LA REINE DES ABEILLES
L'enchantement cessa donc; le sommeil perdit sa puissance sur tous les êtres que renfermait le château ; et quiconque avait été converti en pierre, recouvra sa forme naturelle.
Le simplot épousa la plus jeune et la plus aimable et devint roi après la mort de son beau-père; et il donna à ses deux frères la main des deux autres princesses.
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liA SOUBCB DB TIB«
IL était une fois un roi si malade, que chacun désespérait de sa vie. Ce roi avait trois fils, qui éprouvèrent ime telle peine de l'état de leur père, qu'ils allèrent au fond des jardins du palais, et se mirent à pleurer.
Tandis qu'ils se désolaient ainsi, un vieillard s'approcha d'eux et leur demanda la cause de leurs larmes. Us lui racontèrent que leur père était si mal, qu'ils s'attendaient à le voir mourir, car rien ne le soulageait.
— Je connais un moyen de le guérir, dit le vieillard, c'est l'eau de la source de vie ; s'il en boit une seule goutte, il recouvrera la santé ; mais il n'est pas facile de trouver cette source.
— Je saurai bien la trouver, moi, répondit l'aîné des fils.
Cela dit, il se rendit auprès du roi, et le pria de vouloir bien lui permettre d^aller à la recherche de la source de vie, qui seule pouvait le guérir.
— Non, répondit le roi, les dangers que tu aurais à courir sont trop grands; je préfère mourir.
Cependant le prince insista avec tant de chaleur, que le roi finit par lui donner son consentement. Le jeune homme pensait dans son cœur :
— Si j'apporte cette eau, je deviendrai le préféré de mon père, et j'hériterai de son royaume.
11 se mit donc en route, et quand il eut chevauché quelque temps, il rencoitfra un nain qui lui cria :
— Où vas-tu donc si vite?
— Cela ne te regarde pas, misérable avorton, répondit le prince d'un ton hautain ; et il poussa son cheval.
Ces paroles irritèrent le petit homme, qui dans sa colère, jeta un sort funeste sur le cavalier.
Le prince arriva bientôt dans une gorge de montagne; plus il allait, plus se resserraient les rochers autour de lui; le diemin finit par devenir si étroit, qu'il lui fut impossible d'aller plus avant, ni de tourner son cheval, ou même de le tirer des rochers, si bien qu'il dut y rester engagé.
Le roi malade l'attendit en vain ; il ne revint point.
Or, son second fils lui dit :
— Permettez-moi d'aller à mon tour chercher la source de vie. -•
Et il pensait en lui-même :
— Peu m'importe que mon frère soit mort! j'hériterai du royaume.
Le roi ne voulut pas d'abord le laisser partir ; à la fin pourtant il dut céder à ses prières.
Le prince prit le même chemin cpie son frère, et ne tarda pas à rencontrer le même nain qui lui cria :
— Où vas-tu si vite?
— Cela ne te regarde pas, misérable avorton, répondit le jeune homme, qui poursuivit sa i^oute sans se retourner.
Mais le nain jeta sur lui le même sort que sur son frère : comme ce dernier, il s'engagea bientôt dans une gorge de montagne, où il ne tarda pas à ne pouvoir plus ni avancer ni reculer.
Tel est le châtiment des orgueilleux.
Comme le second de ses frères ne revenait pas, le plus jeune des princes voulut aussi tenter l'aventure, et aller à la recherche de la source de vie, et le roi dut encore une fois accorder son consentement. Lorsqu^il eut rencontré le nain, et que celui-ci lui eut adressé son étemelle question :
— • Où vas-tu si vite î
Mieux avisé que ses frères, il répondit :
— Je vais à la recherche de la source de vie, car mon père est atteint d'une maladie mortelle.
— Sais-tu où elle se trouve? demanda le nain,
— Je l'ignore, répondit le prince.
— Pour te récompenser de m 'avoir parlé d'une manière convenable, je veux te l'apprendre, repartit le nain. Elle se trouve dans la cour d'un palais enchanté. Pour f aider à y parvenir, je te donne cette baguette de fer et ces deux tranches de pain. Avec cette baguette, frappe trois coups à la porte de fer du palais : elle roulera sur ses gonds. Tu veri*as alors deux lions couchés sous la voûte, et qui se disposeront à te punir de ton audace; mais jette-leur aussitôt les deux tranches de pain, et ils s'apaiseront. Puis, hâte-toi, et aie bien soin de puiser à la source de vie avant que minuit ait sonné; sinon, la porte se fermera et tu resteras emprisonné.
