LA NUIT DES QUAI RE- TEMPS
Un an plus tard, à minuit, le beau seigneur frappait encore à la porte du château.
— II ô ! Demoiselle, levez-vous. Il est temps de nous marier.
— Beau seigneur, quel temps fait-il?
— Demoiselle , il pleut à grand déluge. L'orage gronde à rendre sourd. II vente à décorner les taureaux.
— Beau seigneur, file ton chemin. — Je ne me marie pas encore.
Un an plus tard, à minuit, le beau seigneur frappait encore à la porte du château.
— Hô! Demoiselle, levez-vous. Il est temps de nous marier.
— Beau seigneur, quel temps fait-il?
— Demoiselle, il pleut à grand déluge.
L'orage gronde à rendre sourd. II vente à décorner les taureaux. La grêle tombe, épaisse, et grosse comme le poing.
— Beau seigneur, c'est la nuit des Quatre- Temps. Vite, il faut nous marier. — Hô! Bourtoumieu, debout. Selle et bride ma bourriquette blanche.
Hô! Bourtoumieu, selle, selle, Selle, selle ma bourriquette.
Une heure après, la vieille, vêtue en mariée, Bourtoumieu, et le beau seigneur, galopaient à travers le bois. — Il pleuvait à grand déluge. L'orage grondait à rendre sourd. Il ventait à décorner les taureaux. La grêle tombait, épaisse et grosse comme le poing.
— Hô! Bourtoumieu, fouette, fouette, Fouette, fouette ma bourriquette.
— Oui, demoiselle.
— Hô! Bourtoumieu, fouette, fouette, Fouette, fouette ma bourriquette.
Bourtoumieu, quel beau temps!
— Oui, demoiselle.
— Hô! Bourtoumieu, fouette, fouette, Fouette, fouette ma bourriquette.
Bourtoumieu, vois-tu ces lumières dans le bois?
— Oui, demoiselle. — Ce sont les loups qui nous poursuivent. Leurs yeux brillent dans la nuit noire.
— Hô! Bourtoumieu, fouette, fouette, Fouette, fouette ma bourriquette.
Non, Bourtoumieu. C'est le beau seigneur
LA NUIT DES QUATRE -TEMPS 7a
qui fait illuminer pour moi. Comme il est riche ! Comme il m'aime !
— Oui, demoiselle.
— Hô! Bourtouinieu, fouette, fouette, Fouette, fouette ma bourriquette.
Bourtoumieu, entends-tu ces cris dans le bois?
— Oui, demoiselle. — Ce sont les loups qui hurlent de faim. Gare à nous.
— Hô! Bourtoumieu, fouette, fouette, Fouette, fouette ma bourriquette.
Non, Bourtoumieu. C'est le beau seigneur qui fait chanter pour moi. Comme il est riche! Comme il m'aime!
— Hô ! Bourtoumieu, fouette, fouette, Fouette, fouette ma bourriquette.
Alors, les loups tombèrent sur la vieille et sa bourriquette. Bourtoumieu tira son épée; mais le beau seigneur l'arrêta.
— - Bourtoumieu, laisse ces bêtes manger à leur faim. Tu n'auras pas à t'en plaindre.
Les loups repus et partis, le beau seigneur dit :
— Bourtoumieu, mets pied à terre, et
regarde ce qu'il reste de la vieille et de sa bourriquette.
— Beau seigneur, de la vieille, il reste une jambe d'or. De la bourriquette, il reste quatre fers d'or, avec les clous de diamant.
— Bourtoumieu, tout est pour toi. Ramasse vite, et partons.
To s deux rentrèrent au château de la vieille demoiselle, et ils y vécurent riches et heureux.
Il y avait, une fois, un jeune homme beau comme le jour, honnête comme For, fort et hardi comme Samson. C'était le fils d'une marquise veuve, le fils d'une marquise méchante comme l'enfer. Tous deux vivaient ensemble, dans un superbe château.
Un soir, le marquis dit à sa mère :
— Mère, je suis amoureux fou de la Belle Madeleine. J'entends l'épouser dans trois jours. Consentez-vous à notre mariage?
La marquise ne répondit pas.
— Mère, je devine ce que vous pensez. Vous avez peur d'une bru. Vous avez peur de ne plus commander dans ce château. Soyez sans crainte. Vous y serez toujours maîtresse. La Belle Ma-
deleine sera votre première servante. — Consentez-vous à notre mariage?
La marquise ne répondit pas.
— Encore une fois, mère, consentez-vous à notre mariage?
— Non.
— Eh bien, mère, j'ai l'âge voulu pour me passer de votre consentement.
Trois jours après, le marquis épousait la Belle Madeleine, et remmenait dans son superbe château.
