‹ Contes de la familleChapitre 20 sur 31 · LE ROI BE€~DE>GRIVE · texte numérisé non relu

LE ROI BE€~DE>GRIVE

ses poches se dénoua, ses pots tombèrent et répandirent la soupe et les diflférens morceaux qu'ils contenaient. A cette vue, toutes les personnes qui étaient dans la salle éclatèrent en rires et en plaisanteries, et la malheureuse princesse fut si confuse qu'elle aurait voulu être à cent pieds sous terre. Elle s'élança vers la porte pour s'enfuir, mais un homme la rattrapa sur l'escalier et la ramena dans la salle. A peine eutelle tourné les yeux sur lui, qu'elle reconnut le roi Bec*de-grive qui lui dit avec bienveillance :

-^ Cesse de trembler, le musicien qui a vécu avec toi dans la misérable cabane et moi, nous ne sommes qu'une seule et même personne. C'est par amour pour toi que j'ai pris ce déguisement ; et le hussard qui a lancé son cheval au milieu de tes pots n'était autre encore que moi. Tout cela est arrivé pour briser ton orgueil et pour te punir de l'arrogance avec laquelle tu m'as traité ! N'y pensons plus maintenant, et célébrons notre mariage.

Alors arrivèrent les femmes de chambre qui l'habillèrent de vêtemens magnifiques ; puis vint son père suivi de toute la cour, pour lui souhaiter une heureuse union avec le roi Bec-de-grive ; puis on célébra la fête.

Et j'aurais bien voulu y assister; et vous aussi, sans doute.

liE VOIiEUB BV SES FlIiS*

IL y avait une fois un voleur qui demeurait dans un grand bois. H vivait ainsi que ses compagnons au milieu des gorges de montagnes et des cavernes ; lorsque des princes, des seigneurs et de riches marchands passaient dans les environs, ils tombaient sur eux, et les dépouillaient de lem* or et de leurs bagages. Devenu vieux, il se dégoûta du métier de voleur, et se repentit de tout le mal qu'il avait fait. 11 commença donc une vie plus ordonnée, se conduisit honnêtement, et fit le bien quand il le put. On s*étonna de cette subite conversion, et on s'en réjouit.

n avait trois fils. Quand ils furent grands, il les appela, et leur dit :

— Apprenez-moi quel est le métier que vous voulez choisir, pour gagner votre vie honorablement?

LE VOLEUR ET SES FILS. i63

Les fils tinrent un moment conseil entre eux, puis ils répondirait :

— La pomme ne tombe jamais loin du tronc ; nous voulons vivre comme vous avez vécu, et nous faire voleurs. Un métier qui nous forcerait à travailler du -matin au soir, et qui ne nous procurerait que peu de gain pour des jours pleins de fatigue et de peine, ne saurait nous convenir.

— Hélas ! mes chers enfans, répondit le père, pourquoi ne voulez-vous pas vivre en repos, et vous contenter de peu ? Ce qui est honnête est le plus sûr et dure le plus longtemps. Le métier de voleur est un métier maudit, qui conduit à une mauvaise fin : la richesse qu'il procure parfois ne donne aucunejoiepure; je nesais que trop ce qui en est. Je vous le répète, cela tourne mal. Tant va la cruche à Veau, qu'à la fin elle se brise : vous finirez par être pris et par être pendus.

Mais ses fils n'eurent point égard à ses remontrances , et ne voulurent paé ren'oncer à leurs projets.-

Ils ne tardèrent pas à vouloir faire leurs preuves. Sachant que la reine possédait dans son écurie un cheval d'un très grand prix, ils résolurent de le voler. La seule nourriture de ce cheval était une herbe succulente qui poussait au milieu d'un hâ^ humide. En conséquence, ils se mirent en camplâgne , se rendirent dans ce bois et firent une grosse botte de cette herbe, dans laquelle les deux aînés cachèrent leur jeune frère,

qui était aussi le plus petit, de manière à ce qu'on ne pût l'apercevoir. Ils portèrent cette botte au marché, où le palefrenier de la reine Tacheta et la fit placer dans récurie. Au milieu de la nuit, quand tout le monde fut endormi , le petit voleur sortit de la botte d'herbe, délia le cheval, lui mit sa bride dorée, ainsi que la selle marquetée d'or et les grelots d'or qui étaient accrochés au mur , et qu'il boucha avec de la cire, pour éviter qu'ils ne fissent du bruit. Puis il ouvrit la porte, monta sur le cheval, et s'enfuit au grand galop vers l'endroit où ses frères l'attendaient. Mais les gardes de la ville remarquèrent le voleur, se mirent à sa poursuite , et l'ayant trouvé ainsi que ses frères, ils les firent tous trois prisonniers.

Le lendemain matin , ils furent conduits devant la reine, qui, voyant trois beaux jeunes garçons, s'informa de leur famille, et apprit qu'ils étaient les fils du vieux voleur qui avait changé son genre de vie, et se conduisait désormais honnêtement. Cette information prise, elle les fit reconduire en prison, et envoya demander à leur père s'il consentait à payer leur rançon. Le vieillard arriva, et dit :

— Mes fils ne méritent pas que je dépense un denier pour les racheter.

La reine repfit :

— Tu as été un voleur fameux ; raconte-moi- l'aventure la plus étonnante de ta vie de voleur, et je t'accorderai la liberté de tes fils.

Réjoui par cette promesse, le vieillard commença de la sorte :

— Reine puissante, daignez donc m'écouter; je Vais vous raconter une aventure qui m'a plus effrayé que n'auraient pu faire l'eau et le feu. J'appris, pendant une de nies expéditions, que dans ime sombre caverne creusée entre deux montagnes, distante de vingt lieues au moins de toute habitation humaine, vivait un géant qui possédait un trésor de plusieurs milliers délivres d'or et d'argent. Je choisis dans ma troupe les plus déterminés de mes compagnons , et lorsque nous fûmes au nombre de cent, nous nous mîmes en route. Nous suivîmes un chemin long et difficile, semé de rochers et d'abîmes. Quand nous arrivâmes , le géant n'était pas au logis; nous nous ea applaudîmes, et nous enlevâmes autant d'or et d'argent que nos épaules purent en porter. Au moment où nous nous disposions à retourner sur nos pas, nous croyant en pleine sécurité, le géant arriva soudain avec dix autres géans, et nous fit tous prisonniers. Ils firent un partage égal ; chacun prit dix de nous avec lui, et je tombai entre les mains du géant à qui nous avions voulu soustraire son trésor. 11 nous lia les mains sur le dos, et nous poussa devant lui comme des moutons jusque dans sa caverne. Nous ofirîmes de payer une bonne rançon d'argent et d'or pour notre délivrance, mais il nous répondit :

— Je n'ai que faire de vos richesses, je préfère vous

garder et me régaler de votre chair.

Gela dit, il nous tàta les uns après les autres» fit choix de l'un de nous, et dit :

— Celui-ci est le plus gras, c'est donc par lui que je vais commencer.