Le prince remercia le nain; il prit la baguette et les deux tranches de pain, puis il se dirigea vers le palais, où tout se passa comme le nain lavait prédit.
Au troisième coup de baguette, la porte s'ouvrit ; le prince s'empressa de calmer les lions, entra dans le château, et arriva dans une grande et belle salle où se trouvaient des princes endormis par Teffet d'un charme; il leur ôta leurs anneaux ; ensuite il prit une épée et un pain qui étaient placés là. D continua démarcher, et arriva dans une chambre où il y avait une J3èlle jeune tille qui se réjouit fort à sa vue. Elle lui donna un baiser et lui dit qu'il l'avait délivrée, et qu'en récompense il aurait tout son royaume ; elle ajouta qu'il eût à revenir dans un an pour la célébration du mariage. Elle finit en lui disant où était la source de
vie, et en lui recommandant d'y puiser avant que minuit sonnât.
Le prince, après Favoir quittée, arriva dans une chambre où se trouvait un beau lit couvert de beaux draps blancs ; comme le voyage l'avait fatigué, il voulut se reposer un moment. 11 se plaça donc sur le lit et s'endormit; mais quand il se réveilla, il entendit sonner onze heures trois quarts, il se leva tout efifrayé, courut à la source, y puisa dans un flacon qui se trouvait au bord, et se hâta de sortir du château.
Cependant, au moment même où il franchissait la porte de fer, minuit sonna, et la porte se ferma avec tant de force, qu elle lui enleva un morceau du talon.
Le jeune prince ne s'en estima pas moins heureux, puisqu'il avait avec lui un flacon rempli à la source de vie ; il revint sur ses pas et ne tarda point à rencontrer de nouveau le nain. Celui-ci n'eut pas plutôt aperçu l'épée et le pain, qu'il s'écria :
— Tu as fait là une bonne prise ; avec cette épée tu pourras mettre en déroute des armées entières; et ce pain a une telle vertu, qu'on peut en manger toujours sans l'épuiser jamais.
Le prince se dit dans son bon cœur :
— Je ne veux pas revenir au château sans mes frères.
El, s' adressant au petit homme :
— Mon bon nain, lui dit-il, ne pourriez-yous pas m' indiquer où sont mes deux frères? Us étaient partis
avant moi pour chercher la source de vie, et on ne les a pas vus revenir.
— Ils sont retenus entre deux montagnes, répondit le nain ; j'ai jeté un sort sur eux, parce qu'ils avaient été insolens.
Le prince supplia si longtemps, que le nain finit par lui accorder leur grâce.
— Défie-toi d'eux, ajouta-t-il, car ils ont mauvais cœur.
Quand les trois frères se revirent, le jeune prince leur raconta tout ce qui lui était arrivé : comment il avait trouvé la source de vie; comment il rapportait un flacon plein de cette eau précieuse ; comment enfin il avait délivré une belle princesse qui voulait bien Fattendre pendant une année, au bout de laquelle il devait l'épouser, et entrer en possession de son royaume.
Après ce récit, les trois frères montèrent à cheval» et arrivèrent bientôt dans un pays ravagé par la famine et par la guerre, si bien que le roi commençait à se désespérer.
Or, le prince se présenta devant lui et lui donna son pain, au moyen duquel il nourrit et approvisionna tout son royaume. Ensuite le prince lui confia son épée, avec laquelle il battit Tarmé ennemie, et put enfin jouir de la paix.
Gela fait, le prince reprit son pain et son épée, et les trois frères poursuivirent leur route. Ils trouvèrent ainsi deux autres pays où régnaient également la guerre
et la famine; là encore, le prince prêta aux malheureux rois le secours de son pain et de son épée ; et c'est de la sorte qu'il sauva trois royaumes.
Les voyageurs prirent alors im navire et s'embarquèrent sur mer. Pendant la traversée, les deux aînés se dirent entre eux :
— C'est notre cadet, et non pas nous, qui a trouvé la source de vie ; en conséquence, notre père ne manquera pas de lui laisser son royaume qui »ous revient, et nous serons privés de notre héritage.
