‹ Contes de la familleChapitre 13 sur 31 · LA BALADE A L*ANE · texte numérisé non relu

LA BALADE A L*ANE

de la jeune fille, où la vieille Tenait le prendre tous les matins. Le chasseur était devenu si fou et si niais d'amour , qu'il ne pensait plus à autre chose qu'à passer tout son temps à s'entretenir avec la jeune fille.

Cependant la vieille fée dit à cette dernière :

— Maintenant que nous avons le cœur d'oiseau, il nous reste encore à nous procurer le manteau du soufiait.

La jeune fille répondit :

— Quant à ce manteau, il est juste que nous le lui laissions, puisqu'il n'a plus son trésor.

Ces paroles irritèrent la vieille qui repartit :

— Un tel manteau est une chose si merveilleuse et si difficile à trouver, que je veux l'avoir à tont prix.

Ce que disant, elle poussa rudement la jeune fille, en lui déclarant que si elle ne lui obéissait pas, elle aurait lieu de s'en repentir.

Cette d^nière, résolue à satisfaire la vieOle, alla se placer à la fenêtre et se mit à regarder au loin d'un air tout désolé. Le chasseur la voyant ainsi :

— Pourquoi êtes-vous si triste? lui demanda-t-il.

— Ahl mon ami, répondit-elle, là-bas, bien loin d'ici, se trouve la montagne des grenats qui produit des pierres précieuses. Je sens un tel désir d'y aller que «lorsque j'y pense je suis toutaffligée; mais qui pourrait aller les y chercher ? les oiseaux seuls avec leurs ailes peuvent y atteindre , mais l'homme jamais.

byGoogk

108 COims DE LA FAMILLE.

— Si VOUS n'avez pas d'autre motif pour vous chagriner, dit le chasseur, je vous aurai bientôt délivrée de votre peine.

— ^ Alors il mit autour d'elle un pan de son manteau, se souhaita siu* la cime de la montagne des grenats, et ils s*y trouvèrent tous deux aussitôt.

Là brillaient de toutes parts en si grande quantité les nobles pierres, que c'était un plaisir de les contempler. Ils se mirent à choisir les plus belles^t les plus précieuses. Cependant, par un effet de Part magique de la vieille, les paupières du chasseur ne tardèrent pas à s*apesantir. Il dit à la jeune fille :

— Si vous voulez, nous nous reposerons un moment; je me sens si las, que je ne puis plus me tenir sur mes pieds.

Ils s'assirent donc tous les deux ; le chasseur appuya sa tète contre les genoux de la jeune fille et s'endormit. Profitant de son soinmeil, celle-ci lui enleva le manteau, se rattacha fortement autour d'elle, ramassa les grenats et les pierres qu'ils avaient choisis ensemble, et se souhaita dans le château.

A son réveil, le chasseur vit que sa bien-aimée l'avait trompé et qu'il était seul désormais sur cette montagne sauvage.

— Hélas I pensa-t-il, comment est-il possible qu*il y ait de si grandes trahisons dans le monde I

Et il restait là plongé âans l'inquiétude et dans la douleur, sans savoir^^uel parti prendre.

Lk SALADE A l'a!IE. 109

Or cette montagne était Fempire de géans &rouches et cruels, qui y faisaient leur séjour. Tandis que le pauvre chasseur était ainsi en proie à ses réflexions , il vit trois d'entre eux s'avancer de son côté. Le moyen le plus sûr de me sauver, pensa-t-il, est de faire semblant de dormir ; en conséquence, il s'étendit aussitôt tout de son long contre terre, feignant d'être plongé dans un sommeil profond. Les géans furent bientôt près de lui, et Fun d'eux le repoussant avec son pied :

— Quel est ce ver de terre ? dit-il.

Le deuxième géant cria au premier :

— Écrase-le sous ton pied!

Mais le troisième dit avec un ton de mépris :

— Bathl laisse-lui la vie, aussi bien il ne pourra pas rester ici, et pour peu qu'il gravisse jusqu'au sommet de la montagne, les nuages le saisiront et remporteront au bin.

