XL
liB FIDÊIiE aBAM.
W*P^ vieux roi était tombé malade ;
— Le lit sur lequel je suis étendu, se dit-il, ^sera sans doute mon lit de mort.
Dans cette pensée, s'adressant à ceux qui l'entouraient :
— Qu'on fasse venir le fidèle Jean.
Ce fidèle Jean était son serviteur préféré, et le roi le nommait ainsi parce qu'il lui avait été constamment d'une fidélité à toute épreuve? Quand il fut au bord du lit, le roi lui dit :
— Mon fidèle Jean, je sens que l'heure de ma mort approche; en quittant la vie, je n'ai pas d'autres soucis que l'avenir de mon fils. Il est encore si jeune et Si inexpérimenté, que si tu ne me promets pas de l'in-
struire de tout ce qu'il doit savoir et de lui tenir lieu de père, je mourrai inquiet.
Le fidèle Jean répondit :
— Je promets de ne pas le quitter et de le servir avec fidélité , dût-il même m'en coûter la vie.
Le vieux roi reprit :
— Puisqu'il en est ainsi, je mourrai tranquille et content.
Quelques momens après il ajouta :
— Quand j aurai cessé d'exister» tp lui montreras le palais tout entier, toutes \e4 chambres, toutes les salles, ainsi que les souterrains et les trésors qui y sont cachés; mais il est une chambre où tu ne devras pas le conduire; c'est celle où est caché le portrait de la princesse du toit d'or ; car s'il venait^à l'apercevoir, il s'éprendrait pour elle d'un violent amour, tomberait dans une molle langueur et s'exposerait pour elle à de grands dangers : c'est de quoi tu dois le préserver.
Le fidèle Jean pressa la main du vieux roi en lui renouvelant la promise qu'il lui avait faite, et son auguste maître, rassuré par ses paroles, posa la tête sur son oreiller et rendit avec calme le dernier soupir.
Après les funérailles du vieux roi, le fidèle Jean raconta à son nouveau maître la promesse qu'il avait faite au lit de mort de son père ; puis il ajouta :
— Cette promesse, je saurai la tenir, fût-ce même au prix de ma vie. Le moment est venu où vous devez
LE FIDÈLE JEAN. 29i
prendre connaissance de votre héritage : je vais vous montrer le palais de votre père.
Cela dit , il conduisit le nouveau roi dans toutes les parties du palais, et lui en fit voir tous les somptueux appartemens; toutefois il euf soin de ne pas ouvrir la chambre où se trouvait le portrait dangereux. Ce portrait était placé de telle sorte que lorsque la porte s'ouvrait, il firappait directement les regards ; il était peint avec un art si magique qu'on le croyait vivant, et que nulle image ne semblait pouvoir être plus belle dans le monde entier.
Cependant le jeune roi remarqua que le fidèle Jean passait toujours devant une certaine porte sans l'ouvrir; îl lui demanda :
— Pourquoi ne m'ouvres-tu pas cette porte comme lu as ouvert les autres?
— Il s'y trouve quelque chose qui vous effraierait, répondit le serviteur.
Mais le jeune roi reprit :
— Maintenant que j'ai vu tout le palais, je veux aussi •savoir ce qu'il y a là dedans ; à ces mots il fit un pas en avant comme pour ouvrir de force la porte. Le fidèle Jean le retint en disant :
— J'ai promis à votre père, peu de momens avant sa mort, de ne pas vous laisser voir ce que cette chambre renferme ; si cette promesse était violée, il pourrait «n résulter pour nous deux de grands malheurs.
— Non, répondit le jeune roi, le malheur pour moi
serait de ne pas pénétrer dans cette chambre : mes jours et mes nuits seraient privés de repos aussi longtemps que mes yeux n'auraient pas vu ce qu'elle cache; c'est pourquoi je ne quitterai cette place que lorsque tu m'auras ouvert.
Le fidèle Jean vit bien que la résistance n'était plus possible. Il se mit donc, en poussant de gros soupirs, à chercher la clef parmi les autres ; l'ayant enfin trouvée, il ouvrit la porte et entra le premier, dans l'espoir que son corps empêcherait le roi de voir le portrait ; mais celui-ci, dans sa curiosité, se dressa sur la pointe des pieds et regarda par-dessus les épaules de l'honnête serviteur. Il n'eut pas plutôt aperçu l'image de la princesse, qu'il tomba évanoui.