Ils avisèrent donc au moyen de le perdre. Ds attendirent qu'il fût profondément endormi, pour verser dans un autre flacon Feau merveilleuse; et ils remplirent avec Teau salée de la mer, celui que leur frère avait rapporté du palais enchanté.
Lorsque les trois frères furent arrivés au château de leur père, le jeune prince s'empressa de porter au roi malade le flacon qui devait lui rendre la santé. Mais à peine eut-il bu quelques gouttes de Fonde amère, que son mal augmenta. Il se plaignait de ce résultat, lorsqu'arivèrent les deux fils aînés, qui accusèrent le jeune prince, disant qu'il avait voulu empoisonner le roi, qu'eux seuls avaient trouvé la véritable source de vie, et qu'ils en avaient rempli un flacon ; et ils le présentèrent au roi. A peine ce dernier y eut-il trempé ses lèvres, qu'il sentit son mal le quitter, et qu'il devint fort et bien portant, comme au temps de ses jeunes années.
LA SdtJRGE DE VIE. 245
Cependant les deux frères perfides allèrent trouver le jeune prince, l'accablèrent de railleries et lui dirent :
— Tu as, il est vrai, trouvé la source de vie ; mais la peine a été pour toi, pour nous sera le profit; tu aurais dû avoir plus de prudence, et tenir les yeux ouverts; car nous t'avons dérobé cette eau merveilleuse pendant ton sommeil, sur le navire. Quand Tannée sera écoulée, Fun de nous deux ira chercher la belle princesse ; njais garde-toi de nous trahir ; notre père d'ailleurs ne te croirait point, et si tu dis un seul mot, tu perdras la vie; si au contraire tu gardes le silence, nous aurons soin de toi.
Cependant le vieux roi était irrité contre le plus jeune de ses fils, car il croyait qu'il avait voulu attenter à ses jours. Aussi rassembla-t-il son conseil , qui reçut l'ordre de juger le coupable et de prononcer à huis clos sa sentence. Il fut décidé qu'un jour où le prince irait à la chasse, et qu'il ne se douterait de rien, le chasseur du roi devrait l'accompagner et le mettre à mort.
Ce jour-là venu, quand les deiKx chasseurs se trouvèrent seuls au milieu du bois, le prince, remarquant la tristesse de son compagnon, lui dit :
, — Mon cher chasseur, que te manque-t-ilî
— Je ne puis pas le dire, et pourtant je le dois, répondit le chasseur.
— Parle sans crainte, reprit le prince, tu peux compter sur mon indulgence;
— Hélas! répondit le chasseur, je dois vous tuer
d^un coup de fusil ; c*est le roi qui m'en a donnéFordre» Ces paroles effrayèrent le prince qui repartit :
— Bon chasseur, laisse-moi la yie, je te donnerai mon vêtement royal, et tu me céderas en échange ton habit de peu de valeur.
— J'y consens volontiers, mais je n'aurais jamak eu le courage de vous donner la mort.
Ds échangèrent leurs vétemens, le chasseur retourna au château, et le prince s'enfonça plus ayant dans la forêt.
Quelque temps après, on annonça au vieux roi, que trois chariots remplis de présens en or et en pierres précieuses, venaient d'arriver à l'adresse de son plus jeune fils. Ces présens étaient faits par les trois rois qui avaient battu leurs ennemis avec l'épée du prince, et nourri leurs peuples avec son pain.
A cette nouvelle, le cœur dii roi s'attendrit, et la pensée lui vint que son fils n'était peut-être point coupable.
— Hélas ! dit-il à ses gens, que n'est-il encore en vie ! combien je me repens de l'avoir fait mettre à mort.
A ces mots, le chasseur prenant la parole :
— En ce cas, j'ai bien fait, dit-il, de n'avoir pas^ eu le courage d'exécuter vos ordres.
Et il raconta au roi comment tout s'était passé.
Ce dernier fut au comble de la joie, et fit publier dans tout son royaume, que son fils pouvait revenir et qu'il rentrerait en grâce.
Cependant la princesse du palais enchanté avait fait construire en face de son château, un chemin d'or pur et brillant ; puis s'adressant à ses gens :
— Celui, leur dit-elle, qui poussera son cheval tout droit au milieu de ce chemin, sera le vrai fiancé que j'attends; vous le laisserez entrer; celui au contraire, qui dirigera son cheval sur le côté, ne sera pas le vrai fiancé, et vous ne lui ouvrirez point.
