‹ Contes de La FontaineChapitre 19 sur 93 · La Mandragore · texte numérisé non relu

La Mandragore

Dessin de Fragonard Gravé à l’eau-forte par Martial.

LA MANDRAGORE

NOUVELLE TIRÉE DE MACHIAVEL

Au présent Conte on verra la sottise D’un Florentin. 11 a voit femme prise Honnête et sage, autant qu’il est besoin, Jeune pourtant, du reste toute belle,

Et n’eut-on cru de jouissance telle Dans le pays, ni même encor plus loin. Chacun l’aimoit, chacun la jugeoit digne D’un autre époux ; car, quant à celui-ci, Qu'on appeloit Nicia Calfucci,

Ce fut un sot, en son temps, très insigne. Bien le montra lorsque, bon gré, mal gré, Il résolut d’être pere appelé ;

Crut qu’il feroit beaucoup pour sa patrie S’il la pouvoit orner de Calfuccis.

Sainte ni Saint n’étoit en Paradis Qui de ses \oeux n’eùt la tête étourdie;

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Tous ne savoient où mettre ses présents.

Il consultoit Matrones, Charlatans,

Diseurs de mots, experts sur cette affaire ;

Le tout en vain, car il 11e put tant faire Que d’être pere. Il étoit buté là,

Quand un jeune homme, après avoir en France Etudié, s’en revint à Florence,

Aussi leurré qu’aucun de par-delà ;

Propre, galant, cherchant par-tout fortune,

Bien fait de corps, bien voulu de chacune.

Il sut dans peu la carte du pays;

Connut les bons et les méchants maris,

Et de quel bois se ehauffoient leurs femelles, Quels surveillants ils avoient mis près d’elles, Les si, les car, enfin tous les détours;

Comment gagner les confidents d’amours,

Et la Nourrice, et le Confesseur même,

Jusques au chien. Tout y fait quand 011 aime; Tout tend aux fins, dont un seul iota N’étant omis, d’abord le personnage Jette son plomb sur Messer Nicia Pour lui donner l’Ordre de Cocuage.

Hardi dessein! L’épouse de léans,

A dire vrai, recevoit bien les gens,

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Mais c’étoit tout; aucun de ses amants Ne s’en pou voit promettre davantage.

Celui-ci seul, Callimaque nommé,

Dès qu’il parut, fut très fort à son gré.

Le galant donc près de la forteresse Assied son camp, vous investit Lucrèce, Qui 11e manqua de faire la tigresse A l’ordinaire, et l’envoya jouer.

Il 11e savoit à quel Saint se vouer Quand le mari par sa sottise extrême,

Lui fit juger qu’il n’étoit stratagème, Panneau n’étoit, tant étrange semblât,

Où le pauvre homme à la fin ne donnât De tout son coeur, et 11e s’en affublât. L’amant et lui, comme étant gens d’étude, Avoient entre eux lié quelque habitude, Car Nice étoit Docteur en Droit Canon ; Mieux eut valu l’être en autre science Et qu’il n’eût pris si grande confiance E11 Callimaque. Un jour, au compagnon Il se plaignit de se voir sans lignée.

A qui la faute ? Il étoit vert-galant, Lucrèce jeune, et drue, et bien taillée. Lorsque j’étois à Paris, dit l’amant,

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Un Curieux y passa d'aventure.

.le l'allai voir : il m’apprit cent secrets, Entre autres un pour avoir géniture,

Et n’étoit chose, à son compte, plus sure.

Le Grant 1 Mo ngol l’avoit avec succès Depuis deux ans éprouvé sur sa femme ; Mainte Princesse et mainte et mainte Dame En avoient fait aussi d’heureux essais.

Il disoit vrai ; j’en ai vu des elfets.

Cette recette est une médecine Faite du jus de certaine racine Ayant pour nom Mandragore, et ce jus,

Pris par la femme, opéré beaucoup plus Oue ne ht onc nulle ombre Monacale D'aucun Couvent de jeunes Freres plein : Dans dix mois d'hui je vous fais pere enfin, Sans demander un plus long intervalle;

Et touchez là. Dans dix mois, et devant, Nous porterons au baptême l'enfant.

— Dites-vous vrai? repartit Messer Nice; Vous me rendez un merveilleux office.

— Vrai; je l’ai vu. Faut-il répéter tant? Vous moquez-vous d'en douter seulement ? Par votre foi, le Mogol est-il homme

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Que Ton osât cle la sorte affronter?

Ce Curieux en toucha telle somme Qu’il n’eut sujet de s’en mécontenter.

Nice reprit : Voilà chose admirable,

Et qui doit être à Lucrèce agréable.

Quand lui verrai-je un poupon sur le sein Notre féal, vous serez le parrain ;

C’est la raison; dès hui je vous en prie.

— fout doux, reprit alors notre galant ;

Ne soyez pas si prompt, je vous supplie. Vous allez vite ; il faut auparavant Vous dire tout. Un mal est dans l’affaire; Mais ici bas put-on jamais tant faire Que de trouver un bien pur et sans mal ? Ce jus, doué de vertu tant insigne,

Porte d’ailleurs qualité très maligne; Presque toujours il se trouve fatal A celui-là qui le premier caresse La patiente, et souvent on en meurt.

Nice reprit aussitôt : Serviteur;

Plus de votre herbe, et laissons là Lucrèce Telle quelle est; bien grand’merci du soin Que servira, moi mort, si je suis pere ? Pourvoyez-vous de quelque autre coinpere

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C’est trop de peine; il n’en est pas besoin. L’amant lui (lit : Quel esprit est le votre? Toujours il va d’un excès dans un autre.

Le grand désir de vous voir un enfant Vous transportoit naguère d’allégresse,

Et vous voilà, tant vous avez de presse, Découragé sans attendre un moment.

Oyez le reste, et sachez que Nature A mis reinede à tout, lors à la mort. Qu’est-il de faire afin que l’aventure Nous réussisse, et qu’elle aille à bon port ? il nous faudra choisir quelque jeune homme D’entre le peuple, un pauvre malheureux, Qui vous précédé au combat amoureux, Tente la voie, attire et prenne en somme Tout le venin : puis, le danger ôté,

11 conviendra que de votre côté Vous agissiez sans tarder davantage :

Car soyez sur d’être alors garanti.

Il nous faut faire in anima vili Ce premier pas, et prendre un personnage Lourd et de peu, mais qui ne soit pourtant Mal f ait de corps, ni par trop dégoûtant,

Ni d’un toucher si rude et si sauvage

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Qu’à votre femme un supplice ce soit.

Nous savons bien que Madame Lucrèce, Accoutumée à la délicatesse De Nicia, trop de peine en auroit.

Même il se peut qu’en venant à la chose Jamais son coeur n’v voudroit consentir.

Or ai-je dit un jeune homme, et pour cause; Car plus sera d’âge pour bien agir,

Moins laissera de venin, sans nul doute ;

Je vous promets qu’il n’en laissera goutte. Nice d’abord eut peine à digérer L’expédient, allégua le danger,

Et l’infamie; il en seroit en peine;

Le Magistrat pourroit le rechercher Sur le soupçon d’une mort si soudaine.

Empoisonner un de ses Citadins!

Lucrèce étoit échappée aux blondins ;

On l’alloit mettre entre les bras d’un rustre! Je suis d’avis qu’on prenne un homme illustr Dit Callimaque, ou quelqu’un qui bientôt En mille endroits cornera le mystère!

Sottise et peur contiendront ce pitaud ;

Au pis aller, l’argent le fera taire.

Votre moitié n’ayant lieu de s’v plaire,

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