Alors il tua notre malheureux compagnon, coupa sa chair par morceaux, et la mit dans un chaudron rempli d'eau, qu'il plaça sur le fiçu ; et quand l'eau eut bouilli, il se mit à manger. C'est ainsi que, chaque jour, il fit son repas de Funde nous, et comme j'étais le plus maigre, il me réserva pour la fin.

Cependant mes neuf compagnons avaient été dévorés, et mon tour était venu. Je songeai à me sauver par une ruse.

— Je remarque, lui dis-je, que vous souffrez des yeux; j'ai étudié la médecine, et j'ai acquis une grande expérience dans cet art ; si vous consentez à me laisser la vie. Je m'engage à vous guéiir les yeux.

Le géant promit de m' épargner si je ijarvenais à le guérir. En conséquence, il me fournit tous les ingrédiens dont j'avais besoin. Je versai de l'huile dans un pot; j'y mêlai du soufre, de la poix, du sel, de l'arsenic et autres matières pernicieuses ; puis je mis Je pot sur le feu, comme si je voulais préparer un cataplasme pour les yeux de mon maître barbare. Au moment jnême où l'huile entrait en ébuUition, j'engageai le géant à se baisser vers le feu, et je hû lançai le contenu du pot dans les yeux, sur le cou et la poitrine, si bien qu'il en perdit complètement la vue, et que sur toute

L£ VOL£Ua £T 6£8 FltS. 167

la surface de son corps, la peau affreusement brûlée s'écailla. D poussa des cris horribles, se jeta contre terre, se roula en tous sens et remplit l'étendue de ses rugissemens. Puis tout à coup il bondit écumant de rage, saisit une massue, et, parcourant à grands pas la maison, se mit à frapper de tous côtés le sol et le mur, dans Tespoir de m atteindre.

Il m'étoit impossible de prendie la fuite, car la maison était entourée de hautes murailles, et des verroux fermaient toutes les portes. Je sautais d'un coin dans un autre ; à la fin, à bout d'eiqpédiens, je profitai d'une échelle qui se trouvait là pour monter sur le toit, et je me suspendis des deux mains aux gouttières. Je restai dans cette position un jour et une nuit; mai^ sentant les forces m'abandonner, je redescendis et me mêlai parmi les moutons. Dès lors, je fus en proie à des transes perpétuelles, car, forcé que j'étais de passer chaque jour entre ses jambes avec tout le troupeau, je courais sans cesse le risque d'être découvert.

Heureusement que je finis par prouver dan^ un coin, parmi les moutons, la peau d^uu bélier; je la passai autour de mon corps, et m'arrangeai de manière à ce que les corne» se trouvassent juste au-dessus de ma tête.

Le géant avait coutume, chaque fois que les brebis sortaient pour prendre leur pâture, de se mettre devant la porte et de les faire passer l'une après lautre entre ses jambes. Il les comptait alors, et le mouton qui lui paraissait le plus gras, était choisi par lui pour son

repas du jour. Celte dernière circonstance m'inquiétait fort; aussi, quand mon tour fut venu, me recoquillaije de mon mieux en me pressant entre ses jambes ; mais après m' avoir palpé, trouvant que j'étais lourd, il me dit:

— Tu es gras et tu feras Taffidre de mon repas d'aujourd'hui.

A ces mots, je fis un tel bond, que je lui échappai des mains, mais il me rattrapa. Je parvins à m'échapper de nouveau ; de nouveau il me ressaidt ; et ainsi de suite à sept reprises difierentes. La colère s'empara du géant qui me dit :

— Tu peux t'en aller, les loups peuvent exercer leurs dents sur toi; voilà assez longtemps que tu te joues de ma patience.

A peine eus-je franchi la porte, que je me débarrassai de ma peau de bélier, et que je me mis à le railler. Ilôta de son doigt un anneau, et me le tendant :

— Reçois cet anneau d'or comme souvenir de moi, me dit-il, tu as bien mérité ce présent. Il est juste qu'un homme aussi rusé que loi ne me quitte pas sans emporter une récompense.

Je pris l'anneau et le passai à mon doigt , hélas l sans prévoir la vertu secrète qui s'y trouvait attachée ! Je ne l'eus pas plutôt au doigt, que je me sentis forcé de crier sans cesse :

— Je suis ici ! je suis ici !

Le géant, constamment informé de la sorte de l'en*

droit où je me trouvais, se mit à me poursuivre à travers le bois; comme il était aveugle, il se heurtait à chaque instant contre une branche ou contre un tronc d'arbre, et «'abattait comme un chêne immense; il se relevait aussitôt; et comme ses longues jambes lui permettaient de faire des pas énormes, îl était bien vite sur le point de me rejoindre, guidé par ce cri que je poussais incessamment : je suis ici ! je suis ici ! — Je remarquai bien que mon anneau était Tunique cause de mes cris, mais tous mes efforts pour Fôter de mon doigt furent vains. Voyant qu'il ne me restait plus d'autre ressource, je me coupai le doigt avec les dents. Au moment même, je cessai de crier, et j'échappai heureusement au géant. J'avais à la vérité un doigt de moins; mais ce n'était pas payer trop cher le rachat de ma vie.

— Reine puissante, dit à cet endroit le voleur, je vous ai raconté cette histoire pom- obtenir la liberté du premier de mes fils ; je vais maintenant, en guise de rançon pour le second, vous dire ce qui advint ensuite. Lorsque je me fus ainsi tiré des mains du géant, je parcourus en tous sens l'étendue déserte où je me trouvais, ne sachant trop de quel côté tourner mes pas. Je montai aux peupliers les plus hauts et sur la cime des montagnes les plus élevées, mais, j'eus beau porter les yeux alentour, je n'aperçus la trace d'aucun être humain ; au loin s'étendait une affreuse solitude. De la cime de montagnes qui se perdaient dans le ciel, je des-

cendis au fond de vallées qui ressemblaient à des abîmes. Je rencontrai des lions» des ours, des buffles, des ânes farouches, des s^rpens venimeux, et d'horribles rep-* tiles; Je vis des honuhes sauvages, velus, des êtres humains avec des cornes et des becs, et si afiGreux que le souvenir seul m'en fait encore frissonner.

Je continuai d'aller toujours tout droit devant moi j l'eus à supporter le tourment de la faim et celui de la soif, et je craignais à tout moment de tomber de fatigue. Enfin, an moment même où le soleil allait disparaître à l'horizon, j'arrivai au sommet d'une haute montagne, et je vis s'élever, au loin, du fond d'une vallée déserte, une fumée qui semblait venir d'un four. Je descendis, en courant de toutes mes jambes, dans la direction de cette fumée, et lorsque j'y arrivai, j'aper* çus trois hommes morts, pendus aux branches d^ arbre. La frayeur s'empara de moi, car je pensai que j'étais tombé au pouvoir d'un autre géant, et que ma vie était en danger.