Le fidèle Jean s'empressa de le relever et de le porter dans son lit.
— Le malheur est arrivé, pensa-t-il dans son inquiétude ; mon Dieu ! que va-t-il en résulter?
Grâce à quelques cuillerées de vin qu'il lui fit avaler, le jeune roi reprit connaissance ; mais la première parole qu'il prononça fut celle-ci :
— Que représente ce beau portrait?
— C'est la princesse du toit d'or, répondit le fidèle Jean.
Le roi reprit :
— Mon amour pour elle est si grand, que si toutes les feuilles des arbres avaient une voix, elles ne suffi-
raient pas pour Feiiprimer; désormais la vie me sera à charge si je ne puis la posséder. Tu es mon fidèle Jean ; tu me viendras en aide pour cela.
Le fidèle serviteur réfléchit longtemps au moyen qu'il fallait employer pour satisfaire le désir de son maître, car il lui semblait très difficile de parvenir en présence de la princesse. A la fin, il trouva un expédient et dit au roi :
— Tout ce qui l'entoure est en or pur : tables, fauteuils, plats, gobelets, vaisselle. Votre trésor contient cinq tonnes d'or. Ordonnez aux orfèvres de votre royaume d'en faire toutes sortes de vases et de bijoux; une foule d'oiseaux, et d'animaux merveilleux; nous les emporterons avec nous, et nous irons tenter fortune.
Le roi fit venir tous les orfèvres du royaume : ils travaillèrent jour et nuit, jusqu'à ce qu'ils eussent terminé ces charmans ouvrages. Le fidèle Jean en chargea un navire; puis il revêtit des habits de marchand, et le roi dut l'imiter afin de n'être point reconnu. Ces précautions prises, ils s'embarquèrent sur mer, où ils naviguèrent longtemps, jusqu'à ce qu'enfin ils arrivèrent dans la ville où demeurait la princesse du toit d'or.
Le fidèle Jean recommanda au roi de rester dans le vaisseau et de l'attendre.
— Peut-être, dit-il, emmènerai-je avec moi la princesse; ayez soin que tout soit en ordre; faites placer convenablement les vases d'or, et décorer tout le navire.
Puis 3 remplit un mouchoir d'une grande quantité de bijoux d'or, descendit à terre et se rendit tout droit au château royal. Quand il arriva dans la cour du château, il trouva au bord d'une fontaine une jolie fille qui avait dans la main deux seaux en or avec lesquels elle puisait de l'eau. Au moment où elle voulut s'en aller avec son fardeau, elle aperçut en se retournant l'étranger et lui demanda qui il était.
— Je suis un marchand, répondit-il.
A ces mots, il ouvrit son mouchoir et l'invita à y regarder.
— Les charmans bijoux d'or! s'écria la jeime fille. Elle posa ses seaux à terre, et se mit à les examiner
l'un après l'autre.
— n faut faire- voir cela à la princesse, reprit-elle ; «lie aime tant les ouvrages en or^ qu'elle ne manquera pas d'acheter toute votre marchandise.
Cela dit, elle le prit par la main, et le conduisit dans les appartemens d'en haut, car elle était la chambrière de la princesse. Celle-ci n'eut pas plutôt vu ces joUes choses, qu'elle s'écria pleine de joie :
— Tout cela est d'un si beau travail» que je ne veux rien te laisser.
Le fidèle Jean répondit :
— Je ne suis que le serviteur d'un riche marchand ; ce que vous voyez là n'est rien en comparaison de ce que mon maître possède dans son navire, qui est plan
des Ihjoux les plus merveilleux et les plus riches que Ton ait jamais faits avec For.
La princesse témoigna le désir que ces précieuses marchandises fussent apportées au palais ; mais Fadroit servitem* répcMidit :
— Il faudrait pour cela plusieurs jours, tant ces marchandises sont en grand nombre, et un si grand nombre de salles pour les contenir, que votre palais même n*y suffirait pas.