Lorsque l'année approcha de son terme, l'aîné des princes pensa qu'il ferait bien de ne pas tarder à se présenter à la princesse, et à se donner jpour son libérateur, afin d'obtenir sa main et son royaume. En conséquence, il partit à chc;val ; et quand il arriva en face du palais, dès qu'il aperçut le beau chemin d'or, il se dit:
— 11 serait vraiment dommage d'y laisser courir mon cheval.
Dans cette pensée, il tira la bride et fit marcher sa monture sur le côté du chemin.
Mais quand il arriva devant la porte, les gardes lui crièrent :
— Vous n'êtes pas le vrai fiancé, retournez sur vos pas.
Bientôt après, le second frère partit à son tour ; quand il fut parvenu près du chemin d'or, et que son cheval eut posé un pied dessus, le cavalier se dit :
— Non, ce serait dommage, le sabot de mon cheval pourrait y causer du dégât.
Il tira donc la bride et côtoya le chemin. Mais lorsqu'il fut arrivé près de la porte, les gardes lui crièrent :
— Vous n'êles pas le vrai fiancé ; retournez sur vos pas.
L* année révolue, le plus jeune des princes se décida à sortir de la forêt et à se rendre auprès de celle qu'il aimait, dans Tespoir d'oublier son chagrin. Il prit la route du palais, tellement plongé dans la pensée du bonheur de revoir la princesse, qu'il parvint tout près de la porte, sans même avoir aperçu le chemin d'or. Son cheval avait couru au beau milieu. Aussi la porte s'ouvrit devant lui. La princesse fut heureuse de le recevoir; elle le nomma son libérateur et le maître de son royaume ; et le mariage fut célébré avec \me grande magnificence.
Quand les fêtes furent terminées, la jeune reine lui apprit que son père avait été détrompé et lui avait pardonné. Nt
Le prince s'empressa de se rendre auprès de lui ; il lui raconta comment tout s'était passé ; comment ses frères avaient abusé de sa confiance et à quelle condition ils lui avaient recommandé de ne point dévoiler leur perfidie.
Le roi se disposait à leur infliger le châtiment qu'ils méritaient; mais ils s'étaient embarqués sur mer, et on n'eut plus jamais de leurs nouvelles.
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lifiS EMFAMIi COUIiEUR D*OR.
IL y avait une fois un pauvre homme et une pauvre femme qui ne possédaient rien au monde qu'une petite cabane. Ds ne vivaient que du produit de leur pêche. Un jour que le pauvre homme assis au bord de l'eau tirait ses filets, il prit un poisson entièrement d'or. Tandis qu'il contemplait ce poisson avec des yeux étonnés, celui-ci prenant la parole :
— Bon pêcheur, écoute-moi, lui dit-il, si tu consens à me rejeter dans l'eau , je changerai ta misérable cabane en un château magnifique.
— A quoi me servira un château, si je n'ai pas de quoi manger? répondit le pêcheur.
Le poisson d'or reprit :
— J'y aviserai aussi : il se trouvera dans le château une armoire ; lu n'auras qu'à l'ouvrir pour y trouver à souhait des plats de toute sorte.
— S'il en est ainsi, dit notre homme, je ne demande pas mieux que de faire ce que tu désires.
— Oui, reprit le poisson, mais j'y mets pour condition que tu ne diras à personne l'origine de ta fortune ; si tu soufQes làAiessus le plus petit mot, tout s'écroulera.
Le pêcheur rejeta dans l'eau le poisson merveilleux, et prit le chemin de sa demeure; mais à la place où se trouvait sa chétive cabane, s'élevait maintenant un château magnifique. Il ouvrit de grands yeux, franchit la porte et aperçut sa femme assise dans une chambre richement ornée, et vêtue d'habits précieux. Cette dernière était au comble de la joie. Elle s'écria :
— Cher homme, comment cela est-il arrivé tout d'un coup? je m'en trouve fort bien.
— Et moi aussi, répondit l'homme, mais je meurs de faim; commence par me donner quelque chose à manger.
La femme repartit :
— Je ne possède rien , et je ne sais où chercher dans ce château.