Cependant je m'enhardis, je fis encore quelques pas en avant, et découvris une petite maison dont la porte était toute grande ouverte ; auprès de Pâtre, où flamboyait un grand feu, étaient assis une f^mme. et son enfant. J'entrai, je saluai la femme, et lui demandai pourquoi elle était ainsi isolée, et où se trouvait son mari; je lui demandai, en outre, si l'endroit où nous étions se trouvait fort éloigné de toute habitation. Elle me répondit que le pays où demeuraient les hmnmes

était encore à une distance infinie ; puis elle me raconta en pleurant, que la nuit précédente les monstres des bois avaient envahi sa maison, et Tavaient, ainsi que son enfant, arrachée des bras de son mari, pour la conduire dans cette solitude. Puis, que la troupe cruelle était partie dès l'aurore, en lui ordonnant de tuer son enfant et de le faire cuire pour leur repas du soir.

Ce récit de la pauvre femme me toucha profondément ; je fus saisi de compassion pour Tinnocent enfant et pour sa malheureuse mère, et je formai le projet de les sauver. Je me dirigeai du côté de l'arbre où les trois voleurs étaient pendus ; je décrochai celui du milieu qui était le plus gras, et je le portai dans la petite maison. Je le coupai par morceaux, et je dis à la femme de les servir aux géans à leur retour. De. mon côté, je pris reniant, et je le déposai dans le creux d'un arbre; puis je me cachai moi-même derrière la maison, de manière à remarquer l'arrivée de ces hommes cruels, et à pouvoir porter secours à la pauvre femme, si l'occasion s'en présentait.

Au moment où le soleil allait disparaître à l'horizoUf j'aperçus les monstres qui descendaient la montagne, en courant ; ils étaient hideux et horribles à voir, d'une conformation pareille à celle des singes. Us tiraient derrière eux un corps mort, mais il me fut impossible de distinguer ce que c'était. Arrivés dans la maison, ils allumèrent un grand feu, déchirèrent avec leurs dents le corps tout dégouttant de sang, et le dévorèrent. Gela fait.

ilsôtèrent de dessus le feu la marmite dans laquelle avait bouilli la chair du voleur pendu, et s'en partagèrent les morceaux. Le repas terminé, Tun des géans, qui paraissait être le chef de la troupe, demanda à la femme si ce qu'il venait de manger était bien la chair de son enfant ! La femme répondit :

— Oui.

Le monstre reprit :

— Je crois que tu as caché ton enfant, et que tu nous as fait cuire Tun des trois voleurs qui ont été pendus à Farbre.

D chargea trois de ses compagnons d'aller jusqu'à Farbre en question, et de lui rapporter une tranche de la chair de chaque voleur, ce qui serait la preuve que les trois voleurs étaient toujours à la même place.

Ces paroles étant aiTivées jusqu'à moi, je quittai ma cachette en toute hâte, et j'allai me suspendre des deux mains, entre les deux voleurs, à là corde d'où j'avais détaché le troisième. Les géans arrivèrent et coupèrent une tranche de chair de chaque voleur. Je ne fus pas plus épargné que mes deux compagnons, et je souffris l'opération sans pousser le plus léger cri. La cicatrice est toujours là pour prouver la vérité de ce récit.

Ici le voleurs'interrompitun moment, puis il reprit :

— Reine puissante, je vous ai raconté cette aventure pour obtenir U liberté de mon second fils; je vais achever cette histoire au profit du troisième.

A peine les trois géans s'en furent-ils retournés

avec leurs trois tranches de chair, que je me laissai tomber en bas de la branche, et que je pansai ma blessure du mieux que je pus avec des lambeaux de ma chemise; mais je ne pus arrêter le sang qui continuait de couler. Cependant je n'y pris point garde, préoccupé que j'étais de tenir la promesse que j'avais faite à la pauvre femme de la sauver ainsi que son enfant. En conséquence, je repris au plus vite le chemin de la maison, je m'y cachai de nouveau, et je me remis à écouter de toutes mes oreilles. Toutefois, j'avais grande peine à me tenir debout; ma blessure me cuisait horriblement, et j'avais si faim et si soif que je araignais à tout moment de tomber d'inanition. Le chef des géans ne tarda pas à vouloir goûter des trois morceaux de chair qu'on lui avait rapportés, et il n'eut pas plutôt mordu dans celui qui avait été taillé dans mon pauvre corps, qu'il s'écria :

— Hâtez-vous de retourner d'où vous venez, et chargez sur vos épaules le voleur du milieu ; sa chair est encore fraîche, et elle est fort de mon goût.

A ces mots, je repris ma course vers la potence, et je m'y suspendis de nouveau entre les deux voleurs. Peu après, arrivèrent les géans qui me détachèrent de la corde, m'étendirent sur des chardons et des rameaux d'épines, et me portèrent ainsi à la maison où ils me jetèrent rudement sur le sol. Ils aiguisèrent leurs dents, repassèrent leurs couteaux au-dessus de moi, et se disposèrent à me tuer et à me manger.

Hs allaient mettre la main àrœuvre, lorsque tout à coup éclata un siefifroyable orage mêlé de tonnerres ,d'éclairs et de tempête, que ces monstres eux-mêmes eurent peur et qu'ils se précipitèrent, pour s'enfuir, vers les portes, les fenêtres et le toit, en poussant des cris horribles ; pour moi, j'étais resté étendu tout de mon long parterre. Trois heures s'écoulèrent ainsi, puis le jour commença à poindre et le soleil s'éleva tout brillant dans le ciel. Je me mis en route avec la pauvre fenune et son enfant ; nous marchâmes pendant quarante jours dans le désert où nous ne trouvâmes d'autre nourriture que des racines, des baies sauvages et des herbes telles qu'il en pousse dans les bois. Enfin nous nous trouvâmes de nouveau parmi les hommes, et la pauvre femme retourna avec son enfant chez son mari; combien fut grande leur joie, c'est ce quecha« cun peut se figurer aisément.

C'est ainsi que se termina l'histoire du voleur.

La reine lui dit alors :

— Ta généreuse conduite pour sauver cette pauvre femme et son enfant te fera pardonner beaucoup d'actions blâmables; je t'accorde la liberté de tes. trois fils.

-♦■nmi

liBS VROIS WAVXJÉANH.

i N roi avait trois fils qu'il aimait également, et il ne savait auquel d'entre eux laisser sa couronne. Lorsqu'il se sentit près de mourir, il les fit venir, et leur dit :

— Mes chers enfans, il est temps que je vous fesse connaître ma dernière volonté : j'ai décidé que celui d'entre vous qui serait le plus fainéant , hériterait de mes états.

A ces mots, l'aîné prenant la parole :

— C'est donc à moi, mon père, dit-il, que revient votre sceptre ; car je suis tellement fainéant, que, le soir, j'ai beau tomber de fatigue et de sommeil , je n'ai pas le courage de fermer mes yeux pour dormir.

