LES TROIS FEUILLES DU SERPENT
Celui-ci s'étonna de les voir se présenter seuls, et leur demanda ce qui leur était advenu. Lorsqu'il eut appris Faction barbare de sa fille, il s'écria :
— Je ne puis croire qu'elle se soit conduite d'une manière si indigne, mais la vérité apparaîtra bientôt au grand jour.
Cela dit, il les fit cacher tous deux dans une chambre à récart.
Peu de temps après, le vaisseau arriva, et la femme criminelle se présenta devant son père avec un visage empreint de tristesse.
— Pourquoi viens-tu seule? lui dit le vieux roi ; où est ton époux?
— Hélas I mon bon père, répondit-elle, vous me voyez dans un grand deuil; mou mari est mort subitement pendant la traversée, et sans le zèle et le dévouement du commandant, vous n'auriez plus revu votre fille'j il a assisté à ses derniers momens et pourra tout vous raconter.
— Je veux rendre la vie aux morts, répondit le roi, qui ouvrit aussitôt la porte de la chambre et fit entrer le jeune prince et son fidèle serviteur.
A la vue de son mari, Fodieuse femme fut comme frappée de la foudre; elle tomba à genoux et demanda pardon.
— Point de pardon, s'écria le vieux' roi : il avait consenti à mourir avec toi, et c'est à lui que tu es rede-
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Table de la vie; toi au contraire, tu as profité de sou «ommefl pour la lui ôter : tu dois recevoir le châtiment que tu mérites.
En conséquence, l'épouse criminelle fut placée avec son complice dans un bateau où Teau pénétrait par le fond ; on le lança sur la mer où les vagues ne tardèrent pas à les engloutir.
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I ELUique le malheur poursuit, a beau se tapir d'un ^coin dans un autre, ou fuir dans la plaine im-
îmense, il ne parvient pas à lui échapper.
D était une fois un homme devenu si pauvre, qu'il ne lui restait plus même une bûche pour entretenir son foyer. Il alla dans la forêt pour y abattre un arbre^ mais tous les arbres étaient trop grands ou trop gros. D pénétra plus avant dans la forêt, et finit par trouver un jeune chêne facile à couper. Au moment même où il levait la hache, il aperçut dans l'épaisseur du bois une troupe de loups qui accouraient vers lui en poussant des hurlemens féroce?. Il jeta sa hache, prit la fuite et arriva bientôt en face d'un pont. Mais les eaux du torrent s'étaient tellement accrues, qu'elles avaient miné le pont qui s'abima à l'instant même où il allait y poser le pied.
Quel parti prendre? S*il restait là, les loups furieux ne manqueraient pas de le mettre en pièces. Enhardi par le péril, il sauta dans Teau, mais comme il ne savait pas nager, il roula au fond. Deux pêcheurs qui étaient assis au bord du torrent, voyant un homme disparaître sous les flots, se jetèrent à la nage et le ramenèrent heureusement à terre. Ils l'appuyèrent contre un vieux mur, afin que la chaleur du soleil le rappelât à la vie. Quand il eut repris connaissance, il se disposait à remercier les pêcheurs et à leur raconter son aventure, lorsque le vieux mur s'écroula sur lui et le tua.
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ORSQUE Dieu eut créé le inonde, il voulut assigner à chaque créature la durée de son existence; l'âne »se présenta et dit:
— Seigneur, combien d'années m'accordez-vous? -7- Je t'en accorde trente; cfla te convient-il?
— Hélas! Seigneur, répondit Fane, c'est un temps bien long; songez, de grâce, à ma pénible existence : du matin au soir traîner de lourds fardeaux, porter au moulin des sacs de blé pour en faire du pain que d'autres mangeront, tandis que les horions et les coups seront ma seule récompense; daignez abréger ce temps de misère.
Le bon Dieu eut pitié de l'âne, et borna sa vie à dixhuit ans. L'animal s'en alla consolé, et le chien se présenta.
— Combien de temps venX-tu vivre? lui demanda le Seigneur. L'âne trouve qu'il a trop de trente années, mais tu seras sans doute d'un autre avis.
