‹ Contes de La FontaineChapitre 23 sur 93 · LA COURTISANE AMOUREUSE · texte numérisé non relu

LA COURTISANE AMOUREUSE

Aux éléments. Ce que la belle avoit Pris et donné de plaisirs en sa vie.

Compter pour rien jusqu’alors se devoit. Pourquoi cela ? Quiconque aime le die.

NI CAI SE

Ai/< Do

J.Rtrù

Nicaise.

Dessin de Fragonard Gravé à l’eau-forte par Martial.

NICA1SE

Un Apprenti Marchand étoit,

Qu avec droit Nicaise on nommoit; Garçon très neuf, hors sa boutique,

Et quelque peu d’arithmétique ;

Garçon novice dans les tours Qui se pratiquent en amours.

Bons Bourgeois du temps de nos peres S’avisoient tard d’être bons freres ;

Ils n’apprenoient cette leçon Qu’ayant de la barbe au menton ;

Ceux d’aujourd’hui, sans qu’on les flatte, Ont soin de s’y rendre savants Aussitôt que les autres gens.

Le j ouvenceau de vieille date,

Possible un peu moins avancé,

Par les degrés n’avoit passé.

NIC AI SE

Quoi qu’il en soit, le pauvre sire En très beau chemin demeura,

Se trouvant court par celui-là :

C’est par l’esprit que je veux dire.

Une belle pourtant l’aima ;

C’étoit la fdle de son Maître,

Fille aimable autant qu’on peut l’être, Et ne tournant autour du pot,

Soit par humeur franche et sincere.

Soit qu’il fut force d’ainsi faire,

Etant tombée aux mains d’un sot.

Quelqu’un de trop de hardiesse Ira la taxer; et moi, non :

Tels procédés ont leur raison.

Lorsque bon aime une Déesse,

Elle fait ces avances-là ;

Notre belle savoit cela.

Son esprit, ses traits, sa richesse, Engageoient beaucoup de jeunesse A sa recherche ; heureux seroit Celui d’entre eux qui cueilleroit,

En nom d’hymen, certaine chose Qu’à meilleur titre elle promit Au jouvenceau ci-dessus dit :

NIC AI SE

Certain Dieu par fois en dispose, Amour nommé communément.

Il plut à la belle d élire Pour ce point F Apprenti Marchand :

Bien est vrai, car il faut tout dire, Qu’il étoit très bien fait de corps, Beau, jeune, et frais : ce sont trésors Que ne méprise aucune Dame,

Tant soit son esprit précieux;

Pour une qu’Amour prend par l ame, Il en prend mille par les veux.

Celle-ci donc, des plus galantes,

Par mille choses engageantes

Tâchoit d’encourager le gars,

N’étoit chiche de ses regards,

Le pinçoit, lui venoit sourire,

Sur les veux lui mettoit la main,

Sur le pied lui marchoit enfin.

A ce langage il ne sut dire Autre chose que des soupirs, Interprètes de ses désirs.

Tant fut, à ce que dit F Histoire,

De part et d’autre soupiré,

Que, leur feu dûment déclaré,

N1CA1SE

Les jeunes gens, comme on peut croire, Ne s’épargnèrent ni serments,

Ni d’autres points bien plus charmants, Comme baisers à grosse usure ;

Le tout sans compte et sans mesure :

Calculateur que fût l’amant,

Brouiller falloit incessamment;

La chose étoit tant infinie,

Qu’il y faisoit toujours abus.

Somme toute, il n’y manquoit plus Qu une seule cérémonie.

Bon fait aux fdles l’épargner.

Ce ne fut pas sans témoigner Bien du regret, bien de l’envie.

Par vous, disoit la belle amie,

Je me la veux faire enseigner,

Ou ne la savoir de ma vie.

Je la saurai, je vous promets; Tenez-vous certain désormais De m’avoir pour votre apprentie.

Je ne puis pour vous que ce point;

Je suis franche : n’attendez point Que, par un langage ordinaire,

Je vous promette de me faire

NICAISE

Religieuse, à moins qu'un jour L’Hymen ne suive notre amour.

Cet H ymen seroit bien mon compte, N’en doutez point ; mais le moyen ?

Vous m’aimez trop pour vouloir rien Qui me pût causer de la honte.

Tels et tels m’ont fait demander;

Mon pere est prêt de m’accorder :

Moi, je vous permets d’espérer Qu’à qui que ce soit qu’on m’engage, Soit Conseiller, soit Président,

Soit veille ou jour de Mariage,

Je serai votre auparavant,

Et vous aurez mon pucelage.

Le garçon la remercia

Comme il put. A huit jours de là,

Il s’offre un parti d’importance.

La belle dit à son ami :

Tenons-nous-en à celui-ci ;

Car il est homme, que je pense,

A passer la chose au gros sas.

La belle en étant sur ce cas,

On la promet ; on la commence :

Le jour des noces se tient prêt.

NICA1SE

Entendez ceci, s’il vous plaît.

Je pense voir votre pensée Sur ce mot-là de commencée.

C’étoit alors, sans point d’abus, Eille promise, et rien de plus.

Huit jours donnés à la fiancée, Comme elle appréhendoit encor Quelque rupture en cet accord, Elle différé le négoce Jusqu’au propre jour de la noce, De peur de certain accident Qui les fillettes va perdant.