Le cadet dit à son tour :

— C'est à moi, mon père, qu'appartient votre cou-

ronne, car je suis si fainéant, que lorsque je me trouve assis devant le feu, et que je sens la flamme me brûler les jambes, j'aime mieux les laisser rôtir, que de faire un mouvement pour les retirer.

Le troisième reprit :

— Mon père, personne plus que moi n'a droit à vous succéder, car telle est ma fainéantise, que si j'étais condamné à être pendu, que j'eusse déjà la corde autour du cou, et qu'au moment d'être étranglé, quelqu'un me tendît un couteau pour couper la corde, je préférerais subir mon triste sort plutôt que de me déranger pour prendre ce couteau.

Le roi répondit aussitôt :

— C'est à toi que revient ma couronne.

IaIL CliEF D'OR.

^W ^ P^^ d'hiver que la terre était couverte de neige, et qu'il gelait à pierre fendre, un pauvre petit garçon dut aller dans la forêt pour y chercher des branches de bois mort. Lorsqu'il eut non sans peine fait un petit fagot, il voulut, avant de retourner à la maison, allumer un peu de feu pour réchauffer ses doigts engourdis. Il se mit donc à écarter la neige, et quand apparut le sol, il trouva une petite clef d'or.

— Puisque j'ai trouvé la clef, je trouverai sans doute aussi la serrure, pensa-t-il.

Et il se mit à creuser la terre; bientôt il aperçut un petit coffret en fer.

— Pourvu que cette clef puisse l'ouvrir, se dit-il ; ce coffret ne peut manquer de renfermer des choses précieuses !

Il chercha avec le plus grand soin; mais il n'y TÎt point de serrure. D chercha de nouveau avec plus d'attention, et finit par remarquer un tout petit trou où il n'eut pas de peine à introduire la clef. Il la tourna dans la serrure, mais le coffret ne s'ouvriLpoint ; il la tourna lihe seconde fois... Et maintenant , chers lecteurs, il nous faudra attendre qu*il ait levé le couvercle pour savoir quelles étaient les choses merveilleuses contenues dans ce coffret.

1/9» wJïï cnAimciu

IL était une fois un pays où régnait la désolation, parce qu'un sanglier ravageait tous les champs, tuait les bestiaux et blessait les paysans avec ses défenses. Le roi avait promis une forte récompense à qui délivrerait la contrée de ce fléau; mais Fanimal était si grand et si fort, que personne n'osait se risquer vers le lieii de son refuge. A la fin, le roi fit savoir que celui qui parviendrait à se rendre maître de cette bête nuisible, ou à la tuer, obtiendrait Ifi main de sa fille.

Dans ce pays vivaient deux frères, qui résolurent de tenter l'entreprise. L'aîné , rusé et adroit, s'y décida par orgueil; le cadet, qui était généreux et naïf, par bonté de cœur. Le roi leur dft :

— Pour être plus sûrs de rencontrer ranimai, vous ferez bien de partir chacun d'un point opposé.

Ils suivirent son avis. L^ainé partit du couchant^ et le cadet, du levant.

Celui-ci avait à peine fait quelques centaines de pas, qu*il vit venir à lui un petit honune tenant dans la main une lance toute noire.

— Je te donne cette lance, lui dit l'inconnu , parce que ton cœur est innocent et bon ; avec cette anp^, tu peux aller sans crainte au-devant du sanglier; il ne te fera aucun mal.

Le jeune compagnon remercia le petit homme, mit la lance sur son épaule, et s'avança d'un pas intrépide. Il ne tarda pas à apercevoir le féroce animal qui accourait vers lui ; mais, sans se troubler, il se mit en arrêt avec sa lance, et la bête furieuse vint s'y heurter avec une telle force, que la pointe lui traversa le cœur. Alors le jeune homme plaça sa victime sur ses épaules, et prit le chemin du château, dans l'intention d'aller montrer au roi son trophée.

Quand il arriva à l'autre extrémité du bois, il aperçut une auberge où bon nombre de joyeux compagnons étaient en train de danser et de boire. Son frère faisait partie de la bruyante assemblée, car il s'était dit :

— Puisque je ne dois pas craindre que le sanglier s'échappe, je vais commencer par demander du courage aux bouteilles. A IsTvue de son jeune frère, qui arrivait avec sa proie, un sentiment d'envié s'éveilla dans son méchant cœur.

y ' l'os qdi chante. 181

— Ei^ un moment, cher frère, lui cria-t-il , et qu'uMerre de vin te rafraîchisse.

JLid jeune frère, qui ne soupçonnait aucune arrièrepensée perfide, franchit le seuil de la maison, et raconta à son aîné sa rencontre avec le bon petit homme qui lui avait donné une lance, dans laquelle le sanglier s'était enferré. Son méchant frère le retint dans Tauberge jusqu'au soir, et ce fut alors seulement qu'ils partirent ensemMe.

Il était nuit lorsqu'ils arrivèrent auprès d'un petit pont jeté sur un ruisseau ; l'aîné eut soin de laisser passer son frère le premier, et à peine celui-ci fut-il arrivé au milieu du pont, que son méchant compagnon lifi donna un coup et le fit tomber mort au milieu de l'eau. Il l'enterra sans retard au-dessous du pont, prit le sanglier et le porta au roi, en disant qu'il l'avait tué; sur quoi, le roi lui donna la main de sa fille.

Cependant on commença à s'étonner de ne point voir revenir le jeune frère; son aîné répondit que sans doute le'sanglier avait mis son corps en lambeaux, et chacun le crut.

Mais rien ne peut demeurer caché à l'œil de Dieu ; cette cruelle action devait finir par être découverte. . Bien des années après, un berger, qui faisait passer ses brebis sur le pont, aperçut en bas, dans le sable, un petit os blanc comme la neige.

— Cela fera une bonne embouchure pour mon cornet, pensa-t-il.

182 CONTES DE tA FAMILLE.

Il descendit donc, ramassa le petit os db^s lequel il tailla une embouchure pour son instrument, la première fois qu^il essaya d'y souffler, le petit os se nût à chanter tout à coup, au grand étonnememrat du berger :

Hélas! mon bon bei^er»

<^ Tu souffles dans mon petit os.

Mon frère m'a tué, Puis il m'a enterré sous ce pont, Pourm'enlcîvertesatt^iersautage .

En échange duquel le roi avait promis sa fiUe.

— Le merveilleux cornet que j'ai là I se dit le berger ; il faut que j'aille le porter àr notre seigneur le roi.

n ne fut pas plutôt en présence du roi, que le cornet se mit à chanter de nouveau la chanson que vous avez déjà entendue.

Le roi comprit Taffreux mystère; il fit creuser sous le pont, et Ton y trouva le squelette entier du malheureux jeunehomme.

Le méchant frère ne put pas nier plus longtemps son crime. On le fit coudre dans un sac et on le jeta ainsi tout vivant dans lé ruisseau, où il ne tarda pas à être suffoqué.