— Seigneur, répondit le chien, est-ce là votre volonté? Songez, je vous prie, aux courses que je dois faire; mes pattes n'y pourraient suffire si longtemps; lorsque j'aurai perdu la voix à force d'aboyer, et les dents à force de mordre, que pourrai-je faire encore , sinon ramper d'un coin dans un autre et grogner?
Le bon Dieu trouva qu'il avait raison, et borna son existence à douze ans. Le singe vint ensuite.
— Tu ne demanderas pas mieux san^ doute que de vivre trente ans? lui dit le Seigneur : tu n'es pas condamné au travail comme l'âne et le chien, et tu es toujours de bonne humeur. •
— Hélas ! Seigneur, jrépondit le singe, cela paraît ainsi; mais il en est bi« autrement. Il me faut faire sans cesse des tours plaisans et des grimaces pour amuser les gens; si par hasard on me jette une pomme, et que j'y enfonce les dents, elle est amère. La farce cache souvent la tristesse I il me serait impossible de supporter la vie pendant trente années.
Le Seigneur eut compassion de lui et ne lui donna que dix ans.
Enfin s'avança l'homme ; il était gai, frais et bien portant* Il pria Dieu de déterminer la durée de son existence.
— Tu vivras trente ans, répondit le Seigneur; cela te suffit-il?
— Quel court espace ! s'écria l'homme : à peine aurai-je construit ma demeure et allumé mon feu à mon propre foyer; à peine les arbres que j'aurai plantés commenceront-ils à fleurir et à donner des fhiits; à peine songerai-je à jouir de la vie, que je devrai mourir! ô Seigneur! daignez reculer le terme de mes jours.
— J'y ajoute les dix-huit ans que j'ai retirés à l'âne, reprit Je bon Dieu.
— Cela n'est pas assez, repartit l'honmie.
— J'y ajoute encore les douze années que j'ai ôtées au chien.
— C'est encore trop peu.
— Eh bien! donc, j'y joins encore les dix années que j'ai retirées au singe, mais ne m'en demande pas davantage.
L'homme se retira ; mais il n'était toujours pas content de son lot.
C'est ainsi que l'homme vit soixante-dk ans. Les premières trente années sont ses années naturelles, et celles-là s'envolent vite : tant qu'elles durent ^ il est gai, frais, dispos, travaille avec plaisir et se réjouît de son existence. Les douze années de l'âne viennent ensuite : pendant cet intervalle il passe d'un fardeau à l'autre; il doit porter le blé pour la nourriture des autres ; et les horions et les coups sont la récompense de
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ses bons services. Puis arrivent les douze années du chien. Alors il se tient dans un coin, grogne et n'a plus de dents pour mordre. Et lorsque ce temps est écoulé, son existence se termine par les dix amiées du singe; désormais l'homme n'est plus qu'un être débile ; sa tête faiblit j il se répète ; il n'agit plus que par instinct ou par routine ; et trop souvent les niaiseries où il se compldt le livrent aux coupables railleries des enfans.
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liA BEIME DES ABEIIiliES.
^ EDx jeunes princes voulurent un jour courir les ► aventures. Ils ne tardèrent pas à s'égarer dans ' des solitudes si sauvages et si désertes, qu'il leur fut tout à fait impossible de retrouver le chemin du palais de leur père. Leur plus jeune frère, que Ton appelait le Simplot^ partit à son tour, et se mit à la recherche de ses aînés; mais quand il les eut trouvés, ceux-ci se moquèrent de lui le simplot qui s'était imaginé pouvoir traverser heureusement un monde où ils s'étaient égarés, eux qui pourtant étaient bien plus rusés que lui.
Cependant, ils continuèrent tous trois leur route, et arrivèM^ bientôt à i|ine fourraiUère ; les deux aînés voulure^a déterrer, afin de s^amuser à voir les fourmis épouvantées courir çà et là en emportant leurs œufs, mds le simplot leur dit :
— Laissez en repos ces petites bêtes; je ne soupirai pas que vous les troubliez.