— Ecoute, femme. Ma mère te hait de tout son cœur. Elle a peur de ne plus commander ici. J'entends qu'elle y soit toujours maîtresse. Tu seras sa première servante.
— Marquis, vous serez obéi.
Ce qui fut dit fut fait. La marquise demeura maîtresse au château, et la Belle Madeleine fut sa première servante. Pourtant, la marquise haïssait sa bru de tout son cœur, et préparait le bon moment pour la brouiller à mort avec son mari.
Un an plus tard, la Belle Madeleine accouchait de deux filles jumelles, jolies, jolies comme des cœurs.
Mais le bonheur ne dure pas.
Un beau matin, le marquis reçut une lettre.
— Mère, femme, écoutez. Le roi m'appelle à la guerre. Dans une heure, je serai parti. Ne pleurez pas. Vous aurez de mes nouvelles. Soignez mes deux filles. Soignez-les bien. Mère, j'entends qu'ici vous soyez toujours maîtresse au château. Femme, j'entends que tu sois toujours la première servante de ma mère.
— Marquis, vous serez obéi.
Un heure après, le marquis était parti pour la guerre, monté sur son grand cheval noir.
La Belle Madeleine n'oublia pas sa promesse. Elle soigna bien ses deux filles. La marquise fut toujours maîtresse au château. La Belle Madeleine fut sa première servante.
Pendant sept ans, le marquis donna souvent de ses nouvelles. La guerre durait toujours.
Les deux sœurs jumelles étaient toujours jolies, jolies comme des cœurs, sages comme de petites saintes. Vingt fois par jour, la marquise les faisait pleurer. Mais la Belle Madeleine les soignait. Déjà, les pauvres enfants savaient réciter par cœur leurs prières et leur caté-
chisme. Avec leur mère, elles apprenaient à lire, à coudre, à filer.
Dans toutes ses lettres, le marquis ne manquait jamais de marquer :
« Soignez mes deux filles. Soignez-les bien. Mère, j'entends que vous soyez toujours maîtresse au château. Femme, j'entends que tu sois toujours la première servante de ma mère. »
Pourtant, la marquise haïssait toujours sa bru cle tout son cœur, et préparait le bon moment pour la brouiller à mort avec son mari,
A l'insu de la Belle Madeleine, elle écrivit un jour au marquis :
« Ta femme est une coquine. Elle court après les galants. Elle ne soigne pas tes deux biles, et les fait pleurer vingt fois par jour. »
Le marquis répondit secrètement à sa mère :
« Mère, patience. Soignez mes deux filles. Soignez-les bien. La guerre va finir. Comptez qu'à mon retour, ma coquine de femme et ses galants passeront un vilain quart d'heure. »
Un jour, le marquis écrivit :
« Mère , la guerre est finie . Dans sept semaines, je serai de retour au château, »
Alors, la marquise pensa :
— Voici le bon moment pour brouiller mon fils à mort avec sa coquine de femme.
Cela pensé, la marquise appela la Belle Madeleine, ses deux filles, et un valet qui ne valait pas grand argent.
— Ecoute, souillon. Ecoute cetie lettre de ton mari; mais tu ne la liras pas. Ton mari m'écrit : « Ma femme est une coquine. Elle court après les galants. Qui me prouve que ses deux filles sont de moi? Mère, faites scier les deux bras à cette vaurienne. Puis, jetezla dehors, et ses deux bâtardes avec elle. » — Valet, tu as entendu. Obéis.
La Belle Madeleine se soumit comme une sainte. Le valet lui scia les deux bras. Quand ils furent à terre ses deux filles les ramassèrent en pleurant. Gela fait, toutes trois partirent à la grâce de Dieu.
Enfin, le marquis revint de la guerre.
— Bonjour, mère. Où est ma femme? Où sont mes deux filles?
— Mon fils, ta coquine de femme s'en est allée courir le monde avec un galant et ses deux bâtardes.
Alors, le marquis devint triste, bien triste.
Pourtant, le pauvre homme se méfiait. Il tenta de questionner les servantes et les valets du château. Mais nul n'osa parler, par crainte de la marquise.
Un jour de printemps, le marquis songeait à sa fenêtre. Il était triste, bien triste. Il songeait à ses deux filles. Il songeait à la Belle Madeleine.
Sur le contrevent, trois jolies hirondelles chantaient leur chanson.
— Hirondelles, jolies hirondelles, dites-moi si ma mère m'a menti.
— ïiri, tiri, tiri. — Marquis, ta mère t'a menti.
— Hirondelles, jolies hirondelles, dites-moi où sont mes deux filles? Dites-moi où est ma femme? Dites-moi où est la Belle Madeleine?
— Tiri, tiri, tiri.
Du contrevent, les trois jolies hirondelles s'envolèrent, pour ne revenir jamais, jamais.