— Ayant ainsi parlé, les trois géans continuèrent leur route , mais le chasseur avait prêté bonne attention à leurs paroles, et dès qu'il se vit seul il se leva et monta jusque sur la cime de la montagne. Il y était à peine arrivé, qu'un nuage qui planait de ce côté, le saisit, l'emporta dnns ses plis, le roula pendant quelque temps dans le ciel, puis s'abaissant peu à peu, s'abattit dans un vaste potager entouré d'une muraille; et c'est ainsi que le chasseur se trouva mollement étendu par terre au milieu des choux et des autres légumes.

Le chasseur se mit à regarder eu tous sens autour de lui :

— Si seulement je trouvaisquelque chose à manger, se dit-il, j'ai si faim, et ce sera pis encore dans quelque temps, car je ne vois ici ni poires, ni pommes, ni aucun fruit nourrissant .

A la fin lui vint cette pensée :

— Faute de mieux, je puis manger de la salade; elle n'est pas fort de mon goût, il est Yuai, mais cela me rafraîchira.

Il se décida donc à chercher ilne belle tête dô salade, et il y mordit à belles dents; mais à peine en eut-il avalé quelques feuilles, qu'un changem^t singulier^ s'opéra dans tout son être, et qu'il se sentit tout autre ^ au lieu de deux pieds, il eh avait quatre ifnaiiitenant , ime grosse tête et de longues oreilles; il vit avec^fifroi qu'il venait d'être transformé en âne. Cependant comme ce nouvel état augmentait encore sa faim, et que désormais la salade était tout à fait du goût de sa nouvelle nature, il continua d'en manger avec un grand appétit. Tout en broutant de la sorte, il approcha d'une autre espèce de salade; il n'eut pas plutôt avalé quelques bribes de celle-ci, qu'il sentit s'opérer en lui une nouvelle transformation, et revint heureusement à son état naturel.

Alors le diasseur fatigué se coucha dans l'herbe, et le lendemain matin à son réveil, il eut soin de couper une tête de la bonne et de la mauvaise salade. • »

LA SALABB A L*ANE. 11 f

— Cela me servira, se dit-il , à ressaisir ce qu'on m'a ravi, et à punir la trahison.

Puis il cacha les salades dans sa gibecière , grimpa par-dessus les murs du jardin, et partit dans Fintention de retrouver le château de sa bien-aimée.

Après avoir erré çà et là pendant quelques jours, il le retrouva en effet. Aussitôt il se noircit le visage de telle sorte que sa mère elle-même aurait eu peine à le reconnaître, et ainsi défiguré, il s'achemma vers le château, où il demanda Thospitalîté.

— Je suis si fatigué, dit- il , que je ne pourrais aller plus avant.

La fée lui dit :

— Mon brave homme, qui êtes-vous, et quelle est votre profession?

11 répondit :

— Je suis un envoyé du roi, qui m'a chargé de lui rapporter les salades les plus précieuses qui croissent sous le soleil. J'ai été assez heureux pour les trouver ; je les ai là avec moi, mais l'ardeur du soleil est si grande, que leurs tendres feuilles sont sur le point de se faner, et je ne sais pas si je les porterai plus loin.

Quand elle entendit ainsi parler de salades précieuses, la vieille sentit le jus lui venir à la bouche.

/— Mon brave homme , dit-elle , laissez-moi donc goûter un peu de cette salade merveilleuse.

— Pourquoi pas? répondit le chasseur, j'en ai ap-

{{2 COimS DE LA PAKILLI.

porté deux tctcs avec moi, je puis donc bi^ tous en donner une.

Cela dit, il ouvrit son sac , et lui présenta la mauvaise salade. La vieille, qui ne se doutait pas de la ruse, et qui grillait du désir de manger d*un mets si rare, voulut aller elle-même à la cuisine afin de le préparer.

Dès qu'il fut apprêté, elle n'eut point la force d'attendre, pour en goûter, qu'il fut apporté sur la table ; elle en prit aussitôt quelques feuilles, et les mit dans sa bouche ; mais à peine les eut-elle avalées, qu'elle avait perdu sa forme humaine, et qu'elle courait dans la cour sur les quatre pieds d'une ânesse. La servante vint ensuite dans la cuisine, aperçut la salade qui était préparée, et voulut la porter dans la chambre à manger ; mais il arriva qu'en route le désir la prit, selon la coutume, de goûter d'abord au plat, et elle en mangea quelques feuiUes. Soudain s'opéra la métamorphose : elle était changée en ânesse comme sa maîtresse ; elle alla rejoindre la vieille dans la cour, et la salade tomba sur le carreau.