— Oh I dit le pêcheur, je vois là une grande armoire ; si tu l'ouvrais,
La femme tourna la clef aussitôt et aperçut, rangés avec ordre, des gâteaux, des viandes, des sucreries et des vins. Elle poussa un cri de joie, et tous deux se mirent à faire honneur au repas préparé. Quand ils eurent fini, la femme élevant la voix :
LES ENFANS COULEUR d'oR. 251
— Dis-moi donc un peu, cher homme, quelle est l'origine de toute cette richesse?
— Ne m'interroge pas, répondit le pêcheur, je dois garder le silence sur ce point , la moindre indiscrétion nous ferait retomber dans notre premier état.
— Il suffit ; puisque je ne dois pas le savoir, je ne te prierai plus de me le dire.
Cependant ce n'était point là son dernier mot : elle ne laissa notre homme en repos ni jour ni nuit ; le tourmenta et le persécuta si bien , qu'il finit par lui avouer que toute leur fortune leur venait d'un poisson d'or qu'il avait capturé.
Il avait à peine fini ce récit , que le château disparut ainsi que l'armoire merveilleuse, et qu'ils se trouvèrent de nouveau assis dans leur ancienne cabane de pêcheur.
Notre homme fut donc forcé de reprendre son ancien métier.
Cependant le bonheur voulut qu'il attrapât une seconde fois le poisson d'or.
— Si tu me rends encore la liberté, dit le poisson, je te donnerai de nouveau le château et l'armoire ; mais pour le coup tiens-toi ferme et garde-toi bien de dire à qui que ce soit de qui tu tiens ces richesses; sinon, tu les perdras de nouveau.
— J'y prendrai garde, répondit le pêcheur.
Et il rejeta le poisson dans l'eau.
Quand il revint chez lui, toutavjat repris son éclat
et sa femme était radieuse; mais la curiosité ne la laissa pas longtemps en repos, et dçux jours s'étaient à peine écoulés, qu'elle recommença à questionner son mari et voulut advoir comment tout s'était passé. Celui-ci garda le secret pendant quelque temps ; mais, poussé à bout par ses questions, il raconta à sa femme ce qui était arrivé. Au même instant le château s'évanouit et ils se trouvèrent assis dans leur ancienne cabane.
— Tu Tas voulu, dit le pêcheur; grâce à toi, nous allons recommencer notre vie misérable.
— Hélas ! répondit la femme, je préfère encore me passer de la richesse que de ne pas savoir d'où elle me vient.
Le pêcheur retourna à ses filets, et quelque temps après il attrapa pour la troisième fois le poisson d'or.
— Ecoute, dit ce dernier; je vois bien que je suis destiné % toiyiber entre tes mains; emporte-moi avec toi au logis, et coupe-moi en six morceaux : de ces morceaux, fais-en manger deux à ta femme, deux à ton cheval, et mets en terre les deux restans ; tu n'auras pas lieu de t'en repentir*
Le pêcheur revint chez lui avec le poisson, et fit tout ce que celui-ci avait recommandé.
Il arriva que deux lis d'or poussèrent à l'endroit où les deux morceaux avaient été enterrés, la jument eut deux poulains de couleur d'or, et la femme du pêcheur deux garçons également d'une couleur d'or.
Les enfans grandirent, ainsi que les lis et les jeunes
LES ENF ANS COULEUR d'oR. 253
poulains. Il arriva qu un jour les deux frères dirent au pêcheur :
— Cher père, permettez-nous de monter nos coursiers d'or et de nous mettre à courir le monde.
Le pêcheur répondit avec tristesse :
— Comment pourrai-je supporter votre absence? Songez à l'incertitude cruelle dans laquelle je serai sur votre compte ; qui me dira ce qui vous arrive ?
Les frères répondirent :
— Les deux lis d'or resteront près de vous pour vous donner de nos nouvelles. Tantqu'ilsbrilleront d'un frais éclat, nous serons en bonne santé ; si au contraire ils pâlissent, ce sera signe que nous sommes malades; et leur mort annoncerait la nôtre.
Ils partirent donc, et arrivèrent bientôt dans une auberge pleine de monde. A la vue des deux frères couleur d'or, on se mit à rire et à se moquer. L'un d'eux ayant compris qu'il était l'objet de ces plaisanteries, devint tout confus, renonça à aller plus avant, et regagna la maison paternelle.
