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LA MANDRAGORE
Et le coquin même n’y songeant pas,
Vous 11e tombez proprement dans le cas De cocuage. Il n’est pas dit encore Qu’un tel paillard ne résiste au poison,
Et ce nous est une double raison De le choisir tel que la Mandragore Consume en vain sur lui tout son venin :
Car, quand je dis qu’on meurt, je n’entends dire Assurément. Il vous faudra demain Faire choisir sur la bi une le Sire,
Et dès ce soir donner la potion ;
J’en ai chez moi de la confection.
Gardez-vous bien au reste, Messer Nice,
D’aller paroître en aucune façon.
Ligurio choisira le garçon ;
C’est là son fait, laissez-lui cet office.
Vous vous pouvez fier à ce valet Comme à vous-même ; il est sage et discret. J’oublie encor que pour plus d’assurance On bandera les yeux à ce paillard;
Il ne saura qui, quoi, n’en quelle part,
N’en quel logis, ni si dedans Florence,
Ou bien del lors, on vous l’aura mené.
Par Nicia le tout fut approuvé.
LA MANDRAGORE
Restoit sans plus d’y disposer sa femme.
De prime face elle crut qu’on rioit;
Puis se fâcha ; puis jura sur son ame Que mille fois plutôt on la tueroit.
Que diroit-on si le bruit en eouroit ?
Outre l’offense et péché trop énorme, Calfuce et Dieu savoient que de tout temps Elle avoit craint ces devoirs complaisants, Qu elle enduroit seulement pour la forme. Puis il viendrait quelque mâtin difforme L’incommoder, la mettre sur les dents ! Suis-je de taille à souffrir toutes gens ?
Quoi ! Recevoir un pitaud dans ma couche ! Puis-je y songer qu’avecque du dédain ?
Et, par Saint Jean ! ni pitaud, ni blondin,
Ni Roi, ni Roc, ne feront qu’autre touche, Que N ici a, jamais 011c à ma peau.
Lucrèce étant de la sorte arrêtée,
On eut recours à Frere Timothée :
Il la prêcha, mais si bien et si beau Qu’elle donna les mains par pénitence.
On l’assura de plus qu’on choisirait Quelque garçon d’honnête corpulence,
Non trop rustaud, et qui ne lui ferait
LA MANDRAGORE
Mal ni dégoût. La potion fut prise.
Le lendemain notre amant se déguise,
Et s’enfarine en vrai Garçon Meunier:
Un faux menton, barbe d’étrange guise ;
Mieux ne pouvoit se métamorphoser.
Ligurio, qui de la faciende Et du complot avoit toujours été,
Trouve l’amant tout tel qu’il le demande Et, ne doutant qu’on n’y fût attrapé,
Sur le minuit le mene à Messer Nice,
Les yeux bandés, le poil teint, et si bien Que notre époux ne reconnut en rien Le compagnon. Dans le lit il se glisse En grand silence ; en grand silence aussi La patiente attend sa destinée,
Rien blanchement, et ce soir atournée.
Voire ce soir ! Atournée ! Et pour qui ?
Pour qui? J’entends; n’est-ce pas que la Dame Pour un Meunier prenoit trop de souci ?
Vous vous trompez ; le sexe en use ainsi ; Meuniers ou Rois, il veut plaire à toute ame. C’est double honneur, ce semble, en une femme Quand son mérite échauffe un esprit lourd,
Et fait aimer les cœurs nés sans amour.
LA MANDRAGORE
Le travesti changea de personnage Sitôt qu’il eut Dame de tel corsage A ses côtés, et quil fut dans le lit,
Plus de Meunier. La «alande sentit
Auprès de soi la peau d’un honnête homme Et 11e croyez qu’on employât au somme De tels moments. Elle disoit tout bas :
Qu est-ce ci donc ? Ce compagnon 11’est pas Tel que j’ai cru ; le drôle a la peau fine : C’est grand dommage ; il ne mérite, hélas ! Un tel destin; j’ai regret qu’au trépas Chaque moment de plaisir l’achemine.
Tandis l époux, enrôlé tout de bon,
De sa moitié plaignoit bien fort la peine.
Ce fut avec une fierté de Reine Qu elle donna la première façon De cocuage ; et, pour le décoron,
Point 11e voulut y joindre ses caresses.
A ce Garçon la perle des Lucreces Prendroit du goût! Quand le premier venin Fut emporté, notre amant prit la main De sa maîtresse, et de baisers de flamme La parcourant : Pardon, dit-il, Madame ;
Ne vous fâchez du tour qu’on vous a fait;
LA MANDRAGORE
C’est Callimaque; approuvez son martyre:
Vous ne sauriez ee coup vous en dédire ; Votre rigueur n’est plus d’aucun effet.
