JULES RENOUARD ET C", LIBRAIRES-ÉDITEURS
Rue de Tournon, i
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PREFACE
I 'histoire de ces contes formerait elle- -même un conte charmant, si elle n'é- ' tait vraie d'un bout à Tautre.
II y avait une fois deux frères très savans, ce qui se voit souvent en Allemagne, et très unis, ce qui ne se voit pas
toujours. Ces deux frères portaient un nom célèbre depuis plus de cent ans : ils s'appelaient Grimm.
Ils firent leurs études ensemble à l'Université
II PRÉFACE
de Gœttingue, aimés de leurs professeurs et de leurs camarades, l'ainé instruisant le plus jeune dans leurs travaux, le plus jeune amusant l'aîné dans leurs jeux. Us se partageaient tous les prix à la fin de l'année ; mais ils triomphaient sans envie, car leur modestie égalait leur mérite, et il était encore honorable de vaincre après eux.
Quand nos enfans furent des hommes , et nos écoliers des docteurs, ils se dirent : « Qu'allonsnous faire ? Le commerce étouffe l'esprit ; le barreau dessèche le cœur ; la médecine est une loterie ; la diplomatie, une école de mensonge ; la guerre, un coupe-gorge. Les voyages lointains nous sépareraient, et puis nous aimons tant notre pays! Restons ensemble à Gœttingue, et soyons professeurs. Nous aimerons nos élèves comme nos maîtres nous ont aimés, et nos élèves nous aimeront comme nous avons aimé nos maîtres. »
Ce qui fut dit, fut fait, et les deux frères s'attachèrent à l'Université de Gœttingue, dont ils devinrent bientôt la lumière et la gloire.
Cependant, tout en instruisant les autres, ils
PRÉFACE. m
continuèrent de s'instruire eux-mêmes. La science n'est-elle pas un escalier sans fin, qui se perd dans lescieuxîNos professeurs s'arrêtèrent prudemment à un échelon, mais au plus solide, l'étude de la vieille langue, de la vieille littérature et des vieilles coutumes germaniques. Us s'y livrèrent avec une ardeur toute filiale, et publièrent des travaux du plus grand prix, notamment une Grammaire qui ferait rougir nos grammaires françaises , un livre merveilleux sur la Mythologie des peuples du Nord, et un Traité des origines et des institutions de V Allemagne, véritable monument national.
Bref, du nom illustre qu'ils portaient, nos deux savans firent un nom populaire.
Or, tout en fouillant leur mine souterraine, MM. Grimm en firent jaillir des rayons qui offusquèrent le gouvernement... Il y a des gouvernemens-hiboux qui ont peur du soleil. Un jour , l'aîné reçut une lettre qui lui enlevait du même coup son titre et sa place, les honneurs et la fortune...
Il court chez son frère, et lui dit :
IV PRÉFACE
— Je suis destitué ; je n'ai plus que ton foyer pour asile et ton cœur pour soutien.
— Alors embrassons- nous, frère, répond le cadet, car je suis destitué aussi.
Et voilà nos professeurs déjà consolés, se demandant pour la seconde fois : « Qu'allons-nous faire? »
La même idée leur vint à tous deux en même temps :
— On nous chasse de la grande maison de l'Université, allons vivre sur les grandes routes. On nous ôte le sceptre des professeurs, prenons le bourdon des pèlerins. .. Nous en savons et nous en avons déjà dit bien long (*) sur les vieilles traditions de notre pays, mais les bonnes femmes, les pâtres et les mendians en savent encore plus long que nous... Allons les visiter et les interroger. Nous parcourrons ainsi toute l'Allemagne, et nous en réunirons tous les contes populaires. Nous écouterons les mariniers du Rhin,
(*) MM. Grimm avaient commencé avant leur destitution à* publier les Contes de rAUegiagne.
PRÉFACE
les chasseurs de la Hesse, les charbonniers de la Forêt-Noire, les aventuriers de la Bohême, les vignerons du Palatinat. Nous ferons parler les anciennes cathédrales et les anciens palais. Nous dénicherons les légendes au sommet des tourelles, sous la pierre des tombeaux oubliés, dans les ogives et les meurtrières des vieux burgs, entre la ruine croulante et le lierre qui la festonne. Nous graverons tout cela dans notre mémoire ; nous en ferons un livre sans égal, et ce sera le couronnement léger de notre imposant édifice.
Bientôt les deux frères sortirent de Gœttingue, leur bâton à la main. Ils regardèrent où soufflait le vent et ils se dirigèrent de ce côté, — non sans avoir dit adieu à madame Bettina d'Arnim, Fillustre protectrice de leur disgrâce.
Charmant voyage qu'un voyage à pied, ainsi fait à deux, à loisir et à plaisir, avec un crayon pour bagage et la fantaisie pour guide... Victor Hugo Fa dit il y a trois ans, tout en suivant au bord du Rhin les tracées des frères Grimm : a A pied! on s'appartient, on est content, on est tout
' VI PRÉFACE
entier aux incidens de la route , à la ferme où Ton déjeune, à l'arbre où Ton s'abrite, à l'église où l'on se recueille. On part, on s'arrête, on repart. On va et on rêve devant soi. La marche berce la rêverie, la rêverie voile la fatigue^ La beauté du paysage cache la longueur du chemin. On ne voyage pas, on erre. A chaque pas qu'on fait, il vous vient une idée ; car il n'est point d'imagination plus ailée, plus riche et plus joyeuse que celle d'un homme à pied. Musa pedestris! » Ainsi nos deux frères parcoururent l'Allemagne dans tous les sens, se levant avec le soleil et marchant dans la rosée, écoutant les moissonneurs à l'ombre pendant la chaleur, et les fileuses à la veillée sur la pieire de l'âtre, consolant la veuve du batelier entraîné par les ondes daps les tourbillons de PfafiFermûlh ou de Groswerlh, descendant jusqu'au fond de ces gouffres où les mineurs habitent avec les esprits de la terre, partageant tour à tour la table ou le lit du pauvre et du riche,, reçus partout comme des génies familiers et populaires, payant à chaque conteur son récit, avec l'obole du pèlerin ou le sourire de l'amitié.