Quant aux restes de son pauvre et mnocent frère, on les porta dans l'église, et ils reposèrent désormais dans un beau tombeau.

xxn

MB CJLOU.

i N marchand avait fait de bonnes affaires à la foire; il avait vendu toutes ses marchandises, et bien ^^ garni son sac de monnaies d'or et d'argent. Il s'était mis en route vers sa demeure où il désirait arriver ce même jour encore avant la tombée de la nuit. D cheminait donc à cheval, son lourd portemanteau solidement attaché derrière la selle. Vers l'heure du dîner, il fit halti dans une ville, et lorsqu'il voulut se remettre en route, le valet d'écurie qui lui amena son cheval lui dit :

• — Monsieur ne sait pas sans doute qu'il manque un clou au fer gauche de deiyrière de son cheval.

— Ne t'en inquiète pas, répondit le marchand, le fer n'en tiendra pas moins pendant les six lieues au plus qu'il me reste à faire. Je suis pressé.

Vers l'heure du goûter, il s'arrêta de nouveau pour faire donner l'avoine à sa monture. Le garçon d'écurie ne tarda pas à venir le trouver dans l'auberge.

— Monsieur ne sait pas sans doute, lui dit-il, qu'il manque un fer au pied gauche de derrière de son cheval. Doi&-je le conduire chez le maréchal ?

— Ne t'en inquiète pas, répondit le marchand, pour une couple de heues qu'il me reste à faire, mon cheval se passera bien de ce fer. Je suis pressé.

n se remit en route. Mais bientôt après le cheval boita; il n'y avait pas longtemps qu'il boitait, lorsqu'il commença à trébucher; il eut à peine trébuché deux ou trois fois , qu'il s'abattit et se cassa une jambe. Le marchand fut obhgé de laisser là son pauvre cheval gisant, de déboucler son portemanteau, de le placer sur son dos et de regagner à pied son logis où il n'arriva que très avant dans la nuit.

— C'est pourtant ce maudit clou que j'ai négligé de faire remettre, qui a été cause de tout mon malheur, pensait-il en marchand d'un air sombre.

liB MAITBfi liARROnr.

\ N jour, sur le seufl d'une pauvre cabane, un vieillard et sa femme étaient venus s'asseoir pour se reposer un moment. Ils virent arriver tout à coup de.leur côté une voiture magnifique attelée de quatre chevaux, et quand l'équipage fut parvenu près d'eux, un homme somptueusement vêtu sortit de la voiture. Le vieux paysan se leva de dessus son banc, s'avança vers l'étranger, lui demanda ce qu'il désirait, et lui offrit ses services.

L'étranger tendit la main au vieillard et répondit: — Je n'ai d'autre désir que de goûter une fois, enfin, d'un repas champêtre. Apprêtez-moi un plat de pommes de terre accommodées selon votre coutume ordinaire ; je prendrai place àtable avec vousj et je me promets de me régaler.

186 CONTES m EA FAMaLB.

Le paysan reprit en souriant :

— Que vous soyez un comte, ou un duc, voire même un prince, les grands personnages ont parfois de semblables fantaisies; et votre désir doit être satisfait.

La vieille femme alla dans la cuisine, et se mit à laver et à râper des pommes de terre afin d'en faire des eleuses ("), manière de manger ce légume commune aux paysans. Tandis qu'elle s'occupait à ce travail, le paysan dit à l'étranger :

— Voulez-vous dans l'intervalle me faire l'honneur de m'accompagner dans le jardin où j'ai encore quelque chose à terminer ?

Il avait employé sa journée à faire dans la terre des trous pour y planter des arbres.

— N'avez-vous point d'enfans qui puissent vous aider dans votre travail? demanda l'étranger.

— • Non, répondit le viefllard; j'ai bien eu un fils, mais ce fils nous a quittés, depuis bien des années, pour courir le monde. C'était un enfant plein de mauvais instincts, adroit et rusé, mais ne voulant rien apprendre et ne faisant que des tours malicieux; à la fin, il s'enfuit de la maison paternelle, et je n'en ai plus eu de nouvelles depuis lors.

En disant ces mots, le vieillard prit un arbuste, le posa dans un des trous qu'il avait creusés, et planta

(*) Sorte de boulettes de ponimes de terre apprêtées avec du lait.

tm pieu à côté ; puis il remplit le trou de terre et, lorsqu'il eut affermi le solayec ses pieds, il liaParbuste au pieu par le milieu et par le bas, au moyen d'une torsade de paille.

— Expliquez-moi donc, demanda l'étranger, pourquoi vous n'attachez pas aussi à un pieu cet arbre noueux et tortu, qui là dans ce coin se courbe presque jusqu'au sol? Ce serait un moyen de le redresser.

Le vieillard répondit en souriant :

— Je vois, à vos paroles, que votre seigneurie ne s'est guère occupée de jardinage. L'arbre que vous m'indiquez est vieux et tout rachitique : on perdrait son temps à vouloir le redresser. La culture des arbres ne se fait que pendant leur jeunesse.

— Ce que vous dites là doit s'appliquer aussi à votre fils, répondit l'étranger; si vous l'aviez bien dirigé dès ses premiers ans, il n'aurait jamais osé prendre la Alite; maintenant aussi sans doute, pareil à cet arbre, il sera devenu dur et tortueux.

— Il y a si longtemps qu'il nous a quittés, repartit le vieillard, qu'il a dû changer depuis lors.

— Le reconnaîtriez-vous facilement s'il se présentait devant vous? demanda l'étranger.

— Aux traits de son visage, je ne le crois pas, dit le paysan, mais il a sur l'épaule un signe auquel je ne me tromperais point; ce signe présente la forme d'une fève.

Comme le vieillard achevait de prononcer ces pa-

rôles, l'étranger ôta son habit, découvrit son épaule et montra au paysan la fève en question.

— Seigneur Dieu ! s'écria le vieillard, il n'y a pas à en douter, tu el mon fils.

Et tout le cœur d'un père se ranima dans sa poitrine.

— Mais, ajouta-t-il, après quelques momens de silence, comment est-il possible que tu sois mon fils, toi qui parais être devenu un grand seigneur et qui vis dans la richesse et Tabondance? quel chemin as-tu pris pour arriver là?

— • Hélas ! mon père, le jeune arbre n avait été lié à aucun pieu, et il a poussé de travers ; aujourd'hui il est trop vieux; on ne saurait plus le redresser. Vous me demandez par quel moyen je me suis procuré la richesse. Je me suis fait voleur. Mais ne vous effrayez pas trop : je suis devenu un maître voleur. Contre moi verroux et serrures sont des précautions inutiles. La chose que je désire est presque déjà mienne. N'allez pas croire que je m'abaisse à dérober comme un voleur ordinaire ; je ne fais que soulager les riches de leur superflu ; les pauvres gens n'ont rien à craindre de moi; j'aime mieux leur donner que de leur prendre. Notez encore que toute occasioii^e vol qui n'exige pas peine, ruse et adresse, ne saurait me tenter.

