins, ne voudrait consentir à rien; elle descendit donc jusqu'au bout du village, espérant toujours trouver un logement à meilleur marché. Ce fut en vain; il n'y en avait pas. Edmond offrit alors de payer sur ses économies une guinée, et Gilbert demanda qu'on lui permit de s'établir dans une partie de la maison, en promettant de se joindre à eux pour payer le loyer; mais Marie no voulut pas imposer cette charge à .son frère, ni mettre la bonne disposition de Gilbert à contribution, et refusa leurs offres.
Elle revint tristement au château, et dit à ses sœurs en les voyant :
« Mauvaise nouvelle, Peggy; mauvaise nouvelle, Nancy.
— Et mauvaise nouvelle pour vous aussi, répondirent les deux sœurs en même temps.
— Qu'est-il donc arrivé?
— Notre pauvre chèvre est morte.
— Morte ! et comment î
— Elle était couchée ce matin de ce côté des ruines, et elle a été atteinte par une pierre; nous avons voulu la relever, mais nous n'avons pas pu : elle est si lourde ! ,
— Hélas ! dit Marie en soupirant.
— Betzy, un des enfants du voisinage, nous a dit qu'il l'a vue ce matin tout près des ruines, et qu'elle a été frappée par un des pans de cheminée qui se sont écroulés.
— Pauvre béte! qui nous a rendu tant de services. » Et Marie, se laissant aller à son chagrin, versa d'abondantes larmes.
Les orphelins se dirigèrent du côté où gisait sans mouvement la chèvre bien-aimée, et comme ils Soulevaient quelques-unes des pierres placées près de son corps, Nancy aperçut une pièce de monnaie qui brillait comme de l'or, mais qui ne ressemblait ni à un sou, ni à un écu, ni à un louis.
« Il y en a encore, il y en a beaucoup, » s'écria Peggy en découvrant un pot de fer qui en était rempli.
Edmond examina les pièces de près et s'écria tout joyeux :
« Oh! Marie! Marie! cela nous arrive juste à temps, nous pourrons maintenant payer la maison ; jamais nous n'avons été si riches. »
Mais Marie observa qu'il ne fallait pas toucher au trésor; que, suivant les règles de la justice, il appartenait au propriétaire du château, et qu'il fallait le lui porter. Les enfants se soumirent, et le lendemain ils cheminaient vers la demeure de M. Hopkins. En passant devant la cure, ils entré-
rent, et firent voir à Isabelle et Caroline ce qu'ils avaient trouvé.
Isabelle, qui avait reçu une brillante éducation, et dont les connaissances étaient fort étendues, alla chercher de l'eau régale (on appelle ainsi un mélange de deux acides qui dissout l'or), et s'aperçut bientôt que les médailles étaient du plus grand prix.
Caroline les regarda à son tour avec curiosité, et ne tarda pas à reconnaître que ces médailles se rapportaient au règne d'Henri VII, et qu'elles étaient précieuses au point de vue de l'histoire d'Angleterre. Sitôt qu'elles furent sûres de la valeur réelle du trésor trouvé par les orphelins, les deux jeunes filles cherchèrent à prendre toutes les précautions nécessaires pour que M. Hopkins ne le détournât pas. Elles firent à chaque pièce une marque invisible à l'œil nu, mais qu'on distinguait parfaitement à l'aide d'une loupe. Elles prièrent ensuite leur père d'écrire à M. Harvey, et de lui dire que ce trésor pouvait être évalué à trente ou quarante guinées environ.
Quelques jours après la chute des cheminées du château de Rossmore, Marie et ses sœurs, occupées à leur travail habituel, virent enirer une vieille femme, coiffée d'un mouchoir, un panier sous le bras, et s'aidant d'un bâton pour marcher. Elle avait une longue pipe à la bouche, sur les épaules deux mouchoirs bleus et rouges, point de bas, de
mauvais souliers, et une jupe qui lui venait à mijambes. Cette vieille femme avait reçu le surnom de mère Tàtonneuse, parce que depuis longues années elle avait l'habitude de fouiller toutes les ruines et tous les fossés du voisinage, espérant y découvrir un trésor. Elle avait entendu dire dans sa jeunesse qu'une ancienne prophétie annonçait qu'à vingt milles à la ronde on trouverait un trésor caché sous terre, quelques jours avant la Saint- Patrice.
Cette prophétie avait produit sur elle une singulière impression. Persuadée qu'elle devait se réaliser, et que le trésor serait trouvé par la personne qui le chercherait le plus, elle passait tout son temps à courir, vendant au fur et à mesure son mobilier et sa garde-robe, se consolant de son dénûment en songeant au trésor qui devait être trouvé à vingt milles à la ronde. On lui donnait de temps en temps quelques pièces de monnaie ; mais elle était si paresseuse, si indolente, que sa misère augmentait chaque jour. C'est alors qu'elle prit l'habitude de boire et de chercher dans l'usage des liqueurs fortes une espèce de consolation à ses désappointements continuels.
, La mère Tâtonneuse approchait cependant de sa soixantième année sans avoir jamais eu un jour de bonheur. Elle n'avait pas un lit pour se coucher,
pas un toit pour s'abriter, pas un morceau de pain
pour manger. Elle vivait de la charité publique, et espérait plus du hasard que de son courage et de son activité.
« Marie, dit- elle, donnez-moi une pomme déterre et quelque autre chose. Je n'ai rien pris ce matin.
— Rien du tout ?
— Mais non , rien qu'un verre d'eau-de-vie et pour un sou de tabac. »
Marie lui donna aussitôt du lait et la plus grosse de ses pommes de terre; elle était désolée de voir une femme si âgée réduite à une pareille condition. La vieille disait qu'elle aimait mieux l'eau-devie que le lait; mais Marie n'en: avait pas à lui donner. Alors elle prit son parti, s'assit en grommelant, près du foyer, et après un moment de silence :
« Qu'avez-vous fait, dit-elle, du trésor que vous avez trouvé ?
— Nous l'avons porté à M. Hopkins, répondit Marie.
— Ce n'est pas moi qui aurais fait cette sottise, reprit la vieille. Quand la fortune vient à nous, il faut savoir profiter de l'occasion. Au reste, je vais chercher dans le château, je vais tout bouleverser jusqu'aux fondations: car je suis sûre qu'il y a un autre trésor, et je ne serais pas fâchée de mettre la main dessus. »
Marie fut très-alarmée ; elle pensait à l'accident
qui était arrivé le malin, et aux dangers qu'ils couraient s'ils laissaient la vieille femme exécuter son projet.
« Mais vous n'y pensez pas, lui dit-elle. Ce château est dans un tel état de vétusté qu'il pourrait s'écrouler si vous touchiez aux fondations.
— Oh ! n'ayez pas peur, je prendrai mes précautions.
— Et puis, qu'est-ce qui peut vous faire supposer qu'un second trésor?...
— Je suis sûre, vous dis-je , qu'il y en a un second. » •
Et mettant ses mains sur ses hanches et élevant la voix, elle déclara qu'elle allait commencer ses recherches, que les orphelins ne l'en empêcheraient pas, et que, s'ils voulaient résister, ils ap-
prendraient à qui ils avaient affaire.
« Et combien voulez-vous que je vous donne pour ne pas chercher le trésor ?
— Un écu, je m'en contenterai. »
Marie donna Técu dans l'espoir d'être débarrassée de la mère Tâtonneuse ; mais elle se trompait. La
semaine n'était pas écoulée que la vieille revint lui
demander de l'argent pour son tabac et pour son eau-de-vie. Puis elle revint tous les jours, et la pauvre Marie, n'y pouvant plus suffire, s'écria :
« Jusqu'à présent, la découverte de ce trésor n'a pas été un grand bonheur pour nous, Dien au con-
traire, et je désirerais de tout mon cœur que nous ne l'eussions jamais trouvé. »
Marie, à ce moment, ne se doutait pas des ennuis que lui préparait M. Hopkins. Le mandataire de M. Harvey s'imaginait que la découverte du trésor n'était connue que de lui et des orphelins, et il résolut de se l'approprier entièrement. Il fut vivement surpris quelques semaines après de recevoir une lettre de M.. Harvey qui lui demandait des renseignements à ce sujet. M. Hopkins répondit que le trésor n'avait aucune valeur, que les pièces n'étaient point des médailles historiques, qu'elles n'appartenaient pas plus au règne d'Henri VU qu'à tout autre, et que, pour le métal, ce n'était ni de l'or ni de l'argent. Enfin le prétendu trésor n'était
qu'une bagatelle indigne d'attirer l'attention.
M. Harvey répondit à son tour, en rappelant les circonstances, les moyens employés pour s'assurer que les pièces étaient en or, et demanda expressément qu'une enquête fût faite. Mais M. Hopkins n'était pas homme à se laisser prendre si facilement; il soutint que les pièces remises entre ses mains n'avaient aucune valeur, et que, si le trésor trouvé se composait de pièces d'or, les orphelins les avaient changées avant de les apporter chez lui.
M&rie, son frère et sa sœur demeurèrent stupéfaits d'une* emblable accusation.
< Il ne se rappelle pas, disait Peggy.
— Il faut aller le trouver, ajoutait Nancy.
— Ne nous occupons pas de lui, disait Edmond ; c'est un méchant homme! Il sait parfaitement ce qui s'est passé et il nous accuse à tort ; mais nous avons la conscience tranquille, nous sommes honnêtes : qu'importe ce qu'il peut dire de nous ?
— C'est vrai, répondit Marie; mais notre réputation en souffrira peut-être.
— Ne crains rien, chère sœur; tout le monde sait que nous sommes honnêtes, et les accusations de M. Hopkins ne persuaderont personne. »
Mais Edmond se trompait. M. Hopkins fit un grand bruit de cette affaire et prit soin que les journaux la rapportassent comme il le désirait, qu'on en parlât dans les cercles , dans les cafés, dans toutes les réunions, et que tous ceux qui ne connaissaient pas les orphelins les considérassent comme des voleurs à qui on voulait épargner la honte d'une condamnation judiciaire.
Ceux-là même qui connaissaient les orphelins, circonvenus par M. Hopkins ou par ses amis, déclaraient que le régisseur avait raison, et donnaient ainsi aux accusations portées contre les enfants un certain caractère de véracité.
Le scandale produit par M. Hopkins n'arriva pas jusqu'à la petite famille, qui vivait toujours retirée dans les ruines du château ; mais un jour Marie se rendit à une foire du voisinage pour vendre les
produits de la petite manufacture, et, sur le point de conclure un marché, elle donna son nom à l'acquéreur :
« Oh ! oh ! ma petite je ne veux avoir rien de commun avec vous. Je connais votre nom depuis longtemps. Je ne traite pas avec des gens qni se sont emparés du trésor qu'ils ont trouvé à Rossmore. »
Marie eut beau raconter de point en point ce qui s'était passé ; son caractère n'était pas connu, et on lui répondit ce que M. Hopkins avait eu sain de faire répandre : « Vous avez gardé les pièces d'or et les avez remplacées par d'autres pièces sans valeur. »
La jeune fille s'en retourna toute confuse, ne sachant à quoi attribuer la répulsion dont elle paraissait être l'objet ; et se consolant de ses chagrins en pensant aux deux amis qui connaissaient son honnêteté et avaient promis de ne pas l'abandonner.
Isabelle et Caroline étaient en effet persuadées de T honnêteté des orphelins; mais elles n'avaient pas entre les mains la preuve matérielle qui seule pou* vait faire tomber les accusations dont on les entourait. M. Hopkins soutenait n'avoir jamais vu de pièces d'or- et les deux amies étaient quelquefois blâmées de la protection qu'elles accordaient aux qrphelins.
Ceux-ci se trouvèrent bientôt dans une position critique ; leurs protectrices partirent pour Dublin, et ils furent obligés de rester dans les ruines du château, exposés aux plus grands dangers.
Un soir que Marie venait de se coucher, elle entendit frapper à la porte, et une voix crier :
« Marie, Marie, ouvrez-nous. »
C'était Betsy Green, la fille du maître de poste qui habitait le village voisin.
« Donnez-moi six sous, reprit Betsy, et je vous donnerai cette lettre. C'est une lettre qui vient d'arriver pour vous, et que je vous ai apportée en courant, pensant que vous seriez contente de l'avoir. Elle est de votre frère. »
Peggy et Nancy se levèrent aussitôt et vinrent se placer près de leur sœur pour écouter la lecture de la lettre d'Edmond. Cette lettre était ainsi conçue
« Ma chère Marie, chère Nancy et petite Peg,
« De la joie! de la joiei Je sais la vérité à la fin, et nous allons pouvoir nous justifier. Je ne puis pas vous dire maintenant comment nous avons découvert la vérité; mais,' la semaine prochaine, nous irons (que Dieu protège mon maître, ma maîtresse, les deux jeunes filles, Gilbert et moi!) passer les fêtes de Noël au village, et je vous dirai tout. Ce sera une joyeuse fête, je vous assure, pour ceux qui sont honnêtes, mais non pas pour les misérables qui ont cherché à nous faire du mal. Bon espoir, portez-vous bien et à bientôt.