Pendant ce temps-là , le prétendu envoyé était assis auprès de la jeune fille, et comme personne n'arrivait avec la salade dont elle avait grande envie, elle se prit à dire :

— Je ne sais pas pourquoi la salade n'arrive point.

Le chasseur pensa:

LA SALADE A l'aNE. 113

— La salade aura déjà produit son effet.

Puis il dit :

— Je vais aller voir à la cuisine.

Et comme il arrivait sur le seuil, il vit les deux ânesses qui couraient dans la cour, et la salade étendue par terre.

— C'est déjà bien, se dit-il en lui-même, ces deux-là ont reçu leur récompense.

Puis il ramassa les feuilles éparpillées sur le carreau, et les apporta à la jeune fille.

— Je vous apporte moi-même ce mets précieux, lui dit -il, pour que vous n'attendiez pas davantage.

Celle-ci ne se fit pas prier, et bientôt il y eut trois ânesses dans la cour.

Après avoir lavé son visage de manière à être reconnu des trois femmes ainsi métamorphosées, il descendit dans la cour, et s'adressant à elles :

— Maintenant, leur dit-il, vous allez recevoir le prix de votre déloyauté.

Il les attacha toutes trois ensemble par une corde et les chassa devant lui jusqu^à ce qu'ils arrivassent près d'un moulin. Il frappa à la fenêtre; le meunier mit la tête au dehors et lui demanda ce qu'il voulait :

— J'ai trois méchantes hêtes, répondit-il, qu'il m'est impossible de garder plus longtemps. Voulez-vous les prendre chez vous, leur donner fourrage et litière, et je vous paierai pour cela ce que vous demanderez.

— Pourquoi pas? répondit le meunier; mais comment dois-jeles traiter?

— A la vieille ânesse, dit le chasseur, xam donnerez chaque jour trois fois le fouet et une fœs le foin ; à celle d'un âge mûr, qui était la servante, vous donnerez une foislefouetettroisfois le foin ; et àlaplusjeune, quiétait lajeune fille, trois fois le foin et jamais le fouet; car, bien qu'il eût à se plaindre d'elle, il ne pouvait supporter ridée qu'on la frappât. Ces recommandations faites, il retourna au château, où il trouva tout ce dont il avait besoin.

Pende jours après, le meunier vint lui annoncer que la vieille ânesse, qui avait reçu trois fois par jour le fouet et une seule fois le foin, venait de mourir.

— Quant aux deux autres, ajouta-t-il, elles ne sont pas mortes à la vérité, mais elles sont si tristes qu'elles ne pourront pas aller loin.

Ces paroles attendrirent le chasseur, qui sentit sa colère le quitter et ordonna au meunier de lui ramener les deux ânesses. Quand eUes ftu*ent de retour, il leur fit manger de la bonne salade, et elles recouvrèrent leur état naturel. Alors la jeune fille se jeta à genoux devant lui, en disant:

— Ah! mon ami, pardonnez-moi mes tnafuvais procédés envers vous ; je n'agissais que par les ordres de ma mère, et c'était bien malgré mon coeur, car il vous aime. Votre manteau du souhait est pendu dans une

LA SALADB A L*ANB. 115

annoire,et afin de vous rendre le cœur d 'oiseau je vais prendre un breuvage.

Mais le chasseur fut d'un autre avis :

— Garde-le, lui dit-il, peu importe qui de nous deux Paiura, puisque je veux faire de toi ma femme.

On célébra la noce, et ils vécurent ensemble heureux et contens jusqu'à la mort.

"«iimmmiimmimimimmiimi»

BOSB niE^JàANTÏÏE».

V bon vieux temps vÎTaîent un roi et une reine, qui disaient chaçue jour : a Ah ! si Dieu daignait *nous accorder un enfant ! » Et pourtant l'enfant ne venait pas. Il arriva qu'un jour, tandis que la reine se baignait, une grenouille passa sa tête hors de l'eau et lui dit :

— Tes désirs seront satisfaits ; tu mettras au monde une fille.

