LE VOLEUR FIANCÉ
Cela dit, elle fit blottir la jeune fille derrière un grand tonneau,
— Ne fais pas le moindre bruit, dit la vieille, et garde-toi bien de remuer , sinon c^en est fait de toi. Cette nuit, quand les voleurs dormiront, nous prendrons la fiiite ; depuis longtenaps déjà j'en ai préparé le moyen.
A peine la jeune fille était-elle derrière le tonneau, que l'affreuse bande vint au logis, traînant à sa suite une autre jeune fille; les brigands ivres, ne prêtaient aucune attention à ses cris et à ses larmes. Ils lui présentèrent, trois verres de vin : un blanc, un rouge et un jaune, ce qui lui fit tressaillir le cœur. Puis ils lui arrachèrent ses vêtemens soyeux, retendirent sur une table, coupèrent par morceaux son beau corps, et le couvrirent de sel.
La pauvre fiancée, cachée derrière le tonneau, tremblait de tous ses membres, car il lui était facile de voir que les brigands lui réservaient un sort pareil.
L'un d'eux remarqua un anneau d'or au petit doigt de la malheureuse qu'ils venaient de tuer, et comme il éprouvait de la difficulté à l'enlever, il prit une hache et coupa le doigt ; le doigt sauta en l'air et retomba sur les genoux de la fiancée. Le brigand prit une lumière et se mit à le chercher, mais il ne le trouva point. Un de ses camarades lui dit :
— As-tu aussi cherché derrière le grand tonneau ?
— Eh ! cria la vieille, venez donc mangw, et re-
ïïiettez vos recherches à demain ; aussi bien le doigt ne peut pas s'enfuir I
Les brigands repartirent :
— La vieille a raison ; et cessant de chercher, ils s'assirent à table. La vieille mit dans leur vin une poudre soporifique; aussi furent-ils bientôt étendus dans la cave, en bon train de dormir et de ronfler.
Quand la jeune fille entendit ce bruit, elle sortit doucement de derrière le tonneau, et se vit forcée de marchei^ar-dessus les brigands endormis ; et grande était sa crainte de les réveiller. Mais Dieu lui permit de les franchir heureusement ; la vieille monta l'escalier avec elle, ouvrit les portes, et elles s'empressèrent de fuir loin de cette caverne d'assassins. Le vent avait dispersé la cendre répandue sur le chemin ; mais les pois et les lentilles y étaient encore, et apparaissaient clairement aux rayons de la lune. Elles marchèrent pendant toute la nuit, et arrivèrent le lendemain matin au moulin où la jeune fille raconta à son père tout ce qui lui était arrivé.
Quand le jour des noces fut venu, le fiancé ne manqua pas de se présenter. Le meunier avait eu soin d'inviter tous ses parens et amis. A la fin du repas, on proposa de raconter quelque chose à tour de rôle. La fiancée était assise immobile et muette, le jeune homme lui dit :
— A toi maintenant, mon cœur; ne sais-tu rien? Conte-nous aussi quelque chose.
LB YOLEUB FIANCÉ. 81
Elle répondit:
— Puisqu'il le faut, je vais raconter un rêve :
« J'étais allée seule dans un bois» et j'arrivai enfin
dans une maison où il n'y avait pas âme qui vive ;
dans une cage accrochée contre le mur se trouvait un
oiseau qui se mit à chanter :
Retourne-t'en, retourne-t'en, ô jeune fiancée! Tu es dans la maison des assassins !
« — Ce n'était qu'un rêve, mon ami.
« Alors je traversai toutes les chambres et toutes étaient vides et me glaçaient d'effroi par leur aspect mystérieux; je descendis enfin dans la cave, oii jetrou* vai une femme vieille conune les pierres, et dont la tête branlait. Je lui demandai :
<t — N'est-ce point ici que demeure mon fiancé ?