« Votre joyeux et affectionné frère,
< Edmond, »
Pour comprendre la joie d'Edmond, il faut savoir ce qui s'était passé à Dublin depuis qu'Isabelle et Caroline y demeuraient.
Les deux jeunes filles étaient allées un jour visiter, avec leur père et leur mère, la bibliothèque d'un riche personnage qui faisait collection de tous les objets rares et curieux qu'il rencontrait. Sachant que le père de, Caroline et d'Isabelle avait beaucoup étudié les antiquités, il s'empressa de lui montrer un tiroir rempli de médailles qu'il avait achetées à un haut prix. Les deux jeunes filles reconnurent aussitôt les médailles trouvées par les orphelins au château de Rossmore. Elles racontèrent alors l'histoire de ces médailles, et le riche personnage fit appeler le brocanteur qui les lui avait vendues. Il refusa d'abord de dire d'où il les tenait, prétextant qu'il avait promis le secret, puis il dit les tenir d'un individu qui avait quitté l'Irlande. Enfin, sur la menace qu'on lui fit de l'accuser lui-même de recel, il avoua la vérité; mais ses renseignements étaient insuffisants, car il ne connaissait pas le nom de la personne qui les lui avait vendues.
M. Hopkins était alors à Dublin. Le brocanteur fut conduit dans le comptoir de la banque, où le père de Caroline savait que le régisseur devait se rendre. M. Hopkins arriva en effet, et il fut reconnu, de sorte que Ton put constater l'innocence des orphelins et l'infidélité du régisseur.
On écrivit aussitôt au propriétaire, M. Harvey, qui, par le retour de la poste, révoqua son mandataire et remercia les orphelins de leur honnêteté. Il voulut récompenser la petite famille, et donna des ordres pour qu'elle lût logée dans une de ses maisons, sans avoir de loyer à payer. Il s'en rapporta pour tout cela aux soins de Caroline et d'Isabelle.
Telle était la bonne nouvelle qu'Edmond annonçait à ses sœurs.
Tous les voisins partagèrent la joie de ces honnêtes enfants, et le jour où la petite famille quitta le château de Rossmore pour entrer dans un logement préparé à l'avance fut dans le village un véritable jour de fête. Il n'y eut que de la joie sans aucun mélange d'envie : chacun savait que la prospérité qui arrivait aux orphelins était due à leur bonne conduite. La mère Tâtonneuse cependant faisait exception ; elle disait avec chagrin :
« Quel malheur ! quel malheur que je ne sois pas venue plus tôt dans le château ! Le hasard m'aurait favorisée, cardans le monde tout n'est que hasard. Voyez ces enfants : parce qu'ils ont trouvé un trésor, ils ont des amis, un beau logement, enfin tout ce qu'il faut ; tandis que moi, je n'ai pas seulement une pomme de terre à manger. J'ai passé ma vie à chercher le trésor, et je n'ai pas un sou pour acheter du tabac et de l'eau-de-vie.
— Et c'est bien fait, répondit Betsy ; Marie avait
deux jeunes sœurs sur les bras, et un frère qui pouvait travailler à peine ; elle les a élevés pendant cinq ans, et aujourd'hui, grâce à son économie, elle a encore de l'argent devant elle. Elle a travaillé, elle n'a pas cru au hasard ; tandis que vous....
— Bah ! bah ! je sais bien qu'ils ont trouvé un trésor et que leur prospérité ne date que de là.
— Du tout, la maison qu'ils occupent leur a été donnée en récompense de leur honiiêtetê. Telles sont les expressions de la lettre de M. Harvey, le propriétaire ; Edmond me l'a montrée, et chacun a pu voir comme moi que ce n'est pas le hasard, mais l'honneur, quia été la cause de la libéralité de M. Harvey.
Un jardinier des environs d'un port de mer de l'ouest de l'Angleterre avait un fils, nommé Maurice, qu'il aimait avec une vive tendresse. Un jour, il l'envoya à lu ville voisine pour acheter des graines dont il avait besoin. Quand Maurice arriva chez le grènetier, la boutique était pleine d'acheteurs impatients. Maurice attendit près du comptoir que quelqu'un eut le temps de s'occuper de lui. Enfin, quand toutes les personnes qui se trouvaient dans la boutique furent servies, le maître de la maison se tourna de son coté et lui dit :
= El vous, mon petit ami, que vous faut-il !
— 11 me faut toutes ces gçaines, répondit Maurice en remettant une liste entre les mains du marchand. Puis il ajouta : Mon père m'a donné de l'argent pour payer le tout. »
Le grènetier chercha les graines que Maurice demandait, et se disposait à les envelopper, quand tout à coup un homme aux manières brusques, à la physionomie rude, entra en s'écriant :
« Les graines que j'ai commandées sont-elles prêtes? Le veut est bon-, elles devraient être à bord depuis hier. Et mon vase de Chine, est-il emballé et expédié? où est-il?
— Il est là sur la tablette au-dessus de votre tête, monsieur», répondit le grènetier ; il est en sûreté, vous le voyez, mais nous n'avons pas encore eu le temps de l'emballer? nous le ferons aujourd'hui, et nous allons nous occuper de vos graines tout à l'heure.
— Tout à l'heure ! occupez-vous-en sur-le-champ ; ces graines ne s'emballeront pas toutes seules. Allons, dépèchonsrnous?
— Tout à l'heure, monsieur, dès que j'aurai terminé le paquet de cet enfant.
— Eh ! que m'importe le paquet de cet enfant ? il a le temps d'attendre et je ne l'ai pas : la marée et le vent n'attendent personne. Tenez, mon ami, prenez votre paquet et partez, » dit l'homme impatient. Et, en disant ces mots, il enlevait le pa-
quet de graines de dessus le comptoir, pendant que le marchand se baissait afin de prendre du fil pour l'attacher.
Malheureusement, les graines n'étaient pas parfaitement enveloppées. Le papier s'ouvrit, et tout roula sur le plancher.
L'étranger se mit à jurer ; mais Maurice, sans manifester la moindre humeur, s'occupa tranquillement de ramasser ses graines. Pendant ce temps notre homme se faisait servir, et il expliquait ce qu'il lui fallait, quand un matelot entra dans la boutique :
« Capitaine, dit-il, le vent vient de changer; on dirait que nous allons avoir du mauvais temps.
— Eh bien ! tant mieux, je suis enchanté de rester un jour de plus à terre, j'ai assez de besogne sur les bras.' »
A ces mots, il se dirigea vers la porte. Maurice en ce moment était agenouillé sur le plancher et ramassait ses graines éparses. Il s'aperçut que le pied du capitaine se trouvait embarrassé dans un bout de ficelle qui tenait à la tablette sur laquelle était posé le vase de porcelaine. Un pas de plus, et le capitaine allait faire tomber le vase. Maurice saisit l'étranger par la jambe et s'écria :
« Ne bougez pas ; vous allez briser le vase. »
Le marin s'arrêta. Il vit que la ficelle s'était en effet accruchée à la boucle de son soulier et qu'il avait failli tout entraîner avec lui.
t Je vous suis bien obligé, mon petit ami, dit-il. Vous venez de me sauver là un objet que je ne voudrais pas détruire pour dix guinées, car je le destine à ma femme. Je l'ai apporté de bien loin, et j'eusse été désolé de le briser ici après l'avoir débarqué sans accident. Oui, je vous en suis d'autant plus obligé, mon ami, que vous me rendez le bien pour le mal. Je suis désolé d'avoir fait tomber vos graines. Vous avez un bon cœur et pas de rancune. »
Puis se tournant vers le marchand : « Veuillez m'aveindre ce vase. »
Le vase fut aveint avec précaution ; le capitaine enleva le couvercle et retira quelques oignons de tulipes.
« Je suppose, d'après la quantité de graines que vous achetez, que vous êtes chez un jardinier, ditil à Maurice. Aimez-vous le jardinage ?
— Oui, monsieur, beaucoup, répondit l'enfant ; mon père est jardinier, il me permet de l'aider, et il m'a donné un petit parterre pour moi seul.
— Eh bien, voilà une couple d'oignons de tulipes pour vous, et je vous promets que, si vous en prenez soin, vous aurez dans votre jardin les plus belles tulipes de l'Angleterre. Elles m'ont été données par un marchand hollandais. Il m'a assuré qu'elles étaient de l'espèce la plus rare de Hollande. Elles pousseront bien chez vous, j'en suis
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sûr, si le vent et la pluie ne viennent pas les contrarier. »
Maurice remercia le capitaine et retourna à la maison, impatient de faire voir ses précieux oignons à son père. Ensuite, son premier soin fut de courir chez un de ses amis nommé Arthur, qui était le fils d'un pépiniériste du voisinage. Les jardins des deux amis n'étaient séparés que par une muraille très-basse, en pierres mal jointes.
«Arthur! Arthur! cria Maurice, où es-tu? j'ai besoin de toi ! »
Mais Arthur ne répondit rien et n'accourut pas comme d'habitude. « Ah ! je sais où tu es, ajouta Maurice, et je serai près de toi aussi promptement que les framboisiers me le permettront. J'ai de bonnes nouvelles à t'annoncer, j'ai quelque chose de beau à te montrer. Tu verras cela avec bien du plaisir, Arthur!... Mais voici quelque chose que je ne % vois pas avec plaisir, moi. »
Après avoir traversé les framboisiers, il se trouvait dans son jardin et voyait sa cloche, sa cloche bien-aimée, sous laquelle des concombres poussaient d'une façon si luxuriante, son unique cloche enfin, mise en morceaux.
« J'en suis bien fâché, dit Arthur qui se tenait de l'autre côté du mur debout appuyé sur sa bêche ; je craignais que tu ne te misses en colère contre moi.
— Quoi! c'est toi qui as brisé ma cloche? comment as-tu donc fait ?
— Je jetais de mauvaises herbes études débris par-dessus la muraille, et par malheur il en est tombé sur ta cloche. »
Maurice enleva la terre et l'herbe qui étaient tombées sur ses concombres à travers le verre cassé. Il les contempla pendant un instant en silence.
« mes pauvres concombres ! vous allez mourir maintenant. Je verrai bientôt vos belles fleurs jaunes fanées ; mais c'en est fait. C'est un malheur irréparable. Ainsi, Arthur, n'en parlons plus.
— Tu es bien bon, je croyais que tu te serais fâché. Je suis sûr que moi, à ta place, j'eusse été bien en colère en ce moment.
— Pardonner et oublier, comme dit mon père, c'est la meilleure manière d'agir. Tiens, regarde ce que je t'apporte. »
Ici Maurice raconta à Arthur son aventure avec le capitaine; comment ses graines avaient été jetées à terre; comment il avait préservé de la destruction le vase de porcelaine, et comment les oignons de tulipe lui avaient été donnés. Il termina son récit en offrant un des précieux oignons à Arthur, qui l'accepta avec une grande joie, et ne cessait de répéter :
« Comme tu es bon de ne pas m'en vouloir d'avoir brisé ta cloche 1 Je suis vraiment plus dé-
soie de ce malheur que si tu t'étais mis en colère contre moi. »
Ensuite Arthur s'occupa de planter son oignon, Maurice, pendant ce temps, examinait les couches qu'avait préparées son camarade, et les plantes qui croissaient dans le jardin.
« C'est singulier, dit Arthur, on dirait que tu prends autant de plaisir à voir s'embellir mon jardin que s'il t'appartenait. Je suis bien plus heureux depuis que mon père est venu demeurer ici et qu'il nous est permis de travailler et de jouer ensemble. Car tu sais qu'autrefois j'étais à la maison avec un cousin qui me tourmentait sans cesse. Il n'était pas de beaucoup aussi bon que toi. Il ne prenait jamais plaisir à regarder mon jardin. Il ne trouvait jamais que je fisse rien de bien. Il ne me donnait jamais rien de ce qu'il avait. Aussi je ne l'aimais pas. Mais je crois que cela rend malheureux de détester quelqu'un. Je sais bien que je n'ai jamais trouvé de plaisir à me quereller avec lui , tandis qu'avec toi je me trouve très -heureux. Maurice, nous ne nous querellerons jamais. »
Quel bienfait pour tout le monde si chacun était convaincu que le bon accord vaut mieux que les querelles, et surtout si l'on suivait partout la maxime de Maurice : « Pardcfnner et oublier! »
Le père d'Arthur, M. Oakly le pépiniériste, était un homme très -susceptible, et, quand il pensait
que quelques-uns de ses voisins l'avaient désobligé , il était trop fier pour leur demander une explication. C'est ce qui faisait qu'il se trompait souvent dans ses 'jugements sur le compte d'autrui. Il s'imaginait montrer de l'esprit en gardant le souvenir et le ressentiment d'une injure. Aussi, quoique ce ne fût pas un méchant homme, ses fausses idées l'avaient quelquefois amené à commettre de méchantes actions. « Ami dévoué et cruel ennemi , » était une de ses maximes, et il avait plus d'ennemis que d'amis. Il n'était pas fort riche, mais -il était orgueilleux, et son proverbe favori était : « Mieux vaut faire envie que pitié. »
Quand il s'établit auprès de M. Grant le jardinier, il éprouva d'abord de l'antipathie pour ce voisin, parce qu'on lui avait dit que M. Grant était Écossais. Or, M. Oakly était tout plein de préjugés contre les Écossais. Il les croyait rusés et avares, parce qu'il avait une fois été dupé par un colporteur de ce pays.