Alors, le marquis descendit à l'écurie, détacha son grand cheval noir, lui mit la bride et la selle, et partit au grand galop.
Pendant que tout cela se passait, la Belle Madeleine s'en allait à la grâce de Dieu. Elle
s'en allait, avec ses deux filles portant les deux bras de leur pauvre mère. Par bonheur, les braves gens prenaient pitié d'elles, et ne leur refusaient jamais l'aumône.
Toutes trois marchèrent ainsi longtemps, bien longtemps. Un soir, elles arrivèrent sur le bord d'une rivière.
Au bord de la rivière, trois vieux pauvres se disaient :
— Comment ferons-nous pour passer l'eau?
— Pauvres, dit la Belle Madeleine, je suis forte. Montez sur mon dos. Je vous passerai tour à tour.
La Belle Madeleine prit un des trois vieux pauvres sur son dos, et le porta de l'autre côté de l'eau.
— Merci, Belle Madeleine. M'as-tu trouvé bien lourd à porler?
— Pauvre, je t'ai trouvé plus lourd à porter que je ne saurais le dire.
— Belle Madeleine, je suis saint Jean. Ta charité te sera payée.
La Belle Madeleine s'en retourna chercher un autre vieux pauvre, et le porta de l'autre côté de l'eau.
— Merci, Belle Madeleine. M'as-tu trouvé bien lourd à porter?
— Pauvre, je t'ai trouvé moins lourd à porter que ton compagnon.
— Belle Madeleine, je suis saint Pierre. Ta charité te sera payée.
La Belle Madeleine s'en retourna chercher le dernier des trois vieux pauvres, et le porla de l'autre côté de l'eau.
— Merci, Belle Madeleine. M'as-tu trouvé bien lourd à porter?
— Pauvre, je t'ai trouvé plus léger à porter que je ne saurais le dire.
— Belle Madeleine, je suis le Bon Dieu. Ta charité te sera payée. Maintenant, va chercher tes deux filles.
La Belle Madeleine obéit.
Alors, le Bon Dieu dit aux deux filles :
— Donnez-moi les bras de votre mère.
En un moment, les deux bras se trouvèrent rattachés au corps.
— Belle Madeleine, tu vas repartir aussitôt avec tes deux filles. Toute la nuit, vous marcherez, sans manger ni boire, sans vous reposer jamais. Au lever du soleil, vous arriverez dans
une grande ville. Là, vous louerez une maisonnette, et vous y travaillerez pour gagner votre pauvre vie.
— Bon Dieu, vous serez obéi.
Le Bon Dieu partit avec saint Jean et saint Pierre.
Le lendemain, au lever du soleil, la Belle Madeleine et ses deux filles arrivaient dans la grande ville. Là, elles louèrent une maisonnette, et y travaillèrent, pour gagner leur pauvre vie. De grand matin, toutes trois prenaient leur quenouille, et filaient ensemble du lin jusqu'à l'heure du coucher.
A ce métier, les deux filles finirent, un soir, par s'écorcher les doigts avec leurs fuseaux.
— Pauvres enfants, dit la Belle Madeleine, venez que je vous soigne. — Et maintenant, allez dormir. Jusqu'à ce que le Bon Dieu vous guérisse, je filerai du lin nuit et jour, pour gagner notre pauvre vie.
Les deux filles obéirent, et la Belle Madeleine se remit à filer du lin.
Pendant que tout cela se passait, le marquis courait le monde depuis sept ans, monté sur son grand cheval noir. Partout, il demandait
des nouvelles de la Belle Madeleine et de ses deux filles. Mais nul n'était en état de lui répondre.
Un soir, à minuit passé, le pauvre homme arriva dans une grande ville. La pluie tombait à grand déluge.
Le marquis mit pied à terre, et vint s'abriter, avec son grand cheval noir, sous l'auvent d'une maisonnette.
C'était la maisonnette où ses deux filles dormaient, tandis que sa femme, la Belle Madeleine, filait du lin pour gagner leur pauvre vie. La lumière brillait à travers les fentes de la porte, et le marquis écoutait, tandis que la pluie tombait toujours à grand déluge.
Le lin disait à la Belle Madeleine :
— Belle Madeleine, est-il un sort plus triste que le mien? — On me jette en terre. On m'arrache. On me décapite. On me noie. On me frappe à grands coups de maillet. On me met rôtir au grand soleil. On me brise les os. On me passe au peigne de fer. On me file. On me met en toile. On me noie. On me tord. On me bat. — Belle Madeleine, est-il un sort plus triste que le mien?