Ces paroles excitèrent encore la curiosité de la princesse, si bien qu'à la fin elle dit :
— Conduis-moi vers le vaisseau; je veux y aller moîm^e, afin d'examiner les trésors de ton maître.
Le fidèle Jean la conduisit donc au navire ; sa joie était grande.
Quant au roi, il n'eut pas plutôt aperçu la princesse qu'elle lui parut encore plus belle que son portrait. Elle descendit dans le navire, où le roi l'introduisit luimême.
Cependant le fidèle Jean s'empressa d'aller trouver le pilote, et lui ordonna de démarrer aussitôt :
— Tendez toutes les voiles, de manière à ce qu'ils volent sur les flots avec la rapidité des oiseaux dans l'air!
Dans l'intervalle, le roi montrait à la princesse sa magnifique collection d'ouvrages en or; chaque objet -avait son tour :
C'était d'abord les plats, puis les gobelets, puis les
vases, puis les oiseaux, enfin, et Vun après l'autre, les animaux merveilleux. Plusieurs heures se passèrent ainsi, et le plaisir qu'éprouvait la princesse Vempêcha d'apercevoir le mouvement du navire. Lorsqu'elle eut contemplé le dernier bijou, elle remercia le faux marchand, et voulut s'en retourner; mais en arrivant sur le pont, elle vit qu'elle était déjà loin de la terre, et que le navire faisait force de voiles vers la pleine mer.
— Hélas, s'écria-t-elle saisie d'effroi; je suis trahie ! on m'enlève et je suis tombée au pouvoir d'un marchand! il ne me reste plus qu'à mourir.
Le roi lui prit la main avec douceur et lui dit :
— Vous vous trompez; je ne suis point un marchand ; je suis un roi, et ma noblesse égale la vôtre : ne voyez dans la ruse employée pour vous enlever, qu'un signe du violent amour que vous m'avez inspiré. La première fois que j'ai vu votre portrait, j'en ai tessend une telle émotion, que je suis tombé à terre sans connaissance.
Ces paroles consolèrent la princesse du toit d'or; son cœur fut touché en faveur du jeune roi, et elle consentit volontiers à devenir sa fiancée.
11 arriva que tandis qu'ils naviguaient en pleine mer, le fidèle Jean, occupé à faire de la musique sur le pont, aperçut dans l'air trois corbeaux qui dirigeaient leur vol de son côté et vinrent se percher sur le grand mât. U cessa aussitôt de jouer, et prêta l'oreille pour en-
tendre ce que se disaient entre eux les corbeaux, car leur langage lui était &milier.
L*un d'eux criait :
— Eh! le voilà qui conduit dans ses états la princesse dutoitd*or.
— Oui, répondit le second» mais il ne la tient pas encore.
Le troisième reprit :
— Il Ta pourtant, puisqu'elle est assise près de lui, dans le navire.
Alors le premier corbeau reprenant la parole :
— A quoi cela lui servira-t-il? A peine toucherontils la terre, qu'un cheval roux s'élancera à sa rencontre : le jeune roi voudra le monter ; et à peine serat-il en selle, que le cheval s'enfuira avec lui au milieu des airs, si bien quUl ne reverra jamais plus la jeune princesse.
Le second corbeau demanda :
— N'y aurait-il pas pour lui un moyen de déUvranceî
— Oui, si un autre individu s'élance aussitôt, saisit l'arme à feu cachée dans les fontes de la selle et parvient à tuer d'un seul coup le cheval, le jeune roi se trouvera sauvé; njais, qui sait cela? D'ailleurs si celui qui le sait le lui dit, il sera métamorphosé en pierre depuis les pieds jusqu'aux genoux.
Le deuxième corbeau reprit :
— Je sais plus encore : quand même le cheval au-
rait été tué, le jeune roi ne posséderait pas encore sa fiancée. Lorsqu'ils entreront ensemble dans le pabis, ils aperceyront une chemise de fiançailles, qui semblera ourdie d'or et d'argent ; el le nesera, au contraire, formée que de soufre et de poix : s'il revêt cette chemise, elle le brûlera juscp'à la moMle des os. Le troisième corbeau dit à son tour :
— N'y aura-t-il à cela aucun moy^ de délivrance?