Ce que. la grenouille avait prédit arriva; la reine mit au monde une fille, une fille si belle, que le roi ne se sentit plus de joie, et commanda une grande fête. Il y invita non-seulement ses parens, ses amis et ses connaissances, mais encore les fées, afin de rendre celles-ci douces et favorables à l'enfant. C^fées étaient au nombre de treize dans le royaume; mais

ROSE 0*ÉGLANT1ER. 117

comme le roi n'avait que douze assiettes d'or à leur faire servir, Fune d'elles ne put pas être invitée. Les conviés arrivèrent, et, lorsque la fête toucha àsafia,TS fées firent chacune à l'enfant un don merveilleux: Tune lui donna lavertu,rautrelabeauté,la troisième la richesse, et chacune des autres un présent précieux. La douzième venait à peine défaire son cadeau, que la treizième entra danslasalle; elle voulaitse vengerde n'avoir point été invitée, etsans regarder nisaluer personne, elle cria d'une voix forte:

— La fiUe du roi doit, dans sa quinzième année, se piquer avec un fuseau et tomber morte.

Cela dit, elle se retourna et quitta la salle. Tous les assistans étaient saisis d'épouvante, mais la douzième fée, à qui il restait encore un vœu à faire, et qui, impuissante à détruire le charme jeté par sa rivale, pouvait du moins en adoucir la rigueur, s*empressa d'àjouter :

— Mais cette mort que devra subir la jeune princesse ne sera qu'un sommeil qui durera cent ans.

Le roi, dans Fespoir de préserver sa chère enfant d'un sort si cruel, donna Fordre de faire disparaître les fuseauxdans toute Fétenduede son royaume. Cependant les dons faits par les fées à la jeune fille donnaient tous leursiruits, etelle était si belle, si sage, si aimable, si intelligente, que tous ceux qui la voyaient ne pouvaient s'empêcher de Faimer. Il arriva que le jour même où la jeune princesse eut quinze ans, le roi et la reine étaient

absens du palais. La jeune fille, restée seule, parcourut le château en tous sens, yisita tous les cabinets et toutes les chambres, et monta enfin dans une vieille tour. On y arrivait par un escalier fort étroit, qui aboutissait à une petite porte. Il y avait sur la serrure une vieille def toute couverte de rouille. La jeune princesse neFentpas plutôt tournée que la porte s'ouvrit, et qu'elle aperçut dans un cabinet étroit une vieille femme occupée à filer.

— Que fais-tu donc là, bonne vieille mère? dit la jeune fille.

— Je file, répondit la vieille en hochant la tête.

— Que cela tourne drôlement, dit la jeune fille, qui prit le fuseau et voulut essayer de filer.

Mais à peine eut-elle touché le fuseau, que le charme jeté par la méchante fée opéra, et que la jeune princesse se piqua le doigt.

Dès qu'elle se fut fait cette légère blessure, elle tomba dansun sommeil profond. Et ce sommeil étendit son influence sur tout le palais : le roi et la reine, qui venaient de rentrer, s'assoupirent ainsi que toutes les personnes dont se composait la cour. Les chevaux aussi s'endormirent dans Fécurie, les chiens dans leurs niches, les pigeons sur le toit, les mouches contre le mur; le feu lui-même qui flamboyait dans l'âtre, arrêta soudain ses flammes; et les viandes cessèrent de rôtir; le cuisinier, sur le point de prendre aux cheveux le marmiton qui avait gâté une sauce, oublia tout

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à coup sa colère et s'endormit; le vent enfin cessa de sonlfler, et il n'y eut plus même une seule petite feuille qui frissonnât encore à la cime des arbres voisins.

Cependant une haie d'épines se mit à pousser autour du château y et tous les an3 elle devenait plus haute ; enfin elle cacha si bien tout le palais , que les passans ne purent plus l'apercevoir. On ne vit plus même les étendards plantés au sommet des toits. Le bruit se répandit bientôt dans le pays qu'un sommeil magique s'était emparé de la belle Rose d'églantier, car on appelait ainsi la jeune princesse, si bien que de temps en temps arrivaient des princes qui voulaient se frayer un passage à travers la haie afin de pénétrer dans Tintérieur. Mais leurs efiforts étaknt impuissans » car les rameaux se tenaient enlacés comme autant de mains, et les malheureux jeunes gens demeuraient suspendus parmi les épines, et périssaient misérablement.