— Tais-toi, lin, répondait la Belle Madeleine. Mon sort est encore plus triste que le tien. — Lin, il fut un temps où je vivais en marquise, dans un beau château, avec celui que j'aimais. C'était un homme beau comme le jour, honnête comme For, fort et hardi comme Samson. Par malheur, il m'avait épousée sans le consentement de sa mère. Le Bon Dieu nous a châtiés. Pourtant, sa mère était toujours demeurée maîtresse au château. J'étais sa première servante. Lin, mon mari partit un jour pour la guerre; mais il n'en est pas revenu. Pendant sept ans, je l'attendis. Alors, sa mère me fit scier les deux bras, et me chassa du château. Avec mes deux filles, nous partîmes à la grâce de Dieu. Mais Dieu est bon. Il m'a rendu mes deux bras. Lin, nous te filions ici toutes trois. Mais, ce soir, mes filles se sont toutes deux blessées au doigt avec leurs fuseaux. Voilà pourquoi je les ai envoyées dormir. Yoilà pourquoi je file seule, et filerai nuit et jour, pour gagner notre pauvre vie. — Lin, tu le vois, mon sort est plus triste que le tien.
D'un grand coup de pied, le marquis enfonça la porte.
— Ma femme! Ma pauvre femme! Mes filles! Mes pauvres filles!
Tous quatre passèrent le reste de la nuit à s'embrasser.
Sept semaines plus tard, ils étaient de retour dans leur château.
— Mère, dit le marquis, vous m'avez menti. Par vous, ma brave femme et mes deux pauvres filles ont souffert quatorze ans mort et passion. — Retirez-vous dans un couvent. Le Bon Dieu vous pardonnera votre péché.
Alors, la Belle Madeleine et ses deux filles se mirent à crier et à pleurer.
— Non, non. Nous ne voulons pas que votre mère se retire dans un couvent. Nous entendons qu'elle soit toujours maîtresse au château. Nous entendons être ses premières servantes.
Alors, la marquise se repentit. Elle demanda pardon à son fils, à la Belle Madeleine, à leurs . deux filles, et ils vécurent longtemps heureux,
11 y avait, une fois, un roi fort comme une paire de bœufs, vaillant comme une épée, honnête comme For. Ce roi faisait son métier mieux que personne. Nul ne pouvait dire, sans mentir, qu'il ne gagnât pas l'argent des impôts. Chaque matin, il entendait la messe, à genoux par terre, et faisait, à la sortie, de grandes aumônes, sur la porte de l'église. Le roi avait trouvé moyen de savoir ce qui se passait partout. Il avait toujours force soldats prêts à marcher, et force juges rouges bien payés. Quand on venait lui dire que ses ennemis voulaient l'attaquer, il partait aussitôt, en grand secret, avec sa troupe, et tuait tout ce méchant monde. Quand il savait
qu'un homme avait tué ou volé, il disait à ses juges rouges :
— Jugez cet homme à mort.
Les juges rouges gagnaient leur paie, et le bourreau travaillait, un jour de foire, devant le peuple. — Il faut que la mort soit un exemple, surtout pour les enfants, qui peuvent, un jour, être tentés de mal faire.
De cette façon, le roi avait fini par se faire craindre partout, et respecter dedans et dehors. Chacun vivait en paix, et voyageait, de jour et de nuit, sans crainte des mauvaises rencontres.
Pourtant, le roi n'était pas heureux. Il avait une femme méchante comme l'enfer. Tous les ans, elle lui faisait deux filles jumelles, qui ne valaient pas mieux que leur mère. Le roi prenait son mal en patience, et pensait :
— Ma femme me fait des filles, comme une poule pond des œufs, mais elle est incapable de me donner des garçons. Cela est bien malheureux pour moi, et pour le peuple que je commande.
Enfin, les choses en vinrent au point que les nobles et les riches du pays s'assemblèrent, et allèrent trouver le roi dans son Louvre.
l — Bonjour, roi.
— Bonjour, mes amis. Pourquoi êtes-vous venus ici?
— Roi, nous sommes venus ici, pour vous dire que la reine vous fait des filles, comme une poule pond des œufs. Mais elle est incapable de vous donner des garçons. Un jour pourrait venir, où vos gendres se partageraient le pays, et rendraient les gens plus malheureux que les pierres. Il ne faut pas que cela soit. Roi, tâchez d'avoir un fils tel que vous, pour vous aider quand vous serez vieux, et pour nous commander quand vous serez mort.
— Mes amis, vous avez raison. Ne vous tourmentez pas davantage. Le temps viendra où vous verrez que je sais pourvoir à tout. — Maintenant, allons dîner et jouer aux cartes.
Le roi, les nobles et les riches, allèrent s'attabler pour manger, boire, et jouer aux cartes jusqu'à la nuit. — Quand les invités furent partis, le roi manda son intendant.
— Mon ami, tu sais que je suis forcé de faire une pension de cent écus à tous les pères qui ont au moins douze garçons vivants.