S’il est fatal toutefois que j’expire,
J’en suis content. Vous avez dans vos mains Un moyen sur de me priver de vie,
Et le plaisir, bien mieux qu’aucuns venins, M’ach evera ; tout le reste est folie.
Lucrèce avoit jusques-là résisté,
Non par défaut de bonne volonté,
Ni que l’amant ne plût fort à la belle;
Mais la pudeur et la simplicité L’avoient rendue ingrate en dépit d’elle.
Sans dire mot, sans oser respirer,
Pleine de honte et d’amour tout ensemble, Elle se met aussitôt à pleurer.
A son amant peut-elle se montrer Après cela ? Qu’en pourra-t-il penser ? Dit-elle en soi, et qu’est-ce qu’il lui semble ? J’ai bien manqué de courage et d’esprit. Incontinent un excès de dépit Saisit son cœur, et fait que la pauvrette Toui ‘ne la tète, et vers le coin du lit Se va cacher, pour derniere retraite.
LA MANDRAGORE
Elle y voulut tenir bon ; mais en vain ;
Ne lui restant que ce peu de terrain,
La Place fut incontinent rendue.
Le vainqueur Peut à sa discrétion ;
Il en usa selon sa passion :
Et plus ne fut de larme répandue.
Honte cessa ; scrupule autant en lit.
Heureux sont ceux qu’on trompe à leur profit ! L’aurore vint trop tôt pour Callimaque,
Trop tôt encor pour l’objet de ses vœux.
11 faut, d i t— il, beaucoup plus d’une attaque Contre un venin tenu si dangereux.
Les jours suivants notre couple amoureux Y sut pourvoir ; l’époux ne tarda gueres Qu’il n’eût atteint tous ses autres confrères. Pour ce coup-là fallut se séparer.
L’amant courut chez soi se recoucher.
A peine au lit il s’étoit mis encore Que notre époux, joyeux et triomphant,
Le va trouver, et lui conte comment S’étoit passé le jus de Mandragore.
D’abord, dit-il, j’allai tout doucement Auprès du lit écouter si le sire S’approcheroit, et s’il en voudroit dire ;
LA MANDRAGORE
Pais je priai notre épouse tout bas Qu elle lui lit quelque peu de caresse,
Et 11e craignît de gâter ses appas ;
C’étoit au plus une nuit d’embarras.
Et 11e pensez, ce lui dis-je, Lucrèce,
Ni l’un ni l’autre en ceci nie tromper;
Je saurai tout; Nice se peut vanter D être homme à qui l’on en donne à garder.
Vous savez bien qu’il y va de ma vie :
N’allez donc point faire la rencliérie ;
Montrez par-là que vous savez aimer Votre mari plus qu’on 11e croit encore ;
C’est un beau champ. Que si cette pécore Fait le honteux, envoyez sans tarder M’en avertir, car je me vais coucher,
Et 11’y manquez; nous y mettrons lion ordre. Resoin n’en eus; tout fut bien jusqu’au bout. Savez-vous bien que ce rustre y prit goût?
Le drôle a voit tantôt peine à démordre.
J en ai pitié; je le plains, après tout.
N’y songeons plus; qu’il meure, et qu’011 l’enterre. Et quant à vous, venez nous voir souvent.
Nargue de ceux qui me faisoient la guerre;
Dans neuf mois d’hui je leur livre un enfant.
J^raifortarcl ino.
P. Martial sc.
LES RÉMOIS
Imp. PeilLU. Paris.
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7 3. — Les Rémois
Dessin de Fragonard Gravé à l’eau-forte par Martial
LES RÉMOIS
Il n’est cité que je préféré à Reims :
C’est l’ornement et l’honneur de la France; Car, sans compter l’Ampoule et les bons vins, Charmants objets y sont en abondance.
Par ce point-là je n’entends, quant à moi, fours ni portaux, mais gentilles Galloises, Ayant trouvé telle de nos Rémoises Friande assez pour la bouche d’un Roi.
Une avoit pris un Peintre en mariage,
Homme estimé dans sa profession;
11 en vivoit : que faut-il davantage ?
C’étoit assez pour sa condition.
Chacun trouvoit sa femme fort heureuse.
Le drôle étoit, grâce à certain talent,
Ti *ès bon époux, encor meilleur galant.
De son travail mainte dame amoureuse
LES RÉMOIS
L’alloit trouver; et le tout à deux fins :
C’étoit le bruit, à ce que dit l’Histoire :
Moi qui ne suis en cela des plus fins,
Je m’en rapporte à ce qu’il en faut croire.