Après beaucoup d'années, un prince arriva dans le pays, et un vieillard lui parla de la haie d'épines, en lui assurant qu'il devait se trouver derrière elle un palais dans lequel une jeune princesse d^une merveilleuse beauté, appelée Rosed'églantier, gisait endormie et avec die toutes les personnes dont se composait la cour. Ce vieillard se souvenait d'af oir entendu dire à son grandpère (ju'un grand nombre de princes avaient déjà essayé de se frayer im passage à travers cette haie, mais qu'ite étaient restés suspendus aux épines, et qu'ils avaient péri misérablement. Le jeune homme répondit :

120 CONTES M LA FAMIIXB.

— Cela ne doit pas m'efTrayer; je veux pénétrer dans le palais et voir la belle Rose d'églantier.

Le vieillard eut beau le détourner de son dessein, le jeune homme fut inébranlable.

n se trouvait que ce jour même complétait les cent ai* pendant lesquels devait durer le charme jeté par la méchante fée. Aussi, dès que le jeune prince s'avança vers la haie d* épines, celle-ci se changea en une innombrable quantité de fleurs ravissantes qui s'entr'ouvrirent d'elles-mêmes afin de lui livrer passage ; puis quand il fut entré, elles se refermèrent de nouveau en haie brillaûte derrière lui: il entra dans le palais ; au milieu de la cour étaient étendus les coursiers et les lévriers, tous en train de dormir ; sur le toit étaient posés les pigeons, la têteabritée sous leurs ailes; et quand il pénétra dans les appartemens, les mouches dormaient contre les murs; dans la cuisine, le cuisinier avait encore la main levée comme s'il voulait saisir le marmiton ; et la servante était assise tenant encore un poulet qu'elle semblait vouloir plumer. Il continua d'avancer, et dans la grande saUe il vit tous les courtisans endormis sur leurs sièges; et plus haut le roi et la reine également immobiles sur leur trône. Il continua de marcher, et tout était s^ calme qu'on aurait pu entendre lé bruit de sa respiration; enfin il arriva dans la tour et ouvrit la porte du petit cabinet dans lequel sommeillait Rose d'églantier. Elle était si belle qu'il ne pouvait détourner d'elle ses regards; il se pencha vers son gracieux visage et y dé-

ROSE d'Églantier. 121

posa un baiser. A peine ce baiser eut-il effleuré sa joue, que Rose d'églantier ouvrit les yeux, et le regarda avec un charmant sourire. Ils descendirent ensemble, et le roi se réveilla, puis la reine, puis les courtisans, et tous s'entre-regardèrent avec de grands yeux ; les coursiers se levèrent dans la cour en secouant leur crinière ; les chiens de chasse se mirent à sauter et à aboyer ; les pigeons qui étaient sur le toit dégagèrent leurs têtes de dessous leurs ailes, regardèrent autour d'eux et s'envolèrent dans la campagne; les mouches sautillèrent sur les murs ; le feu se ranima dans l'àtre, se mit à ronfler et à cuire les mets ; les rôtis pétillèrent ; le cuisinier pinça l'oreille du marmiton qui poussa un cri ; la servante dépouilla le poulet de ses plumes, et on célébra avec la plus grande pompe les noces dujeune prince et de Rose d'églantier, qui vécurent heureux jusqu'à la fin.

^fniiiniiifiiiiiifi^-itfiiffiiimiiiii,.

liBS QUATRE FBÊBBS HABIliBS.

IL y avait une fois un pauvre homme qui avait quatre fils ; quand ceux-ci furent grands, il leur dit : — Mes chers enfans, il vous faut quitter la maison pour vous lancer dans le monde, car je n'ai rien à vous donner ; partez donc, apprenez un métier et cherchez à faire votre chemin.

Les quatre frères prirent leur bâton de voyage, dirent adieu à leur père et sortirent de la ville. Quand ils eurent marché quelque temps, ils arrivèrent au croisement de deux routes, formant quatre chemins opposés.

— C'est ici qu'il faut nous séparer, dit Taîné des frères ; mais, avant d'aller tenter la fortune chacun de notre côté, promettons de nous retrouver tous ici dans quatre ans, à pareil jour et à pareille heure. .^

LJSS QUATRE FAÉRBS HABILES. 123

Ce serment échangé solenneilement, chacun des quatre frères prit une des quatre routes.