— Hélas I mon fils, répondit le vieillard, tu auras beau dire, un voleur n'en est pas moins toujours un voleur ; je te le prédis : cela finira mal.

Ces paroles^ prononcées d'une voix triste et se-

vère, le paysan conduisit son fils vers sa femme, et quand cette dernière apprit que Tétranger était son fils, elle pleura de joie ; mais lorsqu'elle sut que son enfant était devenu un maître voleur, deux ruisseaux de larmes inondèrent ses joues. A la fin pourtant elle s'écria:

— Il a beau être devenu un voleur, il n'en est pas moins toujours nion fils, et mes yeux ont pu le voir une fois encore !

Ils se mirent à table, et il partagea de nouveau avec ses parens la misérable nourriture dont il n'avait plus goûté depuis longtemps.

— Si notre seigneur le comte qui demeure là haut dans le château, vient à apprendre qui tu es, et quel métier tu exerces, dit le vieillard, pour le coup il ne te prendra plus dans ses bras pour t'y bercer, comme il le fit lorsqu'il te tint sur les fonts baptismaux ; il s'empresserait bien plutôt de te procurer le balancement de la potence.

— Soyez sans inquiétude, mon père, il ne me fera point de mal, car je connais mon métier; aujourd'hui même encore je veux aller lui faire une visite.

Lorsque le soir approcha, le maître voleur monta dans sa voiture et se dirigea vers le château. Le comte le prenant pour un personnage, le reçut avec une grande politesse. Mais lorsque notre homme se fut fait connaître, le comte pâlit et garda le silence pendant quelques instans. A la fin pourtant, élevant la voix :

190 COiNTES DE LA FAHllXE.

— Tu es mon filleul; à ce titre, je veux bien faire une exception en ta faveur à la sévérité de mes principes et te traiter avec indulgence. Puisque tu te vantes d'être un maître voleur^ je veux mettre ta science à répreuve ; mais si tu ne justifies pas ce que tu avances, on célébrera tes fiançailles avec la corde du bourreau.

— Seigneur comte , veuillez donc m'indiquer trois vols à faire, si difficiles qu'ils soient, et si je n'en viens pas à bout, vous pourrez faire de moi tout ce que vous voudrez.

— ^Ecoute donc bien, répondit le comte. Comme première preuve d'adresse, tu auras à dérober dans l'écurie mon cheval favori; en second lieu, tu devras, pendant le sommeil de ma femme et de moi, enlever le drap de notre lit, et de plus, l'anneau nuptial de la comtesse. Ton troisième et dernier tour consistera à enlever de Téglise et à transporter chez moi le bedeau et le sacris* tain« Fais bien attention à tout ce que je te dis^ car il y va pour toi de la corde*

Le maître voleur se mit en campagne dès la nuit suivante. Il commença par acheter les vêtemens d'une vieille paysanne et par s'en accoutrer, Ensuite il se barbouilla le visage avec une couleur brune, en ayant soin de se tracer des rides, si bien qu'âme qui vive n^aurait pu le reconnaître. Ces précautions prises, il remplit un petit tonneau de vieux vin de Hongrie où il avait mêlé une forte potion somnifère. Il attacha sur

LE MAÎTRE tÂRRON. 191

som-dôS- Iç petit tonneau, et se dirigea vers le château du comte.

Il faisait déjà obscur lorsquUl y arriva. Il s'assit sur une pierre dans la cour, et se mit à tousser de Tair d'une vieille feaiim malade de la poitrine, et à se frotter les mains comme quelqu'un que le froid glace. Devant la porte de Fécurie, des soldbts étaient étendus autour d'un bon feu; l'un d'eux aperçut la vieille et lui cria :

— Aj^roche, la mère, et chaufife-toi avec nous. Tu n'as donc pas d'ainsi pour la nuit, et tu le prends où ^ tu le trouva.

La vieille s'approcha à petits pas, pria le soldat de Faider à se débarrasser de son tonneau, et prit place auteur du feu.

— Que portes-^tu donc là dans ce tonneau ? demanda l'un des soldats.

— Un bon trait de vin, répondit la vieille; je gagne ma vie à ce commerce ; pour votre argent et pour vos bonnes paroles, je vous servirai volontiers un verrCi

— Arrive ici, reprit le soldat, et quand il eut avalé une rasade , il s'écria : Quand le vin est bon , je bois de bon cœur un second verre.

Et il se fit servir une nouvelle mesure. Ses camarades suivirent son exemple.

— Holà 1 camarades , cria l'un de nos buveui-s aux soldats qui étaient restés dans l'écurie , il y a ici une bonne vieille qui vend du vin aussi viwx que vous ;

venez en boire aussi quelques gorgées, ^k'ViïifS réchauffera l'estomac mieux que ne fait le feu.

La vieille porta son petit tonneau dans l'écurie . L'un des soldats était assis sur le cheval favori qui était couvert de sa selle ; une autre tenait la bride dans sa main ; un troisième avait saisi la queue. La vieille versa tant qu'on eut soif, si bien que la source finit par tarir.

Il ne s'écoula pas un long temps avant que la bride n'échappât au soldat qui lui-même tomba par terre et se mit à ronfler; celui qui tenait la queue la lâcha à son tour, et se laissa glisser sur le sol, où fl ronfla bientôt encore plus fort. Quant au soldat qui était en selle, il continua d'y rester assis, mais sa tête s'inclina tellement par degrés, qu'eUe finit par reposer sur le cou du cheval; et alors notre homme fit avec sa bouche et son nez plus de bruit qu'un soufflet de forge. Les soldats qui se trouvaient dans la cour étaient déjà depuis longtemps endormis; ils gisaient par terre sans plus bouger que des morts.

Lorsque le maître voleur vit que sa ruse avait produit «on effet, il mit une corde dans la main du soldat qui a\ait tenu la bride, et un torchon de paille dans la main de celui qui avait tenu la queue ; mais comment faire pour se débarrasser de celui qui continuait d'être enfourché sur le cheval? Notre adroit voleur ne voulut pas le jeter en bas; il aurait pu se réveiller et pousser un cri. Il lui vint une bonne idée. Il déboucla la sangle,

attacha fortement à laselle quelques cordes qui se trouvaient accrochées aux anneaux de la muraille, et enleva ainsi le cavalier endormi qui resta suspendu en l'air , au moyen des cordes que le rusé filou lia aux poteaux de la porte. Cela fait , il eut bientôt dégagé le cheval de sa chaîne; mais il lui restait à craindre que le bruit des fers du cheval sur les pavés de la cour ne fût entendu dans le château. Pour parer à ce danger, il enveloppa soigneusement les sabots de la monture avec de vieux chiffons, la conduisit avec précaution hors de récurie, s'élança sur sou dos, et partit au galop.