Les manières franches de Grant dissipèrent jusqu'à un certain point cette prévention. Mais, néanmoins, Oakly se dit toujours intérieurement que la politesse, l'urbanité de Grant n'étaient que de l'ostentation, et qu'un Écossais ne pouvait pas être un ami sincère comme un véritable Anglais.
Grant possédait de fort belles framboises. Elles étaient si grosses qu'on les venait voir par curio-
site; aussi, dans la saison, beaucoup d'étrangers qui prenaient des bains de mer à la ville voisine venaient-ils admirer ces framboises, qu'on avait nommées framboises de Brobdignac.
« Dites-moi, je vous prie, voisin Grant, comment pouvez -vous obtenir d'aussi merveilleuses framboises? demanda un soir M. Oakly au jardinier.
— Oh! ceci, c'est un secret, répondit Grant en souriant.
— Si c'est un secret, je n'ai plus rien à dire, car je ne cherche jamais à pénétrer les secrets qu'on ne veut pas me confier; mais je voudrais bien, voisin Grant, que vous missiez de côté ce livre que vous tenez. Vous avez toujours les yeux plongés dans quelque livre, chaque fois qu'on vient vous voir, et cela, selon moi, simple et ignorant Anglais, n'est ni très-poli, ni de bien bon voisinage. »
M. Grant ferma rapidement son livre, mais par un regard il avertit son fils que c'était dans ce livre qu'il trouvait le secret de ses framboises de Brobdignac. Il n'avait pas été sans s'apercevoir du ton d'impertinence de son voisin. Il se garda de le contredire, et, comme il lisait souvent la Bible, il savait que « Une douce parole apaise la colère; » aussi répondit-il avec calme :
« Je vous entends, voisin Oakly. Il est probable que votre pépinière va vous rapporter beaucoup d'argent cette année ; eh bien ! buvons à la pépi-
nière, et en même temps à votre semis de mélèzes, qui ne viennent pas mal non plus, je crois.
— Merci, voisin, merci? mes mélèzes viennent assez bien, en effet. A votre santé, M. Grant, et à ce que vous appelez vos framboises. »
Quand les verres furent vidés, M. Oakly reprit :
« Tenez, je n'aime pas à demander, voisin, mais si vous voulez me donner.... » Au même instant plusieurs étrangers entrèrent, et la phrase ne put . être achevée.
Ainsi qu'il le disait, M. Oakly n'était pas fait pour solliciter, et il avait fallu toute la cordialité de Grant pour qu'il pût dominer ses préjugés au point de demander une faveur à un Écossais.
C'était un plant des framboises Brobdignac que M. Oakly avait voulu demander à son voisin. Le lendemain ces plants lui revinrent à l'esprit; mais, naturellement timide, il ne put se décider à faire lui-même cette demande. Il recommanda donc à sa femme, qui partait justement pour le marché, de passer devant la grille du jardin de M. Grant, et, si elle l'y voyait, de lui demander quelques plants de ses framboisiers.
xMme Oakly rapporta pour réponse à son mari que M. Grant n'avait pas un seul plant à donner, et que, quand même il en posséderait beaucoup, il n'en donnerait à personne au monde, excepté à son fils.
Oakly devint furieux à celle réponse ; il déclara qu'il aurait dû s'attendre à un tel procédé de la part d'un Écossais, et qu'il fallait être stupide pour avoir pu se fier aux paroles d'un homme de cette espèce. Il jura qu'il aimerait mieux mourir à l'hospice de la paroisse que de demander jamais une faveur, si petite qu'elle fût. Puis il raconta pour la centième fois à sa femme la manière dont il avait été dupé par un compatriote de M. Grant. Enfin il jura de n'avoir plus aucun rapport direct ou indirect avec son voisin.
« Mon fils, dit-il à Arthur qui revenait en cet instant de son travail ; mon fils, écoute-moi; que je ne te revoie jamais avec le fils de M. Grant.
— Avec Maurice, mon père ?
— Oui, avec Maurice Grant; à partir de ce jour, je te détends d'avoir aucun rapport avec lui.
— Pourquoi donc, mon père ?
— Ne fais pas de questions et obéis.
— J'obéirai, mon père, dit Arthur fondant en larmes.
— Comment! le voilà qui pleure maintenant!
Imbécile, est-ce que tu ne pourras pas jouer avec d'autres petits camarades? Je t'en trouverai un autre, moi, s'il ne te faut que cela.
— Ah! mon père, dit Arthur en essayant de retenir ses larmes, je n'aurai' jamais un ami comme Maurice Grant.
— Pauvre niais! dit M. Oakly attirant son fils près de lui, tu es justement le contraire de ton père, tu te laisses prendre aisément aux belles paroles; mais, quand tu auras vécu aussi longtemps que moi, tu sauras que les amis ne sont pas aussi communs que les mûres, et qu'ils ne poussent pas sur les buissons.
— Oh ! je le sais bien, dit Arthur, car je n'ai jamais eu d'amis avant de connaître Maurice, et je n'en aurai jamais de semblable à lui.
— Tel père , tel fils : félicite-toi de ne plus le voir.
— Ne plus le voir ! Quoi ! mon père, n'irai-je donc plus travailler dans son jardin, et lui, ne viendrat-il plus dans le mien?
— Non, répondit sévèrement M. Oakly; son père s'est mal conduit à mon égard, et l'on n'est pas deux fois impoli envers moi. Non, tu ne le verras plus ; mais ne te désole pas ainsi comme un niais, et prends bravement ton parti. »
Arthur promit à son père de lui obéir; il demanda seulement la permission de parler une dernière fois à Maurice, afin de lui dire que c'était d'après les ordres de son père qu'il cessait de le fréquenter. Cette faveur lui fut accordée ; mais quand Arthur voulut connaître quels étaient les motifs de cette séparation, M. Oakly refusa de les lui dire.
Les deux amis se firent leurs adieux avec douleur.
Quand M. Grant entendit parler de tout cela, il tâcha de savoir ce qui avait pu froisser son voisin ; mais le silence obstiné de M. Oakly empêcha entre eux toute explication.
Cependant la réponse de M. Grant à la demande de M. Oakly n'avait pas été rapportée par la femme de celui-ci telle qu'elle avait été faite. M. Grant avait dit que, les framboisiers n'étant pas sa propriété, il ne pouvait pas en donner ; qu'ils appartenaient à son fils, et que d'ailleurs ce n'était pas la saison de les planter. Ces paroles avaient été mal comprises. Grant les avait dites à sa femme, celle-ci à une servante galloise qui n'entendait pas bien l'écossais de sa maîtresse, et qui à son tour n'avait pu se faire comprendre de Mme Oakly. L'attention de cette dame était d'ailleurs distraite par la surveillance de son cheval piaffant à la grille, sur lequel elle avait hâte de remonter pour se rendre au marché.
Une fois bien résolu à détester son voisin, M. Oakly ne pouvait pas rester longtemps sans trouver quelque nouveau motif de plainte contre lui. Il y avait dans le jardin de Grant un prunier planté tout près de la muraille. Le sol où croissait cet arbre ne se trouvait pas tout à fait aussi bon que celui du côté opposé du mur. Le prunier s'était fait un passage à
travers les pierres et avait pris peu à peu possession du terrain qui lui était le plus favorable. M. Oakly prétendit que, ce prunier appartenant à son voisin, il n'avait pas le droit de faire irruption sur sa propriété. Un procureur lui affirma qu'il pourrait obliger Grant à le couper. Mais Gfant ayant refusé, le procureur conseilla à Oakly d'intenter un procès. Oakly suivit ce conseil. Le procès traîna pendant plusieurs mois. Au bout de ce temps, le procureur vint demander à Oakly de l'argent pour poursuivre, lui affirmant que dans peu sa cause serait
M. Oakly paya dix guinées à l'homme de loi, en lui faisant observer que c'était pour lui une somme énorme, et que le seul amour de la justice pouvait le faire persévérer dans un procès au sujet d'un morceau de terre qui, après tout, ne valait pas un penny. « Le prunier ne me cause pas le moindre dommage, mais je ne veux pas me laisser mener par un Écossais. »
Le procureur encouragea M. Oakly dans cette résolution qui était favorable à ses intérêts. Il excita encore les préjugés de son client contre les enfants de l'Ecosse. Il mit son amour-propre en jeu, et, dans une longue conversation, lui démontra que son honneur national était engagé à soutenir la utte. Enfin Oakly en était venu à ce point qu'un jour, marchant d'un pas résolu vers le prunier, il
disait : « Dût-il m'en coûter cent livres sterling, je ne me laisserai pas faire la loi par un Écossais. »
En ce moment, Arthur interrompit la rêverie de son père enlui désignant un livre et quelques jeunes plantes posés sur la muraille.
« Ceci est sans doute pour vous, mon père, car voici en même temps un billet qui vous est adressé; c'est de l'écriture de Maurice. Faut-il vous l'apporter ?
— Oui, donne que je lise. »
Le billet contenait ces mots :
« Cher monsieur Oakly,
« J'ignore pourquoi vous nous cherchez querelle, et j'en suis désolé. Mais quoique vous ayez de la colère contre moi, je n'en éprouve point contre vous. J'espère que vous ne refuserez pas quelques plants de mes framboisiers Brobdignac, que vous aviez demandés il y a déjà longtemps, quand nous étions bons amis. Ce n'était pas alors la saison de les planter, c'est pourquoi je ne vous les ai pas envoyés; mais cette saison est venue, et je vous les adresse aujourd'hui en même temps que le livre où vous verrez pourquoi nous mettons des cendres d'herbes marines aux racines de nos framboisiers; je me suis procuré de ces cendres pour vous. Vous les trouverez dans le pot à fleurs, sur la muraille. Nous ne nous sommes pas parlé, Arthur et moi,
depuis que vous Tarez défendu. Dans l'espoir que vos framboisiers viendront aussi bien que les nôtres, et que nous serons encore unis un jour, je suis avec une sincère affection, pour Arthur et pour vous. « Le fils de votre voisin,
« Maurice Grant.
« P. S. Voilà déjà quatre mois que la querelle est commencée; je trouve ce temps-là bien long. »
Cette lettre ne produisit pas un très-grand effet sur Oakly, à cause du peu d'habitude qu'il avait de lire l'écriture, et de la peine qu'il se donnait pour épeler et assembler les mots. Néanmoins il en fut touché, et il dit :
« Je crois que ce Maurice a de l'affection pour toi Arthur, et il me parait un bon garçon ; mais, quant aux framboisiers, j'imagine que tout ce qu'il en dit n'est qu'une excuse, et puisqu'on n'a pas voulu me les donner quand je les ai demandés, je n'en veux plus maintenant; tu m'entends, Arthur ? Que lis-tu là ? »
Arthur parcourait une page marquée dans le livre que Maurice avait laissé avec les framboisiers sur la muraille. Il lut tout haut ce qui suit :
Monthly Magazine, décembre 1798, page 421.