Or, l'aîné ne tarda pas à rencontrer un homme qui lui demanda où il allait.

— Je vais je ne sais où, apprendre je ne sais quel métier, répondit-il.

L'homme reprit alors :

— Viens avec moi, et sois voleur.

— Non, repartit le frère, ce métier n'est pas honnête, et c'est une chanson qui se termine par une corde au cou.

— Ah I dit rhonune, il ne s'agit point ici d'avoir peur de la potence : je t'apprendrai à trouver des choses introuvables et à ne redouter aucun rival. Ces paroles décidèrent notre voyageur, et, grâce aux leçons de son maître, il devint un voleur si adroit, que rien n'était plus en sûreté dès qu'il voulait l'avoir.

Cependant le deuxième frère avait aussi rencontré sur sa route un homme qui lui demanda ce qu'il allait apprendre dans le monde.

— Je ne le sais pas encore, répondit-il.

— Alors suivez-moi, et devenez astronome : il n'y a pas de métier au-dessus de celui-là. Plus rien de caché pour l'œil qui lit dans le ciel !

Ces belles promesses séduisirent notre jeime homme, qui devint bientôt un astronome si habile que, lorsqu'il eut terminé son apprentissage, son maître lui donna u^|riwiette et lui dit :

124 CONTES DE LA PAMILtE.

— Avec ceja, tu peux voir tout ce qui se passe sur là terre et dans le ciel.

Le troisième frère reçut les leçons d'un chasseur consommé, (jui Finstruisit de tous les secrets de son art. Quand il le quitta, son maître lui donna im fusil, en lui disant :

— Tout ce que tu coucher^sen joue avec cette arme, tu seras sûr de Tatteindre.

Enfin le plus jeune rencontra un inconnu, qui lui proposa de devenir tailleur.

— Je n'y verrais pas d'inconvénient, répondit le jeune homme, s'il ne fallait rester assis les jambes croisées du matin au soir, tirer l'aiguille sans relâche et se brûler les doigts avec le fer à repasser.

— Tu ne m'as pas compris, dit Finconnu : Tétat que jo t'enseignerai n'aura rien de ces misères; je ferai de toi un tailleur comme on n'en voit pas.

Notre jeune homme se laissa persuader et suivit l'inconnu, qui lui enseigna en effet la couture transcendante. Lorsqu'ils se séparèrent, son maître lui donna une aiguille en lui disant :

— Avec ceci tu pourras rattacher ensemble tous les morceaux que tu voudras, fussent-ils fragiles comme un œuf ou durs comme de Facier, et ion ouvrage sera si net, qu'on n'en découvrira pas la moindre trace.

Quand les quatre années furent écoulées , les quatre frères se rencontrèrent au jour et à Fheure convenus au croisem^t des deux routes; après s'être

LBS QUATRE FRÈRES HABOES. 125

tendrement embrassés , ils se rendirent ensemble à la maison de leur père. Ils lui racontèrent leurs aventures et comment ils avaient appris chaci^métier. '

En s'entretenant de la sorte» ils s*étaient assis en «dce de la maison sous l'Ombrage d*un grsSid arbre.

— Or çà, dit le père, je vejtr vous mettre à l'épreuve, et juger de ce que vous sa^ez faire.

En même teim^*' •' ""eva les yeux, et dit au second de ses fils :

— Là haut, j^^ «sommet de cet arbre, entre deux branches, se >fcache un nid de pinson: dis-moi combien d'œufs j6*y trouvent !

L'astre^me prit sa lunette, regarda vers la cime de Tay^-"^ "*^U:

Le fcère s'adressant alors à Taîné :

— Toi, reprit-il, va nous chercher ces œufs sans q^e la mère qui les couve s'en aperçoive.

L'Kabile voleur grimpa sur Tarbre, et déroba sous le veiitre de Toiseau, sans l'éveiller, les cinq œufs, qu'il appoiiaàsonpère.

^^lui-ci les prit, en posa un à chaque coin de la ta- We /et le cinquièifie au milieu; après quoi, il dit au cba'§^f -

vas me les couper en deux tous les cinq, d'un "^^me coup de fusil.

3Le chasseur plaça son arme contre son épaule, et

d'un seul coup, ainsi que le désirait son père, il fit des cinq œufs dix partiçs égales.