Dès que le Sire avoit Donzelle en main,
Il en rioit avecque son épouse.
Les droits d’hymen allant toujours leur train, Besoin n’étoit qu elle fit la jalouse.
Même elle eût pu le payer de ses tours,
Et comme lui voyager en amours ;
Sauf d’en user avec plus de prudence,
Ne lui faisant la même confidence.
Entre les gens qu’elle sut attirer,
Deux siens voisins se laissèrent leurrer A l’entretien libre et gai de la Dame :
Car c’étoit bien la plus trompeuse femme Qu’en ce point-là l’on eût su rencontrer;
Sage sur- tout, mais aimant fort à rire :
Elle ne manque incontinent de dire A son mari l’amour des deux Bourgeois,
Tous deux gens sots, tous deux gens à sornettes . Lui raconta mot pour mot leurs fleurettes, Pleurs et soupirs, gémissements Gaulois.
Ils avoient lu, ou plutôt ouï dire,
LES RÉMOIS
Que d’ordinaire en amour on soupire ;
Ils tâchoient donc d’en faire leur devoir.
Que bien, que mal, et selon leur pouvoir.
A frais communs se conduisoit l’affaire.
Ils ne dévoient nulle chose se taire.
Le premier d’eux qu’on favori seroit De son bonheur part à l’autre feroit.
Femmes, voilà souvent comme on vous traite.
Le seul plaisir est ce que l’on souhaite :
Amour est mort ; le pauvre compagnon Fut enterré sur les bords du Lignon :
Nous n’en avons ici ni vent ni voie.
Vous v servez de jouet et de proie A jeunes gens indiscrets, scélérats :
C’est bien raison qu’au double on le leur rende : Le beau premier qui sera dans vos lacs, Plumez-le moi, je vous le recommande.
La Dame donc pour tromper ses voisins Leur dit un jour : Vous boirez de nos vins Ce soir chez nous. Mon mari s’en va faire Un tour aux champs; et le bon de l’affaire,
C’est qu’il ne doit au gîte revenir.
Nous nous pourrons à l’aise entretenir.
— Bon, dirent-ils; nous viendrons sur la brune.
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LES RÉMOIS
Or les voilà compagnons de fortune.
La nuit venue ils vont au rendez-vous.
Eux introduits, croyant Ville gagnée,
Un bruit survint, la fête fut troublée;
On frappe à l’huis. Le logis aux verroux Étoit fermé : la femme à la fenêtre Court en disant : Celui-là frappe en maître ! Seroit-ce point par malheur mon époux ? Oui; cachez-vous, dit-elle, c’est lui-même: Quelque accident, ou bien quelque soupçon, Le font venir coucher à la maison.
Nos deux galants, dans ce péril extrême,
Se jettent vite en certain Cabinet :
Car s’en aller, comment auroient-ils fait ?
Ils n’avoient pas le pied hors de la chambre, Que l’époux entre, et voit au feu le membre Accompagné de maint et maint pigeon ;
L’un au hâtier, les autres au chaudron.
Oh! oh! dit-il, voilà bonne cuisine!
Qui traitez-vous ? Alis notre voisine,
Reprit l’épouse, et Simonette aussi.
Loué soit Dieu qui vous ramene ici !
La compagnie en sera plus complété.
Madame Alis, madame Simonette,
LES REMOIS
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N’y perdront rien. — 11 faut les avertir Que tout est prêt, qu elles n’ont qu’à venir : — J’y cours moi-même. Alors la créature Les va prier. Or c’étoient les moitiés De nos galants et chercheurs d’aventures, Qui, fort chagrins de se voir enfermés,
Ne laissoient pas de louer leur hôtesse De s’être ainsi tirée avec adresse De cet apprêt. Avec elle à l’instant Leurs deux moitiés entrent tout en chantant. On les salue, on les baise, on les loue De leur beauté, de leur ajustement ;
On les contemple, on patine, on se joue.
Cela ne plut aux maris nullement.
Du Cabinet la porte à demi close Leur laissant voir le tout distinctement,
Ils ne prenoient aucun goût à la chose :
Mais passe encor pour ce commencement.
Le souper mis presque au même moment,
Le Peintre prit par la main les deux femmes, Les fit asseoir, entre elles se plaça.
Je bois, dit-il, à la santé des Dames :
Et de trinquer : passe encor pour cela.
On fit raison : le vin 11e dura guere.
LES RÉMOIS
L’Hôtesse, étant alors sans Chambrière,
Court à la cave, et, de peur des Esprits,
Mene avec soi Madame Simonette.
Le Peintre reste avec Madame Alis,
Pi •ovineiale assez belle, et bien faite,
Et s’en piquant, et qui pour le pays Se pouvoit dire honnêtement coquette.