Ci Elle répondit :
a — Hélas ! ma pauvre enfant 1 tu t'es laissé entraîner dans une caverne d'assassins I Ton fiancé demeure ici, il est vrai, mais il veut te tuer et te couper par morceaux qu'il fera cuire pour les manger.
c( — Ce n'est qu'un rêve, mon ami.
« Cependant la vieille femme me cacha derrière un grand tonneau, et à peine y étais-je, que les brigands revinrent au logis, traînant à l^j^suite une jeune fille à qui ils présentèrent trois sortes de vin : du blanc, du rouge et du jaune, ce qui fit tressaillir le cœur de la malheureuse.
<( — Ce n^est qu'un rêve, mon ami.
« Puis ils lui arrachèrent ses vêtemens soyeux, coupèrent par morceaux son beau corps sur une table, et le couvrirent de se^
a Ce n'est qu'un rêve, mon ami.
a Puis Fun des brigands aperçut un anneau d'or au petit doigt de la morte, et comme il éprouvait de la difficulté à Fenlever, il prit une hache et coupa le doigt ; le doigt sauta en Fair du côté du grand tonneau, et retomba sur mes genoux)
tt Et voici le doigt avec Fanncau. »
En disant ces mots, elle tira le doigt de sa poche et le montra aux convives.
Le brigand qui pendant ce récit était devenu blanc comme de la craie, bondit sur sa chaise et voulut s'enfuir ; mais les aésistans s'emparèrent de lui et le livrèrent à la justice.
C'est ainsi que cet horrible fiancé et bientôt après toute sa bande, reçurent le châtiment que méritaient leurs crimes.
immimmtfiifmiMiiiiiimtiiiii^
liA TlElIilJS MÊBB.
IL y avait dans une grande ville une vieille femme qui étaitassise un soirdans sa chambre. Elle pensait avec tristesse qu'elle avait perdu d* abord son mari, puis ses deux enfans, puis tous ses parens Tun après l'autre, et enfin , ce jour -là même, son dernier ami, et qu'elle se trouvait tout à fait seule et abandonnée. Son cœur était plein de désolation, mais sa plus vive douleur lui venait de la perte de ses deux fils , et c'est de quoi elle se plaignait à Dieu. Elle était ainsi plongée dans ses tristes réflexions, lorsque tout à coup elle entendit les cloches sonner pour là première messe. Elle s'aperçut seulement alors qu'elle avait passé toute la nuit à nourrir son chagrin ; elle alluma sa lanterne et se rendit à l'église. Quand elle y arriva , leglise était tout éclairée, non pas, comme d'habitude, par la
clarté des cierges, mais par une lumière merveilleuse. De plus, elle était déjà pleine de monde ; tous les bancs étaient occupés, et lorsque la vieille femme arriva à sa place ordinaire, elle la trouva prise. Quand elle leva les yeux vers les assistans , elle reconnut tous ses parens, morts depuis bien des années, et revêtus de leurs costumes antiques ; leurs visages étaient pâles. Ils ne parlaient pas, ils ne chantaient pas, mais un bourdournement et un murmure étranges parcouraient l'église. Tout à coup une vieille tante se leva , s'avança vers la vieille femme, et lui dit :
— Lève tes yeux vers Fautel ; tu verras tes fils.
La vieille regarda de ce côté , et vit en effet ses deux enfans dont l'un était pendu à une potence, et l'autre lié sur une roue. Alors la vieille tante élevant la voix :
— Tu vois, lui dit-elle , ce qui leur serait arrivé , s'ils fussent restés dans le monde, et si Dieu ne les eût point appelés à lui lorsqu'ils étaient encore innocens.
La vieille retourna chez elle toute tremblante, et remercia Dieu à deux genoux de ce que la Providence avait plus fait pour elle, qu'elle ne l'avait reconnu dans sa douleur injuste; trois jours après elle mourut.
-«fmimiiiMifmiimfmifmiiftm»'
vin
MONV fillIEIil.