« On cultive à Jersey une espèce de fraisiers que l'on couvre, en hiver, d'herbes marines, de même
qu'en Angleterre on couvre certaines plantes de litière d'écurie. Les fruits de ces fraisiers sont ordinairement de la grosseur d'un abricot moyen, «t la saveur en est particulièrement agréable. A Jersey et à Guernesey, situés à un degré à peine plus au sud que la Cornouaille, les légumes et les fruits de toute espèce mûrissent quinze jours ou trois semaines plus tôt qu'en Angleterre, même sur les côtes méridionales, et l'on y voit rarement la neige séjourner plus de vingt-quatre heures sur le sol. Quoique ceci semble devoir être attribué à l'influence de l'atmosphère humide et salée dont ces lies sont environnées, l'emploi comme engrais de cendres d'herbes marines doit y être aussi pour quelque chose. »
— Ah 1 fit Arthur, voici quelques lignes écrites au crayon, sur une feuille de papier ; elles sont de la main de Maurice, je vais vous les lire :
« Lorsque je lus dans ce livre ce qu'on y dit des fraises, qui deviennent aussi grosses que des abricots quand les fraisiers ont été couverts d'herbes marines, je pensai que peut-être des cendres de ces herbes seraient bonnes pour les framboisiers de mon père, et je lui demandai la permission d'en faire un essai. Il me l'accorda, et j'allai immédiatement ramasser des plantes marines qui avaient été jetées sur le rivage ; je les fis sécher, puis brûler, et je me servis des cendres pour fumer
le terrain où se trouvaient les framboisiers. L'année suivante, les framboises atteignaient la grosseur que vous leur avez vue. Je vous fait part de ceci afin que vous sachiez comment cultiver vos framboises, et parce que je me souviens que vous paraissiez fâché contre mon père quand il vous dit que la manière dont il cultivait les siennes était un secret. C'est là, sans. doute, votre motif d'animosité contre nous, car vous n'êtes point venu voir mon père depuis cette époque. Maintenant je vous ai dit tout ce que je sais, et j'espère que vous ne me garderez pas rancune plus longtemps. »
M. Oakly fut ravi de cette franchise et dit : « Voilà qui est tout simple, Arthur, et qui vous apprend ce qu'on voulait savoir sans faire de grands
discours; c'est plutôt d'un Anglais que d'un Écossais. Dis-moi, Arthur, sais-tu si Maurice est né en
Angleterre ou en Ecosse?
— Non, mon père, je n'en sais rien, je ne le lui ai jamais demandé. Je ne croyais pas que ce fût important. Je sais seulement que, quel que soit le pays où il est né, Maurice est un bien bon garçon. Voyez mon père ma tulipe va fleurir.
— En vérité, elle sera belle.
— C'est Maurice qui me l'a donnée.
— Ne lui as- tu rien donné en échange ?
— Non, mon père. Et c'est précisément quand il
avait eu sujet d'être bien fâché contre moi qu'il m'en a fait cadeau ; je venais de briser sa cloche.
— J'ai bonne envie de vous laisser jouer encore ensemble, dit le père d'Arthur.
— Oh! si vous le vouliez, dit Arthur en battant des mains, comme nous serions heureux ! Vous ne savez pas, mon père, que je suis resté quelquefois pendant une heure assis au haut de ce pommier, pour voir Maurice travailler dans son jardin. Oh! comme j'aurais voulu travailler avec lui! Voyez mon jardin, mon père : il s'en faut qu'il soit aussi bien tenu qu'autrefois ; mais bientôt tout y sera en ordre, si..., »
Arthur fut interrompu par l'arrivée du procureur, qui venait causer avec M. Oakly de son procès au sujet du prunier. M. Oakly lui montra la lettre de Maurice, et, à la grande surprise d'Arthur, celui-ci ne l'eut pas plutôt lue, qu'il s'écria :
« Quel petit fourbe ! Je n'ai rien vu de plus fort dans toute ma carrière. Oui, cette lettre est la plus artificieuse que j'ai jamais lue.
— Où doncest l'artifice? dit Oakly en mettant ses lunettes.
— Ne voyez-vous pas, mon cher monsieur, que toute cette comédie des framboisiers Brobdignac n'a d'autre but que d'éviter le procès? M. Grant, qui est assez rusé, sait bien qu'il n'aura pas l'avantage, et qu'il sera forcé de vous payer une
somme ronde à titre de dommages et intérêts, si l'affaire suit son cours.
— Des dommages et intérêts? dit Oakly en tournant sesTegards sur le prunier. Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Je ne prétends rien faire que d'honnête, et je n'ai pas l'intention d'exiger la somme assez ronde dont vous parlez : car ce prunier ne m'a pas fait grand mal en avançant sur mon jardin. Tout ce que je veux, c'est qu'il n'avance pas sans permission.
— Oh ! je comprends bien tout cela, dit le procureur; mais ce que je voudrais vous faire comprendre , à vous , monsieur Oakly, c'est que ce Grant et son fils veulent agir de ruse contre vous. Ils cherchent à éviter le jugement, et ils vous font cadeau de ces framboisiers pour vous séduire.
— Pour me séduire! s'écria M. Oakly. Je n'ai jamais accepté de pareils présents, et je n'en accepterai jamais. » Et, d'un air indigné, il arracha les framboisiers de la terre où Arthur venait de les planter, et les jeta par-dessus la muraille, dans le jardin de Grant.
Maurice avait placé sa tulipe, qui était sur le point de fleurir, au sommet de la muraille, dans l'espoir que son ami Arthur l'apercevrait un jour ou l'autre.
Hélas! il ne savait pas dans quel endroit dangereux il l'avait placée. Un des framboisiers lancés
par le bras courroucé de M. Oakly atteignit la tête de la précieuse tulipe.
Arthur, tout occupé de convaincre son père que le procureur s'était trompé dans son jugement sur Maurice, ne remarqua pas la chute de la fleur.
Le lendemain, quand Maurice vit ses framboisiers éparpillés sur la terre et sa tulipe favorite brisée, il fut saisi d'étonnement et éprouva même un instant de la colère. Mais ce dernier sentiment n'était jamais chez lui de longue durée. Il pensa que tout ceci devait être attribué à un accident ou à une méprise. Il ne pouvait croire que personne fût assez méchant pour lui faire de la peine avec intention.
« Et d'ailleurs, se dit-il, si on Ta fait exprès, ce que j'ai de mieux à faire, c'est de ne pas m'en fâcher. Pardonner et oublier. »
Maurice se trouvait plus heureux d'avoir un pareil caractère que s'il eût possédé toutes les plus belles tulipes de la Hollande.
Ces fleurs étaient en grande faveur à cette époque dans le pays où demeuraient Maurice et Arthur. Il devait y avoir dans peu de temps à la ville voisine une fête florale , et un prix consistant en instruments de jardinage devait être donné à celui qui exposerait la plus belle fleur. C'était une tulipe qui, l'année précédente, avait obtenu les suffrages; aussi un grand nombre de personnes avaient-elles
tâché de se procurer des oignons de tulipe, afln de remporter le prix cette année.
La tulipe d'Arthur était superbe. Chaque jour il l'examinait et la voyait devenir plus belle; aussi désirait-il ardemment de pouvoir remercier Maurice ; souvent il montait sur son pommier et regardait dans le jardin de son ami dans l'espoir d'apercevoir sa tulipe tout épanouie et éclatante comme la sienne. Mais c'était en vain.
Le jour de la fête florale arriva, et Oakly s'y rendit avec son fils, qui emporta sa tulipe.
La fête avait lieu sur une vaste pelouse. Toutes les fleurs de différentes sortes étaient rangées sur un tertre à l'extrémité du tapis de gazon, et au milieu de cette charmante vallée, la tulipe que Maurice avait donnée à Arthur se faisait remarquer par son éclat.
Le prix fut décerné' au propriétaire de cette fleur, et, au moment où Arthur recevait les instruments de jardinage, il entendit une voix bien connue qui le félicitait ; il se retourna et vit son ami Maurice.
« Eh bien t Maurice, où donc est votre tulipe, dit M. Oakly? Ne m'avais-tu pas dit, Arthur, qu'il en avait gardé une pour lui?
— C'est vrai, j'en avais gardé une, dit Maurice mais quelqu'un, par accident sans doute, me l'a brisée.
— Qui donc? s'écrièrent à la fois Arthur et son père.
— Quelqu'un qui a jeté des framboisiers pardessus la muraille, répondit Maurice.
— Celait moi! dit Oakly, c'était moi, je ne saurais le nier ; mais je n'avais pas l'intention de briser votre tulipe, Maurice....
— Mon cher Maurice, dit Arthur, voici les outils de jardinage, prends-les.
— Je n'en veux pas, dit Maurice en se retirant.
— Offre-les à son père, offre-les à M. Grant, dit tout bas Oakly ; il les acceptera, j'en réponds. »
M. Oakly se trompait. Le père de Maurice refusa.
Oakly resta tout surpris. « Assurément, se dit-il, je me suis trompé sur le compte du voisin. » Et, s' avançant vers Grant, il lui dit brusquement :
« Monsieur Grant, votre- fils s'est bien conduit envers le mien, et vous devez en être content.
— Certes, je le suis, répondit Grant.
— Eh bien ! ajouta Oakly, cela me^ donne de vous une opinion meilleure que celle que j'avais conçue depuis le jour de votre vilaine réponse au sujet de ces framboisiers, de ces maudits framboisiers.
— Quelle vilaine réponse? » dit Grant avec étonnement.
Oakly lui dit alors ce qui lui avait été rap-
porté par sa femme après sa demande des framboisiers Brobdignac. Grant déclara qu'il n'avait jamais dit pareille chose et répéta exactement la réponse qu'il avait faite. Oakly lui tendit la main.
« Je vous crois, qu'il n'en soit plus queStion ; je suis bien fâché de ne pas avoir eu cette explication avec vous il y a quatre mois, et je l'aurais provoquée si vous n'étiez pas Écossais. Je n'ai jamais pu aimer les gens de votre pays, et vous pouvez remercier ce bon garçon, ajouta-t-il en se tournant vers Maurice, si nous nous entendons aujourd'hui. Rien ne saurait tenir contre la bonté de son cœur. Que je suis désolé d'avoir brisé sa tulipe! Embrassez-vous, mes enfants. Te voilà heureux maintenant, Arthur; espérons que M. Grant pardonnera.
— Oh! pardon et oubli, » dit Grant à son «fils au môme moment, et depuis ce jour les deux familles vécurent dans une parfaite intimité.
Oakly ne put s'empêcher de rire de sa folie d'avoir intenté un procès au sujet du prunier, et, avec le temps, il parvint si bien à vaincre ses préjugés contre les Écossais, qu'il s'associa avec Grant pour son commerce. Le savoir de celui-ci lui était souvent utile, et lui de son côté possédait d'excellentes qualités qu'il mettait au service de son associé.
Les deux jeunes gens se réjouirent de cette union
de leurs familles, et Arthur a dit bien souvent qu'ils
devaient tout leur bonheur à la maxime favorite de
Maurice : * Pardonner et oublier. »
Dans la jolie vallée d'Ashton vivait une pauvre femme, que l'on appelait la veuve Preston. Elle habitait une chaumière petite, mais fort propre, et un jardin où l'œil le plus exercé n'aurait pu trouver un seul brin d'herbe sauvage. Ce jardin, composé de parterres plantés de fraises et d'une petite plate-bande de fleurs, devait, par son produit, suffire à tous ses besoins. Elle faisait avec ses œillets
et ses roses de charmants bouquets qu'elle allait vendre à Clifton ou à Bristol. Quant à ses fruits, elle n'avait pas besoin de les porter au marché, les habitants de la ville ayant pris l'habitude d'aller en été manger des fraises et de la crème aux jardins d'Ashton. .
La veuve Preston était si obligeante, si active, d'une humeur si enjouée, que tous ceux qui la voyaient en étaient enchantés. Elle vécut ainsi pendant plusieurs années; mais, hélas! un automne elle tomba malade, et tous les malheurs arrivèrent à la fois ; son jardin fut négligé, sa vache mourut, et tout l'argent qu'elle avait économisé fut employé à payer des remèdes. L'hiver passa néanmoins; mais elle était si faible qu'elle ne put se procurer par son travail que d'insuffisantes ressources. Lorsqu'arriva l'été, le propriétaire vint lui réclamer le prix dh fermage. Cette somme n'était pas entrée dans sa bourse cette année-là aussi facilement que de coutume. Elle fut obligée de demander, pour s'acquitter, un délai d'un mois qui lui fut accordé ; et, lorsque les trente jours furent écoulés, elle n'eut d'autre ressource pour payer que de vendre son cheval Pied-Léger.
Pied-Léger avait vu de meilleurs jours ; c'était un vieil ami de la ferme. Dans sa jeunesse, il avait porté au marché M. et Mme Preston, et maintenant il y conduisait Jean, leur petit-fils. Jean était
chargé de le nourrir et de le soigner, ce qu'il faisait ponctuellement; car c'était un garçon qui joignait une grande intelligence à un excellent naturel.
« Gela va briser le cœur de Jean, » se disait Mme Preston, un soir qu elle était occupée à attiser les braises de son feu, cherchant le moyen d'amener la conversation sur un sujet auquel son fils était loin de s'attendre.
« Jean, dit la mère, as-tu faim?
— Oui, certainement, j'ai bon appétit.
- — Ce n'est pas étonnant, tu as si bien travaillé !