— Roi, j'aurais tort de ne pas le savoir. C'est
moi qui paie les pensions de vos deniers. Centj pères sont dans ]e cas que vous dites; et je paie, de votre part, à nonante-neuf, une pension de cent écus.
Alors, le roi regarda de travers son intendant.
— Écoute, j'entends que toutes mes de tics soient payées. Prouve -moi, sur-le-champ, que tu n'as pas tort de n'avoir pas pensionné le centième père, comme les nonante-neuf autres. Sinon, je ne donnerais pas deux liards de ton cou.
— Roi, je crois mon cou fort solide. Ce n'est pas sur lui que votre bourreau travaillera. — Pendant que vous étiez à dîner et à jouer aux cartes, avec les nobles et les riches, on est venu me dire qu'il y avait, au bois du Gajan, proche Lectoure, un bûcheron, marié avec une femme belle comme le jour, et sage comme une sainte. Cinq fois, la femme a fait, tous les ans, deux frères jumeaux. Hier, elle en a fait deux autres. Sur-le-champ, j'ai commandé de payer la pension. Un valet la portera demain matin.
— Mon ami, tu ne voles pas tes gages. Je suis content de toi. — Donne au valet une charge
l'or pour la porter au bûcheron. Aussitôt que jet or sera compté, le bûcheron partira, avec >es enfants, grands et petits, pour ne revenir Liais. Il laissera sa femme, toute seulette lans sa maison.
— Roi, vous serez obéi.
Le lendemain soir, tout était fait comme le
roi avait dit.
Trois mois se passèrent sans qu'il fût plus parlé de rien. Mais un matin, le roi se réveilla en criant :
— Ho! valets! Debout, fainéants! Vite, mon fouet. Vite, ma trompe. Vite mon meilleur cheval et ma meute.
Cinq minutes après, le roi était en selle, et partait au grand galop, sonnant de la trompe, au milieu de ses chiens, qui criaient comme une bande de diables. Sept heures après, il descendait devant la porte de la maison, où la bûcheronne était demeurée seulette.
— Bonjour, bûcheronne. Je suis le roi.
— Bonjour, roi. Qu'y a-t-il pour votre service?
— Bûcheronne, fais à dîner, et mets mon couvert, pendant que j'enfermerai mon cheval et mes chiens à l'étable.
— R.oi, vous serez obéi.
Quand le dîner fut prêt et le couvert mis, le roi s'attabla. La bûclieronne le servait.
— Bûcheronne, je t'ai pris ton mari et tes enfants. Tu ne les re verras jamais, jamais. — Pour mon malheur et celui des autres, je suis marié à une femme méchante comme l'enfer. Elle me fait des filles, comme une poule pond des œufs. Mais elle est incapable de me donner des garçons. Ce qui lui manque, tu l'as. Voilà pourquoi je suis venu. Nous aurons ensemble un fils, qui m'aidera quand je serai vieux, et qui commandera quand je serai mort.
— Roi, vous serez obéi.
Le roi passa donc la nuit dans la maison, avec la bûcheronne. — Le lendemain, au point du jour, il entra dans l'étable, sella son cheval, et lâcha sa meute. Quand il fut en selle, le roi dit :
— Bûcheronne, adieu. Dans neuf mois, tu feras un fils beau comme le jour. Il aura une fleur de lys d'or sur la langue. Cet enfant, tu le feras baptiser, et tu diras au curé : « Le roi veut qu'il s'appelle Louis, comme son père. »
— Roi, vous serez obéi.
— Bûcheronne, ce que nous avons fait
insemble est un péché mortel. Si le Bon Dieu nous prenait maintenant, nous irions tout droit in enfer. Mais nous nous confesserons, et nous lirons au prêtre : « Il ne fallait pas que la ,erre du roi fût partagée. Il ne fallait pas que a paix du peuple fût perdue. » Le prêtre nous pardonnera. — Adieu nous ne nous reverrons amais, jamais.
Le roi partit au grand galop avec sa meute. — Mais il ne sonnait plus de la trompe, comme m venant. La bûcheronne ne le revit jamais, amais. A l'entrée de la nuit, il était rentré lans son Louvre.
— Roi, dit la reine, d'où venez-vous? Où ivez-vous passé votre temps depuis hier?
— Je viens d'où il me plaît. Tu ne le sauras Das. — Depuis hier, j'ai passé mon temps avec une femme, qui me fera un garçon pour tn'aider quand je serai vieux, et pour commander quand je serai mort.
La reine ne répondit rien, mais elle pensa :
— Patience ! Tu me paieras ça.
En effet pendant le souper, elle donna un breuvage assoupissant au roi, qui s'alla coucher, et s'endormit comme un plomb. Alors,
la reine se leva, sortit du château, et s'en allai trouver son galant.
— Galant, veux-tu être roi? Je serai ta reine.