Ils continuèrent leur marche et arrivèrent au bord d'un étang sur lequel nageaient beaucoup de canards. Les deux aînés voulurent en prendre une couple pour les faire cuire, mais le simplot dit encore une fois :
— Laissez en paix ces petites bêtes; je ne souJBfrirai pas que vous les mettiez à mort.
Enfin ils arrivèrent auprès d'un arbre où se trouvait un nid d'abeilles ; et ce nid contenait tant de miel qu'il ruisselait sur le tronc. Les deux aînés voulurent allumer un feu au pied de Farbre afin d'étouffer les abeilles et de pouvoir ainsi dérober leur miel. Mais le simplot les en détourna de nouveau en disant :
— Laissez en repos ces petites bêtes; je ne souflrirai pas que vous les brûliez.
Peu de temps après, nos voyageurs arrivèrent devant un château, et dans les écuries de ce château les chevaux étaient métamorphosés en pierres; ils n'aperçurent aucun être humain, traversèrent toutes les salles et parvinrent enfin devant une porte à l'extrémité opposée; à cette porte étaient suspendues trois clefs, et au milieu de la porte se trouvait une petite lucarne par laquelle on pouvait voir dans la chambre. En y regardant, ils aperçurent un homme tout blanc assis à une table. Ils attirèrent son attention en criant plusieurs fois. L'homme se leva, vint à eux, et sans prononcer une parole il les prit par la main et les mena
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derant une table somptueusement servie. Quand Us eurent bien mangé et bien bu, 11 les conduisit chacun dans une chambre à coucher différente.
Le lendemain matin , il se présenta à l'akié des firk^es, lui fit signe du doigt et Fentralna vers une table de pierre, sur laquelle étaient écrites les trois conditions auxquelles le château pourrait être délivré de l'enchantement qui pesait sur lui.
La première condition était celle-ci :
Dans la forêt sous la mousse étaient étendues les perles de la princesse ; ces perles, au nombre de mille, devaient être retrouvées, et s'il en manquait une seule au moment du coucher du soldl, celui dont les recherches auraient été vaines, devait être métamorphosé en pierre.
L'aîné des^ frères se rendit donc dans la forêt; il chercha durant tout le jour, et lorsque le soleil se coucha, il avait à peine trouvé cent perles ; il dut donc subir le sort annoncé sur la table, et fut changé en pierre.
Le jour suivant, le second frère tenta l'aventure ; mais il ne fut pas plus heureux que son aîné, et n'ayant trouvé que deux cents perles, il fut aussi métamorphosé en pierre.
Enfin arriva le tour du sîm|dot ; il se mit à chercher dans la mousse; mais il était si difficile de trouver les t)erles, et la chose allait si lentement, qu'il s'assit découragé sur une pierre et se mit à pleurer.
Comme il était ainsi livré à satristesse, la reine des fourmis, à qui il avait naguère sauvé la vie, arriva, escortée de cinq mille fourmis ; il ne fallut pas longtemps à cette essaim de petites bêtes pour retrouver Tune après l'autre toutes ces perles, et pour en faire un tas.
La seconde condition était de retrouver la clef de la chambre à coucher de la princesse, laquelle clef était tombée au fond de Vélang. Lorsque le simplot arriva au bord de l'étang, les canards qu'il avait naguère sauvés de la mort, s'empressèrent de nager à sa rencontre; et ayant appris ce qu'il voulait, ils plongèrent au fond de l'eau et revinrent bientôt avec la clef.
Mais la troisième condition était la plus difficile à remplir ; il fallait parmi les trois filles du roi qui étaient endormies, dire quelle était la plus jeune et la plus aimable.
Xes trois princesses se ressemblaient tellement qu'on eût pris l'une pour l'autre; toutefois avant d'être surprises par ce sommeil magique, elles venaient de manger chacune quelque douceur, l'sunée un morceau de sucre, la seconde des confitures et la troisième une cuillerée de miel.
Alors arriva la reine des abeilles que le simplot avait préservées du feu, et après avoir voleté sur la bouche des trois princesses, elle s'arrêta sur celle qui avait mangé du miel ; et c'est ainsi que le jeune homme apprit quelle était la plus jeune et la plus aimable.