— Oh l oui , bien travaillé. Je voudrais même qu'il ne fit pas si sombre, ma mère, afin que vous puissiez sortir et voir le grand parterre. Vous me diriez que je n'ai pas mal employé ma journée. Et puis, ma mère, j'ai une bonne nouvelle à vous apprendre : le fermier Truck nous donnera une fraise d'une espèce nouvelle, la fraisé géante. J'irai la chercher demain matin, et je serai de retour avant le déjeuner.
— Que Dieu t'entende, mon fils ! quatre milles pour aller et quatre milles pour revenir, avant déjeuner !
— Je monterai sur Pied-Léger, et je ferai trèsaisément la course. Qu'en dites-vous, ma mère?
— Certainement, mon enfant.
— Mais vous soupirez?
— Finis ton souper.
— J'ai fini, s'écria Jean en avalant vivement la dernière bouchée. Et maintenant, dit-il, passezmoi la grande aiguille; il faut que je raccommode la bride de Pied-Léger avant d'aller me coucher. »
Pour travailler, il s'approcha de la lumière et du feu ; Mme Preston rapprocha les tisons les uns des autres, et reprit ainsi :
« Mon cher Jean, est-il toujours estropié?
— Qui, Pied-Léger? Oh non, non! jamais il ne s'est mieux porté; on dirait qu'il rajeunit, qu'il engraisse.
— Que Dieu le conserve! c'est justice; nous verrons, Jean; soigne-le toujours bien.
— Pourquoi, ma mère?
— Pour le mener à la foire de lundi en quinze, où il devra être.... vendu.
— Pied-Léger! s'écria Jean, en laissant tomber la bride de ses mains. Quoi! ma mère, vous voulez vendre Pied-Léger?
— Je ne le veux pas; mais il le faut, Jean.
— Il le faut, vous dites il le faut? Pourquoi le faut-il, mère?
— Il le faut, te dis-je, mon enfant. Ne dois-je pas payer honorablement mes dettes? ne dois-je pas m'acquitter du prix de ma ferme? J'ai déjà obtenu un délai, et j'ai promis de payer de lundi en
quinze. C'est deux guinées que je dois ; je ne les ai pas, et qui sait quand je les aurai? Il n'y a donc pas à balancer, mon enfant, ajouta la veuve en laissant tomber sa tête sur son bras, Pied-Léger doit être vendu. »
Jean garda le silence pendant quelques minutes.
• Deux guinées, disait il, deux guinées, c'est beaucoup. Si je travaillais sans prendre de repos, je ne pourrais pas avant le jour de la foire gagner deux guinées ; n'est-ce pas, ma mère ?
— Si Dieu ne vient pas à ton aide, non ; tu ne le pourras pas, quand même tu travaillerais jour et nuit.
— Mais je puis gagner quelque chose, cependant. Je le pense, du moins, s'écria Jean vivement; je veux gagner quelque chose : je ferai de mon mieux.
— Je reconnais bien là mon enfant, dit la mère en le pressant sur son cœur; tu es un bon et intelligent garçon ; mais, je dois te l'avouer, Pied-Léger doit être vendu. »
Jean se retira sans mot dire, les yeux baignés de larmes. Il savait néanmoins que pleurer n'avance à rien, et, séchant ses pleurs, il se mit à chercher les moyens de conserver son cheval.
« Si je gagne peu à la fois, mais tous les jours quelque chose, se dit-il, qui sait si le propriétaire n'attendra pas encore, et si nous ne pourrons pas
arriver ainsi à payer le tout en même temps ; mais comment faire pour gagner le premier sou ? Là est la question. »
Il se souvint alors qu'un jour il était allé à Clifton pour vendre des fleurs et qu'il avait vu une vieille femme qui avait devant elle une table sur laquelle était placée une quantité considérable de pierres brillantes. Les passants s'arrêtaient à les regarder; beaucoup d'entre eux en achetaient, celui-ci pour un sou, celui-là pour deux, un autre pour six. Il avait entendu dire également que ces pierres se trouvaient dans un rocher voisin, et il pensa qu'il pourrait bien en aller chercher, lui aussi, et les vendre.
Dès le matin, il se réveilla tout plein de ces projets. Il se lève, s'habille et, donnant un dernier coup d'œil au pauvre Pied-Léger dans son étable, il part pour Clifton à la recherche de la vieille femme. Il était trop matin ; elle n'était pas encore à son poste. Il s'en retourna désappointé; mais il ne perdit pas son temps : il sella et brida Pied- Léger et se rendit à la ferme de Truck pour chercher les fraises géantes. Il employa une grande partie de la matinée à les planter, et dès qu'il eut fini, il s'en retourna à Clifton où, à sa grande joie, il trouva la vieille femme assise avec sa table devant elle. La vieille femme était sourde et de mauvaise humeur. Aussi, lorsque Jean lui adressa
quelques questions, elle se contenta de lui répondre :
« Il est inutile de prendre la peine de chercher des pierres, vous n'en trouverez pas. Il n'y en a plus.
— Ne puis- je cependant chercher au même .endroit que vous ? dit Jean.
— Cherchez, personne ne vous en empêche, » répliqua la vieille ; et ce fut la seule réponse qu'il put obtenir.
Jean n'était pas un enfant facile à décourager. Il alla vers les rochers, et, marchant lentement, il s'arrêta à toutes les pierres près desquelles il passait. Il arriva bientôt à un endroit où un grand nombre d'ouvriers étaient occupés à soulever des roches. Ils se baissaient et cherchaient ardemment dans les cavités. Jean s'avança et demanda s'il pouvait les aider.
« Oui, dit l'un, vous le pouvez. J'ai justement, laissé tomber parmi ces cailloux une pierre de cristal que j'avais trouvée ce matin.
— A quoi ressemble-! -elle? demanda Jean.
— Elle est blanche comme du cristal, » répondit l'ouvrier. •
Jean cherchait soigneusement dans le tas de pierres. « Allons, dit l'ouvrier, c'est inutile. Ne vous donnez pas tant de peine, mon garçon.
— Laissez-moi regarder encore, repartit Jean,
il ne faut pas se désespérer si promptement. » Et, après avoir cherché quelques instants, il retrouva la pierre.
« Merci, dit l'ouvrier, vous êtes un petit garçon fort intelligent. »
Jean, encouragé par le ton avec lequel lui parlait cet ouvrier, hasarda les mêmes questions qu'il avait faites à la vieille femme. v
« Un bon service en mérite un ,autre , dit Tou r vrier. Nous allons dîner; je vais quitter mon ouvrage : attendez-moi ici, et je puis vous assurer que votre temps ne sera pas perdu. »
Pendant que Jean attendait le retour de l'ouvrier, il entendit quelqu'un auprès de lui qui poussait un grand bâillement. Il se retourna aussitôt et vit étendu sur le gazon, près de la rivière, un garçon à peu près de son âge, et très-connu dans le village d'Ashton sous 1$ nom de Laurent le Paresseux; •nom qu'il méritait, car il ne faisait rien du matin au soir. Il ne travaillait ni ne jouait : sa seule occupation consislait à s'étendre, à bâiller et à dormir. Son père était marchand de vin; adonné à l'ivrognerie, il ne trouvait pas le temps de s'occuper de son fils, qui, laissé -tout le jour à lui-même, devenait un fort mauvais sujet. Quelques voisins le plaignaient, car il était d'un bon naturel ; mais d'autres rappelaient en secouant la tête, que la paresse est la mère de tous les vices.
TFR r r V r YORK
j i uOé^ c'J'JN DATIONS
« Laurent, s'écria Jean en le voyant étendu sur le gazon, es-tu endormi ?
— Pas encore.
— Que fais-tu là ?
— Rien.
— A quoi penses-tu?
— A rien.
— Que cherches-tu là î
— Je ne sais pas. Je ne trouve personne pour jouer avec moi aujourd'hui. Veux-tu venir jouer?
— Non, je ne puis. J'ai affaire.
— Tu as quelque chose à faire*? dit Laurent en s'étirant. Tu as toujours quelque chose à faire : je ne voudrais pas être à ta place pour tout au monde.
— Et mbi, dit Jean en riant, je ne voudrais pas pour tout au monde n'avoir rien à faire. »
Et ils se séparèrent, car l'ouvrier venait d'appeler Jean. 11 le conduisit chez lui, lui montra une certaine quantité de pierres qu'il avait ramassées pour les vendre, mais qu'il n'avait pas eu le temps de trier. Il se mit aussitôt à l'œuvre ; il choisit celles qu'il jugea les plus belles, les plaça dans un panier et les donna à Jean, à condition qu'il lui rapporterait la moitié du produit de la vente.
Jean, content d'être employé, se déclara disposé à tout ce que l'ouvrier demandait, pourvu que sa mère ne fît pas d'objection. Lorsqu'il rentra pour
dîner, il raconta son aventure à la veuve. Celle-ci sourit et lui dit qu'elle n'était pas inquiète lorsqu'il s'éloignait de la maison : « Tu n'es pas un enfant paresseux, lui dit-elle; aussi je ne crains pas de te laisser aller à ta guise. »
En conséquence, le soir môme, Jean alla se placer avec son petit panier sur le bord de la rivière, à l'endroit où Ton descendait pour prendre le bac. C'était là que commençait l'avenue qui conduisait aux sources d'eaux minérales, vers lesquelles une foule considérable se portait sans cesse. Sa place une fois'choisie, il alla au-devant de$ promeneurs, offrant à chacun ses jolies pierres et les engageant vivement à les acheter ; mais personne n'en voulut.
« Holà! s'écrièrent quelques matelots qui venaient de ramener une barque sur la rive, veuxtu nous donner un coup de main , mon petit garçon, et porter ces paquets à la maison voisine ? »
Jean accourut immédiatement, prit les paquets et fit tout ce qu'on lui demandait si lestement et avec tant de bonne grâce, que le patron du bateau le remarqua, et, quand il revint, il lui demanda ce qu'il avait, dans son panier. Après avoir vu les pierres, il pria Jean de le suivre, lui disant qu'il portait des coquillages étrangers à une dame du voisinage qui faisait une grotte, et qu'elle achèterait
probablement aussi les pierres qu'il avait dans son panier : « Allons, mon ami, ajouta-t-il, nous pouvons essayer. »
La dame demeurait près de là. Ils arrivèrent donc bientôt chez elle et la trouvèrent occupée à trier des plumes de différentes couleurs. Ces plumes étaient étalées sur une feuille de carton posée sur une console. Lorsque le matelot voulut montrer les coquillages qu'il apportait, il poussa la feuille de carton et fit tomber toutes lès plumes par terre. La dame en parut très-fâchée, et Jean, qui avait observé son mécontentement, s'empressa, pendant qu'elle examinait les coquillages, de ramasser les plumes et de les rassembler, par ordre de couleurs, comme elles étaient au moment où il était entré.
« Où est le petit garçon que vous avez amené avec vous? Il me semble l'avoir vu tout à l'heure.
— Me voici, madame, répondit Jean, accroupi sous la table et tenant entre les mains le reste des plumes qu'il venait de ramasser sur le tapis. J'ai cru bien faire, ajouta-t-il en montrant toutes les, plumes relevées. Il m'a semblé qu'il valait mieux faire ceci que de rester planté là comme un fainéant. »
La dame sourit, et, satisfaite de l'activité et de la simplicité de Jean, elle lui adressa une foule de questions, s'informa d'où il était, où il demeurait, ce qu'il faisait, combien il gagnait à ramasser des pierres.
« C'est aujourd'hui le premier jour que j'en ai cherché, dit Jean; je n'en ai pas vendu une seule, et, si vous ne m'en achetez pas maintenant, madame, je crains bien de les garder toutes, car je les ai offertes à tous les passants.
— Approche, dit la dame en riant, je crois que s'est le cas de tout acheter. »
Et vidant elle-même tes pierres qui étaient dans le panier, elle plaça une demi-couronne dans la main de Jean, qui, les yeux étincelants de joie, lui dit :
« Oh 1 je vous remercie, madame. Je suis sûr de pouvoir vous en apporter encore demain.
— Bien! mais je ne te promets pas de te donner une demi-couronne demain.
— Mais peut-être, quoique vous ne me promettiez pas, me la donnerez-vous tout de même ?
— Non, répondit la dame, détrompe-toi; je t'assure que je ne te la donnerai pas : car, au lieu de t'encourager à travailler, je ne ferais par là que t'exciter à devenir un paresseux. »
Jean ne comprit pas ce que voulait dire la dame par ces paroles ; mais il lui répondit :
« Je suis sûr de n'être pas un paresseux. Je cherche à gagner quelque chose chaque jour, et je ne sais comment m'y prendre. Je ne suis point un paresseux; si vous saviez tout, madame, vous verriez que je dis la vérité.
— Que veux-tu dire par là : si je savais tout?
— Je veux dire si vous connaissiez Pied-Léger.
— Qui est-ce, Pied-Léger?