IL y avait une fois deux frères, dont Fun était riche et l'autre pauvre. Mais le riche ne donnait rien au pauvre , et ce dernier était réduit à vendre des graines pour soutenir sa misérable vie : encore son commerce allait-il si mal , que le malheureux n'avait souvent pas de pain pom* nourrir sa femme et ses enfans. Un jour qu'il traversait la forêt avec sa brouette, il aperçut non loin de lui une haute montagne sans herbes ni feuillages, et comme elle frappait ses yeux pour la première fois, il s'arrêta afin de la contempler tout à son aise. Tandis qu'il était ainsi plongé dans l'admiration, il vit venir de son côté douze hommes d'une taille gigantesque et d'un aspect effrayant. Les prenant pour des voleurs, il cacha sa brouette dans un taiUis, monta au haut d'un arbre et attendit ce qui allait arriver. Ce-
pendant les douze hommes s'arrêtèrent en facedu mont, et se mirent à crier :
— Mont Semsi, mont Semsi, ouvre-toi.
Aussitôt le mont se partagea en deux parties par le
milieu ; les douze hommes pénétrèrent par cette ou^ verture, et quand ils furent entrés, le mont se referma. Quelques instans après, il se rouvrit; les douze hommes sortirent, portant sur leurs dos de lourds feacs, et dès qu'ils furent arrivés à la place où ils s'étaient d'abord arrêtés, ils s'écrièrent ;
— Mont Semsi, mont Semsi, ferme-toi.
A ces mots, les deux parties du mont se rejoignirent sans plus laisser la moindre trace de leur ouverture, et les douze hommes s'éloignèrent. Quand notre pauvre diable les eut perdus de vue complètement, il se laissa couler en bas de son arbre, impatient dé savoir ce que renfermait l'intérieur du mont. En conséquence, il avança jusque vis-à-vis du mont, et dria :
— Mont Semsi, mont Semsi, ouvre-toi.
Et le mont s'ouvrit. Alors il pénétra dans Fimmense caverne : car le mont tout entier ne formait à Tintérieur qu'une voûte pleine d'argent et d'or ; et alentour brillaient de gros tas de perles et de pierres précieuses.' Le pauvre homme ne savait par où commencer, et s'il devait toucher à ces derniers trésors ; il se décida à remplir d'or ses poches, sans porter la main aux perles et aux pierres précieuses. Lorsqu'il fut sorti de la caverne, il alla se poser en face du mont, et cria :
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mont Semsi, referme-toi.
îrraa en effet, et notre homme rec sa brouette. A partir de ce moment, il n'eut plus besoin de s'inquiéter de rien : son or lui permit d'acheter pour sa famille le pain nécessaire, et même du vin ; il vécut en tout bien tout honneur, donnant aux pauvret et faisant du bien a tout le monde. Quand il fut à bout de son argent, il alla trouver son frère, lui emprunta un boisseau et retourna à la provision; mais cette fois encore il ne' toucha pas aux perles et aux pierres précieuses. La troisième fois qu'il voulut se reiidre'dans la montagne, il vint encore prier son frère de lui prêter son boisseau. Celui-ci voyait depuis longtemps avec envie, le bien-êlre survenu dans la maison de son parent, et il se creusait la tête pour savoir la source d'une telle richesse, et à quelle fin son frère venait si souvent emprunter son boisseau. Il trouva un moyen de s'en assurer par la ruse. Il mit de la poix au fond du boisseau ; aussi, quand son frère le lui renvoya, y trouva-t-il un morceau d'or qui était resté coUé à la poix. Aussitôt il courut chez son frèr^ et lui dit :
— Qu'as-tu mesuré avec le boisseau?
— Du blé et de l'avoine, répondit ce dernier.
Alors le méchant riche lui montra le morceau d'or
qu'il avait trouvé, et le menaça d'aller le dénoncera la
, justice, s'il ne lui disait pas la vérité. Cela détermina
notre homme à raconter la chose
arrivée. En possession de ce secret p
s'empressa de faire disposer une voii
vers la forêt, avec le projet de rapporter de bien autres
trésors que n'avait fait son frère jusque-là. Arrivé en
face du mont, il se mit à crier :
— Mont Semsi, mont Semsi, ouvre-toi.