Dès que parut l'aUrore, le maître voleur prit le chemin du château, monté sur le cheval qu'il avait si habilement dérobé. Le comte, qui venait de sortir du lit, était en ce moment à sa fenêtre.

— Bonjour, seigneur comte, lui cria notre homme; je vous ramène le cheval que j'ai soustrait heureusement de l'écurie. Voyez donc un peu comme vos soldats gisent et dorment bravement dans la cour; et si vous voulez prendre la peine de descendre à l'écurie, vous pourrez vous convaincre de la commodité avec laquelle votre garde a fait sentinelle.

Le comte fut forcé de prendre la chose en riant. Puis il dit :

— J'avoue que cette fois tu as réussi, mais il n'en sera pas de même pour la seconde épreuve. Je te le répète, si tu te fais prendre comme voleur , c'est comme voleur que tu seras traité.

Le soir, lorsque là comtesse se mit au lit , elle ^ut soin de bien fermer la main où se trouvait son anneau ; alors le comte lui dit :

— Les serrures et les verroux sont bien clos à toutes les portes ; pour moi, je Tais veiller et attendre mon voleur ; s'il tente de pénétrer par cette fenêtre, mon fusil paiera son audace.

Cependant le maître voleur, dès que la nuit fut venue, se dirigea vers le lieu où s'élevaient les potences , coupa la corde à laquelle un pauvre diable de pêcheur était pendu, le mit sur son dos et prit ainsi la route du château. Quand il y fut arrivé, il posa une échelle contre la fenêtre de la chambre à coucher du comte, plaça le mort sur ses épaules, et monta. Lorsqu'il fut arrivé assez haut pour que la tête du pendu dépassât le niveau de la fenêtre, le comte, qui faisait bonne senti- Belle, déchargea son arme sur cette tête qu'il prenait pour celle de notre voleur; aussitôt le maître filou laissa tomber le malheureux pendu, sauta lui-même en bas de l'échelle, et alla se cacher dans un coin. La nuit était si bien éclairée par la lune, que notre homme put facilement apercevoir le comte qui descendit par la fenêtre au moyen de l'échelle, et entraîna le mort dans le jardin. Arrivé là, il se mit à creuser une fosse pour y enterrer le cadavre.

— Le moment favorable est venu, pensa le voleur, qui se glissa soudain hors de sa cachette, monta de noti-

veau à l'échelle et pénétra dans la chambre de la corn-

— Chère amie, dit-il, en imitant la voix du comte» le voleur est mort, mais il n'en était pas moins mon filleul, et je dois même avouer que c'était un espiègle «garé plutôt qu'un scélérat entièrement perverti; je veux épargner la honte à sa mémoire, ne fut-ce que par compassion envers ses malheureux parens. En conséquence, je vais , avant que le jour se lève, Tensevelir moi-même dans le jardin, et de la sorte la chose ne deviendra pas pubUque. Donne-moi le drap de notre lit; je lui en ferai un linceul, pour qu'il ne soit pas dit que je Fai enterré comme un chien.

La comtesse s'empressa de lui remettre le drap.

— Mon Dieu ! reprit le voleur , toujours en déguisant sa voix , il me vient un scrupule de conscience et de générosité ; donne-moi aussi ton anneau ; puisque c'est pour cet anneau que le malheureux a risqué sa vie, il me paraît juste qu il l'emporte avec lui dans la tombe.

La comtesse ne [voulut point déplaire à son mari; aussi lui remit-elle son anneau, non sans un profond regret. Amsi en possession de son butin, le voleur s'empressa de redescendre l'échelle, et il avait déjà regagné son logis, qiie le comte était encore occupé à ensevelir son mort.

Je vous laisse à penser quelle longue mine fit le

comte, lorscpie le matin suivant le maître voleur vint lui apporter le drap et Tanneau.

— Serais-tu sorcier? lui dit-il; qui donc est venu le tirer de la tombe où je f ai enterré de mes propres mains ? qui donc t'a ressuscité'^

— Ce n'est pas moi, mais un pauvre pêcheur décroché de la potence, que vous avez enterré, répondit le voleur, qui raconta alors comment tout s'était passé. Le comte ne put s'empêcher de reconnaître l'adresse de notre voleur.

— Mais nous ne sommes pas encore au bout, reprit-il aussitôt; reste la troisième épreuve; si tu échoues à celle-là, tes succès précédens ne te serviront de rien.

Le maître voleur se mit à sourire, et ne répondit pas.

La nuit suivante, il se dirigea vers l'église du village, un long sac sur le dos, un paquet sur le bras et une lanterne à la main. Le sac renfermait des écrevisses, le paquet de petites veilleuses. Il s'assit au milieu du cimetière , tira de son sac une écrevisse, et lui fixa une veilleuse sur le dos ; cela fait, il alluma la mèche , déposa récrevisse sur le sol et la laissa marcher. Il en tira de son sac une seconde qu'il arrangea de la même manière, puis une troisième, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il eût vidé son sac et son paquet. Ensuite il revêtit un long vêtement noir semblable à lîn froc de moine , et s'attacha au menton une longue barbe blanche. Lorsqu'il se fut de la sorte rendu tout à fait

méconnaissable, il prit le sac, qui avait contenu les écrevisses, entra dans l'église et mouta en chaire. L'horloge de la tour sonna minuit. Le douzième coup vibrait encore, qu'il se mit à crier de sa voix la plus perçante :

— Vous tous, pécheurs, écoutez-moi! La fin de toutes choses est arrivée ; le dernier jour approche ; écoutez-moi, écoutez-moi ! que celui qui veut me suivre dans le ciel se hâte de se glisser dans mon sac. Je suis Pierre, celui qui est chargé d'ouvrir et de fermer la porte du paradis. N'avez-vous pas vu dans le cimetière les âmes des morts se ranimer et chercher à rallumer la vie dans les ossemens vermoulus. Hâtez-vous, hâtez-vous de vous glisser dans mon sac, car le monde est sur le point de finir 1 »

Ces cris retentissaient dans tout le village. Le sacristain et le bedeau qui demeuraient à côté de l'église, furent les premiers à les entendre. Quand ils virent les clartés étranges qui s'agitaient tout le long du cimetière, ils s'empressèrent de se rendre à l'église. Ils prêtèrent pendant quelques instans l'oreille aux paroles du prédicateur; à la fin, le bedeau poussa du coude le sacristain, et lui dit :

— Nous ne ferions pas mal de profiter de cette occasion pour entrer commodément dans le ciel, sans attendre l'effroyable catastrophe du dernier jour.

— Je pense cela comme toi, répondit le sacristain , et si tu Iç veux, nous ne perdrons pas de temps.

— Je suis prêt, reprit le bedeau, mais à yousl'hon* neur de prendre les devants, monsieur le sacristain ; je TOUS suis.