On mene au moùtier cependant Notre galande encor pucelle :

Le oui fut dit à la chandelle.

L’époux voulut avec la belle S’en aller coucher au retour.

Elle demande encor ce jour,

Et 11e l’obtient qu’avecque peine ; 11 fallut pourtant y passer.

Comme l’aurore étoit prochaine, L’épouse, au lieu de se coucher, S’habille. On eût dit une Reine.

Rien ne manquoit aux vêtements,

NÏCA1SE

Perles, joyaux, et diamants :

Son épousé la faisoit Dame.

Son ami, pour la faire femme,

Prend heure avec elle au matin :

Ils dévoient aller au jardin Dans un bois propre à telle affaire ; Une compagne y devoit faire Le guet autour de nos amants, Compagne instruite du mystère.

La belle s’y rend la première,

Sous le prétexte d’aller faire Un bouquet, dit-elle à ses gens.

Nicaise, après quelques moments,

La va trouver; et le bon sire,

Voyant le lieu, se met à dire :

Qu’il fait ici d’humidité !

Foin ! votre habit sera gâté ;

11 est beau ; ce seroit dommage :

Souffrez, sans tarder davantage,

Que j’aille quérir un tapis.

— Eh ! mon Dieu ! laissons les habits, Dit la belle toute piquée ;

Je dirai que je suis tombée.

Pour la perte, n’y songez point :

NICAISE

Quand 011 a temps si fort à point,

Il en faut user : et périssent Tous les vêtements du pays;

Que plutôt tous les beaux habits Soient gâtés, et qu’ils se salissent,

Que d’aller ainsi consumer Un quart-d’ heure ! un quart-d’heure est cher. Tandis que tous les gens agissent Pour ma noce, il 11e tient qu’à vous D’employer des moments si doux.

Ce que je dis ne me sied guère;

Mais je vous chéris, et vous veux Rendre honnête homme, si je peux.

— En vérité, dit l’amoureux,

Conserver étoile si chere Ne sera point mal fait à nous :

Je cours; c’est fait; je suis à vous :

Deux minutes feront l’affaire.

Là-dessus il part, sans laisser Le temps de lui rien répliquer.

Sa sottise guérit la dame;

U11 tel dédain lui vint en l ame,

Qu elle reprit dès ce moment Son cœur, que trop indignement

NICAISE

Elle avoit placé. Quelle honte!

Prince des sots, dit-elle en soi,

Va, je n’ai nul regret de toi :

Tout autre eût été mieux mon compte.

Mon bon Ange a considéré Que tu n’avois pas mérité Une faveur si précieuse :

Je ne veux plus être amoureuse Que de mon mari ; j’en fais vœu,

Et, de peur qu’un reste de feu A le trahir 11e me rengage,

Je vais, sans tarder davantage,

Lui porter un bien qu’il auroit Quand Nieaise en son lieu seroit.

A ces mots, la pauvre épousée Sort du bois, fort scandalisée.

L’autre revient, et son tapis,

Mais ce n’est plus comme jadis. Amants, la bonne heure 11e sonne A toutes les heures du jour.

J’ai lu dans l’Alphabet d’Amour Qu’un galant près d’une personne N’a toujours le temps comme il veut :

Qu’il le prenne donc comme il peut.

NICAISE

Fous délais y font du dommage :

Nicaise en est un témoignage.

Fort essoufflé d’avoir couru,

Et joyeux de telle prouesse,

11 s’en revient, bien résolu D’employer tapis el maîtresse.

Mais quoi ! la dame au bel habit, Mordant ses levres de dépit, Retournoit voir la compagnie,

Et, de sa flamme bien guérie, Possible alloit dans ce moment, Pour se venger de son amant, Porter à son mari la chose Qui lui causoit ce dépit-là.

Quelle chose ? C’est celle-là Que fdle dit toujours qu’elle a.

Je le crois; mais d’en mettre jà Mon doigt au feu, ma foi ! je n’ose Ce que je sais, c’est qu’en tel cas Fille qui ment ne peclie pas.

Gi •ace à Nicaise, notre belle,

Ayant sa fleur en dépit d’elle,

S’en retournoit tout en grondant, Quand Nicaise, la rencontrant :

NICAISE

A quoi tient, dit-il à la Dame,

Que vous ne m’ayez attendu ?

Sur ce tapis bien étendu

Vous seriez en peu d’heure femme.

Retournons donc sans consulter :

Venez cesser d’être pucelle,

Puisque je puis, sans rien gâter,

Vous témoigner quel est mon zele.

— Non pas cela, reprit la belle ;

Mon pucelage dit qu’il faut Remettre l’affaire à tantôt.

J’aime votre santé, Nicaise,

Et vous conseille auparavant De reprendre un peu votre vent.

Or respirez tout à votre aise ;

Vous êtes Apprenti Marchand,

Faites-vous Apprenti Galant :

Vous n’v serez pas sitôt Maître.

A mon égard, je ne puis être Votre maîtresse en ce métier :

Sire Nicaise, il vous faut prendre Quelque Servante du quartier.

Vous savez des étoffes vendre,

Et leur prix en perfection ;

N1CAISE

Mais ce que vaut l'occasion Vous l’ignorez; allez l’apprendre.

Fr 'atjon/ird irzo. P. Martial SC

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