Le compagnon, vous la tenant seulette,
La conduisit de fleurette en fleurette Jusqu’au toucher, et puis un peu plus loin; Puis, tout-à-coup levant la collerette,
Prit un baiser dont l’époux fut témoin. Jusques-là passe : époux, quand ils sont sages, Ne prennent garde à ces menus suffrages;
Et d’en tenir registre c’est abus.
Bien est-il vrai qu’en rencontre pareille Simples baisers font craindre le surplus;
Car Satan lors vient frapper sur l’oreille De tel qui dort et fait tant qu’il s’éveille. L’époux vit donc que, tandis qu’une main Se promenoit sur la gorge à son aise,
L’autre prenoit tout un autre chemin.
Ce fut alors, Dame! 11e vous déplaise,
Que le courroux lui montant au cerveau,
LES RÉMOIS
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Il s’en alloit, enfonçant son chapeau,
Mettre l’alarme en tout le voisinage,
Battre sa femme, et dire au Peintre rage,
Et témoigner qu’il n’avoit les bras gourds. Gardez-vous bien de faire une sottise,
Lui dit tout bas son compagnon d’arnours ; Tenez-vous coi ; le bruit en nulle guise N’est bon ici, d’autant plus qu’en vos lacs Vous êtes pris : ne vous montrez donc pas; C’est le moyen d’étouffer cette affaire.
11 est écrit qu’à nul il 11e faut faire Ce qu’011 ne veut à soi-même être fait.
Nous ne devons quitter ce Cabinet Que bien à point, et tantôt quand cet homme Étant au lit prendra son premier somme. Selon mon sens, c’est le meilleur parti.
A tard viendroit aussi-bien la querelle. N’êtes-vous pas cocu plus d’à demi ?
Madame A lis au fait a consenti :
Cela suffit; le reste est bagatelle.
L’époux goûta quelque peu ces raisons.
Sa femme fit quelque peu de façons,
N’ayant le temps d’en faire davantage.
Et puis ? Et puis, comme personne sage,
LES REMOIS
Elle remit sa coeffure en état.
O n n’eût jamais soupçonné ce ménage,
Sans qu’il restoit un certain incarnat Dessus son teint : mais c’étoit peu de chose Dame fleurette en pouvoit être cause.
L une pourtant des tireuses de vin De lui sourire au retour ne fit faute :
Ce fut la Peintre. On se remit en train;
On releva grillades et festin :
On but encore à la santé de l’hôte,
Et de l’hôtesse, et de celle des trois Qui, la première, auroit quelque aventure. Le vin manqua pour la seconde fois.
L’hôtesse, adroite et line créature,
Soutient toujours qu’il revient des Esprits Chez les voisins. Ainsi Madame Alis Servit d’escorte. Entendez que la Dame Pour l’autre emploi inclinoit en son ame ; Mais on l’emmene, et par ce moyen-là De faction Simonette changea.
Celle-ci fait d’abord plus la sévere,
Veut suivre l’autre, ou feint le vouloir faire Mais, se sentant par le Peintre tirer,
Elle d emeure, étant trop ménagère
LES RÉMOIS
Pour se laisser son habit cléc hi rer.
L’époux, voyant quel train prenoit l’affaire, Voulut sortir. L’autre lui dit : Tout doux;
Nous 11e voulons sur vous nul avantage.
C’est bien raison que Messer Cocuage Sur son état vous couche ainsi que nous : Sommes-nous pas compagnons de fortune ?
Puisque le Peintre en a caressé l’une,
L’autre doit suivre. 11 faut, bon gré mal gré,
Qu elle entre en danse ; et, s’il est nécessaire,
Je m’offrirai de lui tenir le pié :
Vouliez ou non, elle aura son affaire.
Elle l’eut donc; notre Peintre y pourvut Tout de son mieux : aussi le valoit-elle.
Cette derniere eut ce qu’il lui fallut ;
On en donna le loisir à la belle.
Quand le vin fut de retour, on conclut Qu’il ne falloit s’attabler davantage.
Il étoit tard ; et le Peintre avoit fait Pour ce jour-là suffisamment d’ouvrage.
On dit bon soir. Le drôle, satisfait,
Se met au lit : nos gens sortent de cage.
L’hôtesse alla tirer du Cabinet
Les regardants, honteux, mal contents d’elle,
LES RÉMOIS
Cocus de plus. Le pis de leur méchef Fut qu’aucun d’eux ne put venir à chef De son dessein, ni rendre à la Donzelle Ce qu elle avoit à leurs femmes prêté : Par conséquent c’est fait, j’ai tout conté.
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