— C'est le cheval de ma mère, répondit Jean en regardant par la fenêtre, J'ai besoin de travailler pour le nourrir, ajouta-t-il après un moment de silence, et ce, jusqu'au moment de son départ, et je suis certain que maintenant il s'aperçoit de mon absence.
— Laisse-la-lui regretter un peu plus longtemps, dit la dame, et raconte-moi ton histoire.
— Je n'ai pas d'histoire à raconter, madame; je ne puis vous dire qu'une seule chose : c'est que ma mère doit payer, de lundi en quinze, une rente de deux guinées, et qu'elle ne pourra y parvenir qu'en le vendant à la foire. Ma mère est bien malheureuse, car elle sait bien que je suis trop jeune et Irop faible pour pouvoir, d'ici là, gagner deux guinées.
— Mais es-tu capable de gagner quelque chose en travaillant? car tu dois savoir qu'il y a une grande différence entre vendre des pierres et travailler toute une journée.
— Oh ! certainement, madame, je travaillerais volontiers tout le jour.
— Eh bien ! viens ici, mon jardinier te donnera lés plates-bandes à soigner, et je te payerai six sous par jour. Rappelle-toi seulement que tu dois être arrivé tous les matins à six heures.
— Je serai exact, madame, » répondit Jean en saluant et en remerciant.
Il avait hâte de revoir Pied-Léger; mais il se rappela que l'ouvrier lui avait confié les pierres, à la condition de lui rapporter la moitié du gain qu'il en tirerait; il pensa qu'il valait mieux aller d'abord chez lui. Il prit donc le long de la rivière, et en un quart d'heure il arriva chez l'ouvrier, à qui il dit, en lui montrant sa demi-couronne : « Tenez, voilà ce que j'ai retiré de vos pierres, nous allons partager.
— Non, dit l'ouvrier; la demi-couronne t'a été donnée. J'estimais mes pierres un schelling au plus, je ne garderai donc que six pence. Femme, donnez à cet enfant deux schellings, et prenez sa demicouronne. •
La femme ouvrit un vieux gant, et le mari, en tirant un petit penny en argent, le remit à Jean, et lui dit :
« Ceci est pour ta probité. La probité est, mon enfant, la meilleure règle de conduite. »
A quoi la femme ajouta :
« Conserve ce penny d'argent, emporte-le avec toi, il te portera bonheur.
— Il en fera ce qu'il voudra, dit le mari.
— Dans ce cas, un autre penny vaudrait autant que celui-là pour acheter des friandises.
— Oh ! rassurez- vous, madame, je n'en ferai pas un mauvais usage. »
Il quitta l'ouvrier, s'empressa d'aller donner à manger à Pied-Léger, et le lendemain, à cinq heures, content et joyeux, chantant comme un pinson, il se dirigea vers l'habitation de la dame.
Il se rendit quatre jours de suite à son travail; il s'occupait sans cesse, et la dame, qui chaque jour venait voir ce qu'il avait fait dans sa journée, demanda, au bout de ce temps, à son jardinier ce qu'il pensait de cet enfant.
« 11 travaille beaucoup, madame; je ne l'ai pas encore surpris un seul instant à rien faire. Vous pouvez vous assurer par vous-même qu'il travaille deux fois autant qu'un autre. Et tenez, aujourd'hui, il a commencé à ce rosier et fini à celui-là. C'est plus que ne pourrait en faire un garçon qui aurait trois ans de plus que lui.
— Je m'y connais, et je vois que ce que vous me dites est la vérité; mais quelle est la tâche que peut faire un enfant de cet âge ?
— La voilà, madame, » répondit le jardinier en faisant deux marques avec sa bêche.
La dame, s'adressant alors à Jean :
« Voilà, lui dit-eHe, ta tâche de chaque jour. Si tu as fini avant l'heure, le reste de ta journée t'appartiendra; tu en feras ce que tu voudras. »
Jean fut très-content ; chaque jour il avait terminé sa tâche à quatre heures, et, comme il aimait beaucoup à jouer avec ses camarades, il se rendait
sur la place du viHage, où ils se réunissaient. C'était là que, la plupart du temps, Laurent se tenait couché près d'un grand portail, le pouce enfoncé dans sa bouche.
Les autres jouaient, Jean se mettait à leur tête. Mais un jour, après avoir joué assez longtemps, il vint se reposer sur une borne placée près de l'en droit où Laurent le paresseux était étendu comme un désœuvré.
« Tu ne joues pas, Laurent?
— Non, je suis fatigué.
— Fatigué de quoi î
— Je ne sais pas, mais magrand'mère dit que je suis malade.
— Bah! fais une longue course et tu verras que tu iras bien. Viens, courons, une, deux, trois.
— Eh! non, je ne puis marcher; j'ai d'ailleurs toute la journée à moi, et je n'aime pas à jouer en môme temps que les autres. Toi qui n'as qu'une heure, c'est différent.
— C'est tant pis pour toi. Veux-tu jouer à la balle ?
— Non, je suis fatigué, fatighé comme si j'avais travaillé toute la journée comme un cheval.
— Eh bien ! tel que tu me vois, j'ai travaillé toute la journée comme un cheval, et je ne suis pas encore fatigué.
— C'est malheureux d'être obligé de travailler
ainsi. Vois-tu, moi, je suis riche, ajouta Laurent en montrant une certaine quantité de pièces de petite monnaie. Mon père m'a donné tout cela, et je puis dépenser tout ce qu'il me plaira. Vois : un, deux, trois.... huit sous. Tu ne sais pas ce que c'est que d'avoir huit sous. Tu n'en as jamais eu plus de deux ou trois à ta disposition, »
Jean sourit. « Oh! quant à cela, dit-il, tu te trompes, car j'ai dans ce moment-ci plus de deux, de trois, de huit sous, j'ai deux schellings, plus cinq jours de travail à six sous chacun, ce qui fait deux schellings et six sous ; en tout quatre schellings et six sous.
— Tu n'as pas quatre schellings et six sous, dit Laurent en s'animant ; tu n'as pas quatre schellings et six. sous, je ne le croirai que quand je le verrai.
— Suis-moi, répondit Jean, et je te forcerai à me croire. Viens.
— C'est loin, dit Laurent, qui suivait Jean clopin-clopant jusqu'à Tétable où celui-ci lui montra son trésor. Et comment as-tu amassé tout cela honnêtement?
— Très-honnêjement; tu peux être sûr que j'ai tout gagné.
— Grand Dieu ! gagner tout cela ! J'ai bien envie de travailler; mais il n'en est pas encore temps, ma grand'mère dit que je ne suis pas assez fort; et, du reste, je flalte papa pour avoir de l'argent.
Je n'ai donc pas besoin de travailler. Quatre schellings et six sous! Et qu'en feras-tu?
— C'est mon secret, répondit Jean en riant.
— Alors, je vais faire des conjectures. Je sais bien ce que j'en ferais, s'ils étaient à moi. Premiè-. rement je remplirais mes poches de gâteaux, puis j'achèterais des pommes et des noix. Aimes-tu les noix? J'en achèterais assez pour en avoir jusqu'à Noël, et je les ferais casser par le petit Newton, parce que c'est très- fatigant de les casser soimême.
— Tu ne mérites pas seulement d'en avoir.
— Mais tu m'en donneras des tiennes, dit Laurent d'un ton flatteur.
— Non, certes, répondit Jean, je ne te donnerai rien.
— Mais alors que feras-tu de ton argent?
— Oh! je sais bien ce que j'en ferai. C'est mon secret, et je ne veux le dire à personne. Partons, allons jouer.
— Ils s'en allèrent, Laurent plein de curiosité et de mauvaise humeur contre lui-même et contre ses huit sous. « Si j'avais quatre schellings et six sous, se dit-il, je serais certainement plus heureux. »
Le jour suivant, Jean partit, comme de coutume, avant six heures, pour aller à son travail, tandis que Laurent battait le pavé, ne, sachant comment passer son temps. Notre paresseux dépensa en deux
jours six sous de pommes et de gâteaux, et, tant que cela dura, il fut bien acccueilli par ses compagnons; mais le troisième jour, comme il avait épuisé sa bourse, quelques noix tentèrent sa gourmandise et il rentra chez son père pour le flatter, ainsi qu'il disait. Lorsqu'il arriva il l'entendit parler très-haut et très-fort, et s'imagina qu'il était ivre; mais ayant ouvert la porte, il vit qu'il n'en était rien, et que c'était seulement de la colère.
« Chien de paresseux, dit-il en s'adressant à Laurent et lui donnant un coup sur l'oreille; chien de paresseux, regarde ce que tu as fait; regarde, regarde, te dis-je. »
Laurent regarda aussi vivement que son apathique nature le lui permit, et, rempli de crainte, d'étonnement et de remords, il aida à ramasser une douzaine de bouteilles du meilleur cidre de r Worcestershire répandu par terre.
« Je te donne trois jours pour porter ces bouteilles à la cave, et n'attends pas que je t'aide à mettre les bouchons! Réponds-moi, vilain paresseux, le feras-tu ?
— Oui, répondit l'enfant en se grattant l'oreille. .
— Mais remue-toi donc un peu, ne reste pas là planté comme un arbre ou comme une momie ; voyons, prends deux de ces bouteilles et descendsles. »
Mais Laurent était si peu empressé que son père, transporté de colère, le secoua fortement par le bras et le mit à la porte en lui disant : « Tu ne .feras jamais qu'un méchant paresseux. »
Ce n'était pas le moment de demander de l'argent. Laurent le comprit et attendit le jour suivant, espérant que son père serait plus abordable. Le lendemain donc, le voyant d'assez bonne humeur, il lui glissa doucement sa demande à l'oreille :
Le père irrité lui répondit :
< Je ne te donnerai pas un sou avant un mois ; si tu veux de l'argent, va travailler, je suis fatigué de ta fainéantise. »
A ces mots, Laurent fondit en larmes et alla s'asseoir au bord d'un fossé, où il pleura pendant plus d'une heure. Après avoir ainsi pleuré, il se demanda s'il n'avait pas encore quelque menue monnaie dans sa poche : il chercha et trouva un sou à sa grande joie. Il se leva aussitôt et se dirigea vers la marchande; elle pesait des prunes, et, pendant qu'il attendait, il vit des postillons et des garçons d'écurie qui jouaient à pile ou face. Il les regarda pendant quelques minutes et entendit le garçon d'écurie qui disait :
« J'ai commencé avec un sou et maintenant j'en ai quatre. »
Laurent s'émut à ces paroles et se dit : « Puis-
qu'il en est ainsi , qu'on gagne quatre sous avec un seul , il vaut mieux jouer à pile ou face que travailler;» et tirant son sou, il le présenta au garçon d'écurie, en lui disant qu'il désirait jouer avec lui.
« C'est bien, répondit celui-ci, donne-le-moi ; » et, jetant ses sous en l'air « Pile ou face? »
Le sort favorisa notre petit paresseux, qui aurait bien voulu aller aussitôt acheter des noix; mais il fut arrêté par le garçon d'écurie, qui lui demanda sa revanche. Cette fois-ci, Laurent perdit ; mais, amorcé par l'appât du gain et entraîné par son adversaire, il se laissa aller à jouer toute la matinée; si bien que tantôt gagnant, tantôt perdant, il finit par avoir quatre sous.
« C'est une bonne chose pourtant que de jouer à pile ou face, se dit-il ; une autre fois, quand j'aurai un sou, je viendrai m'amuser de nouveau, et je ferai croire à mon père que j'ai travaillé. »
Satisfait de sa résolution, il acheta des noix et s'assit dans l'écurie de l'auberge pour les casser plus commodément. Pendant qu'il les mangeait, il entendit la conversation des palefreniers et des postillons. Leurs paroles, leurs jurements continuels le choquèrent d'abord; car, quoique paresseux, il n'était encore ni méchant ni grossier. Il se familiarisa cependant bientôt avec leur étrange vocabulaire et prit goût à leurs jeux, à leurs querelles et
à leurs disputes. Il s'accoutuma si bien à ce genre de vie, qu'il ne tarda pas à se rendre chaque jour à l'écurie et à faire de la cour de l'auberge son séjour habituel. Là il trouva un soulagement à l'ennui qu'il éprouvait déjà de ne rien faire; d'heure en heure, en effet, il assistait, les coudes appuyés sur ses genoux et sa tête dans ses mains, aux actes de méchanceté des postillons et des valets d'écurie. Ces hommes toujours chantant, toujours jurant, toujours hurlant, se familiarisèrent avec lui: et, pour compléter sa ruine, il se lia d'intimité avec le valet d'écurie; son premier compagnon de jeu, un franc mauvais sujet.
Nous verrons plus tard quelle fut la conséquence de cette liaison ; il est temps maintenant de revenir à notre ami Jean.