— Mie, je le veux.
— Eh bien, suis-moi.
Tous deux s'en allèrent dans la chambre du roi, qui dormait toujours comme un plomb. Alors, le galant lui lia les pieds, les mains, et le chargea sur un cheval, comme un sac de blé. Cela fait, il prit la bête par la bride, et partit loin, bien loin, du côté du soleil levant. Le surlendemain, avant la nuit, il était dans une tour bâtie sur la cime d'une haute montagne. Contre les murailles de cette tour, le fer, le pic et la mine ne pouvaient rien. Pour ouvrir et fermer la porte de fer, il fallait une clef d'or, une clef d'or unique au monde.
Le galant prit la clef d'or, la clef d'or unique au monde, qui nuit et jour pendait à son cou, ouvrit la porte de fer, porta le roi dans la tour, et l'enchaîna avec une grosse chaîne de fer plombée dans le sol. Puis, il plaça près du prisonnier un pain noir et une cruche d'eau, referma la porte de fer à triple tour, et repartit
dans la nuit noire. Au lever du soleil, il était auprès de la reine.
— Mie, ton homme ne nous gênera plus. — ; Si je l'avais tué, il n'aurait souffert qu'un moment. Je F ai porté loin, bien loin, du côlé du soleil levant. Je l'ai porté dans une tour, à la cime d'une haute montagne. Contre les murailles de celte tour, le pic et la mine ne peuvent rien. Pour avoir et fermer la porte de fer, il faut une clef d'or, une clef d'or unique au monde, qui pend nuit et jour à mon cou. Là, ton homme est enchaîné avec une grosse chaîne de fer plombée dans le sol. Près de ce gueux, j'ai mis un pain noir et une cruche d'eau. Le premier jour de chaque mois, j'irai lui porter même pitance. — Maintenant, mie, dis-moi où sont toutes tes filles.
— Galant, toutes mes filles sont dans leurs chambres.
Alors, le galant entra dans les chambres des filles, et les tua toutes sans miséricorde. — Par ce moyen, le galant et la reine furent les maîtres du pays.
Quand le roi se réveilla dans sa tour, il se mit à songer bien tristement.
— Ce que je souffre, je le mérite. J'ai fait un péché mortel, quand je suis allé trouver la bûcheronne. — Pourtant il ne fallait pas que ma terre fût partagée entre mes gendres. Il ne fallait pas que la paix du peuple fût perdue.
Pendant que le roi songeait et pleurait dans sa tour, la bûcheronne vivait seulette dans sa maison. Au bout de neuf mois, elle accoucha d'un garçon beau comme le jour. Il avait une tleur de lys d'or sur la langue. Trois jours après, la bûcheronne le portait elle-même à l'église, et disait au curé :
— Curé, baptisez cet enfant. Il a une fleur de lys d'or sur la langue. Le roi veut qu'il s'appelle Louis, comme son père.
Le curé obéit, et la bûcheronne rapporta l'enfant dans sa maison. Là, ils demeurèrent quinze ans, travaillant comme des galériens, et gagnant tout juste de quoi ne pas mourir de faim. — Souvent, l'enfant disait à sa mère :
— Mère, mon père est-il mort ou vivant? La bûcheronne se taisait. — Mais un jour,
elle parla.
— Mon ami, ton père n'est pas mort. Ton père est roi. Voilà pourquoi tu as une fleur de
lys d'or sur la langue. — Ecoute. Déjà, tu es fort, adroit et hardi. A vingt et un ans sonnés, tu seras un homme. Alors, pars à la recherche de ton père. Moi, je vais me rendre religieuse dans un couvent. Adieu. — Adieu. — Nous ne nous reverrons jamais, jamais.
— Mère, vous serez obéie.
Le garçon salua sa mère, et partit. Un mois après, il était soldat à l'étranger. — A vingt et un ans sonnés, il était capitaine.
— Bon! — Maintenant, je suis un homne. Il s'agit d'obéir à ma mère, et de partir à la recherche de mon père.
Le capitaine alla trouver son général.
— Bonjour, mon général.
— Bonjour, capitaine. Que me veux-tu?
— Mon général, donnez-moi mon congé. — J'ai besoin de faire un grand voyage, pour obéir à ma mère.
— Capitaine, voilà ton congé. Pars, et que le Bon Dieu te conduise.
— Merci, mon général.
Le capitaine salua son général et sorlit. Une heure après, il montait à cheval et partait à la recherche de son père.
Pendant un an, le capitaine voyagea chaque jour, du lever au coucher du soleil. Bien souvent, il pensait :
— Méfie-toi. Tu ne t'es pas chargé d'un petit travail. Tâche de ne rien dire, de ne rien faire, qui donne à comprendre ce que tu veux.