Le sacristain ne se lefitpas dire deux fois, se dirigea vers la chaire et en franchit les degrés, au haut desquels notre maître voleur tenait son sac entr'ouvert. Le sacristain y entra d'abord, puis le bedeau. A peine y furent-ils, [que le voleur s'empressa de fermer le sac, le poussa devant lui et le roula ainsi jusqu'au bas de Tescalier : chaque fois que les têtes de nos deux pau- Tres fous heurtaient contre les degrés, il s'écriait : " -^ Maintenant nous franchissons les montagnes.

Il les traîna de la sorte à travers le village, et lorsque se présentait une mare d'eau, il élevait de nouveau la voix et criait :

— Pour le coup, nous pénétrons au milieu des nuages humides.

Et quand ils arrivèrent enfin à l'escalier du château, il s'écria :

— Nous voilà enfin sur Fescalier du ciel; encore un peu de patience, et nous toucherons au parvis.

Lorsqu'ils y furent parvenus, il mit le sac dans le pigeonnier; et comme les pigeons effrayés battaient des ailes pour s'enfuir, il ajouta :

— Entendez-vous comme les anges se réjouissent, et comme ils battent des ailes !

Cela dit, il ferma les verroux du pigeonnier, et partit.

Le lendemain matin, il se rendit chez le comte, et lui dit que le troisième tour était joué, qu'il avait enlevé de l'église le sacristain et le bedeau. «

— Où les as-tu déposés? demanda le comte :

— Ils reposent au fond d'un sac dans votre pigeonnier, et s'imaginent qu'ils sont dans le ciel.

Le comte monta au pigeonnier et se convainquit par ses propres yeux de la trop grande vérité de ce récit. Il n'eut rien de plus pressé que de délivrer le bedeau et le sacristain; après quoi, se tournant vers notre homme : "

— Tu es un maître larron, dit-il, et tu as, gagné ton pari. Puisque je l'ai promis, je veux bien pour cette fois te laisser partir sain et sauf, mais hâte-toi de quitter mon comté, car si jamais on t'y rencontre de nouveau, tu seras traité en gibier de potence.

Le maître larron prit congé de ses parens, alla se replonger dans le tourbillon du monde, et à partir de ce moment, on n'en eut jamais plus de nouvelles.

lMÉ«AIilTÉ DES FlIiS D*ÉTE«

^^ UAND Adam et Eve eurent été chassés du para- ► dis, ils durent se construire une demeure sur la ' terre inféconde, et gagner leur pain à la sueur dev leur front. Adam se mit à bêcher la terre et Eve à filer de la laine. Tous les ans Eve mettait au monde un enfant, mais ces enfans différaient entre eux; les uns étaient beaux, les autres laids.

Lorsqu'un certain temps se fut ainsi écoulé, Dieu leur envoya un ange pour leur dire qu'il viendrait bientôt les visiter. Eve, toute joyeuse de Fhonneur que le Seigneur daignait leur faire, nettoya sa maison avec le plus grand soin, Torna de fleurs et garnit le solde joncs. Cela fait, elle alla chercher ses enfans, ayant bien soin de ne prendre que ceux qui étaient beaux. Elle les lava des pieds à la tête, peigna leurs

IISÉGALITÉ DES FILS d'ÈVE. 201

cheveux, leur mit des chemises toutes blanches, et leur recommanda de se conduire avec sagesse en présence de Dieu. Il fut entendu qu'ils s'inclineraient poliment devant lui et qu'ils répondraient avec promptitude et clarté à toutes ses questions.

Quant aux enfans qui étaient laids, ils reçurent Tordre de ne pas se montrer. L'un d'eux se cacha dans le foin, l'autre sous le toit, le troisième dans le four, le quatrième dans la paille, le cinquième dans la cave, le sixième dans le cuvier, le septième sous le tonneau au vin, le huitième sous les vieilles peaux, le neuvième et le dixième sous le linge, enfin le onzième et le douzième sous le cuir qui servait à faire les souliers.

A peine avait-on fini de les cacher de la sorte, que l'on frappa à la porte. Adam regarda à travers une fente, et reconnut le Seigneur. Il ouvrit respectueusement, et le Père céleste entra. Aussitôt les beaux enfans qui se tenaient en cercle s'inclinèrent et se mirent à genoux. Le Seigneur commença par les bénir ; il leva ses mains sur le premier et lui dit :

— Tu deviendras un roi puissant ;

Puis au second: >

— Toi, tu deviendras un prince ; f Puis au troisième :

— Toi, un comte; Puis au quatrième :

— Toi, un chevalier j Puis au cinquième :

joogle

— Toi, un noble; Puis au sixième :

— Toi, un bourgeois ; Puis ail septième :

— Toi , un marchand ; Puis au huitième :

— Toi, un savant.

C'est ainsi qu'il partagea entre eux le trésor de ses bénédictions. Lorsque Eve vit que le Seigneur était si bienveillant et si généreux, elle se dit en elle-même :

— Si j'allais chercher maintenant mes enfans difformes, peut-être qu'il les bénirait comme les autres.

Elle courut donc et les retira de dessous le foin, de dessous la paille, le cuir, et des autres endroits où on les avait cachés. Alors arriva toute la troupe, lourde, sale, mal peignée et noire de suie. Le Seigneur sourit, les examina tous les uns après les autres, et dit:

— Eux aussi, je veux les bénir.

Il posa ses mains sur la tête du premier et lui dit :

— Tu deviendras un paysan ; Puis au second :

— Toi, tu deviendras im pêcheur; Puis au troisième :

— Toi , un forgeron ; Puis au quatrième :

— Toi , un tanneur ; Puis au cinquième :

— Toi, un tisserand ;

INl^GALITÉ DES FILS d'ÈVE. 203

Puis au sixième :

— Toi, un cordonnier ; Puis au septième :

— Toi, un tailleur; Puis au huitième :

— Toi, un potier ; Puis au neuvième :

— Toi, un charron ; Puis au dixième:

— Toi, un batelier ; Puis au onzième :

— Toi, un courrier ; Puis au douzième :

— Toi, un domestique ; et cela pour vous tous tant que vous vivrez.

Lorsque Dieu eut fini de parler, Eve lui dit:

— Seigneur, pourquoi cette distribution inégale de vos dons? ne sont-ils pas tous mes enfans? Votre libéralité aurait dû être la même pour tous.

Mais Dieu lui répondit :

— Eve, vous ne pénétrez pas mes desseins. Il me convient et la nécessité exige que j'organise le monde avec vos enfans ; s'ils devenaient tous princes et maîtres, qui donc sèmerait le grain ? qui battrait le blé? qui ferait cuire le pain ? qui prendrait soin de forger, de tisser, de bâlir, de manier le rabot et la pioche ? qui voudrait tailler les habits et les coudre? Il faut que chacun exerce son métier, pour que l'un soit utile à Tau-

tre, et que tous concourent au bien général, comme font les membres envers le corps.

— Seigneur, daignez me pardonner, répondit Eve, j'ai été trop prompte à parler. Que votre volonté divine s'accomplisse dans mes enfans.

miifffiiifiiiiimii>

Page 1