Un jour qu'il venait de terminer sa tAche, le jardinier le pria de rester quelques minutes de plus pour l'aider à porter des pots de géranium dans la salle. Jean, toujours actif et obligeant, obéit aussitôt, et, comme il portait un pot de fleurs fort lourd au moment où sa maîtresse entrait dans la salle :
« Que d'ordures vous faites-là ; dit-elle ! vous n'avez donc pas essuyé vos pieds sur le paillasson?»
Jean retourna pour chercher le paillasson, mais il n'en trouva point.
« Oh! reprit la dame en rappelant ses souvenirs,
je ne puis vous blâmer de ce qu'il n'y a point là de paillasson.
— Non, madame, répondit le jardinier; vous devez vous rappeler que le marchand auquel vous les avez commandés ne les a pas apportés.
— J'en suis très-fâchée, dit la dame, je voudrais trouver quelqu'un qui pût me les faire, n'importe comment, pourvu qu'ils puissent servir à essuyer les pieds. »
Jean entendit ces derniers mots, pendant qu'il enlevait les ordures, et il se dit en lui-même :
« Je pourrais peut-être bien faire un paillasson. »
Le soir, en s'en retournant, il cherchait dans sa tête comment il s'y prendrait pour en venir à bout, pensant bien, avec de la patience et de l'intelligence, vaincre tous les obstacles et surmonter toutes les difficultés.
Il se rappela que la première fois qu'il avait vu Laurent couché près d'un portail, il s'amusait à casser une branche de bruyère en plusieurs morceaux. Il lui sembla que, s'il pouvait se procurer des branches pareilles, il lui serait facile de faire un joli petit paillasson vert qui serait très-bon pour essuyer les pieds. Il se ressouvint alors que, le jour où il était allé chercher chez le fermier Tnjck la fraise géante, il avait vu, à un mille de la maison de sa mère, une grande quantité de bruyère.
Gomme il n'était encore que six heures du soir, il
calcula qu'il avait le temps de seller Pied-Léger, d'aller faire sa provision de bruyère et de faire l'essai de son habileté avant de se coucher.
Pied -Léger le conduisit très -lestement. Jean cueillit autant de bruyère qu'il pouvait en porter; mais quelle peine, quelles difficultés il éprouva avant de parvenir à tresser quelque chose qui ressemblât à un paillasson! Vingt fois il fut sur le point de mettre sa bruyère de côté et d'abandonner son projet, tant il éprouva de désappointement^, il persévéra cependant , sachant bien qu'aucun ouvrage important ne peut s'accomplir sans peine et sans labeur. .
Il passa toute la journée du lendemain à réfléchir encore au moyen qu'il devait employer pour réussir. Après six heures d'un travail assidu , il surmonta toutes les difficultés, et termina son paillasson à sa grande satisfaction. Son bonheur fut extrême; il chantait, il dansait, il dévorait des yeux son ouvrage. Le soir, il mit son cher paillasson au pied de son lit, afin de pouvoir le contempler le lendemain matin en se réveillant.
Le jour venu, il partit pour sa journée, portant le paillasson à sa maîtresse. Elle parut fort surprise, demanda qui l'avait fait, combien il coûtait.
« Le vendre? oh 1 non, madame, dit Jean, je suis trop heureux de vous l'offrir ; je ne l'ai point fait pour le vendre. J'y ai travaillé pendant mes heures
de loisir, et je suis enchanté qu'il vous plaise: voilà tout, madame.
— Ce n'est pas tout, dit la dame, je ne veux plus que tu sarcles mon jardin. Tu peux employer plus utilement ton temps, et tu seras récompensé de ton habileté et de ton intelligence. Fais
autant de paillassons que tu pourras, et je te les placerai.
— Merci, madame, répondit Jean avec une profonde révérence, » car il vit aux regards de la dame qu'elle lui faisait une faveur.
Cependant, il se demandait en lui-même : « Je les placerai ! qu'est-ce que cela veut dire? »
Le jour suivant, il se remit au travail et fut tout surpris de son adresse ; il parvint à faire deux paillassons dans le même espace de temps qu'il lui fallait au commencement pour en tresser un seul. Il en fit dix-huit en quinze jours, et les porta chez sa protectrice; il les empila dans la salle; à peine eut-il fini qu'une porte s'ouvrit, et la dame entra suivie d'une nombreuse compagnie.
« Ah! voici le petit garçon et ses paillassons, » dit-elle en s'approchant de la table sur laquelle Jean les avait empilés.
Puis, s'adressant à Jean, qui s'était retiré en arrière pendant qu'on examinait son ouvrage :
« Approche donc, mon garçon, tu parais tout surpris.
— Madame, c'est que je ne vois plus mes paillassons.
— Eh bien! prends ton chapeau , retourne chez toi, et tu seras encore bien plus étonné. »
Jean obéit tristement; mais il changea bientôt de visage. Son chapeau était rempli de monnaie. Chaque paillasson lui avait été payé deux schellings ; en sorte que ses. dix-huit paillassons lui rapportèrent trente-six schellings.
< Trente-six schellings ! dit la dame. Tu as déjà gagné en travaillant à mon jardin cinq schellings et six sous ; il ne te faut donc que six sous pour faire deux guinées.
— Deux guinées! s'écria-t-il en battant des mains. Pied-Léger! ô ma mère! »
Puis, revenant de son transport :
«Voulez-vous, madame, remercier pour moi tous vos amis? dit-il; car je ne saurais le faire convenablement. '
— C'est bien, mon garçon ! Nous ne voulons pas te retenir plus longtemps; nous désirons seulement savoir comment tu vas présenter ton petit trésor à ta mère.
— Eh bien! venez tout de suite, venez avec moi, répondit Jean.
— Non pas à présent, reprit la dame ; mais demain soir j'irai à Àshton : je pense que ta mère pourra me trouver des fraises.
— Elle le pourra, certainement, madame : car c'est moi qui prends soin du jardin. »
Il retourna chez sa mère, et, craignant de ne pouvoir garder son secret jusqu'au lendemain, il se rendit à l'écurie, s'approcliant de Pied-Léger, lui fit mille caresses, et dit : & Tu ne seras pas vendu demain. »
Tandis qu'il se livrait ainsi à la joie, il entendit qu'on faisait du bruit h la porte et qu'on paraissait vouloir entrer. Il ouvrit aussitôt, et vit Laurent, accoûipagné d'un garçon d'écurie en jaquette rouge, qui portait un Coq sous le bras.. Les deux visiteurs entrèrent dans l'écurie, et s'arrêtèrent, voyant Jean placé près de son cheval.
« Nous.... nous.... nous..., balbutia le paresseux. Je.... je viens....
— Te demander, ajouta le valet d'écurie d'un ton hardi, si tu veux venir avec nous, lundi prochain, au combat, de coqs. Vois : nous avons un superbe combattant, et Laurent m'ayant dit que tu aimais beaucoup ce spectacle, je venais t'inviter. »
Laurent n'ajouta pas un seul mot sur le plaisir qu'on éprouverait (ii sur les chances de son compagnon ; mais Jean, saisi, en regardant le valet, d'un sentiment de dégoût et presque d'effroi, dit d'une voix basse à Laurent :
« Tu pourras donc assister de gaieté de cœur à l'aveuglement de ce pauvre animal ?
— Je ne pense pas qu'il soit aveuglé. J'ai entendu dire qu'un combat de coqs est un beau spectacle, et je ne serai pas plus cruel que tout autre en y allant. Je ne puis pas, du reste, faire autrement ; ainsi, j'irai.
— Mais moi, je puis foire autrement, dit Jean, et je n'irai pas.
— Tu sais que c'est lundi la grande foire de Bristol, et qu'on s'amuse plus ce jour-là que tous les autres jours de l'année.
— Ce n'est pas trop, ajouta le valet d'écurie, de s'amuser yn jour par année.
— Mais, répondit Jean, je m'amuse piendant toute l'année.
— C'est singulier, dit Laurent; quant à moi, je ne voudrais pas, pour tout au monde, manquer d'aller à la foire, au risque de rester ensuite la moitié de l'année sans m'amuser. Allons! viens avec nous.
— Non, répondit Jean, en lançant un coup d'œil méprisant sur l'étranger.
— Mais alors que feras-tu de ton argent?
— Je te le dirai un autre jour, répondit Jean.
— Allons, dit le valet d'écurie en saisissant Laurent par le bras, allons-nous-en. » Et il se plaça en face de Jean, qu'il regarda attentivement. « Laissons-le seul : il n'est pas des nôtres. Que tu es sot ! ajouta-t-il en sortant de l'étable; tu savais bien
qu'il ne voudrait pas venir avec nous. Il faut avoir ses quatre schellings et six sous.
— Mais comment savez-vous qu'il a cet argent ?
— Je l'ai vu dans la crèche.
— Réellement?
— Oui, très-réellement. Mais tu n'as su que balbutier. Il faudrait vraiment qu'on te soufflât tout.
— Je suis si honteux ! répondit Laurent en baissant la tête.
— Honteux 1 Ne parle donc pas de ta honte. Ne sais-tu pas qu'il te faut pour ce soir un écu, d'une manière ou de l'autre ? » Et, après une assez longue pause, le valet ajouta : « Si encore on pouvait seulement distraire un écu de tout son argent?
— Voler ! s'écria Laurent avec horreur. Je n'aurais certes jamais'cru que je venais ici pour voler à ce pauvre Jean l'argent qu'il a gagné en travaillant.
— Il ne s'agit pas de voler, mais seulement d'emprunter ; et si nous gagnons, ce qui ne peut manquer d'arriver, nous lui rendrons cet argent aussitôt après le combat, et il n'en saura rien : cela ne peut ainsi lui faire aucun mal. D'ailleurs, à quoi bon tant causer ? »
Laurent ne répondit pas, et ils sortirent ensemble comme ils étaient entrés, sans avoir pris de détermination.
* Arrêtons-nous un instant. Nous sommes effrayés du tableau qui va se dérouler devant nos yeux. Nos
jeunes lecteurs frémiront peut-être en le lisant; mais il vaut encore mieux qu'ils sachent la vérité, et qu'ils voient où peut conduire un mauvais sujet dont on a fait imprudemment son ami.
Dans le cours de la soirée, Laurent entendit frapper à sa fenêtre : c'était le signal convenu avec son compagnon. 11 trembla en pensant à ce dont il s'agissait, se tint tranquille et se cacha sous ses couvertures ; mais au second coup il se leva, s'habilla, ouvrit la croisée, et, après avoir entendu son compagnon lui demander s'il était prêt, il sortit en disant : «Me voilà! »
Pendant qu'ils se rendaient à la ferme, un nuage noir, passant au-dessous de la lune, plongea nos deux personnages dans la plus grande obscurité.
« Où étes-vous? dit Laurent fout ému, où êtesvous? Parlez-moi.
— Je suis ici : donne-moi la main.
— Gomme il fait froid ! hasarda Laurent. Retournons.
— Pas encore. Nous sommes trop loin pour retourner, et trop près pour reculer, » dit le valet en poussant son compagnon dans l'étable.
Laurent se mit à chercher.
« As-tu trouvé ? reprit le valet. Prends garde au cheval. As-tu fini ? Que fais-tu donc ? Dépêche-toi : j'entends du bruit. »
Et il se cacha derrière la porte.
« Je cheicheun écu, et je n'en trouve pas, répondit Laurent un instant après.
— Eh bien! prends tout. »
Laurent s'empara, en effet, du pot de fleurs de Jean et de tout l'argent qu'il contenait.
Le nuage passé, la lune éclairait les deux malfaiteurs. •
« Tu ne veux pas sans doute rester ici î dit le valet en prenant le pot des mains tremblantes de Laurent.
— Grand Dieu! s'écria celui-ci, vous prenez tout ? Vous me disiez cependant que vous n'aviez besoin que d'une demi-couronne.
— Tais-toi, imbécile! répondit le valet. Si je dois être pendu, je léserai tout aussi bien pour un écu. »
Le sang de Laurent se glaça dans ses veines. 11 lui sembla que ses cheveux se dressaient sur sa tête et que ses jambes ne pouvaient plus le porter. Il se traîna sur les traces .de son complice. 11 ne put trouver pendant toute la nuit un seul instant de repos, tourmenté par l'horreur de son crime et par d'affreux remords. La nuit fut pour lui plus longue que d'ordinaire : et, quand avec le jour il entendit les oiseaux chanter et la joie se répandre sur toute la nature, il se trouva bien méprisable. C'était un dimanche matin. Les cloches appelaient les fidèles à la demeure du Seigneur, et tous les enfants du village, vêtus de leurs habits de fête,
iqnocents et gais, le jeune Jean plus gai que les autres, se pressait à la porte de l'église.