Enfin, le capitaine arriva dans le pays de son père. Sur la route, un vieux pauvre cheminait, le hâton à la maiu, la hesace sur le dos.
— La charité, monsieur, s'il vous plaît, pour l'amour de Dieu et de la sainte Vierge Marie Pater noster, qui es in cœlis, sanctificetur...
— Tiens, pauvre. Prends cet écu, et prie le Bon Dieu pour moi.
— Merci, monsieur. Vous serez ohéi.
— Dis-moi, pauvre, quel est le roi qui commande en ce pays?
— Monsieur, le roi qui commande en ce pays, depuis vingt et un ans passés, est une franche canaille. La reine vaut aussi peu que lui. — Parlez-moi de l'ancien roi. En voilà un, qui était juste et aumônier. Qui sait ce qu'il est devenu?
— Est-il mort?
— Monsieur, je le crois. Pourtant, je n'en
suis pas sûr. — Un jour, le brave homme n'a plus reparu. Alors, le galant de la reine a tué toutes les filles de l'ancien roi. Ce n'est pas dommage. Elles seraient devenues pires que leur mère. Le galant de la reine a épousé sa maîtresse, et tous deux commandent, pour le malheur du pays.
Le pauvre se tut, et le capitaine repartit. Alors, il pensa :
— Méfie-toi. Tu ne t'es pas chargé d'un petit travail. Tâche de ne rien dire, de ne rien faire, qui donne à comprendre ce que tu veux. — Peut-être ce pauvre a-t-il dit la vérité.
Le pauvre avait dit la vérité. Le capitaine lit parier plus de vingt personnes. Toutes haïssaient le roi et la reine, et regrettaient l'ancien roi.
Enfin, le capitaine arriva devant le Louvre de son père, et frappa sans peur ni crainte.
— Pan! pan! Yalets, voici la nuit. Je crève de faim et de soif. Mon cheval n'en peut plus. Faites-moi parler au roi. Il ne me refusera pas à souper et à coucher, pour cette nuit.
— Monsieur, depuis ce matin, le roi est parti seul en voyage, monté sur son grand cheval
blanc. 11 ne reviendra que demain soir, au coucher du soleil. — La reine est seule dans son Louvre.
— Eh bien! valets, faites-moi parler à lareine. Les valets obéirent.
-— Bonsoir, reine. Voici la nuit. Je crève de faim et de soif. Mon cheval n'en peut plus. Ne me refusez pas à souper et à coucher, pour cette nuit.
— Mon ami, viens souper avec moi.
Valets, préparez une belle chambre.
Tous deux allèrent s'attabler. Le capitaine était si beau, si beau, que la vieille reine en tomba sur-le-champ amoureuse à perdre la tête.
— Mon ami, mange à ta faim. Bois à ta soif. Ne te laisse manquer de rien.
Le souper fini, la vieille reine renvoya les valets, et sauta au cou du capitaine.
— Écoute. Tu es beau. Je suis amoureuse de toi. Faisons semblant d'aller nous coucher. Mais, quand les gens du Louvre seront endormis, viens me trouver dans ma chambre. Je te recevrai dans mon lit, et nous ferons l'amour ensemble.
— Reine, vous serez obéie.
Tous deux firent semblant d'aller se coucher. Mais, quand les gens du Louvre furent endormis, le capitaine alla trouver la vieille reine dans sa chambre. Elle le reçut dans son lit, et ils firent l'amour ensemble.
Tout en faisant l'amour, ils devisaient de bien des choses.
— Galant, veux-tu être roi? Je serai ta reine.
— Mie, tu es si belle, si belle, que je mourrais de ne plus te voir. Que faut-il faire pour être roi?
— Galant, il faut tuer mon mari, qui me fait souffrir mort et passion.
— Mie, dis-moi où est ton mari?
— Galant, depuis hier malin, mon mari est parti seul en voyage, monté sur son grand cheval blanc. Il ne reviendra que demain soir, au coucher du soleil.
— Mie, dis-moi où est allé ton mari?
— Galant, mon mari s'en est allé loin, bien loin, du côté du soleil levant. Il s'en est allé sur la cime d'une haute montagne, porter une miche de pain noir et une cruche d'eau à un
vieux prisonnier qui, depuis vingt et un ans passés, vit enchaîné dans une tour. — Encore un rien qui vaille, celui-là. J'entends qu'il y passe, comme mon mari.
— Mie, dis-moi comment j'entrerai dans la tour?
— Galant, contre les murailles de la tour, le pic et la mine ne peuvent rien. Pour ouvrir et fermer la porte de fer, il faut une clef d'or, une clef d'or unique au monde.
— Mie, je t'aime. Mie, tu es plus belle que le jour. — Mie, pauvre mie, dis-moi vite où est la clef d'or, la clef d'or unique au monde.