Le mont s'ouvrit, et il entra dans la caverne. Quand il vit tant de richesses entassées sous ses yeux, il ne sut pas d'abord par quoi commencer; enfin il se décida à prendre des pierres précieuses, autant qu'il put en porter. Il se disposait à transporter ses trésors à l'extérieur de la montagne, mais comme son esprit et son cœur étaient pleins de la pensée de ces richesses, il n'y restait pas la plus petite place pour le nom de la montagne, fl se mit à crier :
— Mont Simeli, mont Simeli, ouvre-toi.
Mais ce n'était pas le vrai nom de la montagne : aussi ne bougea-t-elle pas, et ne la vit-il pas se rouvrir. L'inquiétude s'empara de lui, mais plus il s'enfonça dans ses réflexions, et plus ses pensées se brouillèrent.
Vers le soir, le mont s'ouvrit tout à coup, et les douze voleurs entrèrent dans la caverne; lorsqu'ils aperçurent notre homme, ils se prirent à rire en disant :
— Vous voilà pris enfin, bel oiseau ; vous pensiez peut-être que nous n'avions pas remarqué que vous
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VOUS étiez introduit deux fois ici; pour le coup, nous vous tenons, et vous ne sortirez plus de la caverne.
Le mauvais riche eut beau dire que ce n'était pas lui, mais son frère; il eut beau demander grâce pour sa vie, les voleurs lui coupèrent la tête.
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ifiiiifiiitimfmifiiimimim»
liES DOUZE FJBËBES.
IL y avait une fois un roi et une reine qui vivaient ensemble en bonne intelligence. Ils avaient douze enfans, mais c'étaient douze garçons. Un jour le roi dit à la reine : n
— Si le treizième enfant que tu me promets est une fille, les douze garçons devront mourir, afin que Théritage de leur sœur soit considérable, et que le royaume tout entier lui appartienne.
• Il fit donc construire douze cercueils qu'on remplit de copeaux; on mit ensuite dans chacun d'eux un coussin mortuaire , puis le roi les fit transporter dans un cabinet bien fermé, dont il donna la clef à la reine, en lui recommandant de n'en rien dire à personne.
Cependant la mère était en proie à un violent chagrin. Lie plus jeune de ses fils, qui ne la quittait pas ^
à qui elle avait donné le nom de Benjamin, s'aperçut de sa peine et lui dit :
— Ma bonne mère, pourquoi es-tu si triste ?
— Cher enfant, lui répondit-elle, je ne dois pas te le dire.
Mais l'enfant ne lui laissa point de repos, qu'elle ne l'eût conduit au cabinet mystérieux, et qu'elle ne lui eût montré les douze cercueils remplis de copeaux:
— Mon bien-aimé Benjamin, lui dit-elle, ton père a fait construire ces cercueils pour tes onze frères et pour toi, car si je mets au monde une petite fille, vous devez tous mourir et être ensevelis là.
Et comme elle pleurait en prononçant ces mots, l'enfant chercha à la consoler en lui disant :
— Ne pleure pas, chère mère, nous saurons bien éviter la mort et nous enfuir d'ici.
La reine reprit :
— Va dans la forêt avec tes onze frères, et que l'un de vous se tienne sans cesse en sentinelle sur la cime de l'arbre le plus élevé, les yeux tournés vers la tour du château. J'aurai soin d'y arborer un drapeau blanc si je mets au monde un garçon, et alors vous pourrez revenir sans danger ; si au contraire je deviens mère d'une fille, j'y planterai un drapeau rouge comme du sang; alors hâtez-vous de fuir bien loin, et que le bon Dieu vous protège. Chaque nuit, je prierai pour vous; en hiver, afin que vous trouviez un bon feu pour vous ré-
cbaufiFer; en été, afin qu'un bon ombrage vous protège contre la chaleur.