— Oui, sans doute, répondit le second : si quelqu'un saisit la chemise avec des gants et la jette dans le feu de manière à ce qu'elle brûle, le jeune roi sera sauvé. Mais à quoi cela lui servira-t-il? Celui qui le sait et qui le lui dira, sera métamorphosé en pierre depuis les genoux jusqu'au cœur.
Enfin ^ le troisième corbeau s'écria :
— Je sais plus encore; admettons même que la chemise de fiançailles soit brûlée ; le jeune roi ne possédera pas encore pour cela sa fiancée : lorsqu'après la noce commenceront les danses et que la jeune reine se mettra à danser, elle pâlira tout à coup et tombera comme si elle était morte; et si quelqu'un alors ne la relève pas, ne tire pas du côté droit de sa poitrine trois gouttes de sang, et ne les boit pas, elle devra mourir. Mais celui qui le sait et qui le dira, sera métamorphosé en pierre depuis les pieds jusqu'à la tête.
Après s'être entretenus ainsi ensemble, les trois corbeaux poursuivirent plus loin leur vol. Le fidèle Jean avait bien compris leur conversation. A partir
de ce moment , il fut silendeux et triste ; car s*il cachait à son msdtre ce qu'il avait entendu 9 ce dernier devait être malheureux; si, au contraire, il le lui disait, c'en était fait de sa propre vie. A la fin pourtant, il se dit à lui-même :
— Je veux sauver mon maître, dussé-je m^exposer à une mort certaine.
Lorsqu'ils abordèrent à terre, tout se passa selon ce qu'avaient dit les corbeaux; un magnifique coursier roux bondit à leur rencontre.
— Halte-là! s'écria le roi; ce cheval doit me porter au palais.
A ces mots, il voulut sauter sur le bel animal ; mais le fidèle Jean le devança, sauta d'un bond sur le cheval, tira le pistolet caché dans les fontes et abattit d'un coup l'animal. Aussitôt les autres serviteurs du roi, qui étaient envieux de la faveur du fidèle Jean, s'écrièrent :
— Quelle audacieuse méchanceté ! oser tuer le superbe coursier qui devait porter le roi dans son palais !
Mais le i^oi prenant la parole :
— Taisez-vous, et laissez-le aller : c'est mon fidèle Jean ; il avait sans doute ses raisons pour faire ce qu'il a fait.
On arriva bientôt au palais. Là, dans la grande salle ils aperçurent une corbeille du travail le plus déli- . cat et dans laquelle se trouvait la chemise de fiançailles, qui semblait entièrement tissue d'or pw et d'ar-
gent. Le jeune roi fit un pas vers elle, dans le but de la prendre; mais le fidèle Jean le poussa de côté, saisit la chemise avec des gants, et la porta aussitôt dans le feu où il la fit brûler. Les autres serviteurs se mirent de nouveau à murmurer en disant :
— Voyez-vous, voilà que maintenant ce téméraire fait brûler la chemise de fiançailles du roi.
Mais le jeune roi prenant la parole :
— Ha sans doute des raisons pour faire ce qu'il fait ; laissez-le aller ; il est mon fidèle Jean.
On ne tarda pas à célébrer la noce. Les danses commencèrent , et la fiancée s'y mêla bientôt. Alors le fidèle Jean redoubla d'attention, et suivit avec anxiété tous ses mouvemens. Tout à coup elle pâlit, et tombe à terre comme si elle était morte. Le fidèle Jean s'élance aussitôt; la soulève dans ses bras et la porte dans une chambre voisine. Là, il Fétend par terre, s'agenouille au-dessus d'elle, lui tire trois goutteg de sang du côté droit de la poitrine, et les boit.
La respiration revint aussitôt à la reine qui se releva. Mais le jeune roi qui avait tout remarqué, ignorant pourquoi le fidèle Jean avait agi de la sorte, entra dans une grande colère, et s'écria :
— Qu'on le jette en prison 1
Le lendemain matin, le fidèle Jean fut jugé, condamné et conduit aux potences ; et quand il fut sur le point de subir son supplice, il s'écria :
Digilized
— Tout homme qui doit mourir a le droit de parler une fois encore avant sa fin; ce droit me sera-t-il accordé î
— Oui, répondit le roi.