— Galant, la clef d'or, la clef d'or unique au monde pend nuit et jour au cou de mon mari.
— Ali! gueuse! Je sais tout. Tu as fini de mal faire.
D'un tour de main, le capitaine étrangla la vieille reine, ouvrit la fenêtre et jeta la carcasse dans la cour.
L'aube était déjà venue.
En deux minutes, le capitaine s'habilla, ceignit son épée, et alla se pendre à la corde de la cloche du Louvre.
LE ROI ENCHAÎNÉ jOo
— Tan-tan tan-tan tan-tan.
Au bruit de la cloche, valets et servantes accoururent, à moitié vêtus.
— Braves gens, je suis le fils de l'ancien roi. Regardez. La fleur de lys d'or est sur ma langue. — Braves gens, la vieille reine a fini de mal faire. Ramassez sa carcasse dans la cour. Les chiens en feront bonne chère. Braves gens, après-demain matin, au lever du soleil, nous aurons ici notre maître à tous. Vite, donnez l'avoine à mon cheval, et mettez-lui la bride et la selle.
Le capitaine partit au grand galop. Sur le coup de midi, il arrivait à la tête d'un pont, jeté sur une rivière large et profonde. De l'autre côté de la rivière, arrivait le mari de la vieille reine, monté sur son grand cheval blanc.
Le capitaine tira sur la bride de sa monture, et mit l'épée au soleil.
— Hô ! là-bas, l'homme au grand cheval blanc! Arrête. On ne passe comme ça.
— Cavalier, que me veux-tu?
— Ce que je veux, canaille! Je veux ta vie. Ce que je veux, rien qui vaille! Je veux la clef d'or, la clef d'or unique au monde qui pend
nuit et jour à ton cou. Ce que je veux, bandit? Je veux délivrer mon pauvre père, enchaîné dans sa tour. — Hardi! Dégaine. Faisons bataille.
Les cavaliers partirent au grand galop. Du premier coup d'épée, le capitaine coucha son ennemi mort sur le pont. Alors, il mit pied à terre, et saisit la clef d'or, la clef d'or unique au monde, qui nuit et jour pendait au cou du mari. Cela fait, il enleva la carcasse comme une plume, et la lança dans la rivière large et profonde.
— Tenez, poissons. Faites bonne chère, avec îa carcasse de ce brigand.
Le capitaine sauta sur sa bête, et repartit au galop, emmenant, par la bride, le grand cheval blanc de son ennemi. Le même soir, une heure avant le coucher du soleil, il ouvrait la porte de fer de la tour avec la clef d'or, avec la clef d'or unique au monde qu'il avait saisie pendue au cou du mari.
En entrant, il salua jusqu'à terre.
— Bonjour, roi. Ceux qui vous tenaient ici prisonnier ont fini de mal faire. — Attendez, que je rompe votre grosse chaîne de fer.
— Mon ami, ma grosse chaîne de fer est trop forte. Jamais tu ne la rompras.
— Roi, patience. Vous allez voir.
Le capitaine était fort comme pas un. Dans ses mains, la grosse chaîne de fer se rompit, comme un lien de paille.
— Roi, voilà qui est fait. Vous êtes libre.
— Merci, mon ami. Tu es fort. Moi, à ton âge, j'en aurais fait autant que toi. Dis-moi, comment t'appelles-tu?
— Roi, je m'appelle Louis. Ma mère était une bûcheronne.
— Tu t'appelles Louis I Ta mère était une bûcheronne! Vite, vite, fais voir ta langue.
Le capitaine fit voir sa langue, marquée d'une fleur de lys d'or.
Alors, le vieux roi pleura.
— Tu es mon fils! Tu es mon fils! Je suis content d'être le père d'un garçon fort et hardi comme toi.
— Roi, nous n'avons plus rien à faire ici. Nos chevaux nous attendent à la porte.
Le capitaine aida le roi à enfourcher le grand cheval blanc, et sauta sur sa monture.
— Hardi ! Au galop !
Le lendemain, au lever du soleil, ils arrivaient au Louvre. Sur la porte, valets et servantes attendaient, avec tous les gens du pays. Alors, le capitaine descendit de cheval, et salua le roi jusqu'à terre.
— Roi, vous êtes chez vous. Commandez.
Nous sommes tous ici pour vous obéir.
— Mon fils, je suis trop vieux pour commander. J'entends que tu prennes ma place. Demain, je me rends moine dans un couvent,, pour y prier le Bon Dieu jusqu'à la mort. — Et maintenant, à table! Valets, servantes, faites boire et manger tous ces braves gens.
Le lendemain, le vieux roi se rendit moine dans un couvent, pour y prier le Bon Dieu jusqu'à la mort. Le fils prit la place de son père, et commanda longtemps pour la justice et le; bonheur du pays.