Lorsque la reine eut donné sa bénédiction à ses fils, ceux-ci se rendirent dans la forêt. Chacun d'eux eut son tour de faire sentinelle pour la sûreté des autres, en grimpant au haut du chêne le plus élevé, et en tenant, de là, ses yeux fixés vers la tour. Quand onze jours furent passés, et que ce fut à Benjamin de veiller, il vit qu'un drapeau avait été arboré, mais c'était un drapeau rouge comme du sang, ce qui prouvait trop qu'ils devaient tous mourir. Lorsqu'il eut annoncé la nouvelle à ses frères, ceux-ci s'indignèrent et dirent :
— Sera-t-il dit que nous aurons dû subir la mort pour une fille! Faisons serment de nous venger! Partout où nous trouverons une jeune fille, son sang devra couler.
Cela dit, ils allèrent tous ensemble au fond de la forêt, et à l'endroit le plus épais, ils trouvèrent une petite cabane misérable et déserte. Alors ils dirent :
— C'est ici que nous voulons fixer notre demeure ; et toi. Benjamin, comme tu es le plus jeune et le |plus faible, tu resteras au logis et te chargeras du ménage ; nous autres, nous irons à lâchasse afin de nous procurer de la nourriture.
Ils allèrent donc dans la forêt, et tuèrent des lièvres, deschevreuils sauvages, des oiseaux et des pigeons ; puis ils les rapportèrent à Benjamin qui dut les préparer et les faire cuire pour apaiser la faim commune. C'est ainsi
qu'ils vécurent pendant dix années dans la forêt; et ce temps leur parut court.
Cependant la jeune fille que la mère avait mise au monde était devenue grande; sa beauté était remarquable, et elle avait sur le front une étoile d'or. Un jour que se faisait la grande lessive , elle remarqua parmi le linge, douze chemises d'homme, et demanda à sa mère :
— A qui donc appartiennent ces douze chemises, car elles sont beaucoup trop petites pour mon père?
La reine lui répondit avec un soupir:
— Chère enfant, elles appartiennent à tes douze frères.
La jeune fille reprit :
— Où sont donc mes douze frères? Je n'en ai jamais entendu parler.
La reine répondit :
— Où ils sont! Dieu le sait : ils sont errans par le monde.
Alors, entraînant avec elle la jeune fille, elle ouvrit la chambre mystérieuse , et lui montra les douze cercueils, avec leurs copeaux et leurs coussins funèbres.
— Ces cercueils, lui dit-elle, étaient destinés à tes frères, mais ils se sont échappés de la maison avant ta naissance.
Et elle lui raconta tout ce qui s'était passé. Alors la jeune fille lui dit :
— ^e pleure pas, chère mère, je veux aller à la recherche de mes frères.
Elle prit donc les douze chemises, et se dirigea juste au milieu de la forêt. Elle marcha tout le jour, et arriva vers le soir à la pauvre cabane. Elle y entra, et trouva un jeune garçon, qui lui dit :
— D'où venez-vous, et où aUez-vous?
Puis il lui exprima son étonnement au sujet de sa beauté, des vêtemens royaux qu'elle portait, et de Tétoile d'or qu'elle avait sur le front. A quoi elle répondit:
— Je suis la fille dun roi, je cherche mes douze frères, et je veux aller aussi loin que le ciel est bleu, jusqu'à ce que je les trouve.
ït elle lui montra les douze chemises qui leur appartenai^t. Benjamin vit bien alors que la jeune fille était sa sœur; il lui dit :
— Je suis Benjamin, le plus jeune de tes frères» ' Et elle se mit à pleurer de joie, et Benjamin aussi ;
et ils s'embrassèrent et ils se couvrirent de baisers avec une grande tendresse. Benjamin se prit à dire tout à coup:
— Chère sœur, je dois te prévenir que nous avons fait le serment de tuer toutes les jeunes filles que nous rencontrerions, parce que c'était pour une jeune fille que nous nous voyions forcés d'abandonner notre royaume*
Elle répondit :
LES DOUZE FAJÈIŒS. 95
— Je mourrai volontiers, si ma mort peut rendre à mes frères ce qu'ils ont perdu.