Alors le fidèle Jean élevant la voix :
— J'ai été condamné injusteftient, car je vous ai toujours été fidèle.
Et il raconta comment, pendant qu'ils voyageaient sur la mer, il avait entendu converser les corbeaux, et comment il avait dû faire tout ce qu'il avait fait pour sauver son maître.
— mon fidèle Jean I pardonne-moi, s'écrie le roi. Et vous, gardes, hâtez-vous de le faire descendre de ce lieu d'exécution.
Mais, à la dernière parole qu'il avait prononcée, le fidèle Jean était tombé sans vie : il était métamorphosé en pierre.
Cet événement abreuva de douleur le roi et la reine.
— Hélas! s'écria le roi, que j'ai mal récompensé tant de fidélité!
Et il fit transporter la statue dans sa chambre, au pied de son lit.
. Chaque fois ^u'il levait les yeux sur elle, il éclatait en sanglots et s'écriait :
— Hélas! que ne puis-je te rendre la ^ie,ô mon fidèle Jean!
Quelque temps s'écoula. La reine mit au monde
deux jumeaux; ces enfans grandirent et devinrent la joie de leur mère.
Un jour que la reine était à Téglise et que les deux jeunes princes jouaient à côté de leur père, celui-ci se mit à contempler de nouveau d'un air triste sa chère statue, poussa un profond soupir, et dit :
— Hélas I que ne puis-je te rendre la vie, ô mon fidèle Jean I
A peine eut-il prononcé ces mots, que la pierre se mettant à parler :
— Oui, tu peux me rendre la vie, mais ce doit être aux dépens de ce qui f est le plus cher.
Le roi s'empressa de répondre :
— Je n'hésiterai pas à sacrifier pour cela tout ce que je possède au monde !
La pierre reprit :
— Si ta propre main coupe la tête de tes deux fils, et qu'elle me frotte avec leiu* sang, je recouvrerai la vie.
Le roi fut saisi d'efiroi en apprenant qu'il devait être lui-même le bourreau de ses enfans; toutefois, se rappelant le dévoûment sanségafaveclequelson fidèle Jean s'était sacrifié pour lui, il Mra son épée, et de sa propre main abattit la tète de ses deux fils; puisaveo le sang qui sortait de cette horrible blessure, il frotta la statue : fluarilftt eelte dernlèfe recouvra la vie, et le fidèle Jean se trouva de nouveau firais et bien portant auprès de son maître. U dit au roi :
— A mon tour maintenant de tous donner le prix de yotre généreux sacrifice.
Cela dit, il prit les têtes des deux jeunes princes, les replaça sur leurs troncs, et frotta avec le sang la place où elles avaient été coupées; à Finstant les deux jumeaux revinrent à la vie, et se mirent à sauter et à jouer comme s'il ne leur fût rien arrivé.
Le roi était au comble de la joie, et quand il vit venir la reine, il prit soin de faire cacher le fidèle Jean, ainsi que les deux jeunes princes dans un cabinet. Lorsque la reine entra, il lui dit :
— As-tu prié à l'église?
— Oui, répondit-elle , et j'ai constamment pensé au fidèle Jean, et au malheur dont il est devenu victime à cause de nous.
Le roi répondit :
— Chère épouse, il est en notre pouvoir de lui rendre la vie, mais ce ne peut être qu au prix de nos deux enfans qu'il nous faudra sacrifier.
La reine pâlît et fut saisie d'épouvante. Cependant, en versant un torrent de larmes, elle répondit :
— Nous le lui devons en récompense de son incomparable devoûment.
Le roi fut heureux de voir que sa femme pensait sur ce point comme lui-même; il fit un pas vers le cabinet, l'ouvrit, en fit sortir les enfans, ainsi que le fidèle Jean, et dit à la reine :
— Grâce à Dieu! îl est délivré, et nos enfans aussi nous sont rendus.
Puis il lui raconta tout ce qui s'était passé pendant son absence.
Désormais rien ne manqua plus à leur bonheur tant qu'ils vécurent.
Préface. — Histoire des 'frères Grimm '. ,