Quant à l'autre, il poursuivit son voyage, et parvint au bord d'une grande forêt. Comme il se disposait à y pousser son cheval, des paysans lui dirent :
Il ne sera pas prudent à vous de pénétrer dans cette forêt : elle est pleine de voleurs qui ne manqueront pas de vous faire un mauvais parti ; et même s'ils aperçoivent votre couleur d'or et celle de votre cheval, ils ne manqueront pas de vous donner la mort.
Mais le jeune homme ne se laissa pas effrayer; il reprît :
— Il faut absolument que je traverse cette forêt.
Cela dit, il prit des peaux d'ours, s'en couvrit entièrement, ainsi que son cheval, si bien qu'on ne voyait plus luire la moindre petite place d'or, et il pénétra hardiment dans la forêt. 11 n'y était pas encore entré fort avant, lorsqu'il entendit les broussailles s'agiter et des voix en sortirent et s'entretinrent tout bas. D'un côté on disait :
— En voici un !
Mais du côté opposé on répondait aussitôt :
— Qu'on le laisse courir, c'est un pauvre diable, gueux comme un rat d'église; que ferions-nous de lui?
C'est ainsi que le jeune homme couleur d'or arriva heureusement à l'autre extrémité de la forêt.
D traversa bientôt un village où il remarqua une jeune fille si belle, qu'il crut qu'aucune autre au monde ne pouvait la surpasser en beauté. U se sentit si épris de cette personne incomparable, qu'il s'approcha d'elle et lui dit :
— Je vous aime de tout mon cœur, consentea-vou» à devenir ma femme ?
De son côté, la jeune fille le trouva si fort de son goût, qu'elle répondit :
— Oui, je veux bien devenir wtre fenraie et vous rester fidèle toute ma vie.
Ils célébrèrent donc le mariage, et ils étaient au mo-
LES ENFANS COULEUR p'OR. 255
ment le plus joyeux de la fête, lorsqu'arriva le père de la fiancée. Celui-ci se fit présenter le marié. On lui montra le jeune homme couleur d'or, lequel ne s'était pas encore débarrassé de sa peau d'ours. A cette vue, le père entra dans une grande colère et s'écria :
— Jamais ma fille ne sera la femme d'un tel homme. Et il voulut le tuer.
Cependant la fiancée se jeta aux genoux de son père qu'elle baigna de ses larmes en disant :
— Il est mon mari et je l'aime !
Le père se laissa fléchir; toutefois l'idée ne lui sortit pas de la tète, que sa fille avait épousé un misérable gueux; aussi dès le lendemain matin, s'empressa-t-il de se lever pour s'en convaincre de ses propres yeux. Quand il entra dans la chambre des époux, il vit dans le lit un bel homme de couleur d'or, et par terre étaient étendues les peaux d'ours qu'il avait dépouillées.
Aussitôt il revint sur ses pas en disant :
— Quel bonheur que j'aie pu contenir ma colère 1 j'aurais commis une action bien déplorable.
Cependant le jeune homme coulem* d'or avait rêvé qu'il était sorti pour chasser un cerf magnifique ; à son réveil, il dit à la jeune femme :
— Il faut que je sorte pour aller à la chasse.
Ces paroles inquiétèrent la jeune femme, et elle le supplia de rester, en disant :
— Il pourrait facilement t'arriver un grand malheur. '
Il répondit :
— Il faut absolument que je sorte.
En conséquence, il se leva et sortit pour se rendre dans la forêt. Il ne tarda pas à voir paraître un beau cerf au port majestueux, de tout point semblable à celui qu'il avait vu en rêve. Il le coucha enjoué, mais le cerf disparut d'un seul bond. Il se mit à sa poursuite , à travers les ravins et les broussailles, et ne se donna pas de relâche durant la journée. Quand vint le soir, le cerf disparut complètement. Lorsque notre chasseur porta ses regards autour de lui, il vit qu'il était en face d'une petite maison dans laquelle était assise une sorcière, et il frappa à la porte; une vieille femme vint lui ouvrir et lui dit :
— Qu'est-ce qui vous amène si tard dans cette immense forêt?
Il répondit :
— N'avez- vous pas vu un cerf?
— Oui, reprit-elle, je connais ce cerf.
Et un petit chien qui était sorti avec elle de la maison, se mit à aboyer fortement dans les jambes de notre homme.