« Ehl qu'as- tu donc, Laurent? demanda Jean en le voyant sur la porte de la maison de son père : tu es pâle*
— Moi? répondit Laurent en tremblant. Pourquoi dis-tu que je suis pâle?
— Je dis que tu es bien blanc, si tu l'aimes mieux ; car tu es aussi pâle que la mort.
— Pâle! » répliqua Laurent sans savoir ce qu'il disait. Il se retourna vivement, pour éviter tous les regards : sa conscience se reflétait sur son visage, et sa faute se lisait dans ses yeux. Il eut un instant envie de se jeter aux pieds'de Jean et de lui avouer son crime : il redoutait le moment où le vol serait découvert ; mais, soit honte, soit tout autre sentiment, il refoula cette pensée dans son cœur, et se dirigea machinalement vers Técuriç. Il chercha toute la journée avec l'aide de son complice, à tranquilliser son esprit et à se distraire de ses remords par un bavardage incessant sur le combat de coqs qui avait lieu le lendemain.
Pendant ce temps-là, Jean, revenu de l'église, s'occupa à faire des préparatifs pour la réception de sa maîtresse, réception dont il avait informé sa . mère. Mme Preston s'occupait de jsa cuisine et de son petit salon, pendant que Jean cueillait les fraises.
« Comme tu es content aujourd'hui! disait la mère, au moment où Jean apportait les fraises et dansait dans le salon ; c'est cependant demain le jour de la foire où Pied-Léger doit être vendu. J'ai prié le fermier Truck de venir ce soir ; je pense qu'il ne manquera pas, et je désire que tu sois là, Jean.
— J'y serai, » répondit l'enfant, qui avait peine à garder son secret, et roulait son chapeau entre ses mains.
Sur ces entrefaites, une voiture passa sous la croisée et s'arrêta devant la porte. Jean s'empressa d'ouvrir, et sa maîtresse entra aussitôt, faisant compliment à la dame Preston sur la propreté de sa maison.
On frappa de nouveau à la porte.
« Ouvre, dit la mère à son fils, je crois que c'est la laitière qui apporte le lait. » C'était le fermier Truck qui venait chercher Pied-Léger ; la pauvre mère changea aussitôt de visage, et dit à son fils : « Fais partir Pied-Léger. » Mais Jean était déjà à l'écurie, au grand étonnement du fermier.
« Asseyez -vous, » dit la veuve Preston en s'adressant à Truck, puis, après quelques minutes d'attente : < Si madame savait combien Jean était attaché à ce pauvre Pied- Léger! » Et séchant une larme : « il ne le laissait jamais manquer de rien. Asseyez-vous donc, voisin ! »
Le fermier avait à peine pris un siège que Jean rentra, la figure toute décomposée, blanc comme la neige.
* « Qu'y a-t-il? s'écria la maltresse. p
— Que Dieu prenne pitié de mon enfant ! dit la mère en le regardant d'un air inquiet ; et «lie s'avança vers lui.
— Tout est perdu ! s'écria Jean qui fondait en larmes.
— Qu'est-ce qui est perdu ? demanda la mère.
— Mes deux guinées, les deux guinées de Pied- Léger. Je voulais vous les donner, ma mère, mais le pot dans lequel je les avais placées est disparu. Tout est perdu, ajouta-t-il avec un gros soupir. Je les avais hier soir, j'étais si heureux de les avoir gagnées moi-même, je me faisais une si grande fête de votre surprise...! Maintenant tout est perdu! »
La mère était fort étonnée ; quant à la dame, elle garda un instant le silence, et, regardant attentivement Jean et sa mère, comme si elle eût douté de cette histoire et qu'elle eût craint d'être victime de sa compassion, elle s'adressa d'un ton sévère à l'enfant :
« C'est bien étonnant, lui dit-elle. Comment avezvous pu placer votre argent dans un pot, et le pot dans une étable ? Pourquoi ne l'avoir pas donné à garder à votre mère ?
— Vous ne vous rappelez donc pas, madame, répondit Jean, que vous m'aviez dit hier de ne le lui donner qu'en votre présence?
— Et vous ne lui: en avez pas parlé?
—demandez à ma mère, dit Jean un peu offensé.
— Oh ! Jean , mon Jean bien-aimé , s'écria Mme Preston, parle à madame.
— J'ai parlé, répondit-il, j'ai dit la vérité, et madame ne veutpas me croire. »
La dame, qui avait beaucoup vécu dans le monde, et qui avait vu ces sortes de scènes se renouveler assez fréquemment, engagea Jean à essuyer ses pleurs et à conclure le marché, l'assurant que l'argent se retrouverait. Le pauvre garçon fit sur lui-même un violent effort, et alla chercher Pied- Léger.
La dame s'était rapprochée de la croisée, de manière à voir tout ce qui allait se passer. Mme Preston était, sur sa porte, et de nombreux curieux, voyant une voiture arrêtée, stationnaient, faisant toutes sortes de conjectures.
Jean entra un instant après, amenant Pied- Léger, et s'approcha du fermier, lui mit dans la main la bride du cheval et lui dit : « C'est un bon cheval.
— Il paraît du moins l'avoir été.
— Il l'est, je vous en réponds, c'est un bon che-
val !» Et ce disant, il le caressait et approchait sa tête de la sienne.
À ce moment entra une laitière; elle déposa son seau par terre, s'approcha de Jeun, lui mit le poing sous la figure, et le regardant en face :
« Me connais-tu? dit-elle.
— Je ne crois pas, répondit Jean ; votre figure ne m'est pas inconnue, mais je ne me rappelle pas où je vous ai vue.
— Vraiment, dit-elle en ouvrant sa main, mais alors tu te souviendras mieux d'avoir vu ceci, et tu nous diras sans doute ce que tu en voulais faire. »
En achevant ces mots elle lui présenta un penny d'argent. « Quoi ! s'écria Jean tout surpris; et où avez-vous trouvé cela? dites-le-moi, je vous en prie! Savez-vous où est le reste de mon argent ?
— Je ne sais rien de ton argent ; je ne sais même pas ce que tu veux dire, reprit la laitière. Réponds-
- moi seulement*: d'où tiens-tu cette pièce? on ne te l'a pas donnée, je suppose ? »
Et elle s'apprêtait à frapper le pauvre enfant, lorsque la dame appela Jean et crut devoir se mêler à l'entretien et chercher à éclaircir l'affaire de la pièce de monnaie.
« Oui, madame, dit la laitière en prenant un coin de son tablier, je venais ici par hasard, car
ma Betty est malade ; j'apportais donc le lait moimême, puisque ma Betty.... Vous connaissez ma Betty, dit-elle à Mme Preston en se retournant de son côté, ma Betty qui vous sert, ma Betty infatigable?
— Je n'en doute point, repartit la dame impatientée; mais arrivons, je vous en conjure, à la pièce de monnaie.
— Oh! c'est vrai; pendant que je venais ici, et que pour abréger mon chemin je suivais la prairie que vous voyez là-bas.... Vous ne pouvez la voir d'où vous êtes, mais venez ici et je vous montrerai....
— C'est bien, je vois.
— Je connais l'endroit, ajouta aussitôt Jean avec anxiété.
— Eh bien donc, pendant que je suivais la prairie, je vis partir de la haie deux garçons, l'un comme toi, fit-elle en désignant Jean du doigt, et je pense que c'était toi-même, l'autre un peu plus grand et d'une mauvaise figure, car pour celuilà je l'ai vu. J'aurais bien voulu les suivre, mais ils marchaient si vite que cela me fut impossible; je me contentai alors de les regarder et de voir ce qu'ils allaient faire. Je les vis entrer dans l'enclos de Mme Preston, aller à l'écurie, essayer d'ouvrir la porte, et, comme elle était fermée par une petite corde, ils prirent un couteau et la
coupèrent. Vous n'avez pas de couteau, que je vous montre.... »
Puis, lorsque le fermier lui eut fait passer le sien, elle ajouta :
« Là, dans le manche du couteau, se trouvait la pièce de monnaie : elle tomba par terre ; mais les deux garçons étaient si occupés qu'ils n'y prirent pas garde; ils ouvrirent la porte et ne tardèrent pas à s'éloigner. C'est alors que je m'approchai et que je vis avec surprise cette pièce de monnaie que mon mari m'avait donnée et que j'avais conservée pendant longtemps. Me diras-tu à présent, ajouta- 1- elle avec .colère, comment mon penny d'argent se trouvait dans le manche de ton couteau?
— Ce n'est pas moi que vous avez vu, répondit Jean ; mais quant à votre penny, je le reconnais ; votre mari me l'a donné, et je ne comprends pas comment il pouvait se trouver en d'autres mains que les miennes.
— C'est, dit le fermier, que les deux mauvais sujets l'ont volé en même temps que votre argent.
— Oh ! quel éclaircissement, répondit Jean ; courons après eux.
— Attendez , interrompit la dame ; mon domestique ira à votre place, Jean, et il montera à cheval, pour aller plus vite.
— Qu'il suive la route et moi le chemin de tra-. verse,, dit Truck, et nous ne tarderons pas à les rattraper. »
Pendant qu'ils étaient ainsi à la poursuite des voleurs, la dame fit venir son cocher et lui ordonna d'apporter ce qu'elle avait commandé. C'était unsuperbe harnachement, que le cocher plaça sur le dos de Pied-Léger.
• « Oh ! que c'est beau ! s'écria Jean dan3 le ravissement.
— Tu pourras en jouir, mon garçon, dit la dame; car tout est à toi. »
Les habitants du village se réunirent bientôt auprès de la chaumière de la veuve Preston ; chacun voulait connaître cette histoire, et apprendre de la bouche même du héros comment il avait pu s'attirer la générosité de la dame.
Les voleurs furent arrêtés; le fermier et le domestique les amenèrent tous les deux ; Jean reconnut aussitôt la jaquette rouge que portait le valet d'écurie, et jetant ses regards sur son complice, il se dit : « C'est lui, ce doit être lui, le malheureux, ce doit être Laurent. »
A ce moment une grande rumeur s'éteva; un homme à moitié ivre criait qu'il voulait voir, qu'il avait le droit de voir les voleurs, et que rien ne pourrait l'en empêcher; il força toutes les résistances, il s'approcha des malfaiteurs et soulevant le
chapeau que l'un d'eux avait enfoncé sur ses yeux pour ne pas être reconnu :
« Laurent! » s'écria le malheureux père, et il s'affaissa sur lui-même, accablé par la douleur.
Laurent se jeta aux genoux de son père, implora son pardon, et confessa toutes les circonstances du crime.
« Si jeune et si méchant! Qui donc a pu vous pervertir à ce point?
— Ce sont les mauvaises liaisons, répondit Laurent.
— Où et comment avez-vous fait de mauvaises liaisons ?
— Je ne sais. »
Pendant ce temps, le fermier fouilla les poches de Laurent, et en retira l'argent volé à Jean. Les enfants qui étaient présents ne savaient que penser de leur ancien camarade. Les parents se frottaient les mains en disant : « Ce ne sont pas nos enfants qui auraient fait cela ; * et quelques-uns rappelaient à ce sujet qu'ils l'avaient averti maintes fois que la paresse menait à tous les vices.
Quant au valet d'écurie, qui conserva, même en présence des aveux de Laurent, une contenance insolente, chacun désirait le voir jeter en prison. Les accusations de la laitière soulevèrent contre lui l'indignation générale.
« 11 faut, dit le fermier, le mener à la prison de Bristol.
— Oh ! dit Jean en prenant les mains de Laurent, laissez-le libre, laissez-le aller, je vous en prie.
— Et moi aussi, ajouta la mère Preston, songez au déshonneur qui va retomber sur sa famille. »
Le père de Laurent, en proie aux plus cruelles angoisses, s'écriait :
« C'est ma faute, c'est ma faute, c'est moi qui l'ai élevé dans la paresse....
— Laissez-le emmener en prison, dit Truck; il est trop jeune pour être condamné sévèrement ; et il vaut mieux pour lui passer quelques jours à présent dans la prison de Bredewel que d'achever de se pervertir ou d'aller dans cinq ans aux galères. »
On n'en dit pas davantage ; chacun approuva le fermier.
Laurent fut incarcéré pendant un mois à Bredewell, et son complice envoyé à Botany-Bay.
Pendant son incarcération, Laurent reçut de fréquentes visites de Jean, dont l'excellent naturel se montrait ainsi au grand jour. Laurent fut touché de la bonté de celui qu'il avait dévalisé, et, lorsqu'il sortit de prison, il se mit au travail. Bientôt, au grand étonnement de tous ceux qui le connaissaient, il se fit remarquer par son Aptitude et par son
activité; on le voyait toujours occupé, et, son caractère changeant sous l'influence bienfaisante du bon exemple, il perdit pour toujours le nom de Laurent le paresseux.
n soign.ii Pied-Léger. (Page la».)
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