— Non, reprit Benjamin, tu ne 'dois pas mourir; place-toi derrière cette cuve jusqu'à l'arrivée de mes onze frères, et je les aurai bientôt mis d'accord avec moi.
Elle se plaça derrière la cuve ; et quand il ûit nuit, les frères revinrent de la chasse, et Je repas se trouva prêt. . . Et comme ils étaient en frain de manger, ils demandèrent :
— Qu'y a-t-il de nouveau?
Benjamin répondit:
— Ne savez-vous rien?
— Non, reprirent-ils.
Benjamin ajouta :
— Vous êtes allés dans la forêt, moi je suis resté à la maison, et pourtant j'en sais plus long que vous.
— Raconte donc, s'écrièrent-ils.
Il répondit :
— Promettez-moi d'abord, que la première jeune fille qui se présentera à nous, ne devra pas mourir.
— Nous le promettons, s'écrièrent-ils tous, elle obtiendra sa grâce ; raconte-nous donc.
Alors Benjamin leur dit ;
— Notre «œur est là, et il poussa la cuve, et la fiUe du roi s'avança dans ses vêtemens royaux, et l'étoile d'or sur le front, et elle brillait à la fois de beauté, de finisse et de» grâce. Alors ils se réjouirent tous, se je-
tèrent à son cou, et Tembrassèrent, car rien qu'à la voir, tous l'aimaient déjà.
A partir de ce moment, la jeune fille garda la maison avec Benjamin, et l'aida dans son travail. Les onze frères allaient dans la forêt, poursuivaient les lièvres et les chevreuils, les oiseaux et les pigeons, et rapportaient au logis le produit de leur chasse que Benjamin et sa sœur apprêtaient pour le repas. Elle ramassait le bois qui servait à faire cuire des provisions, cherchait les plantes qui devaient leur tenir lieu de légumes, et les plaçait sur le feu, si bien que le dîner était toujours prêt lorsque les onze frères revenaient à la maison. Elle entretenait aussi un ordre admirable dans la petite cabane, couvrait coquettement le lit avec des draps blancs, de sorte que les frères avaient toujours lieu d'être satisfaits, et qu'ils vivaient avec elle dans une union parfaite.
Un jour, Benjamin et sa sœur préparèrent un trèsjoli dîner, et quand ils furent tous réunis, ils se mirent à table, mangèrent et burent , et furent tous très •joyeux. Il y avait autour de la cabane un petit jardin où se trouvaient douze lis. La jeune fille, voulant faire une surprise agréable à ses frères, alla cueillir ces douze fleurs afin de les leur offrir après le repas. Mais à peine avait-elle cueilli les douze lis, que ses douze frères furent changés en douze corbeaux qui s'envolèrent au-dessus de la forêt ; et la maison et le jardin s'évanouirent au même instant. La pauvre jeune fille se
trouvait donc maintenant toute seule dans la forêt sauvage, et comme elle regardait autour d'elle avec efiTroi, elle aperçut à quelques pas une vieille femme qui lui dit:
— Qu'as-tu fait là, mon enfant? Pourquoi n'avoir point laissé en paix ces douze blanches fleurs? Ces fleurs étaient tes frères, qui se trouvent à présent pour toujours transformés en corbeaux.
La jeune fille dit en pleurant :
— N'existe-t-il donc pas un moyen de les délivrer ?
— Oui , répondit la vieille , mais il n'y en a dans le monde entier qu'un seul, et il est si difficile qu'il ne pourra le servir à les délivrer ; car tu devrais ne pas dire un seul mot, ni sourire une seule fois pendant sept années ; et si tu prononces une seule parole, s'il manque une seule heure à l'accomplissement des sept années, tout ce que tu auras Mt sera inutile, et la parole que tu auras prononcée causera la mort de tes frères.