— Veux-tu bien te taire, maudit roquet, s'écria ce dernier, sinon je t'imposerai silence d'un coup de fusil.
La sorcière repartit d'un ton irrité :
— Comment! tu parles de tuer mon chien?
Et soudain elle le métamorphosa en pierre; si bien,
LES ENFANS COULEUR d'oR. 257
que sa jeune épouse, ne le voyant point revenir, se prit à penser :
— Sans doute que ce qui me donnait tant d'inquiétude et qui me pesait comme un fardeau sur le cœur, lui sera arrivé.
Cependant le second frère qui était retourné dans la maison paternelle, et qui se tenait en ce moment auprès des lis d'or, en vit un s'incliner tout à coup.
— Mon Dieu ! se dit-il, un grand malheur menace mon frère ; il faut que je parte sans retard, si je veux pouvoir lui porter secours.
Son père lui dit alors :
— Ne t'en va pas; si je te perds aussi, que deviendrai-je?
Mais le jeune homme répondit : Il faut à toute force que je parte.
Cela dit, il monta son cheval d'or, se mit en route et arriva dans la grande forêt, où se trouvait son frère métamorphosé en pierre.
La vieille sorcière sortit encore une fois de sa maisonnette, l'appela, et voulut aussi l'attirer dans son piège; mais il évita de s'approcher, et lui cria :
— Si tu ne rends pas la vie à mon frère, je t'envoie une balle dans la tête.
La vieille fée fut donc forcée, bien à contre-cœur, d'animer de nouveau la pierre et de lui rendre son état naturel.
Lorsque les deux frères couleur d'or se revirent , ils
éprouvèrent une grande joie, s'en^brassèrent tendrement et sortirent ensemble de la forêt; Fun alla retrouver sa jeune épouse, et Vautre son père.
Dès que ce dernier aperçut son fils , il lui cria : — Je savais bien que tu avais délivré ton frère ; car le lis d'or qui s'était incliné , s'est relevé tout à coup et a refleuri de plus belle. . .
A partir de ce moment ils vécurent satisfaits, et rien ne manqua plus à leur bonheur.
liBS VROIS CHIRURGIEIVS.
iROis chirurgiens parcouraient le monde. Ils entrèrent dans une auberge pour y passer la nuit. — D'où viennent ces messieurs, et où vontils? demanda Faubergiste.
— Nous sommes chirurgiens, nous parcourons le monde dans le but d'exercer et de perfectionner notre art, répondirent-ils.
— En ce cas , donnez-moi une preuve de votre science, reprit Thôtelier.
— Moi, dit l'un, je vais couper ma main gauche, et demain matin je rattacherai de nouveau au poignet.
— Moi, ajouta le second, j'ôterai mon cœur de la poitrine, et je Fy replacerai demain matin.
— J*en ferai autant de mes yeux, continua le troi-
sième; demain matin je les remettrai dans leur orbite.
n est bon de dire que nos trois chirurgiens possédaient un onguent si précieux , qu'il guérissait soudain toutes les blessures ; ils le portaient partout avec eux.
Au moment d'aller se coucher, ils exécutèrent leur promesse : Fun se coupa la main, et les deuxautres s'arrachèrent le cœur et les yeux ; ils placèrent le tout sur une assiette qu'ils remirent à l'aubergiste ; celui-ci la donna à une servante, en lui recommandant de la placer dans une armoire et d'en avoir bien soin.
Or, la servante recevait souvent dans la soirée la visite d'un de ses cousins, qui était soldat. Lorsque l'aubergiste, les trois chirurgiens et tous les habitans de la maison furent endormis, le soldat arriva et demanda à manger. La fille ouvrit l'armoire, y prit quelque chose et dans son empressement oublia de fermer la porte. Elle s'assit à table à côté de son cousin et se mit à causer avec lui. Tandis que, tout au plaisir de la conversation, elle ne soupçonnait aucun malheur, le chat vint en tapinois dans la cuisine, trouva l'armoire ouverte, prit la main, le cœur et les yeux des trois chirurgiens et s'enfuit au plus vite.
Lorsqu'enfin le soldat eut terminé son repas, et que la servante, débarrassant la table, s'apprêtait à fermer l'armoire, elle s'aperçut que l'assiette que lui avait confiée son maître était vide. Dans son épouvante, s'ar dressant à son cousin :
— Hélas! pauvre fille que je suis, que faut-il que je