— A ton tour maintenant, continua le vieillard en se iournant vers son plus jeune fils, recouds ensemble ces œufs, de telle sorte que les petits qui s'y trouvent, à moitié éclos/jri*««'»^'went aucuii dommage.

Le tailleur ^.it ovn aiguille, et fit ce qui lui était commandé.

Quand ce travail fut achevé,!^ voleur dut encore aller replacer les œufs sous le ventre de la mère. Celleci continua de les couver sans se doWer de rien, et quelques jours après elle vit éclore àçs petits, qui avaient au cou une petite raie rouge : c'^ait la place où le chasseur avait partagé les œufs et où ia taillr^nr les avait recousus.

— Mes enfans, dit alors le vieillaiu, je aois^**^""*^!' que vous avez bien employé votre temps, et quj^ c'^^" cun de vous connaît à fond son métier : il m'est/™P^ssible de décider qui de vous quatre est Puissiez-vous seulement trouver bientôt vous faire connaître, et puisse l'aîné d'entrft voii^ ^°^" ployer honnêtement son adresse.

Peu de temps après, le bruit courût que la fille du roi avait été enlevée par un drago»- ^ roi en avait perdu le repos, et il fit savoir que ç^*^^ qui lui ramènerait sa fille deviendrait son Rendre. -^^^ quatre frères se dirent entre eux :

: il m'estlimpos- ;t le pluslt^Wle.

m FoccasiV" ^®

uanp JIV «a.

LES QUATRE FRÈRBS HABILES. t27

— Voilà une bonne occasion pour nous; et ils firent le projet de rendre la liberté à la fille du roi.

— Je saurai bientôt où elle est, dit l'astronome, puis il regarde à travers son instrument, et s'écrie :

— Je la voifii! elle est assise bien loin d'ici, sur un rocher au milieu des mers, et le dragon qui l'a ravie est à ses côtés.

Aussitôt il v^ trouver le roi, lui demande un navire pour lui et ses frères, et fait voile avec eux vers la prison de la jeune fille.

Quand ils y arrivèrent, le dragon dormait, la tête appuyée sur les genoux de la princesse.

Le chasseur dit :

— Je n'ose pas tirer, je pourrais tuer la captive du même coup que le monstre,

— Essayons uu peu notre talent, dit le voleur; et il se mit à dégager la princesse avec tant de légèreté et de promptitude, que le monstre ne s'aperçut de rien et continua de ronfler.

On devine avec quelle joie ils regagnèrent le navire et ramèrent vers la pleine mer; mais le dragon ne trouvant plus la princesse à son réveil, prit son vol à la poursuite des ravisseurs, et bientôt son souffle enflammé résonna dans l'air au-dessus d'eux.

Par bonheur, ^u moment où il allait fondre sur le navire, le chass^ïr le couche en joue, et lui envoie au milieu du cœur une balle, qui le fait tomber mort sur le pont du b^^teau. Mais telle était l'énorme pesanteur

du monstre, que sa chute fait voler le navire en éclats, et qu*il reste à peine à nos cinq passagers quelques planches pour se tenir sur l'abîme. Ce fiit alors que le tailleur employa son talent. Il saisit sa merveilleuse aiguille, attache les planches au moyen de quelques gros points, se place sur cette espèce de radeau, et recoud de la sorte les diverses parties du navire. Quand tout fiit ainsi réparé, il ne fallut pas longtemps à nos voyageurs pour regagner le port.

On se figure la joie du roi en revoyant sa fille chérie ! Fidèle à sa parole, il dit aux quatre frères :

— Un de vous doit épouser la princesse ; c'est à vous de décider lequel y a le plus de droit.

Alors un vif débat s'engage entre les quatre frères; l'astronome dit :

— Si je n'avais pas vu où était la jeune fille, tous vos talens n'auraient servi de rien : c'est donc à moi qu'elle doit appartenir.

Le voleur reprend :

— Que nous aurait importé ta lorgnette, si je n'avais pas enlevé la princesse de dessous la tête du dragon? C'est donc à moi de l'épouser.

Le chasseur à son tour :

— Vous auriez été tous, et la pijincc^se avec vous, mis en pièces par le monstre, si mon fusil ne vous eût sauvés de la mort ; c'est donc à inoi d'être son mari.

Enfin le tailleur :

— Et si mon aiguille enchantée n'eût pas recousu

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