Alors la jeune fille pensa dans son cœur :
— Je veux à toute force délivrer mes frères. Puis elle se mit en route cherchant un rocher élevé, et quand elle l'eut trouvé, elle y monta, et se mil à filer, ayant bien soin de ne point parler et de ne point rire. Il arriva qu'un roi chassait dans la forêt; ce roi avait un grand lévrier, qui parvenu en courant jusqu'au pied du rocher au haut duquel la jeune fille était assise, se mit à bondir à l'entour et à aboyer fortement en dressant la tête vers elle. Le roi s'approcha, aperçut la belle
princesse avecrétoile d'or sur le front, et fut si ravi de sa beauté, qu'il lui demanda si elle ne voulait point devenir son épouse? Elle ne répondit point, mais fit un petit signe avec la tête. Alors le roi monta lui-même sur le rocher, en redescendit avec elle, la plaça sur son cheval, et retourna ainsi dans son palais. Là furent célébrées les noces avec autant de pompe que de joie, quoique la jeune fiancée demeurât muette et sans sourire. Lorsqu'ils eurent vécu heureusement ensemble pendant une couple d'années, la mère du roi, qui était une méchante femme, se mit à calomnier la jeune reine, et à dire au roi :
— C'est une misérable mendiante que tu as amenée au palais; qui sait quels desseins impies elle trame contre toi ! Si elle est vraiment muette et privée de la parole, elle pourrait du moins rire une fois ; celui qui ne rit jamais a une mauvaise conscience.
Le roi ne voulut point d'abord ajouter foi à ces insinuations perfides , mais sa mère les renouvela si souvent, en y ajoutant des inventions méchantes, qu*il finit par se laisser persuader, et qu'il condamna sa femme à la peine de mort.
On alluma donc dans la cour un immense bûcher, oïl la malheureuse devait être brûlée vive ; le roi se tenait à sa fenêtre, les yeux tout en larmes, car il n'avait pas cessé de l'aimer. Et comme elle était déjà liée fortement contre un pilier, et que les rouges langues du feu dardaient vers ses vétemens, il se trouva qu'en ce
moment même s'accomplissaient les sept années d'épreuye ; soudain on entendit dans Pair un battement d'ailes, et douze corbeaux, qui dirigeaient leur vol rapide de ce côté, s'abattirent autour de la jeune femme. A peine eurent-ils touché le bûcher, qu'ils se changèrent en ses douze frères, qui lui devaient ainsi leur délivrance. Us dissipèrent les brandons fiimans, éteignirent les flammes, dénouèrent les liens qui garrottaient leur sœur , et la couvrirent de baisers. Maintenant qu'elle ne craignait plus de parler, elle raconta au roi pourquoi elle avait été si longtemps muette, et pourquoi il ne l'avait jamais vue sourire.
Le roi se réjouit de la trouver innocente, et ils vécurent désormais tous ensemble heureux et unis jusqu'à la mort.
Quant à la méchante marâtre, elle fut renfermée dans un tonneau rempli d'huile bouillante et de serpens, et elle périt d'une mort cruelle.
^iimiifi»
MÀEm HBm^AGEBS DE I^ MOBT.
IL y a bien longtemps, bien longtemps, un géant passait sur la grande route, lorsque tout à coup un inconnu s'élança en face de lui en criant :
— Halte-là!
— Comment ! dit le géant, un nain que j'écraserais facilement entre mes doigts, ose me barrer le chemin I Qui donc es-tu pour t'exprimer avec une telle audace?
— Je suis la Mort, répond l'inconnu, personne ne me résiste, et toi aussi tu dois obéir à mon commandement.
Mais le géant ne tint pas compte de ces paroles, et il engagea une lutte avec la Mort. Ce fut un combat long et acharné. A la fin pourtant, le géant asséna im coup si violent à la Mort, que celle-ci tomba sur une pierre.